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mercredi 22 juillet 2026

GRAND FUNK RAILROAD " Born to Die " (1976), by Bruno



                    D'où vient le Rock FM, AOR ? Jusqu'où remonte sa source ? Impossible à dire tant les affluents sont nombreux.

      On mentionne généralement le premier essai de Boston, disque de 1976 qui avait alors insolemment établi de nouveaux records de ventes. Toutefois, l'année précédente, un petit groupe originaire de Flint, proche banlieue de Detroit, enregistre un disque que certains "exégètes" considèrent carrément comme un élément fondateur du genre. La galette, elle, ne sort qu'en janvier 1976 - huit mois avant celle de Boston. Le groupe en question n'est autre que Grand Funk Railroad. En entendant ce nom, nombreux sont ceux à s'esclaffer... par méconnaissance. Ou en ne se référant qu'à certains écrits d'une presse particulièrement acrimonieuse, réductrice et moqueuse, peu au fait de l'évolution incessante du groupe (la presse française n'a jamais été tendre, c'est le moins qu'on puisse dire) qui resta sempiternellement sur une première impression et des idées préconçues (1). Car en effet, si à l'origine, le trio pouvait se monter particulièrement tapageur et bourrin, en particulier en concert - le "live Album" aurait fait saigner bien des oreilles - à côté de Blue Cheer, ils restaient un collectif de petits joueurs - et de meilleurs musiciens. S'obstiner à discréditer avec force ce groupe, répéter inlassablement pendant des lustres que ce n'était qu'une réunion de primaires sans aucune finesse et de piètres musiciens, c'est ignorer son inspiration Soul - la Motown a influencé plus d'un rocker du Michigan - et surtout sa constante évolution. Certes, certains morceaux sont plus dans le plaisir immédiat procuré par la débauche d'énergie, dans la recherche de l'excitation générée par la puissance et la rage inhérentes à une musique binaire et bruyante. Pour cette raison, le groupe a été victime d'avanies et de brocards en tout genre. Pourtant, bien des groupes pour lesquels c'était l'unique objectif - et tant pis pour l'approximation musicale - ont été encensés pour ce même trait de caractère.


   Bref, on retrouve donc chez Grand Funk le souci de ne pas se répéter, ou du moins, de ne pas refaire deux fois le même album. Il y a déjà quelques menues différences entre "On Time" et "Grand Funk" (le "Red Album"), deux galettes sorties la même année. Et plus encore entre "Closer To Home" et "Phoenix", qui n'ont que deux années d'écart. On remarque ainsi que dès que la formation est parvenue à briser les chaînes qui la liaient à leur manager-gourou-producteur, Terry Knight, elle a produit des disques en général plus travaillés. Ce manager despote ne voulait pas que ses "protégés" s'attardent en studio. Selon ses dires, c'était une démarche pour préserver la spontanéité du groupe, afin qu'il ne sortent pas des sillons creusés par leur proto-heavy-rock rugueux des débuts. Mais, on soupçonne que la motivation réelle de Terry Knight, était plutôt motivée par la possibilité de récupérer à son seul profit - en réduisant les frais de studio - une part des plus amples sur le budget alloué par la compagnie pour l'enregistrement d'un disque. À savoir que le coco avait négocié avec Capitol Records, un pourcentage sur les gains plus important pour lui-même que le total cumulé par les trois musiciens .

     Avec l'apport d'un quatrième membre en la personne de Graig Frost, pour assurer les claviers, c'est une nouvelle mue qui s'opère. Grand Funk change alors de peau pour se parer d'une nouvelle parure plus lustrée et rutilante. Bien sûr, les claviers ne sont pas nouveaux au sein de la formation, Mark Farner en jouant depuis le premier album. Et sans être un virtuose des touches d'ivoire, loin de là, il sait se montrer efficace. Mais, avec un claviériste en permanence, la tonalité du groupe change forcément. De plus, évidemment, Frost est nettement plus fin et compétent. Sa présence entraîne Grand Funk sur des rivages jusqu'alors à peine abordés.

     Initialement, Frost est sollicité pour donner un coup de main sur le bien nommé "Phoenix" (le premier album sans Terry Knight dans les pattes), avant de partir en tournée avec le groupe - pour soulager Farner qui devait parfois jongler entre sa guitare et les claviers -, et d'être ensuite titularisé. Contre l'avis de Farner qui craignait que le groupe - avec un claviériste permanent - ne perde sa facette brute et rock'n'roll. Paradoxalement, sachant que Frost était un ami de longue date (ils ont quasiment le même âge), c'est probablement Farner qui l'a convié à venir lui prêter main forte. La suite lui donnera raison. Initialement, c'était Peter Frampton qui était souhaité, mais ce dernier venant de signer un solide contrat avec A&M, n'était plus disponible. Pourtant, ce n'est pas pour autant que la troupe tombe dans la mièvrerie, l'insipide. Le caractère même du groupe n'est pas brisé. Mais, sans renier ses racines rock, le groupe s'imprègne de plus en plus de teintes Soul. Une soul musclée. Avec le soutien de Frost, le chant de Farner progresse, prend de l'assurance et de l'audace. Désormais, entre la présence de claviers tempérant l'ardeur des loustics et un chant qui prend ses aises, inspiré par la soul de la Motown, la musique prend des virages approximativement plus pop, voire mélodiques, Grand Funk troussent quelques chanson qui pourraient être les prémices d'un Rock FM. Ténues en 1972, avec "Phoenix", elles s'affirment progressivement, pour être outrageusement présentes en 1974 sur l'album "All The Girls in the World Beware!!!" - où l'on retrouve deux gros succès du groupe : la reprise "Some Kind of Wonderful" (qui relance au passage ce formidable morceau de 1967) et "Bad Time", d'inspiration Motown. Quelques mois auparavant, la structure même des chœurs et leur interaction avec le chant sur "Ain't Got Noboby" (sur l'album "We're An American Band") préfigure étonnamment Boston.


   En janvier 1976, Grand Funk Railroad enfonce le clou, allant plus loin dans son exploration d'un rock nettement plus chiadé et mélodique. La complémentarité des chœurs (avec le renfort notable de Graig Frost) est désormais totalement abouti et Mark Farner n'a jamais aussi bien chanté. Même Don Brewer sait - parfois - faire preuve de retenue pour mieux se glisser dans la peau d'un soulman de charme. En particulier avec "I Fell for Your Love", débordant de Soul où Brewer met dans sa poche son habituel machisme exacerbé (exagérément forcé ?) pour se morfondre de la perte de son amour- ou ne serait-ce pas plutôt la complainte de son ego, blessé d'avoir été rembarré ?.

     Mais avant, Farner lève le rideau sur la chanson éponyme. Élégie sur un tempo funeste en mémoire d'un proche cousin récemment décédé dans un accident de moto.   "Je pleure mon cousin , mort hier... Oooo-Oooo... Ils n'avaient pas roulé loin. Ils étaient sortis pour s'amuser sur une moto qu'ils avaient construite. Comment auraient-ils pu savoir, cette nuit-là, qu'il serait tué ?". Une solennité inattendue brisée par un refrain presque festif, comme une allégresse bridée par la douleur, célébrant le défunt "Il vivait sa vie en toute liberté, exactement comme il l'entendait. Mais il y a toujours cette chose qu'on n'attend jamais. Tu es né pour que ça t'arrive... Oooo-Oooo...". Une ouverture assez surprenante, mais qui ne manque pas de sel, augurant d'entrée un soin particulier apporté aux chansons. 

     Bien qu'un peu plus enlevé, un brin "funk vaseux", "Dues" garde un pied dans le cafardeux "Je crois que je fonce droit vers un terrible accident. J'ai fait plus de projet que quiconque n'a jamais payé son dû. Je ne suis pas stupide et j'ai peut-être trop d'orgueil. Le médecin a décidé que je ferai mieux de mourir. Jésus, regardes-tu ou es-tu devenu aveugle ? Les âmes damnées sont parmi nous et le temps nous est compté". Des chansons en accord avec la pochette morbide présentant les musiciens dans des cercueils (une séance photo qui n'avait pas été du goût des musiciens... superstition ?).

     Mais un soleil radieux chasse les épais et sombres nuages avec un "Sally" particulièrement solaire. Une superbe et radieuse chanson - entre Pop et rhythm'n'blues - illuminée par l'harmonica guilleret de Jimmy Hall de Wet Willie (un bon pote de Farner) et les chœurs fermes et enjoués de Donna Hall (une pote de Farner, et un peu plus, il y a quelque temps 😉). Jamais Farner n'avait autant rayonné de bonheur. Il semble avoir des ailes, sauter de nuage en nuage. Et pour cause, c'est une déclaration d'amour - sans pudeur - à Sally Kellerman (chanteuse et actrice ; que les cinéphiles connaissent sour le doux sobriquet de "Hot Lips").  Les paroles d'une rare platitude n'enlèvent rien à cette réussite, véritable pépite revigorante. "I Fell for Your Love" parle encore d'amour (perdu), avec donc un Brewer méconnaissable, presque crooner, et un Farner qui fait parler, ou plutôt pleurer, sa wah-wah. 


   
S
ur le mélancolique "Talk to the People", Jimmy Hall, à nouveau sollicité, livre quelques belles performances au saxophone. Farner finit par le rejoindre pour une série de savoureux échanges. Farner, qui commence sérieusement à laisser parler sa foi, est à deux doigts de tomber dans le prêche - enjoignant à écouter le Seigneur avant qu'il ... qu'il ne soit trop tard 😨. Heureusement, les paroles chez Grand Funk sont généralement réduites à leur plus simple expression (c'est d'ailleurs souvent confondant de naïveté), la musique, elle, reste maîtresse des lieux.

     Le vif et enflammé "Take Me" - où Brewer se laisse à nouveau griser par sa testostérone -, fonce tête baissée dans un rock ignescent - anticipant l'archétype de la pièce virulente placée dans les albums de Rock FM. Étonnamment, entre les chœurs touffus, les claviers expansifs et la guitare chargée d'un épais flanger, on croirait presque entendre une petite cohorte de cuivres. "Good Things" - en clôture - est un peu dans la même lignée 

     Indéniablement, "Born to Die" est l'un des albums les plus aboutis de Grand Funk Railroad, des plus travaillés et des plus diversifiés. Pourtant, commercialement, il marque une chute irréversible dont le groupe ne se relèvera jamais. Si les débuts de sa (relative) "sophistication" sont récompensés par des ventes records pour le groupe, avec notamment un album en tête des charts et plusieurs singles dans le top 5, à partir du double live "Caught in the Act", sorti en 1975, c'est la chute brutale. À force de tirer à boulets rouges dessus, la presse a fini par avoir raison du groupe de Flint. Si Grand Funk a bien réussi, à un moment donné, à élargir son auditoire, une partie des premiers "disciples" regrettent la perte de l'accessibilité, de la simplicité brutale, du son séminal (primal) habillé de fuzz et de grognements des premiers albums, et finissent par s'en détourner. Ainsi, pour une partie du public, l'âge d'or du groupe s'arrête en 1971, avec "E Pluribus Funk". L'évolution a pourtant été progressive et logique, naturelle. Et comme si cela ne suffisait pas, 1976 est l'année où Capitol Records se restructure cruellement en mettant à la porte - ou en ne renouvelant pas les contrats - des artistes qu'il estime dorénavant ne pas être assez "rentables". Alors que Grand Funk a été pendant 5 années pour la major, une véritable corne d'abondance (en plus d'impressionnants chiffres de ventes, un contrat particulièrement avantageux pour les finances de la boîte).  Ainsi, cette galette de 1976 n'a pas vraiment eu de promotion, et le groupe, empêtré dans des dettes avec le fisc (à cause d'une gestion arbitraire), ne peut partir sur la route le défendre. Même des années plus tard, ceux qui connaissaient cet album étaient peu nombreux ; et ce n'étaient pas les quelques rares articles qui le descendaient en flèche, qui donnaient envie de se donner la peine de le dénicher. C'est pourtant un très bon disque qui, avec le temps, a réussi à convaincre. Un disque qui, avec le précédent de 1974, "All The Girls in the World Beware!!!", voit une atténuation des ardeurs de leur heavy-rock et un mariage à la Soul et au Rhythm'n'blues (2) - au détriment du Blues -, ce qui pourrait bien avoir participé à poser des bases d'un rock FM / AOR. Avec une apparence encore crue, pas encore ampoulé et grevé d'un encombrant cahier de charges. 


Side one


Auteur/compositeurLead Vocals
1."Born to Die"FarnerFarner5:35
2."Dues"Brewer - FarnerBrewer5:36
3."Sally"FarnerFarner3:16
4."I Fell for Your Love"Brewer/FrostBrewer4:12
5."Talk to the People"Farner/FrostFarner5:33
Side two


Auteur/compositeurLead Vocals
6."Take Me"Brewer/FrostBrewer5:10
7."Genevieve"Farner/Brewer/Schacher/Frost0(y'en a pas)6:12
8."Love Is Dyin'"BrewerBrewer4:14
9."Politician"FarnerFarner3:54
10."Good Things"FarnerFarner4:35



(1) Frank Zappa dira même qu'il connaissait un gars qui avait fait la critique de "All the Girls in the World Beware !!!" juste en regardant la pochette, sans écouter le disque.

(2) La Motown avait bien nourri les esgourdes réceptives des musiciens 



🎼🎶🚃
Autres articles / Grand Funk Railroad (lien) : 👉   "Closer to Home" (1970)  👉  "Phoenix" (1972)  👉  " Shinin' On " (1974)

mercredi 15 juillet 2026

Peter FRAMPTON " Carry The Light " (2026), by Bruno



   Depuis le 22 avril dernier, il affiche 76 balais au compteur, et une carrière de soixante ans ! Oui, soixante ! Parce que cet ex bouclettes blondes commence les choses sérieuses dès ses seize ans, lorsqu'il quitte définitivement l'école pour intégrer un groupe local - "fort" de trois singles à son actif -. Et encore, on devrait compter les années précédentes et formatrices ; celles où il commençait déjà à se produire sur des petites scènes, s'exposant au jugement d'un public pas nécessairement tolérant. En dépit d'un talent certain, son parcours n'a pas été un long fleuve tranquille. Même si, très tôt, on a remarqué ses dispositions pour un jeu de guitare foncièrement rock et une aptitude pour des envolées lumineuses. Comme s'il avait fusionné l'assise inébranlable et la puissance d'un Pete Townshend, la rugosité et l'énergie du Chicago blues, avec la sensibilité pop des Beatles, et avec une fluidité hérité du Jazz. Cette dernière plus évidente lors des soli.

     Totalement impliqué, il ne comprend pas, ne supporte pas, l'absence de succès réel. Ce qui l'amène à se lancer en solo. Mais l'ascension vers le succès est lente, et pas particulièrement encourageante jusqu'à ce carton international d'un double live (incité par les ventes encourageantes du dernier essai studio et d'une réputation scénique croissante allant de pair avec une forte influence du public). Il squatte pendant plusieurs semaines les charts américains et européens. C'est une consécration pour ce jeune Anglais qui à, 26 ans, se retrouve invité à la Maison Blanche - sur l'insistance du fils de l'occupant d'alors, Gerald Ford. Tout semble alors acquis à Mister "sourire Ultra-Brite", jusqu'à un terrible accident de voiture qui faillit lui coûter la vie, et qui marque le début d'une vertigineuse descente vers l'anonymat. La même année, sa compagne l'attaque en justice pour lui réclamer la moitié de ses gains cumulés pendant les années qu'ils auraient passées ensemble. Ils n'étaient pas mariés... Possible qu'elle n'ait pas cru à son rétablissement...


 Pour essayer d'échapper aux blessures psychologiques de ses déconvenues et aux douleurs incessantes dues aux séquelles de son accident, il se laisse tenter par la drogue. Si cette dernière lui permet d'échapper - un instant - à un quotidien étouffant, elle va rapidement être un handicape supplémentaire, freinant considérablement sa créativité, annihilant son énergie, et bouffant sa carrière. À croire qu'après avoir atteint le succès international tant souhaité, il fallait que désormais il paye... on n'a jamais su s'il avait conclu un contrat à minuit, à l'angle d'un carrefour... La poisse continue quand, à peine remis, après des mois de dure convalescence et de rééducation, il perd toutes ses guitares dans le crash d'un avion cargo. (on a oublié le nom des personnes décédées, mais par contre on connait tous la fameuse Gibson Les Paul Custom 54 modifiée à trois micros, celle qu'il arborait depuis Humble Pie, celle qu'on entend dès le « Performance Rockin' The Fillmore », offerte par un musicien fan du groupe, et qu'on voit sur les pochettes de "Frampton" et de " Frampton Comes Alive"). Même si, en août 1979, Frampton a son étoile sur le « Hollywood Walk of Fame », les années 80 s'annoncent mal pour cet ex-rock star qui semble alors avoir disparu de la scène. En dépit de quelques bribes de souvenir encore entretenues par le "Comes Alive" et par sa participation dans le film musical "Sgt. Pepper's Lonely Hearts Club Band" auprès des Bee Gees (1978), les médias peinent à ne pas oublier son nom. Lorsqu'il s'en souviennent, c'est pour éreinter ses disques – qui, il est vrai, peinent à retrouver du relief et de la profondeur. Lui qui avait du mal à supporter que les médias focalisent sur sa plastique, - son minois qui lui valu d'être élu « Visage du mois » par une revue dès 1967, qu'ils exploitent son image plutôt que de s'intéresser vraiment à sa musique, lui qui souffrait d'avoir été affublé d'une image de Pop-star -, le voilà précipité vers un nouvel anonymat.

     Enfin, son pote d'enfance, David Jones, celui avec lequel, alors qu'ils n'étaient que de jeunes adolescents, il travaillait à repiquer des classiques du rock'n'roll, va lui donner un petit coup de pouce médiatique. Jones donc, rebaptisé Bowie, le convie à jouer sur son album, le controversé "Never Let Me Down" de 1987, et à l'accompagner pour la tournée internationale du "Glass Spider Tour". Ce retour sous le feu des projecteurs lui redonne confiance, et il tente de reprendre en main sa carrière solo. Toutefois, son dernier disque de la décennie traîne encore les dérives des productions ampoulées et synthétiques de son époque (1). Ce qui n'en fait pas pour autant un mauvais album.

     Mais Frampton souhaite s'éloigner un peu de la Pop, renouer avec les fondamentaux, retrouver l'excitation procurée par de saines vibrations franchement rock. Un sentiment peut-être réveillé par la tournée avec Bowie où ce dernier avait alors remis à l'honneur les guitares (offrant quelques plages à Frampton pour frimer avec sa gratte), et dégeler quelques uns de ses succès glam-rock des 70's. Et qui d'autre de mieux placé que son ancien comparse Steve Marriott pour retrouver l'excitation et le bonheur de brutaliser – avec classe et bienséance – un double corps Marshall. Ainsi, en 1990, Peter et Steve tissent à nouveau de solide liens, parlent de leurs carrières respectives émaillées de pérégrinations, et bien sûr de l'époque héroïque d'Humble Pie. Finalement, l'année suivante, en 1991, ils s'accordent pour remonter Humble Pie dans les plus brefs délais, partir sur la route et enchaîner avec un nouvel album. Deux chansons avaient été déjà enregistrées (2). Hélas, Steve Marriott décède le 20 avril 1991 dans les flammes de sa maison, où il s'était probablement endormi avec une cigarette à la main. La perte de Steve, de celui qu'il considéra un temps comme un grand frère qu'on admire (3), auprès de qui il apprit quelques ficelles du show-bizz, comment tenir une scène et un public, fut un nouveau choc. Frampton se retire pour quelque temps de la scène.


   Ce n'est qu'en 1994 qu'il acte son retour, avec un douzième album simplement nommé « Peter Frampton », comme pour un renouveau, une résurrection. Et ça semble être le cas avec ce très bon disque (indéniablement le meilleur depuis... des lustres - voire un de ses meilleurs toutes époques confondues), qui se dévoilerait presque comme une synthèse de sa carrière, avec désormais une tonalité nettement plus organique, plus rock, voire heavy-rock – plus en phase avec sa facette live, parsemée de réminiscences d'Humble Pie ; renouant alors avec un son de guitare plus chaud, un peu plus épais, plein et mat.

     Il ne retrouve pas pour autant le succès d'antan, mais semble peu s'en soucier. Désormais, Frampton – plus philosophe ? - va s'épanouir tranquillement avec une carrière où il ne sortira des disques quand bon lui semble, ou lorsqu'il en a l'occasion. Il rejoint un temps le All Starr Band de Ringo Starr, fait des apparitions de-ci de-là, et profite de la vie.

     Le nouveau siècle lui semble profitable. Après avoir définitivement arrêté de boire, il sort, en dix ans, trois albums salués à juste titre par la critique : le délectable "Now", l'instrumental "Fingerprints" et le délicieux "Thank You Mr Churchill". Même l'incompris, injustement discrédité (4), « Hummingbird In A Box » mérite une attention particulière. Les suivants sont plus anecdotiques mais lui permettent néanmoins de garder un contact avec "l'actualité", tout en continuant à tourner régulièrement. Malheureusement, il est atteint d'une maladie dégénérative des muscles, ce qui l'oblige à se déplacer avec une canne et à se produire assis. S'il prend ça avec une certaine philosophie, estimant qu'il a eu une belle vie, et qu'il aurait déjà pu - et pas qu'une fois - passer l'arme à gauche, il regrette de devoir désormais réfléchir lorsqu'il doit jouer un solo de guitare. Lui qui, jusqu'alors, se laissait emporter par l'instant présent, par le feeling, doit dorénavant anticiper, afin de ne pas se retrouver dans une position inconfortable, où ses doigts se bloqueraient, et ne pourraient suivre la trame entamée.

     Mais voilà qu'en cette année 2026 sort un nouvel album de Frampton. Et tout aussi surprenant que cela puisse paraître, ni son âge ni sa maladie ne semblent grever ce bel album qui, même s'il est loin d'être son meilleur, n'en est pas moins un très bon cru. Une bien agréable surprise de la part d'un homme qu'on aurait cru définitivement retiré de la musique. Aidé par son fils Julian, Peter est particulièrement fier de ce disque, le premier depuis seize ans intégralement composé d'inédits, et espère qu'il sera un nouveau début. À l'exception de la dernière pièce, l'instrumental "At The End Of The Day", toutes les compositions ont été écrites communément par le père et le fils. 

     Dès l'ouverture, avec la chanson titre "Carry The Light", introduit par un chant incantatoire tribal - qui revient appuyer les refrains -, les Frampton frappent fort avec une pièce forte. Un rock flegmatique, nimbé d'une spiritualité sous-jacente. L'inspiration même venant des traditions amérindiennes "Porte la lumière, porte la lumière. Il faut écouter les anciens ... Ils savent ce qui va arriver. Si nous nous unissons tous, nous pouvons changer les jours les plus sombres, et les faire briller pour toujours. Si nous apprenons de nos erreurs... ". Évidemment, d'autres morceaux rock, forts d'une tonalité chaude et généreuse, - la patte "Peter Frampton" -, égrènent l'album. "Buried Treasure" fait dans le rock carré et tranchant, limite heavy-rock. L'utilisation - occasionnelle - de la Telecaster, avec sa tonalité plus tranchante, évite que ce riff simple et rebattu, n'enlise le morceau dans une terre boueuse. Le « trésor enfoui » fait référence à la musique laissée à la postérité par un ami disparu. Celle de Steve Marriott ? Celle de George Harrison ? Ou bien celle de Tom Petty ? Plus crédible en raison de l'invité Benmont Tench, l'indéfectible pianiste des Heartbreakers de Tom Petty. Sachant que la chanson porte le nom de l'émission radio que Tom Petty avait animée. Plus surprenant, "Lions At The Gate" plonge dans une forme de heavy-rock sombre, perforé de touches indus, avec un Tom Morello qui, décidément, semble avoir le pied soudé à sa Whammy. Toutefois, sur ce titre, un brin protestataire, il est assez pertinent. "Envoyez-les à la guerre à volonté ! Envoyez-les au combat ! Nous tournons la page dès qu'ils sont hors de vue". Et pour finir, un Hard-blues félin, poisseux et fuligineux, à l'air gentiment menaçant, "Tinderbox",  "Nous savons tous que l'argent est à blâmer. Chaque dollar attise le feu, pris dans les flammes par le désir... Seuls nous n'avons aucune chance. Au cœur de cette danse, c'est chaque jour une poudrière". Une belle de pièces rock, certes pas vraiment relevée, mais tout de même bien savoureuse.


 On retrouve aussi le format Pop-rock - qui a fait les beaux jours des finances de Frampton -. Comme "Breaking The Mold", avec Sheryl Crow, et "I Can't Let It Be" qui aurait pu être composé avec son défunt ami, George Harrison, tant il semble porter l'influence de ce dernier.

   Toutefois, à l'exception de "Carry the Light", ce sont les ballades qui se démarquent. À commencer par "I'm Sorry Elle", en duo avec Graham Nash. Une chanson sobre, épurée, et saisissante. Sentiment de solitude, de regret de n'avoir pu assister à la naissance de sa petite-fille, à cause du confinement ; de culpabilisation aussi d'un monde à la dérive, laissé en héritage aux enfants. Superbe solo de guitare acoustique, réalisé en pensant à Django Reinhardt, en voulant lui rendre hommage. Et le doux et onirique, "Can You Take Me There", avec le concours du  saxophone de Bill Evans qui donne un tempérament smooth-jazz.

   Depuis quelques années, Frampton se fait régulièrement plaisir avec des instrumentaux fouillés et bien sentis. Pour le cru 2026, il en offre deux magnifiques : « Islamorada » (du nom d'un petit village d'une île de Floride), en duo guitaristique avec H.E.R. (Gabrielle Wilson), où les six-cordes s'enlacent, se répondent, tournoient dans un environnement de quiétude, explosant de vie, loin du tumulte urbain – avec, ici, un gros son à la Santana. Et « At The End of the Day », qui clôt sereinement ce dernier chapitre sur un lyrisme à la Jeff Beck (sans vibrato).


(1)       Pourtant, le co-producteur, Chris Lord-Alge, qui joue et ajoute quelques touches de synthés, sera récompensé de quelques Grammy Awards pour son travail sur des albums de Green Days. 

(2) « I Won't Let You Down » et « The Bigger They Come » disponibles sur la compilation « Shine On – A Collection » de 1992. 

(3) Évidemment, avec les Small Faces, Steve Marriott était déjà une star au Royaume-Uni. Le dernier album, "Ogden's Nut Gone Flake", s'était hissé à la première place des charts anglais

(4) Il semblerait que la pochette et le sous-titre, « Songs for a ballet », aient considérablement biaisé des avis... qui n'ont peut-être pas pris le temps de s'attarder sur l'album. Certes, sa sobriété tranche radicalement avec les œuvres précédentes.



🎼🍪🍎
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mercredi 17 juin 2026

STOCKS " Flashback Station " (2026), by Bruno


     Sur un territoire qui n'est pas spécialement rock'n'roll - par faute de médias condescendants, voire parfois méprisants, préférant la chansonnette niaise et redondante - essayer de faire carrière en jouant cette musique relève généralement de la gageure. Guère facile dans un pays où initialement le rock était relégué à la chanson plus ou moins comique. Depuis, malgré les ans, il semble encore demeurer une forme de dédain affiché - de moquerie - chez les médias mainstream. Comme s'il s'agissait d'un autre monde incompréhensible sorti tout droit d'un comics-book pour pré-ado. Évidemment, a contrario, lorsque ces mêmes personnes reçoivent un chanteur et/ou un musicien qui écoule des brassées entières de skeuds de par le monde, affichant un compte en banque maousse costaud, l'attitude peut radicalement changer jusqu'à la transformation en carpette ou en lustreuse de bottes. Ainsi, malgré les efforts d'irréductibles passionnés, le pays-des-fromages-qui-puent peut s'avérer être une terre aride pour les paladins et les pèlerins du Rock. Une terre certes jalonnée de quelques éphémères oasis temporelles, mais d'une proportion trop minime pour avoir raison de la pugnacité et de la santé de nombreux aspirants.

     Tant de groupes et de musiciens du cru, porteurs d'espoir avec quelques disques bien accueillis dans les années 70 et 80, qui ont dû se résigner en se convertissant en tant que musiciens de studio, d'accompagnateurs de chanteurs de variété ou d'émission de télévision, quand tant d'autres ont dû raccrocher.


   Néanmoins, quelques résistants s'obstinent, persistent à jouer leur musique. Même si pour cela, ils doivent conjuguer avec un ("vrai") boulot, et se contenter de clubs, de petites salles, d'une place exiguë dans des bars vétustes saturés d'humidité. Qu'importe. Qu'importe si les anciens amis et collègues qui ont su se frayer une place dans la "jet set" ou la "haute société" les ont oubliés, leur ont tourné le dos. Qu'importe tant qu'une fois encore, ils peuvent se laisser porter par les vibrations de leur musique et communiquer avec le public, aussi restreint soit-il. Qu'importe s'ils doivent dorénavant se contenter d'un public dérisoire en comparaison avec leurs années fastes. Car on l'oublie souvent, mais le but d'un artiste authentique, n'est pas de faire du blé, même s'il ne crache pas dessus, mais c'est avant tout de pouvoir donner vie à sa vision, à sa passion. 

     On a eu la bonne surprise de voir les vieux comparses Moho et Vivi (Mohamed Chemlakh et Yves Brusco) surgir avec un très bon album qui fait du bien aux esgourdes et au moral, "Komando" ; mais hélas, les vieux briscards semblent avoir de nouveau disparu (1). Plus récemment, Ganafoul est revenu en force, bien décidé à rattraper le temps perdu avec un "Dangerous Times" aux petits oignons. Aujourd'hui, c'est l'inattendu retour d'un trio qui avait cassé la baraque dans les années 80 avec un premier album live, sans fioritures, qui avait réussi l'exploit de séduire même les radios - des stations de radio qui semblaient alors moins cadenassées. Notons au passage, que l'équipe d'Éric Coubard a ressorti l'année dernière l'épatant second opus de Speed Queen.

     Aujourd'hui, c'est une bonne surprise avec le retour discographique de Stocks. Le groupe de l'infatigable Christophe Marquilly marque son retour avec une nouvelle galette : "Flashback Station". Stocks, ce trio lillois qui, en dépit d'une discographie des plus minces, a réussi à marquer les mémoires, à traverser les âges jusqu'à devenir quasi mythique. La raison ? Un premier album en 1982 enregistré en public, qui a réussi l'exploit de squatter les ondes pendant une bonne partie des années 80. Un album qui, par son assise, son assurance, sa fraîcheur, tranchait avec une bonne partie de la scène nationale (qui ne manquait pourtant pas d'énergie et d'optimisme). Autre raison : un très bon second album, "Éclats de Rock", plébiscité par la presse et les radios. Bien qu'une partie des fans regrette que le trio en version studio ne soit pas aussi graisseux que sur scène, elle ne tourne pas le dos à ce trio lillois qui a su générer un fort - et quasi indéfectible - facteur de sympathie. 


   Malheureusement, cette seconde galette est difficile à dénicher. La major CBS, - l'agence française -, qui, d'apparence, s'était pourtant assez investi dans le rock français, ne paraît plus vouloir se sortir les doigts du... nez. Comme si dorénavant, elle avait d'autres priorités, ou qu'elle avait effectué un licenciement massif du contingent franchouillard. Ainsi, non seulement il faut s'armer de patience pour dénicher le deuxième album, mais le troisième album ne sort pas. Malgré des séances d'enregistrement déjà effectuées et un 45 tours sur le marché (produit par Norbert "Nono" Krief). Pourtant, Stocks a été l'un des rares groupes rock français à avoir pu effectuer une petite tournée aux USA - une tournée, et non une date à New-York ou Vegas. De son côté, avec honnêteté, Marquilly concédera qu'il aurait probablement dû être plus présent auprès des médias, et même des maisons d'édition, mais que ce n'était pas du tout son truc. Enfin, lui, c'est un musicien, pas un acteur, encore moins un commercial. Désabusé, et peu en phase avec la nouvelle génération "rock" nationale, Marquilly se fait plus discret. Il semble ne plus se faire d'illusions sur l'industrie musicale, ses promesses, ses duperies - ce miroir aux alouettes. L'espoir de vivre de sa musique, d'enregistrer des disques sans devoir se battre contre des moulins à vents, s'est envolé. 

     Mais Marquilly ne peut se résoudre à raccrocher. Ainsi, que se soit sous son propre nom, ou en réveillant "Stocks", il va continuer à se produire sur scène. Certes, sans la régularité des années 80, loin de là. Un troisième opus, sobrement baptisé " Trois (3°) ", sort même en 2002. Toutefois, arriver à le dénicher relève d'une véritable chasse au trésor. Parallèlement, Christophe Marquilly ne se refuse pas le plaisir de réaliser des disques - fort recommandables - sous son nom où il développe une facette acoustique de très bon aloi (superbe "Jeremiah Johnson"). Hélas, une fois encore, Marquilly souffre d'une absence manifeste d'appui et de distribution, devant se résigner à vendre ses quelques disques via son propre site. Son franc-parler, sa difficulté à "se vendre" (et à faire des courbettes), n'aident guère pour se faire une place dans un milieu où, généralement, l'aspect artistique et l'authenticité sont totalement superfétatoires. Et puis, il y a le groupe Outsliders, une formation sans prétention, vouée aux reprises de Blues-rock.


 Enfin, il y a peu, la vieille machine "Stocks" finit par être sérieusement relancée. Le label français Bad Reputation Records en profite pour sortir une réédition du "Trois (3) ". Entre le retour encourageant des ventes et des médias (indépendants) qui braquent leurs projecteurs sur le trio, c'était le moment opportun pour réaliser un nouveau disque. Un quatrième et inespéré album de Stocks. Cet album, "Flashback Station", ne déçoit pas, au contraire, se révélant même meilleur que la précédente cuvée. On le sait, Marquilly n'en a rien à carrer des modes, des tendances. Même s'il n'est pas sourd à la nouveauté, pas question de se plier à une "actualité", juste pour rentrer dans le rang. Ce qui le branche, depuis toujours, principalement, c'est le Blues-rock. Avec une forte préférence pour ZZ-Top, Johnny Winter et Rory Gallagher. 

     L'album est dans la continuité du savoureux bonus, sous forme d'un CD de trois chansons, qu'a accolé Bad Reputation à la réédition du " Trois (3°) ". Trois chansons de Blues-rock juteux, qui sentent bon le cambouis et les vapeurs d'essence - et qu'on retrouve avec plaisir sur ce quatrième album. Une bonne chose parce que le CD, avec cette tonalité plus adipeuse que jamais, mettait suffisamment l'eau à la bouche pour qu'on en veuille encore plus. C'est chose faite. Thanks 👍 ! Une orientation plus graisseuse donc, au timbre généralement plus Gibson que Fender, bordé de chaudes saturations évoquant bien des fois celles prisées par le Révérend Billy F. Gibbons. "Flash-Back" - nouvelle version nettement plus charnue que celle de l'album "Éclats de Rock" - est probablement la pièce la plus franchement marquée ZZ-Top, cependant, pour faire la différence, Marquilly dégaine son harmonica pour des phrases des plus fumantes (smokin' !). La petite troupe, très sûre d'elle, enfonce carrément le clou avec une version de "La Grange" - en français. Une version bluffante, qui fait honneur à l'originale et qui permet à Christophe Marquilly de remettre les pendules à l'heure, de démontrer qu'il est un guitariste solide, qui sait donner de l'âme à son jeu. Alors oui, il est loin des tendances noisy ou de celles d'un jeu pyrotechnique gavé de néo classisme joué à fond les manettes - ce qui de toutes façons serait hors de propos -, mais Christophe joue de la guitare, fort bien, et ne fait pas dans la démonstration/compétition sportive. Son truc à lui, c'est le Blues et les groupes qui s'en sont nourri pour en faire quelque chose de dur et âpre. Et en la matière, le Christophe assure comme un maître. Pas d'esbrouffe, juste de la musique sincère jusqu'au bout des ongles.


   Mais il ne faudrait surtout pas limiter Stocks, dernière cuvée, à un ZZ-Top français, ou même juste un simple groupe de heavy-boogie-blues. Car ce "little ol' band from Lille" réserve quelques judicieuses surprises. À commencer par "C'était Mieux Avant" où il s'amuse s'amuser à insérer le lick de "Gone Shootin' " des frères Young, avec en sus deux p'tits soli d'inspiration "Angus". Ou encore, sur "Ma Copine Solitude", d'embrasser des tonalités et un rythme proche de Chris Réa. Tandis que "Tony Joe" - hommage à peine voilé à Tony Joe White - rappelle qu'il fut un temps où Stocks était considéré comme Le groupe français de rock-sudiste - même si cette chanson évoque aussi la patte de Gildas Arzel (un pote de Christophe, d'ailleurs). Tout comme sur le bel instrumental crépusculaire "Rain On Blood", où sur un lit de cordes étirées et un poil timorées, Marquilly tisse un voile de nostalgie et de mélancolie, accusant le lourd poids des ans charriant péniblement regrets et déceptions.

     Par contre, bien plus surprenant, Marquilly fricote un bref instant avec le Rap - si, si, mais à la sauce rock'n'roll, évidemment - pour habiller une diatribe sans fard, mais dépourvue de grossièreté (sauf si on considère "petit Prince de Pandémonium" comme telle), contre un chef d'État. "Rap 'N' Roll" tranche radicalement avec le ton de l'album, peut-être pour mettre plus en lumière sa colère. D'ailleurs, sur d'autres chansons aussi, sans jamais se laisser aller à la vindicte, sans "cracher à la gueule de tout ce système", Marquilly lâche tranquillement, sans haine, ses vérités, ses inquiétudes, ses incompréhension face à une société d'apparence en ébullition. Des paroles qui, si on y prête attention, risquent de froisser. Entre autre, le boogie-hard "Oligarque" - qui n'est pas bien méchant, on a fait pire - pourrait fâcher, ou cliver. De toutes façons, qu'a t-il à craindre ? Ne pas passer à la télé, ou sur les "grandes" radios françaises - qui depuis des lustres ne font que promouvoir leurs intérêts à travers les "artistes" maison - ? Très certainement qu'à l'évocation de l'idée, il s'étouffe de rire... 

     Le temps nous le dira, mais il semblerait que ce " Flashback Station " s'avère être ce que Christophe Marquilly, avec Stocks ou sous son nom, ait fait de mieux en studio. 


P.S. : En espérant que Bad Reputation se penche bientôt sur le cas Willcox.


(1) Depuis peu, ils jouerait avec un certain Norbert... pour le plaisir


🎶👜
👉 Stocks " C'est le Nooord " 👉 Christophe MARQUILLY " Absurde " (2013) 👉  Christophe MARQUILLY, l'interview (2014)

mercredi 10 juin 2026

The ALLMAN BROTHERS Band " First - same " (1969), By Brother Bruno




   Où, quand et avec qui débute la longue et riche histoire du southern-rock ? Certains s’empresseront de mettre en avant
Lynyrd Skynyrd, d’autant que ses origines remontent aux années soixante. Précisément en 1964. Mais à l’époque ce n’étaient que des adolescents, et, bien que la plupart des acteurs principaux aient déjà été en place, ce n’est que progressivement, lentement, que ce groupe légendaire va acquérir le caractère qu’on lui connaît. Et puis, son premier disque ne date que de 1973. D’autres brandissent fièrement Creedence Clearwater Revival ; cependant, si le groupe de John Fogerty a indéniablement marqué à jamais l’Amérique, et même si sa musique résonne comme extirpée des bayous, il reste avant tout un groupe Californien. Il y a aussi un certain Charlie Daniels, un vétéran qui se produit depuis les années 50, et qui, entre diverses séances de studio pour autrui, commence depuis quelque temps à se produire en solo en mélangeant allégrement blues, country et rock. Son premier album sort en 1971. Son rôle dans le développement du dit « rock sudiste » est indéniable, mais le gars est aussi foncièrement attaché à la country. Il y en a au fond de la classe, près du chauffage, qui mentionnent crânement Wet Willie, avec déjà un premier opus sorti en 1970. Toutefois, ce groupe d’excellents musiciens parait finalement plus une extension, certes bien rock’n’roll, d’un rhythm’n’blues énergique qu’une formation de southern-rock stricto sensu. De plus, hélas, ses disques ont rapidement glissé vers des sonorités plus neutres (fades ?) et sucrées ; restent ses très bonnes prestations scéniques… évoquant un J Geils Band sudiste. Tony Joe White ? Pourquoi pas, mais ne serait-ce pas plutôt du Swamp-rock ? Delaney & Bonnie ? Aaahhh… effectivement, on ne peut dénier qu’il y ait déjà dans leur premier essai de 1969, un souffle, un groove qui va nourrir parmi les meilleurs morceaux du genre. Mais… le duo joue principalement dans la catégorie Soul et rhythm’n’blues. Et le Eric Quincy Tate ? Ha, ha , ha ! N’était-ce pas Tony Joe White lui-même qui disait que ce groupe était le premier du genre avant même que l’appellation existe ? Alors ?

     Alors, il est bien probable qu'il y ait simplement eu à la fin des années, au sud-est des USA, une scène particulièrement riche qui s'est rapidement détournée – ou juste désintéressée - du psychédélisme pour se recentrer sur des fondamentaux issus du Blues, de la Soul et de la Country, en y injectant parfois un nappage jazzy. Le tout, évidemment, sous l'égide des divinités du Rock. Chaque groupe apportant d'une manière ou d'une autre sa pierre à l'édifice, chaque groupe restant attentif aux collègues, s'en nourrissant – d'ailleurs, certains musiciens papillonnent parfois entre diverses formations. Un brassage qui va vite devenir non pas une recette, mais un genre relativement à part.


    Ainsi donc, il serait plus juste de parler d'acteurs fondamentaux, voire de pionniers de ce rock dit « sudiste » ou « southern », que d'un seul et unique créateur.

     Cependant, en 1969, Atco Record publie le premier album d'un obscur sextet, qui semble bien poser, pour la première fois, discographiquement parlant, les bases d'un genre nouveau. Et quelles bases, mes aïeux ! Pourtant, cette galette à la pochette peu engageante – une photo mal exposée et mal définie, le lettrage du patronyme sans relief, des gus filiformes paraissant perdus, peu concernés -, n'a pas fait vraiment de vagues en dehors de la Floride et de la Georgie, malgré une réception positive de la presse (1). L'album parvient néanmoins à s'introduire dans les charts (188ème place) avec environ 35000 ventes, mais le single ne trouve pas son public. Rien de folichon. Pourtant, il semblerait bien que cet album éponyme est l'un des jalons des plus importants dans la musique populaire américaine. C'est une borne, une balise, un phare dont le rayon va éclairer une bonne partie de la surface de la planète.

     Ce premier jet du Allman Brothers Band frappe par son professionnalisme, sa maîtrise, son évidence. On a peine à croire à l'âge des musiciens, tant leur musique semble refléter celle d'un groupe rôdé par l'expérience, la route, les épreuves de la vie. Notamment le jeune Gregg Allman qui, à l'aube de ses vingt-et-un ans, chanterait pourtant presque comme un vieux bluesman éreinté par une vie de labeur. Mais il est vrai que tous ont débuté bien jeunes, se produisant déjà régulièrement sur scène dès l'adolescence. Sans oublier que les frangins Allman, Duane et Gregg, ont déjà enregistré deux albums – sous le patronyme de Hour Glass, en 1967 et 1968. L'aîné, Allman, joue aussi régulièrement pour le fameux studio d'enregistrement Muscle Shoals, en Alabama, et a même été sollicité par le studio d'Atlantic à New-York – pour Aretha Franklin. De jeunes gens, certes, mais pas des amateurs.

     Dès le premier mouvement de la reprise du « Don't Want You no More » en version instrumentale, qui n'a plus guère de rapport avec l'original du Spencer Davis Group, au point où si les auteurs de leur inspiration n'avaient été mentionnés, on n'y aurait vu que du feu (mais ces gars sont honnêtes... au contraire, peut-être, de certains loustics Anglais), on accède à un nouvel univers (pour l'époque) où le jazz fornique avec le rock et des ingrédients latins (ou hispanique) – possible que les prestations du Santana Blues Band aient déjà marqué (traumatisé ?) bien des musiciens. Une chaleureuse entrée en matière bourrée d'énergie et dotée d'un groove rare (nouveau), insufflé par deux percussionnistes exceptionnels : Jay Johanny Johnson dit « Jaimoe » et Claude Hudson « Butch » Trucks. Ces deux-là sont le moteur du groupe. Un moteur qui impose son rythme, son souffle et sa puissance. Poussant les musiciens à aller de l'avant, à s'envoler vers des cieux alors jamais fréquentés – ou si peu. 


   Quelques années avant Wishbone Ash, et plus encore avant Thin Lizzy, on y entend des guitares harmonisées. Celle de l'aîné Duane Allman et celle de Forrest Richard « Dickey » Betts. Gibson only, Les Paul principalement avec une Gold Top pour Duane et probablement une SG en plus pour Dickey. En seulement deux minutes, les Allman développent de nouvelles perspectives. Mais, non contents de nous saisir d'entrée à la gorge, ces assassins nous achèvent prestement avec l'enchaînement sur le slow-blues « It's Not my Cross to Bear ». Une tuerie. Le truc à faire verser une larme à un vieux troll pourfendeur de crânes. Duane, qui est l'instigateur du groupe, l'avait bien dit : « il nous faut un chanteur. Je ne vois que mon petit frère » (un truc comme ça, en résumé...). Et on ne peut que lui donner raison. Dès les premières secondes, lorsqu'il se présente avec des grognements de vieux guerrier blasé, on comprend que ce gars-là va mettre tout le monde d'accord. Le slow-blues, lui, est des plus communs, mais la voix éraillée de Gregg Allman fait la différence, fait croire, ressentir, son histoire, (le cœur en peine, Gregg a écrit ces paroles à la suite de la rupture avec une amante – ce qui ne sera pour le blondinet que le début d'une longue série), tandis que les soli de Duane nous font croire à d'autres mondes parallèles plus cléments. Jusqu'alors, les blanc-becs capables d'émouvoir autant avec une gratte se comptaient sur les doigts d'une main amputée (l'influence de B.B. King est évidente). Une mandale dont on a peine à se remettre.

   Suit le nerveux et impétueux « Black Hearted Woman », qui aurait pu être une simple réinterprétation (corruption ?) d'un Chicago Blues, s'il n'y avait eu cette pulsation latine – la double rythmique percussive de Jaimoe et Butch - tout en lestant cette dernière d'une forte teneur rock. Ce sera finalement un terreau dans lequel vont puiser les Allman eux-mêmes, mais aussi quantité de groupes peu scrupuleux ou au contraire transis d'admiration. Le break vocal et tribal à trois minutes quarante sera d'ailleurs repris – plutôt deux fois qu'une - par Foghat. Et quand on parle de Chicago Blues... la bande déroule un « Trouble No More » de Muddy Waters revisité. Une pièce qui a son importance, dans le sens où c'est avec elle que la troupe a pris forme ; le jour où Gregg a débarqué en pleine répétition, précisément pendant que ce morceau était travaillé - initialement avec Berry Oakley au chant -, et qu'il y pose sa voix, chantant pour la première fois avec le groupe monté, pièce par pièce, par son frère (2). La légende dit qu'une fois le morceau bouclé, dans le lourd silence qui suivit, tous les musiciens présents étaient convaincus que le groupe qu'ils formaient allait casser la baraque.

   Sur le Heavy-blues « Every Hungry Woman »,un peu dans le style du Chicago Transit Authority, Gregg râle tel un vieux guerrier levant haut sa hache, avant de l'abattre. Avec son tempérament onirique, « Dreams » tranche radicalement. Sur ce morceau, la basse installe un rythme de croisière pépère, tandis que l'orgue Hammond B3 couche des nappes de brumes opiacées sur lesquelles la slide de Duane vagabonde comme si elle était étrangère à l'attraction - Duane n'avait pas été surnommé Skyman sans raison (3). Une pièce qui sent un peu le patchouli, et qui reste plutôt à part dans le répertoire des Allman.

de G à D : B. Oakley, Jaimoe, D. Betts, B. Truks, Gregg et Duane

     Et puis, évidemment, il y a leur classique - classique parmi les classiques, sachant que déjà ce premier album en contient une majorité -, l'essence même de l'Allman, "Whipping Post". Tant de fois repris - souvent maladroitement -, tant de fois plagié. Ce morceau quasi emblématique, qui arrive comme un lointain orage d'été, doucement, sombrement. S'annonçant en grondant sourdement à travers la basse autoritaire d'Oakley, la rythmique en binôme de Jaimoe et Butch déchirant un dôme de chaleur accablante, tandis que guitares et orgue rafraîchissent flore et esprits dans une saine averse régénératrice. Bien entendu, en comparaison de la version live - et notamment celle gravée pour la postérité sur le fameux " At Fillmore East " de 1971 -, elle fait l'effet d'une belle ébauche, mais cette version demeure la première pierre posée pour l'édifice qui va rassembler tous les morceaux de bravoure du southern rock à venir. En l'occurrence, tous ceux qui vont se laisser aller, s'étirer dans des cavalcades de guitares fières et bravaches.  "J'ai été déprimé et on m'a menti. Et je ne sais pas pourquoi j'ai laissé cette méchante femme me ridiculiser. Elle a pris tout mon argent et détruit ma nouvelle voiture. Maintenant, elle est avec un de mes bons amis. Ils boivent un coup dans un bar à l'autre bout de la ville. Parfois je ressens, parfois je ressens comme si j'étais lié au poste de fouet... Bon dieu, j'ai l'impression de mourir. Mes amis me disent que j'ai vraiment été idiot... Je me noie dans le chagrin en regardant ce que tu as fait" Des paroles en partie prémonitoires... car la vie sentimentale de Gregg Allman aura été des plus tumultueuses (elle fit même les tabloïds, en particulier lors de ses incessantes ruptures et rabibochages avec Cher - ainsi que mariage et divorce). En plus de diverses relations libres - généralement chaotiques -, il a été marié sept fois, la plus longue union (sous serment) ayant durée sept ans. Mais, au contraire de la chanson, c'est plutôt lui-même qui était responsable de ses échecs récurrents, la faute incombant à ses addictions. 

     Sept morceaux pour trente-trois minutes et des poussières, mais quelle intensité ! Absolument aucun déchet, aucun temps mort. La classe avec un "C" majuscule. Le « Allman Brothers Band » était alors frais, sans pression, et pas encore cramé par les excès – ces diverses addictions qui vont malheureusement les plomber, alors qu'ils auraient pu être parmi les ténors incontournables des USA (voire plus) ; mais peut être que ça fait aussi partie de leur légende. À mon sens, l'un de leurs meilleurs albums studio, et, qui de plus, n'a pas pris une ride. D'ailleurs, imaginez, un groupe qui aujourd'hui sortirait un tel album... on crierait au génie. Plus de cinquante ans plus tard (!), ce disque remue toujours les tripes et ébranle le palpitant. De l'Art, avec un grand « A ». Des années plus tard, même Warren Haynes, qui passa tout de même vingt-cinq années au sein des Allman, considère la période 1969-1971 - soit celle de Duane Allman - comme la meilleure, la plus riche et inspirante.


    Pour en savoir un peu plus sur le Allman Brothers Band, l'éditeur "Le Mot et Le Reste" a récemment publié un bon bouquin : "The Allman Brothers Band" de Bertrand Bouard. Un livre qui pourrait s'avérer succinct pour certains - l'auteur sachant aller à l'essentiel -, mais indéniablement intéressant pour tous ceux qui voudraient appréhender, et se plonger, dans la musique du Allman Brothers Band


  1. la photographie ornant l'intérieur aurait été plus amusante et percutante (provocatrice ?), avec ces échalas nus, trempant dans une rivière arborée

  2. À l'époque avec Reese Wynans, le claviériste qui se fera un nom en accompagnant Stevie Ray Vaughan à partir de 1985 - et donc du magnifique album "Soul To Soul". Actuellement, toujours fringuant auprès du jeune Joe Bonamassa. Reese qui a été aussi un musicien de studio recherché et apprécié. Pour mémoire, il a fait également partie de la seconde mouture de Captain Beyond - le second groupe de Rob Evans.

  3. Ses immenses favoris tombants lui valurent aussi, plus tard, le sobriquet de "Skydog"



🎼

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💢 Eric Quincy Tate 👉 " Eric Quincy Tate " (1970)
💢 Delaney & Bonnie 👉 " Home " (1969)