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lundi 5 octobre 2026

LE GOÛT AMER DE LA CHARITÉ de Huang Fan (version française 1992) - par Nema M.

Rue d'un quartier industriel pollué de Taipei

Sonia a rapporté deux bols de soupe de nouilles au bœuf du restaurant Taïwanais du coin. Elle les met à réchauffer dans le four micro-onde. Nema, attirée par l’odeur alléchante, se lève de son bureau et s’approche. Sonia explique :

- Le grand père de Quiaoling est venu lui donner un coup de main. Il a préparé cette soupe traditionnelle.

- Hummm… ça sent trop bon ! ça me fait penser à un roman qui se passe à Taipei au siècle dernier. Les repas y ont une grande importance. Temps de partage, mais aussi de rapprochement… répond Nema.


Nous sommes à Taïwan, au début des années 1980. Un jeune étudiant en faculté de commerce, Liqun Yé, que tout le monde surnomme Petit Yé, fils d’un libraire de province, cherche à changer de logement. En effet, la chambre qu’il partage avec un camarade est devenue invivable pour lui : ce colocataire ronfle et en plus s’est mis à étudier la calligraphie et affiche sur tous les murs ses exploits. C’est ainsi que Petit Yé prend une chambre dans la maison de Madame Xin. Certes la chambre est très modeste, éloignée de la faculté, mais le bonheur d’être enfin seul chez soi est inestimable pour Petit Yé.

Ce garçon est jeune, à peine vingt ans, nonchalant mais studieux. Il aime les auteurs comme Hemingway, Camus, Kierkegaard. Il rêve de femmes. Douces et aimantes. Mais au quotidien il utilise sa vieille bicyclette pour aller à la fac, en longeant les usines qui crachent des fumées noires. Il fait petit à petit connaissance des locataires de la maison de Madame Xin. Les descriptions de la ville et surtout de ces quartiers d’usines vétustes et tassées sont très réalistes.



Hummm... les belles nouilles

Dix-huit locataires. Deux étages. Madame Xin habite au second avec sa servante Acan. A cet étage vit également Mademoiselle Ma Hua, une jolie femme d’une trentaine d’année qui travaille comme receveur adjoint à la poste, et un cousin éloigné de Madame Xin. Au premier étage, là où vit Petit Yé, se trouvent notamment la famille Cai avec leurs deux enfants, tassés dans l’unique pièce qu’ils peuvent louer avec le salaire de misère de Monsieur Cai, et deux employées d’une usine d’électronique. Enfin parmi ceux qui vivent au rez-de-chaussée, on notera un marchand de nouilles qui fait commerce avec sa charrette à bras au coin de la rue, un retraité et Zhegucai, un drôle de bonhomme qui veut lancer une affaire et être ami avec Petit Yé.

Il se passe bien des choses dans cet immeuble. On va au travail le matin, on rentre le soir, on se croise dans la cour. Il faut faire le ménage, surtout entretenir la salle de douche commune, préparer des repas, ranger la cour, bref organiser la vie en commun. Tout se passe dans une bonne entente en général. Mais il y a des envies, des jalousies, des ragots. Petit Yé va être invité à partager régulièrement le repas du soir de Madame Xin avec Acan et Ma Hua au deuxième étage dans le salon commun. Cette habitude conduit à un rapprochement entre Petit Yé et Ma Hua. Une idylle naît en cachette. On suivra Petit Yé de la sortie de l’adolescence à une certaine maturité d’homme qui découvre la femme au-delà des fantasmes érotiques issus de ses lectures. 



Rue ancienne de Tapei

Le temps passe. Petit Yé retourne chez ses parents pour des vacances. Il est content de retrouver la librairie familiale, le calme de la petite ville, la campagne. Ma Hua lui écrit une première lettre, lui confirme son amour et qu’il lui manque. Dans une lettre suivante, Ma Hua est très triste : Madame Xin est très malade ! Hélas, Madame Xin meurt et laisse un grand vide. Reste son immense portrait dans le salon commun du deuxième étage, portrait d’une femme imposante et bienveillante.

Les locataires vont avoir la surprise de découvrir que par testament de Madame Xin chaque locataire devient propriétaire de son logement. A partir de ce moment, tout va se dégrader. Le parent de Madame Xin se révèlera être un voyou, buveur, joueur, brutal. La famille Cai va vouloir racheter les chambres voisines. Plus personne ne veut faire le ménage. Liqun Yé déménage et le temps passe.

 

Le temps passe. Une dizaine d’années plus tard, Liqun Yé a fait carrière dans le commerce d’électroménager. Il rencontre par hasard Zhegucai qui l’invite chez lui. Il a des nouvelles de Mademoiselle Ma Hua…

 

Ce roman est le récit à la première personne de Liqun Yé. Une façon de mêler réflexions personnelles et descriptions de lieux, de personnes, de comportements.

Peut-être qu’il ne se passe pas grand-chose. Peut-être que l’objet du roman est juste de faire réfléchir sur l’argent, le partage, la vie en commun. Car au final, c’est ce testament, cette donation faite à chacun de son logement qui paraît être un acte de charité et qui finalement n’apportera pas le bonheur.  


Huang Fan vers 1980

Huang Fan est né en 1950. C’est un écrivain Taïwanais très représentatif de la vie dans son pays. Ce roman a reçu un prix à sa sortie en 1984 à Taïwan.

Ingénieur de formation, il décrit dans ce roman les fumées et la pollution de la ville de Taipei.

 

Bonne lecture !

 

 

Pages 156

Flammarion



jeudi 1 octobre 2026

KAZUO ISHIGURO "Les Vestiges du jour" (1989) par Benjamin


Lorsqu’il s’agit de comprendre le monde, l’homme est partagé entre deux visions de plus en plus opposées. La première, la scientifique, est sans doute celle qui parait la plus rassurante. Pour elle, tout est une question de causes et de conséquences logiques, comme si le monde n’était qu’une énorme horloge dont il convenait d’analyser tous les rouages. 

Sa pensée est froide et ne vise qu’à une chose, trouver la solution la plus efficace aux problèmes qu’elle se pose. Appliquée aux sujet les plus bassement techniques et biologiques, elle participa à l’éradication de nombre de maux fatals à nos aïeux. Si nous ne pouvons que célébrer l’invention du vaccin, du chauffage, de l’automobile, toutes ces choses rendant le séjour de l’homme sur terre plus doux, le scientisme est vite venu montrer les dérives d’une telle vision du monde. 

Le scientisme, c’est cette idée selon laquelle la science ne pourrait être remise en question, que son progrès ne saurait être ralenti, c’est la nouvelle chapelle qu’a érigé l’homme moderne sur les décombres de la morale traditionnelle. Aujourd’hui, la voix scientifique est écoutée comme une voix divine, ses révélations prophétiques dictant à l’homme de nouveaux dogmes.

L’homme ne se limite heureusement pas, comme semble le croire notre temps, à un amas de chair dont il convient de maintenir la rentabilité. Subsiste en lui des aspirations et des pulsions dépassant les frontières de la froideur scientifique, ce sont ces aspirations profondes que la vision littéraire du monde se propose d’explorer. Dans cette mission se distingue particulièrement Kazuo Ishiguro, cet anglais venu du Japon qui ajoute à l’absurdisme d’un Kafka l’humaniste d’une George Sand. Là où, chez Kafka, la menace pesant sur les personnages vient de la folie du monde qui les entoure, Ishiguro nous présente des individus bâtissant malgré eux leur malheur. 

La société a évolué, les hommes se sont libérés au point de s’isoler, devenant ainsi tour à tour leurs propres bourreaux et leurs propres sauveurs. Si Ishiguro inventa bien une forme de dystopie dans « Klara et le soleil », ce ne fut que pour mieux illustrer la solitude rongeant l’homme moderne. Cette société si froide qu’elle offre des amis robotiques à ses enfants esseulés ressemble à ce que pourrait devenir notre monde si le scientisme et ses fils numériques parviennent à détruire toute forme de sociabilité spontanée. Puis il y a l’humanisme d’Ishiguro, sa capacité à dépeindre les sentiments de ses personnages avec une justesse troublante.

« Klara et le soleil » ressemble à un mix de la sensibilité de « Madame Bovary » et de l’inquiétude envers l’avenir d’un Philip K Dick. Aussi réussi soit il, le résultat ne représente pas le sommet d’un art littéraire qui atteignit son zénith avec « Les vestiges du jour ». Véritable K anglais, le majordome de ce livre n’est contraint par aucun système défini, ne subit la pression de personne. S’il est esclave d’une chose, c’est seulement de la vision sacrificielle qu’il a de son métier. En cette période troublée précèdent la seconde guerre mondiale, il est convaincu que sa vie n’aura de sens que s’il la met au service d’un grand homme. Il s’acharne donc à gratifier le diplomate qui l’emploie du service le plus irréprochable, est obsédé par la propreté de la vaisselle et la réactivité discrète de son équipe.

En dehors de sa mission, l’homme n’a aucune envie, aucune opinion, la haute idée qu’il se fait de son ascèse l’a déchargé du fardeau de la pensée. Pris dans le tourbillon des services successifs, il ne vit ses sentiments que comme de possibles obstacles à l’accomplissement de sa mission. La jeunesse est ainsi, obnubilée par l’envie d’agir elle se fait une idée excessive de ce qui ne sont que des lubies. Portant leur lot de désillusions, les événements de sa vie lui arrachèrent progressivement les œillères qu’il s’était imposé, lui donnant ainsi une vision plus complète de l’existence. 

Contrairement à Kafka, qui ne donnait des tourments de ses personnages qu’une vision ridicule et pitoyable, Kazuo Ishiguro montre la grandeur du fanatisme de cet homme. Au fond, l’auteur de la « Métamorphose » fut un grand manichéen, la société et son irrationalité fut pour lui le souverain mal. Plus nuancé, Ishiguro touche au génie en décrivant le moment où le père du héros, majordome lui-même, fait un malaise au milieu du service dirigé par son fils. Vite conscient que l’incident sera fatal à son aïeul, le majordome trouva tout de même la force de ravaler sa tristesse pour achever le service comme si de rien n’était.

Ce sens du devoir obstiné, cette pudeur sentimentale, l’homme la qualifiait de dignité, qualité suprême du majordome. A une époque où la guimauve du sentimentalisme est étalée partout avec un plaisir obscène, un tel courage s’apparente à la relique d’une grandeur perdue. Ce majordome n’est ni irréprochable ni foncièrement mauvais, son courage servile accouchant tour à tour d’une grandeur admirable et d’une médiocrité pathétique. C’est au nom de la loyauté envers cet idéal que le majordome fit également licencier son personnel juif pour ne pas indisposer les invités allemands de son maître, erreur qu’il ne regrettera que lorsque son employeur avouera regretter de lui avoir demander une telle bêtise. Les années passèrent ensuite au rythme des services et, lorsque la réputation de l’homme qu’il servait fut ruinée par sa proximité passée avec les dignitaires nazis, le majordome commença à relativiser l’importance de sa mission.

Lui revinrent alors les souvenirs de ces occasions où, s’il avait eu de l’existence une vision plus légère, il aurait pu bâtir son bonheur et construire son individualité. Dans son service, une jeune femme se prit pour lui de l’affection profonde qui constitue le socle des familles heureuses. Le majordome ne le vit pas, son service monopolisant l’intégralité de son attention. Véritable scientifique du service de table, il considérait les hommes comme un chimiste considère ses produits. Il évaluait ainsi les caractères comme certains évaluent l’efficacité d’un dégraissant, ne prêtant attention qu’à leurs capacités à servir sa cause. Une dévotion aussi totale n’était pas sans grandeur, même si cette grandeur semble en partie née d’une faiblesse. Ce que l’étranger de Camus subissait malgré lui, le majordome d’Ishiguro se l’infligea de façon volontaire. 

Le service d’un grand homme lui permit de se libérer des sentiments et du doute, lui offrait la possibilité de vivre la volupté de celui pour qui la vie est toute tracée. La haute idée que cet homme se fit de sa mission sembla d’abord le préserver des grandes douleurs de la vie, jusqu’au moment où la vieillesse l’obligea à prendre du recul sur son existence. Lui revinrent alors les images de ces moments où son parcours aurait pu prendre une autre direction. L’homme n’est pas fait pour étouffer ainsi sa vie dans une série de procédures austères, quelque chose en lui finit toujours par hurler son besoin de légèreté, de folie, de chaos, de liberté.

Ce besoin, la plupart des hommes le sublime dans le mariage et la vie de famille, ce qui reste la plus belle façon de répondre au problème posé par notre fin inéluctable. Restent finalement des idéaux qui ne paraissent plus si grands que ça et qui, dans leur chute, ont dévoilé l’irréparable erreur d’un vieil homme seul. Reste l’amertume du serviteur épuisé et un grand roman.

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Article illustré par des images du film de James Ivory (1993) avec Anthony Hopkins. 

jeudi 20 août 2026

ELISABETH FINCH de Julian Barnes (2022) - par Nema M.


Sonia revient songeuse d’une visite des thermes de Cluny. Elle interpelle Nema :

- Tu connais Julien l’apostat ?

- Ouais, je l’ai croisé au supermarché hier… répond négligemment Nema en continuant à travailler à son bureau,

- Arrête ! Sérieux, tu connais cet empereur romain ? Je n’en avais jamais entendu parler. Empereur d’Occident et d’Orient. Entre 361 et 363…

- Elizabeth Finch était une spécialiste de cet empereur… commence Nema.


Julien l'Apostat

Oui, Elizabeth Finch a étudié Julien l’apostat. "Elizabeth Finch" est le titre d’un roman de Julian Barnes. Un roman à la première personne, dans lequel Niel raconte une partie de sa vie, à partir de sa rencontre avec Elizabeth Finch, cette professeure de "culture et civilisation" dont il a suivi les cours en jeune adulte dans une université londonienne. Elizabeth Finch, E.F., est une femme respectable, posée, toujours égale à elle-même. Sans âge. Avec un charme désuet lié entre autres à une tenue vestimentaire que l’on imagine bon chic bon genre, version british, et fumant des cigarettes qu’elle extrait d’un étui en écaille. Sa façon d’animer ses cours est basée sur l’échange avec les participants.

 

Un petit groupe de trentenaires suit ces cours. Parmi eux, il y a bien entendu Niel, jeune homme qui se cherche, qui a été acteur, qui est divorcé et père de deux enfants, Geoff, le rebelle intello de gauche, Linda, la fleur bleue avec ses problèmes de cœur, et Anna, la hollandaise réfléchie.

E.F. présente un sujet et lance une question ouverte. Et la conversation s’engage. Beaucoup de sujets autour de la culture occidentale sont abordés, avec quelques digressions autour des premiers martyres chrétiens, un sujet de prédilection pour E.F..

Avec sa diction parfaite, son langage exemplaire, elle aborde la controverse sans coup férir. Ainsi le monothéisme, mais également la monogamie, seront évoqués, avec de la part des uns ou des autres des arguments plus ou moins virulents. 


Royal Holloway University of London

Des réflexions sur le bonheur nourrissent le café débat entre les quatre jeunes. Linda et Niel, Niel et Anna, et Geoff. Leurs conversations au café sont une sorte de debriefing des cours d’E.F.. Niel est en admiration, Linda voit l’aspect écoute du cœur, tandis que Geoff est très critique et trouve E.F. académique et ampoulée. Anna reste plutôt neutre.

Le temps passe, Niel déjeune avec E.F. et les conversations se poursuivent. L’Histoire est-elle infaillible ? Un débat houleux s’engage au sujet des juifs et de la 2ème guerre mondiale, Geoff monte au créneau… Progrès technologique versus progrès moral ? Et Julien l’apostat. Les chrétiens sont martyrisés par des païens et les païens sont exterminés par des chrétiens. C’est ça l’histoire.

Le temps passe. E.F. décède et Niel est surpris de se voir léguer les carnets de cette dame avec qui il avait continué de déjeuner régulièrement, toujours à 13h dans le même restaurant italien. Chris, le frère d’Elizabeth ("Liz" pour lui), ouvre à Niel les portes de l’appartement de la défunte et le laisse prendre tout ce qui pourrait servir à écrire sur Liz une autobiographie.


Julian Barnes 

Et Julien l’apostat. Des pages et des pages sur cet empereur. Entre Occident et Orient, entre chrétienté et paganisme. Niel se lie d’amitié avec Chris qui l’invite à venir dans l’Essex mais ils se verront uniquement à Londres. Niel interroge sur leur enfance, leurs parents. Chris complète petit à petit le portrait d’E.F, cette sœur si brillante mais si rigide. Des conversations reviennent en mémoire de Niel comme par exemple leur vision des hommes et femmes politiques par rapport à la corruption. Et il y a eu un scandale lors d’une conférence donnée par Elizabeth Finch.

Un détour par un roman de Michel Butor qui évoque des voyages. Niel se décide à bouger. Les retrouvailles avec Anna en Hollande sont d’une touchante naïveté : Niel et Anna évoquent une E.F. avec laquelle ils n’ont pas tout à fait partagé la même intimité. Tous ces éléments permettront-ils à Niel d’écrire une biographie ?

Julian Barnes est un grand écrivain, né en 1946. Il a reçu de nombreux prix et médailles. Même traduit (merci à Jean-Pierre Aoustin) le style est riche, fluide, plaisant. L’érudition sous-jacente est là, mais discrète et à notre portée. Bon, il y a un grand passage sur Julien l’apostat. Il faut aimer l’histoire 😊.

 

Bonne lecture !

Folio - Pages 245



jeudi 13 août 2026

LE MAÎTRE OU LE TOURNOI DE GO de Yasunari Kawabata (1951 - 54) par Benjamin


Les avions fondirent sur les navires américains dans une charge aussi suicidaire que vengeresse, grêle meurtrière provoquée par un monde qui ne veut pas mourir. La guerre, l’Amérique l’avait au fond gagné bien avant le début de la seconde guerre mondiale, son culte de l’argent diffusant le cancer de la mesquinerie moderne dans le corps fatigué de la tradition japonaise. La modernité modifiait la guerre comme elle modifia ensuite la vision de la production, de l’art, de l’humanité. La mitrailleuse et les bombardiers inauguraient le règne des masses, le triomphe des chiffres et des statistiques sur le panache et la force individuelle. 

Que pouvait encore être l’image du samouraï après après le double drame de Nagasaki et Hiroshima ? Avant cela, cette figure tutélaire gonflait encore les cœurs des combattants, restait le symbole adoré d’une tradition que tant souhaiteraient rétablir. Les plus grands écrivains sont avant tout les porte-paroles des joies, peines et espoirs de leur époque, leurs plumes dressent le portrait d’un peuple à un moment de son histoire. 

Dans l’iconographie littéraire japonaise moderne, une image résume à elle seule cette vision de la littérature, celle de Yukio Mishima discutant gaiement avec Yasunari Kawabata. Malgré leur apparente gaieté, le visage des deux hommes parait tendu par de lourds tourments existentiels. Si il est vrai que les amitiés les plus solides se forment sur le ciment de peines communes, alors ces deux hommes étaient faits pour se rencontrer. Contraint à la plus dure des solitudes par une grand-mère acariâtre et possessive, Mishima résuma son mal en affirmant que, chez lui, la découverte des mots précéda celle du corps. Cette « soif d’amour » qui donna son nom à un ouvrage de Mishima, Kawabata la vécut avec la même intensité douloureuse. Son tyran fut le destin, cette force mystérieuse faisant disparaître prématurément les êtres qui lui étaient chers.

L’homme aurait pu faire siennes les lamentations du Feu Follet de Drieu La Rochelle, comme lui ses êtres aimés ne cessaient de lui glisser entre les doigts. Vint d’abord la mort prématurée du père, puis celle d’un grand père dont il venait de se rapprocher. Restait alors l’espoir du premier amour, dont l’apprenti écrivain ne se sentit d’abord pas digne. 

Lorsqu’un miroir était placé face à lui, Kawabata maudissait ce visage qu’il taxa de la plus immonde des laideurs. De cet amour aussi espéré qu’impossible selon lui, de ce deuil impossible du plus beau sentiment humain naîtra la soif d’idéal de l’écrivain. Lorsqu’il rencontra enfin cet amour, le vrai, celui auquel on pense encore à l’article de la mort avec mélancolie, ce ne sera que pour le perdre après quelques mois. Lorsque, après l’avoir espéré des années durant, vous ne goûtez que du bout des lèvres à un bonheur qui vous est violemment retiré, son souvenir rayonne au fond de votre mémoire comme le plus brûlant des soleils levant. 

Contrairement à Mishima, Kawabata ne plongea jamais dans les abysses de l’érotisme sadique, l’amour fut pour lui une transcendance et un idéal. Mishima et Kawabata furent ainsi le yin et le yang de la littérature japonaise de leur temps, sa beauté sombre et sa grâce nostalgique. Le premier donna de l’élégance au nihilisme, le second de la poésie à la mélancolie. Dans les tourments de ces deux hommes raisonnaient les inquiétudes d’une nation qui, plongée dans le grand bain de la modernité, craignait de s’y dissoudre. Privé très jeune de l’affection de ses aînés, Kawabata ressentit le mal de ce peuple avec une sensibilité accrue. Dans la longue liste de personnages nés de sa plume, son joueur de go incarne le mieux cette peine existentielle.

Loin de moi l’idée de résumer ici les règles d’un jeu que, après l’avoir inventé, les chinois eux mêmes léguèrent à l’esprit aiguisé du peuple du soleil levant. Forme d’échec ultra complexifié, le go engendrait des batailles pouvant s’éterniser des heures, des jours, des mois. Cette patience est l’art et la raison d’être du héros du maître ou le tournoi de go. 

Chargé de rendre compte des parties homériques qui firent la renommé de cet homme, un journaliste nous dépeint un joueur plongé dans une concentration extrême, possédé par un effort intellectuel si intense qu’il en parait physique. La respiration du maître s’accélère parfois, une suffocante chaleur de fin de marathon envahit son corps, l’insomnie marque son visage d’une profonde fatigue. 

Comme un homme de l’ancien temps, ce maître voit d’abord dans le jeu une façon d’entretenir et de défendre son honneur. Arrivé au terme d’une vie privée de grandes joies, l’homme voit dans son génie du go un moyen de racheter la platitude de son existence par la grandeur de son art. La honte de la défaite aurait pour lui l’horreur d’une mort définitive, lui donnerait le vertige de celui qui a vécu sans laisser de trace de son passage. Cet homme ne pouvait comprendre l’étranger qui, au cours de parties hors concours, semblait heureux d’enchaîner les défaites. A travers cette rencontre d’apparence banale s’incarnait le dialogue impossible entre le monde moderne et celui de la tradition. Le premier ne jurait que par la légèreté et le loisir, le second cherchait la transcendance jusque dans les choses les plus légères. 

Si, comme le disait Nietzsche, la maturité de l’homme consiste à retrouver le sérieux que nous avions dans nos jeux d’enfant, alors le triomphe de la modernité ne serait qu’une grande régression collective. De ce constat naît l’admiration du lecteur pour ce joueur de go qui, sous la plume de Kawabata, s’apparente également à l’incarnation de la profonde solitude de l’artiste.

Editions Livre de Poche  -  157 pages 

vendredi 7 août 2026

PARESSE POUR TOUS de Hadrien Klent (2021) par Luc B.


Voilà un roman qui ressemble fort à un programme politique. Et pour cause…

Le 10 avril 2022, Emilien Long, candidat à la présidentielle, attend dans son bureau les résultats du premier tour. Comment en est-il arrivé là, avec un programme aussi radical : la semaine de travail de 15 heures hebdomadaire ? Flashback presque deux ans plus tôt.

Emilien Long est devenu une vedette médiatique, il a reçu le prix Nobel d’économie, ses travaux portaient sur le temps de travail. Son éditrice attend de lui son prochain ouvrage, forcément savant. Mais l’inspiration ne vient pas, Emilien pense plutôt écrire un p’tit truc simple, mais qui marquera les esprits, une relecture du « Droit à la paresse » de Paul Lafargue, ce député, essayiste, qui avait épousé la fille de Karl Marx. Le bouquin d’Emilien s’appellera tout naturellement « Le droit à la paresse au XXIè siècle », étudiera une société aménagée sur trois heures de travail par jour.

Mais pour le moment, place à la pétanque. Emilien vit dans un cabanon de Sormiou, près de Marseille, et son pote Ange Lecciato l’attend pour tâter du cochonnet.

Surprise : le bouquin est un succès de librairie, on en parle dans les médias, énorme succès d’audience dans « On décode les codes de l’éco » d’un certain Alphonse Burnous sur sa chaine You Tube. On demande même à Elisabeth Crayeville, ministre de l’Économie, de réagir. Qui qualifie le livre de « calembredaines » et son auteur de « ayatollah de la flemme (…) lui qui a bénéficié d’une scolarité excellente et gratuite, en France ». Emilien est dépassé par ce succès, doit se montrer dans les médias, répondre, argumenter. Son entourage y voit une opportunité : et s’il se présentait à la prochaine élection ?

Derrière le pseudonyme d’Hadrien Klent, se cache Raphaël Meltz, essayiste, romancier, auteur de bédé, co-fondateur du journal Le Tigre. Dans ce roman, on va suivre de l’intérieur une campagne électorale atypique. Depuis la constitution de l’équipe, la rédaction du programme, la gestion des médias. Le livre est à la fois divertissant et érudit. Mais pèche un peu par le profil des personnages, un brin caricatural. Comme dans LES 7 MERCENNAIRES, Emilien va recruter des fidèles qui accepteront ce pari fou.

Le youtubeur Alphonse au parler d’jeuns, Souleymane Coly, diplomate et poète flamboyant, responsable des relations extérieures avec son carnet d’adresses long comme le bras. Le copain Rémi, pdg fortuné qui reniera sa fibre capitaliste, Marguerite Dupont la geek adepte des solutions web en open source (passages pertinents) donc au look grunge et dreadlocks.

[ Paul Lafargue ]  Exemple de profil qui interpelle : le copain de Marseille, Ange, pêche le matin, fait la sieste, joue à la pétanque, écoute France Culture et regarde Arte deux heures par jour, sa télé fonctionne sur une dynamo. Too much ? Le journaliste star de France 2 Philippe Martin (Martin, Dupont… y’a de la recherche dans les patronymes !) qui depuis le Covid produit ses duplex dans son jardin du Maine et Loir, le parigo y découvre soudainement les joies du jardinage entre deux chroniques politiques. Ou Nadia Ben Arfa, jeune et rebelle journaliste au Monde à l’intuition aiguisée, chargée des "petits candidats" (là aussi, l'arrière cuisine est intéressant).

En soi, la forme du roman aurait gagné à être davantage travaillée, le style est passe-partout, les ornements fictionnels (l'ex femme, les mômes) ont peu d'intérêt, quelques aspects percutent le réel : les déplacements de campagne à vélo ou en charrette, moins de 10 personnes dans l'équipe de campagne travaillant donc 3 heures au quotidien. 

Mais le fond de l’affaire est très intéressant. Hadrien Klent reproduit certains passages du fictif « Le droit à la paresse au XXIè siècle », on en aurait aimé davantage, voire, le reproduire intégralement. Intéressant aussi de voir comment ce petit candidat utopiste grimpe dans les sondages, comment les médias fabriquent un candidat, comment son discours imprègne les débats, comment l’hurluberlu devra désormais être pris au sérieux par ses adversaires, et comment on cherche à le dézinguer sans argumenter du fond (comme Zucman). En face, c’est Elisabeth Crayeville qui sera candidate de la majorité, le président en place (on aura reconnu Emmanuel Macron, of course) ayant décidé de se désister. Pourquoi ? Le mystère plane…

Le livre brasse des thèmes comme la décroissance, le productivisme mortifère, les conséquences sur le social, la santé, l’écologie. La paresse d’Emilien Long ce n’est pas rien foutre de son temps, mais au contraire se réapproprier le temps, travailler pour produire des besoins essentiels. Une réponse au fameux « il n’y a pas d’alternative (au libéralisme) » de Margaret Thatcher, ou au  « travailler plus pour gagner plus » de celui qui collectionne les Rolex et les bracelets (électroniques). Inverser les valeurs entre le travail productif et l’activité libre. Genre : - tu as fait quoi aujourd’hui ? – j’ai bouquiné – Ah... donc t’as rien foutu. Ben non, bouquiner ce n'est pas rien foutre, écrire cette chronique non plus ! Un débat qui avait eu lieu avec l’idée de revenu universel de Benoît Hamon en 2017. 

Klent ne répond pas à toutes les interrogations, toutes les situations, mais part d’un constat simple : le temps de travail ne cesse de diminuer depuis la Révolution Industrielle (de 84 à 35 heures), le chiffre stagne depuis 25 ans (ce n’est pas logique) alors que la productivité s’envole partout. Le livre a été écrit avant la folie de l’IA, son propos n’en est que plus pertinent encore. Quand on entend ces couillons de politiques nous expliquer qu’on va dans le mur parce qu’on ne travaille pas assez et pas assez vieux, mais qu’en même temps on dépense des fortunes colossales en data center pour héberger l’IA qui va bouffer du travailleur cru, on croit rêver !

Sont cités en fin d’ouvrage un certain nombre de références pour approfondir le sujet, de Sénèque, à Paul Morand, René Dumont, Gébé, Rabelais, ou Piketty, Marx, Keynes et Raphaël Meltz (donc lui-même !).

Alors, il gagne ou pas le candidat à la paresse ? Suite dans « La Vie est à nous » parue en 2023, pas encore lue.

Editions le Tripode, 363 pages  

 

jeudi 2 juillet 2026

L'HOMME A HISTOIRE de Malcolm Bradbury (1972) par Benjamin


"Cette société est de ne plus engendrer que des opposants ou bien des muets".
Philippe Muray.

Howard Kirk fut d’abord un petit homme tel que la modernité en produit de plus en plus. Sans talent particulier, corseté par une timidité absurde vis-à-vis des femmes, ses études lui laissaient espérer une vie vide mais tranquille de professeur universitaire. L’homme ne se résolut pourtant pas à une telle existence, son caractère d’humble serviteur entrait en conflit avec son égo démesuré. Nous étions alors au cœur des sixties et, fleurissant dans les universités d’occident tels des champignons venimeux, les idées new age s’imposaient comme l’écho délirant de la folie engendrée par Sartre et Foucault. 

Le mot d’ordre de cette jeunesse fut aussi simple que clair : faire du plaisir individuel la valeur sacrée de l’Occident. Pour cela, il fallait libérer les corps afin d’aliéner les esprits, faire du sexe une drogue et de la drogue une hostie permettant l’élévation de l’âme. Ce que Julius Evola nomma l’intoxication sexuelle culmina ainsi dans la fumée des joints et les hallucinations du LSD. S’il partageait le goût pour la provocation libertaire de sa génération, Howard Kirk fut d’abord gêné par une inactivité sexuelle digne du panda du zoo de Beauval. Vint finalement Barbara, sa porte d’entrée dans le monde merveilleux de la débauche sexuelle. 

Comme lui, elle affirmait un mépris hypocrite pour les possessions matérielles. Comme lui, elle ne cachait pas sa volonté de continuer ses libertinages après avoir formé un couple et fondé une famille. Elle fut incapable d’imaginer que, en considérant son conjoint comme un homme comme les autres, elle se condamnait également à n’être pour lui qu’une femme parmi d’autres. Lui ayant fait découvrir le plaisir charnel, Barbara ne put ensuite que tolérer la succession de ses conquêtes. Devenu professeur de sociologie, Howard maintenait son ego vacillant par la multiplication de ses ébats  avec des étudiantes fascinées par ses délires marxo libertariens. Entré dans la sociologie avec la ferveur d’un curé entrant dans son cloître, il fit du Capital de Marx son évangile et de ses cours de grandes messes dédiées au dieu progrès.

Tout cela, Howard le fit selon lui pour le bien, il libérait les âmes de la jeunesse par le chemin de son entre cuisse. N’imaginez pourtant pas que cet homme pratiquait ses méfaits avec la discrétion d’un gourou charismatique s’isolant de la société pour cacher les turpitudes de sa secte. La hiérarchie, c’était bon pour les sociétés d’antan qu’il méprisait, celles qui écrasaient l’homme sous la chape de plomb d’une morale dépassée. Méprisant les cours magistraux autant que les valeurs traditionnelles, Howard Kirk organisait de grandes fêtes, qu’il voyait comme les points centraux de ses cours. Sa vie devint alors une perpétuelle fuite en avant, une recherche continue de l’oubli de soi, une déshumanisation par la magie noire d’un hédonisme mortifère. Si tout cela rendait notre homme heureux, si une telle débauche pouvait faire naître un quelconque bonheur, Howard ne serait qu’un joyeux dépravé sans intérêt. 

Mais, à mesure que les fêtes se succédaient, un mal être profond s’installait en lui et chez sa triste épouse. Les dialogues qu’il entretient tout au long du roman sont parsemés de réflexions psychologisantes d’une lourdeur ridicule. La psychologie, voilà le véritable opium du peuple d’Howard, celui qui lui permet d’oublier son abyssal vide intérieur et  de justifier sa veulerie. Ayant obtenu un bon poste dans une grande université, il se surprit à aimer le confort qu’il affirmait toujours mépriser. Ce poste, il l’avait obtenu au dépend d’un de ses amis, qui espérait cette promotion depuis des semaines. Qu’importe si l’ami en question tomba ensuite dans une profonde dépression, le progrès méritait bien le sacrifice de quelques innocents. 

Howard triait les hommes selon deux catégories, les fascistes à abattre et les bonnes volontés à embarquer dans sa grande lutte révolutionnaire. Pour cet homme, toute forme de devoir ou de frein mis aux désirs individuels n’étaient que des restes d’un passé honteux. Le fasciste n’était pas seulement pour lui le partisan d’une doctrine immonde, mais tout homme ne communiant pas totalement à son radicalisme libertaire.

Se voyant comme le messie de la vérité révélée aux hommes, il n’hésita pas à créer de toute pièce un scandale pour s’imposer comme le valeureux défenseur du camp du progrès. Howard Kirk fit donc courir le bruit qu’un certain professeur Mangel avait été invité à donner une conférence dans l’université où il enseignait. Sorte de version scientifique d’une théorie déjà exprimée par Zola, l’idée de cet homme affirmait que le crime avait également des origines génétiques. Ce que l’auteur de L’Assommoir supposait à travers la lignée des Macquart, Mangel voulait le démontrer scientifiquement. Admettre une telle idée, c’était aussi accepter que l’homme a une responsabilité vis-à-vis de sa descendance et qu’il n’est que le jalon d’une chaîne démarrée bien avant lui. Une telle idée allait à l’encontre du catéchisme new age, donnait à l’amour charnel un rôle plus profond que celui de simple plaisir futile. 

Bridant la multiplication des sensations promues par Howard, une telle thèse ouvrait la voie à une volonté de contrôle de ses pulsions et à une sélection sévère de son partenaire. Notre professeur avait mis en lumière son opposant idéal, ne lui restait plus qu’à criminaliser sa théorie pour faire triompher son dogme. L’histoire d’Howard Kirk est d’abord celle d’un homme qui, obsédé par son idéologie, sème autour de lui la tristesse et le malheur au nom du bien. Une tyrannie morale, ce qu'était sa vision de la sociologie, une fausse science cherchant à pousser l’humanité dans une grande fuite en avant dépravée. 

Le mépris du lecteur pour ce Staline aux petits pieds croit d’autant plus que, loin de le condamner, Malcolm Bradbury se contente de le laisser dévoiler sa veulerie à travers des dialogues souvent comiques. Porté par son sectarisme morale, son personnage ne cesse de renforcer son emprise sur des étudiants hypnotisés par son rêve cauchemardesque d’un monde où tous les désirs des hommes s’exprimeraient sans retenue. Le rire du lecteur est l’expression angoissée d’une question fondamentale : jusqu’où ce fou pourra-t-il aller ?

Je laisserais ici au dit lecteur le plaisir de découvrir par lui-même la réponse à cette question, le principal intérêt d’un tel livre ne se situant pas dans son dénouement. Dans la réalité, des Howard Kirk ont proliféré dans toutes les strates de la société, serviteurs zélés de tous les dogmes de la modernité. Véritables Ramirez marxistes, ils sont toujours prêts à exhiber leur vertu et à dénoncer ceux qui oseraient penser hors de leur cadre. Lire L'HOMME A HISTOIRES l’homme à problème donne ainsi une idée de ce que durent ressentir les premiers lecteurs de Rabelais. Nul rire n’est plus libérateur que celui qui déchire gaiement les certitudes dogmatiques de son temps. 

Des disciples de John Lennon aux jeunes révolutionnaires aux cheveux colorés, l’angélisme belliqueux que décrit ce livre n’a cessé de se radicaliser pour cacher son ridicule. Ce ridicule Malcolm Bradbury le dévoile ici avec la gaieté contagieuse de l’enfant heureux d’avoir réussi une bonne farce.