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vendredi 7 août 2026

PARESSE POUR TOUS de Hadrien Klent (2021) par Luc B.


Voilà un roman qui ressemble fort à un programme politique. Et pour cause…

Le 10 avril 2022, Emilien Long, candidat à la présidentielle, attend dans son bureau les résultats du premier tour. Comment en est-il arrivé là, avec un programme aussi radical : la semaine de travail de 15 heures hebdomadaire ? Flashback presque deux ans plus tôt.

Emilien Long est devenu une vedette médiatique, il a reçu le prix Nobel d’économie, ses travaux portaient sur le temps de travail. Son éditrice attend de lui son prochain ouvrage, forcément savant. Mais l’inspiration ne vient pas, Emilien pense plutôt écrire un p’tit truc simple, mais qui marquera les esprits, une relecture du « Droit à la paresse » de Paul Lafargue, ce député, essayiste, qui avait épousé la fille de Karl Marx. Le bouquin d’Emilien s’appellera tout naturellement « Le droit à la paresse au XXIè siècle », étudiera une société aménagée sur trois heures de travail par jour.

Mais pour le moment, place à la pétanque. Emilien vit dans un cabanon de Sormiou, près de Marseille, et son pote Ange Lecciato l’attend pour tâter du cochonnet.

Surprise : le bouquin est un succès de librairie, on en parle dans les médias, énorme succès d’audience dans « On décode les codes de l’éco » d’un certain Alphonse Burnous sur sa chaine You Tube. On demande même à Elisabeth Crayeville, ministre de l’Économie, de réagir. Qui qualifie le livre de « calembredaines » et son auteur de « ayatollah de la flemme (…) lui qui a bénéficié d’une scolarité excellente et gratuite, en France ». Emilien est dépassé par ce succès, doit se montrer dans les médias, répondre, argumenter. Son entourage y voit une opportunité : et s’il se présentait à la prochaine élection ?

Derrière le pseudonyme d’Hadrien Klent, se cache Raphaël Meltz, essayiste, romancier, auteur de bédé, co-fondateur du journal Le Tigre. Dans ce roman, on va suivre de l’intérieur une campagne électorale atypique. Depuis la constitution de l’équipe, la rédaction du programme, la gestion des médias. Le livre est à la fois divertissant et érudit. Mais pèche un peu par le profil des personnages, un brin caricatural. Comme dans LES 7 MERCENNAIRES, Emilien va recruter des fidèles qui accepteront ce pari fou.

Le youtubeur Alphonse au parler d’jeuns, Souleymane Coly, diplomate et poète flamboyant, responsable des relations extérieures avec son carnet d’adresses long comme le bras. Le copain Rémi, pdg fortuné qui reniera sa fibre capitaliste, Marguerite Dupont la geek adepte des solutions web en open source (passages pertinents) donc au look grunge et dreadlocks.

[ Paul Lafargue ]  Exemple de profil qui interpelle : le copain de Marseille, Ange, pêche le matin, fait la sieste, joue à la pétanque, écoute France Culture et regarde Arte deux heures par jour, sa télé fonctionne sur une dynamo. Too much ? Le journaliste star de France 2 Philippe Martin (Martin, Dupont… y’a de la recherche dans les patronymes !) qui depuis le Covid produit ses duplex dans son jardin du Maine et Loir, le parigo y découvre soudainement les joies du jardinage entre deux chroniques politiques. Ou Nadia Ben Arfa, jeune et rebelle journaliste au Monde à l’intuition aiguiséechargée des "petits candidats" (là aussi, l'arrière cuisine est intéressant).

En soi, la forme du roman aurait gagné à être davantage travaillée, le style est passe-partout, les ornements fictionnels (l'ex femme, les mômes) ont peu d'intérêt, quelques aspects percutent le réel : les déplacements de campagne à vélo ou en charrette, moins de 10 personnes dans l'équipe de campagne travaillant donc 3 heures au quotidien. 

Mais le fond de l’affaire est très intéressant. Hadrien Klent reproduit certains passages du fictif « Le droit à la paresse au XXIè siècle », on en aurait aimé davantage, voire, le reproduire intégralement. Intéressant aussi de voir comment ce petit candidat utopiste grimpe dans les sondages, comment les médias fabriquent un candidat, comment son discours imprègne les débats, comment l’hurluberlu devra désormais être pris au sérieux par ses adversaires, et comment on cherche à le dézinguer sans argumenter du fond (comme Zucman). En face, c’est Elisabeth Crayeville qui sera candidate de la majorité, le président en place (on aura reconnu Emmanuel Macron, of course) ayant décidé de se désister. Pourquoi ? Le mystère plane…

Le livre brasse des thèmes comme la décroissance, le productivisme mortifère, les conséquences sur le social, la santé, l’écologie. La paresse d’Emilien Long ce n’est pas rien foutre de son temps, mais au contraire se réapproprier le temps, travailler pour produire des besoins essentiels. Une réponse au fameux « il n’y a pas d’alternative (au libéralisme) » de Margaret Thatcher, ou au  « travailler plus pour gagner plus » de celui qui collectionne les Rolex et les bracelets (électroniques). Inverser les valeurs entre le travail productif et l’activité libre. Genre : - tu as fait quoi aujourd’hui ? – j’ai bouquiné – Ah... donc t’as rien foutu. Ben non, bouquiner ce n'est pas rien foutre, écrire cette chronique non plus ! Un débat qui avait eu lieu avec l’idée de revenu universel de Benoît Hamon en 2017. 

Klent ne répond pas à toutes les interrogations, toutes les situations, mais part d’un constat simple : le temps de travail ne cesse de diminuer depuis la Révolution Industrielle (de 84 à 35 heures), le chiffre stagne depuis 25 ans (ce n’est pas logique) alors que la productivité s’envole partout. Le livre a été écrit avant la folie de l’IA, son propos n’en est que plus pertinent encore. Quand on entend ces couillons de politiques nous expliquer qu’on va dans le mur parce qu’on ne travaille pas assez et pas assez vieux, mais qu’en même temps on dépense des fortunes colossales en data center pour héberger l’IA qui va bouffer du travailleur cru, on croit rêver !

Sont cités en fin d’ouvrage un certain nombre de références pour approfondir le sujet, de Sénèque, à Paul Morand, René Dumont, Gébé, Rabelais, ou Piketty, Marx, Keynes et Raphaël Meltz (donc lui-même !).

Alors, il gagne ou pas le candidat à la paresse ? Suite dans « La Vie est à nous » parue en 2023, pas encore lue.

Editions le Tripode, 363 pages  

 

jeudi 2 juillet 2026

L'HOMME A HISTOIRE de Malcolm Bradbury (1972) par Benjamin


"Cette société est de ne plus engendrer que des opposants ou bien des muets".
Philippe Muray.

Howard Kirk fut d’abord un petit homme tel que la modernité en produit de plus en plus. Sans talent particulier, corseté par une timidité absurde vis-à-vis des femmes, ses études lui laissaient espérer une vie vide mais tranquille de professeur universitaire. L’homme ne se résolut pourtant pas à une telle existence, son caractère d’humble serviteur entrait en conflit avec son égo démesuré. Nous étions alors au cœur des sixties et, fleurissant dans les universités d’occident tels des champignons venimeux, les idées new age s’imposaient comme l’écho délirant de la folie engendrée par Sartre et Foucault

Le mot d’ordre de cette jeunesse fut aussi simple que clair : faire du plaisir individuel la valeur sacrée de l’Occident. Pour cela, il fallait libérer les corps afin d’aliéner les esprits, faire du sexe une drogue et de la drogue une hostie permettant l’élévation de l’âme. Ce que Julius Evola nomma l’intoxication sexuelle culmina ainsi dans la fumée des joints et les hallucinations du LSD. S’il partageait le goût pour la provocation libertaire de sa génération, Howard Kirk fut d’abord gêné par une inactivité sexuelle digne du panda du zoo de Beauval. Vint finalement Barbara, sa porte d’entrée dans le monde merveilleux de la débauche sexuelle. 

Comme lui, elle affirmait un mépris hypocrite pour les possessions matérielles. Comme lui, elle ne cachait pas sa volonté de continuer ses libertinages après avoir formé un couple et fondé une famille. Elle fut incapable d’imaginer que, en considérant son conjoint comme un homme comme les autres, elle se condamnait également à n’être pour lui qu’une femme parmi d’autres. Lui ayant fait découvrir le plaisir charnel, Barbara ne put ensuite que tolérer la succession de ses conquêtes. Devenu professeur de sociologie, Howard maintenait son ego vacillant par la multiplication de ses ébats  avec des étudiantes fascinées par ses délires marxo libertariens. Entré dans la sociologie avec la ferveur d’un curé entrant dans son cloître, il fit du Capital de Marx son évangile et de ses cours de grandes messes dédiées au dieu progrès.

Tout cela, Howard le fit selon lui pour le bien, il libérait les âmes de la jeunesse par le chemin de son entre cuisse. N’imaginez pourtant pas que cet homme pratiquait ses méfaits avec la discrétion d’un gourou charismatique s’isolant de la société pour cacher les turpitudes de sa secte. La hiérarchie, c’était bon pour les sociétés d’antan qu’il méprisait, celles qui écrasaient l’homme sous la chape de plomb d’une morale dépassée. Méprisant les cours magistraux autant que les valeurs traditionnelles, Howard Kirk organisait de grandes fêtes, qu’il voyait comme les points centraux de ses cours. Sa vie devint alors une perpétuelle fuite en avant, une recherche continue de l’oubli de soi, une déshumanisation par la magie noire d’un hédonisme mortifère. Si tout cela rendait notre homme heureux, si une telle débauche pouvait faire naître un quelconque bonheur, Howard ne serait qu’un joyeux dépravé sans intérêt. 

Mais, à mesure que les fêtes se succédaient, un mal être profond s’installait en lui et chez sa triste épouse. Les dialogues qu’il entretient tout au long du roman sont parsemés de réflexions psychologisantes d’une lourdeur ridicule. La psychologie, voilà le véritable opium du peuple d’Howard, celui qui lui permet d’oublier son abyssal vide intérieur et  de justifier sa veulerie. Ayant obtenu un bon poste dans une grande université, il se surprit à aimer le confort qu’il affirmait toujours mépriser. Ce poste, il l’avait obtenu au dépend d’un de ses amis, qui espérait cette promotion depuis des semaines. Qu’importe si l’ami en question tomba ensuite dans une profonde dépression, le progrès méritait bien le sacrifice de quelques innocents. 

Howard triait les hommes selon deux catégories, les fascistes à abattre et les bonnes volontés à embarquer dans sa grande lutte révolutionnaire. Pour cet homme, toute forme de devoir ou de frein mis aux désirs individuels n’étaient que des restes d’un passé honteux. Le fasciste n’était pas seulement pour lui le partisan d’une doctrine immonde, mais tout homme ne communiant pas totalement à son radicalisme libertaire.

Se voyant comme le messie de la vérité révélée aux hommes, il n’hésita pas à créer de toute pièce un scandale pour s’imposer comme le valeureux défenseur du camp du progrès. Howard Kirk fit donc courir le bruit qu’un certain professeur Mangel avait été invité à donner une conférence dans l’université où il enseignait. Sorte de version scientifique d’une théorie déjà exprimée par Zola, l’idée de cet homme affirmait que le crime avait également des origines génétiques. Ce que l’auteur de L’Assommoir supposait à travers la lignée des Macquart, Mangel voulait le démontrer scientifiquement. Admettre une telle idée, c’était aussi accepter que l’homme a une responsabilité vis-à-vis de sa descendance et qu’il n’est que le jalon d’une chaîne démarrée bien avant lui. Une telle idée allait à l’encontre du catéchisme new age, donnait à l’amour charnel un rôle plus profond que celui de simple plaisir futile. 

Bridant la multiplication des sensations promues par Howard, une telle thèse ouvrait la voie à une volonté de contrôle de ses pulsions et à une sélection sévère de son partenaire. Notre professeur avait mis en lumière son opposant idéal, ne lui restait plus qu’à criminaliser sa théorie pour faire triompher son dogme. L’histoire d’Howard Kirk est d’abord celle d’un homme qui, obsédé par son idéologie, sème autour de lui la tristesse et le malheur au nom du bien. Une tyrannie morale, ce qu'était sa vision de la sociologie, une fausse science cherchant à pousser l’humanité dans une grande fuite en avant dépravée. 

Le mépris du lecteur pour ce Staline aux petits pieds croit d’autant plus que, loin de le condamner, Malcolm Bradbury se contente de le laisser dévoiler sa veulerie à travers des dialogues souvent comiques. Porté par son sectarisme morale, son personnage ne cesse de renforcer son emprise sur des étudiants hypnotisés par son rêve cauchemardesque d’un monde où tous les désirs des hommes s’exprimeraient sans retenue. Le rire du lecteur est l’expression angoissée d’une question fondamentale : jusqu’où ce fou pourra-t-il aller ?

Je laisserais ici au dit lecteur le plaisir de découvrir par lui-même la réponse à cette question, le principal intérêt d’un tel livre ne se situant pas dans son dénouement. Dans la réalité, des Howard Kirk ont proliféré dans toutes les strates de la société, serviteurs zélés de tous les dogmes de la modernité. Véritables Ramirez marxistes, ils sont toujours prêts à exhiber leur vertu et à dénoncer ceux qui oseraient penser hors de leur cadre. Lire L'HOMME A HISTOIRES l’homme à problème donne ainsi une idée de ce que durent ressentir les premiers lecteurs de Rabelais. Nul rire n’est plus libérateur que celui qui déchire gaiement les certitudes dogmatiques de son temps. 

Des disciples de John Lennon aux jeunes révolutionnaires aux cheveux colorés, l’angélisme belliqueux que décrit ce livre n’a cessé de se radicaliser pour cacher son ridicule. Ce ridicule Malcolm Bradbury le dévoile ici avec la gaieté contagieuse de l’enfant heureux d’avoir réussi une bonne farce.

jeudi 21 mai 2026

HENRI VINCENOT "Le Maitre des abeilles" (posthume, 1987) par Benjmin



Nous sommes à Dijon au début des années 30, enfermé dans son bureau d’ingénieur, Henri Vincenot s’ennuie comme il ne s’est jamais ennuyé. Il en vint vite à se demander comment faisaient les autres, fiers pionniers de la grande industrie tertiaire, pour tenir un tel travail durant près de quarante ans. 

Sans doute se sentaient-ils aux abris, loin de la dureté de la vie ouvrière, leurs têtes souffraient mais leurs corps étaient saufs. Dans ces années là, l’usine ressemblait un peu au front, elle produisait ses estropiés et comptait ses morts. Au moins Henri Vincenot ne connut il pas les mines du nord, sa vie ne ressembla jamais à celle d’un Lantier. Plus Rougon que Macquart, les gens se contentant de sa condition n’en souffraient pas moins. 

Il vit donc passer ses collègues, sans cesse stressés par des objectifs qui lui parurent absurdes. Ils étaient enfants des villes, pondeurs de plans et de rapports, organisateurs de l’effort du peuple besogneux. Le travail, le vrai, celui que Vincenot vit durant son enfance, il se faisait à la force des bras, harmonisant ainsi les efforts du corps et de l’esprit. Henri Vincenot repensait à son grand père mécanicien de chemin de fer, l’homme qui lui donna le goût de l’effort et du beau. Lors de longues ballades en forêt, l’homme l’initia à la chasse et à l’apiculture, le faisant ainsi entrer dans un monde où l’humanité ne s’était pas isolé de la nature. Ainsi son petit-fils aurait-il pu par la suite faire siens les fameux vers de Brassens « Auprès de mon arbre je vivais heureux / j’aurais jamais dû m’éloigner de mon arbre / auprès de mon arbre je vivais heureux / j’aurais jamais dû le quitter des yeux »

Car autour de cet arbre vivait un peuple aux racines profondes, grandissait un monde où la stabilité régnait telle une valeur suprême. Ce que les citadins nommaient avec condescendance le bon sens paysan, c’était une façon simple et saine de voir la vie. Les hommes ne se mariaient qu’une fois, ne travaillaient que pour subvenir à leurs besoins, avaient la parole franche et l’affection sans calcul. Là, les valeurs chrétiennes déclinèrent moins vite qu’ailleurs, donnant ainsi aux existences la stabilité des décors. La ville avait certes montré à notre écrivain d’autres beautés, comme celles des arts et de la littérature, mais toutes ces abstractions ne suffisent pas à remplir une vie d’homme.

Comme l’avait si bien écrit Pierre Mac Orlan, c’est l’affection durable d’un foyer qui donne un sens à la vie. Ce foyer, Vincenot ne se voyait pas le construire dans la grisaille des villes. Avant de se fixer ainsi vint l’heure des essais, des tâtonnements, des erreurs regrettables et des grands triomphes. La vie se construit sans même que nous ne nous en rendions compte, grand récit fait de dures obligations parsemées d’heureux hasards. Ces obligations, Vincenot les suivit avec le brio des intelligences supérieures et le courage de l’homme porté par de grandes traditions. Loin de gonfler les rangs honteux des planqués, notre homme fut blessé durant son service militaire, avant de rentrer achever de brillantes études d’ingénieur. 

Plus que concevoir, Henri Vincenot voulait raconter, graver dans le marbre la beauté de sa Bourgogne et la grandeur d’âme de ses habitants. Sa carrière de conteur, il la commença en parlant de cette mécanique que sa famille connaissait si bien : le rail. Ironie du sort, son premier reportage concerna le fret, cette logistique infernale imposant progressivement à la paysannerie le productivisme des usines. Mis en concurrence avec des confrères de plus en plus lointains, l’agriculteur devra bientôt travailler comme un forçat pour gagner son pain. Fut un temps où quelques bêtes et un peu de terre suffisaient à nourrir un homme, où le travail était dur mais garantissait une certaine indépendance. 

Ce temps était révolu, des taxes démesurées et la concurrence furent imposées telles de lourdes chaînes aux paysans libres. Le travail d’un seul homme ne suffisant plus à régler les impôts d’un état glouton, les machines vinrent optimiser l’effort de celui qui n’était plus qu’un ouvrier agricole. Les vendeurs de ces engins de malheur lui promirent sans cesse de meilleurs rendements, la possibilité de labourer des horizons toujours plus grands. Qu’importe si le pauvre paysan avait pu jusque là se passer de tels volumes et de telles surfaces des décennies durant, l’état convertissait son peuple rural à la cupidité citadine de force. C’était le progrès dirent-ils tous, ajoutant telle une preuve supplémentaire de stupidité progressiste « nous ne sommes plus au moyen âge ».

A ce progrès, qu’il fut technique ou sociétal, Vincenot avait fini par dire non en s’exilant dans sa campagne bourguignonne, où il fonda une famille avec la seule femme qu’il eut jamais aimé. Le couple fit ainsi l’acquisition d’un hameau et, des mois durant, travailla à le restaurer. L’air des champs nettoyait les poumons, l’effort redonnait de la gaieté, la beauté du cadre donnait du cœur à l’ouvrage et le calme favorisait la concentration des bâtisseurs. L’écrivain en conclut que le travail n’était réellement bon que pour l’homme voyant son rêve se réaliser par la force de ses bras. On ne devrait toujours travailler que pour soi. Quel bonheur de parvenir à construire ces murs et fixer ces charpentes, léguant ainsi à sa descendance des savoirs concrets qui lui serviraient sa vie durant. 

Henri Vincenot fit partie d’un monde où la valeur d’un homme ne se limitait pas à sa profession, d’un monde où tout le monde apprenait sans cesse pour n’avoir de compte à rendre à personne. Autour de cette famille l’époque changeait, les bureaux poussaient tels des champignons venimeux aux quatre coins de l’hexagone et la grisaille du béton étouffait de plus en plus la beauté des paysages. De plus en plus rapides, les transports modernes ne laissaient de toute façon plus le temps d’apprécier la beauté de certains décors. 

L’homme moderne traversait les routes sans les regarder, accélérait sa vie jusqu’à ne plus pouvoir l’aimer. L’employé comprenait de moins en moins le sens de son travail, des études sans débouchés accueillaient une jeunesse sans joie.

Faisant partie des personnages principaux du roman « Le Maître des abeilles », le jeune Loulou faisait partie de cette génération perdue marinant dans ce que Balthazar nommait fort justement « des études pour finir chômeur ». Balthazar était ce fameux maître des abeilles, symbole d’un monde paysan résistant à la folie des villes. Lorsque Louis Chagniot emporta son Loulou toxicomane dans l’isolement de la campagne bourguignonne, il n’imaginait pas que celui-ci serait sauvé par un homme lui paraissant si basique.

« On est plus au moyen âge ! » l’expression revint sans cesse dans la bouche du visiteur bourguignon comme de son visiteur, marque de mépris ironique ou suffisant de deux mondes qui ne se comprenaient plus.

A travers Balthazar, la campagne brocarde avec verve et humour la folie des villes, la tradition raille l’orgueil d’une modernité cherchant à faire table rase du passé. Balthazar n’avait ni le salaire de Chagniot ni le confort dont celui-ci disposait en ville, mais ses relations stables entretenaient la sérénité de son esprit. Son bonheur, le vieil homme le trouvait dans la beauté de ses paysages, dans les petits accomplissements lui permettant de vivre, et dans l’affection réciproque qu’il entretenait pour ses voisins de longue date. L’économie se résumait pour lui à l’échange d’un pot de miel contre une dinde, à quelques services désintéressés que les bénéficiaires rendaient à leur tour rapidement. 

Les jeunes s’en sont malheureusement allés, donnant de plus en plus à sa campagne des airs de paradis presque perdu. Le progrès triomphera, il triomphe toujours, soumettant ainsi les hommes aux caprices de sa tyrannie morale. Quitte à voir ce monde disparaître, Vincenot préféra lui rendre hommage dans un grand éclat de rire que dans les sanglots. Après tout, l’histoire de Balthazar est aussi un peu la sienne. Celle d’un homme qui n’eut jamais qu’un amour, une terre, et un réjouissant sens de l’humour pour célébrer cette joie. 

Les tableaux qui illustrent l'article sont de l'auteur, pas Benjamin, mais Vincenot, aussi poète et sculpteur.  

jeudi 7 mai 2026

SIDDHARTHA de Hermann Hesse (1922) par Benjamin


Nous sommes en plein 16e siècle et, tiraillé par les frustrations de ses pulsions inassouvies, un homme ne parvient plus à apprécier l’admiration dont il fait l’objet. Des années durant, il a travaillé comme un damné, la tête dans les formules scientifiques et la reconnaissance de ses semblables comme seul but. Il avait alors l’enthousiasme et la spontanéité de la jeunesse, se livrait à ce combat avec l’énergie de ceux qui se sentent encore immortel. Ainsi mémorisa t-il les concepts les plus complexes mit en place les théories les plus révolutionnaires. La science fut pour lui la vanité magnifique de l’homme cherchant à égaler les dieux, la religion d’une humanité éclairée. 

[ Goethe ] Derrière ses formules se cachait une nouvelle énergie, un nouveau remède, un nouveau confort. La science rendra bientôt inutile l’entretien d’un feu, le dressage des chevaux, les récoltes à la main, tous ces travaux épuisant empêchant l’homme de profiter des voluptés de la vie. Au fond, les scientifiques tels que le docteur Faust sont pareils aux moines sacrifiant leurs vies pour la rédemption de l’humanité. Ce genre d’homme pensent sans doute que seule la science peut ramener l’humanité au paradis perdu, que chaque progrès l’éloigne de cet enfer où elle ne peut gagner son pain qu’à la sueur de son front. Les années passèrent et, alors que la vieillesse avait emporté son enthousiasme et sa vigueur, le brave docteur Faust commençait à regretter de s’être chargé d’un si lourd sacerdoce. Alors, pour sortir du mouroir de ses regrets, le vieux scientifique vendit son âme au diable pour revivre sa jeunesse perdue. Avec « Faust », Goethe traumatisa la pensée allemande en posant le dilemme de l’opposition entre la pensée et l’action, l’intellectuel et le pulsionnel.

Nietzsche clarifia bien sûr cette opposition dans « Naissance de la tragédie », où il différenciait le Dionisiaque et l’Apollinien, c’est-à-dire le domaine du rêve et de l’instinctif. Des décennies plus tard, alors que l’obscurantisme nazi s’emparait du pays de Goethe, un écrivain mit en scène ses angoisses dans ce qui peut être considéré comme un prolongement de la morale du mythe faustien. 

Dès son enfance, Hermann Hesse avança dans la vie tel un nageur tentant de progresser à contre courant. Atteint de troubles bipolaires, il s’écorcha à toutes les autorités avec la maladresse de celui qui tomba dans la vie comme sur un parterre de ronces. Ainsi se succédèrent les conflits familiaux et les changements d’établissements scolaires, jusqu’au jour où l’instabilité de cette vie absurde lui parut insupportable. Le fameux « Loup des steppes » n’était autre que lui, le roman devenu un classique donnait à ses troubles et à son salut une portée universelle. Il faut toutefois souligner que, là où le personnage du loup des steppes est torturé par son obsession pour Faust, c’est cette même obsession qui sauva la vie de Hesse. De ce loup à « Narcisse et Goldmund » en passant par « Siddhartha », une bonne part de son œuvre tourna autour du grand problème soulevé par Goethe. Trouver une harmonie entre ses rêves et ses pulsions, entre son idéal et ses besoins triviaux, telle est la grande préoccupation de ses personnages. 

Dans cette optique, « Siddhartha » est un plus grand livre que le déjà remarquable « Loup des steppes ». Ayant pris un peu de recul sur ses propres névroses, Hesse nous emporte ici dans l’Inde du mysticisme bouddhiste. Comme le docteur Faust, son Siddhartha y grandit comme un sage dont son entourage admire la grandeur. Pourtant, malgré son apparente sérénité, une angoisse poussait le jeune homme à fuir cet amour confortable mais assommant. Au fond, l’affection dont il faisait l’objet ainsi que le futile plaisir qu’il en retira lui apparurent comme les éléments d’une vaste supercherie. Il était convaincu que, derrière la futilité de ces artifices, la véritable profondeur de la vie ne demandait qu’à se révéler aux yeux de l’homme ayant atteint la sagesse.

Le premier chemin de cette sagesse lui parut être la souffrance, cette douleur nécessaire à celui qui cherche à maîtriser le courant impétueux de ses pensées et de ses sentiments. Ainsi suivit-il des jours durant l’enseignement des shramanas, ces hommes pour qui toute forme de plaisir empêchait d’accéder à la véritable beauté de la vie. Refusant toutes attaches aux hommes et aux choses, cette tribu lui permit d’atteindre une sérénité bien éphémère. 

Nul ne pourrait admettre que la véritable sagesse se trouve en refusant tout ce qui fait le sel de la vie, une telle morale ne peut mener qu’à la tristesse et à la frustration. Siddhartha quitta donc les shramanas pour rejoindre la ville, où il s’abandonna aux joies du jeu et aux extases du corps. Mais la débauche ne vaut finalement pas mieux que la chasteté et, à mesure qu’il se lassait de ces plaisirs futiles, Siddhartha nourrissait un dégoût de lui-même qui ne fit que croître. Est-ce donc de cette succession d’ennuis et de peines dont parlait Schopenhauer quand il affirmait "la vie balance sans cesse entre la souffrance et l’ennui" ? Le sens de la vie serait donc qu’elle n’en a aucun, qu’elle n’est que l’accumulation des lubies austères et des débauches plus ou moins honteuses de l’homme. Pas du tout !

Mais je ne voudrais pas donner ici toutes les explications d’un récit qui se vit autant qu’il se lit. Toute sa vie Hermann Hesse a refusé de considérer la littérature comme une clef de compréhension de l’existence. Les livres ne furent pas, selon ses dires, un moyen de comprendre la vie, mais de s’en échapper. La réflexion, il semblait laisser ça aux philosophes, comme si les écrivains vivaient dans un imaginaire éloigné de toute préoccupation terrestre. Ne vous y trompez pas, une telle opinion relevait plus de la posture que d’une conviction profonde. L’homme était trop cultivé pour ne pas savoir que, de « Candide » à « Sur les falaises de marbres » en passant par « Ainsi parlait Zarathoustra », nombre d’œuvres s’élevèrent entre ces univers voisins que sont la philosophie et la littérature. 

Un écrivain trop abstrait ne serait qu’un pompeux styliste, un autre trop rationnel s’apparenterait à un démagogue vendeur de camelote. Tout grand écrivain recherche l’universel dans le personnel, le concret dans l’abstraction, la grandeur jusque dans la simplicité. Il est finalement semblable à ce Siddhartha qui, derrière le rideau des apparences, cherche à saisir la profondeur de la vie, la sagesse. Une chose est sûre, une telle lecture procure une sérénité que l’occident a depuis longtemps perdu et qui fit la grandeur des légendes asiatiques. Au lecteur de dire si un tel récit évoque plus pour lui un Candide exotique où un Faust perdu au pays du Bouddha.

Editions Livre de Poche - 224 pages 

jeudi 23 avril 2026

AMERICAN PSYCHO de Bret Easton Ellis (1991) par Benjamin


Il existe deux manières de parler de la solitude, de façon tragique ou comme une transcendance. Regrouper dans un recueil indispensable les nouvelles « Les Nuits blanches » et « Les Carnets du sous-sol » de Dostoïevski illustrent parfaitement ces deux visions de la solitude. 

Isolé de ses semblables, l’anti héros des sous sols marine dans ses ressentiments tel un poulet dans son jus. Ses passions tristes brûlent son âme, il ne sait combattre ses regrets que par la force d’une haine misanthrope. L’homme des sous sols ne rêve pas d’être libéré du mal qui le ronge, il s’évertue au contraire à l’entretenir. Puisque la société n’a pas voulu pas de lui, c’est qu’elle n’était pas assez grande pour le comprendre. Penser autrement engendrerait pour cet homme trop de souffrances, trop de peines, il lui faut s’isoler des autres pour éviter de porter le fardeau de la culpabilité. Blessé par son indifférence à son égard, l’homme des sous sols a fini par fuir son prochain, étouffant ainsi toute lumière qui pourrait naître au bout de son tunnel, pour tenter de se nourrir de ses ténèbres. 

Mais cette nourriture, loin de calmer sa faim, ne fait que l’accentuer et la pervertir. En refusant d’accepter que l’homme ne peut vivre totalement seul, le malheureux se laisse ronger par un passé que sa tristesse et sa colère noircissent sans cesse. Plus résilient, le personnage de « Les Nuits blanches » garde un rituel le rattachant à ses semblables, parcourir un parc de nuit à la recherche de ce qu’il n’ose plus espérer. Il finit par le trouver sous la forme d’une jeune femme qui, comme lui, parcourt ces chemins à la recherche d’un bonheur perdu. Le solitaire a ceci de grand que, mûri par l’isolement, son affection n’est pas pervertie par l’agitation grisante d’une sociabilité riche. Quand elles sont trop nombreuses, les relations ne font que diminuer l’empathie et nourrir le poison d’une hypocrisie intéressée. Lorsque la chaleur humaine se fait trop présente, elle n’est plus pour celui qui en bénéficie qu’un moyen d’accéder à des plaisirs plus rares.

Les deux solitaires de « Les Nuits blanches » se livrent ainsi l’un à l’autre avec une innocence d’enfant donnant sans calcul tout ce qu’il peut à l’objet de son affection, jusqu’au jour où ce même objet doit partir vers d’autres passions. L’homme renvoyé à son isolement souligne alors la profondeur de son attachement par ces quelques mots « Oh mon dieu ! Une minute entière de félicité ! Mais n’est ce pas assez pour toute une vie d’homme ! ». Les nouvelles de Dostoïevski montraient une humanité qui, découvrant l’ampleur d’un mal qui ne fera que croître, cherchait à le combattre ou à le transcender. Le grand russe étant également un grand mystique, un tel combat ne pouvait pour lui que s’achever dans la damnation ou la rédemption. 

Comme influencés par la grisaille bétonnée des paysages modernes, les écrivains qui le suivirent furent de plus en plus attirés par la description de la première issue. Romain Gary exprima notamment cette attirance en exprimant son « profond respect pour la faiblesse ». De ce respect naquit sa grande trilogie de la solitude : « La vie devant soi », « Gros câlin » et « L'Angoisse du roi Salomon ». Même si le dernier de ces livres est un peu plus nuancé que la noirceur mélancolique des deux autres, les héros de ces romans sont de pauvres martyrs écrasés par un isolement qu’ils n’ont pas la force de briser.

C’est dans « Gros câlin » que, recevant le personnage principal en pleine crise d’angoisse existentielle, un psychologue lui lance ce constat glaçant « Comprenez que vous êtes des milliers dans le même cas ». Que peut devenir une société de milliers d’êtres ainsi isolés ? Où trouvera-t-elle un exutoire à son abyssal vide existentiel ? 

Ce sont les réponses à ces questions que découvrit Bret Easton Ellis lorsque, pour trouver l’inspiration nécessaire à l’écriture de son prochain roman, il se mit à fréquenter ceux que l’on nommait alors les yuppies. Propulsé sur le devant de la scène par le succès du roman « Moins que zéro » (1985), l’auteur n’eut aucun mal à être accepté de ce milieu ne respectant que la popularité et le succès. Tout chez ces hommes n’était qu’apparence et faux semblants, leur milieu actait le règne d’une écœurante médiocrité intellectuelle et morale. L’écrivain, lui, a ceci de perturbant pour son entourage que, alors que les autres oublient leur travail à la sortie du bureau, lui ne vit que pour poursuivre le sien. Ces yuppies ne se doutent sans doute pas, en étalant leur vacuité à coté de ce qu’ils considèrent comme « le dernier écrivain à la mode », que celui-ci est en train de disséquer leur âme pour en révéler toute la laideur putride. 

Ce que Bret Easton Ellis découvre alors, c’est un monde où le marché définit aussi bien la valeur des produits que celle des œuvres et des hommes, un univers où l’homme est broyé par les exigences de son groupe. Obnubilés par leurs corps, ces gens laissaient pourrir leurs cerveaux, créant ainsi une société d’esprits séniles dans des corps d’athlètes. L’obsession sexuelle remplaça l’amour, la culture commerciale remplaça l’art, les anti dépresseurs et la drogue se chargeant d’étouffer la souffrance d’âmes meurtries par le déchaînement de leurs pulsions les plus bestiales. Ces gens furent nommés yuppies aux Etats Unis, bobos en France, avant que le poison de leur bêtise matérialiste et narcissique ne se diffuse dans toutes les classes sociales.

En introduction de la dernière édition de AMERICAN PSYCHO, Frédéric Beigbeder parlait de ce livre comme de « l’apocalypse de notre temps », il ne croyait pas si bien dire. Voyant émerveillé la plastique irréprochable de l'acteur Christian Bale et l’étalage de sa réussite matérielle, une nouvelle génération asphyxiée par le torrent de ses désirs les plus bas prit (le héros) Patrick Bateman pour un modèle. En autorisant que son chef d’œuvre soit adapté en film (2000, Mary Harron), Easton Ellis fit la démonstration malgré lui que le mal qu’il moquait était devenu général en occident. 

Posons donc ici la question essentielle : Patrick Bateman est-il un con ? La réponse est bien sûr oui, mais on déconseillera aux lecteurs taquins d’inviter ce genre d’homme comme Monsieur Pignon pour amuser les convives d’un dîner. Si les admirateurs de cet illustre con allaient au-delà des apparences, ils comprendraient d’ailleurs qu’il incarne l’inverse de la virilité qu’ils pensent voir en lui.

Obsédé par son apparence, sans cesse tourmenté par le torrent de son hystérie haineuse, subissant les revers d’un destin sur lequel il n’a que peu prise, ce personnage de roman ressemble à la caricature la plus misogyne qu’un homme puisse faire de l’esprit féminin. Prisonnier d’un emploi qu’il n’aime pas, massacrant des femmes parce qu’il ne parvient pas à faire naître en elle un amour sincère, mourant de jalousie pour les motifs les plus futiles, monsieur Bateman mériterait presque d’être rebaptisé madame Bateman, si ce sobriquet n’était si offensant pour la gente féminine. Le mépris de l’auteur pour ce nouveau symbole de la vacuité moderne est d’ailleurs clair. Par la crudité écoeurante de ses scènes de barbarie, Bret Eston Ellis ne fait que souligner l’impuissance d’un homme pour qui cette sauvagerie bestiale n’est que le prolongement de l’abrutissement procuré par les drogues et les anti dépresseurs. 

Les rares scènes du livre pouvant être qualifiées d’amour sont toujours interrompues par le caprice de la partenaire ou les humeurs de la mijaurée Bateman. Seul l’argent permet à cet homme de couvrir sa médiocrité, seul l’argent lui donne l’illusion de puissance qui lui permet de porter le masque cachant sa ridicule faiblesse d’enfant sadique. Conscient de cette faiblesse, il massacre d’ailleurs surtout les femmes dont la cupidité lui rappelle sa propre impuissance. 

AMERICAN PSYCHO c’est le pamphlet révélant une bêtise qui ne tardera pas à se généraliser, la description d’un enfer où les classes dominantes ne justifient plus leurs privilèges par une supériorité intellectuelle ou morale. Patrick Bateman enfin, c’est le symbole d’une humanité devenue trop stupide pour prendre du recul sur la folie du groupe. Avec des hommes tels que lui, la solitude n’est plus qu’une menace ne pouvant mener l’homme qu’à la folie. Si, au bout du compte, on reconnaît la grandeur d’un homme à ce qu’il fait de sa solitude, alors une société inspirée de la superficialité d’un Bateman ne pourrait être qu’une société en perdition.

Edition Poche 10x18, 528 pages 

jeudi 9 avril 2026

L'ASTRAGALE de Albertine Sarrazin (1965) par Benjamin


« Il y a des dizaines d’écrivains ce sont de pauvres cafouilleux des aptères ! Ils rampent dans les phrases ils recopient ce que l’autre a dit … C’est pas intéressant »

Louis Ferdinand Céline se rendait compte de son crime, maudissait l’écho de son génie destructeur. Il faut avoir lu et relu « Mort à crédit », avoir bu jusqu’à la lie le calice de son cynisme ironique, pour comprendre que la littérature ne pouvait en sortir indemne. Plus que mettre le langage oral dans la littérature, l’homme parvint à le hisser à son niveau. Grâce au parler populaire, ses cruelles leçons de vie vous percutaient avec une rare violence. Le récit était pourtant ciselé, le vocabulaire fouillé et la langue riche, jusqu’au moment où une affirmation plus triviale vous prenait par le col pour vous expliquer ce qu’était la vie.

« La vérité c’est que je travaille et que les autres sont des fainéants ! Voilà ce que je pense ! ». Noircissant des dizaines de pages et se contentant parfois d’un verre d’eau pour tout repas, l’homme ne cessa jamais de payer le tribut nécessaire à l’entretien de cette force sacrée nommée le style. L’utilisation d’une langue directe ne fut pas pour lui une facilité, mais une esthétique nécessitant des heures de travail. Au fond, l’écrivain se lançait ainsi dans une démarche semblable à celle de ces free jazzmen tentant de rompre avec la tradition pour créer une musique plus intense. Céline ne fut pas un lecteur boulimique, il affirma d’ailleurs plusieurs fois qu’il ne lisait que le dictionnaire. Débarrassé d’une trop lourde influence antérieure, refusant de se laisser emporter par les sirènes d’une imagination hors sol, l’homme décrétait ainsi la dictature du « je ». Il affirmait d’ailleurs que pour écrire il fallait mettre sa peau sur la table et voir ce qu’elle donnait. 

Là où les Hugo, Balzac et autres Dumas eurent la pudeur de cacher leurs idées et sentiments sous le voile de la fiction, Céline fit de sa vie une fiction par la force de son style. De cette vision de la littérature naquit bien sûr la fameuse « Promesse de l’aube » de Romain Gary, « L’armée des ombres » de Joseph Kessel, et j’en passe... Mais tous ces hommes furent également grandis par les circonstances dramatiques de la guerre, ce malheur donnant fatalement à leur vie une certaine intensité dramatique. Qu’auraient-ils écrit s’ils n’avaient pas connu le bruit des bottes et le fracas des obus ? Auraient-ils eu l’idée d’écrire d’ailleurs ? Nous voilà devant l’éternel constat voulant que l’époque fait les hommes, que la grande histoire marque de son sceau les petites. 

La guerre, en traumatisant l’auteur du « Voyage au bout de la nuit » avait engendré un noircissement et un dépouillement de la littérature. Après avoir vu les hommes tomber par dizaines sous la mitraille, après avoir regardé des villes entières se faire raser en quelques secondes et constaté l’horreur de certains massacres de masses, le génie humain ne pouvait rester figé à l’époque de la grâce romantique et d’antan.

L’argot célinien fut au départ le moyen de souligner crûment cette part de laideur humaine que la guerre dévoila de la façon la plus extrême, les petites turpitudes de l’individu répondant ainsi aux grandes turpitudes de la masse. Puis la paix s’est installée en occident, au point de donner aux occidentaux l’illusion qu’un tel fléau ne pourrait plus jamais toucher leur sol. L’Amérique eut bien le Vietnam, la France l’Algérie, mais les horreurs de ces conflits se déroulaient loin des yeux d’une population insouciante. Si certains militaient contre la guerre, c’était désormais bien à l’abri de sa violence. Puisque les armes modernes avaient rendu impossible l’héroïsme chevaleresque cher à Romain Rolland et Alexandre Dumas, puisque l’individu roi n’avait pour seule envie que de se libérer de tout, la liberté serait la nouvelle grande préoccupation de la littérature. 

En prononçant ses mots vient immédiatement à l’esprit Jack Kerouac et son fameux « Sur la route ». Initiant le règne d’une nouvelle génération d’écrivains dite beat, le grand Jack fit du parler écrit le messager d’un enivrant anarchisme aventurier. Son succès a aujourd’hui le défaut de faire oublier que, à la même époque, une jeune femme hors la loi définissait le lyrisme libertaire à la française. 

Albertine Sarazin était bien loin de la tranquillité rêveuse d’une George Sand ou du calme intellectuel d’une Marguerite Yourcenar. Ayant connu très tôt la rébellion contre toute forme d’autorité, elle préféra braver la loi plutôt que d’accepter la monotonie d’une existence rangée. L’histoire commençait pourtant moins mal qu’il n’y parait, le placement de la jeune femme à l’assistance publique lui permettant d’être adoptée par un vieux couple soucieux de lui offrir un avenir à la mesure de son intelligence. Car la jeune femme, loin d’être mauvais élève, se distingue par des facilités d’apprentissage la menant facilement aux portes d’un bac qui était encore un moyen de différencier une certaine élite de la plèbe. 

Mais avec l’intelligence vient souvent l’indiscipline et, alertés par ses professeurs sur son tempérament indocile, les parents adoptifs de la jeune fille l’envoient préparer son examen dans une pension d’une particulière sévérité. Puisque l’éducation était devenue une geôle, elle ne tarda pas à réussir son évasion, la première d’une petite mais historique série.

Ce ne fut d’abord que sortir de l’enfermement étatique pour entrer dans l’esclavage de la prostitution. Mais un tel milieu permet des rencontres qui sont autant de possibilités de s’évader de nouveau. Le braquage fut ainsi le salut d’Albertine, mais elle s’y révéla malheureusement moins douée que pour les cours de son enfance. Vite attrapée par la police, elle réussit une seconde évasion durant laquelle elle se blesse sérieusement la jambe. Boitant comme elle le peut vers la liberté, elle finit par être ramassée par Julien, son véritable salut. Ainsi commença le parcours raconté dans une trilogie aussi indispensable qu’oubliée, « L’Astragale », « La cavale » et « La traversière ».

Seule partie à avoir connu une réédition récente, « L’Astragale » est le récit de l’espoir né et attisé par le seul homme qu’Albertine Sarazin admirait. Un autre lui tourna bien autour mais, assumant pleinement cette part de fourberie que les autres cachent honteusement, elle profita largement de sa générosité sentimentale en peinant à masquer le mépris qu’elle lui inspirait. Julien fut une fin, Jean un moyen, la différence d’estime séparant ces deux hommes n’étant pas sans rappeler cette phrase de Nietzsche : « Dans l’amour comme dans la haine la femme est plus barbare que l’homme »

L’intérêt de « L’Astragale » ne se situe pas dans son suspense, le lecteur sentant dès le début qu’une telle histoire ne pouvait pas bien finir. Non, l’intérêt de ce livre est d’abord contenu dans l’incroyable énergie que l’espoir donne à l’autrice, et qu’elle restitue avec une rare intensité. Le lecteur sent la débâcle arriver mais, fasciné par la force de ce caractère, il se surprend tout de même à rêver d’une fin heureuse. L’étau policier finira pourtant par se refermer sur cette romance crapuleuse, permettant ainsi au mal nommé la cavale de compter parmi les plus grands récits carcéraux modernes. Si l’enfermement détruit la plupart des hommes, quelques êtres d’exceptions parviennent à y trouver une source de transcendance.

Loin de chercher son salut dans la sociabilité avec ses codétenues, Albertine Sarazin s’isole au contraire dans ses rêves de bonheur conjugal et de gloire littéraire. « Le secret des êtres supérieurs est que les grandes choses se font dans la solitude » dit-elle. La cavale, Albertine y pense, mais Julien lui interdit, il veut pouvoir l’aimer au grand jour. Cette cavale est donc intérieure, elle se situe dans les images produites par le fiévreux cerveau de la détenue, images qu’elle couchera bientôt sur le papier pour conquérir le monde. Cette conquête constitue le récit de la traversière, trépidante suite de petites victoires et de grandes déceptions qui ne parvinrent à éteindre le courage de la jeune femme. 

Le succès littéraire vint et le bonheur conjugal avec, jusqu’à ce qu’une erreur médicale ne mette brutalement fin à ce grand destin. La jeune femme n’avait alors que trente ans, elle laissa ainsi derrière elle les dernières braises flamboyantes de la verve célinienne. Après cette trilogie autobiographique, l’héritage de Céline se limitera trop souvent à des provocations vulgaires et faussement subversives. Rejetant ce qui n’était plus qu’un nouveau conformisme, des auteurs tels que Patrice Jean et Sylvain Tesson revinrent ensuite à une écriture plus classique. Les partisans de la radicalité vulgaire eux, prospèrent grâce au culte de la bêtise et de la laideur. Ils font ainsi des trois livres d’Albertine Sarazin un réconfortant refuge poétique.

Editions Poche  -  208 pages