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mercredi 9 septembre 2026

BULL ANGUS " First - Same " (1971), by Bruno

 


      Bon, ça y est : on repart dans les trucs obscurs... avec un sextet au nom de bovin, sorti de Poughkeepsie. Une ville tranquille bordée par l'Hudson, située au nord de l'état de New-York, à 240 kilomètres de Providence et à 130 kilomètres de New-York. Bull Angus a été monté par deux potes fins guitaristes, Larry LaFalce et Dino Paolillo, qui après s'être forgés à la scène dans un groupe New-yorkais, ont choisi de retourner à la maison afin de monter un groupe en conformité avec leurs aspirations musicales. Refoulant l'amateurisme, ils se tournent vers des musiciens déjà expérimentés, qui ont déjà fait leurs armes lors de la décennie précédente. Ce ne sont donc pas des perdreaux de l'année, et la musique, à la fois forte et (relativement) raffinée, s'en ressent. 

     La formation se met au vert, s'installant dans un bâtiment d'une ferme des environs, à un peu plus d'une vingtaine de kilomètres, proche de Rhinebeck, où ils peuvent à loisir taper comme des sourds sur la batterie et faire hurler les amplis et le chanteur sans que la police municipale ou le shérif du comté ne débarquent l'air vénère, matraque en main. Là, tranquillement, ils se constituent un répertoire de pièces originales qu'ils affûtent auprès d'un premier public. Celui à disposition, occupant les champs cernant la ferme, composé uniquement de bovins... de Black Angus (ou Aberdeen Angus), d'où le patronyme du sextet. On n'a jamais su si les bovins avaient apprécié - ou même supporté -, ou si, au contraire, ils avaient préféré prendre volontairement le tragique chemin de l'abattoir plutôt que de devoir continuer à subir plus longtemps le vacarme de ces jeunes chevelus filiformes.

     Après les bovins, c'est au genre humain, celui plus généralement noctambule, amateur de bières et de rock et errant dans des clubs à la lumière tamisée, de goûter la musique de ce Bull Angus. Le sextet ne chôme guère, écumant scrupuleusement tous les clubs de l'État, en débordant régulièrement sur le Massachusetts. Il ne faut guère plus que quelques mois au groupe pour acquérir une bonne réputation scénique qui, dans la foulée, va lui permettre d'être "invité" à rejoindre l'écurie Mercury. C'est ainsi qu'en l'an 1971 du siècle dernier, - une année particulièrement riche en manifestes Rock -, Bull Angus sort sa première galette. Un premier album pas piqué des hannetons. 


   Et d'entrée, sans sommation, ça défouraille avec un "Run Don't Stop" à toute berzingue qui envoie des bastos tout azimut ; comme si un commando de la Légion Étrangère s'était, par un étrange hasard du destin, retrouvé à proximité de Barad Dûr, cerné par des hordes d'orques agressifs et affamés, certains d'avoir trouvé matière à leur prochain barbecue. Le chanteur, Frankie Previte, semble être pris au dépourvu, peinant à trouver ses marques sous le flot continu de grattes vénères. "Mother's Favorite Lover (Margaret)", - réponse d'un garçon à l'infidélité de sa mère avec Margaret -, a quasiment le même tempérament. Bien que le tempo y soit nettement plus modéré, le chant, les interventions des guitares et de l'orgue Hammond demeurent vives et hargneuses. Même le solo de flûte - joué par Previte - virevolte comme une bécasse (d'Amérique) folle, prête à planter son bec dans la chair.

     Plus lent, un poil pesant, "Uncle Duggie's Fun Bus Ride" - hommage à leur fidèle roadie - pourrait être une forme de proto-Point-Blank copieusement agrémenté de sauce "Bloodrock". On remarque le jeu du batteur, Geno Charles, qui, depuis le début, sait au moment opportun tambouriner comme un forcené, comme un pilote de rallye rétrogradant pour, dans un bruyant dérapage, éviter in extremis la sortie de route. On pense parfois à l'exemple de Ian Paice ; une référence purpleienne qui revient aussi sur quelques interventions d'orgues - avec néanmoins moins de fougue que l'Anglais. Le groupe a d'ailleurs parfois été comparé à Deep Purple, ce qui ne semble aucunement approprié - sauf si on considère qu'une petite poignée de plans d'Hammond pyromanes et qu'une batterie véloce, nerveuse et ample, soient suffisantes. D'autant que même à deux, les guitaristes ne peuvent prétendre rivaliser avec Blackmore, et que Previte n'a pas la puissance d'un Gillan, ni même d'un David Byron. S'il fallait faire un rapprochement avec quelques groupes célèbres, ce serait plutôt vers les USA qu'il faudrait se tourner. Ainsi, dans l'ensemble, ce serait vers la rudesse et l'âpreté des Texans de Bloodrock, et la fougue, la dynamique de Blue Öyster Cult (1) - plus évidente lors des plages instrumentales à la faveur d'envolées guitaristiques de haute volée. En filigrane, on peut supposer que Grand Funk Railroad, alors incontournable aux USA, notamment en arpentant continuellement tous les espaces dédiés à la musique live du continent (nord américain), a eu un certain impact. Plus étonnant, certains mouvements semblent augurer l'énergie et l'approche "right in your face" du Point Blank des années 76-78.

     Avec  "A Time Like Ours", le heavy-rock du sextet se pare de quelques teintes jazzy, avant que la seconde partie ne penche davantage vers une pulsation à la Ten Years After.

   Plus longue pièce de cette très bonne fournée, "Miss Casey" avec ses 7 mn 30, en profite pour prendre son temps, tel un sadique avec son surin devant sa victime, et en variant ses angles d' attaque. Ce qui permet d'estimer et d'apprécier la qualité de jeu de la section rythmique, de Lenny Venditti (basse), et de Geno Charles. 

     C'est certain, Bull Angus, avec ses deux guitaristes à l'unisson ou complémentaires, n'est aucunement un innovateur en la matière. Cependant, pour l'époque, leur approche a indéniablement quelque chose de moderne. Alors que même les six-cordes de Blue Öyster Cult  - qui n'a pas encore sorti de disque - s'appuient encore sur des plans hérités du Blues, enrichis par la culture Jazz de Donald Roeser, LaFalce et Paolillo sont déjà dans une direction proto-Metal. Toutefois, naturellement, sans rien de forcé, et sans la raideur et le manque de chaleur qui pourra, parfois, caractériser certaines formations du Heavy-metal. Une singularité du groupe qu'on peut retrouver la même année, sur les deux albums de Uriah Heep, "Salisbury" et "Look At Yourself", lorsque Ken Hensley et Mick Box se jettent côte à côte dans quelques cavalcades en lâchant la bride à leur Gibson. 

     "Pot of Gold" sort un gros riff bien funky (ça sent la strato), préfigurant le virage que prendra Grand Funk Railroad dès lors qu'il va généreusement agrémenter sa musique de Soul.  Particulièrement à l'aise sur cette pièce, plus que jamais, le chanteur, Previtte, présente alors d'étonnantes similitudes avec les intonations de John O'Daniel (de Point Blank).

     Sur "Cy", LaFalce et Paolillo dégainent leur gratte acoustique, et, dans un ensemble de chœurs particulièrement maîtrisés, déroulent une bien belle pièce de folk, mêlant le plus intimiste et aérien d'America, de Crosby, Stills & Nash et de Steeleye Span

     Pour clore ce premier chapitre, Bull Angus revient au tout électrique sur une longue pièce, aux parfums de progressif. "No Cream for the Maid"  présente des aspects d'un Jethro Tull aux accents proto-metal. Au contraire de tous les autres, celui-ci s'étire inutilement sur un dernier et long mouvement répétitif. Seule faute de goût de l'album. Rien de salace ici, mais plutôt le malaise, ou la dénonciation de la main mise d'une "élite" méprisant les "petites gens", les écrasant sous leur joug, les reléguant à des outils, des objets. L'atmosphère du morceau est d'ailleurs oppressante, et il aurait suffit d'adjoindre aux guitares une fuzz grasse pour en faire une pièce de proto-doom. 


   L'année suivante, en 1972, Bull Angus sort son deuxième album : "Free For All". Curieusement, ce deuxième essai manque cruellement d'affutage. À croire qu'on n'a pas laissé suffisamment de temps au groupe pour qu'il se constitue un nouveau et solide répertoire à la hauteur du premier. La constitution du sextet est assez récente, remontant au plus tard à fin 69. Du moins pour l'amorce, mais la consolidation se fait au début de 1970. Et dès lors qu'elle s'est attaquée au circuit des clubs de la région, la troupe n'a pas eu à trop galérer. Après la rencontre assortie d'une prestation devant un cadre de Mercury, il n'a fallu qu'un mois pour qu'elle entre en studio. L'album, lui, a été bouclé en une seule semaine. Il a fallu plus de temps pour concevoir la pochette et organiser la distribution. Ensuite, rapidement, elle a été entraînée dans des tournées interminables, sollicitée pour ouvrir pour Rod Stewart, Fleetwood Mac et Deep Purple.

     Composer dans ces conditions de nouvelles pièces est une gageure, et c'est probablement la raison pour laquelle deux reprises ont été incluses. Et c'est probablement cette précipitation qui fait que la force, l'énergie, la vivacité, la pertinence telles qu'on les trouvait sur le premier essai, semblent alors anémiées. À tel point qu'on pourrait croire qu'il s'agit du premier album d'un groupe se cherchant encore. À moins que ce ne soit une volonté délibérée du groupe d'essayer de se rendre plus tendre, plus accessible ? Difficile à croire avec des morceaux tournant autour des 5 minutes, format inapproprié au passage radio, même s'il est vrai que les grosses radios américaines étaient alors plus portées sur des douceurs. Malheureusement, Bull Angus n'a pas réussi la difficile épreuve du second album. "Free For All" est loin d'atteindre le succès du premier, et le groupe, désillusionné, finit par se séparer quelques mois plus tard.

     De ce sextet bien prometteur, il semblerait que seul Frank Previte ait réussi à faire à nouveau parler de lui. Après le split de Ball Angus, et une poignée d'années, il fait un retour médiatique avec Franke and The Knockouts. Groupe du New-Jersey de Pop-rock (avec Tico Torres, futur batteur de Bon Jovi) qui aura eu droit à bien plus de succès que Bull Angus. Plus tard, il est sollicité pour chanter dans la B.O. de "Dirty Dancing", dont sur le hit "(I've Had) The Time of my Life" (oui, celui qui a squatté toutes les radios du monde) qui lui vaudra plusieurs récompenses. "(I've Had) The Time of my Life", "Someone Like You" et "Hungry Eyes" étaient à l'origine des maquettes de Franke and The Knockouts, qui ont été récupérées et réarrangées pour le film. D'après Previte, c'est après fait écouter lui-même la maquette de "(I've Had) The Time of my Life" à l'acteur principal, Patrick Swayze, (en présence d'une autre personne liée au film - Eleanor Bergstein ?), que ce dernier l'adopta immédiatement. Cela aurait été la chanson qu'ils attendaient, qu'ils recherchaient.


(1) Les deux groupes se sont forcément croisés, voire même côtoyés. Les séances d'enregistrement du premier disque du BÖC - sorti en 1972 - se déroulent en 1971, la même année que l'enregistrement et la sortie de l'éponyme de Bull Angus. Mais le quintet de Long Island officiait depuis plus longtemps que Bull Angus.



🎼🐄
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💢 POINT BLANK 👉" First - Same " (1976) 👉 " Second Season " (1977)
💢 BLOODROCK  👉 " Bloodrock - 2 " (1970)
💢 URIAH HEEP  👉  " Salisbury "  (1971) 👉  " Look At Yourself  " (1971)

mercredi 26 août 2026

ZZ TOP " Tres Hombres " (1973), by "BB" Bruno


Tres Hombres : Frank Beard, Dusty Hill & Billy Gibbons

     Memphis, Tennessee, 1973. Trois hommes aux cheveux longs, aux faces encombrées de pilosités variées, chaussés de bottes mexicaines, de jeans et de chemises de cow-boy, pénètrent, bien décidés, dans le studio "Ardent". Trois Texans qui ont parcouru 565 miles, traversé un état, pour finir leur travail d'enregistrement avec un jeune ingénieur du son qui y travaille. Un Okie, Texan d'adoption, avant que sa famille ne parte s'installer à Memphis. Là, encore adolescent, il se présente chez Stax Records dans l'espoir (fou) qu'on lui offre la chance d'enregistrer sa musique. Il finit, grâce à un concours de circonstances et à Steve Cropper, par devenir ingénieur de son pour Stax.  Un ingénieur qui, à 23 ans, commence à établir sérieusement sa réputation pour son travail de mixage, aux studios "Ardent", sur le "Led Zeppelin III". C'est en particulier ce fait d'arme qui a éveillé l'intérêt des trois Texans. Savoir qu'en plus il a bûché pour Stax Records, a fini par les convaincre d'abandonner leurs sessions dans le studio "Robin Hood", adopté depuis leur premier album, et par faire le déplacement avec tout leur barda pour rejoindre Terry Manning

     La rencontre est déterminante. Non seulement l'entente est bonne, annonçant une collaboration qui va durer, s'étaler sur des années, mais Manning aide aussi les Texans à perfectionner leur son. À lui donner plus de relief et de clarté, tout en le rendant plus percutant. Le résultat est un album énorme. Un monument, une référence pour des générations de musiciens et de simples amateurs. Quasiment une pierre angulaire du Blues-rock. Sur dix morceaux, quatre seront régulièrement repris par des formations de (presque) tout horizon. Parmi ceux-ci, un méga-hit connu par le plus grand nombre. Y compris par des esgourdes qui ne savent même pas d'où il vient. Aujourd'hui encore, il fait régulièrement le tour de la planète, s'infiltrant dans le quotidien de toutes les nations - à travers les radios, le net, les séries, les films et les innombrables reprises et adaptations


   On l'omet (trop) souvent, mais les deux premiers opus, les séminaux "First Album" et "Rio Grand Mud" sont des bombes de blues-rock incandescent, tirant leur essence des entrailles de la Terre mère. Deux galettes du style "chaud-bouillant", qui survolent largement une grande majorité de toute la production du genre sortie ces cinq dernières décennies - et des poussières. Pourtant, pour beaucoup, l'histoire de ce petit groupe issu du Texas ne débute vraiment qu'avec leur troisième essai. Il faut bien admettre qu'outre le méga-hit, - arbre qui cache la forêt -, l'album est chargé de morceaux débordant de feeling et de trouvailles. 

      L'œuvre débute comme un diesel peinant à être amorcé. La batterie hoquète et la gratte force sur le démarreur. "J'ai attendu le bus toute la journée... J'ai reçu mon sac en papier marron et mon salaire net... Ait pitié..." chante sur un ton las un pauvre gars désabusé. "Waitin' For the Bus". Et puis finalement, le bus s'emballe, et surgit alors une vague chaleur de grosse cylindrée prête à mordre l'asphalte. Harmonica saturé et soli enflammés s'enchaînent dans un vent caniculaire brassant sable, poussière et virevoltants (1) du désert de Chihuahua. La température ne baisse pas : sans aucun répit, "Jesus Just Left Chicago" enchaîne sur une basse et une batterie primaires, primitives, sur lesquelles se greffent des accords ouverts de guitare "clean", résonnant jusqu'à plus soif, entrecoupés de quelques chorus crunchy acérés - avec, au fond, une faible slide affligée. Blues poisseux, magistral, saisissant les tripes, le cœur, les marquant à jamais au fer rouge. "Jésus vient de quitter Chicago et il se dirige vers New Orleans. Yeah ! ... Il a fait un jogging à travers le Mississippi. Et bien, l'eau boueuse ("Muddy Water") s'est transformé en vin. Yeah !". L'auteur est un "fin poète", à qui on va bientôt donner le titre de "révérend". 

     Le trio enclenche la quatrième. Dans un chaud duo avec le Révérend, le poussiéreux bassiste prend le micro  pour une ode aux buveurs de bière et fouteurs de m... . Ode aux honky tonks et autres bouges où les soirées sont incertaines. "... Et la foule s'enflamme quand le groupe est au top... Oui, on essaie de cacher la bagarre dans le coin, mais tout va bien parce qu'ils sont juste serrés... Le bar sautait comme un chat sur une plaque chauffante. Seigneur, j'ai cru que le plancher allait s'effondrer". La cadence, soutenue comme une Harley montant dans les tours sur la highway 66, préfigure les groupes de la NWOBHM trempant encore leurs guêtres dans le boogie. Un boogie sale et graisseux de préférence. On ne s'étonnera pas qu'un autre trio, trois Anglais revanchards à l'allure de Hun-Steam-punk, le reprenne sept ans plus tard, sur un Ep du même nom, tant "Beer Drinkers and Hell Raisers" semble sonner comme les débuts de Motörhead (!).

    Sur « Master of Sparks », Billy relate ses conneries de jeunesse ; en l'occurrence la fois où il a fait l’expérience de rentrer dans une cage d'acier bricolée - équipée d'un siège d'aviation - pour s'y faire enfermer et s'y faire traîner à toute vitesse sur la route. Jusqu'à ce que la cage finisse sa course folle dans une gerbe d'étincelles - il faut bien que jeunesse se passe. En dépit d'un pattern de batterie syncopé et trébuchant, Billy parvient à déposer un riff d'intro définitif qui, étrangement, évoque immanquablement une célèbre bande d'Australo-Écossais où gesticule constamment un écolier en culottes courtes ("Let Me Put my Love into You" ? -(2) ). Impression encore plus saisissante lors du break, sur lequel d'ailleurs se révèle un solo, certes des plus brefs, mais pas moins générateur d'étincelles. Encouragé par une slide subliminale larmoyante, Billy chante alors comme un vieillard contrit, confessant ses péchés.


 C'est dans la sobriété qu'on peut mesurer tout le feeling d'un musicien, et non dans l'avalanche de notes. C'est ici le cas avec le slow-blues « Hot, Blues and Righteous », dépouillé au possible. Les instruments se traînent, comme s'ils étaient éreintés, comme si le moindre pas demandait un réel effort. Tandis que le pauvre bougre chante sa peine. Ou plutôt, sa révélation – il paraîtrait que les lascars ne fumaient pas que du tabac... « Chaud, bleu et juste, un ange m'a appelé à l'écart. Chaud, bleu et juste, il m'a dit : « Reste près de moi et je serai ton guide. » J'ai entendu ces mots en fermant les yeux, à genoux. C'était comme une évidence et j'ai compris qu'il m'arrivait quelque chose de bien »

   "Move Me on Down the Line" est solaire, irradiant d'optimisme. Dans leur Ford B 1932, gonflée par un Flathead V8, capillaires et pelage au vent, instruments en main, le trio déboule dans les rues de Houston transmettre la bonne parole. Celle d'un nouveau heavy-blues porteur de saines vibrations ravivant les cœurs les plus moribonds. Même si ici, temporairement, le Blues n'est plus qu'un souvenir ténu, le morceau devant plus à une forme de Pop-rock viril qu'aux douze mesures. Si le Blues demeure la source à laquelle se ressource régulièrement le trio, ce dernier, tout en ne cessant jamais de revendiquer son influence, son héritage, ne se ferme aucune porte - sauf peut-être celle de la médiocrité. L'inclassable "Shiek" confirme cette ouverture, ce besoin de créer d'autres climats, d'autres couleurs et parfums. Une appétence probablement générée par le passé psychédélique au sein des Moving Sidewalk pour Billy, et d'American Blues pour Joe Michael et Frank

   Mais le Blues reste ancré, indéfectiblement lié à l'ADN de ces desperados. Sous une forme ou une autre, chevillé au corps du trio, jamais il ne cessera de revenir. De s'afficher comme une évidence. Dans une veine lourde, heavy, avec "Precious And Grace" (souvenir de deux auto-stoppeuses, plus inquiétantes que mignonnes, embarquées à bord de la Pontiac de Dusty, partit avec son pote Billy, chercher une basse Fender de 1952), et de façon plus traditionnelle avec rythmique paresseuse, slide rouillée; solo en pentatonique mineure (agrémentée de blue notes) et chant de vieux prêcheur, pour "Have You Heard ?". "Have you heard about Jo Ti Mahr ? Yeaaah, yeaaaah, Yeaah ! Well, then you could not be lost ... Have you heard about Heaven ?" Pour certains, le "Jo Ti Mahr" n'est autre que Jésus. Sans oublier, évidemment, le monument, l'imparable méga-hit-delamorkitu qui continue d'imposer sa loi sur la planète et au-delà : "La Grange". Certes, le riff emblématique a été torpillé à John Lee Hooker ("Boogie Chilen"), ou à Slim Harpo ("Shake Your Hips"), - d'ailleurs Billy n'a jamais caché que ce riff n'était qu'une relecture d'un standard du Blues (3) -, mais, entre les mains de ces alchimistes du Blues et du Rock, ça devient autre chose. Une pièce quasi divine, inoxydable, imperméable au temps et aux éléments, touchant la perfection. Le genre de morceau rare qui s'écoute sans faim, inlassablement (j'ai connu un gars qui avait effectué plusieurs enregistrements d'affilés, afin que ça couvre toute la face d'une cassette - ça lui évitait de se lever et revenir en arrière).


 Avec le temps, on ne s'en rend plus vraiment compte, mais en 1973, ce "Tres Hombres" était autant inventif que moderne, tout en restant foncièrement ancré dans les racines de la musique populaire américaine. Plus particulièrement celle du Texas. Le groupe le revendique, tout en encensant le musique et les musiciens du Lone Star State. À ce titre, il ne manquera jamais de glorifier les Lightning Hopkins, Freddie King, T-Bone Walker, Albert Collins, ainsi que le 13th Floor Elevators et de son leader allumé Roky Erickson. (Bien sûr, bien que peut être un brin chauvin, ils n'oublieront pas de mentionner régulièrement MuddyWaters, John Lee Hooker et Elmore James). Au verso de la pochette de l'album, un bandeau affiche "in the fine Texas tradition... ".

     Doucement, progressivement, Billy Gibbons poursuit son exploration des possibilités de la guitare électrique. Toujours à la recherche du son adéquat, tout en restant fermement attaché à une tonalité organique, il crée des sandwichs soniques en empilant jusqu'à trois couches de guitares - où clean , overdrive/fuzz et slide cohabitent -. Pour avoir plus de puissance et d'impact sur ses cordes, il utilise un peso mexicain (biseauté à la main) en guise de plectre - ce qui lui permet de délivrer aisément, à l'envi, une ribambelles de notes sifflées (bien des années avant les abus de Zakk Wylde). Dans ce souci permanent de trouver le timbre juste, il n'hésite pas, pour "La Grange", à faire une infidélité à ses Gibson, en leur préférant une Stratocaster (alors que pendant toute la longue carrière du groupe, et pendant même ses escapades en solo, Gibbons ne semble ne jamais avoir craqué pour une Stratocaster, à l'exception bien sûr pour celle que Jimi Hendrix lui avait offerte. Par contre, il est passé par une période où il faisait une fixette sur les Telecaster. Avec une préférence sur celle des 50's. Et s'il pouvait tomber sur une Broadcaster ou une Esquire, son sang ne faisait qu'un tour). Tandis que Frank Beard, s'il n'est peut être pas ici un maestro en matière de cymbales (sauf peut être sur "Move Me on Down the Line" ?), quand il impose pas un shuffle vivifiant, stimulant ses compères, il ose dérouler des patterns au swing cahoteux ("Master of Sparks", "Precious and Grace", "Shiek") - même si ce n'est pas l'album où son jeu est mis en valeur par la production.

     Indéniablement, "Tres Hombres" fait partie de ces albums phares qui ont marqué leur époque. Des albums qui s'imposent encore comme une référence.


 
Side one




1."Waitin' For the Bus"
  • Gibbons,
  • Hill
2:59
2."Jesus Just Left Chicago"
    • Gibbons,
    • Hill,
    • Beard
3:29
3."Beer Drinkers & Hell Raisers"
  • Gibbons, 
  • Hill, 
  • Beard
3:23
4."Master of Sparks"Gibbons3:33
5."Hot, Blue and Righteous"Gibbons3:14
Side two




1."Move Me on Down the Line"
  • Gibbons, 
  • Hill
2:30
2."Precious and Grace"
  • Gibbons, 
  • Hill, 
  • Beard
3:09
3."La Grange"
  • Gibbons, 
  • Hill, 
  • Beard
3:51
4."Shiek"
  • Gibbons, 
  • Hill
4:04
5."Have You Heard?"
  • Gibbons, 
  • Hill
3:14



   En hommage à Frank Lee Beard, né un 11 juin 1949 au Texas, dans un petit bled du nom de Frankston. Inébranlable métronome de ZZ Top, il rencontre d'abord Michael Joe "Dusty" Hill, avec lequel il joue dans divers groupe dans les années soixante, jusqu'au groupe de Blues-psychédélique American Blues (dans lequel joue également Rocky, le frère de Dusty). Mais, pas pleinement satisfait de ce dernier (qui, aussi, ne lui rapporte que dalle), il saisit l'opportunité de rejoindre William Frederick Gibbons pour jouer dans un style de Blues-rock nettement plus affirmé et solide. Et heavy. L'entente est immédiate - même si la première session entre les deux aurait duré jusqu'à plus soif. Enthousiasmé, il appelle son ami Dusty pour le rejoindre au sein de la mouture définitive de ZZ Top. Inchangée depuis 1969, jusqu'au décès le 27 juillet 2021 de Dusty. Cependant, à l'origine, il s'en est fallu de peu que Frank Beard ne rejoigne pas le projet de Gibbons. En effet, alors que sa petite amie tombe enceinte, il régularise la situation en l'épousant et en raison de revenus trop modestes, il n'a pas d'autre choix que d'intégrer le foyer familial de son épouse. Il doit alors abandonner une carrière musicale qui ne décolle pas et ne rapporte pas assez (que dalle) pour subvenir à une famille. Mais, après l'essai concluant, magique, avec Billy Gibbons, la tentation est irrésistible. Bien lui en a pris. Gibbons dira de lui, que sans son swing et son originalité, "Tres Hombres" n'aurait eu autant d'impact, et en conséquence de succès quasi immédiat. Il est vrai que ce petit truc de jouer, pour "La Grange", sur le cerclage de la caisse claire, donne du piment à l'intro (et au break). Et si ensuite, il se contente d'un shuffle tonique, il impose, avec Dusty, une solide assise sur laquelle Gibbons peut à loisir faire ronronner sa guitare.

     Bien que portant un patronyme signifiant "barbe", il a été le seul membre à n'avoir jamais porté de barbe. Du moins, une vraiment fournie. À ce titre, lorsque les trois ZZ se retrouvent après leurs deux années sabbatiques, à la veille des sessions de "Deguëllo", face à la barbe phénoménale de ses amis, il préfère raser la sienne, hirsute, et qui, en comparaison, paraissait ridicule.

     Frank Lee Beard est décédé le 17 août 2026, chez lui, près de Richmond, dans son ranch où il recevait des soins palliatifs à domicile. La cause précise de son décès est, à ce jour, inconnue, toutefois, cela faisait déjà plusieurs années, qu'il était suivi pour une maladie cardiaque. Peut-être, une conséquence de ses années de dépendance aux drogues (dont l'héroïne), qu'il ne parvint à vaincre dans les années 80 (4). Des trois, c'était le plus discret, et donc le moins disert et médiatisé. Il n'empêche que depuis l'annonce de son décès, les hommages fusent de toutes parts. Même les médias français ne sont manifestés.


(1) Les virevoltants évoqués sont ces petits buissons desséchés qui, déracinés du sol, sont emportés par les vents, roulant en boule sur des terres arides - ils accélère l'érosion et l'aridité des sols. Aux USA, on les nomme Tumbleweed.

(2) Sur cet album, d'autres pièces semblent avoir inspirées les Australiens. "Waitin' for the Bus"pour "Decibel" (album "Black Ice") et "Jesus Just Left Chicago" pour "Ride On".

(3) Et déjà repris de multiple fois pas des groupes de tout horizon - parfois juste pour un long break ou une introduction -, de Canned Heat à MC5.

(4) Ce serait à cause de cette période trouble, où Beard n'était pas toujours en état pour de longues séances de studio, que Dusty et Billy se sont mis à utiliser des boîtes à rythmes pour travailler leurs compositions. Finalement, alors que ce n'était pas le but premier, les machines se sont imposées et sont donc restées sur la version finale d'une poignée de chansons qu'on retrouve sur "Eliminator". Le gros succès de ZZ Top avec des millions de galettes écoulées sur tout le globe (11 millions rien qu'aux States !), quatre singles dans les charts et les clips diffusés non stop.




✨🎸☆ 

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mardi 25 août 2026

GUNS 'N' ROSES "Appetite for Destruction“ (1987) par Pat Slade


Un chanteur cinglé, un guitariste fou en haut de forme, un groupe bon pour l’asile. Et ça nous donne à l’arrivée du très bon Hard rock.


Bienvenue dans la Jungle



Sorti en 1987, ”for Appetite Destruction“ est le premier album studio du groupe américain Guns N’ Roses. Considéré aujourd’hui comme un classique incontournable du rock des années 80, ce disque a profondément marqué l’histoire du hard rock et du heavy metal grâce à son énergie brute, ses textes crus et son mélange unique de punk, de blues et de hard rock. Je vais essayer de décortiquer les éléments qui font de cet album une œuvre emblématique.

À la seconde moitié des années 80, la scène rock est dominée par des groupes très calibrés aux looks sophistiqués et aux productions très léchées, comme Mötley Crüe ou Poison. Dans ce décor souvent jugé trop formaté, Guns N’ Roses débarque avec une attitude beaucoup plus rebelle et un son nettement plus rugueux. Originaire de Los Angeles, le groupe, mené par  Axl Rose au chant et Slash à la guitare solo, incarne une forme de retour aux sources du rock, sauvage et sans compromis, tout en apportant une modernité explosive.

Produit par Mike Clink (producteur de Megadeth, UFO ou encore Whitesnake), ”Appetite for Destruction“se distingue par son équilibre entre précision musicale et énergie brute. Contrairement à la tendance du moment qui privilégiait les sons synthétiques et des arrangements parfois lourds, cet album mise sur une production qui met en avant le jeu de guitare incisif et les percussions puissantes, tout en laissant respirer la voix intense d’Axl Rose. Chaque morceau semble enregistré avec cette intensité d’un concert live, donnant une impression de spontanéité surprenante pour un disque de studio.     

Le disque s’ouvre avec ”Welcome to the Jungle“, un titre qui pose immédiatement les bases de l’univers du groupe, sombre, violent et hypnotique. Les riffs distordus de Slash, combinés à la voix rocailleuse et pleine d’agressivité d’Axl, décrivent une jungle urbaine fascinante et dangereuse, reflet de la vie nocturne et chaotique de Los Angeles. La rythmique solide de Duff McKagan à la basse et de Steven Adler à la batterie accompagne efficacement ce tableau. ”Out Ta Get Me“ou encore “My Michelle” confirment le côté brut de décoffrage de l’album, avec des paroles qui parlent de trahison, de violence et de marginalité sociale. Ces chansons ressemblent à des récits vécus, racontés sans fard, ce qui contribue à l’authenticité de l’ensemble.

Cependant, c’est avec ”Sweet Child O’ Mine“ que le groupe connaît un succès grand public inattendu. Cette ballade rock portée par un riff de guitare mélodique et mémorable devient rapidement un hymne universel. Il est intéressant de constater comment ce morceau se démarque du reste de l’album par son ton plus doux et presque romantique, tout en gardant cette intensité émotionnelle propre à Guns N’ Roses. Enfin, ”Paradise City“, qui ferme l’album, est une explosion d’énergie, mêlant mélodie accrocheuse et gros riffs, parfait pour clore ce voyage sonore sur une note exaltante. La version live au The Freddie Mercury Tribute en 1992 à Wembley était sauvage.

La force majeure de ”Appetite for Destruction“ réside dans les thématiques abordées qui, pour l’époque, sont assez crues et dérangeantes. Le groupe n’hésite pas à parler de drogue, de sexe, de violence, de solitude et d’aliénation. Ce réalisme sans filtre interroge autant qu’il choque, et reflète un certain malaise générationnel. La vie dans les bas-fonds urbains, les excès et les conflits personnels sont au cœur du discours des chansons, offrant une narration authentique qui tranche avec les clichés glam-rock de l’époque.

À sa sortie, l’album ne connaît pas immédiatement le succès escompté, peinant à s’imposer face à la concurrence. Mais grâce au bouche-à-oreille et à la réputation grandissante des concerts du groupe, les singles commencent à grimper dans les charts. Finalement, ”Appetite for Destruction“ devient l’album le plus vendu de tous les temps aux États-Unis dans ses débuts, avec plus de 30 millions d’exemplaires écoulés mondialement aujourd’hui.

Cet album a non seulement lancé la carrière phénoménale de Guns N’ Roses, mais il a aussi influencé des générations entières de musiciens. Son mélange d’agressivité, d’émotion brute et de virtuosité technique demeure un modèle pour le rock contemporain. De nombreuses formations actuelles revendiquent son héritage, prouvant que l’empreinte laissée par ”Appetite for Destruction“ est indélébile.
                                                                  
Appetite for Destruction“ est bien plus qu’un simple album de rock. C’est une plongée intense dans un univers où la révolte et la vulnérabilité cohabitent en équilibre précaire. Avec une production soignée mais sans fioritures inutiles, des compositions solides et des performances passionnées, Guns N’ Roses a réussi à capturer l’essence même du rock’n’roll authentique. Qu’on soit un fan de la première heure ou un néophyte curieux, cet album justifie pleinement son statut de légende du genre. 

En écoutant ces 12 titres on comprend aisément pourquoi plus de trente ans après “Appetite for Destruction” continue de résonner avec autant de puissance et de fraîcheur. En 1992 la sortie de ”Use Your Illusion II  avec la reprise de ”Knockin' on Heaven's Doorde Bob Dylan, battra tous les records. Et pour conclure sur une note personnelle, je préfère les Guns N’ Roses à Metallica.

mercredi 19 août 2026

ONLY CHILD " Only Child " (1988), by Bruno

 


     Ça y est ! Dans les années 80, le Rock FM, AOR et consorts ont gagné la bataille. Ce genre et ses ramifications, bien aidés par le pouvoir financier des majors, dominent les médias. Progressivement, tel un virus, ça a impacté une grande partie de la musique populaire. L'immense succès des Foreigner, Journey, Bon Jovi et Boston, ainsi que le « 1984 » de Van Halen ou le Def Leppard de « Hysteria », a titillé l'envie de gloire des musiciens en mal de reconnaissance. En plus d'exacerber l'avidité des majors, qui, dans l'espoir de s'aligner sur les « best sellers », ont tôt fait d'encourager – voire d'imposer – à suivre l'exemple des « experts » du genre. Tant dans la forme de composition que dans la production et même dans l'apparence. Pour l'originalité, on verra plus tard... Finalement, ce n'est pas que la musique soit mauvaise, voire insipide (même si, parfois), mais c'est comme si elle suivait un cahier des charges. On tombe alors dans une relative uniformisation, poussée par une production vraisemblablement imposée, calquée tant bien que mal sur ce qui est alors érigé comme les canons de la nouvelle religion musicale. Ceux qui promettent succès et grosse monnaie. À vouloir suivre de trop prêt les cadors, on fini par tomber dans une relative uniformisation.

     Une hégémonie qui commence malheureusement par gaver, saouler. En réaction, une frange de la jeunesse, nourrie à la NWOBHM, au Métal des plus rigides et au punk, s'est vouée à de sombres entités – les Grands Anciens ? - qui les entraînent vers des tonalités et des cadences extrêmes. Parallèlement, quantité de groupes ont dû tourner casaque, épouser la nouvelle cause dans l'espoir de rester d'actualité, de survivre, et se sont finalement si durement ramassés que ça leur a coûté leur carrière. Comme ce fut le cas pour Fastway qui, après deux galettes magistrales, se vautre avec « Waitin' For The Roar ». Le pire, c'est que la tentative de mimétisme corrompt également les clips vidéos. Des clips tournés à la chaîne, quasiment dans les mêmes décors, avec des musiciens abordant sourire niais, attifés comme des as de pique, avec futals moule-burnes et coiffures extravagantes de porcs épics mutants – battant à plate couture la folle de Chaillot dans l'extravagance – et gigotant comme de jeunes filles délurées et certaines de leurs charmes (douteux).


   Toutefois, il ne faut jeter pas l'eau du bain avec le mioche. Ainsi, même si la seconde moitié des années 80 a été percluse de productions boursouflées (généralement, engluées dans d'inexpressifs et sirupeux claviers et des sons de batteries amplifiés, comme s'ils avaient été capté dans de profondes et vastes cavernes, (dans la salle de bain du seigneur des enfers), certaines ont su tirer leur épingle du jeu. Et pas nécessairement les plus connues.

   Parmi celles-là : « Only Child » et son premier album éponyme. Sorti en 1988, il est généralement élevé au rang de classique du genre. Only Child, c'est le nouveau bébé de l'Indo-américain Paul Sabu. Celui-là même qui, après quelques errements dans le disco, avait finalement trouvé son épiphanie dans le Rock. Le gros, celui qui tache avec des grosses grattes baveuses, saturées de distorsions, friandes de riffs spinescents et de soli qui gnaquent. Après la période Kidd Glove, puis celle en son nom propre, il monte un nouveau groupe. Il aurait pu prolonger la carrière de Kidd Glove, qui bénéficiait d'un certain succès ; il aurait pu continuer sous le nom de Sabu, dont l'excellent « Heartbreak » fit quasiment l'unanimité, mais non. Apparemment, il est vraisemblablement ce genre de gars, perpétuellement insatisfait, remettant toujours en doute son travail, atteint de « bougeottie aiguë », et qui n'est pas capable – ou n'a pas la patience suffisante – de s'attarder sur un même projet. Dans l'industrie musicale, c'est prendre un gros risque, qui peut aller jusqu'au suicide commercial. Mais, visiblement, il n'en a cure. De toute façon, pour faire rentrer de la thune, il compose pour la télévision, le cinéma ou pour des groupes. Quand ce n'est pas de la production ou dénicher des talents et de les promouvoir – il découvre Eilleen Twain, avant qu'elle ne passe à la Country, avant qu'elle ne soit maquée par Robert « Mutt » Lange et avant qu'elle opte pour Shania comme prénom. Il est aussi possible que Sabu ait décidé de monter un groupe dans un souci d'équité, pour ne pas tirer toute la couverture à lui, afin que la lumière rejaillisse aussi sur ses acolytes. Notamment sur Charles J. Esposito, batteur, choriste et co-compositeur, déjà à ses côtés depuis l'album « Heartbreak », ainsi que sur le claviériste Tommy Rude, qui, lui, était de la partie Kidd Glove.

     Finalement, ce « Only Child » n'est autre que la suite logique de « Heartbreak » - quoi de plus normal puisque les compositeurs sont les mêmes ? -, soit du heavy-rock FM particulièrement velu, avec force guitares bodybuildées (1) et patterns de bûcheron. Toutefois, l'album est peut-être un poil plus « FM », notamment grâce à des claviers qui arrivent, tant bien que mal, à s'extirper de cette fournaise de six-cordes hurlantes et d'avalanches de fûts. Peut-être aussi parce qu'il y a un peu plus de refrains et de mélodies mainstream, avec quelques passages convenus. Cependant, déjà, le quatuor a le bon goût de garder une batterie boisée, faisant l'impasse à cet "écho de cathédrale" qui a régné sur les productions de l'époque. Par contre, les cymbales, elles, n'ont pas eu de traitement de faveur - peut-être que les rééditions y ont remédié.


   Sur des titres comme "Always", "I Remember The Night", "I Wanna Touch" (assez typé Honeymoon Suite), et "I Believe In You", la guitare est bridée afin de laisser plus d'espace aux claviers, permettant ainsi à l'album de s’insérer dans la mouvance AOR. Des morceaux en résonance avec les deux premiers opus solo de Lou Gramm. "Save a Place in Your Heart" a les fesses entre deux chaises, hésitant entre la power-ballad et le heavy-pop à la Journey (ère Steve Perry) - la chanson sera reprise par Joe Lynn Turner. Tandis que "Rebel Eyes", proche d'un Jeff Paris, trouve un équilibre entre un riff primitif et une basse dansante.

     Mais d'autres pièces fricotent dangereusement avec le Métôl. À commencer par "Just Ask", qui ouvre le bal en rugissant, et qui a tout pour faire fuir le fan de Toto ou de Richard Marx. "Scream Until You Like It", qui est franchement heavy, avec, dans la dernière partie, un Sabu qui s'égosille jusqu'à carrément virer en mode "Brian Johnson en transe". Initialement, c'est une composition de Sabu, Esposito et Neil Citron pour le film "Ghoulies II" (le premier était déjà une bouse...) interprétée par W.A.S.P.. Ce dernier se l'est accaparé pour le sortir en single et en bonus de leur "Live... in the Raw". Évidemment, la version d'Only Child est meilleure. En final, "Shot Heard Around The World" résonne comme du Sammy Hagar des "VOA" et "I Never Say Goodbye".

     En comparaison avec d'autres productions de type "FM" ou "AOR", le raffinement peut faire défaut, et en conséquence ce "Only Child" pourrait être taxé d'AOR de bourrin. Cela n'empêche, c'est du bon, du très bon. 

     Pour la petite histoire, la revue anglaise « Kerrang ! », généralement considérée comme le mensuel incontournable de tous les métallovores et autres adeptes du Rock-fort, – certainement la première européenne consacrée au Rock dur -, avait exceptionnellement attribué à cet album la note « L » (??). Un « L » car le rédacteur en chef estimait qu'il valait bien plus que la note maximale des cinq « K ».  

     Encore une fois, au lieu de poursuivre sur sa lancée et de tenter de pérenniser sa dernière formation, l'année suivante, Paul Sabu, qui entraîne ses comparses à sa suite, soit l'intégralité d'Only Child, s'investit dans un nouveau projet. Celui de produire et d'enregistrer un album pour une chanteuse Suisse, Anastasia Alexa, dont la voix se situerait entre Lee Aaron et Eric Martin. Un unique et très bon album sobrement baptisé « Alexa », qui, en raison d'absence totale de promotion et d'un tirage limité – et rapidement épuisé – est passé inaperçu. Un objet de collection apprécié et recherché par les fans de Paul Sabu – on reste dans le même bain, même si ça s'enfonce encore un peu plus dans l'AOR -. Quant à Only Child, ce n'est qu'en 1996 qu'il refait surface avec « Only Child II », sorti en toute discrétion...


(1) C'était le temps des racks d'effets et Paul Sabu avait le sien, réalisé à son intention. avec une majorité de composants MXR. Le rack avait deux potentiomètres de saturation ; les deux dans le rouge. En sus, ce rack imposant, incorporait divers effets de MXR. Le Phase 90, la Blue Box (fuzz et octaver), le Dyna Comp , un Analog Delay, un Envelope Filter, plus le Chorus Ensemble de Boss (le CE-1) et un équaliseur 10 bandes.



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Autre article / Paul SABU 👉 " Heartbreak " (1985)