jeudi 17 septembre 2026
JAN GARBAREK par Benjamin
jeudi 3 septembre 2026
ABDULLAH IBRAHIM (1934 - 2026) par Benjamin.
C’est grâce à cette découverte que l’homme honora pleinement cette étiquette de métis qui lui fut donnée à la naissance. Le métissage n’est pas, comme voudraient le faire croire certains, un assemblage hétéroclite de cultures mal définies. Un mélange de vacuité ne pouvant engendrer que le néant, seules les cultures fortes et fières peuvent grandir au contact de beautés étrangères. Le métissage est un ajout de nuance plus qu’un bouillon de culture, ses composantes ne mutent pas mais se complètent dans une nouvelle harmonie. Ce principe, Duke Ellington sut l’honorer en composant son fameux « Black, brown and beige ». Le jazz est autant un renouveau du classicisme occidental par la magie de la rugueuse gaieté africaine, qu’un adoucissement de la tradition africaine par la grâce de la musique européenne.
Galvanisé par
cette force enjouée, Adolph Johannes Brand forma ses premiers
orchestres avant d’enregistrer ses premiers disques pour la
compagnie sud africaine Continentale. Menacé par les autorités
ségrégationnistes, le pianiste trouva refuge à Zurich, où un
certain Duke Ellington assista à un de ses concerts. Le Duke eut
alors l’impression de vivre la naissance de son art, tout ce qui
faisait la beauté de sa musique s’exprimant ici avec une
spontanéité éblouissante. Le pianiste Brand semblait avoir fait
sienne cette citation de Joseph Delteil : « Dans tous les
domaines de la vie, dans les arts comme dans la vie, qu’il s’agisse
des fondements de la métaphysique ou des ennuis quotidiens du pot au
feu, homme, soit gai et hardi ! La haine est mauvaise, les
turpitudes des plaisirs sont tristes, et les ivresses de la
civilisation conduisent à l’hébétude. Soit simple, soit gai et
hardi, là est la joie, la large joie de l’esprit et des sens. »
Véritable chef d’orchestre, Adolph Johannes Brand soulignait d’une percussion virile les virages harmoniques de son orchestre. Il y avait du Thélonious Monk chez cet homme qui, de la façon la plus innocente, donnait aux cassures rythmiques les plus inattendues l’apparence de l’évidence. « Le talent c’est de donner aux choses complexes l’apparence de la simplicité » disait Charles Mingus. Enregistré à l’époque où notre pianiste se faisait encore surnommer Dollard Brand, l’album « African piano » (1969) rappelle au jazz ce qu’il perdit en passant des big band à la complexité bebop. Le piano de cet homme bâtit une symphonie à lui tout seul, donne l’impression d’entendre une grâce digne du « Köln concert » de Keith Jarrett dopée par l’énergie légère des brass band louisiannais. Invité au festival de Newport, Dollard Brand profita de son séjour américain pour entrer dans la grande histoire du jazz.
Grâce à lui, les envolées fiévreuses de Gato Barbieri se parent d’un lyrisme transcendant digne des plus belles chorales gospels. Mais notre pianiste était aussi un homme enraciné et nourri par ses multiples retours au pays, le cri de son peuple résonnait dans son esprit avec une intensité douloureuse. Si cette nostalgie incita le musicien à ce convertir à l’Islam, l’homme sembla voir cette religion avec le même détachement que les adeptes du Soufisme.
Sorti durant cette période
sous le nom de Abdullah Ibrahim, l’album « African
marketplace » (1979) et surtout son morceau titre, restitue
avec une irrésistible gaieté cette nostalgie de la terre natale.
Les cuivres y sifflent avec l’enthousiasme communicatif d’une
légion de rossignols euphoriques, la jungle harmonique inventée par
Duke Ellington devient une lumineuse forêt aussi paisible qu’un
paradis perdu.
Gai et hardi, Abdullah Ibrahim le fut au point de s’empresser de venir jouer en Afrique du sud alors que le cadavre du régime ségrégationniste était encore chaud. S’il continuera ensuite de voyager, le pianiste s’obstina à concentrer la majeure partie de son activité dans son pays qui lui manqua tant. Sorti il y a déjà plus de vingt ans, l’album « A Celebration » restera à jamais sa grande œuvre, celle où son génie harmonique passe sans faillir de la vieille Europe à l’Afrique de shamans, de la beauté spirituelle des temples d’antan à l’agitation des métropoles urbaines. Rares sont les hommes qui, comme lui, surent insuffler une âme à la musique urbaine et donner une énergie sensuelle à la mélancolie occidentale.
Amoureux des beautés d’Afrique et d’Occident, inventeur d’une transcendance musicale à mi chemin entre la spiritualité catholique et soufi, l’homme incarnait tout ce que nous risquons de perdre dans la médiocrité moderne d’une culture de plus en plus commerciale. Réécouter Abdhullah Ibrahim (décédé le 15 juin dernier), c’est se rappeler que tout art n’est grand que lorsqu’il naît d’un effort obstiné nourri par des cultures fortes.
jeudi 16 juillet 2026
JOE HENDERSON (1937 - 2001) par Benjamin
Henderson porta à sa bouche la corne dorée qui, portée par son souffle , semblait lancer ses premiers cris d’homme. A ses cotés, son frère vécut la même révélation grâce à la magie du saxophone. Joe Henderson venait de trouver ce pourquoi il était né, les démons de la tristesse et de l’envie n’auront plus jamais prise sur lui. Le jazz était la musique de la joie et de la légèreté, l’union du Dionysiaque et de l’apollinien par la force du swing. A l’âge où tant de jeunes hommes sombraient dans les tourments de l’adolescence, le saxophoniste intégra ses premiers orchestres pour faire swinguer cette jeunesse torturée.
Se produisant d’abord dans son lycée, le jeune homme entretint sa joie de vivre en produisant la bande son de dizaines de premiers émois amoureux. C’est peu après cette époque que le musicien eut la révélation de sa vie à l’écoute de John Coltrane. Pour bien comprendre l’ampleur de la révolution coltranienne, il faut avoir écouté « Blue train » jusqu’à ce que l’esprit en soi totalement imprégné.
Sonny Rollins, le colosse du saxophone, le titan gardien du temple de la légèreté bop. Grâce à ces deux influences, Henderson apprit à donner de la légèreté à son intensité sonore, à mettre de la profondeur dans ses mélodies les plus légères. Ses débordements solistes s’immisçaient naturellement dans les blancs laissés par l’orchestre, qu’il servait ainsi sans se servir de lui.
Comme pour annoncer la diversité
des paysages qu’il allait explorer, Henderson fit ses premiers pas
dans la cour des grands grâce à l’orchestre de Yussef Lateef.
Surnommé le voyageur, Lateef marqua les sixties en osant pactiser
avec les forces méprisées du rhythm’n’blues sur le fabuleux
« The blue Yussef Lateef ».
La route de Joe Henderson croisa ensuite celle de Sonny Stitt et Lou Donaldson, avec qui il forma la fine fleur d’une génération perdue. Le premier subissait les foudres des nostalgiques de Charlie Parker, le second le mépris des traditionalistes pour tout ce qui s’approchait du funk. Puisque, écartelé entre la folie du free et le traditionalisme bop, l’époque obligeait chacun à choisir son camp, Joe Henderson se rangea derrière la barricade réactionnaire.
Sa quête n’était
finalement pas si éloignée de celle d’un Siddharta, le héros de
Hermann Hesse cherchant par le voyage la sagesse qu’il cherchait par
l’exploration musicale. Aussi lumineux soit-il, le swing bop lui
sembla vite trop agité pour lui permettre de renouer avec la
profondeur Coltranienne. S’il se soumit bien à la mode du funk
dans laquelle brillèrent Miles Davis et Herbie Hancock, l’album
multiple était parcouru par un écho mélodieux annonçant de plus
profondes méditations.C’est alors que, faisant de son œuvre un temple à la gloire de son mari disparu, Alice Coltrane fit du saxophone de Joe Henderson le plus grand messager de son amour suprême. Grâce à elle, le saxophoniste brisait définitivement les murs de ces chapelles cherchant à donner une définition trop stricte du jazz. Comme « A love suprem » et « Karma » avant lui, l’album « The Elements » tient plus de l’expérience spirituelle que du jazz. Grâce à lui, celui que la pauvreté ne sut jamais abattre allumait dans des centaines d’esprits la lumière de l’éternel optimisme.
Qu’importe la maigreur des cachets et des royalties, cet homme ne vécut que pour que son souffle ranime les cœurs torturés. Ce bonheur qu’il avait donné, le musicien n’en fut vraiment payé qu’à peine dix ans avant de succomber à une crise cardiaque. Ainsi s’acheva l’existence d’un homme dont la joie fut si inébranlable, qu’elle réveilla celle de ceux qui surent apprécier sa musique.
jeudi 18 juin 2026
MILES DAVIS (1926 - 1991) hommage par Benjamin
Au piano, le jeune Miles préféra pourtant la trompette, qu’il jouait avec une finesse qui attira vite l’attention d’un saxophoniste aussi méprisé de la critique qu’adoré du public jazz. Surnommé le loup solitaire, Sonny Stitt fut sans cesse accusé de plagier le plus bel oiseau des steppes bebop. Charlie Parker était alors l’obsession des musiciens de cette époque, nombre d’entre eux ayant sombré en cherchant la source de son génie dans l’héroïne qu’il consommait sans modération. Huxley n’avait rien inventé en prétendant que la drogue « ouvrait les portes de la perception », des délires similaires avaient déjà décimé le monde du jazz des années avant la sortie de son livre.
Le jazz était passé du collectivisme à l’individualisme, célébrant ainsi la dextérité de ses premiers héros. Parmi eux s’imposa un poète au swing nuageux, le président adoré des saxophonistes ténors. Lester Young fut l’autre pôle du swing bebop, l’homme préférant la douceur et la légèreté au festival sonore de Charlie Parker.
Miles n’avait pourtant pas un caractère d’humble serviteur, sa discrétion musicale fut proportionnelle à ses ambitions artistiques. Son jeu léger exprimait également et surtout son envie de sortir le jazz de l’ornière des clubs pour l’offrir au grand public. Ainsi naquit « Birth of the cool » lumineux big bang né de l’union du swing de la musique noire et du génie mélodique occidental. A peine sorti du bain bouillonnant du bebop, le roi Miles engendrait une série de dauphins dédiant leurs vies à ce qui ne fut qu’une passade.
Thélonious Monk eut plusieurs fois l’occasion d’assister à ces séances où, convaincu d’avoir du accepter un saxophoniste au rabais, Miles Davis traitait Coltrane avec une sévérité flirtant avec la tyrannie. Le pianiste se fit alors professeur, les espaces irréguliers de son jeu atypique montrant progressivement à Coltrane le chemin de sa virtuosité hyperactive. Des jours durant, Monk improvisa avec le saxophoniste, quittant plusieurs fois la pièce en lançant un renfrogné « tu ne l’as pas ». Vint enfin le jour où, dansant près du piano sa célébration d’ours bien léché sur le rythme du swing coltranien, il s’écria sur un ton euphorique « tu l’as ! ».
Il donna donc à ses musiciens quelques vagues indications, laissant ainsi la rencontre de leurs inspirations les mener sur des chemins inattendus. Aussi discret que lui, le pianiste Gil Evans constella le souffle nuageux du trompettiste de ses étoiles cristallines. Si Monk utilisait aussi bien le piano comme un instrument percussif que mélodique, le tendre Gil Evans préférait le cantonner dans le rôle de propagateur de douceur céleste. Si Monk attisa les premières flammes du génie coltranien, c’est bien le mysticisme de « Kind of blue » qui lui montra sa voie. Ce que le trompettiste voyait alors comme un sommet à perpétuer, le saxophoniste le prit pour une révélation, le point de départ de son grand pèlerinage mystico jazz.
Les choses commencèrent à prendre forme sur l’album « ESP », disque trop méconnu où se dévoile le talent de composition du jeune Tony Williams. Le jeu de ce batteur, véloce et percutant, éloigna Miles de la douceur modale pour le rapprocher de plus en plus de la violence des musiques électriques. Le bouillonnement fiévreux de « Miles smile » annonça ensuite le déchaînement d’une révolte, celle d’un jazz bien décidé à contester au rock son titre de musique la plus populaire du siècle.
Le rock, Miles Davis le découvrit lorsque sa compagne de l’époque l’incita à assister à un concert de Jimi Hendrix. Revenu au pays couvert de gloire après son voyage en Angleterre, le guitariste lui parut possédé par sa musique. Agité par les vagues sismiques d’une rythmique heavy blues, le voodoo child donnait vie à une guitare hurlant de déchirants orgasmes mystiques.
[ avec John Mclaughlin ] La profondeur mystique de « Kind of blue »
disparut ainsi momentanément dans une fièvre funko jazz rock qui,
contre toute attente, ne devait pas durer. C’est que, rebuté par
l’extrémisme strident des insurgés du free jazz, le grand Miles
se remit à rêver d’une musique aussi moderne que profonde. Dans
l’ombre des studios, la rythmique de son orchestre imprima une
boucle nonchalante et hypnotique, derniers relents fascinants d’un
psychédélisme déjà moribond. Frères artistiques déployant un
écho aqueux digne de Tangerine Dream, Chick Corea et Herbie Hancock
enrobèrent ce mantra sous un régénérant édredon spirituel et
futuriste. Comme apaisé par ce bain spirituel, la trompette du roi
Miles retrouva la légèreté fascinante de « Flamenco
sketches ». « In a silent way » est aussi la grande réussite de Teo Macero, le producteur qui montra à Miles Davis la magie du cut up. Après avoir laissé l’orchestre improviser à sa guise, l’homme convoquait Miles pour couper et recoller les bandes de manière à créer une musique aussi authentique qu’avant-gardiste. C’est ainsi que, réarrangeant les improvisations comme on assemble les éléments d’une structure monumentale, Miles Davis et Teo Macero dessinèrent les décors vertigineux de « Bitches brew ».
Séduisant aussi bien
les amateurs de Soft Machine et King Crimson que les admirateurs de
Charles Mingus, le disque acheva de réunir les rockers les plus
élitistes et les jazzfans les plus ouverts. L’immense succès
auquel aspirait le roi Miles n’était pourtant pas advenu, ce qui
le cantonnait dans le rôle ingrat du parrain aussi respecté des
critiques qu’ignoré du grand public.
Mort en 1967, John Coltrane voyait son œuvre célébrée par les insurgés du free jazz qu’il influença tant. De son coté, à peine sorti de l’orchestre du trompettiste, Tony Williams surfait sur la vague d’un rock aussi populaire que virtuose. N’ayant jamais voulu réellement entrer dans un mouvement populaire, Miles Davis semblait condamné à rester un génie à la popularité modeste. Bien décidé à récolter les fruits de sa notoriété, Miles travailla sur un album s’inscrivant dans la lignée des blockbusters funky de « Sly and the family stone » et autres « Band of gypsys ».
Affaibli par des problèmes de santé, il disparut ensuite durant six longues années. De retour au début des piteuses eighties, il livra une triste soupe commerciale aussi rejetée par la critique que par le grand public. En guise de chant du cygne, Miles Davis parvint tout de même à mêler le jazz au rap et à l’électro dans un swing que ne manqueront pas de reprendre les RH factors de Roy Hargroove.
Telle fut la grandeur d’un Miles qui, tout au long de sa carrière, chercha à faire du jazz une musique aussi riche que populaire. Si aucun de ses disques n’atteignit les sommets commerciaux d’un « Abbey road » ou d’un « Dark side of the moon », cette quête de gloire eut au moins le mérite de donner naissance à une des œuvres musicales les plus fascinante de l’histoire musicale moderne.
mercredi 11 mars 2026
BLOOD, SWEAT & TEARS " Blood, Sweat & Tears " (1969), By Blood, Sweat & Bruno
On l'a déjà dit ? Maintes fois ? Pas grave, on le répète : le succès n'est malheureusement pas nécessairement synonyme de talent. Et à ce titre, on a pu voir des groupes démarrer sous les meilleurs auspices, récolter les louanges de la presse, et le lendemain être voués aux gémonies. Ce fut le cas de Blood, Sweat & Tears.
Un groupe fondé suite à une frustration. Mister Al Kooper voulait intégrer une section de cuivres à The Blues Project. S'il n'a aucun mal à convaincre la dernière recrue, Steve Katz, ce n'est pas le cas du patron, Danny Kalb. Ainsi, dans le courant de l'année 1967, Kooper, déçu, claque la porte et part faire un tour sur la côte ouest. Il y rencontre le bassiste Jim Fielder qui lui redonne confiance, persuadé que les compositions de Kooper ont de l'avenir. De retour à New-York, Kooper invite Fielder à les rejoindre, ainsi que Steve Katz, son ancien collègue et guitariste de The Blues Project. Autour de ce noyau sont invités Bobby Colomby, un batteur de jazz, et une section de quatre cuivres. Dans le lot, Fred Lipsius peut aussi s'asseoir pour tâter à l'occasion des touches d'ivoire. Blood, Sweat & Tears enregistre son premier opus, "Child is Father to the Man", majoritairement occupé par les compositions de Kooper (7 / 12 morceaux). Il en résulte un album riche, évoluant dans un climat où s'entremêlent jazz, blues et pop psychédélique. Ce premier album, inégal, est plutôt bien accueilli, et sans faire grand bruit, jouit tout de même d'un succès honorable.
Cependant, suite à des divergences musicales, Al Kooper, bien qu'il soit l'initiateur du groupe, se fait mettre à l'écart par Katz et Colomby. En fait, plus que des divergences musicales, c'est plutôt la déficience du chant de Kooper qui fait naître un conflit. En effet, Katz, Colomby et Fielder le considèrent limité et frêle, son insuffisance jugent qu'il freine l'essor du groupe. Bien conscient que sans Kooper, il n'y aurait probablement pas eu de BS&T, ils lui proposent de laisser sa place chanteur, mais de rester dans le groupe comme directeur artistique. Ce que Kooper, piqué, refuse catégoriquement.
Avec le départ - ou l'éviction - de deux autres membres - dont le trompettiste Randy Becker -, la structure du groupe se trouve changée. D'autant qu'elle se dote d'un chanteur plus sérieux, bien plus mémorable et imposant que ne l'était Kooper. Le nouveau chanteur ne jouant pas d'instruments (du moins sur scène), Dick Halligan, auparavant uniquement tromboniste, passe aux claviers. D'après le groupe, Halligan serait un musicien dans l'âme, capable d'apprivoiser un nouvel instrument en quelques semaines.
Pour le chant, Katz, Colomby et Fielder mettent la main sur une perle rare : David Clayton-Thomas. Un Canadien aux larges épaules qui a quitté tôt le foyer familial, survivant alors de chapardages et de menus larcins. Une adolescence difficile pendant laquelle il va faire plusieurs séjours en maison de correction puis derrière les barreaux. Un passé pour lequel il a payé mais qui va revenir entacher sa carrière. Inconnu du grand public - encore aujourd'hui -, ce n'est pourtant pas un perdreau de la veille. À 23 ans, il fait déjà ses premières télévisions (grâce à Paul Anka - un compatriote), et à 24, enregistre un premier album : "David Clayton Thomas and the Shays à Go-Go". Et "David Clayton Thomas Sings It is !" l'année suivante. Des albums plutôt bons où s'entrechoquent rock-garage, pop et blues, et où David Clayton Thomas fait déjà preuve d'un réel talent de chanteur. Particulièrement sur les blues - superbe version de "Stormy Monday".
C'est la chanteuse Judy Collins qui en parle à son ami, Bobby Colomby. Bobby qui, après être allé constater par lui-même le talent du phénomène, le presse pour passer une audition avec la troupe. La légende raconte que Clayton Thomas n'a même pas eu le temps de finir une première chanson, il est engagé sur le champ.
Cette seconde mouture présente un Blood, Sweat & Tears transformé, plus solide et mature, décomplexé. Pour marquer un nouveau départ, sa première réalisation porte le nom du groupe. Elle affiche une aisance digne de grandes formations au long cours, marquées par l'expérience acquise par des années passées sur les routes et en studio. Au contraire du premier essai, cette fournée de 1969 n'est pas vraiment marquée par les ans ; la production irréprochable y concourt, mais également l'interprétation quasi sans faille. Les semi-improvisations jazzy ont remplacé les égarements psychédéliques puérils. Le subtil agencement et l'enchaînement des compositions incitent à une écoute intégrale. Pratiquement comme s'il s'agissait d'une pièce magistrale, un album concept. Une impression encouragée par l'emprunt des premier et second mouvements des "Trois Gymnopédies" d'Erik Satie, magnifié par la flûte de Halligan - oui, il joue aussi du pipeau -, rebaptisées "Variations on a Theme by Erik Satie", ouvrant et clôturant l'opus.
Et puis, bien que les teintes du contenant soient automnales (les sessions ont été réalisées en octobre 1968), le contenu, lui, exhale plutôt des essences printanières. Des parfums de renouveau, éclosant à la fin de l'hiver, se conjuguant avec quiétude, sérénité et optimisme. Même "Sometimes in Winter", avec ses tristes paroles portées par la voix douce et posée de Katz, est épargné de la morosité par l'orchestration. Par la flûte qui virevolte comme une hirondelle, par les cuivres qui vénèreraient l'aube. "Parfois en hiver, je t'aime quand les bons moments ressemblent à des souvenirs de printemps qui ne sont jamais venus. je souhaite que les rues désertes se remplissent de rires, des larmes qui apaisent ma douleur". Ou encore "And When I Die" aux propos proches d'une oraison funèbre, qui est plutôt plein d'entrain, d'enthousiasme, comme un Brass-band de New-Orleans traditionnel (dérapant parfois sur du country-western d'opérette), voire un brin plus euphorique, dirigé par l'harmonica de Katz. "Je n'ai pas peur de mourir, et je m'en fiche un peu si c'est la paix que tu trouves dans la mort... Les problèmes sont nombreux et aussi profonds qu'un puits. Je peux jurer qu'il n'y a pas de paradis, mais je prie pour qu'il n'y ait pas d'enfer... Tant que je vivrai, tout ce que je demande c'est de ne pas être enchaîné... Et tout ce que je demande c'est de mourir naturellement. Me voilà ! Hey ! Hey ! Vois le diable arriver, juste derrière ! ... Je ne veux pas mourir sous l'emprise du démon... Et quand je mourrai, quand je serai mort et enterré, il y aura un enfant qui naîtra dans ce monde pour continuer la tradition" - une chanson de Laura Nyro, une très belle voix oubliée (ses textes, parfois loin des banalités prisées par les radios, souvent aussi jugés trop complexes ou décalés pour l'auditeur lambda, ne faisaient pas l'unanimité).
Outre les cuivres omniprésents et soudés, le jeu explosif de Bobby Colomby et la basse volubile et "Motown" de Fielder, c'est la voix "larger than life" de David Clayton-Thomas qui brille sur cet album. Dès l'enjoué "Smiling Phrases" (piqué à la 1ère galette de Traffic, et débarrassé d'une orchestration un peu pataude au profit d'un swing de jazz-soul fusion), D.C-T insuffle une énergie et un enthousiasme communicatif. Pareillement lorsqu'il booste le "More and More" de Little Milton, D.C-T se faisant alors plus mordant, presque hargneux - un Wilson Pickett plus musclé. Ou lorsqu'il paraît insouciant et bienheureux sur le léger "Spinning Wheel" - terni par un petit concerto de pipeau fatigant. Tandis que bien que servi par des paroles particulièrement niaises, redondantes, il donne une dimension solaire à "You've Made Me so very Happy".
Et la présente version "God Bless The Child" ne serait-elle pas meilleure que l'originale de l'icône Billie Holiday ? Je pose la question ? Le passé tumultueux, l'adolescence difficile de Clayton-Thomas ont dû lui donner de la matière pour se sentir concerné par le sujet. Ce qui est certain c'est que la troupe s'autorise une belle envolée, un torride break de jazz latin, et que l'harmonica projette de sombres teintes de crépuscule bordeaux et indigo.
L'album est un franc succès, malgré quelques critiques sévères, peu amènes. Il grimpe en pole position dans les charts états-uniens et canadiens, et fait aussi une belle carrière commerciale en Europe. Et il sera de même avec le suivant. Malheureusement, un mauvais choix de manager entraîne le groupe dans une tournée dans les pays de l'Est sous l'égide de l'Etat (du Département d'Etat des Etats-Unis) qui sera très mal perçue par la presse musicale. En tant que citoyen canadien, les propos ouvertement anti-guerre de Clayton-Thomas avaient irrité quelques instances d'Etat qui ont alors ourdi pour qu'il soit renvoyé chez lui ; et qu'il ne puisse plus continuer à officier aux Etats-Unis (avec sa récente et forte médiatisation, ses avis pouvaient avoir une influence sur une jeunesse en ébullition). Ce qui aurait pu tuer le groupe, qui aurait bien du mal à retrouver un chanteur de son acabit. Par la même occasion, pour salir ce Canadien outrecuidant qui osait critiquer la politique de Nixon, on a ressorti son passé de délinquant. La tournée en Europe de l'Est organisée par le gouvernement fut l'étincelle qui déclencha l'incendie d'un éternel procès sur BS&T. Dorénavant, souvent encouragé par une presse cruelle, BS&T était un conglomérat de traîtres. Qui étaient partis pour jouer pour des Communistes, ou qui étaient des agents de l'Etat, ou encore qui s'étaient compromis avec des chansons jugées commerciales - ou se reposant trop souvent sur des reprises (certes, majoritaires sur le second et troisième opus) -. Bref, un bouc émissaire sur lequel il était de bon ton de déverser ses frustrations. Ainsi, progressivement, en raison de l'acharnement de la presse - et de quelques groupuscules -, BS&T va perdre en notoriété, jusqu'à faire partie d'un passé quasi oublié. Après avoir rapidement touché les sommets, les années vont se révéler de plus en plus difficiles et amères.
Il existe un bon documentaire sortie en 2023, "What the Hell Happened to Blood, Sweat & Tears", traitant de cette tournée en Europe de l'Est et de ses conséquences. Des bandes filmées de cette époque qui devaient servir pour un long métrage sur la tournée historique du premier groupe américain jouant derrière le rideau de fer, finalement censurées par le gouvernement américain, ont pu être exhumées pour le besoin du documentaire.
P.S. : Blood, Sweat & Tears, à l'instar d'un Keef Hartley Band, fait partie de ses groupes ayant joué en 1969 au festival de Woodstock, mais qui n'apparaissent pas dans le film sorti en 1970. Une décision de leur manager qui, en voyant les caméras, exigea une rallonge de 5000 dollars, sans laquelle il imposa son veto sur toute exploitation des bandes. Une autre erreur de jugement...
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