Ce bouquin de Olivier Wieviorka est un sacré pavé, près
de 900 pages, sans les annexes, mais sa lecture est passionnante. Le sujet a
pourtant été maintes fois rebattu, les publications sur la Seconde Guerre
Mondiale ne manquent pas. On parle ici de « L’histoire totale » au
sens où l’auteur intègre différents aspects, militaires bien sûr, mais aussi
politiques, sociologiques, économiques. Et logistiques.
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Attaque de Pearl Harbour
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On connaît cette phrase du général de Gaulle : « L’intendance
suivra… ». Sous-entendu, aux militaires la tâche d’imaginer les plans de
bataille, la stratégie, quant aux moyens mis en œuvre pour y parvenir, bah… l’intendance suivra. Et ben non, justement !
Beaucoup de batailles ont été gagnées non pas parce que tel ou tel était plus
combatif, inventif, valeureux, mieux armé, mais parce qu'à l’arrière, la logistique a suivi, en soutien. C’est bien d’avoir des fusils, des canons, des chars, des
avions, mais il faut aussi les munitions qui vont avec, l’essence pour faire
avancer les engins, les pistes pour décoller et atterrir (les bases américaines
dans le Pacifique, les débarquements en Sicile, Provence, Normandie).
Les munitions, il faut les produire et les acheminer à
des soldats qu’il faut aussi nourrir, héberger, soigner (blessures,
dépressions, maladies – vénériennes – et autres traumas). Au-delà des strictes
opérations militaires, Olivier Wieviorka décrit l’envers du décor, les
coulisses. Pour cela il
s’appuie sur des sommes de chiffres, de statistiques, d'études réalisées sur le moment ou plus tard. On peut savoir le nombre de cartouches tirées tel jour, le nombre exact de soldats engagés dans chaque camp, les
morts, les blessés. Le nombre et types de chars, les plus légers qui vont plus vite mais dont la tourelle
n’excède pas 90°, les mieux blindés capables de résister à tel obus,
mais qui avalent deux fois plus de diesel, donc un champ d’action limité. Toutes
ses données techniques expliquent beaucoup de choses.
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Bataille de Stalingrad
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Ah la discipline militaire ! Tout noter, archiver,
les colonnes de chiffres (les allemands étaient champions pour ça), une mine
d’informations pour les historiens, qui à l’instar d’une démonstration
mathématique pour prouver tel phénomène physique, peuvent expliquer une victoire ou une débâcle.
Ainsi, quand on lit les données sur Pearl Harbour, on se
rend compte que si l'attaque surprise a été un traumatisme sur le plan psychologique, politique,
militairement parlant, c’était peanuts. La destruction de Pearl Harbour n’a en rien impacté la force de
frappe américaine. Il y a eu des victimes bien sûr, mais la plupart des navires
bombardés étaient de vieux cuirassiers à deux doigts de la
retraite, seuls deux bâtiments en état ont été endommagés, et trois mois plus
tard, ils reprenaient la mer.
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Churchill et Eisenhower
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Facile à dire après coup, mais en regardant strictement l’aspect logistique et organisationnel, on pouvait savoir que les allemands
ne gagneraient pas à Stalingrad. Quand on parle de centaines de milliers d'hommes engagés, voire de millions, en réalité, 25% des troupes ont réellement combattu en première ligne, tout les autres constituaient l'intendance, le
génie, la cuisine, les médecins, les mécaniciens, les ingénieurs, les
charpentiers, les maçons, l’administratif… Un des intérêts de ce bouquin est de prendre du recul, observer les faits dans toutes leurs composantes.
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Rommel en Afrique du Nord
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Si le récit est chronologique, l’auteur fait souvent des
pauses, pour parler économie, sociologie, en quoi la culture ou l’éducation
japonaise (par exemple) explique leur stratégie militaire de conquête. Comment la
société anglaise a été impactée par les bombardements qu’elle a subis (déplacement massif de population, cohabitation difficile entre citadins et ruraux). On ne peut pas aborder la Seconde Guerre
Mondiale sans évoquer les
politiques coloniales, ce pourquoi cette guerre a été justement mondialisée. L’auteur fait le point de la situation, les typologies n'étaient pas les
mêmes partout. Un chapitre est consacré au travail obligatoire, à la main d’œuvre, aux politiques d’occupation. La Collaboration avec l’Allemagne n’a pas
été la même en France, au Danemark ou en Hongrie, parce que l’Allemagne s’est
adaptée à chaque pays conquis en fonction des administrations locales, des
gouvernements, des infrastructures, s'est appuyée sur des idéologies compatibles. Le Japon a fait pareil dans tout le sud
asiatique.
Un chapitre est consacré aux mouvements politiques, aux
nationalismes, aux théories racistes, aux pogroms, à la déportation ou l’extermination des peuples, à la Shoah, qui n'était pas un point de détail, mais une guerre
dans la guerre, qui n’interférait pas sur le terrain strictement militaire de
l’Allemagne, deux politiques indépendantes, avec ses propres logistiques.
Olivier Wieviorka fait aussi des allers-retours dans la
chronologie générale. Il résonne par séquences. Plusieurs chapitres seront consacrés à la guerre sur le sol
européen, l’auteur y déroule le fil des évènements, puis on repart deux ans en arrière pour aller en Afrique du Nord, on remonte dans les années trente
quand le théâtre des combats se déplace dans le Pacifique, et la politique
d’extension coloniale du Japon, l’invasion de la Chine. On en parle assez peu
de la Chine, dans la Seconde Guerre
Mondiale, après l’Union Soviétique c’est le pays qui dénombre
le plus de victimes, 14 millions, essentiellement des civils. Car cette guerre,
contrairement à la Première Guerre
Mondiale, a tué beaucoup plus de civils que de militaires, ce qui
a engendré des mouvements de population inédits.
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| Joukov |
Cette construction du récit permet de bien comprendre que
la guerre était partout à la fois. La première débâcle de Stalingrad est contemporaine à trois jours près de
Pearl Harbour. Stalingrad, bataille
restée célèbre, symbolique, racontée au cinéma, n'aura pas été si décisive que ça, au contraire de celle
de Koursk en juillet 43, qui explose les compteurs en termes d’engagement matériel et humain, en pertes et dégâts, et en conséquences pour l’Axe. Les Allemands devaient être sur tous les fronts, en Lybie, en
Grèce, faire barrage au débarquement en Sicile, scruter la Normandie tout en contrant les
percées soviétiques.
Autre aspect assez passionnant, les erreurs commises. Ce
conflit a été une suite ininterrompue de maladresses, voire d’incompétences
militaires ou politiques. Pourquoi le Japon a-t-il manigancé le bombardement Pearl Harbour, cible non stratégique, ça n’a aucun
sens ! L’auteur montre que certaines décisions ont été totalement
improductives. Hitler martelait à ses généraux de ne jamais retraiter, et ce sont des
centaines de milliers d’hommes qui sont morts pour rien alors qu’ils
auraient été plus utiles ailleurs. Ou cette folie de Staline de faire fusiller systématiquement ses officiers soupçonnés de traîtrise, laissant des millions de troufions sans commandement, sans intermédiaire entre le haut commandement
et la base.
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Débarquement en Normandie
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Pareil côté Alliés. Churchill et Eisenhower n’avaient
pas la même vision du conflit. Aux Etats Unis, le président Roosevelt laissait
les décisions militaires et stratégiques à Eisenhower, mais Churchill était à
la fois chef de gouvernement et chef de guerre, et il tenait à son empire
colonial. Et que dire de Montgomery, qui s’était fait une belle réputation en
Afrique du Nord face à Rommel (lui-même électron libre) à s’en faire éclater
l’égo, et qui lors de la campagne de Normandie et ses suites a accumulé les
bévues, au grand désespoir des américains.
On se rend compte que si les pays de l’Axe s’étaient
contentés de leurs premières prises de guerre, les avaient consolidées, si le Japon
n’avait pas voulu étendre son influence jusqu’en Russie, en Inde, l’issue de la
guerre aurait pu être différente. Parce qu’encore une fois, livrer bataille à
3000 km, nécessite de fournir des hommes, du matériel, donc ouvrir et sécuriser
des accès. Et il faut un vivier humain énorme. Expédier de force tous
les hommes entre 18 et 50 ans se battre, c’est bien joli, mais qui reste au
pays pour faire tourner les usines, et donc l'économie ? Si vous enrôlez les paysans, qui
cultive les champs pour nourrir la population civile (qui du coup demande des comptes
et se rebelle) et nourrir les soldats partis se battre ?
Et on apprécie la soixantaine de cartes, qui décrivent mouvements et positions des uns et des autres, parfois détaillées (les îles du Pacifique, les quartiers de
Stalingrad). Et ce qui ne gâche rien, le style d’Olivier Wieviorka est agréable à lire, qui ne nous assène pas des vérités, ne nous prend pas de haut, même si on peut se noyer sous la tonne de données chiffrées, qu'il suffit de lire en diagonale.
Cette HISTOIRE TOTALE DE LA SECONDE GUERRE MONDIALE est
un travail colossal, une synthèse qui englobe énormément d’aspects, et qui me parait
être objective dans la vision globale du conflit.