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vendredi 22 août 2025

ANTONIO G. ITURBE "La bibliothécaire d'Auschwitz" (2020) par Luc B.


On est en droit d’avoir à priori sur le bouquin. Le nom d’Auschwitz sur la couverture sonne comme un produit d’appel malsain, d’autant que mon exemplaire est estampillé d’un « offert pour 2 achetés ». Son auteur, Antonio González Iturbe, est un journaliste et écrivain espagnol. 

[ photo : Alfred Hirsch ]
Dès les premières pages le lecteur est plongé dans l’enceinte d’Auschwitz-Birkenau, dans le camp BIIb, le camp familial, et particulièrement dans le bloc 31. C’est ici que sont réunis les enfants de déportés, sous la responsabilité de Fredy Hirsch, lui même déporté, personnage aussi torturé que charismatique. Ce juif allemand, prof de sport, a convaincu les autorités nazies qu’occuper les enfants de prisonniers pendant la journée permettrait à leurs parents d’être plus productifs au travail… 

Une idée qui ne pouvait que séduire Himmler, à condition que les gamins n’aient que des activités ludiques, sportives, toutes formes d’éducation ou d’enseignement étant prohibées. Hirsch a contourné la règle, le bloc 31 est devenu une école clandestine. Parmi les élèves, la jeune Dita, 14 ans, deviendra la préposée aux livres, la bibliothécaire, donc.

[ photo : Dita Kraus => ] Les livres étaient évidement interdits (« quand j'entends le mot culture, je sors mon revolver » sentence attribuée au gros Goering) mais certains déportés avaient réussi à en faire entrer quelques uns, huit exactement nous dit l'auteur. Dont « La brève histoire du monde » de HG Wells, des traités de géométrie ou de grammaire russe, un roman tchèque « Les Aventures du brave soldat Švejk » de Jaroslav Hašek. Épisode cocasse, lorsque Dita a voulu lire cette farce satirique, les adultes s’y opposèrent : ce n’est pas un ouvrage convenable pour une jeune fille de 14 ans. A quoi Dita rétorque : « Ce qu'il se passe tous les jours à Auschwitz, est-ce convenable pour une jeune fille de 14 ans ? ». Il y avait aussi les livres vivant. Autrement dit, des adultes connaissant des bouquins par cœur et qui les racontaient aux enfants, dont cette femme qui feuilletonnait oralement « Le Comte de Monte Cristo » et son incroyable évasion, bien à propos. On retrouve l'idée dans une merveilleuse séquence de « Fahrenheit 451 » de Ray Bradbury

Le rôle de Dita étaient de faire circuler les livres en fonction des demandes des professeurs, cachés dans des poches cousues sous sa tunique, et de les remettre en place chaque soir sous une latte de parquet dans le bureau de Hirsch. Elle devait aussi en prendre soin, comme un trésor, en défroisser les pages, recoller les couvertures.

On l’apprendra dans la postface, cette histoire est vraie. C’est en cherchant à acheter un exemplaire par correspondance de « The painted wall » d’Oto Kraus, qui racontait le destin des 500 enfants du camp familial d’Auschwitz, qu’Antonio Iturbe s’est rendu compte que la femme qui lui répondait par mail était son épouse, Dita Kraus, la bibliothécaire d’Auschwitz, qui vivait en Israël.

C’est son récit, et d’autres, qu’Antonio G. Iturbe a compacté « au mortier de la fiction » comme il dit, pour en faire un ouvrage accessible aux plus jeunes. Sans pour autant en édulcorer l’horreur sous jacente. A ce titre, la dernière partie à Bergen-Belsen est proprement abominable. Au printemps 1945, les nazis sachant la guerre perdue, démontèrent les camps d’extermination – ne pas laisser de trace - les survivants étant renvoyés dans des wagons à bestiaux vers l’Allemagne, parqués dans des infâmes mouroirs comme Bergen-Belsen, bientôt désertés par les gardiens eux mêmes, on y crevait de faim ou du choléra.

Le livre est écrit du point de vue de Dita, on pense inévitablement au « Journal d’Anne Frank », dont le personnage est présent à un moment du livre. D’où la question qu’on est en droit de se poser : jusqu’où le « mortier de la fiction » a pu déformer les faits historiques ? Voir l’omniprésence du Docteur Mengele, figure maléfique, bien pratique pour les suspens, dont le bloc 31 servait de vivier pour recruter ses cobayes.

[ photo : Renée Neumann => Je ferai un parallèle avec ces films d’archives (« Apocalypse » d’Isabelle Clarke et Daniel Costelle) aux images colorisées, recadrées, dont le montage tient davantage de la mise en scène, avec champ-contre champ, bande son tapageuse, pour soit disant apporter une immersion totale (confortable ?) au spectateur, que je trouve personnellement assez contestable…

« La bibliothécaire d’Auschwitz » est écrit dans un style très classique, on est très loin de « Une journée d'Ivan Denissovitch » de Soljenitsyne, mais la démarche est semblable. Parler de la vie quotidienne dans un camp d’extermination, du point de vue des déportés. Le seul personnage qui garde son nom réel est Fredy Hirsch, qui s’est à priori suicidé alors qu’on le pressait de prendre la tête des mouvements de résistance au sein du camp. Toute cette partie est assez passionnante. Une enquête montre que son décès n’est pas très clair... Pour les autres, l'auteur a modifié les noms, mais on retrouve une biographie de chacun en fin d'ouvrage. 

L’idée du camp familial avait été acceptée par les nazis pour la vitrine, pour montrer aux émissaires de la Croix Rouge comment les prisonniers n’étaient finalement pas si mal traités. Mais ils ne sont pas venus. Dès lors, le camp n’avait plus aucune utilité, et tous les occupants sont partis à la chambre à gaz, ou envoyés en camp de transit puis vers l’Allemagne, qui manquait de main d’oeuvre.

[ <= photo : Elisabeth Volkenrath et les sympathiques gardiennes de Bergen-Belsen ] 

On croise Rudi Rosenberg (qui témoignait dans le film de Lanzmann), un des rares à s’être échappé d’Auschwitz, avec Fred Wetzler, qui a rédigé un rapport détaillé sur le camp, qui servira au procès de Nuremberg. Ou le caporal SS Viktor Pestek, qui déserte le camp avec le déporté Siegfried Lederer (qu'il habille en officier nazi) et y revient pour y rechercher une jeune juive, Renée Neumann, dont il était tombé amoureux. Côté bourreaux, Elisabeth Volkenrath, coiffeuse dans le civil, puis gardienne à Ravensbrück, Auschwitz et Bergen-Belsen. Sacré CV.

« La bibliothécaire d’Auschwitz » est une lecture didactique, qui peut convenir aux adolescents, l'Histoire racontée sous un autre angle, plus humain. Une petite remise dans le contexte m'apparait tout de même nécessaire. Auschwitz-Birkenau ne se résumait pas au bloc 31, un camp de vacances aux dortoirs pouilleux et aux règles particulièrement strictes…

Editions J’ai lu, 605 pages. 

vendredi 15 août 2025

BERTRAND TAVERNIER "Mémoires interrompus" (2024) par Luc B.


C’est doute un des meilleurs bouquins sur le cinéma, dans tous ses aspects. Venant de Bertrand Tavernier cela ne nous étonnera guère. Monsieur Cinéma, c’était lui, feu Pierre Tchernia ne nous en voudra pas.


« Mémoires interrompus » est absolument passionnant à lire, en premier lieu parce que très bien écrit. Tavernier a baigné dans le milieu littéraire toute sa jeunesse. On retrouve dans sa prose ce qui faisait son style au cinéma, direct et délicat à la fois, pudique, tout en privilégiant les longs mouvements d’appareil, des plans larges qui englobent tout le monde. Quand il raconte que gamin, il prenait les lignes de métro de bout en bout, on a devant les yeux un travelling avant !

Et ce n’est qu’un premier jet, hélas. Comme le titre l’indique, Tavernier n’a pas eu le temps de finir l’écriture, encore moins de se relire, décédé en mars 2021. A la table de montage il aurait sans doute élagué son texte. C’est extrêmement frustrant. Le récit, chronologique à ce stade, s’arrête peu après « Un dimanche à la campagne » (1984) il omet volontairement « La passion Béatrice » (1987), échec cuisant dont il peine encore à parler. J'aurais adoré qu'il nous parle de son expérience américaine avec Tommy Lee Jones.

C’est à la fois le livre d’un cinéphilie et d’un cinéaste. Il y a les années d’enfance, l’école, le sanatorium, les souvenirs entre Lyon et Paris, Tavernier y parle merveilleusement des quartiers, des immeubles, la lumière sur les quais, qu’il s’emploiera à recréer dans ses films, dans « L’Horloger de St Paul » entre autre, son premier long tourné à Lyon.

Son père avait créé la revue "Confluences", sous l’Occupation, accueillant des auteurs comme Paul Eluard, Aragon, autant de figures littéraires que le jeune Bertrand croisera à la maison. Devenu attaché de presse, il aura l’idée de projeter à Aragon le film de Godard « Pierrot le fou », dont l’article élogieux servira pour le dossier de presse. Viennent les années d’apprentissage, les cinémas permanents où on pouvait rester toute la journée, le cinéma américain, les westerns, les ciné-clubs (on est en pleine Nouvelle Vague), les premiers articles dans les revues spécialisées. Avec cette scène géniale où il organise en 1960 une projection de « Tous en scène » de Vincente Minnelli. La séance prend du retard car la salle est occupée. Par qui ? Minnelli himself qui regardait les rushes de « Les quatre cavaliers de l’apocalypse » tourné à Paris. Et qui acceptera de rester assister à la projection de son « Tous en scène », car ça l'amusait de le voir en français ! 

Ce genre d’anecdote fourmille dans ce livre. On a l’impression qu’il n’y a pas un metteur en scène au monde que Tavernier n’a pas croisé, interviewé. Un voyage aux Etats Unis, à l’été 1963, lui permet de rencontrer des John Ford, Raoul Walsh, John Huston, Howard Hawks, Don Siegel, André de Toth ou Delmer Daves avec qui il restera très lié. Les cinéastes américains sont toujours surpris de voir débarquer de jeunes cinéphiles français, les étoiles plein les yeux, les interroger sur leur métier, leur vision. Ce concept de cinéphilie, de critique, d’analyse, d’entretiens, n’existait pas à Hollywood. Un an plus tôt, Truffaut et Chabrol avaient ouvert la voie en interrogeant longuement Hitchcock.

Tavernier travaillera avec George Beauregard (producteur emblématique de la Nouvelle Vague), petite main puis attaché de presse, dont il redéfinira le métier, en s’appuyant sur toutes ses rencontres. Anecdote célèbre, c’est Tavernier qui s’occupe des sorties françaises de Kubrick entre 1968 et 75. Exaspéré par l’exigence du cinéaste, il lui signifiera sa démission via un télégramme d’injures ! Un des patrons de la Warner lui dira plus tard que le télégramme est encadré dans son bureau ! (tu lui as envoyé à la gueule ce que personne n’osait lui dire !). Ce qui n’empêchera pas Kubrick de continuer à l'appeler jusqu'à « Eyes wide shut » pour avoir un avis, un conseil au sujet des versions françaises.

Comme président de l’Institut Lumière, à Lyon (avec Thierry Frémaux) c’est encore l’occasion de croiser du beau monde. On se pincerait pour un dîner avec lui, Scorsese et Tarantino... Beaucoup de noms sont cités, Tavernier tient à chaque étape de sa carrière à nommer tel technicien, chef op’, cuistot (important la bouffe sur un tournage) jusqu’au moindre troisième rôle. S’il était scénariste, réalisateur et producteur, il rappelle sans cesse que le cinéma est une œuvre collective.

Il explique comment monter une production, écrire un film, le tourner (l'importance du plan séquence, la continuité de jeu, relier intérieur et extérieur) le distribuer, le vendre. La célébrité, car tous ses films ont été très bien accueillis, ne protège pas des difficultés à monter un projet, c'est à chaque fois une nouvelle bataille qui s'engage. Les pages sur les tournages sont passionnantes, les souvenirs sont précis, les relations avec les acteurs, toujours bienveillantes, même lorsque Harvey Keitel débarque sur « La Mort en direct » avec sa méthode Actor Studio. Dans une scène où l’acteur devait pleurer, il demande à Tavernier de rester à ses côtés 30 minutes lui parler de son chien, pour que Keitel pense au sien (qui est mort), s’imprégner de l’émotion. Quand les larmes montent enfin, Tavernier sort du champ et lance « Action ! ». 

L'américain exige aussi des klennex dans son sac, pour un plan de pique nique. Pour quoi faire ? demande Tavernier, il n’est pas prévu de filmer l’intérieur du sac ! Keitel ne pouvait pas interpréter la scène sans être certain qu'un rouleau de Sopalin se trouvait dans le sac ! Des exigences qui agaçaient au plus haut point sa partenaire Romy Schneider (les relations étaient tendues, elle même habituée des caprices).

Je ne peux pas tout vous raconter, le tournage du fabuleux « Coup de torchon », entre les blagues et beuveries d’Eddy Mitchell, et l’hypocondrie de JP Marielle, l’élégance et les pudeurs de Noiret dans les scènes de partouzes de « Que la fête commence », les facéties de Rochefort, les traits de génie instinctifs de Galabru dans « Le juge et l’assassin ». Il y a mille choses à dire, de la période assistant pour Jean Pierre Melville, la conception de la musique, l'amour du jazz, les documentaires (« Mississippi Blues » en 1983 co-réalisé avec Robert Parrish, consistait entre autre à collecter des images des derniers bluesmen, à la manière d'Alan Lomax), les engagements politiques, le syndicalisme au cinéma (chronologie des médias, coupures pub), la restauration de films, la gestion du patrimoine cinématographique… N’en jetez plus !

Une vie extrêmement bien remplie de rencontres formidables, tout cela est raconté avec minutie, humilité, gourmandise aussi, des lignes qui suintent l’amour du Cinéma et de ceux qui le font.


Editions Actes Sud – 532 pages 

vendredi 8 août 2025

PHILIPPE JAENADA "La petite femelle" (2015) par Luc B.


Voilà un bouquin absolument formidable, passionnant, je dirai même impressionnant. Et sur lequel bien sûr j’émettrai quelques réserves, car sinon ce ne serait pas drôle.

[ Bardot et Charles Vanel, "La Vérité" ]

Vous souvenez-vous d’un film de Henri George Clouzot, LA VÉRITÉ (1960), avec Brigitte Bardot et une flopée de comédiens, Paul Meurisse, Charles Vanel, Louis Seigner ? Un drame judiciaire, film de procès, et un des meilleurs du genre, dans lequel le personnage de Bardot était jugé pour meurtre. Elle avait flingué son p’tit ami joué par Sami Frey. Ce scénario s’inspirait de l’affaire Pauline Dubuisson, jugée et condamnée en 1953.

A l’époque, l’affaire avait fait grand bruit. Pauline Dubuisson, qui n’a jamais nié sa culpabilité, a dû faire face à des torrents d’injures, d’immondices, et malgré cela, et c’est sans doute aussi ce qu’on lui reproche, elle est restée digne, debout, bravant son monde. Le film de Clouzot n’est qu’un point de départ, qui élude beaucoup d’aspects. Dans son livre LA PETITE FEMELLE, Philippe Jaenada va tout reprendre de zéro. 

Il ne s’agit pas pour l’auteur [ photo ] d’innocenter Pauline Dubuisson, elle a tiré, on le sait, elle le sait. Mais de comprendre comment cette femme a suscité tant de haine, toute sa vie.

Pauline Dubuisson est une belle femme, froide, intelligente, qui en impose, donc forcément suspecte. Et qui, c’est peu de le dire, en aura bavé toute sa vie. Une vie de merde. Qui commence bien avant le procès, et se termine bien après. Ce bouquin est aussi le portrait en filigrane d'une France de l'Occupation et de l'après guerre.

Son histoire commence à Malo-les-Bains, un quartier de Dunkerque. En 1940, quand les allemands prennent la ville, elle a 13 ans. Son père, ex-officier, du genre strict, va profiter de l’Occupation pour faire prospérer son commerce. Pas par idéologie, mais un client est un client, et ceux qui paient, ce sont les allemands. Quand il va négocier ses contrats, il emmène Pauline avec lui à la kommandantur, pour l'instruire. C’est lui qui fait l’école à sa fille. Rapidement la gamine ira seule. Les officiers allemands apprécient sa maturité, ils aiment bien la reluquer, aussi.

Pauline aura une relation avec un jeune soldat allemand. On lui prête d’autres liaisons, notamment à l’hôpital, où elle travaille comme aide-infirmière, plus tard elle entamera des études de médecine. Un passif qui va peser lourd au procès. Pauline, c’était la pute aux allemands, rasée à la Libération, sans doute violée aussi.

Jaenada va confronter témoignages et documents, à commencer par les minutes du procès de 1953. Par exemple cette histoire de square. Le garde du parc aurait surpris Pauline bécoter son jeune allemand. Et par un coup de baguette magique, la voilà devenue une salope qui arrondissait ses fins de mois en baisant toute la Wehrmacht. A l’hôpital – oui elle a eu une liaison avec le médecin-chef – on dira que son rôle était de soulager les souffrances des blessés en leur administrant des petites pipes, allez, ce soir, j’attaque le dortoir de droite…

C’est en se replongeant dans les dossiers que Jaenada va traquer la vérité. Les témoignages griffonnés sur un carnet, retapés à la machine. On oublie une virgule, et une phrase change de sens. On change un mot par un autre. Les témoins à la barre en rajoutent dans le drame, les détails croustillants, extrapolent, des experts qui brillent par leur incompétence et leur méconnaissance du dossier parachèvent le profil de l’accusée, une cynique, une calculatrice, une femme sans morale ni scrupule. Les rares témoignages en sa faveur sont méprisés, et Jaenada apporte la preuve que certains ont témoigné sans même connaître l’accusée ! Une voisine du cousin de ma tante qui vivait dans la même rue, il y a dix ans, m’avait dit que la petite dévergondée ne portait pas de culotte…

La vie de Pauline Dubuisson va être décortiquée, son entrée au lycée, la Libération, son arrivée à Paris en Fac de médecine, ses relations avec les hommes, on lui prête encore des liaisons avec ses profs, et la période où elle rencontre Félix Bailly, son futur fiancé et future victime.

C’est cet aspect du livre qui est impressionnant, la somme de documentations consultée, étudiée, comparée. Chaque minute du procès sera analysée, Jaenada va démontrer comment la réalité a été tordue pour faire de Pauline Dubuisson la coupable idéale, une perverse, collabo, affabulatrice, jalouse et meurtrière, une salope qui – allons-y carrément – a ruminé toute sa vie ce crime pour se venger des hommes qui l’ont salie à Malo-les-Bains (bah, on croyait qu’elle était consentante, qu’elle aimait ça, cette petite garce ?). Ce n’est donc pas un crime passionnel ? Un accident ? Un double suicide raté ? Pas du tout votre honneur, c’est un meurtre prémédité ! Abjecte, odieux ! Qui se nourrit de sa haine des hommes, et je le prouve : n’a-t-elle pas refusé à Félix Bailly de se marier, avant de finir ses études et trouver un travail ?! Une preuve sérieuse.

A partir d’un texte, d’une photo, Philippe Jaenada va parfois extrapoler, imaginer des scènes, des versions. Et il le fait avec humour. Car ce bouquin, si sombre et tragique soit-il, est aussi très drôle, sarcastique. Les portraits que fait Jaenada des protagonistes, avocats, flics, sont méchamment tordants, comme ses tentatives de reconstitution de la scène de crime, chez lui avec sa femme.

[Pauline Dubuisson, à Essaouira]

Ben alors, c’est quoi les réserves à propos de LA PETITE FEMELLE. Le petit point faible vient justement de ses qualités. La contre-enquête de l’auteur est si fouillée, chaque moment scruté sous plusieurs angles, que certains passages paraissent répétitifs et au final confus. Jaenada est un brillant conteur, le style est enlevé, gouleyant, on s'en délecte, mais il prend parfois l’ascendance sur le propos. Il use de digressions sur sa propre vie. Ca surprend au début, certaines sont drôles et pertinentes, mais, et ça n'engage que moi, ça peut devenir barbant. Il suffit de sauter quelques lignes ou paragraphes, le bouquin fait plus de 700 pages, on aurait pu élaguer un peu.

La vie de Pauline Dubuisson ne s’arrête pas au procès. Elle sera condamnée, emprisonnée, jusqu'en mars 1960. Six mois plus tard, sort le film de Clouzot. Les rumeurs, les rancœurs, les ragots repartiront de plus belles. Jaenada analyse aussi l’impact de la presse à scandale qui se regorge de ce genre d’histoire, et toute la littérature écrite à son sujet, qui relaye aussi approximations voire fausses informations. La fin de vie de Pauline à Essaouira, au Maroc, où elle travaille dans un hôpital, incognito, sous un autre nom, sont d’une mélancolie infinie. Mais on y croit, on espère, pour elle. Hélas, le sale passé resurgira au hasard d'un magazine posé dans une salle d’attente, avec  son portrait dedans.


Editions Points – 723 pages + annexes. 

vendredi 1 août 2025

JAKE ADELSTEIN "Tokyo Vice" (2016) par Luc-san



Je ne supporte pas l’expression « ça se lit comme un thriller », souvent imprimée en quatrième de couverture à propos de tout et de rien. TOKYO VICE, lui, se lit vraiment comme un thriller, parce qu’il est écrit ainsi, à la manière d’un roman noir, à la première personne. Je suis tombé dans le panneau, persuadé qu’il s’agissait d’un polar, trompée par l'adaptation télé produite par Michael Mann en 2022.

Premiers mots : « Vous supprimez cet article, ou c’est vous qu’on supprime, et peut être bien votre famille aussi ». Le journaliste menacé, Jake Adelstein, n’en mène pas large face à ce yakusa, éminence grise du Yamaguchi-gumi, la plus grande organisation mafieuse du Japon. Son tort est d’enquêter sur le parrain Tadamasa Goto, qui pourtant inscrit sur une liste noire, est parvenu à entrer aux USA pour une greffe de foie (en 2001), a payé pour cela un million de dollars, qui a transité via des casinos de Las Vegas. Forcément, ça titille l'enquêteur.  

L’auteur laisse la scène en suspens, puis flashback en 1992, où il revient sur son arrivée au Japon et ses débuts dans le journalisme. TOKYO VICE n’est pas un roman, mais un livre de souvenirs, des mémoires, sauf que l’auteur adopte un style narratif romancé, on y retrouve tout ce qui fait un bon roman noir, les enquêtes, les flics, les truands, une plongée dans un milieu, l’étude d’une société, de sa face cachée.

Adelstein est américain et juif. Cette précision parce qu’au Japon, il sera sans cesse ramené à ses origines, c’est un gaijin, un étranger, juif de surcroit, on s’en étonne, car on pensait qu’ils étaient tous morts pendant la guerre. Adelstein choisit de faire ses études de journalisme sur place, un cursus différent qu’en occident, il apprend le japonais. A la fin de son cycle il intègre le "Yomiuri Shinbun" (13 millions de lecteurs) l’adaptation n’est pas aisée. Lors de ses enquêtes, à chaque fois qu’il sonne chez quelqu’un, se présentant comme appartenant au "Yomiuri Shinbun" on lui ferme la porte au nez : « Non merci, je suis déjà abonné » !

Jake Adelstein va mettre des années à se faire accepter, respecter. Au "Yomiuri Shinbun", il travaille à la rubrique faits divers, crimes, plusieurs années plus tard aux mœurs, la prostitution, puis le crime organisé, et spécialement le trafic d’être humains. Au Japon, les rédactions des services crimes sont implantées au QG de la police. Imaginez les cellules police & justice de "Libé" ou du "Figaro" installées au (feu) 36 quai des Orfèvres ! Flics et journalistes travaillent ensemble, on se refile les infos, on ne garde rien pour soi. Adelstein va apprendre comment tresser et entretenir son réseau d’informateurs, chez les policiers ou les truands. En ayant de jolies intentions, faire des cadeaux, connaitre les dates d’anniversaire des gamins, leur apporter des glaces, couvrir de fleurs les épouses… Personne n'est dupe, chacun joue le jeu, question de respect.  Ainsi se construit une belle amitié entre lui et Sekiguchi, flic de la crim’ réputé.

[quartier de Kabukicho]   Le monde des policiers et des yakusas sont intimement liés. On agit dans les règles, le respect. Pas de descentes de police inopinées à 6h du mat. On prévient quelques jours avant, on informe du motif, les truands accusent réception. Quand les policiers arrivent, tout est prêt, y’a plus qu’à repartir avec les cartons de pièces à conviction dument préparées… Les yakusas ont pignon sur rue, on sait qui ils sont, leurs activités, dans quelles sociétés ils ont des parts leur permettant de contrôler de vastes pans de l’économie. Dans l’Histoire de France, on parlait des trois ordres : la noblesse, le clergé, le tiers-état. Au japon, il faut rajouter la pègre. 

TOKYO VICE nous plonge dans la société japonaise, ses us et coutumes (le manuel du suicide, scène hallucinante du gamin qui s’électrocute en laissant un mot : « ne touchez pas à mon cadavre avant de couper le jus » le tact, toujours le tact...), ses perversions surtout. Pendant des années Adelstein a parcouru le monde de la nuit, les bars à hôtesses du quartier chaud de Tokyo, Kabukicho. Les tentations sont nombreuses, il n'y résiste pas toujours.  

[Tadamasa Goto =>]  Il a sorti des scoops, en a ratés de peu aussi. Il a enquêté sur des disparitions (le chenil de Saitama) qui ont révélé un meurtrier en série, sur Lucie Blackman, une anglaise disparue, victime d'un violeur fétichiste retors, il a cerné les activités de l’empereur des Vautours, Susumu Kajiyama, spécialiste de l’extorsion de fond.

C’est en fréquentant des années durant les maquereaux, les escrocs, les prostituées, et en suivant le parcours de l’argent, qu’il va tirer les fils d’une vaste organisation de trafic d’humains, des jeunes femmes étrangères en quête d’un petit boulot, attirées à coup de promesses et de billets d'avion offerts, puis exploitées comme esclaves sexuels. Et cette histoire de greffés du foie, particulièrement sensible, dangereuse, quand on s'approche de trop près à Tadamasa Goto.

Comme dans tout bon roman noir, le détective journaliste fume comme un pompier (des clopes aux clous de girofles), boit comme un trou, fréquente les filles des bas-fonds, rentre chez lui à 5h du mat’, dort dans son bureau ou sur le canapé du salon, met en péril sa famille, se fait menacer, tabasser… 

Jake Adelstein marche dans les pas d’un Tom Wolfe, un récit journalistique à la première personne, il informe autant qu’il se met à nu.


Editions Marchialy - 475 pages 

vendredi 9 août 2024

OLIVIER WIEVIORKA "Histoire totale de la Seconde Guerre Mondiale" (2023) par Luc B.

Ce bouquin de Olivier Wieviorka est un sacré pavé, près de 900 pages, sans les annexes, mais sa lecture est passionnante. Le sujet a pourtant été maintes fois rebattu, les publications sur la Seconde Guerre Mondiale ne manquent pas. On parle ici de « L’histoire totale » au sens où l’auteur intègre différents aspects, militaires bien sûr, mais aussi politiques, sociologiques, économiques. Et logistiques.

Attaque de Pearl Harbour

On connaît cette phrase du général de Gaulle : « L’intendance suivra… ». Sous-entendu, aux militaires la tâche d’imaginer les plans de bataille, la stratégie, quant aux moyens mis en œuvre pour y parvenir, bah… l’intendance suivra. Et ben non, justement ! Beaucoup de batailles ont été gagnées non pas parce que tel ou tel était plus combatif, inventif, valeureux, mieux armé, mais parce qu'à l’arrière, la logistique a suivi, en soutien. C’est bien d’avoir des fusils, des canons, des chars, des avions, mais il faut aussi les munitions qui vont avec, l’essence pour faire avancer les engins, les pistes pour décoller et atterrir (les bases américaines dans le Pacifique, les débarquements en Sicile, Provence, Normandie).

Les munitions, il faut les produire et les acheminer à des soldats qu’il faut aussi nourrir, héberger, soigner (blessures, dépressions, maladies – vénériennes – et autres traumas). Au-delà des strictes opérations militaires, Olivier Wieviorka décrit l’envers du décor, les coulisses. Pour cela il s’appuie sur des sommes de chiffres, de statistiques, d'études réalisées sur le moment ou plus tard. On peut savoir le nombre de cartouches tirées tel jour, le nombre exact de soldats engagés dans chaque camp, les morts, les blessés. Le nombre et types de chars, les plus légers qui vont plus vite mais dont la tourelle n’excède pas 90°, les mieux blindés capables de résister à tel obus, mais qui avalent deux fois plus de diesel, donc un champ d’action limité. Toutes ses données techniques expliquent beaucoup de choses.

Bataille de Stalingrad

Ah la discipline militaire ! Tout noter, archiver, les colonnes de chiffres (les allemands étaient champions pour ça), une mine d’informations pour les historiens, qui à l’instar d’une démonstration mathématique pour prouver tel phénomène physique, peuvent expliquer une victoire ou une débâcle.

Ainsi, quand on lit les données sur Pearl Harbour, on se rend compte que si l'attaque surprise a été un traumatisme sur le plan psychologique, politique, militairement parlant, c’était peanuts. La destruction de Pearl Harbour n’a en rien impacté la force de frappe américaine. Il y a eu des victimes bien sûr, mais la plupart des navires bombardés étaient de vieux cuirassiers à deux doigts de la retraite, seuls deux bâtiments en état ont été endommagés, et trois mois plus tard, ils reprenaient la mer.

Churchill et Eisenhower

Facile à dire après coup, mais en regardant strictement l’aspect logistique et organisationnel, on pouvait savoir que les allemands ne gagneraient pas à Stalingrad. Quand on parle de centaines de milliers d'hommes engagés, voire de millions, en réalité, 25% des troupes ont réellement combattu en première ligne, tout les autres constituaient l'intendance, le génie, la cuisine, les médecins, les mécaniciens, les ingénieurs, les charpentiers, les maçons, l’administratif… Un des intérêts de ce bouquin est de prendre du recul, observer les faits dans toutes leurs composantes.

Rommel en Afrique du Nord

Si le récit est chronologique, l’auteur fait souvent des pauses, pour parler économie, sociologie, en quoi la culture ou l’éducation japonaise (par exemple) explique leur stratégie militaire de conquête. Comment la société anglaise a été impactée par les bombardements qu’elle a subis (déplacement massif de population, cohabitation difficile entre citadins et ruraux). On ne peut pas aborder la Seconde Guerre Mondiale sans évoquer les politiques coloniales, ce pourquoi cette guerre a été justement mondialisée. L’auteur fait le point de la situation, les typologies n'étaient pas les mêmes partout. Un chapitre est consacré au travail obligatoire, à la main d’œuvre, aux politiques d’occupation. La Collaboration avec l’Allemagne n’a pas été la même en France, au Danemark ou en Hongrie, parce que l’Allemagne s’est adaptée à chaque pays conquis en fonction des administrations locales, des gouvernements, des infrastructures, s'est appuyée sur des idéologies compatibles. Le Japon a fait pareil dans tout le sud asiatique.

Un chapitre est consacré aux mouvements politiques, aux nationalismes, aux théories racistes, aux pogroms, à la déportation ou l’extermination des peuples, à la Shoah, qui n'était pas un point de détail, mais une guerre dans la guerre, qui n’interférait pas sur le terrain strictement militaire de l’Allemagne, deux politiques indépendantes, avec ses propres logistiques.

Olivier Wieviorka fait aussi des allers-retours dans la chronologie générale. Il résonne par séquences. Plusieurs chapitres seront consacrés à la guerre sur le sol européen, l’auteur y déroule le fil des évènements, puis on repart deux ans en arrière pour aller en Afrique du Nord, on remonte dans les années trente quand le théâtre des combats se déplace dans le Pacifique, et la politique d’extension coloniale du Japon, l’invasion de la Chine. On en parle assez peu de la Chine, dans la Seconde Guerre Mondiale, après l’Union Soviétique c’est le pays qui dénombre le plus de victimes, 14 millions, essentiellement des civils. Car cette guerre, contrairement à la Première Guerre Mondiale, a tué beaucoup plus de civils que de militaires, ce qui a engendré des mouvements de population inédits.

Joukov

Cette construction du récit permet de bien comprendre que la guerre était partout à la fois. La première débâcle de Stalingrad est contemporaine à trois jours près de Pearl Harbour. Stalingrad, bataille restée célèbre, symbolique, racontée au cinéma, n'aura pas été si décisive que ça, au contraire de celle de Koursk en juillet 43, qui explose les compteurs en termes d’engagement matériel et humain, en pertes et dégâts, et en conséquences pour l’Axe. Les Allemands devaient être sur tous les fronts, en Lybie, en Grèce, faire barrage au débarquement en Sicile, scruter la Normandie tout en contrant les percées soviétiques. 

Autre aspect assez passionnant, les erreurs commises. Ce conflit a été une suite ininterrompue de maladresses, voire d’incompétences militaires ou politiques. Pourquoi le Japon a-t-il manigancé le bombardement Pearl Harbour, cible non stratégique, ça n’a aucun sens ! L’auteur montre que certaines décisions ont été totalement improductives. Hitler martelait à ses généraux de ne jamais retraiter, et ce sont des centaines de milliers d’hommes qui sont morts pour rien alors qu’ils auraient été plus utiles ailleurs. Ou cette folie de Staline de faire fusiller systématiquement ses officiers soupçonnés de traîtrise, laissant des millions de troufions sans commandement, sans intermédiaire entre le haut commandement et la base.  

Débarquement en Normandie

Pareil côté Alliés. Churchill et Eisenhower n’avaient pas la même vision du conflit. Aux Etats Unis, le président Roosevelt laissait les décisions militaires et stratégiques à Eisenhower, mais Churchill était à la fois chef de gouvernement et chef de guerre, et il tenait à son empire colonial. Et que dire de Montgomery, qui s’était fait une belle réputation en Afrique du Nord face à Rommel (lui-même électron libre) à s’en faire éclater l’égo, et qui lors de la campagne de Normandie et ses suites a accumulé les bévues, au grand désespoir des américains. 

On se rend compte que si les pays de l’Axe s’étaient contentés de leurs premières prises de guerre, les avaient consolidées, si le Japon n’avait pas voulu étendre son influence jusqu’en Russie, en Inde, l’issue de la guerre aurait pu être différente. Parce qu’encore une fois, livrer bataille à 3000 km, nécessite de fournir des hommes, du matériel, donc ouvrir et sécuriser des accès. Et il faut un vivier humain énorme. Expédier de force tous les hommes entre 18 et 50 ans se battre, c’est bien joli, mais qui reste au pays pour faire tourner les usines, et donc l'économie ? Si vous enrôlez les paysans, qui cultive les champs pour nourrir la population civile (qui du coup demande des comptes et se rebelle) et nourrir les soldats partis se battre ? 

Et on apprécie la soixantaine de cartes, qui décrivent mouvements et positions des uns et des autres, parfois détaillées (les îles du Pacifique, les quartiers de Stalingrad). Et ce qui ne gâche rien, le style d’Olivier Wieviorka est agréable à lire, qui ne nous assène pas des vérités, ne nous prend pas de haut, même si on peut se noyer sous la tonne de données chiffrées, qu'il suffit de lire en diagonale.  

Cette HISTOIRE TOTALE DE LA SECONDE GUERRE MONDIALE est un travail colossal, une synthèse qui englobe énormément d’aspects, et qui me parait être objective dans la vision globale du conflit.  


vendredi 25 août 2023

JACQUES BAINVILLE "Histoire de France" (1924) vs LAURENT JOFFRIN "Le roman de la France" (2019) par Luc B.

Les vacances, c’est pas fait pour glander. On a toute l’année pour ça… Le déclic a eu lieu à la sortie du film JEANNE DU BARRY, mais déjà avec LA REINE MARGOT de Chéreau et ses imbroglio politico-religieux, je m’étais promis de réviser mon histoire de France. A côté, le synopsis de Game of Thrones  c’est de la petite bille, une blague Carambar. Dans le genre trucidons-nous joyeusement en famille, l’histoire de France, ça se pose là !

J’ai opté pour un classique du genre, HISTOIRE DE FRANCE de Jacques Bainville (1879-1936 - photo à gauche, ça ne lui aurait pas plu !), écrivain, journaliste et historien, qui déroule les faits depuis Vercingétorix jusqu’à la première guerre mondiale. Forcément, l’ouvrage a été écrit en 1924.

Qui jouit d’une grande réputation – notamment littéraire - mais le souci, c’est que Bainville était encarté politiquement, figure de l’Action Française, monarchiste convaincu, adepte de la doctrine de Charles Maurras, qui ne passait pas pour le plus rigolo de la bande. 

Dès les premières lignes, le livre suinte sa haine du peuple allemand (il faut remettre l'auteur dans son contexte). Et puis dans le premier chapitre, bien avant Clovis, on y parle déjà de la grande et belle France, avec des trémolos dans la voix. Y avait-il déjà une France au IVème siècle, au sens chrétien du terme, quand l'empereur de Rome Constantin se convertit à cette religion ? Dans sa préface, Franz-Olivier Giesbert indique que Bainville a su mettre de côté ses opinions pour dresser une histoire objective du pays. On le croit sur parole.

Du coup, je m’suis dit qu’un autre regard sur l’affaire ne ferait pas de mal, avec LE ROMAN DE LA FRANCE de Laurent Joffrin, journaliste écrivain lui aussi, qui a passé pas mal de temps à "Libération", quotidien pas franchement monarchiste. Les deux ouvrages se complètent parfaitement. J’ai lu le Joffrin en premier, ce que je conseillerai à ceux que l’exercice intéresserait.

Il est parfaitement exact que Bainville avait une sacrée plume, il rend compte des évènements parfois non sans malice, la verve patriotique, on a l’impression de l’écouter perché sur sa chaire d’historien. Je n’ai jamais testé de livre-audio, j'imagine qu’un Denis Podalydès nous passionnerait avec ce texte. 

Jusqu’à l’avènement de la République, la succession des rois était conforme à la loi salique, c'est l'héritier mâle qui porte la couronne. Dans certains boulots, être fils-de ça ouvre quelques portes… Le suffrage universel a finalement du bon, ne serait-ce que nous éviter une litanie de De Gaulle II, III, IV, V...

Au tout début y’a eu les mérovingiens, appelés ainsi à cause de Mérovée, le grand père de Clovis. Puis les carolingiens avec Pépin le Bref et surtout Charlemagne. Puis les capétiens du nom de Hugues Capet, et là, c’est du CDD très longue durée. Avec un p’tit virage subtilement négocié au moment d’Henri IV, qui n'était pas le fils de Catherine de Médicis, mais son gendre. Protestant de Pau, le futur IV avait épousé la catholique Marguerite (future Reine Margot) pour désamorcer une situation explosive (qui explosa quand même, la Saint Barthélémy). Comme Henri IV s’appelait avant Henri de Bourbon, la dynastie capétienne devient les Bourbons.

C’est une période passionnante mais difficile à suivre, quand en plus des histoires de familles déboulent les bisbilles entre catholiques et protestants. Et pire : les rois d’à côté, en Angleterre, Espagne, sont aussi issus des mêmes familles, mariages politiques obligent. Et que je te refile ma fille, et que tu épouses mon frère. Ca me rappelle cette réplique de De Funès dans "La Folie de Grandeurs" : « Le roi répudie la reine, la vieille épouse le perroquet, César devient roi, je l'épouse et me voilà reine ! »

Que ce soit chez nous, outre-Manche ou outre-Rhin, ils portent tous les mêmes prénoms (la tradition veut que l'héritier du trône, le fils généralement, porte le même nom que son père) Charles, Henri, Philippe, Louis. On ne les a numérotés que plus tard, d'où l'utilisation de surnoms coquets, du genre Le Gros, Le Bel, Le Chauve, Le Hardi, Le Fou, Le Bègue, Le Chevelu... 

Bainville et Joffrin n'ont pas le même regard sur la Régence (transition entre Louis XIV et XV), période de toutes les alliances et guerres en Europe, un jeu de dominos diplomatiques qui donnent le tournis. On se rend compte qu’à part quelques moments de répit par ci par là, on s’est foutu sur la gueule avec nos voisins pendant des siècles. La fameuse guerre de Cent ans n'était qu'un apéritif. C'était bon pour l'orgueil royal, qui tentait d'étendre son influence alors que personne ne lui demandait (le paroxysme est atteint avec Napoléon) mais ça vidait les caisses de l'état. Et qui renflouait ensuite les caisses, puisque les nobles et le clergé ne payaient évidemment pas l’impôt ?... Ceci jusqu’en 1914, où les guerres deviennent carrément mondiales.

Le petit bémol avec Bainville, c’est qu’il connaît tellement son sujet, qu’il pense ses lecteurs au même niveau d’érudition. Il est souvent dans l’analyse, pertinente, le commentaire, citant le travail de l'historien Jules Michelet (1798-1874) et cela se ressent davantage sur la période qui lui est contemporaine. C’est de l’Histoire pour nous, cent ans plus tard, mais de l’actualité pour lui, à l’époque. Exemple avec le président Sadi Carnot, cité une fois, rapidos, dont on apprend trois pages plus loin qu'il est mort assassiné. Par qui, quand, pourquoi ? Obligé d’aller sur Wiki pour avoir l’info. De même pour savoir de quel Philippe d'Orléans on parle, il y en a eu tellement... 

C’est pour cela que lire le bouquin de Joffrin (photo à... droite) en premier est la bonne méthode. Le style est moins flamboyant, mais plus précis, didactique, et là encore avec un pincée d’ironie lorsqu’il remet les choses dans le contexte actuel. Comme la fumeuse théorie du Grand remplacement de Camus (pas l'écrivain) mise en parallèle avec le royaume des Francs et les invasions successives de barbares qui ont fait ce que nous sommes aujourd’hui, ou les fiers bretons chers au Menhir le Pen (la souche française) qui n'étaient ni plus ni moins que des réfugiés politiques Normands (hommes du nord chassés de l’actuelle Angleterre).

Joffrin, qui écrit cent ans plus tard que Bainville, a sans doute eu sous les yeux davantage de documentations, en tout cas plus récentes. Il évite les portraits stéréotypés, comme le « noble Vercingétorix » grand blond à la moustache altière (chez Bainville). Joffrin introduit ses chapitres par une description de tableaux ou images célèbres, de celles qu’on trouvait dans les manuels d’Histoire, pour ensuite nous dire, bon… ça ne s’est pas vraiment passé comme ça…

Joffrin parle de l’histoire de France mais aussi de l’histoire des français. Nuance. En moins encyclopédique que la géniale "Histoire populaire des États Unis" d'Howard Zim. Les joyeux de la couronne chers à Bainville, c'est une chose, mais il y avait aussi le peuple que l’historien monarchiste laisse sur le bord de la route. Illustration avec l'épisode Etienne Marcel, vers 1350, prévôt des marchands de Paris (sorte de président de la chambre de commerce) qui tient tête au roi, défend les intérêts des commerçants, des bourgeois, héros des États Généraux par trois fois organisés. Cela va finir en quasi guerre civile. Joffrin le présente comme une grande figure annonciatrice de 1789, quand Bainville passe rapidement sur son cas.  

Joffrin n'omet pas non plus l’esclavagisme, la colonisation, l’inquisition, les famines et épidémies, les découvertes scientifiques (l’imprimerie qui jouera un rôle essentiel dans la diffusion des idées, Gutenberg vu comme le Steve Jobs de l’époque !), les philosophes des Lumières, totalement absents ou sacrifiés en trois lignes chez Bainville. Joffrin porte un regard plus républicain sur les évènements. Son livre s’arrête au début de la Révolution, un tome 2 est annoncé.

Les deux bouquins sont passionnants. On regrettera que l’édition du Bainville (en poche chez Tempus) soit truffé de coquilles liées à la ponctuation à presque chaque page, rendant la lecture (très) pénible à suivre. La mise en page du Joffrin est plus aérée, avec des petits résumés, des transitions, des sous-titres.

Pour les néophytes comme moi, c’est celui que je conseillerai en priorité.

Le Bainville chez Tempus - 550 pages.

Le Joffrin (tome 1) chez Tallandier - 460 pages.