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vendredi 5 juin 2026

SHORT CUTS de Robert Altman (1993) par Luc B.


Après une décennie ‘70 où il tutoyait les sommets, M*A*S*H*, JOHN MC CABE, LE PRIVÉ, NASHVILLE, Robert Altman a eu du mal à adapter son cinéma corrosif aux années 80, le gars n’était plus en odeur de sainteté, surveillé de près par les studios après l’échec cuisant de son POPEYE. Le Nouvel Hollywood, les auteurs, basta ! Les boursicoteurs avaient repris le pouvoir.

Le grand Bob a continué à tourner régulièrement, mais tout le monde s’en foutait. Sans doute décidé à régler quelques comptes, il réalise en 1992 une satire vitriolée d’Hollywood, THE PLAYER, où se pressaient tous les acteurs disponibles, souvent jouant leurs propres rôles. 

Car eux, les acteurs, savaient combien Altman était un homme rare, choyant ses comédiens. Comme pour Lelouch, aussi adepte des films choraux (la comparaison s'arrête là) tout le monde veut en être, même pour une réplique.

THE PLAYER fait un carton, la carrière d’Altman est relancée. Il se lance dans un projet hors norme, un film choral qui suit une vingtaine de protagonistes, pour une durée de 3h10. Et là encore, un casting de luxe, tous les jeunots de l’époque. Il y a ceux qu’on voit toujours (Robert Downey Jr, Julianne Moore, Jennifer Jason Lee, Frances McDormand, Chris Penn) et ceux qu’on voit un peu moins… 

Et puis il y a Jack Lemmon, qui pourrait justifier à lui seul de visionner le film, sa scène à l’hôpital, un long monologue face à son fils, prouve si on l’avait oublié qu’il était un acteur prodigieux.

Ca raconte quoi ? La bonne blague… Pour faire simple, plutôt que de nommer les personnages, je vais citer les acteurs. Le scénario est adapté de neuf nouvelles de Raymond Carver, mais Altman a redistribué les cartes, entrecroise les intrigues, créé des passerelles entre chaque, imaginant des liens entre les personnages. Un scénario verrouillé, pas un boulon ne manque. Faites le test : quelle que soit la porte d'entrée (le boulanger, le chauffeur, la violoncelliste ?) chaque personnage nous conduit à un autre, à tous les autres. Par n'importe quel bout on prend le truc, on retombe sur ses pieds.  

Vous allez vouloir des exemples... Cette scène géniale de l’échange malencontreux des photographies, entre les maquilleurs d'effets spéciaux et les pêcheurs de truites, d’une ironie scabreuse. Ou Lily Taylor, l’apprentie maquilleuse, qui s’avère être la fille de Tom Waits, qui écluse les whisky dans le club où chante Annie Ross. Le bon père de famille qui récupère le chien abandonné par l'odieux Tim Robbins est celui qui a trouvé un cadavre lors d’une partie de pêche. Joué par Huey Lewis, le chanteur. Pas mauvais d’ailleurs, qui sort sa bite pour pisser face caméra. On en croise trois autres de chanteurs, Lyle Lovett, Tom Waits et donc Annie Ross.

Robert Altman a souvent filmé la musique (NASHVILLE, KANSAS CITY, THE LAST SHOW) ici enregistrée live au tournage, les moments dans le club avec Annie Ross sont merveilleux, un jazz bluesy qui ponctue toute la bande son. Elle joue une chanteuse alcoolique qui cohabite avec sa fille dépressive. Voisines d’un journaliste vedette de la télé, Bruce Davidson (qui aime se regarder en replay) dont le gamin est à l’hosto (le grand-père est Jack Lemmon qui oublie toujours le prénom de son petit fils) et partagent le même pisciniste, Chris Penn, perturbé dans sa libido, car marié à Jennifer Jason Leigh, opératrice en téléphone porno, qui susurre nonchalamment des « oh oui, j’aime te rentrer les doigts dans le cul » en faisant dîner ses mômes !

Ce que dépeint Robert Altman, ce sont les lâchetés, les névroses, les frustrations de ses contemporains. Si à priori SHORT CUTS est une comédie, le tableau d’ensemble est sinistre. A l’image du splendide générique, ces hélicoptères qui arrosent les champs de pesticides (les mêmes qu'au Vietnam dans M*A*S*H*) les phares rouge, vert, ce lettrage en couleur, cette contrebasse. On ressent de suite cette chape de plomb sur la ville, comme un danger imminent, la tragédie qui couve.

Un des personnages les plus fameux est sans doute Tim Robbins, ah la belle tête de con ! Un flic minable prétextant des missions ultra confidentielles pour quitter sa femme (Madeleine Stowe) et s’envoyer Frances McDormand. 

Regardez ce plan lorsqu’il sermonne sa femme, elle est assise, lui debout. Altman cadre le visage de l'épouse dominée par la braguette du mari. Le mâle alpha dans toute sa splendeur, ridicule, vulgaire. Plus tard, abusant de son petit pouvoir de flic mâchouillant un cure-dent, il arrêtera Anne Archer en voiture. Dont le mari Fred Ward est parti pêcher avec ses potes dans une crique où ils découvrent le cadavre flottant d’une jeune femme violée. Ce qui ne les traumatise pas pour autant. Ca fera une belle photo souvenir.

Dit comme ça, on se dit que ce film doit être incompréhensible. C’est tout l’inverse. Grâce à la virtuosité du montage, les idées de raccords (piscine / aquarium) Robert Altman parvient à fluidifier un récit sans cesse palpitant. La mise en scène y participe avec ce style reconnaissable entre mille, les longues focales et les zooms (effet optique, contrairement au travelling). La caméra est souvent placée loin de l’action, et sans cesse Altman utilise les panoramiques et redécoupe ses cadres grâce aux zooms avants ou arrières. Il veut un gros plan ? Zoom avant. Il veut revenir à un plan général ? Zoom arrière. 

C'est quoi l'intérêt ? Il n'y a pas de coupure, les acteurs jouent leur scène sur la durée (ils savent qu'ils seront suivis par le cadreur) et aussi dans l’espace, la profondeur. Quand Tom Waits, chauffeur de limousine, descend de sa voiture et rentre à l’intérieur du café où travaille sa femme, la caméra s'y trouve déjà. On passe d'un  extérieur à un intérieur uniquement avec un zoom arrière, via la vitrine. Chez Mathew Modine et Julianne Moore, les personnages passent du salon à la cuisine à la terrasse, la caméra reste au même endroit, c’est le zoom avant qui nous fait sortir par la baie vitrée. Tout cela participe à cette fluidité, et parfois aussi à l'étrangeté des scènes (quand Chris Penn reluque la violoncelliste à sa fenêtre).

Chaque histoire contient son lot de drames, petits ou grands. Le ressenti n'est pas le même devant la relation presque vaudevillesque de Frances DcDormand et son ex Peter Gallagher (qui tronçonne son appart centimètre par centimètre !) ou la détresse chronique d’Andy McDowell, qui vit un véritable cauchemar, confrontée à la mort d’un enfant, et à des coups de fil anonymes et sadiques. 

La sexualité est très présente. Sous plusieurs aspects, messagerie porno, voyeurisme, nymphomanie, adultère, ou ce barbecue chez Mathew Modine qui se termine dans un jacuzzi dont on se dit qu'il pourrait tourner à la partouze. Une sexualité qui travaille surtout les hommes. Voir ce plan sur Chris Penn qui assume mal le gagne-pain de sa femme, opératrice porno, qui aimerait aussi qu'elle lui débite des saletés à l’oreille. Le malaise de Mathew Modine face à sa belle sœur qui pose nue, s'en amuse et le défie. Julianne Moore qui retire et nettoie sa jupe tâchée avant un dîner, révélant qu'elle ne porte rien en dessous. Et joue donc toute sa (longue) scène le sexe à l'air. Vous en avez vu souvent des plans comme ça, dans le cinéma américain si pudibond ?  

Chaque histoire possède son degré de tension, on se doute que ça va péter quelque part. On ne sait pas quand, ni chez qui. Tous les personnages vivront un évènement commun, un séisme, métaphore par excellence. Certains s’en sortiront mieux que d'autres. On est heureux pour Tom Waits et Lily Tomlin, soulagé pour Andy McDowell, qui revient de loin, ravagé pour Annie Ross et catastrophé par Chris Penn.

Robert Altman ausculte son Amérique en proie aux névroses, s’amusent des liens cachés entre tous ces gens, ce qui inspirera Paul Thomas Anderson pour son MAGNOLIA (1999) autre tragi-comédie chorale d’une durée semblable, avec aussi Julianne Moore. Altman n’épargne aucune classe sociale, serveuse, chauffeur, ou journaliste vedette, médecin. On lui a d'ailleurs reproché ce tir tout azimut au motif que, non, tout le monde n'est pas comme ça ! On sent tout de même un regard plus bienveillant pour certains : la clown Archer, la prolo Leigh, le pochetron Waits. Les piques plus acérées pour le psychorigide Robbins (l’alerte au mégaphone !), la connasse McDormand, le lâche Ward.

SHORT CUTS est un film foisonnant, fascinant, qui vous prend dès les premières images et ne vous lâche plus ensuite. Un miroir grossissant dans lequel on adore ou on déteste se refléter, selon qu'on y reconnait les autres, ou soi même.  

Sans doute le sommet de la carrière de Robert Altman, pourtant pas avare de réussites (passées et futures) et tout simplement un des plus grands films américains de ces 50 dernières années.

Lien vers : Le Privé


couleur - 3h10 - format scope 1:2.39 

vendredi 17 avril 2026

PLUS FORT QUE MOI (I SWEAR) de Kirk Jones (2026) par Luc B.


Les films avec des personnages handicapés ou malades, depuis RAIN MAN, on en a vu passer, souvent un peu gênants de complaisance, on ne peut pas en dire du mal sans passer pour un cynique sans coeur. Mais comme j’ai du coeur à revendre, ce PLUS FORT QUE MOI j’vais en dire du bien. Le titre français est à comprendre par c'est plus fort que moi.

John Davidson est sapé comme un lord, en kilt, s’apprête à être décoré par la reine Elizabeth II. Le gars stresse un peu, rechigne à y aller. Il a peur de dire une connerie. On le rassure d'abord puis lui botte le cul, il obtempère, entre dans le salon (de Balmoral ?) où siège l’assemblée, et la Queen. Davidson s’approche et lance un magnifique : « Fuck the queen » !

Flash-back. John à 14 ans, ado lambda d’une petite ville écossaise, des parents, des frères et sœurs, et surtout du foot. Le gamin est bon, il est goal, fait la fierté de son paternel. Y’a même un recruteur qui doit passer le voir jouer. Il intègre son nouveau collège, mais est rapidement moqué par ses camarades. John développe des tics, et une tendance à injurier son monde. Surtout le proviseur. Comme John est bien élevé, il s’excuse à chaque fois : « ce n’est pas de ma faute, ça sort tout seul ». Mais qui va croire ça ? A la maison c’est pareil, hurlements intempestifs, crachats, jurons. Son père n’en peut plus de ce mariole, qui désormais prendra ses repas devant la cheminée, seul.

Scène très drôle, John invite une fille du collège au cinéma, qui débarque chaperonnée par sa mère, très inquiète par le programme indécent : un homme qui s’habille en femme (TOOTSIE de Sydney Pollack !). La mère, assise juste devant les ados, surveille le moindre geste déplacé, quand retentit un « suçe-moi la bite salope ! ».

Il faudra quelques années pour que John Davidson soit diagnostiqué du syndrome Gilles de la Tourette. Il ira vivre chez un copain (chez lui ce n’était plus possible) dont la mère Dottie est malade. Grâce à cette ex-infirmière en psychiatrie, il trouvera d'abord un foyer tolérant, puis un job de gardien d’école.

PLUS FORT QUE MOI s’inspire d’une histoire réelle. Un label dont il faut aussi se méfier... ce n’est pas parce qu’une histoire est vraie qu’elle est bonne. Ce qui aurait pu nous inonder de larmes et d’expertises scientifiques, est heureusement tourné vers la comédie. Comédie de prolos comme le cinéma anglais sait nous en trousser (Loach, Frears, Parker) qui dépeignent un milieu social, des situations, de vrais gens. Kirk Jones jusqu’à présent se fondait dans la masse (NANNY MCPHEE, EVERBODY’S FINE avec de Niro) cette fois il s'auto-produit et réussit son coup, exploiter le potentiel comique d’une telle maladie, en même temps qu'il nous en montre les aspects les plus dramatiques. Quand John traite dans la rue une jeune femme de salope, c’est cocasse (nous, on sait). Quand les potes de la fille en question le défigure à coup de pieds de biche, c’est moins drôle.

Ce qui énerve Dottie, ce ne sont pas les jurons, mais que John s’excuse à chaque fois ensuite. Elle connaît ce syndrome, comme Tommy Trotter (le patron de John, merveilleux Peter Mullan). Nouvelle configuration où le comique fonctionne aussi, car Trotter ne réagit pas aux insultes, ce qui donne des scènes dialoguées surréalistes (filmées en plan long) où le gars reste parfaitement zen face aux tonneaux d’injures qu’il se prend dans la gueule, comme aux coups qu’il se prend dans les couilles. Car John ne contrôle pas non plus ses gestes.

Très belle scène au tribunal, où rire et drame se confondent, et cette tirade de Trotter sur le thème : comment un homme pourrait simuler un tel syndrome ? Ou lorsque John accepte de parler avec une jeune fille atteinte aussi de la Tourette, tous les deux assis à l’arrière d’une voiture, un festival de saillies des plus salaces, devant les parents abasourdis. Mais où John trouvera sa raison d’être, le partage d’expérience auprès de parents démunis, puis, des interventions pour sensibiliser le public, les policiers, les enseignants, sur cette maladie. D'où l'hommage médaillée de la reine. 

Scène toute simple et magnifique, lorsque John entre dans un protocole médical, teste un bracelet à impulsion électrique (?) et qu’enfin il peut entrer dans un lieu jusque là interdit : une bibliothèque. On est autorisé à verser sa p'tite larme.

Sans doute, sur la fin, le réalisateur aurait pu couper un peu. Et puis ce procédé classique, diffuser au générique des images du vrai John Davidson. Détail amusant, on voit les archives de la cérémonie avec Elizabeth II, herself, alors que dans la scène reconstituée, des astuces de cadrages permettent de ne jamais la distinguer. Pas de bol pour la comédienne Christina Ashford, qui si elle inscrit sur son CV qu'elle a interprété la reine d'Angleterre au cinéma, ne pourra jamais le prouver par l'image ! 

Le film est bercé par une bande-son millésimée, New Order, Supergrass, Slade, Portishead, Oasis, la réalisation est tonique, sans chichi, les comédiens tous remarquables. Robert Aramayo en premier, loin du numéro d’acteur apprêté auquel on aurait pu s’attendre. Il a reçu le Bafta (les Oscars anglais) du meilleur comédien britannique, Peter Mullan celui du second rôle. 

A la cérémonie des Bafta, le vrai John Davidson était présent dans la salle. Qui a copieusement couvert d'injures racistes le malheureux Michael B. Jordan en lice pour SINNERS ! [clic vers SINNERS]. L'assemblée était prévenue, mais visiblement, la pilule est mal passée. 

N’hésitez pas à emmener vos gamins voir ce PLUS FORT QUE MOI (s’ils ont l’âge de comprendre : « - Une tasse de thé ? - Oui, avec un nuage de sperme ») un joli feel good movie, sans pathos ni complaisance, qui ne s’encombre d'aucune leçon de morale. 


Couleur - 2h00 - format 1:1.85

vendredi 13 mars 2026

AUCUN AUTRE CHOIX de Park Chan-Wook (2026) par Luc B.


Cette pépite déjantée nous vient de Corée (du sud), réalisée par Park Chan-Wook, auteur du fameux OLD BOY (2003) et plus tard de MADEMOISELLE ou DECISION TO LEAVE. 

La genèse du film est assez rigolote. Park Chan-Wook s’entretenait avec Costa Gavras, président de la cinémathèque française, lui racontant son souhait d’adapter à l’écran le génial roman LE COUPERET du non moins génial Donald Westlake. Quand Gavras lui apprend qu’il a déjà adapté ce bouquin en 2005, avec José Garcia et Karine Viard ! AUCUN AUTRE CHOIX sera produit par… Alexandre et Michèle Ray Gavras, respectivement fils et épouse du réalisateur.

Le synopsis est simple. Un type licencié de son entreprise, craignant de ne pas retrouver de poste, décide d’éliminer ses potentiels concurrents. Il passe une annonce de recrutement, sélectionne les profils proches du sien, et les dézingue un par un ! C’est-y pas génial ?

Un film en deux mouvements. D’abord un drame social maquillé en farce. Yoo Man-soo aime son travail, sa maison, ses bonsaï, fier de faire vivre sa famille adorée. Mais son entreprise de papiers est rachetée par un consortium américain, qui liquide le personnel. Yoo Man-soo prend la tête de la fronde. On entend en off son discours revendicatif, devant une foule qu'on imagine conquise. Mais à l’image, le type rôde ses arguments face à trois collègues qui s’en branlent complètement ! Pathétique. 

Yoo Man-soo vit avec sa femme et ses deux enfants dans une belle maison. Un couple qui respire la joie de vivre, gentiment barré, avec un ado accroc à Netflix et une gamine chaussée de bottes en caoutchouc, mutique et virtuose du violoncelle. Mais avec papa au chômage, il va falloir réduire la voilure. Scène fameuse où la mère égrène ce dont il va falloir se séparer, la liste est longue, qui se finit par : « il va falloir aussi réduire le nombre de bouches à nourrir ». Regardez comme le môme étreint sa petite sœur par réflexe, comme s’il s’agissait d’elle ! La mère parlait des deux chiens…

Le ton est donné, la comédie sera satirique, grinçante, cruelle. On pense au Bong Joon-Ho de PARASITE, dans la critique sociale et politique mâtinée d’humour noir, et l’émergence soudaine de la violence la plus brutale. On a le sourire aux lèvres à chaque instant, émerveillé d’être surpris par chaque scène, chaque plan, chaque trouvaille. On aime ces personnages lunaires, ce p’tit grain de folie, l’épouse aimante, la gamine adorable (merveilleuse scène lorsqu’elle rejoue du violoncelle devant les deux cleps ) et ce père perclus de tics, cartoonesque dans son jeu, qui suinte le désespoir euphorique, sans cesse à donner le change, prêt à tout pour sauver sa famille de la déchéance sociale.

Face au précipice, il n'aura pas d'autre choix. Le film bascule dans la comédie noire, le polar sanglant. Le plan machiavélique est mis au point avec autant de rigueur que son exécution sera foutraque ! Rien ne va évidemment fonctionner comme prévu. On ne s'improvise pas tueur à gages quand ce n’est pas votre occupation première… 

Toute la séquence de repérage de la première victime, qui vit dans une maison dans les bois, est fabuleuse, qui tient du vaudeville - l'amant n'était pas prévu ! - comme du burlesque, avec cette piqûre intempestive de serpent, et ce tueur qui doit sa vie à sa future victime ! 

La seule chose qui ne tue pas ici, c'est le ridicule. Yoo Man-soo, habillé d’une salopette de pêche, de trois gants de cuisine superposés (en guise de silencieux ?) armé d’un antique flingue de la guerre, va cent fois sur le métier remettre son ouvrage. Le premier crime, foutraque, rappelle la scène centrale et folle de ANORA de Sean Baker.

Ces disparitions suspectes de chômeurs de mêmes profils professionnels piquent la curiosité de deux policiers. Et leur enquête pique celle de la femme de Yoo Man-soo qui suspecte le pire. Elle commence à douter de l’honnêteté de son époux au même moment où lui doute de celle de son épouse, un peu trop proche de son dentiste de patron. La scène du bal dansant est géniale, elle dans son costume de Pocahontas au bras du dentiste, faute d'un mari occupé à d'autres besognes. Et puis il y a ce voisin libidineux qui veut racheter leur maison, qu’on retrouvera plus tard, quand les gamins seront pris à dévaliser son commerce. Scène qui renvoie à la scène de la machine à écrire dans LES 400 COUPS de Truffaut.

Alors oui, le film est sans doute trop long. Et se complet parfois dans le gore (le gavage de la victime). C’est le seul reproche que je ferai. Par rapport au roman, il y a moins de meurtres (ici trois) mais davantage étirés dans leur préparation / exécution. Sans doute Park Chan-Wook aurait pu élaguer sur la fin, suggérer plus que de ne rien nous épargner de l’agonie de la dernière victime. Par contre, la ligature de cadavres conforme à l’art du bonsaï, quelle idée géniale !

Ce qui est jubilatoire, c’est évidemment la mise en scène. Un feu d’artifice, on en a plein les mirettes ! Park Chan-Wook trouve des idées à chaque plan, des angles saugrenus, des mouvements de caméra intempestifs. C’est cette caméra intrusive et insolente qui désamorce sans pour autant l'atténuer la violence du propos, comme celle de Kubrick dans ORANGE MECANIQUE, par ce décalage burlesque, chorégraphique. Park Chan-Wook maîtrise superbement l’espace, les cadres, utilise à plein le format scope, montre la petitesse de l'humain dans ses plans larges, les dernières scènes à l'usine renvoient autant au METROPOLIS de Fritz Lang qu'à l’absurdité des TEMPS MODERNES de Chaplin.

AUCUN AUTRE CHOIX est un film radical dans son ton, qui pousse loin les curseurs, féroce et déjanté. Parfois too much, oui, mais d’autant plus indispensable que totalement amoral ! Et doté d’une superbe bande son, entre le concerto n° 23 de Mozart, la soul de Sam & Dave, la pop coréenne des années 80.

Superbe aussi, le générique de fin, sur papier, montage parallèle avec ces arbres qu'on abat à la tonne. Le film est aussi une ode à l'écologie, au plaisir simple, la danse, le jardinage, la musique, aux disques vinyles.

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Du même auteur, chroniqué dans ces colonnes : DECISION TO LEAVE

 


couleur - 2h20 - format scope 1:2.39 

vendredi 27 février 2026

MARTY SUPREME de Josh Safdie (2026) par Luc B.


Ce n’est pas un biopic du champion de tennis de table Marty Reisman, dont s’inspire l’histoire, c’est beaucoup plus que ça !

C’est l’histoire d’un looser magnifique, mais non dénué de talent, qui fantasme sa gloire. Qui s’est mis en tête de devenir champion du monde, sans l’aide de personne. Un type dont l’arrogance confine au grand art. La caricature de l’american dream, tout est possible si vous y croyez. L’action de passe en 1952.

En attendant la gloire, on découvre Marty Mauser vendeur de chaussures dans la boutique de son oncle, pour gagner quelques dollars - et besogner la femme d’un copain dans l’arrière-boutique - pour financer son voyage à l’open de Londres. Il y fait des merveilles, véritable show acrobatique qui enthousiasme le public, mais se ramasse piteusement en finale face au japonais Koto Endo. Il aura sa revanche aux prochains championnats de Tokyo, s’il peut payer son billet d’avion…

L’argent est un élément moteur du film. Aux US, pas de fric, pas de pouvoir. Marty Mauser vit dans la dèche, car aucun emploi n’est digne de lui. Il fait de la figuration avec les Harlem Globetrotters, des exhibitions acrobatiques, joue contre une otarie pour amuser la galerie. Quand il n’emprunte pas du fric au premier venu, il le vole ou escroque des parieurs avec un complice dans des rades du New Jersey. Un p'tit côté L'ARNAQUEUR de Robert Rossen, avec Newman. Ce qu’il gagne, c’est surtout beaucoup d’ennemis. Marty vit dans un rêve, le sien, rien n’est trop beau, trop grand. A Londres, il va se plaindre au comité d’organisation pour être logé dans un palace Hyatt. C’est qu’il lui faut une bonne literie, un service de chambre, c’est quand même un futur champion de monde ! La douloureuse sera envoyée à la fédération...

Il y rencontre Kay Stone, ancienne gloire du cinéma muet (Gwyneth Paltrow, petit rôle, mais épatante). Qui a surtout pour qualité d’être la femme de Milton Rockwell, richissime industriel. Marty embobine Kay Stone pour monter prendre un verre dans sa chambre (dialogues brillants, ping-pong verbal de chaque instant) ils deviennent amants occasionnels. S’il vise le fric du mari (qui lui proposera un mécéna pour une exhibition commerciale, pfff, pas l'genre de la maison) Marty apprécie aussi les diams de madame, dont il subtilise habilement le collier en plein coït sous la douche.

Si Marty Mauser est le moteur du film - Thimothée Chalamet est de tous les plans - gravitent autour de lui un tas de personnages secondaires (on y croise David Mamet ou Philippe Petit). C’est une des grandes qualités de ce scénario, qui sans cesse insuffle et provoque des rebondissements. Comme cette scène géniale dans un hôtel miteux où Marty se planque de représailles. « 2,50$ la nuit, et pas de douche ! » tonne le gérant. Et pour cause, les planchers vétustes ne supportent pas le poids de la baignoire qui s’effondre, écrasant les locataires du dessous, Ezra Mishkin et son chien !

Ce qui nous vaut une séquence mémorable, le cleps qu’il faut amener chez le véto, détournement du fric de Mishkin qui s’avère être un mafieux (joué par le réalisateur Abel Ferrara), poursuite en voiture avec des créanciers à cran, explosion d’une station service. Et plus tard une pitoyable tentative de rançon qui va très mal tournée.

Parfois, le film rappelle UNE BATAILLE APRÈS L’AUTRE de Paul Thomas Anderson, où les scènes cocasses se suivent et se bousculent à un rythme frénétique, où action, vaudeville, satire et burlesque font bon ménage, avec un héros azimuté au centre des enjeux. Comme PTA, Josh Safdie a tourné en pellicule 35 mn (gonflée en 70 mn). Les époques se télescopent. Le film se passe en 1952 mais reprend la texture des films des 70’s. Le légendaire chef op’ Darius Khondji y fait des merveilles, longues focales, zoom, travail sur les clairs obscurs. Et l'ensemble est orné de musiques des 80’s. Josh Safdie n’hésite pas à balancer le plastoc compatible « Forever young » d’Alphaville dès le début (sur fond de spermatozoïdes cherchant l’ovule, explication à la toute fin…) et conclure par « Everybody wants to rule the world » de Tears for Fears.

Un patchwork musical qui puise aussi dans le classique ou le doo-wop, digne des films de Martin Scorsese dont l’influence se ressent aussi sur le montage, qui ne cesse de dynamiser le récit, elliptique, coupant toute scène superflue ou décorative. Cette mise en scène énergique épate par sa cohérence, proche des personnages (beaucoup de gros plans) qui ne débande pas du début à la fin, épouse à merveille la trajectoire du personnage, sans cesse en mouvement et hésitations. Une caméra au diapason de son acteur, comme celle de John Schlesinger pouvait filmer le maigrelet Dustin Hoffman dans MARATHON MAN. Thimothée Chalamet, la peau lardée d'acné (pas de Clearasil à l'époque ?), regard troublé par ses verres de lunettes corrigés, porte le film sur sa carrure de crevette. 

Il y joue un personnage condescendant, égoïste (on est pas loin du personnage monomaniaque de WHIPLASH), souvent abjecte. Voir sa réplique sur Hitler, qui contrairement à lui n’a pas fini le travail, qui sidère les journalistes : « Je suis juif, j’ai l’droit d’en rigoler ». Très belle scène presque onirique du récit de son partenaire, rescapé des camps, qui s’enduisait de miel pour ensuite se faire lécher le corps par ses codétenus. Mauser est de ceux qu’on aimerait gifler à chaque scène. Josh Safdie exhausse nos vœux lorsque l'affreux jojo reçoit une fessée cul nul à coups de raquette de ping-pong lors d’une réception où il avait eu l'outrecuidance de s'incruster.

MARTY SUPREME peut exaspérer par son trop plein de tout. Moi, j’aime ce cinéma généreux, qui déborde de partout, qui vous prend dès la première scène pour ne vous relâcher qu’au dernier plan. Ce récit picaresque qui s'affranchit des codes hollywoodiens, est un film indépendant (à gros budget) produit par la société A24, qui arrive après des ANORA, EDDINGTON, THE BRUTALIST, un renouveau de films d’auteur (qui sentent bon l'esprit Nouvel Hollywood ) à la fois exigeants et grand public. Du très bon cinéma américain.


couleur  -  2h30  -  format scope 1:2.39 pellicule 35/70 mn 

vendredi 20 février 2026

LE GATEAU DU PRESIDENT de Hassan Hadi (2026) par Luc B.


Les films iraniens, on connaît. Largement distribués en France, car souvent cofinancés chez nous. Mais les films irakiens, pour moi, c’est une première. Celui-ci a reçu un soutien hollywoodien, au vu de la quinzaine de co-producteurs américains, dont Chris Columbus, un gars qui pèse lourd dans le business, scénariste producteur et réalisateur souvent associé aux films pour enfants ou ados, de GREMLINS, MAMAN J’AI RATÉ L’AVION, à HARRY POTTER. 

Le film est d’ailleurs co-écrit par Eric Roth, celui de FORREST GUMP entre autres. Donc pas vraiment le genre de film réalisé dans la clandestinité, avec trois sous et un metteur en scène qui dirige depuis sa cellule. Ça se voit à l’écran, le film a bénéficié de moyens, et tant mieux. Mais Hassan Hadi a tenu à faire jouer les gens du cru, des amateurs. C’est son premier film, récit assez autobiographique, un genre de 400 COUPS à Bagdad (ou plus précisément à Bassora), il est aujourd’hui prof de cinéma à New York, ceci expliquant cela.

On remarque de suite la beauté des images, dès ce premier long plan, une gamine et sa grand-mère sur une pirogue. Très beau travelling, fluide, sur le fleuve, la caméra se rapproche des visages, puis un panoramique les suit s’éloigner au rythme du courant, et on découvre à l’arrière plan une maison en feu. Superbe. Nous sommes dans le delta du Tigre et le l’Euphrate, les maisons flottantes sont construites en joncs.

C’est là que vivent Lamia, 9 ans, et sa grand-mère Bibi. La barque est l’unique moyen de transport, que prend la gamine pour aller à l’école. Dans deux jours, c’est l’anniversaire du sympathique et moustachu Saddam Hussein (étonnant cette habitude des dictateurs de piquer la moustache des autres, de Chaplin à Mercury). La tradition veut que chaque famille irakienne lui offre un gâteau. Le copain de Lamia, Saïd, dira d’ailleurs que plus tard il veut être président, pour pouvoir manger plein de gâteaux. 

L’instituteur tire au sort parmi ses élèves et Lamia est désignée pour confectionner le gâteau « avec beaucoup de crème comme j’aime » insiste le maître, la corruption se niche partout. Lamia et sa grand-mère, dans la dèche, se rendent le lendemain en ville pour acheter les ingrédients. Mais est-ce la vraie raison ? Le périple commence…

Le principe est classique, celui du conte initiatique. On pense évidemment au film de Truffaut, avec ces deux gamins frondeurs en vadrouille. Un genre qui permet de radiographier la société. La corruption généralisée, à chaque barrage de flics on sort un p’tit billet pour les bonnes œuvres du Président, un autre pour l’infirmier de l’hôpital public. La coercition comme outil d'éducation, avec cet instituteur qui vole les goûters des élèves dans leurs cartables, hurle et menace de représailles physiques sur des familles entières. Et cette propagande anti-américaine, rabâchée en classe, si vous êtes pauvres c’est la faute à l'embargo, pas parce que dear président s'en met plein les poches. Le culte voué au bon Président Hussein, dont le portrait trône à chaque coin de rue.

Mais pas tant la religion. Dans la classe de Lamia, peu de fille voilée. Et en ville, dans les bars, hommes et femmes discutent ensemble, on voit même une chanteuse en jupe courte et talons hauts qui se trémousse. Il faut voir la grand-mère Bibi houspiller des flics (quand la fillette prend la tangente), non pas rabaissée à sa condition de femme, mais de paysanne. Une société bâtie sur les classes sociales, la ville, la campagne. 

Mais ce qu’on voit surtout, c’est la pauvreté et le système de la débrouille. Tout fonctionne en troc. Tu veux un truc ? Tu me donnes quoi en échange. Un uniforme scolaire contre un poste de radio. Mais aussi le troc en nature... Deux scènes marquantes, ce commerçant libidineux qui négocie des faveurs sexuelles dans l’arrière boutique à une femme enceinte jusqu’au dent (les gamins sont chargés de surveiller la porte, contre un peu de sucre). Plus tard Lamia, qui pour avoir un peu de levure, suit aveuglement un éleveur de poulet, un gars sympa puisqu’il veut avant l’emmener au cinéma… dans une salle porno clandestine. Contre trois œufs, les gamins sont contraints de monter des sacs de 30 kilos jusqu'à l'échoppe d'un vendeur éclopé. Quand on achète pas, quand on échange pas, on vole. 

C’est ce monde d’une brutalité folle que Lamia découvre à chaque recoin de ses péripéties. Son cartable chargé sur le dos, son coq apprivoisé Hindi comme compagnon d’aventure, et le copain Saïd, avec qui elle joue au duel de regards, à celui qui clignera des yeux en premier. Ils feront une ultime partie, sous les bombardements, en classe, un dernier plan absolument superbe. 

Hassan Hadi s’est servi de ses souvenirs pour écrire son histoire, qu’il filme à hauteur d’enfant. La violence des rapports y est intelligemment suggérée, mais pas aseptisée, qui évite le piège du pathos et du mélodrame. Toutes les scènes dans le delta sont superbes, baignées de lumières douces, comme ce retour en barque de nuit à la lumière des flambeaux, opposées à l’effervescence et la tension des scènes urbaines, comme le vol de farine dans un entrepôt et la course folle sur les toits de la ville qui s’ensuit.

LE GÂTEAU DU PRÉSIDENT est un joli film, construit sur une idée simple, un schéma qui s’adresse au jeune public (amenez y vos gamins, à partir de 8-9 ans) qui résonne dans d’autres contrées malmenées par les dictatures, la pauvreté, la guerre. On objectera tout de même une interprétation assez rigide et peu nuancée de la part des enfants, comme si la direction d'acteurs se bornait à regardez à droite, regardez à gauche... 


Couleur - 1h40 - format scope 1:2.39

Une fois de plus, la bande annonce est conditionnée sous une musique insupportable faite de crescendos dramatiques, le film vaut beaucoup mieux que cela. 

vendredi 16 janvier 2026

FATHER, MOTHER, SISTER BROTHER de Jim Jarmusch (2026) par Luc B.


Qu’attendre aujourd’hui d’un film de Jim Jarmusch, dont la dernière livraison qui m’avait enthousiasmée date de 20 ans avec BROKEN FLOWERS ? 

Alléché par le casting et le retour de Tom Waits devant une caméra, allons voir ce FATHER, MOTHER, SISTER BROTHER. Dont le titre annonce la couleur. Il s’agit d’un film en trois chapitres distincts mettant en scène des parents et des (grands) enfants.

Le premier segment se passe dans une bicoque au bord d'un lac du New Jersey, Jeff (Adam Driver) et sa sœur Emily (Mayim Bialik) y rendent visite à leur père veuf, joué par Tom Waits. On passe ensuite à Dublin où Timothea (Cate Blanchett) et sa sœur Lilith (Vicky Krieps) viennent pendre le thé avec leur mère jouée par Charlotte Rampling. Enfin, à Paris, Billy et Skye, frère et sœur jumeaux (Luka Sabbat et Indya Moore) reviennent dans l’appartement parisien de leurs parents décédés.

Qu’ont-ils à se dire ? Pas grand-chose. C’est justement le thème du film, à total rebrousse poil des films familiaux où généralement Thanksgiving est prétexte à de grandes tablées qui s’engueulent et se rabibochent au son de violons extatiques. Ici quasiment pas de musique, un vague thème composé par Jarmusch lui-même, et la chanson « Spooky » de Dusty Springfield que les jumeaux écoutent en voiture.

En voiture… Oh putain ! Je pense qu’un bon tiers du film tient dans les trajets en voiture, lieu clos propice à la discussion. Mais quand on a rien à se dire, ce sont des moments extrêmement gênants. Le dispositif est invariablement le même pour les trois histoires : des panoramiques sur les bagnoles qui passent, des travelings avant subjectifs sur les routes (on voit bien les travaux dans Paris !) et les intérieurs filmés avec effet de transparence du plus mauvais… effet. 

A Dublin, Cate Blanchett tombe en panne, et finalement non. Manière subliminale d'esquiver le rendez-vous avec sa mère ? Sinon pourquoi cette scène ? Vicky Krieps se fait amener par une copine mais dit à sa mère qu’elle est venue en Uber. Pourquoi ce mensonge ? Elle semble avoir des problèmes de fric. Dans les trois histoires on croise des jeunes sur des skates filmés au ralenti. Dans les trois histoires on s’assoie autour d’une table devant un verre d’eau, un thé, un café, et on se demande : « Peut-on trinquer avec de l’eau / du thé / un café ? ». Dans les trois histoires on se complimente sur la couleur d’un pull, d’une écharpe. Dans les trois histoires il est question d’une Rolex (le symbole de la réussite ?).

Et dans les trois histoires on ne se dit pas tout, mais pire, on se ment. Tom Waits, que son fils aide financièrement (la soeur n'était pas au courant), prétend adorer sa vieille Chevrolet bonne pour la casse, mais une fois le fiston parti, file en ville retrouvée sa dulcinée en BMW. Les parents de Billy et Syke ont-ils caché à leurs enfants leurs réelles activités ? Lilith est-elle fauchée, à la rue ? Suppositions. 

Jim Jarmusch filme à la japonaise (il avait fait GHOST DOG, un très bon cru, en recyclant LE SAMOURAÏ de Melville) plans statiques, cadres zénithaux sur les tables où sont soigneusement disposés verres, assiettes ou tasses. Cérémonial, rituel, dans ce qu’il a de plus guindé et futile. La lumière est très belle, notamment dans cet appartement parisien vidé de ses meubles. La concierge est jouée par Françoise Lebrun, actrice notamment de LA MAMAN ET LA PUTAIN. Un choix très référencé. Mais qui sonne aussi faux que les transparences en voiture, un champ / contre champ visiblement tourné à trois semaines d'intervalle, gros malaise à l'écran.

Le dernier plan est signifiant. Skye et Billy roulent vers un garage où sont entreposées les affaires de leurs parents. Une vie empilée dans 6 mètres carré. Une vie dont on ne saura pas grand chose, les différentes cartes d'identité retrouvées laissent supposer un passé de clandestins ou d'activistes. Je ne sais pas ce que Jim Jarmusch a voulu dire, mais c’est peut être ça : la futilité de l’existence qui finit en carton, et qu'importe le modèle de voiture, de montre de luxe, l'alignement des tasses à thé et la couleur des fleurs. Mouais, c'est un peu court, Jarmusch...  

On choisit ses amis mais pas sa famille. Les relations restent au stade de la politesse, du rituel obligé, du respect contractuel pour ses géniteurs. Mais chacun mène sa vie, aucun n’a de compte à rendre à l’autre. Des séquences malaisantes, des silences lourds, des non-dits, pas une once d’honnêteté, des sentiments qu’on refreine. Les comédiens semblent s’emmerder, une absence de jeu que j'imagine volontaire, imaginez les tablées généreusement filmées chez Chabrol ou Sautet dirigées par Robert Bresson…

Le rythme est lent mais ça passe vite. C’est chiant mais on ne s’ennuie pas. Ce qui serait vraiment intéressant, c’est que Jarmusch reprenne chaque segment pour les développer en long métrage, et nous raconter ce qu’il s’est passé avant, et après. 

A la question, qu'attendre de Jim Jarmusch aujourd'hui, je répondrai sans détour, franchement, sans me défausser et avec certitude : je n'sais pas.


Couleur – 1h50 – format 1:1.85