Le synopsis est simple. Un type licencié de son entreprise, craignant de ne pas retrouver de poste, décide d’éliminer ses potentiels concurrents. Il passe une annonce de recrutement, sélectionne les profils proches du sien, et les dézingue un par un ! C’est-y pas génial ?
Un film en
deux mouvements. D’abord un drame social maquillé en farce. Yoo
Man-soo aime son travail, sa maison, ses bonsaï, fier de faire vivre sa famille adorée. Mais son entreprise de papiers est rachetée par un consortium américain,
qui liquide le personnel. Yoo Man-soo prend la tête de la fronde. On
entend en off son discours revendicatif, devant une foule qu'on imagine conquise. Mais à l’image, le type rôde ses arguments
face à trois collègues qui s’en branlent complètement ! Pathétique. Yoo Man-soo vit avec sa femme et ses deux enfants dans une belle maison. Un couple qui respire la joie de vivre, gentiment barré, avec un ado accroc à Netflix et une gamine chaussée de bottes en caoutchouc, mutique et virtuose du violoncelle. Mais avec papa au chômage, il va falloir réduire la voilure. Scène fameuse où la mère égrène ce dont il va falloir se séparer, la liste est longue, qui se finit par : « il va falloir aussi réduire le nombre de bouches à nourrir ». Regardez comme le môme étreint sa petite sœur par réflexe, comme s’il s’agissait d’elle ! La mère parlait des deux chiens…
Face au précipice, il n'aura pas d'autre choix. Le film bascule dans la comédie noire, le polar sanglant. Le plan machiavélique est mis au point avec autant de rigueur que son exécution sera foutraque ! Rien ne va évidemment fonctionner comme prévu. On ne s'improvise pas tueur à gages quand ce n’est pas votre occupation première…
La seule chose qui ne tue pas ici, c'est le ridicule. Yoo Man-soo, habillé d’une salopette de pêche, de trois gants de cuisine superposés (en guise de silencieux ?) armé d’un antique flingue de la guerre, va cent fois sur le métier remettre son ouvrage. Le premier crime, foutraque, rappelle la scène centrale et folle de ANORA de Sean Baker.
Ces disparitions suspectes de chômeurs de mêmes profils professionnels piquent la curiosité de deux policiers. Et leur enquête pique celle de la femme de Yoo Man-soo qui suspecte le pire. Elle commence à douter de l’honnêteté de son époux au même moment où lui doute de celle de son épouse, un peu trop proche de son dentiste de patron. La scène du bal dansant est géniale, elle dans son costume de Pocahontas au bras du dentiste, faute d'un mari occupé à d'autres besognes. Et puis il y a ce voisin libidineux qui veut racheter leur maison, qu’on retrouvera plus tard, quand les gamins seront pris à dévaliser son commerce. Scène qui renvoie à la scène de la machine à écrire dans LES 400 COUPS de Truffaut.
Ce qui est jubilatoire, c’est évidemment la mise en scène. Un feu d’artifice, on en a plein les mirettes ! Park Chan-Wook trouve des idées à chaque plan, des angles saugrenus, des mouvements de caméra intempestifs. C’est cette caméra intrusive et insolente qui désamorce sans pour autant l'atténuer la violence du propos, comme celle de Kubrick dans ORANGE MECANIQUE, par ce décalage burlesque, chorégraphique. Park Chan-Wook maîtrise superbement l’espace, les cadres, utilise à plein le format scope, montre la petitesse de l'humain dans ses plans larges, les dernières scènes à l'usine renvoient autant au METROPOLIS de Fritz Lang qu'à l’absurdité des TEMPS MODERNES de Chaplin.
AUCUN AUTRE CHOIX est un film radical dans son ton, qui pousse loin les curseurs, féroce et déjanté. Parfois too much, oui, mais d’autant plus indispensable que totalement amoral ! Et doté d’une superbe bande son, entre le concerto n° 23 de Mozart, la soul de Sam & Dave, la pop coréenne des années 80.
Superbe aussi, le générique de fin, sur papier, montage parallèle avec ces arbres qu'on abat à la tonne. Le film est aussi une ode à l'écologie, au plaisir simple, la danse, le jardinage, la musique, aux disques vinyles.
*************
Du même auteur, chroniqué dans ces colonnes : DECISION TO LEAVE







Ah ça, un Asiatique qui remet en cause la compétition, la pression sociale et le monde de l'entreprise ("Les Chinois, ils réussissent parce qu'ils travaillent. Les Français ne travaillent pas", Serge Dassault) comme Bong Joon-Ho, ça me parle. Mais si ça verse dans le "grand guignol"... Et les bandes-annonces plus longues que le film lui-même...
RépondreSupprimer(P.S : c'est "Et se complait parfois dans le gore"...)
Pas du grand guignol, mais de la satire, donc forcément un peu féroce. Il pousse un peu le bouchon, parfois, pris dans son élan. Un Dupontel aurait pu filmer un truc pareil, en plus court.
RépondreSupprimerC'est un remake du film de Costa-Gavras, sorti en 2005 avec José Garcia dans le rôle de l'ingénieur chômeur exterminateur des concurrents postulants des jobs qu'il repère… Donald Westlake passionne les réalisateurs apparemment. De bonnes critiques mais un souvenir vague en ce qui me concerne…
RépondreSupprimerOui, comme expliqué en début d'article !
SupprimerC'est le problème des vieux... A la fin d'un billet, ils ont déjà oublié le début...
SupprimerComme le cinéma asiatique me gonfle prodigieusement (Parasite, c'est insupportable. D'ailleurs comment accorder le moindre crédit à un peuple responsable de la K Pop?), je signalerai juste, au titre de ma mauvaise humeur, qu'on dit clebs et non cleps, diminutif de clébard.
RépondreSupprimerExact…. quel œil de Lynx orthographique ! Je vais te demander de relire mes billets classiques !!!! 😊J'ai bien aimé "Parasite" sinon…
SupprimerLe Larousse, à moins qu'il ne soit coréen, m'indique que l'on peut écrire clebs, klebs, cleps. Le dernier terme est accepté. J'aurais dû écrire "chien", ça m'apprendra.
SupprimerNon, Môssieur. Si le Larousse reste le premier (et malheureux) réflexe en cas de logomachie, les références restent Le Robert, le CNRTL, et en l'espèce Le Dictionnaire de l'argot, toujours chez Robert, qui donnent tous la graphie "clebs" et ignorent "cleps". Le Dictionnaire historique de la langue française (deux volumes) que je viens de consulter ne donne également que "clebs" et confirme l'origine apocopée par rapport à "clébard". Hugh!
SupprimerJe m'incline. Mais pas trop bas, sinon mon dos se coince.
SupprimerJeter l'opprobre sur le cinéma sud coréen ou asiatique sous prétexte de K Pop, on peut extrapoler en dénigrant le cinéma américain sous prétexte de britney spears ...
SupprimerPerso, je trouve que le cinéma asiatique et plus particulièrement sud coréen est le plus novateur et intéressant de ce siècle, surtout au niveau polars de Memories of murder à Limbo (Hong Kong) en passant par le fabuleux J'ai rencontré le diable, qui fait passer Seven pour une adaptation de la comtesse de Ségur.
Je connais les trois de Park que tu cites, le polar de facture classique de Decision to leave a ma préférence, même si on peut difficilement oublier le gobage de poulpe vivant (sans trucage) de Old boy ou le charme des jeunettes coréennes de Mademoiselle.
Parasite est très bien, même si je préfère son à peu près cousin Une affaire de famille de Kore-eda.