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lundi 5 octobre 2026

LE GOÛT AMER DE LA CHARITÉ de Huang Fan (version française 1992) - par Nema M.

Rue d'un quartier industriel pollué de Taipei

Sonia a rapporté deux bols de soupe de nouilles au bœuf du restaurant Taïwanais du coin. Elle les met à réchauffer dans le four micro-onde. Nema, attirée par l’odeur alléchante, se lève de son bureau et s’approche. Sonia explique :

- Le grand père de Quiaoling est venu lui donner un coup de main. Il a préparé cette soupe traditionnelle.

- Hummm… ça sent trop bon ! ça me fait penser à un roman qui se passe à Taipei au siècle dernier. Les repas y ont une grande importance. Temps de partage, mais aussi de rapprochement… répond Nema.


Nous sommes à Taïwan, au début des années 1980. Un jeune étudiant en faculté de commerce, Liqun Yé, que tout le monde surnomme Petit Yé, fils d’un libraire de province, cherche à changer de logement. En effet, la chambre qu’il partage avec un camarade est devenue invivable pour lui : ce colocataire ronfle et en plus s’est mis à étudier la calligraphie et affiche sur tous les murs ses exploits. C’est ainsi que Petit Yé prend une chambre dans la maison de Madame Xin. Certes la chambre est très modeste, éloignée de la faculté, mais le bonheur d’être enfin seul chez soi est inestimable pour Petit Yé.

Ce garçon est jeune, à peine vingt ans, nonchalant mais studieux. Il aime les auteurs comme Hemingway, Camus, Kierkegaard. Il rêve de femmes. Douces et aimantes. Mais au quotidien il utilise sa vieille bicyclette pour aller à la fac, en longeant les usines qui crachent des fumées noires. Il fait petit à petit connaissance des locataires de la maison de Madame Xin. Les descriptions de la ville et surtout de ces quartiers d’usines vétustes et tassées sont très réalistes.



Hummm... les belles nouilles

Dix-huit locataires. Deux étages. Madame Xin habite au second avec sa servante Acan. A cet étage vit également Mademoiselle Ma Hua, une jolie femme d’une trentaine d’année qui travaille comme receveur adjoint à la poste, et un cousin éloigné de Madame Xin. Au premier étage, là où vit Petit Yé, se trouvent notamment la famille Cai avec leurs deux enfants, tassés dans l’unique pièce qu’ils peuvent louer avec le salaire de misère de Monsieur Cai, et deux employées d’une usine d’électronique. Enfin parmi ceux qui vivent au rez-de-chaussée, on notera un marchand de nouilles qui fait commerce avec sa charrette à bras au coin de la rue, un retraité et Zhegucai, un drôle de bonhomme qui veut lancer une affaire et être ami avec Petit Yé.

Il se passe bien des choses dans cet immeuble. On va au travail le matin, on rentre le soir, on se croise dans la cour. Il faut faire le ménage, surtout entretenir la salle de douche commune, préparer des repas, ranger la cour, bref organiser la vie en commun. Tout se passe dans une bonne entente en général. Mais il y a des envies, des jalousies, des ragots. Petit Yé va être invité à partager régulièrement le repas du soir de Madame Xin avec Acan et Ma Hua au deuxième étage dans le salon commun. Cette habitude conduit à un rapprochement entre Petit Yé et Ma Hua. Une idylle naît en cachette. On suivra Petit Yé de la sortie de l’adolescence à une certaine maturité d’homme qui découvre la femme au-delà des fantasmes érotiques issus de ses lectures. 



Rue ancienne de Tapei

Le temps passe. Petit Yé retourne chez ses parents pour des vacances. Il est content de retrouver la librairie familiale, le calme de la petite ville, la campagne. Ma Hua lui écrit une première lettre, lui confirme son amour et qu’il lui manque. Dans une lettre suivante, Ma Hua est très triste : Madame Xin est très malade ! Hélas, Madame Xin meurt et laisse un grand vide. Reste son immense portrait dans le salon commun du deuxième étage, portrait d’une femme imposante et bienveillante.

Les locataires vont avoir la surprise de découvrir que par testament de Madame Xin chaque locataire devient propriétaire de son logement. A partir de ce moment, tout va se dégrader. Le parent de Madame Xin se révèlera être un voyou, buveur, joueur, brutal. La famille Cai va vouloir racheter les chambres voisines. Plus personne ne veut faire le ménage. Liqun Yé déménage et le temps passe.

 

Le temps passe. Une dizaine d’années plus tard, Liqun Yé a fait carrière dans le commerce d’électroménager. Il rencontre par hasard Zhegucai qui l’invite chez lui. Il a des nouvelles de Mademoiselle Ma Hua…

 

Ce roman est le récit à la première personne de Liqun Yé. Une façon de mêler réflexions personnelles et descriptions de lieux, de personnes, de comportements.

Peut-être qu’il ne se passe pas grand-chose. Peut-être que l’objet du roman est juste de faire réfléchir sur l’argent, le partage, la vie en commun. Car au final, c’est ce testament, cette donation faite à chacun de son logement qui paraît être un acte de charité et qui finalement n’apportera pas le bonheur.  


Huang Fan vers 1980

Huang Fan est né en 1950. C’est un écrivain Taïwanais très représentatif de la vie dans son pays. Ce roman a reçu un prix à sa sortie en 1984 à Taïwan.

Ingénieur de formation, il décrit dans ce roman les fumées et la pollution de la ville de Taipei.

 

Bonne lecture !

 

 

Pages 156

Flammarion



jeudi 20 août 2026

ELISABETH FINCH de Julian Barnes (2022) - par Nema M.


Sonia revient songeuse d’une visite des thermes de Cluny. Elle interpelle Nema :

- Tu connais Julien l’apostat ?

- Ouais, je l’ai croisé au supermarché hier… répond négligemment Nema en continuant à travailler à son bureau,

- Arrête ! Sérieux, tu connais cet empereur romain ? Je n’en avais jamais entendu parler. Empereur d’Occident et d’Orient. Entre 361 et 363…

- Elizabeth Finch était une spécialiste de cet empereur… commence Nema.


Julien l'Apostat

Oui, Elizabeth Finch a étudié Julien l’apostat. "Elizabeth Finch" est le titre d’un roman de Julian Barnes. Un roman à la première personne, dans lequel Niel raconte une partie de sa vie, à partir de sa rencontre avec Elizabeth Finch, cette professeure de "culture et civilisation" dont il a suivi les cours en jeune adulte dans une université londonienne. Elizabeth Finch, E.F., est une femme respectable, posée, toujours égale à elle-même. Sans âge. Avec un charme désuet lié entre autres à une tenue vestimentaire que l’on imagine bon chic bon genre, version british, et fumant des cigarettes qu’elle extrait d’un étui en écaille. Sa façon d’animer ses cours est basée sur l’échange avec les participants.

 

Un petit groupe de trentenaires suit ces cours. Parmi eux, il y a bien entendu Niel, jeune homme qui se cherche, qui a été acteur, qui est divorcé et père de deux enfants, Geoff, le rebelle intello de gauche, Linda, la fleur bleue avec ses problèmes de cœur, et Anna, la hollandaise réfléchie.

E.F. présente un sujet et lance une question ouverte. Et la conversation s’engage. Beaucoup de sujets autour de la culture occidentale sont abordés, avec quelques digressions autour des premiers martyres chrétiens, un sujet de prédilection pour E.F..

Avec sa diction parfaite, son langage exemplaire, elle aborde la controverse sans coup férir. Ainsi le monothéisme, mais également la monogamie, seront évoqués, avec de la part des uns ou des autres des arguments plus ou moins virulents. 


Royal Holloway University of London

Des réflexions sur le bonheur nourrissent le café débat entre les quatre jeunes. Linda et Niel, Niel et Anna, et Geoff. Leurs conversations au café sont une sorte de debriefing des cours d’E.F.. Niel est en admiration, Linda voit l’aspect écoute du cœur, tandis que Geoff est très critique et trouve E.F. académique et ampoulée. Anna reste plutôt neutre.

Le temps passe, Niel déjeune avec E.F. et les conversations se poursuivent. L’Histoire est-elle infaillible ? Un débat houleux s’engage au sujet des juifs et de la 2ème guerre mondiale, Geoff monte au créneau… Progrès technologique versus progrès moral ? Et Julien l’apostat. Les chrétiens sont martyrisés par des païens et les païens sont exterminés par des chrétiens. C’est ça l’histoire.

Le temps passe. E.F. décède et Niel est surpris de se voir léguer les carnets de cette dame avec qui il avait continué de déjeuner régulièrement, toujours à 13h dans le même restaurant italien. Chris, le frère d’Elizabeth ("Liz" pour lui), ouvre à Niel les portes de l’appartement de la défunte et le laisse prendre tout ce qui pourrait servir à écrire sur Liz une autobiographie.


Julian Barnes 

Et Julien l’apostat. Des pages et des pages sur cet empereur. Entre Occident et Orient, entre chrétienté et paganisme. Niel se lie d’amitié avec Chris qui l’invite à venir dans l’Essex mais ils se verront uniquement à Londres. Niel interroge sur leur enfance, leurs parents. Chris complète petit à petit le portrait d’E.F, cette sœur si brillante mais si rigide. Des conversations reviennent en mémoire de Niel comme par exemple leur vision des hommes et femmes politiques par rapport à la corruption. Et il y a eu un scandale lors d’une conférence donnée par Elizabeth Finch.

Un détour par un roman de Michel Butor qui évoque des voyages. Niel se décide à bouger. Les retrouvailles avec Anna en Hollande sont d’une touchante naïveté : Niel et Anna évoquent une E.F. avec laquelle ils n’ont pas tout à fait partagé la même intimité. Tous ces éléments permettront-ils à Niel d’écrire une biographie ?

Julian Barnes est un grand écrivain, né en 1946. Il a reçu de nombreux prix et médailles. Même traduit (merci à Jean-Pierre Aoustin) le style est riche, fluide, plaisant. L’érudition sous-jacente est là, mais discrète et à notre portée. Bon, il y a un grand passage sur Julien l’apostat. Il faut aimer l’histoire 😊.

 

Bonne lecture !

Folio - Pages 245



lundi 16 mars 2026

L’ÉCOLE DE DÉTECTIVES PRIVÉS DU LIMPOPO d'Alexander McCall Smith (2012) - par Nema M.


Sonia regarde des robes de mariée et tombe sur un modèle porté par une femme de couleur, bien enrobée. Nema jette un œil par-dessus l’épaule de Sonia et dit :

- Une femme corpulente du Bostwana est une femme de constitution traditionnelle, alors que d’autres, toute minces, ressemblent à des insectes brindilles…. J’aime bien l’expression "constitution traditionnelle". Je l’ai trouvée dans ce livre "L’école de détectives privés du Limpopo".

- Limpopo ? Quoi c’est ça ? demande Sonia…

- Le Limpopo est un fleuve. Quatre pays d’Afrique australe font partie du bassin du Limpopo : l’Afrique du Sud, le Bostwana, le Zimbabwe, et le Mozambique. Tout le monde sait cela. De même que tout le monde connait Gaborone, la capitale du Bostwana.

- OK, soupire Sonia, nous voilà repartis en voyage.


Gaborone

Bon, à dire vrai je ne connaissais pas du tout Gaborone avant la lecture de ce roman. Le Bostwana, à la rigueur je savais le situer en Afrique. Sans Plus. Et grâce à cette histoire de détectives privés, j’ai découvert une ambiance particulière, chaleur et poussière, une manière de se respecter et de s’apprécier avec une certaine élégance.

 

Mma Ramotswe, Precious de son prénom, est la propriétaire de l’Agence n°1 des Dames détectives. Imaginez une belle femme de constitution traditionnelle. Mma Grace Makutsi, jeune femme fiancée à Rra Phuti Radiphuti, est l’assistante de Mma Ramotswe, ou plus exactement elle est en passe de devenir son associée. Enfin presque. Il faut dire que Rra Phuti Radiphuti est le patron du Magasin des Meubles Double Confort. Le vrai grand magasin de meubles de Gaborone, avec des canapés comme on n’en voit pas chez nous, pouvant accueillir ces très belles constitutions féminines, de façon confortable. Grace vient d’un village pauvre et dans son enfance elle ne portait pas de chaussures. Donc elle est très fière d’être passée par l’Institut de secrétariat du Bostwana ! Et ensuite, ce fiancé si gentil (et si riche) ! Mais Grace garde les pieds (avec désormais de belles chaussures) sur terre. De son côté, Mma Ramotswe est mariée à Rra JLB Matekoni. Et ce n’est pas n’importe qui cet homme là : il possède le garage Tolkweng Road Speedy Motors et à ses côtés travaillent deux apprentis mécaniciens. Les bureaux de l’Agencen°1 des Dames détectives sont attenants au garage.  


Limpopo

Un jour Precious fait un rêve étrange : un étranger blanc sous un gros arbre semble lui tendre la main. Grace va partir dans des explications sur l’interprétation des rêves à la fois charmantes et complètement péremptoires. Car Grace est impulsive, un peu naïve et orgueilleuse (elle a quand même eu 97/100 à l’examen de l’Institut de Secrétariat du Bostwana). Une tasse de thé et tout rentre dans l’ordre. Precious et Grace boivent du thé, beaucoup de thé, il y a même un calcul très poussé fait par Grace à cause de la facture d’eau à payer.

 

Un jour Clovis Andersen passe par là et entre dans l’Agence n°1. Accueil avec thé, bien entendu, et surprise, ce Clovis Andersen est justement l’auteur de la "bible" de l’agence des Dames détectives :"Les principes de l’investigation privée". Quelle joie ! Quel honneur ! Mais Clovis Andersen n’a-t-il pas eu à traiter de bien plus grandes affaires que celles qui relèvent de l’Agence n°1 ? Mma Ramotswe est d’abord très intimidée puis, petit à petit, une forme de complicité s’établit et ils vont ensemble éclairer la sombre affaire de la Ferme des orphelins et du renvoi de la directrice Mma Potokwane.


Hum... constitution traditionnelle, miam miam

Ce n’est pas un roman noir, il n’y a pas de mort. Juste de petits tracas qui peuvent être effrayants aux yeux du jeune apprenti Fanwell. Ce garçon d’origine très modeste se laisse embarquer par un ancien camarade de classe dans une histoire de voitures à réparer, pas vraiment honnête. La justice est là. Si le palais de justice est imposant, l’avocat de Fanwell l’est beaucoup moins. L’équipe de l’Agence n°1 et celle du garage Tolkweng Road Speedy Motors vont tenter de démontrer l’innocence de Fanwell qui croyait juste rendre un service en réparant une voiture dans une cour. En vain. Mais un esprit facétieux vient sauver la mise de Fanwell, d’une façon, si ce n’est peu académique, à tout le moins redoutablement efficace. A noter que pour JLB Matekoni, il y existe des voitures malhonnêtes. Une manière de dire que certaines voitures, genre BMW, reflètent un peu trop le luxe (dans un pays riche grâce aux mines de diamants, mais dont 70% du territoire est désertique).

D’un côté le paraître, le luxe (avec la construction de belles maisons en briques de qualité…) et d’un autre une terre aride, le désert du Kalahari, dans lequel à 4h00 de Gaborone une pauvre route s’élance qui finit en piste ensablée. La camionnette de Mma Ramotswe s’y enlise au grand dam de Mma Makutsi, verte de peur, à l’ide qu’un lion pourrait survenir et les dévorer. Mais non, elles vont rencontrer deux ânes et leur maître, et tout ira bien.

Les pays voisins sont pauvres (sauf l’Afrique du Sud bien entendu). Il y a donc des quartiers pauvres avec la main d’œuvre discrète qui envoie sa paie à la famille restée au pays. On rencontre ainsi un maçon exploité par un promoteur on ne peut plus véreux…


Alexander McCall Smith est né au Zimbabwe en 1948. Avant d’être l’auteur de nombreux romans policier, c’est un juriste qui a entre autres enseigné le droit à l’université de Gaborone dans les années 80 et s’est spécialisé en droit médical et bioéthique fin du XXème siècle.

Merci à la traductrice Elisabeth Kern d’avoir su rendre l’humour de Mma Ramotswe.

 

Bonne lecture !

Editions 10/18  - 334 Pages 



lundi 9 février 2026

QUE JUSTICE SOIT RENDUE de Giorgio Fontana (2013) - par Nema M.

 


Sonia écoute l’air « Sempre Libera » de la Traviata de Verdi. Elle soupire et dit :

- Ah, Verdi, ses opéras grandioses, et puis pour moi Milan, c’est la Scala… ou les escalopes 😊…

- Tiens Sonia, cet air que tu écoutes, « Sempre Libera », me fait penser à toute autre chose : la liberté de celui qui n’est pas coupable. Et pour ta gouverne, Milan présente bien d’autres facettes que celle de ville de la Scala ou de la célèbre escalope de veau panée.

- Toi, tu vas me sortir un bouquin de derrière les fagots ?

- Pas un mais deux : « Que justice soit rendue » et « Mort d’un homme heureux ». Les histoires de deux juges, amis depuis leurs études, à Milan…  



Palais de Justice de Milan (1930)

Que justice soit rendue. Roberto Doni, substitut du procureur général de Milan a 65 ans. Il est on ne peut plus rigoureux dans son approche du travail de magistrat. Il arrive en fin de carrière, son épouse également. Tous deux issus de la grande bourgeoisie, ils vivent dans un grand appartement dans un quartier chic de Milan et souvent, le soir, Doni écoute de la musique classique en sirotant un verre de vin. Mais avec l’affaire Khaled Ghezal sa façon d’appréhender un dosser et de rendre la justice vont être remises en cause.

Dressons d’abord le contexte. Le Palais de Justice de Milan, pour Doni, « son Palais » depuis déjà quelques années (après avoir exercé son métier dans d’autres régions), est un imposant bâtiment construit dans les années 1930. Les plaques de marbre tiennent désormais grâce à de gros clous en ferraille.

Tout y est fatigué. Usé. Trop de dossiers, trop de poussière, une informatique capricieuse dont Doni doit assurer la supervision. Un univers qui sent la routine et le passé. Bref une justice bien en peine de suivre les évolutions de la société, la violence, le racisme, le terrorisme qui se développent en ce début du XXIème siècle.



Rue du quartier Brera en 1955

Et donc l’affaire Khaled Ghezal. Une affaire d’une triste banalité où la drogue conduit à la violence. Sauf que la victime est une jeune fille de bonne famille, Elisabetta Medda, fille d’un gros entrepreneur milanais. Et malheureusement elle est touchée par une balle perdue et se retrouve en fauteuil roulant. Son petit ami, Antonio Del’Acqua est vendeur dans une boutique de téléphonie mobile. Bon, de temps en temps, il consomme un peu de hachish qu’il achète à des Tunisiens, mais rien de bien méchant à ses yeux. Sauf que… Sauf que peut-être, parfois, il en demande plus que pour sa consommation personnelle et que donc il faut payer le fournisseur… Bref. La police essaie de comprendre ce qui s’est passé le soir où la pauvre Elisabetta a pris une balle. Il y aurait eu un petit groupe de « migrants » qui les auraient agressés dans la rue alors qu’ils sortaient d’un restaurant, elle et Antonio, et voilà. Vite fait, bienfait, confrontation visuelle avec quatre ou cinq personnes de couleurs différentes et une personne est désignée comme étant celui qui a probablement tiré : Khaled Ghezal.

Il se trouve qu’une jeune journaliste indépendante, Elena Vicenzi, s’intéresse à cette affaire et veut que Doni rencontre des personnes de l’entourage de Khaled car, pour elle, il est innocent. Ce n’était pas Khaled Ghezal qui était là à ce moment-là. Elle envoie un mail, puis un autre, puis demande à le voir, puis finit par voir Monsieur le substitut du procureur de Milan qui lui dit simplement que ce n’est pas dans ses attributions de voir ou d’entendre des personnes en lien avec le présumé coupable et que la police a fait son travail. En fait, la presse s’est déchaînée autour de cette histoire : ces migrants tous des assassins etc… Curieusement Doni qui écrit une sorte de testament retraçant les faits marquants de sa vie, repense à Giacomo Colnaghi son collègue et ami juge mort en 1981. Un sens de la justice très poussé (des exceptions oui, des erreurs non), une recherche approfondie de la vérité et du sens que les terroristes des années de plomb pouvaient donner à leurs odieux crimes. 


Et si Elena avait raison ? Si Khaled n’était pas celui qui a tiré sur Elisabetta ? Doni va suivre la quête de preuves d’Elena, l’accompagner dans sa Fiat Uno pourrie (lui qui a un gros 4X4 Audi) dans des quartiers totalement ouverts à la diversité des races, au mélange des pauvretés, à la vie dans la rue et dans les logements plus ou moins salubres, là où vivait Khaled et sa sœur. Il va également éplucher de manière très approfondie ce dossier. Il va même demander conseil à son vieux professeur de droit. Mais même si un témoin est trouvé, cela ne permettra pas forcément de sauver Khaled… En tout cas, Doni n’a plus peur de rien et quitte à flinguer sa fin de carrière, il suivra ses convictions pour faire en sorte qu’il n’y ait pas d’erreur.


Si on découvre Giacomo Conalghi dans ce roman, on peut faire un retour en arrière dans la jeunesse de Doni et mieux comprendre qui était Conalghi avec « Mort d’un homme heureux ». 1980 : le très brillant Giacomo Conalghi est dans le service de lutte contre le terrorisme. Il a à ses côté deux collègues et leurs investigations sont sans relâches pour trouver les assassins masqués qui tirent sans raison apparente sauf celle de détruire le système.

C’est l’époque des Brigades Rouges, dont la violence a commencé avec l’assassinat d’un procureur en 1976, puis avec l’enlèvement et l’assassinat d’Aldo Moro (démocrate-chrétien) en 1978.  Alors qu’au départ la révolution était celle des ouvriers ou des paysans pauvres, une révolution pour mettre définitivement un terme au fascisme et à l’exploitation du prolétariat. Conalghi vient d’une famille pauvre, d’un petit bourg, du nord de Milan, ce qui aurait pu le faire basculer du côté des révolutionnaires mais sa foi et ses convictions, le motivent pour que la justice soit rendue et pour apporter aux familles des victimes un peu d’apaisement.

 

Ces deux romans sont extrêmement intéressants à la fois sur le plan de l’histoire qui est racontée mais aussi pour une découverte de l’Italie, sans complaisance mais non sans délicatesse. Les deux juges sont de beaux personnages. Des héros de notre temps. Merci aux traducteurs de ces deux beaux textes. A ce jour, Giorgio Fontana n’a que ces deux romans qui sont traduits en français, dommage…

 

Bonne lecture !

 

Romans Seuil

310 Pages


lundi 24 novembre 2025

VAPORE de Marco Lodoli (2013) - par Nema M.


Sonia regarde des publicités pour des maisons ossature bois. Elle interpelle Nema qui travaille sur un plan de viaduc :

- Des ponts, des ponts, toujours des ponts, tu n’en as pas marre ? pourquoi tu ne fais pas des maisons en bois ?

- Mais… Je suis ingénieure structure béton Sonia, spécialisée dans les ouvrages de génie civil, je ne suis pas du tout dans le domaine de la construction de maison individuelle.

- C’est nul, reprend Sonia. Une maison, c’est toute une histoire, l’histoire de ses habitants, c’est comme un être vivant…

- Ah, oui, je comprends, comme la maison de Maria Salviati qui ne pourra changer de propriétaire que si l’agent immobilier comprend ce qu’elle a vécu…


Vendre une maison. Vendre une vieille maison, une maison de famille, là où on a vécu son enfance avec ses parents, là où on a vécu avec son conjoint et son fils, abandonner « celle qui a tout vu et entendu » dirait Sonia, entre les murs de laquelle on s’est réfugié, senti en sécurité ou effrayé. Voilà ce que Maria Salviati et son agent immobilier Gabriele doivent faire : vendre la maison Salviati. Voilà. C’est l’histoire de la vente d’une maison. Ou bien une histoire de famille. C’est une histoire qui démarre avec un petit goût de bonbon suranné, genre bonbon à la violette, doux et délicat. Mais comme avec certains bonbons d’aujourd’hui, on aura droit à de drôles de piquants et même au goût amer, celui de l’incompréhension et de la violence…  

 

Le titre de ce roman semble un peu bizarre : pourquoi ce drôle de nom de Vapore ? Vapeur en français. Marco Lodoli a choisi de donner ce surnom au personnage d’Augusto, le mari de Maria Salviati. Mais patience. Il faut d’abord entrer dans l’histoire avant de rencontrer cet homme, quasi éthéré, décalé et joyeux, mais pas seulement…


Musée bateaux Lac Nemi

Maria Salvati est une ancienne professeure de sciences et de biologie. Elle a 72 ans, vit à Rome et se sent vieillir, en proie à des doutes sur sa mémoire qu’elle tente d’entretenir à tout prix avec force mots croisés. Un beau matin d’avril, un jeune homme sonne à son domicile. Elle ne veut pas avoir peur comme toutes les personnes âgées, elle ouvre donc la porte et Gabriele se présente : il est agent immobilier et travaille pour « Le Temps des demeures ». Il vient au titre du mandat de vente donné à cette agence. Maria s’en souvient vaguement. Cela fait si longtemps que la maison est mise en vente ! Le garçon est jeune, vêtu d’un costume sombre impeccable avec une chemise bleu ciel et une cravate. Il lui demande gentiment de venir avec lui à la maison. Sa voiture est en bas. Maria accepte, prend son sac et ses clés, et ils partent en voiture pour la maison qui est située près du lac Nemi à 40 kilomètres de Rome. Gabriele fait attention à conduire doucement dans les virages, car Maria a toujours mal supporté ces courbes et lacets qui permettent à la route de gagner le plateau. Une fois la maison ouverte, Gabriele et Maria s’assoient et attendent les éventuels visiteurs. Ils sont au soleil. Une couverture sur les genoux. Gabriele demande à Maria de raconter son histoire dans cette maison pour la comprendre.

 

Alors Maria replonge dans ses souvenirs. Elle se souvient de sa rencontre avec Augusto, « l’homme qui était une catastrophe qu’elle serrerait contre elle jusqu’à ce que la mort les sépare ». Elle est alors jeune et sérieuse. Fille de professeur d’université, elle étudie sagement quand par hasard lors d’une fête pour enfants elle voit cet homme clown qui jongle, qui fait apparaître un oiseau, qui sème le bazar dans la réunion d’enfants. C’est le coup de foudre. Il lui dit qu’elle est celle qu’il attendait, elle fond littéralement dans ses bras et part à l’aventure avec lui sur une moto déglinguée, jusqu’en Espagne. 


Et elle revient enceinte de Pietro. Colère et scandale chez les Salviati. Tant pis. Maria retrouve quand même suffisamment de bon sens pour terminer ses études et devenir professeure. Ses parents lui laissent la jouissance de la maison de campagne. Augusto va et vient, intermittent du spectacle, clown lunaire, père rêveur et conteur d’histoires. De temps en temps Augusto part car il a besoin de partir. Mais à chaque fois il revient. Et quand il part, il jure de revenir. Maria assume la charge de Pietro seule, assure le quotidien, s’accommode de ces frasques.

 

Gabriele et Maria retournent plusieurs fois à la maison. Il y a de potentiels acheteurs qui viennent, mais ce n’est pas ceci ou ce n’est pas cela. Toujours quelque chose qui ne convient pas. Maria se demande si la maison est vendable. Gabriele lui explique que c’est normal. Il connait son métier. Il faut de la patience pour qu’il trouve ceux qui auront le bon profil pour cette maison. En attendant, il aime toujours entendre Maria se raconter.

 

Pietro grandit. Ce sont les années 70. Il a une passion pour les infortunés, les pauvres. Il s’engage avec d’autres camarades dans des réflexions puis des actions militantes de gauche et des actions musclées contre de jeunes fascistes. Même si Augusto partage le sujet de l’injustice sociale, il n’est pas du tout dans l’action mais dans la magie, la fantaisie, le rejet de la réalité. Maria voit son fils s’éloigner de son père. Il y aura quand même un bel été où ils vont au lac Nemi faire de la barque et se baigner, jusqu’au musée des bateaux. Un moment rare de complicité avec la nature. Mais la violence refera surface jusqu’à son paroxysme…


Finalement une famille trouve la maison parfaite. Gabriele est content. Maria lui dévoile la fin de son histoire avec Augusto.  

 

Très beau roman qui jongle entre le rêve, la poésie et la dureté des années de plomb en Italie, pendant lesquelles la violence et le terrorisme se sont déchaînés. Le tout raconté dans le cadre calme et serein de cette vieille villa entourée de champs et baignée dans la lumière et les odeurs du printemps. Le style de Marco Lodoli est très agréable. Ce Romain né en 1956, a été journaliste et professeur avant d’être écrivain. Parmi ses thèmes de prédilection : les voyages et la mort.

Merci à la traductrice Louise Boudonnat très fidèle au texte italien.

 

Bonne lecture !

 

P.O.L #formatpoche

190 Pages