Sonia écoute l’air « Sempre Libera » de la Traviata de Verdi. Elle soupire et dit :
- Ah, Verdi, ses opéras grandioses, et puis pour moi Milan, c’est la Scala… ou les escalopes 😊…
- Tiens Sonia, cet air que tu écoutes, « Sempre Libera », me fait penser à toute autre chose : la liberté de celui qui n’est pas coupable. Et pour ta gouverne, Milan présente bien d’autres facettes que celle de ville de la Scala ou de la célèbre escalope de veau panée.
- Toi, tu vas me sortir un bouquin de derrière les fagots ?
- Pas un mais deux : « Que justice soit rendue » et « Mort d’un homme heureux ». Les histoires de deux juges, amis depuis leurs études, à Milan…
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| Palais de Justice de Milan (1930) |
Que justice soit rendue.
Roberto Doni, substitut du procureur général de Milan a 65 ans. Il est on ne peut plus
rigoureux dans son approche du travail de magistrat. Il arrive en fin de
carrière, son épouse également. Tous deux issus de la grande bourgeoisie,
ils vivent dans un grand appartement dans un quartier chic de Milan et
souvent, le soir, Doni écoute de
la musique classique en sirotant un verre de vin. Mais avec l’affaire
Khaled Ghezal sa façon
d’appréhender un dosser et de rendre la justice vont être remises en cause.
Dressons d’abord le contexte. Le Palais de Justice de Milan, pour
Doni, « son Palais » depuis déjà quelques années (après avoir exercé son métier
dans d’autres régions), est un imposant bâtiment construit dans les années
1930. Les plaques de marbre tiennent désormais grâce à de gros clous
en ferraille.
Tout y est fatigué. Usé. Trop de dossiers, trop de poussière, une informatique capricieuse dont Doni doit assurer la supervision. Un univers qui sent la routine et le passé. Bref une justice bien en peine de suivre les évolutions de la société, la violence, le racisme, le terrorisme qui se développent en ce début du XXIème siècle.
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| Rue du quartier Brera en 1955 |
Et donc l’affaire Khaled Ghezal. Une affaire d’une triste banalité où la drogue conduit à la violence. Sauf que la victime est une jeune fille de bonne famille, Elisabetta Medda, fille d’un gros entrepreneur milanais. Et malheureusement elle est touchée par une balle perdue et se retrouve en fauteuil roulant. Son petit ami, Antonio Del’Acqua est vendeur dans une boutique de téléphonie mobile. Bon, de temps en temps, il consomme un peu de hachish qu’il achète à des Tunisiens, mais rien de bien méchant à ses yeux. Sauf que… Sauf que peut-être, parfois, il en demande plus que pour sa consommation personnelle et que donc il faut payer le fournisseur… Bref. La police essaie de comprendre ce qui s’est passé le soir où la pauvre Elisabetta a pris une balle. Il y aurait eu un petit groupe de « migrants » qui les auraient agressés dans la rue alors qu’ils sortaient d’un restaurant, elle et Antonio, et voilà. Vite fait, bienfait, confrontation visuelle avec quatre ou cinq personnes de couleurs différentes et une personne est désignée comme étant celui qui a probablement tiré : Khaled Ghezal.
Il se trouve qu’une jeune journaliste indépendante, Elena Vicenzi, s’intéresse à cette affaire et veut que Doni rencontre des personnes de l’entourage de Khaled car, pour elle, il est innocent. Ce n’était pas Khaled Ghezal qui était là à ce moment-là. Elle envoie un mail, puis un autre, puis demande à le voir, puis finit par voir Monsieur le substitut du procureur de Milan qui lui dit simplement que ce n’est pas dans ses attributions de voir ou d’entendre des personnes en lien avec le présumé coupable et que la police a fait son travail. En fait, la presse s’est déchaînée autour de cette histoire : ces migrants tous des assassins etc… Curieusement Doni qui écrit une sorte de testament retraçant les faits marquants de sa vie, repense à Giacomo Colnaghi son collègue et ami juge mort en 1981. Un sens de la justice très poussé (des exceptions oui, des erreurs non), une recherche approfondie de la vérité et du sens que les terroristes des années de plomb pouvaient donner à leurs odieux crimes.
Et si Elena avait raison ? Si Khaled n’était pas celui qui a tiré sur Elisabetta ? Doni va suivre la quête de preuves d’Elena, l’accompagner dans sa Fiat Uno pourrie (lui qui a un gros 4X4 Audi) dans des quartiers totalement ouverts à la diversité des races, au mélange des pauvretés, à la vie dans la rue et dans les logements plus ou moins salubres, là où vivait Khaled et sa sœur. Il va également éplucher de manière très approfondie ce dossier. Il va même demander conseil à son vieux professeur de droit. Mais même si un témoin est trouvé, cela ne permettra pas forcément de sauver Khaled… En tout cas, Doni n’a plus peur de rien et quitte à flinguer sa fin de carrière, il suivra ses convictions pour faire en sorte qu’il n’y ait pas d’erreur.
Si on découvre
Giacomo Conalghi dans ce roman,
on peut faire un retour en arrière dans la jeunesse de
Doni et mieux comprendre qui
était Conalghi avec «
Mort d’un homme heureux ».
1980 : le très brillant
Giacomo Conalghi est dans le
service de lutte contre le terrorisme. Il a à ses côté deux collègues et
leurs investigations sont sans relâches pour trouver les assassins masqués
qui tirent sans raison apparente sauf celle de détruire le système.
C’est l’époque des Brigades Rouges, dont la violence a commencé avec
l’assassinat d’un procureur en 1976, puis avec l’enlèvement et
l’assassinat d’Aldo Moro
(démocrate-chrétien) en 1978. Alors qu’au départ la révolution
était celle des ouvriers ou des paysans pauvres, une révolution pour mettre
définitivement un terme au fascisme et à l’exploitation du prolétariat.
Conalghi vient d’une famille pauvre, d’un petit bourg, du nord de
Milan, ce qui aurait pu le faire basculer du côté des révolutionnaires mais
sa foi et ses convictions, le motivent pour que la justice soit rendue et
pour apporter aux familles des victimes un peu d’apaisement.
Ces deux romans sont extrêmement intéressants à la fois sur le plan de l’histoire qui est racontée mais aussi pour une découverte de l’Italie, sans complaisance mais non sans délicatesse. Les deux juges sont de beaux personnages. Des héros de notre temps. Merci aux traducteurs de ces deux beaux textes. A ce jour, Giorgio Fontana n’a que ces deux romans qui sont traduits en français, dommage…
Bonne lecture !
Romans Seuil
310 Pages







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