- Salut Claude, journée piano apparemment… et… orchestre aussi… Ravel,
j'adore, et Nema aussi m'a-t-elle dit un jour…
- Certes Sonia, Ravel n'a peut-être pas un catalogue aussi fourni qu'un
baroqueux hyperactif, mais on cherchera en vain la médiocrité. Cette
suite pour le piano en hommage au grand Couperin, est dédiée à ses amis
morts dans les tranchées et comprend six pièces pour le clavier dont
quatre ont été orchestrées…
- Malgré le destin terrible des dédicataires, je n'entends guère de
lamentation dans ces pièces…
- Oui, à l'époque baroque, le mot tombeau désignait une œuvre rendant
hommage à un personnage mais aussi bien après son décès que de son
vivant… Ils étaient bizarres au XVIIIème siècle…
- J'aime beaucoup le touché énergique de Bertrand Chamayou déjà entendu
dans les valses nobles et sentimentales en 2022, toujours de Ravel, sur
le même CD… Tu n'as pas préféré choisir un autre interprète… histoire
de…
- Je ne m'en aperçois que maintenant que tu lis l'index Sonia… Nous
écouterons la dédicataire Marguerite Long… Pour la version orchestrale,
Bernard Haitink reste un grand cru même si lui aussi est un abonné du
blog…
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| Marguerite Long et Ravel |
Ravel composera entre 1893 et 1923, soit trente ans d'activité
(on dénombre 90 œuvres "officiels" qui ne portent d'ailleurs aucun numéro
de catalogue). Une carrière écourtée, une mort prématurée en
1937 (Ravel
atteint d'une maladie cérébrale n'écrira rien pendant les quatre dernières
années de sa vie), deux raisons qui n'expliquent pas ce nombre modeste de
partitions. Mais attention, il s'agit des ouvrages achevés,
touchant à la perfection, d'une grande diversité car abordant tous
les genres… instrumental, piano, musique de chambre, lyrique…
En réalité, je mentionne les ouvrages originaux édités et joués ou gravés
au disque généreusement… Le musicologue Marcel Marnat a prolongé
cette liste avec des œuvres orchestrées, réduites ou transcrites et autres
manuscrits, un total de 111 partitions…
Sonia s'étonne d'une seconde mise à l'honneur de
Bertrand Chamayou
dans un choix d'interprètes immense. Ben oui, mais j'avoue avoir été,
d'une part très séduit par l'expressivité de son jeu en écoutant une
tribune des critiques consacrée à cette suite (je ne suis pas toujours
d'accord avec le podium), et ne pas avoir consulter l'index en ayant
l'idée de ce billet… prenant le risque d'un remake, ce qui n'est arrivé
qu'une fois en 15 ans (Brahms
Trio N°1 😊).
L'intégralité de l'œuvre de
Ravel
pour piano seul occupe simplement deux CD. Consultez l'index, j'ai proposé
au fil du temps l'écoute de trois des
quatre suites pour le clavier sous
les doigts de divers interprètes de 15 à 87 ans ! La jeune sino-américaine
Kate Liu
adolescente dans
Gaspard de la Nuit
considéré par les pianistes comme les pièces les plus difficiles à
exécuter de tout le répertoire pianistique, défi interprété également par
Ivo Pogorelich
et
Vlado Perlemuter
quasi nonagénaire et ayant connu
Ravel,
Miroirs
par
Jean-Efflam Bavouzet
et enfin
Valses nobles et sentimentales
par
Bertrand Chamayou
(même album que celui de ce jour). Toutes les autres pièces isolées sont
courtes, hormis une
sonatine
en trois brefs mouvements, et justifieraient un article anthologique pour
l'ensemble, une idée de chronique. Nous entendrons le
Tombeau de Couperin
dans un enregistrement de
Marguerite Long, la dédicataire et créatrice de l'ouvrage. 2 H 20 de musique de piano au
total mais… mais aucun morceau sans intérêt !
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Ravel en tenue militaire en 1916 |
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Camions sur la Voie Sacrée Verdun - Bar-le-duc |
Une synthèse biographique du musicien figure dans le premier billet dédié à Ravel, l'un des compositeurs français les plus inventifs du début du XXème siècle. Je n'y reviens pas, préférant me focaliser sur les événements qui entourent la conception de l'œuvre présentée. (voir cet article : Le Boléro, la Valse, Daphnis et Chloé - 2ème suite, Pavane pour une infante défunte, Alborada del gracioso – Seiji Ozawa Clic).
En 1914,
Ravel
occupe une place méritée dans le monde musical après des débuts difficiles.
Il échouera cinq fois au prix de Rome suite à des favoritismes (magouilles).
Il a écrit presque tout son catalogue pour piano seul hormis le
Tombeau de Couperin. Il doit faire face à des critiques sur l'abandon des formes classiques
(sonates,
ballades,
études, etc.) préférant les
pièces isolées ou réunies en suites au climat
expressionniste. On l'accuse d'imiter le style
Debussy.* L'influence inverse supposée donnera aussi du grain à moudre aux
critiques déconcertés face à cette musique moderne qui s'invente. En
1912 il a offert aux ballets russes de Diaghilev une partition
de près d'une heure,
Daphnis et Chloé, une symphonie chorégraphique pour orchestre et chœurs sans paroles
écrites ! En 1911, il composera un petit opéra,
L'heure espagnole, pour cinq voix solistes avec orchestre sur un livret de
Franc-Nohain. Les succès seront en demi-teinte… la sanction des
artistes visionnaires.
(*)
Debussy
était friand de l'usage des gammes modales et pentatoniques.
Ravel
n'a pas négligé ces modes mais restera très attaché à la tonalité, ah les
critiques !
Donc août 1914, la Grande Guerre éclate. De petit gabarit (1,61m -
48 kg)
Ravel
avait déjà été réformé. Patriote mais non nationaliste à la manière de la
Ligue nationale pour la défense de la musique française*, le combat au front lui est refusé. Néanmoins, opiniâtre, il conduira des
véhicules et même une ambulance, y compris sur la Voie Sacrée à Verdun.
Blessé en 1916, sa guerre est finie, mais pas celle de ses camarades
dont beaucoup périssent sous les obus et la mitraille, dans la glaise du
Nord.
(*)
Ravel,
au risque de voir son œuvre boycottée, refusa d'adhérer à cette ligue
voulant interdire les musiques allemandes et austro-hongroises. Ravel
rejette la confusion entre l'art et les idéologies barbares. Figure dans
cette ligue : Vincent d'Indy
(anti-dreyfusard, antisémite et monarchiste antirépublicain), Camille Saint-Saëns
(nationaliste tendance dure et colonialiste) et Alfred Cortot
(complaisant avec les nazis plus tard) et même Debussy et Fauré, désolé je balance ! Personne n'est parfait. Tout le contraire de Ravel, Dreyfusard, anticolonialiste, défenseur d'une gauche progressiste…
proche des idées humanistes de
Jaurès. Le compositeur français
Albert Roussel et l'anglais Ralph Vaughan Williams
seront aussi ambulanciers… Les écrivains Yankee
John Dos Pasos et Ernest Hemingway également…
Les poètes Charles Péguy et Guillaume Apollinaire, les romanciers Alain-Fournier ou Louis Pergaud, sont des noms ancrés dans les mémoires parmi les 560 écrivains morts pendant le conflit. Ajoutons le compositeur Albéric Magnard. Dans l'hécatombe n'oublions pas d'autres intellectuels au profil plus modeste et bien entendu, les ouvriers et les cultivateurs en passant par les employés et les enseignants… Les forces vives et "utiles" du pays.
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| Pont Basque - Gabriel Delluc |
Ravel
verra disparaître sous les obus des amis très chers : un peintre, un jeune
compositeur, des copains d'enfance, dont deux frères, d'autres. Sa mère
décède en 1917, ajoutant un désarroi intime à la tristesse et à la
mélancolie que même l'Armistice ne guérira pas complètement.
Ravel
l'humaniste ne peut comprendre la genèse de cette apocalypse qui tua 1,4
millions de soldats (900 par jour), 300 000 civils, sans compter 4,6
millions de blessés et invalides ; des chiffres qui donnent le vertige. Il
dédie le
Tombeau de Couperin
à six (sept en réalité) de ses amis morts aux champs d'honneur ("au champ d'horreur" chantait Brel dans
Jaurès, un hit de son dernier album de 1977). Il ne retrouvera que
lentement le goût pour la composition. Pour le piano seul, il écrira en
1924 la
Sonate pour violon et piano
et les deux
concertos
seront composés entre 1929 et 1931, l'un titré "en sol" et le second, le célèbre "pour la main gauche" sera dédié au pianiste virtuose autrichien
Paul Wittgenstein
qui avait perdu son bras droit lors du conflit, sur le front russe 😳.
Le projet pour
Le Tombeau de Couperin
a germé dans son esprit dès avril 1914. Soyons clair, depuis
1870, la perte de l'Alsace et la Lorraine, l'opposition entre la
triple entente et la triple alliance, l'Europe se transforme en poudrière.
Les intellectuels et pas qu'eux savent qu'une allumette et… Cette allumette
sera l'Attentat de Sarajevo le 28 juin 1914. Le militarisme,
l'impérialisme et le nationalisme nourris de rancœur entre monarchies
rivales et vieillissantes entretiennent les craintes du pacifiste et
visionnaire Ravel. Dès novembre 1914,
Ravel
reçoit les faire parts de décès qui se succèderont.
|
| Autoportrait de Gabriel Delluc |
Je prête ces appréhensions à
Ravel, par présomption allez-vous dire ? Possible, le musicien avait en projet
de composer deux suites pour piano. Mi-septembre 1914, les allemands
sont stoppés dans la Marne, évitant la prise de Paris (Au prix de
200 000 morts en une semaine et le début de l'effroyable guerre de
position de quatre ans). À lire le portrait ci-dessus, on n'imagine mal
Ravel
écrivant un Te Deum cocardier pour cette pseudo victoire (euphémisme)… Pour
preuve ce courrier d'octobre 1914 à son ami
Roland-Manuel : "Je commence deux séries de morceaux pour pianos, dont une suite
française. Oh non, ce n'est pas ce que vous croyez, La Marseillaise n'y
figurera point, il y aura une forlane, une gigue, pas de tango".
La suite française se nommera Tombeau de Couperin ! Un peu de sémantique s'impose. Le mot tombeau ne cache en rien un requiem à nos enfants morts pour la patrie (des nantis) qui ne dirait pas son nom. SOS Larousse, 4. (musique) - Pièce musicale vocale ou instrumentale écrite à la mémoire de personnages illustres. En deux mots, ce genre musical de style lamentation apparait vers 1650, l'époque baroque. On en récence une trentaine qui nous sont parvenus de compositeurs connus comme Froberger ou Marin Marais (plusieurs), pour luth, viole, clavicorde, etc.. Tombé en désuétude à la fin du baroque classique, le XXème siècle s'intéresse de nouveau au genre : Debussy, de Falla, Messiaen, et Ravel et quelques autres. Certains sont des compilations, ainsi Tombeau de Paul Dukas pour piano, composées d'œuvres de Manuel de Falla (1935), Florent Schmitt (1936) et Olivier Messiaen (1935). Donc… un sujet très vaste …
Plus surprenant, la forme de ces tombeaux fait appel à des danses anciennes
; plutôt aux tempos lents :
allemande, sarabande, mais pas toujours : le rigaudon (une forme de bourrée) … En regard du genre on évite la
gigue et comme l'écrit
pince-sans-rire
Ravel
: le tango !
Composer un Tombeau semble ainsi pertinent : rendre hommage à des amis disparus, mais dans un style animé honorant
leur jeunesse, le souvenir des temps heureux à l'opposé d'une évocation
mortifère des charniers dans des ouvrages sulpiciens. Pourquoi Couperin ? L'argumention paraît simple : François Couperin partage avec Rameau
le statut de compositeur pour clavier parmi les plus essentiels de la fin
du baroque et du début du classicisme français. Je vous invite à lire un
billet consacré à ce maître génial à propos de l'album Tic-Toc Choc de 2012, une interprétation pétillante d'un programme varié, certes pour le
piano et non le clavecin, sous les doigts virevoltants d'Alexandre Tharaud
(Clic). Et comme vous pourrez le constater Ravel
écrira dans le style clavecin : des notes brèves (noirs, croches…) et des
nuances relativement limitées (l'opposé des tempêtes de Liszt). Nous n'entendrons pas un de profundis
collectif, mais une suite de cadeaux d'adieu.
Ravel
commencera la composition en 1914 par la
forlane en ayant ce trait
d'humour un tantinet anticlérical. "Je turbine à l’intention du pape. Vous savez que cet auguste personnage
[…] vient de lancer une nouvelle danse : la forlane. J’en transcris une
de Couperin." En effet, on racontait que Pie X trouvait le
tango indécent car lascif et
promouvait la furlane (inspirée
par la forlane) plus prude. Soyons honnête,
Ravel
fut victime comme d'autres d'une fake news de l'époque. Jamais
Pie X ne se mêla de cette affaire de danse 😊. La lecture des
titres fantaisistes et poétiques des pièces de
Couperin
montre un homme friand du bien vivre.
- En plus Claude, tango ou forlane, danser avec une soutane et une
tiare sur le tête… pas facile… hihi…
- M'enfin Sonia, tu te gausses du Saint-Père !! Sacrilège !
La rédaction réelle aura lieu en 1917 après la démobilisation de
Ravel. Pour chaque pièce, la guerre a dressé une liste de victimes suffisamment
longue pour choisir les dédicaces. Le mari de la pianiste
Marguerite Long
sera le dernier de ce monument aux morts musical. La
partition
est achevée en juin 1918 alors que
Ravel
suit une convalescence morale et physique à Lyons-la-Forêt chez madame
Dreyfus, la mère de son ami
Roland-Manuel, futur compositeur trop jeune pour être enrôlé.
Mme Fernand Dreyfus était la "marraine de Guerre" de
Maurice, une femme lettrée chargée d'assurer la correspondance aux soldats pour
soutenir le moral des combattants.
Marguerite Long
donnera la première de l'ouvrage le 11 avril 1919 Salle Gaveau. C'est
un succès total. La pianiste doit la rejouer en bis dans son intégralité !
(20 minutes environ).
Je ne commente pas les pièces, elles sont d'une grande spontanéité.
Playlist :
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| Bernard Haitink vers 1977 |
|
1 |
Prélude |
Vif 12/16 noire pointée = 92 mi
mineur
à la mémoire du lieutenant
Jacques Charlot compositeur (1885 -
1915) |
|
2 |
Fugue |
Allegro moderato 4/4 noire = 84 mi éolien (mode de la sur mi)
à la mémoire de Jean Cruppi
fils de la dédicataire de
l'Heure espagnole (1892-1914) |
|
3 |
Forlane |
Allegretto 6/8 noire pointée = 96 mi mineur
à la mémoire du lieutenant Gabriel Deluc Peiintre basque (1883-1916) |
|
4 |
Rigaudon |
Assez vif 2/4 do majeur
à la mémoire de Pierre et Pascal Gaudin
amis d'enfance à Saint- Jean de Luz
(tués ensemble en 1914) |
|
5 |
Menuet |
Allegro moderato ¾ noire = 92 sol majeur
à la mémoire de Jean Dreyfus
fils de sa "marraine de Guerre"
(1896-1917) |
|
6 |
Toccata |
Vif 2/4 noire = 144 mi mineur
à la mémoire du capitaine Joseph de Marliave
mari de Marguerite Long
(musicologue spécialiste de Beethoven
1873-1914) |
En 1919,
Ravel
décide d'orchestrer quatre des pièces :
Prélude, Forlane, Menuet et Rigaudon. L'orchestration est très légère, une antithèse de celle de
la Valse
furieuse et déjantée, ici nous avons un ensemble classique : 2 flûtes,
l'une jouant du piccolo, 2 hautbois, l'un jouant du cor anglais,
2 clarinettes en La et en Sib, 2 bassons, 2 cors en Fa,
1 trompette en Ut, harpe et cordes. Le discours évoque un subtil
concerto pour orchestre. La création a lieu le 28 février 1920. Comme
toujours, la rigueur et la probité par rapport à la partition du chef
néerlandais
Bernard Haitink
fait miracle. Dire que le
Concertgebouw d'Amsterdam
était et reste l'un des ensembles symphoniques les plus colorés et
disciplinés en Europe frise le pléonasme. Il existe d'autres belles
versions…
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Écoute au casque ou avec des enceintes additionnelles plus que conseillée. Le son des PC, sauf exception, est vraiment une injure à la musique…
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INFO : Pour les vidéos ci-dessous, sous réserve d'une écoute directement sur la page web de la chronique… la lecture a lieu en continu sans publicité 😃 Cool. |
















