mercredi 23 mai 2018

Jared James NICHOLS "Black Magic" (novembre 2017), by Bruno



       Jared James Nichols fait partie de ses guitaristes bourré d'énergie, quelque part entre un Nugent, un Mark Farner et un Zakk Wylde. Avec le look qui va avec. Un croisement de redneck, de biker-hippie et de guitar-hero seventies. Avec une technique qui n'est pas sans rappelé irrévocablement Brad Sayre et Steve Hill. Pour sûr, car ce gaillard a la particularité de jouer en picking sur ses Gibson. Picking sans onglets, juste aux doigts. Et forcément, le "jeu-aux-doigts" sur des Gibson, ça donne du gros son. Au moins un crunch naturel. 
Rien de vraiment singulier si ce n'est que le sieur cultive le Heavy-rock viril et apprécie la distorsion. De la grosse Fuzz crachotante à l'épaisse overdrive. Pourtant, il n'en sort rien de brouillon. Sa tonalité est seulement naturellement plus charnue.

       Encore un que l'on pourrait croire fort d'un hubris démesuré alors qu'en fait se serait plutôt et simplement un authentique passionné de musique n'aspirant qu'à donner vie à la musique qui l'habite et à la partager. Essayant visiblement de retrouver le feu sacré qui habitait certaines fortes personnalités de la guitare électrique des années 60 et 70, tout en faisant en sorte de ne pas être écrasé par ces imposants caractères en restant un élève appliqué, mais bien de développer sa propre nature.
     Il y a quelques temps, il clamait que son désir n'était que de faire revivre le côté sauvage du Blues. Mouais ... d'accord, mais on peut légitimement rajouter une facette brutale exacerbée. Et même s'il revendique Lonnie Mack et Albert King comme deux de ses héros (à ses débuts, il se produisait bien plus souvent avec une Gibson Flying V, guitare emblématique de ses deux icônes), ainsi que Stevie Ray Vaughan, on le recentrerait plus aisément dans un Hard-blues volcanique. Dimension développée par des mages et des apprentis sorciers connus sous les noms de Paul Kossof, Leslie West, Jimmy Page, Billy Gibbons, Steve Marriott, Mel Galley.
Cependant, lorsqu'il s'emploie à brancher une guitare directement dans un antique ampli combo, en se gardant bien de pousser les potards à fond, on découvre alors, effectivement, tout un bagage issu du Blues. Et puis il a aussi maintes fois démontré qu'il pouvait adapter son jeu suivant les personnes avec qui il jouait.
     Même s'il prétend que le Blues est la musique la plus pure, on est tout de même moins surpris lorsqu'il désigne des personnes telles que Zakk Wylde (pour qui il a effectué la première partie du "Book of Shadows II Tour") comme faisant partie de ses héros. Néanmoins c'est bien par le Blues qu'il a fait son apprentissage, lui qui a grandi près de Chicago, dans une communauté où cet idiome - d'après ses propres mots - était roi. Jusqu'à ces 19 ans, ce fut la seule musique qu'il jouait, en allant dès ses seize ans se produire dans des clubs du Wisconsin et de l'Illinois (parfois devant Hubert Sumlin ou jouant avec Buddy Guy) avant de progressivement la fusionner avec le Rock des grandes formations des seventies. Des groupes qui avaient déjà copieusement exploité cet héritage, pillé sans retenue.

      Sur l'une de ses récentes vidéo où il joue, tel un jeune amateur se filmant en train de réaliser un master-class artisanal en rejouant les parties guitares d'un de ses morceaux préférés, on remarque dans sa modeste pièce les pochettes des 33 tours des "The Road Goes Ever On", "Electric Ladyland" et de "Captured Live" (1) accrochées au mur ; témoignage d'une considérable affection pour ces œuvres. Et pour les derniers septiques quant à la source du terreau dont est fait sa musique, et moteur de sa passion, sur son Ep de 2015, "Highway Man", figure deux reprises : "We're an American Band" de Grand Funk Railroad et "30 Days in the Hole" d'Humble Pie. Par ailleurs, savourant les reprises, on a pu l'entendre reprendre en concert "Rock'n'Roll Hoochie Koo" de Johnny Winter, "Daydream" de Robin Trower, "Voodoo Child", "Never in My Life" et "Mississippi Queen" de Mountain ou encore "Cat Scratch Fever" de Nugent.
On peut voir aussi sur le clip de "Last Chance", Jared manipuler comme un vieux fan les 33 tours de "Disreali Gears", "Are You Experience ?" et "Pronouced Leh-nérd 'Skin-nérd", extirpés au milieu d'une pile où l'on discerne aussi "Sabbath Bloody Sabbath" et "Climbing !".

     Sur son avant-bras droit est tatoué la mention "blues power". Comme un coup de tampon validant ad vitam eternam son engagement, son sacerdoce.

       Certains critiques américains n'ont pas hésiter à l’ériger comme un nouvel maître du Blues. Or, si effectivement, sa source primale remonte bien à cette musique, et même si quelque fois elle resurgit ("Come on in My Kitchen" sur l'opus précédent), actuellement c'est indéniablement de Hard-Rock et de Hard-blues qu'il s'agit. Du bon Hard-rock à l'ancienne fondé sur le terreau du Blues, et interprété avec la fougue et l'insouciance de la jeunesse. Mais, finalement, pourquoi à l'ancienne, sachant que cette "branche" n'a jamais cessé d'exister, de bourgeonner.

Une évidence dès le premier coup de semonce, "Last Chance".
Après un petit échauffement constitué d'une cascade de notes célestes Van-halieniennes (2) - en fait une feinte pour faire baisser la garde de l'auditeur -interrompu brutalement par un roulement de fûts ... Pan ! Jared assène un uppercut ! Ouch, ce gars-là ne fait semblant ; il sait riffer grave ! Et le son de guitare, gras, un rien crasseux, guttural et sauvage fait monter la température (son tirant de cordes est du 12-54). De plus, il rugit tel un guerrier se jetant dans une bataille où tout n'est plus qu'épées, boucliers, sang et éclats d'os ! Et le solide compagnon d'arme, Dennis Holm qui assure les arrières, martèle comme un forcené sur ses caisses. Un brutal, certes, mais qui s'entend pour injecter du groove ; même quand c'est du lourd. Même "The Gun" qui ralentit nettement le tempo, reste profondément ancré dans le Hard-blues. Pratiquement un lien entre le Stoner et le premier Montrose. Même lorsque Jared sort le slide, ça tranche dans le lard. Tchac !
Quant au Sabbathéen "Don't Be Scared", qui descend encore un chouia le tempo, la basse y est tellurique. L'incursion d'une talk-box doublant la guitare rythmique ne parvient pas à adoucir le propos.
Alors ? Hard-blues ou pas Hard-Blues ?
Et ce n'est pas la présence d'un Blues-rock funky d'obédience ZZ-Top qui va prouver le contraire. En dépit d'une choriste bienvenue apportant un peu de fraîcheur sur les refrains et les claviers pudiques d'Anthony Perry (3) tentant de mimer Donny Hathaway, "Honey Forgive Me" puire le bitume et l'essence.
Encore moins le Boogie-glam-rock "Got to Have You" où le bûcheron de service, envoie des patterns acrobates comme si pour cela il avait dû adapter la morphologie d'un Thark de Barsoom.

        Le nom de baptême de cet album peut paraître assez hasardeux, dans le sens où la musique n'exsude absolument rien d'occulte, de sulfureux, ni même rien de vaudou dans un sens Hendrixien, encore moins dans celui du Dr John. Probablement est-ce simplement une résurgence de la fascination qu'avait exercée les vieux opus de Black Sabbath sur un jeune Nichols. D'autant plus que "End of Time" peut justement évoquer le groupe de Tony Iommi, celui de la première période - nourrie d'une grosse fuzz Tone bender -, ici en alternat avec un mode Heavy-Blues Texan. On pourrait aussi concéder une certaine aura à "Keep Your Lighton Mama" qui pourrait être le fruit de la rencontre du Sabb' avec Mountain.
Sinon, "Run" possède ce petit quelque chose d'inexpliqué, de mystique, de magique, qui fait les bonnes chansons, leur procure du piquant qui accroche irrémédiablement l'oreille et s'imprime dans le cerveau. Cette étincelle particulière inspirée par une de ces entités hantant le "crossroad" les nuits les plus sombres.

       L'album est intense, rien à jeter, aucun coup de mou ; et en dépit de la présentation du CD qui peut faire craindre quelques débordements stériles égocentriques, il n'y a rien de superfétatoire. Il aurait pourtant été aisé de rajouter des introductions complaisantes et des breaks pour étoffer artificiellement les morceaux, mais Nichols et Perry ont pris le partie d'aller à l'essentiel. En conséquence, la durée des pièces n'excède pas les trois minutes trente, et en dépit de dix chansons, l'intégralité du disque dépasse péniblement la demie heure. Il aurait été facile d'inclure une ou deux reprises afin d'effectuer du (bon) remplissage, d'autant plus que Jared en est friand et qu'il les maîtrise, mais non. Néanmoins, peut-être pour satisfaire ceux qui ne jurent que par la quantité (un mal de notre siècle ?), une seconde version (celle de novembre 2017) est sortie avec deux titres supplémentaires captés live au Hellfest de Clisson de 2017 (où le trio a été bien accueilli et dû effectuer un rappel) : "Don't Be Scared" et "Last Chance". Rien de singulier par rapport aux versions studio si ce n'est que l'on remarque que le trio assure impeccablement. Pas de mauvaise surprise ; c'est à peine si l'on distingue que c'est du live. Toutefois, les petites touches discrètes d'orgue d'Anthony Perry se font alors désirer. En particulier sur la première chanson. En revanche, il est heureux de retrouver en troisième bonus "Don't You Try" qui avait été réalisé dans le courant de l'année pour faire le sujet d'un clip.

       En fait, plutôt que travailler à faire revivre à proprement parler le côté sauvage du Blues, Jared James Nichols semble plutôt afféré à retrouver la fougue et l'électricité d'un Mountain de l'époque héroïque (soit celle de feu-Felix Pappalardi), voire du Leslie West Band (lien). Et on peut dire qu'il y réussit. Non pas à ressusciter ce groupe, ou à en dépouiller son temple, mais à en retrouver l'esprit. La fougue, la vitalité, l’insouciance et l'optimisme de la jeunesse aidant à rendre la chose crédible.
Garantie "pas de musique de laboratoire".


 -   Le coin matos   : Bien qu'ayant débuté et gagné ses galons dans les clubs du Wisconsin et d' Illinois armé de diverses Fender, Jared est passé aux Gibson dès qu'il a commencé à fusionner le Blues à la musique des groupes de Heavy-rock des 70's (classic-rock). D'abord, Flying V (dont une Landric V inspirée de celles d'Albert King), un peu Explorer, puis Gibson Les Paul. Par la suite, à sa demande, on lui a réalisé une Les Paul à un seul micro (bridge), la "Old Glory". Aujourd'hui, sa préférée semble être une Epiphone Les Paul avec un seul P90 Seymour Duncan (bridge). Il possède également une Epiphone Korina Flying V (édition limitée). D'ailleurs, la majorité de ses guitares sont équipées de Seymour Duncan. Les autres restantes ont eu l'honneur d'être up-gradées par des Bare Knuckle : "Nantucket 90" (rien d'étonnant vu l’appellation) et ... "Mississippi Queen HSP90" (comme par hasard), refondu spécialement par la firme en 2017 en "Blues Power", avec une sérigraphie d'un aigle amérindien en son honneur.
En acoustique, une Gibson (toujours) J-45 (non concernée sur cet album).
En amplis, il est endossé depuis quelques années par Blackstar. Il utilise généralement la série Artist 30.
En matière de pédales, une Fulltone Deja-Vibe, un Xotic EP, une T-Rex Yellow Drive et une Octavia Tycobrahe (une blinde). Actuellement, il a une préférence pour la Seymour Duncan Killing Floor (une overdrive bluesy pouvant être utilisée comme booster) et la Dunlop Fuzz-face FFM2 (au germanium).
Et D'Addario NYXL pour les cordes.

(1) Pour les plus jeunes qui n'auraient aucune culture musicale sur les années 70, respectivement : premier live de Mountain (1972), emblématique double-vinyl de Jimi Hendrix (1968) et second live de Johnny Winter (1976).
(2) En fait, un solo enregistré à part, une récréation, avec quelques effets chaînés, et repassé à l'envers.
(3) Anthony Perry, producteur, co-compositeur et ami de Jared James, fils de Joe Perry. Une partie du matériel a été enregistré au Boneyard, le studio d'Aerosmith. Jared James en a profité pour jouer sur des guitares appartenant à Joe Perry et Johnny Depp.



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mardi 22 mai 2018

WHATEVER HAPPENED TO SLADE (1977) - par Pat Slade




Quand Slade est pris dans la tourmente punk, ça nous donne un album bien burnée.




Qu’est-il arrivé à Slade ?






Slade, le groupe glam mégastar des années 70 qui va enfiler les hits les un derrière les autres avec un rock simpliste mais efficace, va, le temps d’un album, abandonner son rock «Bruyant» pour évoluer vers un son plus pop, plus lissé, plus propre. Pourquoi ? Pour essayer de percer le marché américain. Il déménagera à New York le temps d’enregistrer en 1976 «Nobody’s Fools» et se refaire une jeunesse dans leur carrière à grand renfort de tournées, le résultat ne sera pas à la hauteur de leurs espérances. Un fois cette parenthèse américaine terminée, le mouvement Glam rock est sur le point de mourir entrainant avec lui, Gary Glitter, Sweet et d’autres artistes du genre dans sa chute. A sa place, le Punk rock va entrer en scène, fini la musique de bisounours !  Finis les paillettes et le statut de number one, il va falloir que le groupe se  remette en question.

Mais Slade a le sens de la formule et de l’autodérision et il se pose la question : «Whatever Happened to Slade» (Qu’est-il arrivé à Slade ?). Gered Mankowitz qui a travaillé avec les Stones et Hendrix, fera la photo de couverture de l’album. Elle est faite à Londres au 4 Rock Street ou les gars posent à coté de leurs portraits de fin d’adolescence. Une allégorie liée à un changement de style ? Un nouveau Slade ? Certainement, car le groupe a troqué ses plateforms boots, tenues colorées et chapeau à miroir pour des santiags et du cuir. Même le guitariste Dave Hill se rasera la tête pour adopter un look punk en adéquation avec son époque. Et musicalement, ils vont aussi s’adapter. Slade va mettre ses compétences mélodiques au service d’un Hard-Rock un peu crade, un peu gras mais efficace et entrainant. Le batteur Don Powell envoie sévère et Jim Lea, l’excellent bassiste et mélodiste qu’il est, font, avec cet album une section rythmique que beaucoup de groupe Hard-Rock auraient pu envier.

«Whatever Happened to Slade» est surement l’album le plus sous-estimé du groupe, c’est pourtant un véritable album de Hard-Rock où presque aucune chanson n’est commerciale. Dès le premier titre «Be», tout de suite les tympans en prennent pour leur grade, la voix de Noddy Holder n’a pas bougé d’un iota et on découvre les talents de soliste de Dave Hill. Un seul Single sera tiré de l’album «Gypsy Roadhog» et sera très mal reçu par ses paroles qui décrivent l’histoire d’un marchand de cocaïne en Amérique ; il sera, après une interprétation télévisée, interdit de diffusion, il n’atteindra que la 48ème place dans les charts. Quelques années plus tard, Noddy Holder déclarera que : «C’était en fait une chanson anti-drogue». Mais beaucoup d’autres titres auraient pu faire les beaux jours de l’album, comme «Dog of Vengeance» où la guitare de Hill dégage des minis soli comme il n’avait jamais fait auparavant. «It Ain’t Love But It Ain’t Bad» une basse incendiaire et un riff d’enfer, les vieux glam-rockers n’ont rien perdu de leur pêche ! Idem pour «The Soul, The Roll and The Motion» Un riff qui te laisse sur le derrière pour rester poli et Noddy qui hurle comme si il n’avait plus que le temps de chanter le titre avant de mourir. «One Eyed Jacks With Moustaches», ça frappe dur, ça joue fort et ça se permet de faire un petit effet rock 50’ en plein milieu du morceau !!! «Big Apple Blues» Porte bien son titre et fait bien voir que Slade a toujours les yeux tournés vers l’Amérique. Mais on ne change pas de style du jour au lendemain «Dead Men Tell No Tales» est la preuve flagrante que Slade est toujours un groupe qui écrit de bons titres comme il faisait avant.  

La chronique concerne l’album vinyle. Sur la réédition de 2007, 9 titres venant des faces B seront rajoutés avec des titres comme «Give Us a Goal», «Burningin the Heat of Love», «Rock'n' Roll Boléro» et un classique popularisé par Elvis Presley «My Baby Left Me» que la voix de Noddy et les arrangements vont dépoussiérer, adieu le rock de Memphis, bonjour celui de  Wolverhampton.

«Whatever Happened to Slade» est peut être un album un peu bourrin, mais, il n’y a pas de temps mort entre les titres. Le suivant sera un live enregistré en partie au Etat-Unis et en partie en Angleterre, mais pour la suite «Return to Base» en 1979 ne sera pas une réussite. Il faudra attendre leurs passage au festival de Reading en 1980 à la place d’Ozzy Osbourne et l’enregistrement de «We'll Bring the House Down»  pour les voir revenir dans les charts.

Après avoir flirté avec les étoiles et être redescendu de leur nuage, Slade a su négocier un virage à 180° et réussir à continuer son bonhommes de chemin. Le Slade Glam était passé de mode, le Slade Hard-Rock est venu le remplacer.        



lundi 21 mai 2018

COULEURS DE L'INCENDIE de Pierre Lemaître (2018) – Par Claude Toon





Pierre Lemaître,
César de l'adaptation pour Au revoir Là-Haut
XXXXX
Pierre Lemaître semble vouloir poursuivre une saga commencée en 2013 avec Au revoir là-haut lauréat du prix Goncourt et adapté à l'écran par Albert Dupontel. Renseignement pris, Couleurs de l'incendie serait le second volet d'une trilogie intitulée très justement "Trilogie de l'entre deux-guerres". Un billet avait déjà été consacré au premier tome. (Clic)
Bref résumé du premier opus : Madeleine Péricourt est la sœur d'Edouard Péricourt, le fils artiste méprisé par son père, et brisé à jamais dans les tranchées de la Grande Guerre, le visage arraché par la mitraille. Une gueule cassée ayant perdu son identité qui organisera avec un ancien camarade de combat, Albert, un trafic de vente de monuments jamais livrés à la gloire du martyr des poilus, une délicieuse arnaque dans laquelle son père Marcel Péricourt, banquier, politicien et notable se laissera berner… Pendant que Madeleine court après le corps de son frère Edouard soi-disant mort, elle fera connaissance du salaud absolu en la personne du lieutenant Henri d'Aulnay-Pradelle, un officier d'une race déclinante, peu regardant sur la survie de ses hommes si la promotion est à la clé. Un arriviste abject qui ferra fortune en mettant ses talents de tricheurs au service de la recherche des cadavres qui gorgent le sol des zones de combats, mais en carottant sur la taille des cercueils et en grugeant les familles sur l'authenticité des défunts. Ce personnage que l'on pourrait imaginer balzacien jaillit plutôt d'une roman horrifique de Graham Masterton. Il sera confondu par l'intègre et pittoresque Joseph Merlin (un fonctionnaire négligé de sa personne mais, chose incroyable pour la faune qui l'entoure, totalement intègre) et finira au trou (au sens figuré) après avoir épousé Madeleine dont il aura un fils, Paul.
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Action pétrole roumain
Ce second roman débute en 1927 lors des funérailles grandioses et people de Marcel Péricourt. Un évènement qui réunit le tout Paris politique, financier et mondain. La fête funèbre est un peu gâchée par la chute depuis une fenêtre du deuxième étage de Paul, sept ans, qui vient s'écraser sur le cercueil de son papy qu'il aimait bien. C'est le cas de le dire : ça fait tâche, de sang… Le pauvre môme survit, mais paraplégique ; déjà qu'il était bègue Madeleine est effondrée et dépressive. On le serait à moins : plus de papa qui gérait la banque, l'ex-mari et père qui croupit en tôle, le fiston grabataire à une époque où rien n'est adapté pour les handicapés. On pourrait penser que la famille et les amis vont faire corps autour de la mère et du gamin meurtri, jouer la carte de la solidarité. Tu parles ! Et puis question pertinente sur cette défenestration : Accident ? Suicide ? Assassinat ? Déjà peu performant à l'oral, le pauvre gamin reste muet sur l'affaire, enfin jusqu'à…

Madeleine hérite de la banque à une époque, comme le précise Pierre Lemaître dans l’émission La grande librairie, où une femme n'a même pas le droit de faire un chèque sans l'aval de son mari. Succession scandaleuse dans cette société de pouvoir masculin. Et puis Madeleine et la finance, ça fait deux pour parler trivialement. Les vautours au grand complet vont prendre leur envol. Dresser une liste à la Prévert de ses braves faux amis et parents au sens moral exsangue permet de parler de ce livre sans raconter outre mesure l'histoire riche en rebondissements. Un roman qui m'a passionné comme il aurait enchanté Claude Chabrol dans une adaptation mais revue et corrigé par les délires d'un Fellini. Petit tour du bestiaire humain si cher à Lemaître. Donc, sont présents au départ :
Charles Péricourt ressort furax de l'étude du notaire après lecture du testament. Ce frère du patriarche Marcel et oncle de Madeleine hérite de la portion congrue : un petit capital, une misère. Son seul moyen d'existence passé : l'appellation d'origine contrôlée Péricourt et le fric du frangin décédé. Charles, le parasite, le rémora sur le ventre d'un requin. Il a épousé Hortense, une bourgeoise hypocondriaque qui lui a donné deux jumelles. Des laiderons édentées difficiles à marier sans une dote conséquente alors que l'héritage s'envole. (Quand j'évoque Fellini.) Un parlementaire qui va se lancer dans la chasse à l'évasion fiscale. On sait ce ça donne de nos jours ces velléités, fort risquées…
Gustave Joubert : le fondé de pouvoir et le bras droit de feu Marcel. La fidélité et la compétence pour faire tourner la boutique. Un allié indéfectible de Madeleine ? Et bien non ! Jaloux car sans ADN Péricourt, il monte un plan financier auquel l'héritière va faire confiance et finir ruinée. Une histoire d'actions des pétroles roumains vs pétroles irakiens. Et quand j'écris ruinée, un euphémisme… Il fait équipe avec Charles Péricourt pour abuser Madeleine.
André Dupré : un cumulard et encore un parasite. Il cumule les fonctions d'amant de Madeleine (il faut bien que le corps exulte chantait Brel) et de précepteur du petit Paul. Un bon éducateur ? Pas vraiment, des talents pédagogiques très douteux, entre la brutalité et l'ignominie. Il essaye de percer dans la presse pourrie de l'époque, celle de l'extrême droite…
Le journal de Maurras
Léonce : la fidèle servante de Madeleine. Cela dit sa maîtresse étant ruinée, il faut rebondir… en épousant Gustave et en s'installant dans l'hôtel particulier qui va changer de mains. Gustave se verra capitaine d'industrie et sauveur de la France. Pas vraiment d'espace pour la bagatelle avec Madame. Tout se négocie. Léonce, aussi sexy que nymphomane, lutine avec Robert, un gaillard incapable d'assumer deux tâches simples successives mais inusable et expert côté coïts. Il faut respecter toutes les compétences. En bref, question trahison envers Madeleine, une médaille se justifie.
Vladi : diminutif d'un nom polonais imprononçable. Bonne à tout faire et aide-soignante de Paul. Venue de rien, ne parlant pas le français, elle sera la mère courage choisie par Pierre Lemaître. L'un des rares personnages que l'on n'a pas envie de gifler à la fin du premier chapitre où il apparait. Vladi : l'humanité des âmes simples et la fidélité.
Paul : va noyer son chagrin dans la musique classique et surtout l'opéra italien écouté sur un phonographe. Il va tomber en extase tendance amoureuse pour Solange Gallinato, une diva italienne née à Dijon (si ma mémoire est bonne). Un clone excentrique de la Castafiore. Elle poursuivra de ses assiduités artistiques Paul qui va sillonner l'Europe en fauteuil roulant pour l'entendre en récital. Personnage ubuesque ? Non ! Fantasque ? Oui, mais avec un cœur d'or et même plus comme la fin du roman le montrera.
Et bien entendu Madeleine, la femme bafouée, trahie, volée, trompée. Madeleine qui va refuser son exécution publique et privée par les fauves de ce zoo humain pour reprendre l'expression de Desmond Moriss. La vengeance sera le nerf du roman. Totale, sans pitié ni remord. Madeleine ne refusera aucun moyen pour se faire justice, à elle-même et à Paul : l'intimidation, le sabotage, le chantage, les pièges financiers, les faux-papiers, et l'invention de preuves toutes aussi fausses… La facture sera lourde : entre la déchéance et le cercueil, chacun aura son lot à la loterie du machiavélisme de Madeleine. Et je l'aime Madeleine. Une femme moderne et justicière, en combat contre un échantillonnage putride de la société en décomposition de la fin de la IIIème république, et de plus complaisante avec les bruits de bottes outre-Rhin.
Pierre Lemaître et son humour corrosif, son sens du détail historique documenté, ne cache pas son admiration pour Balzac, Dumas, Zola et un soupçon de Mauriac à mon avis. Le récit est intense, rythmé par les péripéties tortueuses d'une tragi-comédie pathétique. De nombreux personnages secondaires, hauts en couleur, prêteront mains fortes à Madeleine. Une belle langue sans chichi, mais ça on le savait déjà depuis longtemps au Deblocnot'. (Index).

Le meilleur livre lu depuis début 2018 en ce qui me concerne. Juste une interrogation. Dans un dernier chapitre Pierre Lemaître nous raconte le devenir des personnages jusqu'à nos jours une fois le règlement de compte accompli. Que sera donc l'intrigue du volume 3 ? Patience…

Pour le commentaire de Luc sur le film d'Albert Dupontel, (Clic).

Interview lors d'une émission culturelle (Si, ça existe... Pourquoi, vous aviez des doutes ?)



dimanche 20 mai 2018

BEST OF PRINCIER




Lundi : Pat intervient deux fois cette semaine. Il n'est jamais trop tard pour bien faire et il a concocté un RIP suite à la disparition de Jacques Higelin. Plus d'un mois déjà, forcément on ne parle que de la SNCF, alors on oublie vite… Bref, retour sur la carrière longue et fournie de l'artiste qui ne comptait pas ses heures face au public. Chanteur, acteurs, Pat fait court mais dense, à l'image du talent de l'homme-orchestre…  

Mardi : séquence historique et nostalgique avec Pat Slade et l'album mythique "Survival" de Bob Marley de 1979, l'homme aux rastas. Son avant dernier album. Bien entendu, l'ami Pat a vu l'artiste au Bourget en 1980 donc connait son sujet. (Déjà qu'il était à la création de la 9ème de Beethoven en 1824.) Pat revient sur chaque titre pour la plupart très engagés à propos de la décolonisation dans la douleur de l'Afrique.

Mercredi : le jour de Bruno et des guitares électriques (notre rédacteur connait les 78 519 modèles existants depuis leur invention). Un article toujours très complet sur le dernier album de Lance Lopez, profession : Blues Rockeur. Son Blues-rock chaleureux a généralement toujours le petit truc qui lui permet de s'extirper d'un climat par trop conventionnel. Précise Bruno. Une énergie sans concession… 

Jeudi : Rockin' s'occupe de sa généalogie. Il est né en 1965, l'année de publication de l'album de The Who "My Generation". Notre spécialiste note qu'avec ce disque, le groupe s'éloignait de la pop à la sauce Beatles pour un style plus corsé. Fureur pourtant gentillette qui va faire grincer les dents de la frileuse Albion. Les musiciens participent malgré eux à lancer le mouvement "Mod" comme modernism ! 

Vendredi : Luc fait un saut en Espagne puis à Cannes. Sujet du jour : Everybody Knows, le film de Asghar Farhadi qui a fait l'ouverture du festival de Cannes, avec le viril Javier Bardem et la toujours Sexy Penelope Cruz. Mi thriller, mi drame familiale, Luc a plutôt apprécié le film, même si Farhadi est sans doute plus à l’aise dans l’exploration des névroses familiales que dans l’aspect purement polar. 

Samedi : Claude a pris froid en restant en haut d'une montagne (bretonne) en plein vent à écouter les bruits de la nature et scruter la présence divine. Une mise en situation pour commenter Ce qu'on entendsur la montagne, le premier poème symphonique officiel de Franz Liszt inspiré d'un poème de Victor Hugo. Musique poétique, parfois un peu trop généreuse côté cymbales. Pourquoi "bretonne" ? Lisez le poème de Totor…