mardi 3 février 2026

SCORPIONS : ”Animal Magnetism“ (1980) par Pat Slade



Animal Magnetism“ est le disque qui me fera connaitre Scorpions bien avant leur fameux live ”Tokyo Tapes“... 



Un Animal Magnétique




 J’ai toujours eu un train de retard sur les modes, alors que certains découvraient le Hard rock, j’en étais encore au Glam Rock. J’ai commencé à acheter mes premiers vinyles de rock avec mon petit salaire d’apprenti menuisier. Le premier sera le live d’AC/DC If You Want Blood You've Got It suivi d’Highway to Hell“ et le suivant sera un album de Scorpions avec ”Animal Magnetism“. Pourquoi celui-là et pas un autre ? Mes achats de polychlorure de vinyle ont souvent été attirés par le graphisme ornant la pochette et celles de Scorpions vont beaucoup m’intriguer. Même si je n’avais jamais acheté un album du groupe teuton, j’avais déjà écouté leur album live de 1978 “Tokyo Tapes“ et le titre ”Fly to the rainbow“ et le solo d’Ulrich Roth m’avait impressionné. Roth, le guitariste Hendrixien qui fondera plus tard son groupe Electric Sun. Il quittera Scorpions la même année et sera remplacé par Matthias Jabs. Ils enregistreront ”Loverdrive“ en 1979 et ”Animal Magnétism“ l’année suivante.

Le magnétisme animal… qu’est-ce que c’est ? c’est une ancienne théorie et pratique thérapeutique de la fin du XVIIIème siècle qui eut d'importantes conséquences sur le développement de la médecine et de la psychologie voire de la parapsychologie. ”Make it Real“ un riff d’intro prometteur pour la suite de l’album, Klaus Meine égal à lui-même, une mélodie accrocheuse et un duo de guitaristes aux riffs efficace.

Don't Make No Promises (Your Body Can't keep)” le premier titre écrit par Matthias Jabs, une rythmique surpuissante, un morceau agressif. Même si la mélodie est un peu brouillonne, ça reste un très bon hard rock dans leur style bien reconnaissable. ”Hold Me Tight“ On découvre le côté sombre de Scorpions avec un Klaus Meine inquiétant qui ferait presque penser à Ronnie James Dio.                  

Twentieth  Century Man“ comme pour le morceau précédent, la noirceur se dégage du morceau, la voix de Klaus hors norme et des guitares à la limite de la saturation. On est loin de la légèreté de l’album ”Lpverdrive“. ”Lady Starlight“ : des morceaux comme eux seuls savent en jouer, arpèges de guitares tout en douceur et un chanteur à la voix de velours ce titre "lady Starlight" reste dans la ligné de ”Holyday“, la grande sœur de ”Still Loving You“. ”Falling in Love“ net et sans bavure, guitares acérées et refrain accrocheur, pourquoi faire plus compliqué ?

Only a Man“ Klaus commence à capela en changeant les tonalités au cours du morceau et toujours des riffs saignants et une rythmique imposante. ”The Zoo“ : en quarante-cinq ans ce morceau n’a pas pris une ride, la performance des zicos est parfaite, que ce soit la basse omniprésente, la batterie qui écrase tout sur son passage, des guitares à l’unisson avec Matthias Jabs à la talkbox qui fera passer le jeu de Peter Frampton dans ” Do You Feel Like We Do“ pour un gazouillis d’oiseau. ”Animal Magnetism“ : retour dans le côté obscur du groupe, moins d’agressivité issue des instruments, mais beaucoup de maitrise et de technique.

Un très bon disque qui connaitra un succès populaire. Mais Scorpions a toujours eu des problèmes avec la présentation de ses pochettes. On se souvient avec ”Virgin Killer“, ”Taken by Force“, ”In Trance“, ”Loverdrive“ et ”Animal Magnetism“ ne dérogera pas a la règle, la photo conçu par Hipgnosis représentant une femme agenouillée devant un homme tournant le dos, un chien à ses côtés sera considérée comme sexiste. De toute manière après avoir écouté cet album, je mettrais le pied à l’étrier et j’achèteras dans la foulée ”Loverdrive“ et en 1984 j’irais les voir au Palais Omnisports de Paris avec un certain plaisir.

Scorpions, la petite bébête qui pique avec sa queue mais à la différence de son cousin arthropode, il n’est pas mortel… hormis pour les oreilles.

 

P.S : Vendredi 23 janvier, décès du bassiste Francis Buchholz à l'âge de 71 ans?



dimanche 1 février 2026

LA RUÉE VERS LE BEST OF


MARDI : banco à Bangkok pour Pat 117, notre routard tout terrain, qui a déniché en Thaïlande ce « Best shot » de l’icône du rock FM Pat Benatar, une compilation qui réunit le meilleur de la production de la reine du body lycra.

MERCREDI : Bruno salue le vent de fraîcheur heavy rock qui a soufflé sur les tristounettes années 80, grâce à The Cult, dans « Love » les guitares sont grassouillettes et le chant de Ian Astbury déclamatoire et halluciné.


JEUDI : Benjamin prolonge son visa et reste en Californie pour nous conter « Le Folk rock », avec David Crosby qui pleure, et Tom Petty qui émerge, dopant sa musique de douceur byrdsienne et d’énergie rhythm’n’blues.

VENDREDI : on a revu un classique de Charlie Chaplin, paumé dans les steppes neigeuses de « La Ruée vers l’or », il y fustige le rêve américain fondé sur la richesse et le déclassement, un film dont il révisera le montage 15 ans plus tard.

👉 La semaine prochaine, Pat nous fera une piqûre de rappel avec Scorpions, et peut être bien Bruno aussi, il y aurait du Roth dans l’air (Ulrich ou Philip ?), chez Claude 4 cycles de lieder de Gustav Mahler, et au cinéma l’autopsie du pouvoir poutinien avec Olivier Assayas

Bon dimanche. 

vendredi 30 janvier 2026

LA RUÉE VERS L’OR de Charlie Chaplin (1925 / 42) par Luc B.


C’est au cours d’un déjeuner chez Douglas Fairbanks que Chaplin a trouvé l’idée de son nouveau film, après l’échec commercial de L’OPINION PUBLIQUE* (1923). Les deux amis regardaient des stéréogrammes (l’ancêtre de l’image 3D) dont l’un représentait une file de trappeurs gravissant une montagne enneigée du Klondike, au Canada. Plus tard, Chaplin lit un article racontant l’horrible épopée d’un groupe de migrants pris dans une tempête de neige, dont quelques uns ne durent la vie qu’en mangeant les cadavres de leurs camarades.

Voilà un bon point de départ pour une comédie ! Il écrivait : « Il est paradoxal que la tragédie stimule l’esprit de ridicule, qui est une attitude de défi. Nous rions de notre impuissance face aux forces de la nature, ou nous devenons fou ».

C’est avec LA RUÉE VERS L’OR que Charlie Chaplin modifie sa façon de travailler, élaborant un script précis, en ayant dès le départ une vision globale de son film. Ce qui permet à ses équipes de travailler aux repérages, à la construction des décors, costumes et accessoires.

Par contre, ce qui ne change pas, c’est cette habitude de peaufiner une scène en refaisant mille fois les prises, pour ajuster, préciser un gag, une intention. Chaplin en a l’idée générale mais cherche constamment à la rendre meilleure. Il était producteur et distributeur de ses films (co-créateur de United Artists avec Fairbanks, Griffith et Mary Pickford) travaillait dans ses propres studios, il avait donc une liberté totale. Si mes calculs sont bons (on parlait à l’époque en mètres, pas en minutes) Chaplin aurait imprimé quelques 30 heures de pellicule pour un montage final de 1h10.

Par exemple, la fameuse scène où Charlot (appelons le comme ça, son personnage n’a jamais de nom) et Big Jim dégustent une chaussure cuite a nécessité 63 prises ! Le cuir de la godasse était fabriquée en réglisse, ce qui a provoqué quelques dérèglements intestinaux aux deux acteurs… Mais à chaque prise Chaplin trouve une idée en plus, celle géniale où il sert la semelle comme on lève un filet de daurade, ou les clous qu’il suce avec délectation comme des os. Scène d’autant plus géniale que, regardez ce détail, avant de servir la grolle, il prend soin de bien nettoyer l’assiette !

Cette scène de la chaussure fait partie des gags de substitutions dont Chaplin est friand. Détourner l’utilisation d’un objet pour une autre. Dans LES TEMPS MODERNES il prend une burette d’huile comme fleuret, ou un poulet en guise d'entonnoir. Ici, une godasse devient une dinde de Noël. Plus tard Charlot lui même deviendra un poulet devant lequel, en pleine hallucination, Big Jim salive.

Scène techniquement difficile à tourner. Ca paraît con aujourd’hui, mais à l’époque les trucages se réalisaient en direct au tournage, à la caméra, les laboratoires n'étaient équipés que pour développer la pellicule, pas pour réaliser des effets spéciaux. Chaplin tourne sa scène, le cameraman amorce un fondu de fermeture, Chaplin met son costume de poulet, reprend sa place et gestuelle exacte (l’autre acteur reste parfaitement immobile) le cameraman rembobine pour reprendre avec un fondu d’ouverture. A l’écran, Charlot se métamorphose en poulet, et vis et versa.

Plusieurs séquences ont été tournées en décors naturels, près du lac Tahoe en Californie du nord, comme la première scène impressionnante qui ouvre le film, cette file ininterrompue de chercheurs d’or dans un paysage enneigé. 600 figurants recrutés parmi les locaux, heureux de gagner trois sous et de figurer dans un film avec Charlot. Sur la photo de tournage on voit plusieurs caméras alignées, aux optiques différentes, car Chaplin tournait tout en double, par sécurité. Ce qui lui permettra 15 ans plus tard de revoir son montage, on y reviendra…

Après cette scène d’ouverture, qui sert à poser le contexte, on retrouve Charlot perdu dans le blizzard, cherchant sa direction sur une carte, qui trouve refuge dans la cabane de Black Larsen, un repris de justice. Le film prend parfois des allures de western, avec ces de coups de flingues, de meurtres. Un aspect qui refroidira un peu le public des petites villes, qui ne s’attendait pas à un film violent ! Scène géniale lorsque pris dans les courants d’air, Charlot patine au sol, ne parvient pas à sortir de la cabane, systématiquement soufflé à l’intérieur.

Autre scène mémorable, la cabane suspendue dans le vide, qui tangue. Le décor était construit sur des pistons que les accessoiristes actionnaient selon que Chaplin et Mack Swain (fidèle complice) s’y déplaçaient. Pour les plans éloignés, le réalisateur a recours à une maquette miniature suffisamment convaincante, on ne voit pas de différence. Cette bicoque soufflée par un tourbillon rappelle celle du MAGICIEN D’OZ.

Une fois de plus, Chaplin filme un marginal qui cherche sa place, à s'intégrer à la société, en appréhender les codes. Le film moque le rêve américain, où chacun est prêt à mentir, trahir, tuer pour acquérir sa concession, la richesse. Chaplin y développe aussi, dans la tradition du mélodrame, une romance contrariée. Pour cela il faut une jeune première. Edna Purviance, partenaire de Chaplin de longue date n’est pas sélectionnée (son penchant pour l’alcool la rendait peu fiable), c’est Lita Grey qui est choisie, la gamine qui jouait l’ange dans THE KID. Évidemment Chaplin fricote avec elle et la met en cloque. Elle était mineure, ça la fout mal, ils se marient. Le scandale est étouffé, et Georgia Hale, tout juste 18 ans, reprend le rôle.

Les scènes dans le bar tranchent par leur effervescence et le nombre de figurants par rapport à celles dans la cabane. Chaplin filme en légère contre-plongée pour accentuer l’espace, joue sur la profondeur, chaque strate du plan contient son lot d'actions. C’est là qu'il tombe raide dingue d'une allumeuse, Georgia, qui est davantage attirée par le baraqué Jack Cameron. Charlot invite Georgia à réveillonner. Elle ne viendra que dans ses rêves… 

Ainsi naît un des plus beaux numéros de Chaplin, la danse des petits-pains, d’une poésie et d’une tendresse infinie. Le retour à la réalité est rude. Chaplin n’est jamais meilleur que lorsqu’il filme le désespoir, la solitude. Et souvent il se filme de dos ou de trois quart arrière (dans la scène de l'incendie vue du toit du DICTATEUR il joue de dos, quel acteur serait aussi expressif dos à la caméra ?!). J’adore ce plan où il mate les fêtards depuis l’extérieur du bar, très beau visuellement, graphique, sa silhouette qui se détache de la fenêtre, la position incertaine du corps.

LA RUÉE VERS L'OR se finit bien. C’est rare dans l’oeuvre de Chaplin. On peut faire un parallèle avec la fin de LES LUMIÈRES DE LA VILLE, où la fleuriste reconnaissait le vagabond. Chaplin joue avec l'idée de méprise (comme le milliardaire alcoolo de LES LUMIÈRES DE LA VILLE) l'illusion du costume, mais ici inversé. C’est parce que Charlot devenu millionnaire renfile ses hardes pour les besoins d’une photo, que Georgia le reconnaît. On se rend compte surtout qu’il y a une unité dans toute l’oeuvre de Chaplin, des motifs dramatiques sans cesse exploités, creusés, améliorés.

En 1942, Charles Chaplin décident de revoir le montage de son film, de supprimer les intertitres au profit d’une voix off. Conséquence directe si on retire les cartons : la durée du film est raccourcie et tous les raccords doivent être corrigés. C’est là qu’interviennent les images issues de la deuxième caméra, mais aussi des rushes non montés. On estime que la moitié des plans de la version 42 sont différents de la version 25. Chaplin a gommé l’aspect documentaire et anxiogène des scènes avec les trappeurs, trop réalistes - qui rappellent l'incroyable plan d'ouverture de AIGUIRRE de Werner Herzog - il ne reste que le plan d’ensemble au début, dommage. Il voulait donner une tonalité plus légère au drame, dont les aspects les plus noirs avaient choqué les spectateurs.

Il a aussi édulcoré sa diatribe anti-US, à l’heure où l’Amérique venait de subir l’attaque de Pearl Harbor. Et a modifié le baiser final à Georgia pour se conformer au code Hays depuis entré en vigueur (pas de baiser sans mariage !) et éviter de relancer les rumeurs  - fondées - quant à ses turpitudes sexuelles, alors que le FBI l'avait dans le collimateur. 

La version officielle de LA RUÉE VERS L’OR est aujourd’hui celle, sonorisée, de 1942, depuis éditée en dvd par MK2. Mais l’originale est encore diffusée - histoire rocambolesque - achetée par un collectionneur à la société chargée par le frère de Chaplin de détruire les archives lors de l’exil contraint du cinéaste en 1952 ! Bobines rafistolées et diffusées grâce à un biais juridique : Chaplin avait oublié de renouveler le copyright de son propre film. Un montage qui ne serait pas totalement conforme à la version projetée lors de la première du 26 juin 1925 à Hollywood, car remontée avec des extraits glanés ici ou là. Il faudrait un bouquin entier pour raconter cette histoire, qui rappelle l’aventure du NAPOLÉON d’Abel Gance.

Même dans sa version tronquée, remodelée, aseptisée, LA RUÉE VERS L’OR reste un des chefs d’oeuvre de Charlie Chaplin, mais dont les modifications par l’auteur lui-même, hélas, impactent la noirceur dramatique, au profit d’un drolatique divertissement.

* L'Opinion Publique est le seul film dramatique de Chaplin, dans lequel il ne joue pas, un superbe mélodrame mondain dont l'action se passe à Paris, qui a lancé la carrière de l'acteur Adolphe Menjou.

Et bon anniversaire, la Ruée à 100 ans !! 


noir et blanc - 1h09 - format sonorisé 1:1.37 pour la version 1942
noir et blanc - 1h29 - format muet 1:1.19 pour la version 1925.

La nouvelle bande annonce restaurée pour le centenaire, et la scène géniale de la godasse, version sonorisée, avec la voix de Chaplin : 

jeudi 29 janvier 2026

LE FOLK ROCK - épisode 4, par Benjamin


Alors que Neil Young érigeait les bases d’une œuvre foisonnante, David Crosby s’apprêtait à produire le plus bel acte de résilience de l’histoire du rock. L’affaire commença un jour d’été 1969, dans un décor Californien évoquant tout sauf la possibilité d’un drame. Christine Hinton, la fiancée de Crosby, avait alors 28 ans, âge bienheureux où la fleur de la maturité commence à atteindre un épanouissement encore préservé de l’écueil de la vieillesse. Comme beaucoup d’êtres sensibles, la jeune femme entretenait avec le règne animal un lien presque filial, une colonie de chats venant sans doute combler chez elle le manque affectif qu’aucun enfant n’était encore venu consoler. Mark Twain disait lui-même considérer comme un ami toute personne aimant les chats.

Christine Hinton enferma l’un d’eux dans une de ces petites cages leur annonçant le voyage tant redouté chez le vétérinaire. Celui qui ne comprend pas l’angoisse de son animal en entrant dans de tels établissements n’a jamais dû, lorsqu’il entra dans un hôpital, ressentir ce léger sentiment de mal être vous étreignant durant quelques instants. Lorsque la voiture de Christine Hinton commença à accélérer, cela provoqua chez l’une de ses bêtes une folle panique hystérique. La porte de sa cage ayant été mal fermée, le chat en sortit tel un diable de sa boite pour sauter au visage de sa conductrice, qui envoya le véhicule dans le fossé. La scène fut sans doute trop rapide pour que la jeune femme se rendit compte de son passage de vie à trépas. 

Quelques minutes plus tard, dans cette même ville de Californie, le cri désespéré de David Crosby retentit tel un poignant rappel de la dimension tragique de chaque vie humaine. En amour comme dans tout autre domaine, l’homme ne prend réellement conscience de son bonheur que lorsqu’il le perd. Voilà donc l’un des chanteurs les plus célébrés de sa génération confronté à une vie qui s’effondre et au vertige d’une existence à reconstruire.

Quelques mois plus tard, alors que la critique n’en finissait plus de louanger l’album « Déjà vu », la séparation de CSNY le poussait dans les bras d’une aventure solitaire. Le rock Californien fut toutefois une grande famille et, pour l’aider à exorciser sa souffrance sur un premier album solo, des musiciens tels que Neil Young et Grace Slick vinrent participer à ses chorus mystiques. Mystique est d’ailleurs le mot définissant le mieux « If I could only remember », celui qui caractérise le mieux son fascinant spleen. Le mysticisme est le cri de l’homme qu’un drame met face à la fragilité de son existence, l’ascension d’un esprit cherchant à transcender la cruelle absurdité de son existence. Si les hippies s’éloignèrent des vieilles religions, ce ne fut que pour mieux tenter de créer la leur, car aucun esprit humain sain ne peut s’épanouir sans une forme de transcendance. 

Ainsi entre-t-on dans un album comme « If I could only remember » comme dans une cathédrale, avant d’en ressortir régénéré par l’écho de ses notes caverneuses et de ses chœurs célestes. Il y a quelque chose de christique dans ce folk rock mélodieux, chef d’œuvre d’un homme ayant su faire de sa souffrance une source de consolation. Un tel album s’écoute devant une fenêtre, le regard perdu dans la beauté d’un paysage d’été, l’esprit débarrassé de toutes préoccupations inutiles. Touché par la grâce de cette nostalgie lumineuse, l’auditeur se met alors à ressentir la douce euphorie d’un Raskolnikov imaginant son avenir après que son aveu l’ait libéré du poids de la culpabilité. Ce sentiment n’est autre que l’espoir et, dans sa douleur, c’est le plus beau cadeau que put faire David Crosby à une époque qui s’achève.

Ce que la Californie initia et sembla avoir clos trouva une résurrection inattendue qui naquit dans les bayous de Floride. Là, dans ces décors rendus célèbres par le fameux « Born on the bayou » de Creedence Clearwater Revival, grandit un jeune homme doté d’une grâce angélique le prédestinant à chanter les tourments de l’amour. Tom Petty fit partie de ces hommes que la nature semble avoir fait naître pour que leurs photos soient exposées dans les chambres des gourgandines du monde entier, mais un tel avantage n’évite pas toujours de subir les caprices du destin. Formé en 1968, son premier groupe joua un rhythm’n’blues rugueux sur les scènes des bars les plus paumés.

Sans doute cette période eut elle le mérite de faire vivre à Tom Petty une série d’aventures et de séparations qui influencèrent ses premières mélodies. Toujours est il que son groupe Mudcrutch semblait n’avoir aucun avenir, ce qui incita vite ses musiciens à se renommer Tom Petty and the Heartbreakers. Suivirent des années de galère avant que, signé par un petit label, le groupe n’enregistre un album sombrant immédiatement dans les méandres des bacs à solde. Qu’importe, le producteur de ces rêveurs maudits crut fermement en l’avenir de ses poulains, qu’il propulsa sur scène en première partie du guitariste Neil Lofgren. Venant de sortir un excellent album solo, Lofgren se fera de nouveau connaître en rejoignant le E Street Band de Bruce Springsteen, qui s’apprête pour l’heure à publier l’inoubliable « Born to run »

Pendant que les Heartbreakers effectuaient cette tournée, quatre marginaux New Yorkais préparaient un album déclenchant une véritable révolution sonore. Interrogé par les premiers fanzines locaux, Johnny Ramones affirma que son groupe fut fondé pour débarrasser le rock de ses errements prétentieux. Refrains simplistes portés par trois accords mitraillés avec une énergie rageuse, les titres des Ramones annonçaient la musique d’une génération cherchant à retrouver l’énergie des premières heures du rock’n’roll. 

Sans reproduire ce niveau de simplicité, l’album « Tom Petty and the hearbreakers » dopait la douceur byrdsienne à grands coups d’énergie rhythm’n’blues. Riffeur redoutable et soliste d’une rare finesse mélodique, Mike Campbell rapproche le folk rock du blues sur le classique « Breakdown ». Dès lors, porté par le succès du single « American girl », le groupe ne quitta plus les sommets des ventes américaines. 

Fort de ce succès, les Heartbreakers prolongèrent l’écho de ce garage folk rock sur l’excellent « You’re gonna get it ». Aussi enthousiasmante que soit l’énergie stonnienne de titres tels que « I need to know » ou « American girl », Tom Petty n’est jamais aussi bon que lorsqu’il pose sa voix et son jeu plein de finesse sur des mélodies unissant les souvenirs des premiers titres des Beatles et celui des grands folk rockers Californiens. Des titres aussi irrésistiblement mielleux que « Listen to her heart » puis « You got lucky » annonçaient la voie que prendrait ensuite le blues, voie qui fut ouverte par le producteur Jimmy Lovine. Aussi conscient qu’il fut de la demande de simplicité qu’incarnait alors le punk, le producteur savait bien que le grand public est une bête craintive fuyant les sensations trop extrêmes. Ainsi trouva t-il un subtil équilibre entre la simplicité exigée par l’époque et une certaine douceur sirupeuse chère au public pop. 

Maîtres de l’époque, les synthétiseurs ouvraient ainsi l’album « Damn the torpedoes », pavant ainsi la voie à des guitares aussi nerveuses que grandiloquentes. Encore aujourd’hui, les radios diffusent régulièrement des titres tels que « Refugee » ou « Even the losers » à des américains se rappelant tendrement les tumultes et les joies de leur adolescence.

Raisonnant en un écho aussi grandiloquent que propret, les guitares rock n’atteignirent jamais plus un tel niveau de puissance mélodieuse, parfait accord entre la modernité pop des synthés et l’énergie élégante de riffs à la simplicité lumineuse que nul ne saura reproduire ensuite. Cette élégance nerveuse, Tom Petty sut la prolonger sur les excellents « Hard promise » et « Southern accent », avant d’en poursuivre l’écho dans une discographie ne contenant aucun déchet. Aujourd’hui encore, alors que le vieux continent semble l’ignorer, nombreux sont les américains considérant Petty comme le Springsteen de la cote ouest.

Une histoire en cachant souvent une autre, cette conclusion représente l’introduction idéale à une des plus belles épopées de l’histoire du rock.

A suivre...