D'où vient le Rock FM, AOR ? Jusqu'où remonte sa source ? Impossible à dire tant les affluents sont nombreux.
On mentionne généralement le premier essai de Boston, disque de 1976 qui avait alors insolemment établi de nouveaux records de ventes. Toutefois, l'année précédente, un petit groupe originaire de Flint, proche banlieue de Detroit, enregistre un disque que certains "exégètes" considèrent carrément comme un élément fondateur du genre. La galette, elle, ne sort qu'en janvier 1976 - huit mois avant celle de Boston. Le groupe en question n'est autre que Grand Funk Railroad. En entendant ce nom, nombreux sont ceux à s'esclaffer... par méconnaissance. Ou en ne se référant qu'à certains écrits d'une presse particulièrement acrimonieuse, réductrice et moqueuse, peu au fait de l'évolution incessante du groupe (la presse française n'a jamais été tendre, c'est le moins qu'on puisse dire) qui resta sempiternellement sur une première impression et des idées préconçues (1). Car en effet, si à l'origine, le trio pouvait se monter particulièrement tapageur et bourrin, en particulier en concert - le "live Album" aurait fait saigner bien des oreilles - à côté de Blue Cheer, ils restaient un collectif de petits joueurs - et de meilleurs musiciens. S'obstiner à discréditer avec force ce groupe, répéter inlassablement pendant des lustres que ce n'était qu'une réunion de primaires sans aucune finesse et de piètres musiciens, c'est ignorer son inspiration Soul - la Motown a influencé plus d'un rocker du Michigan - et surtout sa constante évolution. Certes, certains morceaux sont plus dans le plaisir immédiat procuré par la débauche d'énergie, dans la recherche de l'excitation générée par la puissance et la rage inhérentes à une musique binaire et bruyante. Pour cette raison, le groupe a été victime d'avanies et de brocards en tout genre. Pourtant, bien des groupes pour lesquels c'était l'unique objectif - et tant pis pour l'approximation musicale - ont été encensés pour ce même trait de caractère.
Bref, on retrouve donc chez Grand Funk le souci de ne pas se répéter, ou du moins, de ne pas refaire deux fois le même album. Il y a déjà quelques menues différences entre "On Time" et "Grand Funk" (le "Red Album"), deux galettes sorties la même année. Et plus encore entre "Closer To Home" et "Phoenix", qui n'ont que deux années d'écart. On remarque ainsi que dès que la formation est parvenue à briser les chaînes qui la liaient à leur manager-gourou-producteur, Terry Knight, elle a produit des disques en général plus travaillés. Ce manager despote ne voulait pas que ses "protégés" s'attardent en studio. Selon ses dires, c'était une démarche pour préserver la spontanéité du groupe, afin qu'il ne sortent pas des sillons creusés par leur proto-heavy-rock rugueux des débuts. Mais, on soupçonne que la motivation réelle de Terry Knight, était plutôt motivée par la possibilité de récupérer à son seul profit - en réduisant les frais de studio - une part des plus amples sur le budget alloué par la compagnie pour l'enregistrement d'un disque. À savoir que le coco avait négocié avec Capitol Records, un pourcentage sur les gains plus important pour lui-même que le total cumulé par les trois musiciens .
Avec l'apport d'un quatrième membre en la personne de Graig Frost, pour assurer les claviers, c'est une nouvelle mue qui s'opère. Grand Funk change alors de peau pour se parer d'une nouvelle parure plus lustrée et rutilante. Bien sûr, les claviers ne sont pas nouveaux au sein de la formation, Mark Farner en jouant depuis le premier album. Et sans être un virtuose des touches d'ivoire, loin de là, il sait se montrer efficace. Mais, avec un claviériste en permanence, la tonalité du groupe change forcément. De plus, évidemment, Frost est nettement plus fin et compétent. Sa présence entraîne Grand Funk sur des rivages jusqu'alors à peine abordés.
Initialement, Frost est sollicité pour donner un coup de main sur le bien nommé "Phoenix" (le premier album sans Terry Knight dans les pattes), avant de partir en tournée avec le groupe - pour soulager Farner qui devait parfois jongler entre sa guitare et les claviers -, et d'être ensuite titularisé. Contre l'avis de Farner qui craignait que le groupe - avec un claviériste permanent - ne perde sa facette brute et rock'n'roll. Paradoxalement, sachant que Frost était un ami de longue date (ils ont quasiment le même âge), c'est probablement Farner qui l'a convié à venir lui prêter main forte. La suite lui donnera raison. Initialement, c'était Peter Frampton qui était souhaité, mais ce dernier venant de signer un solide contrat avec A&M, n'était plus disponible. Pourtant, ce n'est pas pour autant que la troupe tombe dans la mièvrerie, l'insipide. Le caractère même du groupe n'est pas brisé. Mais, sans renier ses racines rock, le groupe s'imprègne de plus en plus de teintes Soul. Une soul musclée. Avec le soutien de Frost, le chant de Farner progresse, prend de l'assurance et de l'audace. Désormais, entre la présence de claviers tempérant l'ardeur des loustics et un chant qui prend ses aises, inspiré par la soul de la Motown, la musique prend des virages approximativement plus pop, voire mélodiques, Grand Funk troussent quelques chanson qui pourraient être les prémices d'un Rock FM. Ténues en 1972, avec "Phoenix", elles s'affirment progressivement, pour être outrageusement présentes en 1974 sur l'album "All The Girls in the World Beware!!!" - où l'on retrouve deux gros succès du groupe : la reprise "Some Kind of Wonderful" (qui relance au passage ce formidable morceau de 1967) et "Bad Time", d'inspiration Motown. Quelques mois auparavant, la structure même des chœurs et leur interaction avec le chant sur "Ain't Got Noboby" (sur l'album "We're An American Band") préfigure étonnamment Boston.
En janvier 1976, Grand Funk Railroad enfonce le clou, allant plus loin dans son exploration d'un rock nettement plus chiadé et mélodique. La complémentarité des chœurs (avec le renfort notable de Graig Frost) est désormais totalement abouti et Mark Farner n'a jamais aussi bien chanté. Même Don Brewer sait - parfois - faire preuve de retenue pour mieux se glisser dans la peau d'un soulman de charme. En particulier avec "I Fell for Your Love", débordant de Soul où Brewer met dans sa poche son habituel machisme exacerbé (exagérément forcé ?) pour se morfondre de la perte de son amour- ou ne serait-ce pas plutôt la complainte de son ego, blessé d'avoir été rembarré ?.
Mais avant, Farner lève le rideau sur la chanson éponyme. Élégie sur un tempo funeste en mémoire d'un proche cousin récemment décédé dans un accident de moto. "Je pleure mon cousin , mort hier... Oooo-Oooo... Ils n'avaient pas roulé loin. Ils étaient sortis pour s'amuser sur une moto qu'ils avaient construite. Comment auraient-ils pu savoir, cette nuit-là, qu'il serait tué ?". Une solennité inattendue brisée par un refrain presque festif, comme une allégresse bridée par la douleur, célébrant le défunt "Il vivait sa vie en toute liberté, exactement comme il l'entendait. Mais il y a toujours cette chose qu'on n'attend jamais. Tu es né pour que ça t'arrive... Oooo-Oooo...". Une ouverture assez surprenante, mais qui ne manque pas de sel, augurant d'entrée un soin particulier apporté aux chansons.
Bien qu'un peu plus enlevé, un brin "funk vaseux", "Dues" garde un pied dans le cafardeux "Je crois que je fonce droit vers un terrible accident. J'ai fait plus de projet que quiconque n'a jamais payé son dû. Je ne suis pas stupide et j'ai peut-être trop d'orgueil. Le médecin a décidé que je ferai mieux de mourir. Jésus, regardes-tu ou es-tu devenu aveugle ? Les âmes damnées sont parmi nous et le temps nous est compté". Des chansons en accord avec la pochette morbide présentant les musiciens dans des cercueils (une séance photo qui n'avait pas été du goût des musiciens... superstition ?).
Mais un soleil radieux chasse les épais et sombres nuages avec un "Sally" particulièrement solaire. Une superbe et radieuse chanson - entre Pop et rhythm'n'blues - illuminée par l'harmonica guilleret de Jimmy Hall de Wet Willie (un bon pote de Farner) et les chœurs fermes et enjoués de Donna Hall (une pote de Farner, et un peu plus, il y a quelque temps 😉). Jamais Farner n'avait autant rayonné de bonheur. Il semble avoir des ailes, sauter de nuage en nuage. Et pour cause, c'est une déclaration d'amour - sans pudeur - à Sally Kellerman (chanteuse et actrice ; que les cinéphiles connaissent sour le doux sobriquet de "Hot Lips"). Les paroles d'une rare platitude n'enlèvent rien à cette réussite, véritable pépite revigorante. "I Fell for Your Love" parle encore d'amour (perdu), avec donc un Brewer méconnaissable, presque crooner, et un Farner qui fait parler, ou plutôt pleurer, sa wah-wah.
Sur le mélancolique "Talk to the People", Jimmy Hall, à nouveau sollicité, livre quelques belles performances au saxophone. Farner finit par le rejoindre pour une série de savoureux échanges. Farner, qui commence sérieusement à laisser parler sa foi, est à deux doigts de tomber dans le prêche - enjoignant à écouter le Seigneur avant qu'il ... qu'il ne soit trop tard 😨. Heureusement, les paroles chez Grand Funk sont généralement réduites à leur plus simple expression (c'est d'ailleurs souvent confondant de naïveté), la musique, elle, reste maîtresse des lieux.
Le vif et enflammé "Take Me" - où Brewer se laisse à nouveau griser par sa testostérone -, fonce tête baissée dans un rock ignescent - anticipant l'archétype de la pièce virulente placée dans les albums de Rock FM. Étonnamment, entre les chœurs touffus, les claviers expansifs et la guitare chargée d'un épais flanger, on croirait presque entendre une petite cohorte de cuivres. "Good Things" - en clôture - est un peu dans la même lignée
Indéniablement, "Born to Die" est l'un des albums les plus aboutis de Grand Funk Railroad, des plus travaillés et des plus diversifiés. Pourtant, commercialement, il marque une chute irréversible dont le groupe ne se relèvera jamais. Si les débuts de sa (relative) "sophistication" sont récompensés par des ventes records pour le groupe, avec notamment un album en tête des charts et plusieurs singles dans le top 5, à partir du double live "Caught in the Act", sorti en 1975, c'est la chute brutale. À force de tirer à boulets rouges dessus, la presse a fini par avoir raison du groupe de Flint. Si Grand Funk a bien réussi, à un moment donné, à élargir son auditoire, une partie des premiers "disciples" regrettent la perte de l'accessibilité, de la simplicité brutale, du son séminal (primal) habillé de fuzz et de grognements des premiers albums, et finissent par s'en détourner. Ainsi, pour une partie du public, l'âge d'or du groupe s'arrête en 1971, avec "E Pluribus Funk". L'évolution a pourtant été progressive et logique, naturelle. Et comme si cela ne suffisait pas, 1976 est l'année où Capitol Records se restructure cruellement en mettant à la porte - ou en ne renouvelant pas les contrats - des artistes qu'il estime dorénavant ne pas être assez "rentables". Alors que Grand Funk a été pendant 5 années pour la major, une véritable corne d'abondance (en plus d'impressionnants chiffres de ventes, un contrat particulièrement avantageux pour les finances de la boîte). Ainsi, cette galette de 1976 n'a pas vraiment eu de promotion, et le groupe, empêtré dans des dettes avec le fisc (à cause d'une gestion arbitraire), ne peut partir sur la route le défendre. Même des années plus tard, ceux qui connaissaient cet album étaient peu nombreux ; et ce n'étaient pas les quelques rares articles qui le descendaient en flèche, qui donnaient envie de se donner la peine de le dénicher. C'est pourtant un très bon disque qui, avec le temps, a réussi à convaincre. Un disque qui, avec le précédent de 1974, "All The Girls in the World Beware!!!", voit une atténuation des ardeurs de leur heavy-rock et un mariage à la Soul et au Rhythm'n'blues (2) - au détriment du Blues -, ce qui pourrait bien avoir participé à poser des bases d'un rock FM / AOR. Avec une apparence encore crue, pas encore ampoulé et grevé d'un encombrant cahier de charges.
| Auteur/compositeur | Lead Vocals | |||
|---|---|---|---|---|
| 1. | "Born to Die" | Farner | Farner | 5:35 |
| 2. | "Dues" | Brewer - Farner | Brewer | 5:36 |
| 3. | "Sally" | Farner | Farner | 3:16 |
| 4. | "I Fell for Your Love" | Brewer/Frost | Brewer | 4:12 |
| 5. | "Talk to the People" | Farner/Frost | Farner | 5:33 |
| Auteur/compositeur | Lead Vocals | |||
|---|---|---|---|---|
| 6. | "Take Me" | Brewer/Frost | Brewer | 5:10 |
| 7. | "Genevieve" | Farner/Brewer/Schacher/Frost | 0(y'en a pas) | 6:12 |
| 8. | "Love Is Dyin'" | Brewer | Brewer | 4:14 |
| 9. | "Politician" | Farner | Farner | 3:54 |
| 10. | "Good Things" | Farner | Farner | 4:35 |
(1) Frank Zappa dira même qu'il connaissait un gars qui avait fait la critique de "All the Girls in the World Beware !!!" juste en regardant la pochette, sans écouter le disque.
(2) La Motown avait bien nourri les esgourdes réceptives des musiciens
🎼🎶🚃
Autres articles / Grand Funk Railroad (lien) : 👉 "Closer to Home" (1970) 👉 "Phoenix" (1972) 👉 " Shinin' On " (1974)








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