mardi 3 novembre 2026

”Benvenuto Cellini“ d'Hector Berlioz (1838) - par Pat Slade

 


Hector Berlioz reste et restera mon musicien préféré, son audace et sa puissance y sont pour beaucoup de chose.



Un 
Jour De Carnaval A Rome




”Benvenuto Cellini“ est plus abordable avec ses trois actes et sa durée de 3h30 que ”Les Troyens“ avec 5 actes et 4h00 de vocalise. C’est comme si tu comparais ”La Flûte enchantée“ et ”Don Giovanni“ de Mozart. ”Benvenuto Cellini“, Berlioz sculpte un opéra aussi fougueux que son héros

Benvenuto Cellini
Avec ”Benvenuto Cellini“, créé à l’Opéra de Paris en 1838, Hector Berlioz ne propose pas exactement une soirée tranquille, bien rangée, où chaque personnage entre, chante son air et ressort avec élégance. Son opéra est plutôt une gigantesque fresque en mouvement : des artistes qui se disputent, des amoureux qui tentent de s’enfuir, des carnavals déchaînés, des rivalités politiques et, au centre de tout cela, un sculpteur génial, arrogant, passionné et dangereusement impulsif. Bref, un opéra qui ressemble à son compositeur : ambitieux, original, parfois difficile à dompter, mais profondément vivant. 
Le héros, Benvenuto Cellini, s’inspire du célèbre orfèvre et sculpteur florentin de la Renaissance. Berlioz ne cherche pourtant pas à raconter fidèlement sa biographie. Il prélève quelques éléments dans les mémoires de Cellini — notamment le projet de fondre une statue de Persée à Florence — puis les transforme en une intrigue théâtrale pleine de libertés. Le résultat tient davantage de la légende romantique que du récit historique. Et c’est sans doute mieux ainsi : ce qui intéresse Berlioz, ce n’est pas la précision documentaire, mais l’énergie d’un artiste prêt à tout sacrifier à son œuvre.

Dès les premières mesures, on comprend que la partition ne va pas se contenter de suivre les habitudes de l’opéra français. Berlioz ouvre son ouvrage avec une vigueur impressionnante. Les cuivres brillent, les rythmes claquent, l’orchestre semble déjà en mouvement avant même que l’histoire commence. Cette musique possède une impulsion presque physique. Elle avance, bondit, se précipite. On y trouve les couleurs éclatantes du grand opéra, mais aussi une nervosité et une imagination orchestrale qui annoncent parfois Wagner, voire certains compositeurs du XXᵉ siècle. Enfin bref du Berlioz tout craché !

L’intrigue se déroule à Rome, pendant le carnaval. Benvenuto aime Teresa, fille du gouverneur pontifical Balducci. Le problème, c’est que Balducci déteste Cellini et souhaite marier sa fille à Fieramosca, un rival plus respectable — et surtout beaucoup moins encombrant. Teresa, de son côté, aime Benvenuto, mais elle vit sous la surveillance de son père. Ajoutons à cela Ascanio, l’apprenti de Cellini, ainsi que la foule romaine, les artistes, les soldats et les conspirateurs : il y a du monde sur scène, et personne ne semble vraiment décidé à se comporter calmement.

Le premier acte installe cette situation avec un mélange de comédie, de tension amoureuse et de spectaculaire. Teresa attend un rendez-vous avec Benvenuto, tandis que les quiproquos se multiplient. Fieramosca, qui tente de déjouer les plans de son rival, se retrouve entraîné dans une scène de déguisement particulièrement savoureuse. Berlioz montre ici un vrai sens du théâtre comique, même si son humour peut parfois paraître un peu massif. Il aime les situations qui débordent, les personnages qui s’agitent et les ensembles où plusieurs volontés se heurtent en même temps.

Mais l’amour n’est pas le véritable centre de gravité de l’opéra. Le personnage principal, c’est l’artiste au travail. Cellini doit réaliser une statue monumentale de Persée, mais il est en retard, manque d’argent et doit faire face à la jalousie de ses collègues. Le pape, qui commande l’œuvre, lui impose une date limite très stricte. Pour Cellini, cette statue est bien plus qu’une commande : elle représente sa liberté, sa réputation et sa capacité à laisser une trace dans l’histoire.

C’est là que l’opéra devient presque une réflexion sur la création artistique. Cellini n’est pas présenté comme un héros moral. Il ment, provoque, se bat et s’emporte. Il peut être franchement insupportable. Pourtant, sa passion possède une force qui finit par imposer le respect. Berlioz semble dire qu’un grand artiste n’est pas nécessairement un homme admirable dans la vie quotidienne, mais qu’il est capable d’une concentration et d’une audace hors du commun lorsqu’il crée.
La musique traduit admirablement cette personnalité. Le rôle de Cellini est exigeant, écrit pour un ténor capable de conjuguer puissance, souplesse et présence scénique. Il ne suffit pas de chanter juste : il faut donner l’impression d’un homme toujours au bord de l’explosion. Ses interventions alternent entre lyrisme amoureux, bravoure héroïque et emportements presque parlés. Le rôle demande une véritable endurance, car Berlioz ne ménage ni le chanteur ni l’auditeur.

Cellini et Teresa
Face à lui, Teresa apporte une ligne plus tendre et plus lumineuse. Elle n’est pas seulement une jeune fille attendant d’être délivrée par son amoureux. Elle possède une personnalité bien affirmée et doit constamment ruser avec son père et son prétendant. Ses passages permettent à la partition de respirer, même si Berlioz lui réserve aussi des moments de virtuosité (l’air de Teresa dans l’acte I ”Entre l’amour et le devoir“). Le duo entre Teresa et Cellini fonctionne particulièrement bien lorsque l’orchestre cesse de rugir pour laisser place à une émotion plus intime.

L’un des grands plaisirs de l’œuvre vient justement du contraste entre les scènes individuelles et les grands ensembles. Berlioz excelle dans les mouvements de foule. Son carnaval romain est une merveille de couleurs et de rythmes : on imagine les masques, les danses, on entend les cris, la confusion et l’excitation collective. Le célèbre ”Carnaval romain“, souvent joué séparément au concert, est devenu la partie la plus connue de l’opéra. Cette ouverture de concert est brillante, immédiatement séduisante et d’une efficacité redoutable. Elle donne pourtant une image un peu simplifiée de l’ouvrage, car ”Benvenuto Cellini“ ne se réduit pas à une pièce orchestrale éclatante.

Le deuxième acte est dominé par la préparation de la statue. Cellini a promis de livrer son Persée, mais les obstacles s’accumulent. Il doit faire face à ses rivaux et à une situation politique de plus en plus tendue. La représentation du monde artistique est assez amusante : chacun défend son territoire, sa réputation et ses intérêts. L’art n’est jamais séparé de l’argent, du pouvoir ou de la reconnaissance publique.
Puis arrive la scène de la fonte, point culminant de l’opéra. Cellini a besoin de métal, le temps presse et le fourneau menace de ne pas fonctionner. Tout semble perdu. Berlioz transforme alors le travail de l’atelier en un immense morceau de théâtre musical. Les chœurs, l’orchestre et les solistes participent à une montée de tension extraordinaire. Le métal devient presque une matière sonore : les cuivres grondent, les percussions renforcent l’impression de danger et les voix se superposent dans une agitation contrôlée.
Cette scène est fascinante parce qu’elle associe la précision concrète du travail manuel à une dimension presque mythologique. On n’assiste plus simplement à la fabrication d’une statue : on voit une œuvre naître dans la violence, la fatigue et la panique. Cellini doit aller jusqu’au bout avec le magnifique défi du héros ”Seul pour lutter“, même lorsque la réussite paraît impossible. La musique devient alors une véritable célébration de la volonté créatrice.

 Il faut cependant reconnaître que *Benvenuto Cellini* n’est pas un opéra parfaitement équilibré. L’intrigue amoureuse peut sembler secondaire, certains épisodes comiques ralentissent l’action et la construction dramatique manque parfois de clarté. Berlioz a tendance à accumuler les idées au lieu de les hiérarchiser. Il y a beaucoup de générosité, mais aussi une certaine dispersion. On comprend pourquoi l’œuvre a rencontré des difficultés lors de sa création : elle ne rentre pas facilement dans les catégories appréciées de son époque.

Et pourtant, c’est précisément cette liberté qui la rend attachante. *Benvenuto Cellini* n’est pas l’opéra d’un artisan prudent. C’est celui d’un compositeur qui veut repousser les limites du genre, mélanger le grandiose et le burlesque, le romantisme et la farce, le lyrisme et la cacophonie organisée. Tout n’est pas toujours convaincant, mais presque tout est personnel. A coté de cela ”La Damnation De Faust“ parait moins investi, nonchalant, et pourtant sera créer six ans plus tard.
Sir Colin Davis
 
 

En définitive, *Benvenuto Cellini* mérite d’être découvert sur scène, dans son énergie complète. Il faut accepter ses excès, ses détours et son intrigue parfois encombrée pour profiter de sa vitalité. Berlioz y célèbre un artiste qui refuse de se soumettre, quitte à mettre le feu à la ville — ou au moins à son atelier. Entre carnaval, passion amoureuse et lutte contre la matière, l’opéra nous rappelle que créer n’est jamais une activité paisible. C’est une bataille.
Et chez Berlioz, cette bataille est menée avec des trompettes éclatantes, des chœurs déchaînés et une imagination qui ne demande qu’à déborder. 

En référence discographique, la version de 1969 avec Nicola Gedda, Christiane Eda-Pierre sous la direction de Sir Colin Davis reste la référence mais la version de 2005 dirigé par Seiji Ozawa est très honnête, le chef japonais ayant été aussi un grand Berlozien. Ah… le Toon me demande d'ajouter un gravure récente : celle de John Nelson (Erato, 2004). Le chef  opte pour la version originelle complète de 1838.


Ci-dessous : 

1 - L'intégrale de Sir Colin Davis dans son cycle Berlioz légendaire des années 70.

2 - L'intégrale de l'édition de 1838 par John Nelson (une vidéo pour chaque acte). Un enregistrement de 2004.

3 - L'ouverture du Carnaval Romain dans une gravure historique...




L'ouverture volcanique sous la baguette de Pierre Monteux à Amsterdam en 1939...
 

dimanche 1 novembre 2026

UN BEST-OF TRICOLORE


MARDI : Fabuleuse pépite vintage et kitsch chez Pat, avec The Osmond Brothers, une fratrie qui lorgnait vers le succès des Jackson 5, futal patte d’eph’ et costards à paillettes, un redoutable sens du rythme, stars des charts dans les 70’s, ils avaient leur propre show télé.

MERCREDI : Bruno nous a dégoté encore un fameux bretteur, Scott Henderson, un guitariste de jazz-fusion mondialement connu qui s'offre avec « Tore down house » une incursion dans le Blues. Ca donne un superbe album constitué de pièces originales et explosives.

JEUDI : Benjamin poursuit son exploration de l’oeuvre de Maurice G. Dantec avec son troisième roman « Babylon Babies », un récit apocalyptique qui verse un peu plus dans la SF et créé un monde dangereux dans lequel son héros erre avec son instinct de survie comme seule boussole.

VENDREDI : en ces temps de chienlit et jets de caillasse, Luc s’est replongé dans le septennat Giscard et ses barbouzeries politiques avec « Blues, blancs, rouges » un polar tentaculaire de Benjamin Dierstein, écrit pieds au plancher, un tsunami narratif !

👉 La semaine prochaine, encore double dose de musique classique, avec l’audacieux et puissant Hector Berlioz chez Pat, et les œuvres symphoniques de Gabriel Dupont chez le Toon, du rock 70's avec Warhouse chez Bruno, et au cinéma les derniers jours de Jean Moulin par László Nemes. 

vendredi 30 octobre 2026

BLEUS BLANCS ROUGES de Benjamin Dierstein (2025) par Luc B.


Le premier chapitre est écrit comme on filmerait un plan séquence virtuose. 24 mai 1968 : le tout frais brigadier de police Jean Louis Gourvennec est réquisitionné par l’inspecteur Daunat des RG pour localiser le meneur gauchiste Alain Petitjean, soupçonné de planquer des explosifs. Les deux flics traversent la capitale entre jets de caillasses, barricades et grenades fumigènes. Dans ce chaos urbain, c’est par hasard que Gourv (comme surnommé ensuite) repère Petitjean en compagnie de Katharina Schwartzmann et Pierre Goldman. Il localise aussi les explosifs, mais la situation dégénère… BOUM !

[ Pierre Goldman ]  10 ans plus tard. Deux recrues de la police sorties major de promo, Marco Paolini et Jacqueline Lienard découvrent leurs affectations. Lui choisit de travailler à la BRI sous les ordres du fameux commissaire Broussard, qui a Jacques Mesrine dans le viseur. Elle, atterrit aux RG pour endiguer la menace terroriste. Le baron Empain vient d’être retrouvé un p’tit doigt en moins, et en Italie on reste sans nouvelle d'Aldo Moro.

Et puis il y a Robert Vauthier, mercenaire de la Françafrique, lassé des barbouzeries et des palais dorés d’Ali Bongo, qui pose ses valises à Paris et se rêve roi des nuits parisiennes. Castel et Régine n’ont qu’à bien se tenir. Il connaît du monde Vauthier, à commencer par Valéry Giscard d’Estaing qui l’invite à ses parties de chasses. Proxénète sur les bords (faut diversifier les activités), son réseau de putes de luxe sert aussi à collecter des infos dans le plumard des personnalités politiques. Il fraye avec les frères Zemour, ou Zampa, des gangsters qui tiennent les jeux, les filles, la dope. On va croiser aussi les membres du S.A.C. (service d'action civique) jamais bien loin des coups tordus, Pierre Debizet, Foccart, Pasqua.

Le jeune flic Paolini en deviendra membre, et trempera dans des affaires louches, comme celle du ministre Robert Boulin. De son côté Jacquie Lienard traque les gauchistes, fera du brigadier Gourvennec sa taupe au sein du mouvement de Petitjean, pour identifier le trafiquant d’armes Géronimo, proche du terroriste Carlos (pas le senior météo). Vauthier, entre deux coupes de champ’ dans sa boite de nuit qui fait fureur, devra mettre au pas quelques racketteurs, et reprendre du service pour gérer la fin de règne de Bokassa et l'avènement d'un p'tit nouveau : Kadhafi.

Ouf !... Vous aurez compris que l’auteur Benjamin Dierstein donne dans le polar mastoc, fleuve, chorale, tentaculaire, en retraçant la fin des années Giscard. Et ce BLEUS BLANCS ROUGES de quasiment un millier de pages n’est que le premier tome… L’auteur cherche, selon ses dires, à traduire l’effervescence narrative de « Les Affranchis » de Martin Scorsese, multipliant les points de vues, sans jamais lever le pieds. Il est aussi obnubilé par James Ellroy (auteur du « Quatuor de Los Angeles », entre autres) dont il reprend allégrement le style, des phrases courtes, descriptives, percutantes, avec une grossièreté assumée et un politiquement correct banni de son vocabulaire.

Il reprend aussi le principe d'une intrigue s’inspirant de faits réels, en mélangeant personnages fictifs et existants. Parfois sans doute de manière un peu complaisante (défilé de stars en boite disco, Delon, Dewaere, Miou-Miou, Joe Dassin, généralement sous un jour peu flatteur) mais le tout est minutieusement documenté. L'auteur cite ses sources en fin d’ouvrage : bouquins, mémoires, presse, documentaires télé, interviews. Autre idée piquée chez Ellroy, ces inter-chapitres reproduisant rapports d’écoutes, de filatures, revues de presse, qui permettent de resituer l’action dans l’actualité.

Benjamin Dierstein maintient la tension et le suspens de ses multiples intrigues, qui bien souvent s’entrecroisent, comme dans l'enlèvement d'un fils de bonne famille d'industriels par des factions d'ultra-gauche. Paolini et Lienard, qui se détestent depuis l'école de police, enquêtent finalement sur les mêmes cibles, la cloison est mince entre banditisme, terrorisme et affairisme politique. Dierstein réussit surtout un formidable flashback sur les années 78-79, une longue madeleine de Proust, depuis les bombons Picorette aux R16, le succès des « Bronzés » à la guéguerre Delon / Belmondo. Il revient surtout sur les évènements politiques, la fin des idéaux de mai 68 - Alain Krivine, Serge July - le début de la radicalité avec le romanesque Pierre Goldman qui passent ses nuits à jouer du bongo (pas Ali) dans les boites caribéennes de la capitale, les prémices d’Action Directe, avec Jean-Marc Rouillan qui muscle à coups d'explosifs la contestation de l'autorité étatique. 

[ le commissaire Broussard => ]  L'auteur met en scène le bordel ambiant. Chez les groupuscules anars ou gauchistes aux multiples ramifications, toujours plus radicalisées, leurs pensés politiques et modes opératoires (on est au coeur du dispositif grâce à l’infiltration de Gourvennec, séquences génialement tendues). Chez l'autre bord aussi, avec la guerre des services de polices, Anti-gang, RG, ou ce nouveau GIGN du commandant Prouteau. Ou ces réseaux qui se mettent en place pour soutenir une candidature Mitterrand. On suit aussi de près la traque de Mesrine jusqu'à la Porte de Clignancourt... On replonge dans une époque sans recherche ADN, portable, Internet ou réseaux sociaux. Donc cent fois dans le sommier on relit des pages de dossiers, on compare des photos floues, on tabasse les indics, on planque à proximité d'une cabine téléphonique. 

Quelques réserves tout de même concernant l'équilibre des intrigues. Jacquie Lienard disparaît du récit au moment où son indic touchait au but, c'est très frustrant (on le saura plus tard ?). Paolini s'absente pour revenir en fanfare 200 pages plus loin. Pourquoi ? Dierstein s’égare aussi parfois dans des dialogues tarantinesques à propos de tel chanteur, acteur (mais en planque toute la nuit, faut bien passer le temps). 

Il n'empêche, BLEUS BLANCS ROUGES est une lecture addictive, un tsunami narratif, non dénué d'humour et de satire, lorsqu'il regarde l'Histoire par le petit bout de la lorgnette, point de vue insolent et jouissif totalement assumé. Le savoir-faire est indéniable, notamment dans la manière de puiser dans le réel pour façonner une matière romanesque. En attendant la suite… 

Editions (poche) Folio  -  960 pages

jeudi 29 octobre 2026

BABYLON BABIES de Maurice G. Dantec (1999) par Benjamin.


Globalement, l’œuvre de Maurice G Dantec peut se scinder en trois grandes parties. La première, symbolisée par « Les racines du mal » et la « Sirène rouge » est la plus rationnelle. Vite rangée sous l’étiquette de polar ou roman noir, elle nous présente des héros aux prises avec la barbarie d’un monde en perte de repère. S’il subsiste quelques traces de science fiction, elles ne forment qu’une teinte originale dans un récit assez terre à terre. Cette timidité vis-à-vis du futurisme mènerait presque à se demander si, comme tant de littérateurs austères, Dantec ne nourrirait pas un certain mépris pour l’univers science fictionnel et la littérature d’anticipation. 

C’est pourtant bien ce mépris pour ce genre qui lui fit dire sur un ton agacé à un journaliste : « Je ne comprends pas ce mépris pour la science fiction. Alors pour vous monsieur Huxley, monsieur Dick et monsieur Orwell, c’était des blaireaux ? ». C’est que, après le coup de maître de « Les racines du mal », Dantec découvrit dans la science fiction un nouvel horizon à explorer. Comme il y eut des free jazzmen, l’homme fut un free writer. Il se jetait dans l’écriture sans plan ni boussole, explorait ses mondes en même temps qu’il les inventait. Par ce procédé, il poursuivit le défaut qui fut si longtemps pointé par les détracteurs des écrivains futuristes et fantastiques, prenant plus soin de décrire son univers que la personnalité de ses personnages. 

Ce reproche ne peut que faire sourire les vrais amateurs de littérature, à moins que ceux-ci soient capables de reprocher à Kafka de ne pas avoir détaillé la personnalité de son fameux K. Comme l’auteur du procès, les écrivains de science fiction voyaient d’abord leurs personnages comme des moyens de souligner les tourments et les tares de leurs mondes. « 1984 » aurait-il été meilleur si Orwell s’était longuement attardé sur le passé de Winston ? K. Dick aurait-il dû faire de son œuvre une version cosmique de la comédie humaine de Balzac ? Bien sûr que non ! 

Le travail de ces hommes fut davantage de restituer les peurs du présent en imaginant l’avenir. Ainsi naquit donc « Babylon babies », grande fresque cybernétique aux sous entendus résolument nietzscheen. Si « Le dernier homme » est le titre d’un chapitre des « Racines du mal », c’est bien « Babylon babies » qui nous présente son monde crépusculaire.

Ayant perdu tout idéal, Hugo Cornélius Toorop erre dans ce décor futuriste avec son instinct de survie comme seule boussole. De puissantes mafias ont érigé leurs grandeurs sur les décombres d’états en lambeaux, créant ainsi une oppressante tyrannie anarchiste où la mort et le vice se partagent les rues. Perdue dans cet univers sans idéal, une humanité crépusculaire noie son angoisse dans les plaisirs narcotiques et l’aliénation numérique. Fille de cette décadence futuriste, une jeune femme se retrouve enceinte par la seule intervention de la science. Pauvre madone schizophrène, elle abrite dans sa chair malade deux jumeaux représentant l’avenir de l’humanité. 

Ces rejetons, dotés de capacités exceptionnelles et nés de la science d’une sombre secte, sont destinés à représenter le prochain stade de l’évolution humaine. Au fil du parcours, Toorop découvrira que, s’ils venaient à naître, de tels jumeaux ne manqueraient pas de déclencher la perte de l’humanité qui les a précédé. Dotés d’un système immunitaire différent, de tels surhommes ne manqueraient pas de diffuser chez les races devenues caduques une épidémie mortelle, comme les troupes de Christophe Colomb le firent auprès des tribus indiennes. Ne pouvant plus se transcender que par une frénétique fuite en avant scientifique, l’humanité semble ici courir à sa perte. 

Le monde de « Babylon babies » est un monde où les décors d’un futurisme spectaculaire semblent faits pour faire oublier la tristesse d’un peuple sans âme ni lien collectif, c’est un nouvel âge féodal sans foi ni loi.

Bandits de grands chemins de ces temps pas si éloignés, les mafieux sont devenus les derniers hommes doués d’ambitions. Les autres, enchaînant les plaisirs futiles et les opiums toxiques, semblent aussi primaires que la technologie qui les divertit est avancée. La science est le seul espoir de ce peuple acéphale, la force divine lui faisant oublier la vacuité de son existence pour qu’il continue de s’y noyer. Véritable Sainte Vierge de ce peuple scientiste, le personnage de Marie Zorn pose par son existence une question simple mais cruciale : le seul salut des derniers hommes se trouvera t-il dans le sacrifice suprême au dieu science ? Le devoir de l’humanité est-il de toujours évoluer même si cette évolution menace son existence même ? 

Il parait difficile de considérer comme pleinement humains ces jumeaux nés d’expériences scientifiques, à moins de penser que le consommateur parfait représente l’avenir de l’humanité. L’homme construit n’est pas fait que de chair et de sang, mais aussi d’émotions et de pensées. Privés de la douceur du lien filial, ces êtres ne se révéleraient-ils pas aussi diminués humainement qu’ils ne sont augmentés physiquement ? Puis il y a la schizophrénie de la mère, cette maladie que l’on pourrait presque nommer "maladie du consommateur parfait". L’avenir de l’homme pourrait donc être une horde d’êtres qui jouiraient d’une carcasse surhumaine dirigée par un esprit à la merci de ses délires et de ses pulsions. 

Si Toorop pensait simplement gagner de l’argent en protégeant la fille d’une secte d’illuminés, ses découvertes le plongent dans ces réflexions vertigineuses, dilemmes nés des angoisses fascinantes de Philip K Dick. Ces préoccupations ne sont donc pas neuves, mais aussi vieilles que la science fiction. Notons toutefois que, à travers sa grande odyssée futuriste, Maurice G. Dantec traite son sujet avec suffisamment d’inventivité et d’enthousiasme pour placer son œuvre dans la lignée des classiques du genre.

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N.D.L.R : ce roman a été adapté au cinéma par Mathieu Kassovitz sous le titre « Babylon A.D. » (2008) avec Vin "Fast and Furious vroum vroum" Diesel dans le rôle de Toorop, mais aussi Michelle Yeoh, Charlotte Rampling, Gérard Depardieu, Lambert Wilson, Mélanie Thierry.