GOUROU est la troisième
collaboration entre Pierre Niney (producteur et à l’origine de
l’histoire) et Yann Gozlan, après UN HOMME IDÉAL (2015) et BOITE
NOIRE (2021). A noter qu’à chaque film le personnage joué par
Niney s’appelleMathieu Vasseur, proche cousin de François Perrin chez Francis Veber ?
Coach Matt pour ses adeptes. Car Matt Vasseur est coach en
développement personnel, qui donne dans le raout à l’américaine,
inspiré et parrainé par son mentor Peter Conrad. On pourrait dire
aussi très inspiré du personnage joué par Tom Cruise dans MAGNOLIA
de Paul Thomas Anderson, j’dis ça j’dis rien… Forcément, on y
pense, comme on se souvient du merveilleux ELMER GANTRY LE CHARLATAN
(1960) de Richard Brooks avec Burt Lancaster.
Le film ne perd
son temps en exposition, qui entre illico dans le vif du sujet, en
développant trois intrigues parallèles qui vont irriguer le récit.
Un bon point.
La première scène pose le personnage idolâtré par
son public. Un Matt Vasseur aux canines blanchies qui se jette dans
l’arène, galvanise les foules sur fond du « Sirius »
d’Alan Parsons Project (j’avais pas entendu ça depuis 30 ans !).
Son truc, c’est isoler un spectateur, cerner son problème,
faire communion, lui donner les pistes pour réussir. Ce
jour-là, il choisit le brave Julien (joué par l’excellent Antony Bajon). Et il n’aurait sans doute pas
dû…
Julien va vite devenir un boulet encombrant dont il va falloir se débarrasser. Autre souci, cette
enquête sénatoriale qui vise à réguler la profession de coach.
Vasseur se rend à la convocation sûr de son bagou, il va vite
déchanter. En parallèle il renoue avec son frère Christophe, pensant s’en
faire un allié, mais le frangin a visiblement un sérieux contentieux à régler. La relation fraternelle va tourner au règlement de compte. Et derrière tout cela, il y a une entreprise à faire tourner, avec sa
femme Adèle (Marion Barbeau, vue dans EN CORPS de Cédric Klapisch),
des employés dévoués, du fric facile, et la promesse d’ouvrir à
Las Vegas le prochain show de Peter Conrad. Une proposition qu’on
ne peut pas refuser…
Le scénario est bien foutu, égraine des
petits cailloux qui vont se coincer dans la chaussure du gourou et freiner sa réussite. Comme dans UN HOMME IDÉAL et BOITE
NOIRE, le héros est pris dans une spirale incontrôlable, prend
conscience de sa vulnérabilité, cerné par des ennemis invisibles,
des proches à double visage. Matt Vasseur pourrait compter sur son
assistant-chauffeur dévoué et bas du front, Rudy, exécuteur des basses œuvres.
Sauf que le Rudy sous ses airs connards se verrait bien calife à la place du calife (belle
scène tendue à l’aéroport). Là aussi les éléments se mettent en place insidieusement. Le film dissèque le phénomène d'emprise, dont les premières victimes sont les plus faibles psychiquement (scène du gars sommé de démissionner) et met en scène un manipulateur manipulé à l’insu de son plein gré, comme dirait
l’autre.
Côté mise en scène, Yann Gozlan n’y va pas avec le dos
de la cuillère. Comme d’hab, je reproche ce format scope mal
exploité, trop de gros plans, des champs contre champs faciles,
usants. Réalisation clinquante et
flashy, des effets en veux-tu en voilà (scènes à Vegas) à
l’image de son héros.
Mais qui sait aussi se poser pour instiller
le suspens. Comme dans la séquence où Vasseur démasque une
journaliste infiltrée, le gourou en roue libre, contraint de sortir
de ses scripts millimétrés. Ou lorsque Vasseur se rend chezJulien qu’il soupçonne de le troller sur la toile, scène prenante qui doit beaucoup à Antony Bajon. Mais une fois encore, pourquoi morceler la scène en champs contre champs et ne pas avoir misé sur la tension du plan séquence ? Joli aussi ce face à face avec Rudy à
propos de la supposée trahison du frère, tout dans le jeu de
regards.
Le film multiplie les fausses pistes, quitte à s’égarer
parfois. Car des moments sonnent artificiels, sans enjeux, comme la
perte d’un téléphone en forêt qui n’aboutit à rien. Il aurait
fallu élaguer un peu dans ces deux heures et quelques. C’est dans
les rapports entre les personnages que le film est le plus
intéressant. L’épouse qui perd confiance, le chauffeur qui en
gagne trop. Comme dans BOITE NOIRE, la paranoïa s’immisce. Le
gourou de pacotille perd pied. On adore détester les héros qui
dévissent, et en même temps, on a presque de la peine pour lui, comme ces moments très gênants avant sa prestation à Las Vegas. La conclusion ouvre a différentes
interprétations.
GOUROU se regarde bien, Gozlan tient le spectateur, avec quelques trous d’air ou redondances ensuite. Un film calibré, où Pierre Niney fait le
job (dans les limites de ses possibilités comme on dit...) souvent dépassé
par les seconds rôles.
Nous
voilà donc quittant les chaleureuses plaines de Californie pour la
noirceur industrielle des paysages du New Jersey. C’est que, pour
que certains puissent rêver, il faut que d’autres produisent.
L’abondance n’est pas une doctrine mais un nécessité vitale. Il
parait toutefois raisonnable de se demander si une telle abondance
peut se faire sans causer de si cruelles souffrances à ceux qui y
contribuent. Véritable robot de chaine, l’ouvrier répétait sans
cesse des gestes fatiguant son corps et asséchant son âme.
Pour le
maintenir dans cette servitude, sa conscience brandit sans cesse la
menace de la misère. Le piège dans lequel il est tombé voudrait
que, pour rendre sa destinée plus douce, l’ouvrier se persuade
qu’il aime son supplice et que dans un tel abaissement réside sa
vocation. Certains y parviennent, leur bonne humeur surjoué
trahissant alors leur folie d’aliéné volontaire. Si tout homme,
ne serait ce que par fierté, se doit d’effectuer correctement sa
besogne, il doit également rester conscient de sa dureté parfois
abrutissante. Malheur à celui qui, enfermé dans la prison d’un
poste non désiré, s’anesthésie en se persuadant qu’il
constitue finalement sa raison de vivre.
Doug Springsteen ne fut
jamais de ceux là, lui qui allait à l’usine avec le poids de
celui dont la dernière fierté est d’avoir une famille à nourrir.
Lorsqu’il rentrait le soir, il s’asseyait dans les ténèbres
d’une pièce qu’il ne prenait que rarement la peine d’éclairer,
donnant ainsi au foyer la noirceur de son âme torturée. Pour un
parent, une telle somme de passions tristes forme un poison qu’il
faut à tout prix contenir, sous peine de faire de sa progéniture la
victime collatérale de ses tourments. Le gris du paysage avait comme
enfermé l’esprit du père de Bruce Springsteen, le boucan de ses
usines avait fragilisé ses nerfs.
Voyant l’insouciance de son fils
Bruce, Doug eut l’impression de revivre les années l’ayant mené
à sa dure condition d’ouvrier. Les reproches fusaient avec une
déception agressive, jugements autoritaires à la violence décuplée
par des souvenirs honnis. Le jeune Bruce faisait partie de ces
enfants sachant profondément ce qu’ils ne veulent pas, une
nouvelle musique lui révéla ce qu’il voulait.
Le père avait amené
cette télévision avec la fierté de celui ayant trouvé une
nouvelle justification à ses peines. L’invention était encore
récente, la détention d’un tel appareil s’imposant donc comme
le signe d’une relative aisance financière. Un jour, alors qu’il
regardait cet écran pour exorciser l’ennui d’un dimanche après
midi, Bruce vit le roi qui lui montra le chemin de son destin. Sa
musique binaire débordait d’une énergie pleine de vitalité, la
franchise de son regard apprenait aux jeunes hommes que rien n’était
plus important que leur fierté. Ayant reçu une guitare alors qu’il
effleurait à peine les rivages de l’adolescence, Bruce fut d’abord
découragé par la rude discipline nécessaire à sa maîtrise.
Il
n’abandonna pas le rock’n’roll pour autant et, au fil des
écoutes de ses classiques, la mélancolie de Roy Orbinson et la
poésie Dylanienne s’ajoutèrent à ses références. Conditionné
par ces heures d’écoute, le jeune Springsteen parvint ensuite à
maîtriser sa guitare avec une facilité qui le surprit. Dès lors,
l’évasion promise par le rock’n’roll lui ouvrit le chemin de
la liberté. Quittant le domicile familial, il forma un premier
groupe tentant de surfer sur la vague tonitruante du heavy blues.
Mais cette violence orgiaque ne convenait pas à sa personnalité
empreinte d’une profonde mélancolie poétique. Contrairement aux
dires d’un célèbre escroc allemand, nul homme ne peut se vanter
d’avoir « tué le père », ses bienfaits et blessures marquent à
jamais le caractère d’un homme d’un sceau béni ou funeste. Sur
ses cahiers de notes, Bruce écrivit des chansons d’hommes aux
prises avec un destin cruel. Pour tous les Doug d’Amérique et du
monde, Springsteen voulait devenir le porte-parole des opprimés et
des sans grades.
Après avoir formé une première version du E Street
Band,
le chanteur se mit à payer ses musiciens à la fin de chaque
prestations. Amusé par le sérieux solennel avec lequel il effectua
l’opération, l’un d’eux le gratifia d’un « thank you boss
», surnom qui lui resta par la suite. Le E Street
Band
n’était alors qu’un jeune groupe propageant la fièvre du
rhythm’n’blues avec toute la ferveur dont il était capable, une
belle locomotive dont le moteur semblait encore manquer de puissance,
jusqu’à une soirée destinée à changer le cours de l’histoire.
Nul ne se souvient aujourd’hui du lieu exact où eut lieu cette
rencontre historique, la mémoire étant une machine d’une cruelle
imprécision.
Reste donc le grondement menaçant du tonnerre et le
clapotement d’une pluie battante, noirceur torrentielle au milieu
de laquelle marchait un intimidant géant à la peau d’ébène.
Approchant de la porte d’un bar, il reconnut l’énergie de cette
musique dont la gaieté réchauffait le cœur. Lorsqu’il poussa
cette porte, un vent froid incita les spectateurs à se tourner
rapidement vers l’imposant inconnu. N’ayant pu rater son entrée,
un Springsteen en pleine représentation dut se demander ce que cet
homme cachait dans sa mystérieuse mallette.
Le colosse prit place,
commanda un rafraîchissement, avant d’apprécier la performance
avec une concentration pleine d’enthousiasme. Le rhythm’n’blues
n’est pas une affaire de virtuosité mais d’intensité, c’est
une musique qu’il faut jouer avec toute son énergie et son
enthousiasme. Porté par la force de bûcheron de son batteur et le
lyrisme Springsteenien, le E Street
Band
était un groupe d’une efficacité redoutable. Battant du pied au
rythme de ces brûlots rock, le colosse eut vite envie de rejoindre
la fête. Ouvrant soigneusement la mystérieuse mallette, l’homme
en sortit une trompe d’or qui fit la légende d’Albert Ayler. Si
Ayler fut maudit pour avoir au rhythm’n’blues la chaleur du swing
jazz, Clarence Clemmons s’apprêtait à être ovationné pour le
même crime. L’homme monta donc sur scène, la puissance de son
souffle dotant ainsi la rugueuse énergie Springsteenienne d’un
irrésistible groove funky. Aussi efficace que fut son groupe,
Springsteen cherchait d’abord à imposer son talent de compositeur.
C’est ainsi que, de passage près des studios Columbia, il se
présenta à une audition accompagné d’une simple guitare sèche.
Véritable personnage Keroucquien, le jeune vagabond avait alors la
barbe broussailleuse et la coiffure hirsute. Des profils comme le
sien pullulaient alors dans les rues de cette Amérique post hippie,
résidus déguenillés d’un rêve moribond. Il faut toutefois noter
que rares sont parmi eux les esprits capables d’écrire une ballade
tel que « It’s hard to be a saint in the city ». En
écoutant l’interprétation de ce clochard céleste, les cadres de
Columbia se rappelèrent ce jour où, n’en menant pas large, un
autre vagabond vint les inciter à écouter « la réponse qui
souffle dans le vent ».
Ils virent déjà la grande campagne
publicitaire annonçant au monde l’avènement d’un « nouveau
Dylan ». Le devoir de l’artiste véritable est de se battre contre
ce genre de caricatures publicitaires, de briser les barrières des
cages dans lesquelles elles enferment son art pour mieux le vendre.
Cette lutte commença dès les premières minutes de l’enregistrement
du premier album de Springsteen, dès que les producteurs virent
débarquer un E Street
Band
prêt à immortaliser la puissance de son folk rock groovie.
Souhaitant la sortie d’un disque entièrement acoustique, Columbia
fut forcé de réserver la seconde face du disque à la puissance
électrique du groupe. Malgré des classique tels que « Blind
by the light » ou « Angel », l’album subit un
échec commercial retentissant.
Sorti peu de temps après, « The
saint, the innocent and the E
street shuffle » subit le même sort. Mettant sans doute cet
échec sur le compte de son obstination à jouer une musique
électrique, Columbia laissa son protégé produire le dernier album
prévu par son contrat. Jetant toutes ses forces dans cette dernière
bataille, le boss se mit alors en tête de réinventer le célèbre
mur du son Spectorien. Inventé au milieu des sixties, cette méthode
de production eut le défaut de noyer les instruments dans une
guimauve sonore bourrée d’échos grandiloquents. Springsteen
cherchait à reproduire une telle puissance lyrique sans laisser la
virtuosité de ses musiciens s’y noyer.
Manquant de temps pour
apprendre l’art subtil de la production, le chanteur fut d’abord
condamné à entendre les instruments s’entrechoquer dans un
véritable chaos sonore. Ne supportant plus la pression de ces
sessions infructueuses, Springsteen et son E Street
Band
partirent soulager leurs frustrations sur scène.
Un concert de
Springsteen est comme une retrouvaille festive entre des amis qui se
perdirent durant des années. Nul homme ne sut créer un tel lien
avec un public, nul ne saura la reproduire ensuite. Ces soirs là, le
chanteur fut regardé comme un père par une foule anonyme,
l’admiration que lui portait tous ces hommes créait une énergie
bienfaisante nourrissant sa nostalgie orgiaque. Fils sublime de Dylan
et d’Elvis, ses chansons furent de solennels avertissements,
l’intensité de son rock’n’roll une incitation à continuer le
combat de la vie. Plongé dans cette foule fraternelle, John Landau
sentait son cœur s’emballer sur la mélodie de « It’s hard
to be a saint in the city », violente euphorie comparable
uniquement à la découverte de l’amour.
Le E Street
Band
ne se contentait pas, comme nombre de groupes de rock’n’roll, de
transmettre à son public une énergie aussi intense qu’éphémère.
Cette musique, profonde comme une bluette de Roy Orbinson et
puissante comme un tube d’Elvis, vous remuait autant l’âme
qu’elle régénérait le corps. Vous sortiez d’une telle
expérience avec une profonde sensation de joie et de sérénité,
une telle communion ne pouvait que faire de vous un homme neuf. Il y
a quelque chose de mystique dans le lyrisme de ce mélange de folk et
de rhythm’n’blues, comme une révolution portée par la grâce
d’une poésie post Dylanienne et la force d’une musique
douce-amère. C’est ainsi que, revenant de cette révélation
musicale, John Landau écrivit quelques mots destinés à rester
gravé dans le marbre de la légende :
« J’ai vu mon passé
rock’n’roll apparaître devant mes yeux en un éclair… J’ai
vu l’avenir du rock’n’roll et il se nomme Bruce Springsteen.
»
Suite à cette chronique, Landau sympathisa avec Springsteen au
point de devenir son producteur. Avec l’aide du guitariste Steven
Van Zandt, il parvint à remettre de l’ordre dans le chaos de
cordes de « Born to run ». Conscient que ce disque
constituait sa dernière chance, le boss perdit tout recul sur ce
qu’il venait de produire. Lorsque vint l’heure d’écouter le
premier pressage de l’album, l’homme vit dans chaque mélodie le
désastre qu’il redoutait. Il prit alors le tourne disque, avant de
le lancer par la fenêtre avec une force décuplée par sa rage
désespérée. Un autre exemplaire fut heureusement produit,
permettant ainsi à « Born to run » de sortir malgré les
réticences de son auteur.
Paru à l’aube de la vague punk, le
disque représente le plus bel aboutissement du rock’n’roll, le
parfait équilibre entre sa grâce et son énergie. Nul autre
producteur ne sut superposer ainsi les couches de cordes sans rendre
les instruments inaudibles, nul autre musicien ne put trouver un si
parfait équilibre entre énergie et poésie. « Born to run »
représente la parfaite harmonie de l’apolinien et du dionysiaque,
forces complémentaires unies dans une ode d’un troublant
romantisme libertaire. Le bon Bruce chante le vertige du jeune homme
devant le vide d’une existence à construire, les influences du
groove funk, du lyrisme Dylanien et de la nostalgie de Roy Orbinson
s’unissent pour projeter dans nos esprits des scènes d’une
troublante intensité cinématographique. Enfant de la rude
rationalité du prolétariat du New Jersey, Springsteen ne se perd
pas dans de vagues préoccupations mystiques ou de niaises bluettes
sentimentales.
« Born to run » parle des angoisses et des
espoirs face à ce que Romain Gary nomma « la promesse de l’aube
», de la grandeur de l’homme se jetant corps et âme dans la
grande aventure de l’existence. Prolongé et dépouillé sur la
sombre violence de « Darkness on the edge of town », ce
romantisme combatif représente le coté rationnel et populaire d’une
musique née des fascinants rêves Dylaniens. Passant sans cesse des
rêveries californiennes
à ce lyrisme orgiaque venu du New Jersey, le folk rock ne cessa
ensuite de fasciner le monde à travers les grands albums de John
Mellenchamp, de Kurt Vile, des Gaslight anthem …
Anecdote : aux temps anciens, aux lointains temps des disquaires - espèce en voie de d'extinction - il y en avait un qui venait parfois avec ses propres galettes. Pour son propre plaisir, mais aussi pour le partage, pour la joie éprouvée en faisant découvrir à quelques passionnés des disques et des groupes absents de la boutique. Des trucs que le commun des mortels français avait peu de chance de connaître. Là, en l'occurrence, c'était un gars filiforme, aux allures d'éternel étudiant BCBG, qui, pour ne pas perdre la raison, avait toujours son lot de secours. À portée de main pour une sélection immédiate et régénératrice après une phase usante - mais nécessaire pour le commerce - d'écoute prolongée de "top 40" ou de produits pour petits enfants. Ainsi, parfois, lors de nos passages pour quelques écoutes intéressées, en parallèle avec des discussions animées, ce dj passionné, nous glissa "Tarkus" (pas totalement une découverte), deux Patto fort intéressants, (qui même aujourd'hui, malgré la manne d'internet demeurent confidentiels), et d'autres trucs peu marquants et oubliés depuis longtemps. Et puis un jour, suite à un précédent entretien portant sur les doubles-live, il en sortit un qu'il avait spécialement apporté afin qu'on constate par nous-même l'excellence de la prestation de ce groupe qui, d'après lui, enterrait une bonne majorité de ceux qu'on estimait. Et qu'on avait chaudement défendu. Là, le gars, excité comme une puce, les yeux pétillant de bonheur, se met à sauter sur place. Il était parti dans son monde, ou plutôt dans celui des Good Rats. Possédé, il n'en avait plus rien à carrer de la clientèle qui déambulait, et le regardait de biais, interloquée, ni du patron à la caisse ; il exultait de bonheur. Effectivement, c'étaient de bons musiciens, mais on restait septiques et dubitatifs, un peu planté sur nos opinions. Certaines pistes évoquaient un Frank Zappa moins farfelu et un peu plus rugueux, d'autres dérapaient vers du pur hard-rock ricain, quand d'autres se paraient de jazz ou de blues. rien de vraiment immédiat dans cette musique qui méritait une écoute approfondie et renouvelée pour l'apprécier. Elle nécessitait une écoute plus sérieuse, plus approfondie - mais y'avait des clients, à la recherche du dernier 45 tours à la mode (matraqué sur les ondes), qui s'impatientaient... alors, forcément, avant qu'il y ait du grabuge, on a dû écourté. Hélas, aucun des disques de ces bons rats n'était dénichable. Même d'occase, ou chez des disquaires spécialisés de France et de Navarre (pratiquement ...). Impossible donc de prêter de nouveau une esgourde attentive à une des galettes de ces gus-là.
Apparemment, dans l'hexagone, l'existence même de ce groupe confinait au secret. Mais même aux USA, il semblerait que son succès eut bien des difficultés à déborder de la côte est. Et encore, il n'est pas certain qu'il ait réussi à percer au delà du Delaware. Pourtant, dans l'état de New-York et les états limitrophes, le groupe est connu depuis la fin des années soixante. En 1969, son premier opus éponyme rencontre un certain succès avec des morceaux énergiques et nerveux. Bien qu'encore trempées dans une pop-psychédélique, enrichies de cuivres et de cordes aux parfums cinématographiques (John Barry ?), les chansons sont sur le fil, manquant de tomber dans une forme de rock garage. Ainsi, "Joey Ferrari" pourrait annoncer Alice Cooper (Band) et "Gotta Get Back" les débuts de Slade. Toutefois, en dépit d'un effort évident pour une orchestration cossue et variée (un beau passage de violoncelle pour le coda de "For the Sake of Anyone", l'harmonica très "Magic Dick" du break de "Gotta Get Back"), ça sonne un peu étriqué, comme si ça avait été capté dans un bunker. La troupe aurait déjà probablement gagné à tempérer un Farfisa envahissant au profit de la guitare. Quoi que cette dernière ne fasse guère d'étincelles...
Malgré un certain retentissement sur la côte Est au premier essai, il faut attendre cinq ans pour que la troupe sorte un deuxième disque. Mais quel disque ! The Good Rats a mûri, pris de l'assurance et gagné en maitrise - le mot est faible. "Tasty", sorti donc en 1974, est un joyau du rock américain. Un bijou caché dans un écrin des plus cheap et des plus laids. Alors qu'à l'époque on rivalisait pour présenter la pochette la plus originale, la plus belle ou/et attractive, ces olibrius de Long Island déboulent avec une des plus rebutantes et nulles de l'année, voire de la décennie. Enfin, 1974, c'est l'année des "Burn", "Secret Treaties", "Quo", "The Hoople", "Crime of Century", "Diamond Dogs", "Relayer", "Nightlife", "Queen II", "Situation Normal", "Stormbringer", "Staircase to the Day", etc, etc... Avec ce genre de couverture, difficile d'attirer l'œil du chaland. Au contraire. Qui pourrait faire l'effort d'écouter le contenu à la seule vue de cette hideuse présentation, à l'exception de ceux qui connaissent le groupe ? C'est que ces gars-là ne se prennent guère au sérieux. Seule leur importe la musique.
Seconde erreur de jugement, l'entrée en matière avec un "Back to the Music" qui tourne en rond sur lui-même et qui est un des morceaux les moins attrayants de l'album. Toutefois, on découvre déjà la voix puissante et vibrante de Peppi Marchello. Et puis cette intonation préfigurant un Rock FM assaisonné de pop et de sonorités heavy - qui est déjà initié par REO Speedwagon et Chicago, mais ne prendra vraiment de l'ampleur que deux ans plus tard.
Par contre, la suite prend une autre tournure bien plus reluisante et saisissante. À commencer par "Injun Joe". Formidable morceau vaguement latino, électrisé par la voix d'ours stentor de Peppi - sorte de Meat Loaf au timbre éraillé, assez proche (mais moins énervé) de Dee Snider -, et sublimé par un break où la guitare de John "The Cat" Gatto envoie un solo jazzy incendiaire pendant que le batteur, Joe Franco, tranquillou, déroule des avalanches de fûts et de cymbales. Injun Joe, c'est le personnage amérindien (d'où l'inclusion ponctuelle dans la pièce d'un rythme de tambour amérindien) de Mark Twain issu de son célèbre "Tom Sawyer" (Joe l'Indien) ; Peppi le reprend à son compte pour en faire un personnage central criant à l'injustice, à la partialité des autorités institutionnelles. Injun Joe en a gros sur la patate ; excédé par une justice qu'il juge arbitraire, il lâche un menaçant : "Je veux voir cette maison brûler, je veux la voir s'écrouler. Je vais regarder le blanc de leur yeux brûler. Je vais prendre leur robe noire ! Je vais m'essuyer dessus !! Votre honneur ? Mon œil ! C'est mon honneur qui est en jeu ! Cette fois, je me lèverai et me battrai ! Yeah !! Comme les imbéciles qu'ils sont, je les jetterais à la mer". Mieux vaut que cela soit la diatribe d'un personnage de fiction qui manifeste une telle humeur hostile, plutôt que celle du chanteur lui-même, qui s'exposerait alors à la censure... voire à de mauvaises réactions lors des prestations scéniques...
Avec "Tasty", sur un fond bien jazzy, Peppi, avec malice, règle ses comptes avec certains des anciens membres qu'il considère comme ayant freiné le groupe. Parce qu'ils surjouaient ou "n'avançaient pas", parce qu'ils ne jouaient pas avec goût (saveur - tasty). Des gars qui, devant leur manque d'implication - autre que celle portée sur eux-mêmes -, ont fini par être virés. "On avait le guitariste virtuose, peut-être le plus rapide du pays, mais il n'allait nulle part. La vitesse ne vaut rien sans classe" ... "On avait un batteur nommé Joe. Il jouait si vite qu'on l'a viré. Il s'est enfui avec nos chansons. Maintenant, il est à l'école, là où est sa place" ... Visiblement, la décennie suivante a dû être éprouvante pour Peppi... Après chaque reproche, Peppi enchaîne avec le refrain "Il ne savait pas jouer avec finesse. Oh non ! Avec finesse, comme ça ! Yeah" À la suite de quoi s'enchaîne un solo de l'instrument du poste concerné - guitare, basse et batterie. Que Peppi tempère dès que ça dérape un peu. "Avec finesse ! Avec finesse ! N'est-il pas temps de se calmer ?". Et puis, soudain, un court instant, ça part heavy "On aime jouer du Rock'n'roll, mec !! C'est la seule façon de faire. Une batterie, une basse et deux guitares. Quand tu joues "tasty", tu iras loin ! On va jouer "tasty" Oooh yeah !! Du rock'n'roll "savoureux" Aaaalll right !! "
"Papa Poppa" aurait pu simplement n'être qu'une sympathique et insouciante ballade d'été, du style "pieds nus et fleurs dans les cheveux longs et emmêlés, la tête dans les nuages", mais quand Peppi fait vibrer ses solides cordes vocales, tout se fissure. Il chante comme d'autres qui, sous l'emprise d'une (douce) folie, harangueraient la foule. Il y a une emphase qui pourrait évoquer Queen, l'inclusion d'un piano sur le coda renforçant la référence. (les Anglais se produisent pour la première fois aux USA en avril et mai 1974, principalement sur la côte nord-est, dont cinq concerts à New-York). Chanson saisissante, mais dont le sujet n'a rien de réjouissant. C'est une brève critique ouverte des sectes, et de la déficience de support parental qui offre alors en pâture à des fossoyeurs de l'âme, à des manipulateurs pervers, à des gourou-escrocs, une jeunesse en mal de repères, de soutien ou d'autorité familiale.
Intermède instrumental avec "Klash-Ka-Bob", qui permet avec Mickey Marcello (le frangin de Peppi) et John "The Cat" Gatto de se répondre à coups de soli dans un style mêlant Frank Zappa à Paul Gilbert.
"Fireball Express" est une totale immersion dans le heavy-rock ricain, entre Blue Öyster Cult et Nugent. Un terreau fertile pour les soli vifs et cinglants de "The Cat" et la frappe franche et énergique de Franco. Ses pieds semblant parfois jouer des castagnettes avec le charleston et la grosse caisse.
Rien n'arrête ces joyeux drilles qui, avec un humour non feint sur "Fred Upstairs and Ginger Snappers", joue avec les codes. C'est une immersion décomplexée dans un swing-jazz millésimé 50's avec des chœurs doo-woop, dans lequel est inséré un solo typé "Django Reinhardt", suivi d'un plus électrique, plutôt d'obédience "John McLaughin", ainsi qu'un clin d'œil au "Caravan" de Duke Ellington. La suite s'enfonce plus sincèrement dans le heavy-rock. Ni macho à la Nugent, ni fébrile et trépignant à la Aerosmith, ni carré à la Bachman Turner Overdrive, ni épique et chromé à la Blue Öyster Cult... quoique, il semble y avoir quelques points communs avec ces collègues de Long Island. Du moins sur 300 Boys" et "Phil Feish".
Peppi Marchello clôt ce second effort par un "Song Writer" autobiographique. Une complainte sur les difficultés et les doutes éprouvés pouvant étreindre les artistes et compositeurs. Les espoirs aussi de ceux qui, encore dans l'anonymat, rêve d'une reconnaissance. "L'auteur-compositeur peut te faire rire ou pleurer. Il fait les pleins d'essence, et pourtant parvient à survivre. Et tout ce qu'il vous demande, c'est de chanter ses chansons, et de faire briller son nom là où il le mérite. J'avais une famille, une femme et trois petits enfants. Je ne pouvais rien leur donner de ce dont ils avaient besoin. Je suppose que je suis loin d'être un homme"
En dépit d'indéniables qualités, à l'exception de l'état de New-York, voire de la côte Nord-est où le groupe est particulièrement populaire (principalement dans les états du New Jersey et du Connecticut, en plus de celui de New-York), les ventes de l'album ne décollent pas. Pour de nombreux fans - journalistes spécialisés et pairs musiciens compris - il y a eu un manquement évident de promotion. C'était pourtant une major, Warner Bros, qui avait conclu un contrat avec le groupe. Cependant, Warner a préféré investir ses billes dans des artistes correspondant plus à leurs attentes - ou du moins, à ce qu'ils considéraient comme étant celles du public. Le désintérêt total des musiciens pour une ligne directive commune, pour une personnalité du groupe, n'a pas arrangé les choses. Pourquoi se soucier de l'apparence quand la musique parle d'elle-même ? À la sortie de ce deuxième opus, nombreux furent ceux qui avaient prédit au groupe une grande carrière couronnée de succès. Il n'en fut rien. Des jeunes groupes et artistes du coin et des "proches" environs queGood Rats a côtoyés, accompagnés sur scène, tels que Blue Öyster Cult, Kiss, Springsteen, Aerosmith, Twisted Sisters, leur sont finalement passés devant. Loin devant. Ça n'a pas empêché le groupe de poursuivre une carrière bon an mal an, suivie par une solide fan base.
Lors d'une interview, l'un des membres de Journey (Neal Schon ?) - qui a pris à diverses reprises Good Rats en première partie -, parle d'eux comme l'un des meilleurs groupe de rock au monde. Tandis que la revue Rolling Stone l'avait qualifié de "meilleur groupe inconnu du monde". En 2008, The Good Rats est intronisé au Long Island Music Hall of Fame.
Hélas, on pourrait reprocher aux rééditions CD d'être un peu compressées, mais c'est le groupe lui-même qui a dû les financer en créant sa propre maison d'édition : Uncle Rat Music. On présume que le budget alloué au remastering a dû être restreint. Malgré tout, ça n'évite pas à ce "Tasty" de retrouver ponctuellement les faveurs du mange-CD. Un disque considéré comme un incontournable du groupe - et même de l'année -, souvent disputé avec le suivant, "Ratcity in Blue".
Paroles et musique par Peppi Marchello – arrangées by Good Rats
"Back To My Music" - 2:34
"Injun Joe" - 5:28
"Tasty" - 3:22
"Papa Poppa" - 5:08
"Klash-Ka-Bob" - 3:34
"Fireball Express" - 3:16
"Fred Upstairs & Ginger Snappers" - 3:11
"300 Boys" - 3:49
"Phil Fleish" - 4:00
"Songwriter" - 3:50
Peppi Marchello – lead vocals, harmonica, and bats
Mickey Marchello – guitar, vocals
John "The Cat" Gatto – guitar
Lenny Kotke – bass, vocals
Joe Franco– drums
P.S. :
- Joe Franco rejoindra les copains du quartier (de Long Island) de Twisted Sister, pour reprendre la place d'A.J. Pero après son départ. Quelques années après la séparation de Twisted Sister, il retrouve Dee Snider qui fait appel à ses services pour son groupe Widowmaker. Il renoue avec Twisted Sister en 2025, pour une énième reformation du groupe. Une tournée mondiale devait débuter cette année, en 2026, mais de récents problèmes de santé de Snider compromette actuellement l'existence même de la formation.
- The Good Rats est aussi connu pour avoir recruté en 1981, Bruce Kulick. Ancien accompagnateur de Meat Loaf (avec son frère Bob), puis guitariste de Blackjack, (avec Michael Bolton et Jimmy Haslip), guitariste de Michael Bolton, et ensuite guitariste de Kiss., avec qui il reste pendant douze années (de 1984 à 1996).
Après ”Animal Magnétism“ de Scorpions, je reste dans le rock
teuton avec leur ancien guitariste Uli Roth.
Hendrix est vivant, il est allemand !
La semaine dernière, j’avais vaguement évoqué son nom. L’ancien
guitariste du groupe Scorpions reconnu
pour son jeu fluide et rapide où l’on sent bien l’influence de
Jimi Hendrix(il est d'ailleurs surnommé le Jimi Hendrix allemand). On se
souvient surtout de sa performance sur le titre ”Fly to the Rainbow“ sur l’album live de Scorpions :
”Tokyo Tapes“. Ce sera son dernier enregistrement avec eux. Il part dans une
carrière solo et formera son propre groupe
Electric Sun et enregistrera en
1978 son premier album dans la foulée ”Earthquake“. Tous comme
The Jimi Hendrix Expérience,
Uli Roth va s’encadrer uniquement d’un
bassiste et d’un batteur. Pour l’illustration de la pochette, ce sera sa
compagne
Monika Dannemann
qui s’en occupera.
Monika Dannemann connue pour avoir été
la dernière compagne de
Jimi Hendrix.
”Fire Wind“ sort deux ans après ”Earthquake“ et quand j’ai découvert l’album, j’ai longtemps cru qu’Electric Sun était le titre de l’album avant de découvrir mon erreur.
Alors, Uli Roth est-il meilleur en
solo ? Est-il un digne successeur au
Voodoo Child ?. ”Cast Away Your Chains“ Un hard rock qui tient bien la route avec des solos efficaces, mais
rien de bien nouveau, un titre qui aurait pu convenir aux
Scorpions. Avec ”I'll Be Loving You Always“ Le son des arpèges sont proches de ceux d’Hendrix, sa voix ne colle pas du tout
(Klaus Meine aurait été parfait sur ce
titre !) mais le solo est de toute beauté. ”Prelude in Space Minor“ : pas de mélodie, pas de paroles, juste un long délire, le massacre
d’une guitare. ”Just Another Rainbow“ fait beaucoup penser à ”Polar Nights“ de Scorpions.
”Chaplin and I“ : Intro sympa à la spanish guitar, la mélodie est cool mais le hard
rock reprend vite ses droits, riffs et solos ravageurs, Roth
connait bien le manche de sa Sky Guitar. ”Enola Gay (Hiroshima today ?)“ un morceau en cinq parties. Quand tu sais que l’Enola Gay fut le
bombardier B-29 qui a largué la bombe atomique sur Hiroshima, tu peux
t’attendre que ce morceau de 10 minutes 42 va envoyer du lourd !
Après une première partie chantée, un déchainement de décibels ou Uli Roth
fait hurler sa guitare tout à fait dans l’esprit d’Hendrix
mais pas dans la mouvance, ça ressemble à du Hendrix, ça sent comme du Hendrix mais ce n’est pas du Hendrix
et jamais ça ne le sera. Sinon il faut quand même reconnaitre la
virtuosité d’Uli Roth. Après avoir réécouté ”Fire Wind“ quelques années plus tard, je lui trouve un goût de poussière, ça
sonne comme un hard rock des années 80 (Normal, il est de 1980 !).
Pour le dire plus simplement, c’est un album qui a prit un terrible
coup de vieux (Comme beaucoup de groupes de hard rock de cette époque), je trouve, personnellement, Angus Young complètement ridicule, un vieillard en tenue d’écolier ou Rob Halford de Judas Priest avec sa barbe de pèrenoël et sa tenue de cuir clouté.
Uli Roth
ne fera que trois albums avec
Electric Sun avant de continuer sous
son nom. Il est considéré avec
Ritchie Blackmore comme un des
pionniers du métal néo-classique. Il est un touche a tout, sa guitare
étant équipée d’une septième cordes et de trente huit frettes, il peut sans problème imiter le son du violon ou celui d'un
violoncelle, ce qu'il fait justement sur l'album”Metamorphosis Of Vivaldi's IV Seasons“. Même si le guitariste allemand est bon et même très bon,
Hendrix est mort déjà depuis bien
longtemps !