mercredi 13 mai 2026

PAVLOV'S DOG " Pampered Menial " (1975), by Bruno

 


     Il existe des disques à la destinée particulière ; des disques dont la réputation était assez établie pour traverser âges et frontières et éveiller la curiosité d'un grand nombre de mélomanes. Sans pour autant parvenir jusqu'aux esgourdes de ces derniers. Des disques aussi, à l'illustration suffisamment forte pour marquer les esprits, sans pour autant être jamais parvenue dans leurs mains. Des disques généralement considérés comme une référence mais pourtant trop souvent absents des livres et des revues. Celui-là en fait partie.

     Formée en 1972, à St. Louis, dans le Missouri, sous la forme d'un quintet, la troupe se distingue par la présence d'un violoniste. Ce qui n'a rien d'expressément exceptionnel aux Etats-Unis où les violonistes sont monnaie courante dans les formations de Country, de Cajun, de Bluesgrass, ou encore de Western swing. Parfois aussi dans le Blues. Certes, dans le rock, c'est un autre son... de cloche. Mais il y a déjà un certain Charlie Daniels qui travaille depuis quelques temps à marier la Country - et son propre violon - au Rock (il est considéré à ce titre comme l'un des pères fondateurs du Southern-rock) et qui ne va pas tarder à devenir une véritable et intouchable institution aux USA. Et puis, bien sûr, les quasi voisins de Topeka, Kansas (du... Kansas), qui se sont enrichis d'un chanteur-violoniste. Toutefois, les Missouriens (1), eux, se regroupent autour d'une formation de sept membres. Car outre un violoniste (auto-baptisé Siegfried Carver), il y a deux claviéristes. L'un, David Hamilton, se réservant l'orgue et le piano, et le second, Doug Rayburn, le mellotron. Un instrument prisé par les groupes de rock-progressif, après l'avoir été par ceux tâtant de la pop psychédélique (propulsé par le novateur "Strawberry Fileds Forever"), mais alors bien plus présent en Albion (l'instrument est anglais - de Birmingham) que chez les Ricains.


   Ce groupe se distingue aussi pour avoir reçu une avance exorbitante de 650 000 $ (!). Une fortune pour l'époque. D'autant plus pour un groupe inconnu - en dehors de son comté - et qui n'a encore rien enregistré. Les A&R et les cadres de chez ABC Records avaient visiblement flashé sur ce groupe. Certains qu'il ferait un malheur et qu'ils auraient rapidement un retour sur investissement. Ils auraient été enthousiasmés par leurs premiers enregistrements datant de 1973, effectués dans un studio à Pekin (petite ville de l'Illinois). Enregistrements publiés en 2014, sous l'appellation "The Pekin Tapes".  Mais fait encore plus étonnant, c'est que le groupe est récupéré avant la sortie de l'album par le géant Columbia Records, qui, à son tour, va débourser 600 000 $ (!!). Bien certainement que le duo de producteurs de l'album en cours - dont les séances commençaient à s'éterniser - a manœuvré en sous-marin pour faire adopter la troupe prometteuse par le géant Columbia. En effet, les deux loustics qui font office de producteurs, travaillent déjà régulièrement pour Columbia / CBS. Ce ne sont autres que Sandy Pearlman et Murray Krugman, ceux là même qui ont gagné leurs galons pour leur travail et leur soutien pour Blue Öyster Cult. Ainsi, dans la même année, le premier album du groupe va sortir sous deux compagnies différentes. Une première. Celle de Columbia sort un peu plus tard, sous une pochette légèrement différente, supprimant le cadre blanc initial pour que l'illustration (d'Edwin Landseer – les lions de Trafalgar Square) occupe l'intégralité de la pochette. C'est bien celle de Columbia qui sera gardée pour toutes les rééditions.

     Autre distinction, et non des moindres, la voix singulière, à la tonalité féminine, de David Surkamp. Chevrotante comme une chèvre grelottante et implorante comme une âme désœuvrée, trempée sous l'orage. Proche d'un Geddy Lee d'alors, mais en mode diva, ou encore de feu-Burke Shelley... en pamoison. (voire d'un Julien Clerc sous un cocktail MDMA et hélium). Nombreux sont ceux qui ont été persuadés qu'il s'agissait d'une femme. Pourtant, ce qui pourrait paraître rédhibitoire – au point d'être insupportable pour certains -, se révèle être un atout pour le groupe. Déjà parce que non seulement cela s'intègre à la tonalité générale de l'orchestration du groupe, mais surtout parce que cela lui donne une personnalité assez singulière. Ainsi, l'écoute de ce premier essai de Pavlov's Dog a la particularité de rester dans les mémoires. Quelque soit le genre préféré de l'auditeur. Évidemment, cet état ne repose pas uniquement sur les frêles épaules de Surkamp, car à ses côtés, il y a l'excellence des musiciens qui, loin de faire de la figuration, labourent des champs d'où germe un rock progressif dont les racines plongent autant dans le heavy-rock que dans la musique baroque et romantique. Voire même le Southern-rock. Un subtil élan créatif qui ne manque pas d'évoquer les voisins de Kansas, ainsi que les Chicagoans de Styx (avant le tournant FM) (2) ; voire même, parfois, d'un Meat Loaf dénué de son aspect « comédie musicale ». Avec une nette différence avec ces derniers, c'est que Pavlov's Dog semble généralement plus boisé, plus roots – malgré des mouvements où le mellotron en fond sonore peut s'avérer superfétatoire. Plus européen même, probablement par la possible influence de la musique classique. Siegfried Carver, avec l'omniprésence de son violon – et de son viola (violon à cinq cordes) - pourvoit en grande partie à cette sensation. De même que le piano de David Hamilton et la flûte (enchantée) de Doug Rayburn – hélas, par trop occasionnelle. 

     Siegfried qui, à l'occasion, dégaine son Vitar. Un ancêtre du violon électrique, en fibre de verre et directement pourvu d'une fuzz intégrée (la DynaFuzz), avec lequel il crée un univers enchanteur sur un « Preludin » qui évoque irrévocablement Kansas. Qui a copié sur qui ? On retrouve aussi l'empreinte de Kansas lorsque Steve Scorfina (qui fit partie de la première mouture de REO Speedwagon), à l'instar de Kerry Livgren, qui abat les murailles d'un rock-progressif avant qu'il ne soit trop imposant – ou pompeux - , en imposant sa matière « heavy-rock ». On lui doit « Natchez Trace », un heavy-rock rock'n'roll efficace, faussement basique, un brin boogie, un brin southern, où Surkamp, transcendé, se lâche, vocalisant comme un pneu dérapant sur un béton verni.


   Mais avant tout, il y a ce titre, « Julia », qui ouvre le rideau sur une plage où le raffinement enlace la mélancolie, dans une valse enivrée d'émotion. Relativement simple, aéré, entre musique de chambre et ballade romantique, cette chanson qui est parvenue à se faufiler sur les ondes (américaines), est probablement la plus connue du groupe. Son impact nuit à « Late November », qui s'enlise dans des nappes de mellotron et de paroles répétitives.

     Au contraire de « Song Dance », qui allie la force d'un hard basique – avec un riff primaire, quasi sabbathien – à la véhémence d'un rock-progressif transcendé, dans une atmosphère où se mêlent les parfums capiteux d'un Jethro Tull (celui des années 68 à 71) à ceux de Kansas. Siegfried donne une leçon de violon en mode hard-rock et lâche un admirable solo percussif. Tandis que Surkamp, possédé, chante comme s'il était absolument transporté par l'émotion – pourtant, les paroles sont d'une simplicité et d'une naïveté exemplaires.

     La tension demeure avec « Fast Gun », une chanson évoquant l'ère du Far-West, avec quelques cavalcades simulées par la batterie et le violon. Une chanson en montagnes russes, alternant incessamment entre mouvements andante et allegro; mouvements au tempi distincts mais liés par un chant restant, lui, sur le ton de la supplique.

  Avec ses élans dramatiques et son piano romantique, avec cette sensation de conter une histoire (3), avec ses envolées d'inspiration symphonique, voire lyrique, « Theme From Subway Sue » et « Episode » auraient pu être des compositions de Jim Steinman pour Meat Loaf – Surkamp fusionnant à lui seul Ellen Foley et Michael Lee Aday. Toutefois, avec moins d'emphase et de clichés que chez Steinman.

    Enchaîné à l'instrumental "Preludin", "Of Once and Future Kings" referme le rideau en mélangeant les genres, passant de la ballade sentimentale aux coups de boutoir rock où le chant se fait désabusé, presque punk, avant de déraper sur une jam un rien foutraque, vaguement jazz-fusion. Le dernier mouvement est un crescendo où la guitare s'envole, encouragée par un chant libérateur, absolvant.

     Etonnamment, en dépit d'un bon accueil de la presse, les ventes se révélèrent assez décevantes. C'est probablement ce qui entraîna l'album suivant, "At Sound of the Bell", à s'orienter vers des formats moins alambiqués, plus accessibles et policés. Où la voix est mise en avant, où le synthétiseur s'impose au détriment du piano, et où la guitare semble tenue en laisse, muselée. Quant au violon, c'est le grand absent (quasiment). Siegfried Carver a quitté le navire. Les rares instants de violon sont interprétés par un musicien de studio. Le batteur, lui aussi, a claqué la porte, remplacé temporairement pour les sessions par Bill Bruford (Yes, King Crimson, Gong, National Health). Visiblement, il y a plus de moyens financiers pour le deuxième album, avec notamment divers musiciens invités, des musiciens de studio, une chorale. Pourtant, il semble plus léger et superficiel, moins habité, et surtout, parfois comme englué dans un enrobage de mélasse. En toute logique, commercialement, la déception est plus forte, les fans du premier album n'accrochant pas nécessairement au second - ni à ceux qui suivront. C'est pourquoi, Pavlov's Dog est souvent considéré comme le groupe d'un seul album - le second reste "toléré", mais ne génère qu'exceptionnellement l'enthousiasme.  

     Déçu par la tournure que prend le groupe, et guère inspiré par leur troisième disque - même s'il revient à des sonorités plus organiques avec le retour du piano et une guitare plus présente -, Columbia arrête les frais et refuse de sortir l'album. Pavlov's Dog ne tient alors plus que quelques mois avant d'imploser. 

     Après des années de silence, le groupe se reforme pour la première fois en 1990, pour quelques concerts et un album. Grâce à la notoriété de "Pampered Menial", Pavlov's Dog parvient à revenir ponctuellement sur scène et à sortir sporadiquement des disques - dont les sessions de 1973, "The Pekin Tapes" en 2014, et le troisième disque en 2013 sous l'appellation "Has Anyone Here Seen Sigfried ?" (4)  -. Un dernier disque est sorti en 2025 sur le label allemand Ruf Records, "Wonderlust", où il ne reste que Surkamp de la mouture originale.

    S'il y a bien sur chaque album du groupe toujours une poignée de morceaux sympathiques, aucun d'eux ne peut prétendre rivaliser avec "Pampered Menial". Aucun ne parvient à renouer avec sa magie. C'est le seul qui tient la route de bout en bout, le seul, aujourd'hui encore, à faire l'unanimité. Une grosse déception pour le guitariste Steve Scorfina qui ne gouta guère les nouvelles directions du groupe, et qui est persuadé que le groupe aurait pu - aurait dû - être énorme s'il avait simplement poursuivi sur la voie du premier.


1."Julia"  David Surkamp3:09
2."Late November"  Steve Scorfina, David Surkamp                 3:10
3."Song Dance"  Mike Safron4:58
4."Fast Gun"  David Surkamp3:08
5."Natchez Trace"  Steve Scorfina3:40
6."Theme from Subway Sue"  David Surkamp4:25
7."Episode"  David Surkamp4:02
8."Preludin"  Siegfried Carver1:37
9."Of Once and Future Kings"  David Surkamp5:23



(1) Et non pas les Missouris, qui eux, sont les amérindiens qui occupaient les lieux, bien avant qu'on n'impose des frontières et qu'on ne baptise l'un des influents (le plus grand) du Mississippi.

(2) Saint Louis est à la frontière de l'Illinois...

(3) Par la conviction du chanteur, et non pas les paroles généralement des plus simplistes

(4) En hommage à Siegfried Carver, né Richard Nadler, décédé le 30 mai 2009, à 60 ans.



🎶🐕

mardi 12 mai 2026

Hubert-Félix THIÉFAINE - ”Alambic / Sortie Sud“ (1984) - par Pat Slade


Au début du mois d’avril, Hubert-Félix Thiéfaine a annoncé qu’il entamait sa tournée d’adieu.


Un Bras Cassé, la retraite mais pas encore la maison Borniol


Mairet/ Thiefaine ©Pat

Un album très particulier puisque ce sera le premier sans le groupe Machin et ou Thiéfaine ne signera aucune musique, il ne pouvait pas se servir de sa guitare après s’être cassé le bras dans un accident de moto. Ce sera donc son guitariste et complice Claude Mairet qui fera les musiques. On peut d’ailleurs voir sur la pochette sous le titre : (Thiéfaine/Mairet). Un album avec une atmosphère plutôt sombre pour la plupart des morceaux, un album qui annonçait déjà le nouveau Thiéfaine que l’on retrouvera deux ans plus tard avec ”Météo Für Nada“. On rencontre beaucoup d’artistes de renom sur cet enregistrement, le percussionniste Dominique Mahut connu pour avoir accompagné Bernard Lavillier mais surtout pour son étroite collaboration avec Jacques Higelin, dans les chœurs Carole Fredericks membre du trio Fredericks, Goldman, Jones et aussi Joniece Jamison au CV long comme le bras.  

Un petit disque avec seulement sept titres pour une durée de trente deux minutes. La plupart des morceaux apparaitront sur l’album ”En Concert Vol.2“ Un très bon live de 1986 qui était accompagné d’un 45 tours avec les titres ”Court-métrage“ et ”Whiskeuses images again“. 

Stalag-Tilt“ : On commence avec du rythme mais dans la noirceur la plus complète avec une belle partie de guitare que Claude Mairet c’est attribué. ”Whiskeuses Images Again“ : J‘aime beaucoup ce morceau même si Hubert slame plus qu’il ne chante, un gros renfort des choristes en second plan. ”Nyctalopus Airline“ : On sent vraiment la patte de Claude Mairet dans la musique, la guitare y est omniprésente. ”Femme de Loth“ ; l’histoire de Loth dans la genèse n’est qu’une histoire  d’inceste et de beuverie et d’une femme sodomite changée en statue de sel pour avoir désobéi aux instructions données par les anges. Entre les mains de Thiéfaine, la bible prend un nouveau virage.

Buenas Noches, Jo“ : Un accord mineur de clavier, encore un morceau très étrange et très sombre. ”Un vendredi 13 à 5h00“ : Avec son intro délirante digne d’un Thiéfaine en grande forme : ”Ce sera sans doute le jour de l'immatriculée contraception ou une connerie comme ça, cette année-là exceptionnellement le 15 août tombera un vendredi 13…..“ “Chambre 2023 (& des poussières)“ : Encore un morceau qui n’est pas des plus lumineux, tout l’album a cette couleur noir,e pas d’éclaircie dans les paroles des chansons mais il n’en reste pas  moins rock. Il ne sera  certifié disque d’or que quatre années après sa sortie. Je trouve, personnellement, que les morceaux sur l’album live rendent mieux notamment la version de ”Femme de Loth“.  

Écrire des paroles avec un bras en écharpe et ne pas pouvoir toucher sa guitare ont surement bloqué son inspiration créatrice. Alambic est le lien entre La période ”Soleil cherche futur“ et le nouveau Thiéfaine de ”Météo  für Nada“ et son ”Affaire Rimbaud“. Mais un album de Hubert-Félix Thiéfaine est toujours un plaisir à découvrir et comme l’heure de la retraite va sonner, pressez vous pour aller le voir une dernière fois sur une scène.


  Alerte technique du Toon qui ne décolère pas :

Les palylists YouTube intégrées dans les chroniques n'affichent plus les menus déroulants des titres !!! Encore une fonction sympa qui disparaît sans raison. Pour les consulter, cliquer sur [Regarder sur YouTube]. 



dimanche 10 mai 2026

REQUIEM POUR UN BEST-OF


LUNDI : Claude a rendu hommage au maestro Michael Tilson Thomas, disciple de Leonard Bernstein, aussi pianiste et compositeur, qui n’hésitait pas à collaborer avec des musiciens venus d’autres univers. Avec un programme de musiques de Gustav Mahler, Dmitri Chostakovitch, John McLaughin, Steve Reich, Aaron Copland et Hector Berlioz !

MARDI : Pat a bien évidemment écouté la dernière livraison de Franck Carducci, avec ou sans ses Fantastic Squad, un « Sheeple » qui oscille entre pop mccartnesque et longues plages de prog où les musiciens rivalisent de chorus rageurs.

MERCREDI : Bruno a écouté le dernier Robben Ford « Two shades of blue » où le guitariste, qui gagne en finesse avec l’âge, rend hommage à un autre virtuose, Jeff Beck, dans un disque scindé en deux parties, format chanson et pistes instrumentales.


JEUDI : en bonne place dans la bibliothèque de Benjamin, ce roman philosophique de Hermann Hesse « Siddhartha », qui nous emmène dans l’Inde du mysticisme bouddhiste, où l’auteur a grandi.

VENDREDI : hissé au rang de film culte, ce « Requiem pour un massacre » de Elem Klimov nous plonge dans la boue, le sang, la violence, en suivant un gamin parti combattre les nazis. Spectacle éprouvant, qui filme au plus près la guerre et ses ravages.

👉 La semaine prochaine, passerons nous voir Hubert-Félix Thiéfaine, le groupe Pavlov’s dog, le chef Paul Paray et l'Orchestre de Détroit (oui oui, ils seront tous là, sauf le troisième basson pour une histoire de passeport non renouvelé), et le couple Laure Calamy et Vincent Macaigne. 

vendredi 8 mai 2026

REQUIEM POUR UN MASSACRE de Elem Klimov (1985) par Luc B.

 


REQUIEM POUR UN MASSACRE est né de deux volontés. Celle, intime, du réalisateur Elem Klimov, né en 1933, qui a vécu la période racontée, et celle, officielle, des dirigeants soviétiques qui souhaitaient marquer le quarantième anniversaire de la victoire russe sur l’Allemagne nazie. Un film de commande, de propagande, non exempt donc de manichéisme. Mais peut-on leur en vouloir ? Que Klimov avait déjà tenté de réaliser sept ans plus tôt, en adaptant deux récits d’Alès Adamovitch. Le projet initial avait été recalé par la censure gouvernementale.

Cette fois c’est la bonne. Elem Klimov reçoit toute l’aide officielle. Autorisation de tournage (dantesque d'après les témoignages, le APOCALYPSE NOW des Ruscofs) dans une réserve naturelle près de Minks, moyens illimités, techniques et humains. Nous en avions parlé à propos de Andreï Tarkovsky, la Russie d’alors bénéficiait de techniciens hors pair sortis de la prestigieuse école de cinéma de Moscou.

C’est un film de guerre mais surtout sur la guerre. Avec cette dimension Kubrickienne de se placer (donc la caméra) au dessus des évènements purement narratifs, de transmettre l'émotion par les seules images, sans psychologie, avec ces visages déformés comme des masques de tragédie, l'absurdité, l'abstraction. Mais sans le regard satirique.

On suit le jeune patriote Fliora Gaïchoun, qui contre la volonté de sa mère s’enrôle dans l’armée biélorusse, en 1943. Un pays dévasté par les divisions nazies qui massacrent aveuglement tous les villages qu’elles traversent. 628 en tout. 628 Ouradour-sur-Glane, avec ce modus operandi tristement célèbre : les habitants sont enfermés dans l’église du village et brûlés vifs.

Russe / enfant / guerre. On pense à L’ENFANCE D’IVAN de Andreï Tarkovski à plusieurs égards, ces scènes entre réalisme clinique et onirisme, omniprésence de la forêt, marécages, et ces traces incandescentes de tirs dans la nuit. REQUIEM POUR UN MASSACRE est avant tout une expérience sensorielle, visuelle et sonore. Lorsque l'image refuse de montrer, le son prend le relai. Le Terrence Malick de LA LIGNE ROUGE a forcément vu le film, la faune (le héron, les reptiles), la flore, scènes oniriques, utilisation du Steadicam.

Fliora est trop jeune pour participer aux combats, il sera quand même admis sur la photo de groupe. Superbe séquence, rare moment de joie, d'unité, remarquez la composition de l'image, que le personnage du photographe met au point en temps réel. Roujev, le commandant de l'unité, laisse Fliora au campement. Le gamin y croise la jeune, hautaine et troublante Glacha, aux yeux de chatte. Encerclés par les bombardements, les deux gamins fuient dans la forêt. Pas d’effets spéciaux ici, mais de véritables bombes larguées à quelques mètres des acteurs, et cette fumée noire qui envahit l'écran. 

Et soudain cette scène magique. Après une nuit de pluie, les deux ados secouent les arbres pour en faire tomber les gouttes, douche régénératrice. Parenthèse enchantée, Glacha, robe trempée qui épouse ses formes juvéniles, générant un arc en ciel. 

Fliora décide de revenir à son village. Vide. Seule Glacha remarquera les cadavres entassés derrière une baraque. Pensant les villageois réfugiés sur une île, Fliora se jette dans les marécages pour les rejoindre. 

Scène éprouvante car filmée dans sa longueur, les deux gamins comme aspirés par la boue. Les comédiens étaient réellement à deux doigts d’y passer. La bande-son mixe des grondements oppressants, des cris d’animaux, qui provoque le même malaise que le requiem de Ligeti à la fin de 2OO1. A entendre (sic) cet effet de surdité après l’explosion d’une bombe, que Spielberg reprendra dans LE SOLDAT RYAN.

Puis commence la quête de nourriture. Long plan séquence sur Floria et Roubej qui repèrent une ferme, menacent le paysan, lui volent sa vache, puis détalent. Pris sous le feu allemand, Roubej y perdra la vie. La vache aussi, qui se reçoit une rafale. Il ne fait aucun doute qu’on a réellement tiré sur le bestiau. Toutes les fusillades du film sont en balles réelles. Sur le vif, Elem Klimov et son opérateur ont l'instinct de filmer l’agonie de la bête. Gros plan de l’oeil secoué de spasmes et dévoré par les mouches. 

De nouveau seul, Floria est recueilli par un paysan qui l’amène à son village. Plans sublimes de la charrette fendant une brume opaque juste percée par la lumière rasante du soleil en contre jour, comme si plus rien n'existait, aucun horizon.

Une première partie de film qui tient du parcours initiatique, avec ce gamin bravache qui affronte les réalités de la guerre, en témoin souvent impuissant. On notera l'absence de sexualité. Pourtant Glacha suinte un désir érotique, mais le gamin, par pudeur, peur, ne se laisse pas ensorcelé, la droiture moral avant tout ! La censure soviétique est-elle passée par là avec ses grands ciseaux ? 

Un parcours qui s’achève dans un village bientôt cerné par une division SS. C’est avec de larges plans séquences que Klimov orchestre le chaos, les SS ivres, dégénérés, l’église, les villageois enfermés, et cette phrase de l’officier : « les adultes peuvent sortir par cette ouverture, mais laissez les enfants dedans ». Les enfants étant l’avenir de l’humanité, les tuer est la meilleure manière de génocider un peuple. Le massacre n’est pas filmé frontalement, reste hors champ, par contre le son nous fait entendre les cris des suppliciés. Je ne sais pas à quoi ressemble l’enfer, on ne doit pas en être bien loin.

Film de propagande pour célébrer le martyr et la résistance des biélorusses, certes, qui montre donc que la violence ne venait d’un seul camp. Toutefois Klimov nuance (la censure n’a rien vu ?!) en montrant quelques russes parmi les SS. Une vérité historique, on a vu les mêmes cas en Ukraine où les gens du cru avaient participé avec enthousiasme au massacre des juifs.

Sur la fin, Klimov mêle à son récit des bandes d'actualités - sur fond du Requiem de Mozart - qui défilent à l'envers. On rembobine l'Histoire jusqu'aux sources du Mal, et cette photo d’Adolf Hitler bébé dans les bras de ses parents. On se souvient de la réplique de l’officier SS à propos des enfants à tuer en priorité. Chacun aura son explication. Comme chez Kubrick. Pour Klimovles enfants sont promesse de vie, il n’est pas concevable de s’en prendre à eux. Même le p'tit Adolf en barboteuse. Le premier projet de Klimov recalé par la censure s’appelait : « Tuez Hitler ».

A ce stade REQUIEM POUR UN MASSACRE a depuis longtemps quitté le cadre strict du film du guerre pour entrer dans une autre dimension. Floria tire au fusil comme un zombie sur un portrait du chancelier du Reich. On remarquera ses cheveux blanchis, ses rides aux yeux, comme s’il avait pris quarante ans dans la gueule. Voyez ce gamin qu'il croise, nouvelle recrue, même casquette, même allure, même fusil trop grand. Comme une version de lui même, avant. L’acteur Alekseï Kravtchenko avait 14 ans à l’époque, il n’était pas comédien. Au casting, le réalisateur avait diffusé aux prétendants au rôle des images des camps nazis, puis proposé une bonne collation. Kravtchenko est le seul qui avait refusé, la boule au ventre : il a au rôle.

On se souvient longtemps de son visage ahuri, apeuré, crispé, puis carrément déformé par l’horreur et l’incompréhension. C’est par ses yeux qu'on voit la guerre, qu'on ressent la guerre. Toute la distribution est amateur, des gens du cru, qui n'ont pas eu de mal à rejouer ce qu'ils avaient vécu. Ce qui apporte au film ce réalisme clinique (d’après le terme de Klimov) une description documentaire des faits narrée avec le langage du cinéma. Un langage évident, en ligne claire, une mise en scène sans esbroufe : plans d’ensemble / gros plans / panoramiques, et ces fameux travelling au steadicam. Et une profondeur de champ qui permet d'ancrer les personnages dans l'espace, de composer des cadres où le décor, l'arrière plan, compte autant que les protagonistes.

On remarquera ces plans en contre-plongée, caméra pointée vers le ciel (le divin ?) avec entrée ou sortie de champ par le bas de l'image, comme si les personnages sortaient de terre pour aspirer l’oxygène, ou y retournaient s'y cacher. Klimov ose ce que seul Chaplin se permettait : les regards caméra, qui interpellent, accentuent le trouble. Verboten dans la grammaire académique du cinéma. Mille images mériteraient d'être décrites, tant ce film en regorgent, on retiendra celle de cette belle nana aux yeux clairs qui dépiaute des écrevisses, en suce goulument les pinces, assise à l'avant d'un camion, pendant le massacre du village.   

REQUIEM POUR UN MASSACRE était sorti discrètement dans deux salles à Paris, sa réputation doit au bouche à oreilles. Il a gagné des prix en Russie, of course, jamais ailleurs, car présenté dans aucun festival international. Elem Klimov n’a plus rien tourné ensuite. Il a été nommé par Gorbatchev président du syndicat des cinéastes russes. C’est l’homme d’un film – il a lui même renié ses précédentes réalisations – mais quel film ! Une œuvre superbe, profonde, éprouvante, souvent qualifié de meilleur film de guerre jamais réalisé.

Lien vers : L'Enfance d'Ivan   


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