mercredi 4 mars 2026

Tommy CASTRO " Can't Keep a Good Man Down " (1997), by Bruno



     La brusque disparition du fantastique Stevie Ray Vaughan a été un choc qui a laissé de profondes marques dans la communauté des amateurs de blues-rock. Le décès accidentel de cet artiste qui avait réussi l'exploit de mettre (presque) tout le monde d'accord, d'ouvrir le Blues au plus grand nombre en restant authentique, a généré un tel trou béant que nombreux étaient ceux qui ressentaient l'irrépressible besoin de le combler au plus vite. Ainsi, tout au long de cette décennie, on a trouvé et promis de nouveaux phénomènes aptes à remplacer et faire oublier le Texan. Un peu comme vingt ans auparavant pour un gaucher originaire de Seattle, également adepte de Stratocaster. La tragédie a eu au moins le mérite de donner une chance à bien des musiciens.

     Un des heureux élus, un de ceux qui, en son temps, a été auréolé du label "new Stevie Ray", n'a pourtant pas tant que ça de points communs avec feu-Stevie Ray. On retrouve bien chez les deux des licks récurrents tirés d'Albert King sur les blues lents (notamment les bends en double-stop), et le jeu vif, échevelé et sautillant de Buddy Guy sur les relevés. Evidemment, Freddie King demeure une source commune majeure et intarissable dont on retrouve chez eux des traces évidentes. Mais alors que le Texan vouait une admiration à Hendrix, le nouveau prétendant (malgré lui), lui, est plutôt fasciné par la Soul. Un attrait qui se reporte évidemment sur le chant, mais aussi sur l'orchestration. Notamment par la présence indéfectible d'un saxophone. Autre influence prégnante et revendiquée, cultivée même, celle du funk de James Brown. Un mariage hérétique pour une frange de la compagnie des puristes. Pourtant, rien de particulièrement nouveau si l'on tient compte du travail des Steve Cropper et Freddie King, sans oublier celui de mister Albert Collins, en particulier ses dernières réalisations pour Alligator Records. Les tant décriés "Don't Lose Your Cool" (1983) et "Cold Snap" (1986). 


   La médiatisation de ce nouvel élu, est assez tardive, et aurait pu l'être encore plus sans le nouvel engouement des années 90 pour le Blues. Il se fait remarquer nationalement en 1993, grâce à une invitation du Blues Bureau International (réputée pour ne pas faire spécialement dans la dentelle, leurs production "blues" pactisant souvent avec le hard - le label étant déjà une extension de Shrapnel records qui a pas mal œuvré pour les shredders) pour participer au troisième volume de son "S.F. Blues Guitar Summit", aux côtés de son pote Johnny Nitro et de Kevin Russell. Mais ce n'est qu'à partir de sa signature avec le label Blind Pig, et de la sortie de son premier opus studio, "Exception to the Rule" qu'il peut savourer une reconnaissance qu'il va rapidement traverser les frontières. De sa Californie natale, puis des Etats-Unis. Tommy Castro souffle alors ses quarante bougies. Et, dorénavant, il va pouvoir abandonner définitivement son boulot d'installateur de fenêtres et de volets pour se consacrer pleinement à la musique.

      Né le 15 avril 1955 à San-Jose, en Californie, il n'a que six mois de plus que feu-Stevie Ray, mais, comme tant d'autres, sans avoir le même destin, sans avoir eu une semblable providence. Même si la scène californienne, et en particulier celle de San Francisco, n'est pas aussi courue et réputée que celle du Texas (1) - ce qui pourrait expliquer en partie cette tardive popularité -, il faut bien admettre à l'écoute de "No Foolin' ", un live enregistré à la maison, au "Saloon" de San Francisco (sur le label de l'établissement), il y a alors une nette différence de niveau entre Stevie Ray et Double Trouble et Castro et son groupe. Certes, le groupe est professionnel et compétent, mais un brin trop conventionnel pour faire la différence. Sans compter que la prestation comporte trop de reprises assez scolaires pour faire la différence - peut-être est-ce pour répondre à une demande du public ou du patron des lieux. Rien à voir avec le rafraichissant et solide "Exception to the Rule". Une transformation. Comme si Castro avait été jusqu'alors bridé et que désormais on lui donnait les coudées franches. Aujourd'hui, cet album est parmi les plus appréciés de la copieuse discographie du californien.

     Le suivant, "Can't Keep a Good Man Down", confirme et fait mieux. À l'évidence, ce gars-là, invariablement vêtu de noir de pied en cape, perpétuellement les cheveux gominés en arrière et rasé de près, toujours nickel, a un truc. Avec une formation somme toute classique, il sait se montrer assez moderne sans bidouillages synthétiques, et en même temps, être respectueux d'un patrimoine sans sentir la naphtaline. Bref, rester fidèle au Blues en le modernisant sans le castrer. De son propre aveu, sa soudaine (et inattendue) notoriété nationale, lui a permis d'arpenter les Etats-Unis, en partageant la scène auprès d'illustres bluesmen auprès desquels il a grandement appris. Notamment de comprendre qu'il était inutile de surjouer, ou encore qu'on pouvait avoir le son avec un minimum de matos. L'important étant la sincérité et l'engagement, ainsi que d'être soi-même, authentique. Des leçons bien apprises qui lui ont apporté de la maturité et aussi de la confiance. La belle et exemplaire humilité dont font preuve ces quasi idoles qu'il rencontre et côtoie, demeure un impérissable enseignement. Un fait qu'il rapporte souvent dans ses interviews.


 Premièrement, "Can't Keep a Good Man Down" marque sa différence par la l'omniprésence du saxophone de Keith Crossan. Fusionnant totalement avec l'orchestration, il participe autant à épaissir le son, se substituant à une guitare rythmique ou se mariant avec la basse, qu'a faire monter un peu la température avec quelques savoureux chorus aux parfums de rhythm'n'blues fiévreux. Un atout permettant à l'orchestration d'esquiver tout piège dans quelques climats par trop arides. Deuxièmement, il se démarque aussi par l'association harmonieuse du blues-rock avec le funk de James Brown et la soul de Wilson Pickett. "You Gotta Do What You Gotta Do", fait l'improbable union de James Brown et d'Albert Collins, et s'offre le luxe de faire danser. Esprit d'Albert Collins en mode funk encore sur "You Knew the Job Was Dangerous" "You Gotta Do What You Gotta Do". Plus funk encore, l'enjoué et pétillant "High on the Hog" se permet de dynamiter les Meters en leur donnant plus de mordant, de gnaque.

Impeccable aussi sur ses blues-rock souples et élégants, "Can't Keep a Good Man Down", "Suitcase of Full of Blues", "Take the Highway Down", où la Castro-Strato fait des étincelles avec un habile et racé mix de Stevie Ray et de Ronnie Earl. De même que "You Go Around Once", en final (2), pour des soli d'apothéose.

     Exercice souvent scabreux, Castro s'illustre pour faire des reprises sans les dénaturer tout en gardant sa patte. Un excellent "My Time After Awhile" popularisé par Buddy Guy, sur le fil du rasoir, où sa voix chaude, éduquée par les ténors de la Soul des 60's, fait la différence. Probablement une des meilleures versions. Tandis que son solo, tirant sur toutes les ficelles du "less is more", parvient à mettre le feu sans monter dans les tours. Et un "Can't You See What You're Doing to Me" d'Albert King aux petits oignons, assaisonné de cambouis avec un saxe qui met les bouchées doubles. 

     Un festival légèrement terni pas un instrumental mou et plat, "Hydocan", qui ne vaut pas tripette ; comme si le groupe était embourbé, devant décupler d'effort pour sortir le moindre son de leur instrument. Déconcertant... 

     Presque trente ans au compteur et pas une ride, un album inoxydable. Tommy Castro est toujours en activité et a sorti l'année dernière, à 70 balais, son dix-septième album, "Closer to the Bone". Certes, il n'a plus l'énergie ni la voix d'antan, mais assure encore. Suffisamment pour tenir encore la dragée haute à de jeunes crâneurs.

Avec une actualité discographique soutenue sur un peu plus de trente ans, tout n'est pas du même tonneau. Cependant, Tommy n'a jamais réalisé de mauvais album, juste quelques uns moins intéressants, voire plus conventionnels. Pour découvrir sa musique, on recommandera, en plus de celui-ci, "Exception to the Rule", "Right as Rain", "Live at the Fillmore", "Guilty of Love", Painkiller", "Hard Believer", "The Devil You Know" et "Stompin' Ground". 


Anecdote : Lors d'un concert de Tommy Castro, je rencontre une vieille connaissance, par ailleurs très bon guitariste (il joua assez longtemps dans divers groupes). Quelques années auparavant, à deux ou trois reprises, autour d'une bonne pression (ou deux, ou trois...), on argumentait sur les guitaristes. Lui, était resté accroché comme une arapède à un rocher, au guitar-heroes du hardroque et du hévimétôl, et développait un intérêt pour les shredders, tandis que ma pomme, elle, sans pour autant trahir des figures des années 70, prêchait pour les bluesmen. Patiemment, il essayait de me faire entendre raison - de me rallier à son point de vue -, et s'il concédait que Stevie Ray Vaughan était effectivement très bon, il ne comprenait pas comment je pouvais plus apprécier des gars qui n'étaient pas capable d'aligner mille notes à la minute, ou des plans de musique classique (massacrés ?) et pour qui le vibrato était un engin de torture. "Oui, mais, le feeling. Le feeling, le toucher. Ces gars-là (les bluesmen) racontent plus de choses en deux notes que Ouioui Malstine en quarante-douze à fond la caisse." - "Peut-être, mais ils ont moins de technique" - "Ouais, okay, probablement, mais la technique pour la technique, c'est de l'exercice. C'est impressionnant, mais ça ne m'atteint pas. Satriani étant l'exception". Finalement, je le retrouve donc, une poignée d'années plus tard, à un concert de Tommy Castro... - en même temps, dans le coin, c'est à se demander s'il n'y a plus de chance de voir des phénomènes surnaturelles que des concerts de rock -. Lui, l'amateur indécrottable de guitares techniques et acrobatiques, est conquis et reconnait (à maintes reprises) que ce Tommy est vraiment bon. Comme quoi...


(1) On pourra remarquer que des figures marquantes de la scène dite de Blues californien, "California Blues" ou "West Coast blues", sont d'origine texanes. À commencer par T-Bone Walker, Charles Brown, Johnny "Guitar" Watson et Pee-Wee Crayton, ainsi qu'Almos Milburn, Roy Hawkins ("The Thrill is Gone") et les frères Moore (Oscar et Johnny).

(2) Enfin, final... final, oui, sur mon exemplaire de Dixiefrog, où dix morceaux sur douze ne sont pas dans l'ordre indiqué. Etonnant, non ? 



🎼

mardi 3 mars 2026

EMERALD MOON - ”The Sky’s The Limit Tour 2025“ le live - par Pat Slade



Après un album en 2025 et une tournée bien remplie, Emerald Mon revient avec un (très bel) album live



Emerald Moon Sur Une Autre Planète



Le retour de la lune émeraude face à son publique, Voici le petit Jésus en culotte de velours et il ne changeront pas d'orbite, du bon rock plein de fun. Une entrée en matière avec ”When There’s a Willn There’s a Way“ et son intro bien charpentée enchainée avec le très Benataresque What You’re Told et son rock rapide avec un duo de guitares qui se partagent les solos avec des riffs mortels. ”Bad Mood même si le titre est déjà bon sur l’album, la voix de Vanessa DI Mauro et les solos de Fabrice Dutour et de Michaal Benjelloun en live… du kiff !! Une belle reprise de ”Ramble On“ du Zeppelin, un titre de 1969 mais je trouve qu’Emerald Moon l’a bien dépoussiéré et la voix de Vanessa se raproche de celle de Robert Plant. On And On“ et son chassé-croisé des deux guitaristes dans les solos. ”Worry“ est un beau blues-rock au solo échevelé et, ajoutons une chose que je n’avais pas remarquée sur l’album, c’est une intro qui rappel un peut “I Want You (She's So Heavy)“. Devil Woman du bon, du gros rock bien speed et j’adore.    

Apparition de Thin Lizzy avec "The Boys Are Back in Town" toute en puissance et sans sortir de son rapide tempo avec Vanessa qui exhorte le public à chanter sur ce classique du groupe irlandais. Cruel To Be Kindet son riff d’intro très Les Zep. Je vais me répéter mais quel jeu de guitares et quelle voix chez Vanessa et aussi chez François à la basse, je ne trouve plus de superlatif tellement Emerald Moon est au-dessus de la moyenne avec ce son monstrueusement charnu et charnel, exaltant, stimulant et grisant. ”Stay with me“ un morceau des Faces chanté par Rod Stewart en 1971 qu’Emerald Moon va sortir de la naphtaline avec une intro plus sévèrement "burnée" et un final avec ses petits solos successifs de chaque instrument.

The Sky’s The Limit“, quoi dire ? Rien ! C’est du rock à l’état pur comme on l’aime et en live c’est encore meilleur. Ils savent tout faire… une intro en acier trempé, une rythmique en béton, des solos à couper le souffle et une chanteuse qui ressuscite Tina Turner avec ce ”Nutbush City Limits“ et Led Zep qui viendra rendre visite en conclusion avec un ”Rock’n Roll“ qui te laissera définitivement le cul par terre.

Emerald Moon n’ont pas été baptisés à l’eau bénite mais au son du rock’n'roll dans ce qu’il y a de plus pur et d’authentique et ce live en est la preuve. Le bassiste François C. Delacoudre a quitté le navire pour voguer vers d’autre horizons pour de futurs projets. Anthony Prudent qui jouait avec le groupe Heritage est le nouveau bassiste d’Emerald Moon. Une petite chronique pour un grand album live, tout y est, le son, le groove, les riffs assassins, les solos énergiques et intenses et les vocaux surpuissant… enfin bref ! Ce n’est que du bon !










dimanche 1 mars 2026

LE BEST-OF SANS FILET, EN TROIS SET ET MATCH.


LUNDI : un lundi noir, avec trois hommages, au musicien jazz et classique Michel Portal, au baryton José van Dam, au chef d’orchestre Helmuth Rilling, la veille nous évoquions les disparitions de Frederick Wiseman, Eric Dane, Robert Duvall… Eh ben, ça tombe (sic) comme des mouches…

MARDI : le premier album de Tri Yann (les trois Jean, mais pas comme devant) « Tri yann an naoned » est composé uniquement de folklore régional, écossais, irlandais et québécois, au succès qui ne se démentira pas pendant 50 ans.

MERCREDI : ah quel beau disque ! Chanteur et guitariste du Keef Hartley Band, Miller Anderson la jouait aussi solo, et ce « Bright city » transcrit toute sa sensibilité dans des titres folk-rock, pop, heavy blues, aux riches ornements.


JEUDI : élevé au son des big band d’Ellington, du bop, du free, Sun Ra s’est créé un personnage hors norme, armé d’un Arkestra pétaradant, une musique qui part des célébrations des premières tribus africaines pour s’élever vers les galaxies les plus lointaines.

VENDREDI : au cinéma « Marty Supreme », l’histoire d’un pongiste à l’égo démesuré qui vit dans son rêve (américain) de devenir champion du monde. Josh Safdie fait souffler un vent énergique et contagieux dans sa mise en scène, Chalamet fait corps avec la caméra, du grand cinoche !

👉 La semaine prochaine, chez Pat du classic-rock avec un live de Emerald Moon, le blues de Tommy Castro chez Bruno (mais allez savoir ?), la compositrice Louise Farrenc à l’honneur chez le Toon, et au cinoche un casse hasardeux dans le dernier Kelly Reichardt.

Bon dimanche.  

vendredi 27 février 2026

MARTY SUPREME de Josh Safdie (2026) par Luc B.


Ce n’est pas un biopic du champion de tennis de table Marty Reisman, dont s’inspire l’histoire, c’est beaucoup plus que ça !

C’est l’histoire d’un looser magnifique, mais non dénué de talent, qui fantasme sa gloire. Qui s’est mis en tête de devenir champion du monde, sans l’aide de personne. Un type dont l’arrogance confine au grand art. La caricature de l’american dream, tout est possible si vous y croyez. L’action de passe en 1952.

En attendant la gloire, on découvre Marty Mauser vendeur de chaussures dans la boutique de son oncle, pour gagner quelques dollars - et besogner la femme d’un copain dans l’arrière-boutique - pour financer son voyage à l’open de Londres. Il y fait des merveilles, véritable show acrobatique qui enthousiasme le public, mais se ramasse piteusement en finale face au japonais Koto Endo. Il aura sa revanche aux prochains championnats de Tokyo, s’il peut payer son billet d’avion…

L’argent est un élément moteur du film. Aux US, pas de fric, pas de pouvoir. Marty Mauser vit dans la dèche, car aucun emploi n’est digne de lui. Il fait de la figuration avec les Harlem Globetrotters, des exhibitions acrobatiques, joue contre une otarie pour amuser la galerie. Quand il n’emprunte pas du fric au premier venu, il le vole ou escroque des parieurs avec un complice dans des rades du New Jersey. Un p'tit côté L'ARNAQUEUR de Robert Rossen, avec Newman. Ce qu’il gagne, c’est surtout beaucoup d’ennemis. Marty vit dans un rêve, le sien, rien n’est trop beau, trop grand. A Londres, il va se plaindre au comité d’organisation pour être logé dans un palace Hyatt. C’est qu’il lui faut une bonne literie, un service de chambre, c’est quand même un futur champion de monde ! La douloureuse sera envoyée à la fédération...

Il y rencontre Kay Stone, ancienne gloire du cinéma muet (Gwyneth Paltrow, petit rôle, mais épatante). Qui a surtout pour qualité d’être la femme de Milton Rockwell, richissime industriel. Marty embobine Kay Stone pour monter prendre un verre dans sa chambre (dialogues brillants, ping-pong verbal de chaque instant) ils deviennent amants occasionnels. S’il vise le fric du mari (qui lui proposera un mécéna pour une exhibition commerciale, pfff, pas l'genre de la maison) Marty apprécie aussi les diams de madame, dont il subtilise habilement le collier en plein coït sous la douche.

Si Marty Mauser est le moteur du film - Thimothée Chalamet est de tous les plans - gravitent autour de lui un tas de personnages secondaires (on y croise David Mamet ou Philippe Petit). C’est une des grandes qualités de ce scénario, qui sans cesse insuffle et provoque des rebondissements. Comme cette scène géniale dans un hôtel miteux où Marty se planque de représailles. « 2,50$ la nuit, et pas de douche ! » tonne le gérant. Et pour cause, les planchers vétustes ne supportent pas le poids de la baignoire qui s’effondre, écrasant les locataires du dessous, Ezra Mishkin et son chien !

Ce qui nous vaut une séquence mémorable, le cleps qu’il faut amener chez le véto, détournement du fric de Mishkin qui s’avère être un mafieux (joué par le réalisateur Abel Ferrara), poursuite en voiture avec des créanciers à cran, explosion d’une station service. Et plus tard une pitoyable tentative de rançon qui va très mal tournée.

Parfois, le film rappelle UNE BATAILLE APRÈS L’AUTRE de Paul Thomas Anderson, où les scènes cocasses se suivent et se bousculent à un rythme frénétique, où action, vaudeville, satire et burlesque font bon ménage, avec un héros azimuté au centre des enjeux. Comme PTA, Josh Safdie a tourné en pellicule 35 mn (gonflée en 70 mn). Les époques se télescopent. Le film se passe en 1952 mais reprend la texture des films des 70’s. Le légendaire chef op’ Darius Khondji y fait des merveilles, longues focales, zoom, travail sur les clairs obscurs. Et l'ensemble est orné de musiques des 80’s. Josh Safdie n’hésite pas à balancer le plastoc compatible « Forever young » d’Alphaville dès le début (sur fond de spermatozoïdes cherchant l’ovule, explication à la toute fin…) et conclure par « Everybody wants to rule the world » de Tears for Fears.

Un patchwork musical qui puise aussi dans le classique ou le doo-wop, digne des films de Martin Scorsese dont l’influence se ressent aussi sur le montage, qui ne cesse de dynamiser le récit, elliptique, coupant toute scène superflue ou décorative. Cette mise en scène énergique épate par sa cohérence, proche des personnages (beaucoup de gros plans) qui ne débande pas du début à la fin, épouse à merveille la trajectoire du personnage, sans cesse en mouvement et hésitations. Une caméra au diapason de son acteur, comme celle de John Schlesinger pouvait filmer le maigrelet Dustin Hoffman dans MARATHON MAN. Thimothée Chalamet, la peau lardée d'acné (pas de Clearasil à l'époque ?), regard troublé par ses verres de lunettes corrigés, porte le film sur sa carrure de crevette. 

Il y joue un personnage condescendant, égoïste (on est pas loin du personnage monomaniaque de WHIPLASH), souvent abjecte. Voir sa réplique sur Hitler, qui contrairement à lui n’a pas fini le travail, qui sidère les journalistes : « Je suis juif, j’ai l’droit d’en rigoler ». Très belle scène presque onirique du récit de son partenaire, rescapé des camps, qui s’enduisait de miel pour ensuite se faire lécher le corps par ses codétenus. Mauser est de ceux qu’on aimerait gifler à chaque scène. Josh Safdie exhausse nos vœux lorsque l'affreux jojo reçoit une fessée cul nul à coups de raquette de ping-pong lors d’une réception où il avait eu l'outrecuidance de s'incruster.

MARTY SUPREME peut exaspérer par son trop plein de tout. Moi, j’aime ce cinéma généreux, qui déborde de partout, qui vous prend dès la première scène pour ne vous relâcher qu’au dernier plan. Ce récit picaresque qui s'affranchit des codes hollywoodiens, est un film indépendant (à gros budget) produit par la société A24, qui arrive après des ANORA, EDDINGTON, THE BRUTALIST, un renouveau de films d’auteur (qui sentent bon l'esprit Nouvel Hollywood ) à la fois exigeants et grand public. Du très bon cinéma américain.


couleur  -  2h30  -  format scope 1:2.39 pellicule 35/70 mn