samedi 20 avril 2019

Olivier LATRY interprète BACH à Notre-Dame de PARIS




- B'jour M'sieur Claude, ce n'est pas la joie ce matin… Quel incendie ! Enfin il n'y a eu aucune victime…
- Mouais Sonia, du coup je vais changer mon programme musical de la semaine… Schumann était prévu samedi, on écoutera Bach joué à Notre Dame…
- Je sais que vous êtes un passionné d'architecture, notamment de l'art Roman et Gothique… Gros cafard devant ce désastre ?
- Oui forcément, mais des grands artisans vont la soigner…
- Vous auriez pu écrire "interprétait"…
- Non justement, par la magie du disque, la voix de la cathédrale meurtrie nous parle toujours…


Le buffet et la rosace du couchant (ouest)
Comme beaucoup d'entre nous, je me suis retrouvé hagard le soir du lundi 15 mars face à mon petit écran, regardant la charpente millénaire de Notre-Dame de Paris transformée en un volcan ravageur ; angoissé mais espérant que les flammes ne consumeraient pas complètement la voute de pierre tendre sous laquelle l'orgue faisait rugir son plein jeu depuis des siècles…
Mardi matin, quand j'écris ces lignes, l'édifice a tenu même si fiévreux et tremblant, les pierres ayant défier le feu de l'enfer si je puis me permettre cette image en de telles circonstances et pour ce lieu sacré. Tristesse et soulagement, quelques soient les convictions artistiques et spirituelles de chacun. Je ne vais pas philosopher à propos de la dimension tragique de l'accident. Les médias, les râleurs professionnels, les polémistes et les politiciens s'en chargeront. Mon sentiment ? Prendre son temps, ne pas jouer la montre pour viser une reconstruction à coup de béton pour les J.O. de 2024. Mon Dieu, mais quel est le rapport entre les deux évènements 😖 ? Cherchons à retrouver à l'aide de tous les corps de métier qualifiés l'esprit des grands bâtisseurs du passé.
Même si cette merveille architecturale se réveille martyrisée - une prouesse de nos ancêtres du moyen-Âge (107 ans de travail) - il n'y a eu aucune victime. Ne nous laissons pas gagner par le désir de hiérarchiser ce genre de drames. Pensons à l'attentat des Twin Towers en 2001 (buildings plutôt banals, mais 2700 morts) ou encore aux vieux immeubles vétustes, des poudrières habitées par de petites gens et dont les propriétaires négligent le délabrement, cause de fournaises avec des pertes humaines. En 2003, ma maison a brulé en partie, incinérant tous les souvenirs des trois enfants, des cahiers de classe aux vêtements, en passant par des peluches, trois ados tétanisés ; dur ! Mais nous avons reconstruit et regardé vers le futur.
Notre-Dame renaîtra de ses cendres même si j'ignore ce matin si je reverrai de mon vivant les merveilleuses rosaces à la lumière surnaturelle. Quant au grand orgue (souvent restauré par le passé), séché, nettoyé, accordé, il chantera de nouveau, réconciliant musique religieuse et profane. Les vibrations à la puissance cyclopéenne ou aux accents méditatifs résonneront encore et encore…
L'un de ses organistes titulaires, Olivier Latry, se retrouve orphelin ce matin… J'improvise une chronique au fil de ma pensée et je la lui dédie, comme à tous ceux qui ont un pincement au cœur.
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La musique est un art vivant. Ce papier ne sera surtout pas une épitaphe et je reprends ma maquette habituelle, un billet plus court, sans détour musicologique. Certes le disque ne permet pas de s'offrir des frissons comparables à ceux de l'écoute réelle d'un orgue déchaîné, cette force qui prend aux tripes lorsque l'on pénètre impromptu dans la nef quand l'organiste répète. Peu importe, les couleurs sont assez fidèles de nos jours avec du bon matériel. L'orgue de Notre-Dame de Paris est l'un des plus grands instruments romantiques des cathédrales françaises. Pourquoi choisir Bach et ses partitions conçues a priori pour des orgues baroques à traction mécanique, et non des œuvres monumentales de Widor, Vierne ou Messiaen ? Parce que joué sur n'importe quel type d'orgue et même sur un accordéon, Bach reste universel… Si notre belle cathédrale a perdu provisoirement sa beauté, sa voix continuera à nous parler grâce aux gravures qui y ont été réalisées.
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Olivier Latry dos à N.D. avant la catastrophe...
De nombreux orgues se sont succédés à la tribune de la cathédrale. Sans doute modeste aux moyen-Âge et à la Renaissance, celui que nous connaissons de nos jours atteint ses vastes proportions au XVIIIème siècle. Au XIXème siècle et depuis la composition d'œuvres grandioses notamment par Liszt, l'orgue romantique connaît son heure de gloire. Une variété de jeux et de claviers sans cesse grandissante se met en place. En 1868, le célèbre facteur d'orgue Aristide Cavaillé-Coll lui donne sa majesté quasi définitive à la demande de l’architecte Viollet-le-Duc. Le compositeur Louis Vierne, titulaire de 1900 à 1937, auteur de symphonies imposantes, apporte des compléments. Pierre Cochereau, titulaire de 1955 à 1984 fera de même. Pierre Cochereau, l'homme qui démocratisera l'orgue auprès du grand public grâce au microsillon. Enfin en 1992, l'instrument est entièrement restauré, des tuyaux changés, d'autres jeux ajoutés, une nouvelle console et l'électronique font leur arrivée. Agrandir ce joyau et l'entretenir n'a jamais de fin. Depuis 2014, il comporte 115 jeux ce qui en fait le second orgue de France en termes de richesse de registration.
Les organistes titulaires en poste sont : Olivier Latry (depuis 1985), Philippe Lefebvre (1985) et Vincent Dubois (2016) qui a succédé à Jean-Pierre Leguay (1985-2015) qui reste organiste titulaire émérite. Tous ont des fonctions de concertistes et de pédagogues en dehors de ces postes et seront amenés à apporter leurs compétences lors de la restauration.
Olivier Latry est né en 1962 et poursuit une carrière internationale. Au-delà de sa virtuosité, le musicien a la réputation d'un grand improvisateur, péché mignon des organistes. Au début du siècle, il a gravé pour DG une intégrale en 6 CD de référence de l'œuvre d'Olivier Messiaen à Paris ; je l'écoute en écrivant. Et, il y a tout juste un mois, est paru un album consacré à un florilège d'œuvres de Bach dont la très connue Toccata et Fugue en ré mineur.
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Des puristes estiment que jouer Bach sur un orgue romantique surdimensionné est un contresens ! On doit jouer Bach sur des petits orgues baroque de 20 à 30 jeux et à traction mécanique pour obtenir plus de réactivité dans le touché… Bof ! Qui peut affirmer que le Cantor n'aurait pas souhaité disposer d'orgues aux registres plus étendus, à la puissance plus spectaculaire, offrant la possibilité de crier vers son Dieu. Marie-Claire Alain avait gravé deux intégrales, l'une sur des instruments modernes, l'autre sur des instruments anciens comme l'orgue de Saint-Donat dans la Drome. Deux cycles tout aussi passionnants. André Isoir avait lui aussi fait la tournée d'orgues baroques en Europe pour sa belle intégrale. Et au début du XXème siècle, Albert Schweitzer, médecin philanthrope et organiste, jouait à merveille Bach sur des orgues romantiques. Le débat est clos. L'inspiration est la clé de la réussite, surtout pour les deux ouvrages de musique pure que j'ai choisi de vous faire entendre. À l'interprète de sélectionner les jeux qui magnifient la belle polyphonie des fugues sans provoquer des acouphènes.
Donc Olivier Latry vient de faire paraitre un album innovant. Sans doute le dernier enregistré dans la cathédrale avant bien des années. Vous serez surpris par les sonorités obtenues notamment lors de la transition entre la toccata et la fugue en ré mineur [3:05]. L'organiste passant de la furie mystique à une douceur plus intime, plus terrestre, la fugue devenant un prodigieux crescendo, un symbole de l’Élévation. La vidéo offre une visite en forme de voyage astral dans la nef, le buffet et les mécanismes d'orfèvres de l'instrument. À noter la modernité de la console par rapport à l'ébénisterie très "romantique" du buffet à voir sur certains plans…
Olivier Latry, assez provocateur, fait mugir et murmurer Bach, à l'encontre d'une certaine tradition. Nul mieux que lui peut justifier cette approche : "Il faut se nourrir du passé pour se projeter dans l’avenir". "L’orgue ici est un instrument symphonique, gigantesque". "Or si on le compare à certains instruments que Bach a pu jouer, on est loin du compte." "Je voulais imaginer comment la musique de Bach pouvait passer les siècles au-delà de toutes contingences musicologiques."

Plus développé, le Prélude et fugue en mi bémol majeur (BWV 552) présente un long, méditatif et joyeux, presque fantasque prélude, suivi d'une fugue à 4 et 5 voix [9:05].
Vidéo 1 : Toccata et fugue en ré mineur ;  Vidéo 2 : Prélude et fugue en mi bémol majeur
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Dernière heure : l'orgue à souffert, on s'en doute. La suie et les cendres, l'eau des pompiers, les gouttelettes de plomb fondu, la chaleur sur les 8000 tuyaux en étain… L'électrification est à refaire, la console aussi vraisemblablement, et le buffet est déstabilisé. Il est envisagé de le démonter "au plus vite" l'orgue, tout réparer pièce par pièce chez un facteur trèèèès qualifié avant de tout remettre en place après la reconstruction de la cathédrale… Là encore, on parle d'années de travail ! Actuellement, c'est le facteur d'orgue corrézien Bertrand Cattiaux qui est en charge de l'instrument depuis des décennies.

vendredi 19 avril 2019

BOB DYLAN en concert au Grand Rex, 12 avril 2019, par Luc B. comme Bob


Vous le savez, en matière de chansons, j'aime la jeunesse. Je l’ai prouvé il y a peu en vous parlant d'un concert de nouveaux venus : - clic : The Lemon Twigs -. Et bien je récidive avec le juvénile Bob Dylan, 78 ans aux prunes le mois prochain, qui a posé ses valises à Paris pour trois dates. J’y étais. Au deuxième balcon, donc une vue imprenable sur la scène. Scène que voici, en photo, la seule à vous proposer, car des cerbères en costards noirs menaçaient quiconque sortait un appareil de le virer de la salle. J’ai eu droit  à l’avertissement.

Le concert a duré deux heures, sur une set-list impeccable et parfaitement rôdée puisque strictement la même de Paris à Pragues, de Würburg à Hunsville.  D’où un show bien huilé, juste une gorgée entre deux chansons alors que les prochaines intros résonnent déjà, et Dylan se pointe au piano pile poil pour entamer le chant. Au piano ? Oui, car le barde de Dultuh a des petits soucis d’arthrite, comme certains (vieux) collègues guitaristes, et a définitivement troqué la six cordes pour le 88 touches. Un piano demi-queue, surélevé, car Dylan joue du piano debout, et pour moi ça veut dire beaucoup. Jambes légèrement écartées, il me rappelait Little Richard ! La comparaison s’arrête là en matière de jeu de scène.

Conséquence : de nouveaux arrangements et des chansons parfois méconnaissables, comme (pardon je commence par la fin) « Blowin' in the Wind » jouée en rappel, électrisée, sur un tempo 12/8 de vieux rock-blues. Étonnant. En entrant sur scène, à 20h10, les musiciens s’installent en deux secondes et entament « Things Have Changed » de l’album MODERN TIME (2006) sans même saluer ni dire bonjour. Bob Dylan ne dira pas un mot de la soirée. Les musiciens sont habillés de costumes gris argent : un batteur, un bassiste / contrebassiste, un guitariste électrique et une pédal steel. Un répertoire donc totalement électrique, les titres acoustiques ou folk  des 60's ont été ripolinés sauce blues-rock, boogie, des parfums country avec la pedal steel. Ce musicien intervenant aussi à la mandoline ou au violon.

Un saut de 40 ans avec « It Ain't Me, Babe » (1964) avant le premier classique « Highway 61 Revisited » salué comme il se doit dès les premières mesures. Il y aura quatre titres issus de l’album, HIGHWAY 61 « It Takes a Lot to Laugh, It Takes a Train to Cry » et « Just Like Tom Thumb's Blues » en instrumental pour le final (on en reparlera) et of course, le prix Nobel de littérature 2016 nous a fait l’amitié de nous faire « Like a rolling stone ». Sans l’orgue, ni l’harmonica d’origine, mais avec un nouvel arrangement que je trouve pas mal. Le couplet commence classique, mais au milieu la rythmique s'arrête, le contrebassiste prend son archer,  tempo suspendu, puis tout se remet en place sur le refrain. Dylan me fait penser à ces jazzmen qui déconstruisent pour mieux retricoter leurs compositions (son jeu de piano un peu rustre évoque Monk) le public tique, mais comme disait Michel Delpech : Dylan is Dylan... 

A propos de chant, celui dont on disait qu’il n’avait plus de voix a retrouvé tout son gosier, tapissé de gravier, descendant dans des graves profonds, agile, malaxant la scansion, mais toujours avec ces accents nasillards qui ont fait sa réputation. Il enchaine avec « Early Roman Kings » de TEMPEST, superbe blues (il y en aura pas mal). Le seul titre chanté au micro, debout, est « Scarlet town » (2012), pas sur le devant de la scène, mais entre ses musiciens, pied de micro tenu à deux mains, buste penché en avant, une position très rock’n’roll, mais sans le jeu de jambe d’Elvis, faut pas pousser ! On craint parfois que le bonhomme tombe en avant, à force, on ne le sent pas très assuré sur les guibolles.   
  
Quatre titres tirés de TEMPEST (2012), trois de TIME OUT OF MIND (1997), deux de LOVE AND THEFT (2001)… Donc finalement, un Bob qui revisite son répertoire sans nous balancer forcément des vieilleries. Il y aura tout de même « Don't Think Twice, It's All » (1963) très belle, avec contrebasse à l’archer, et chorus d’harmonica. Il ne va pas le sortir beaucoup, mais faire un solo d’harmo tenu main gauche, en jouant piano main droite, y’a que John Mayall que j’avais vu faire ça ! « Simple Twist of Fate » est tirée de BLOOD ON THE TRACKS (1975), et le dernier titre avant une courte pause sera « Gotta serve somebody » de l’album SLOW TRAIN COMING, très boogie-rock.

Le groupe revient donc avec « Blowin' in the Wind » et « It Takes a Lot to Laugh », puis Bob Dylan quitte le piano, et attention mesdames et messieurs c’est la minute "je communique avec mon public"… Enfin, la minute… Dylan fait quelques pas vers le milieu de la scène, s’immobilise trois secondes, main sur la hanche, incline légèrement la tête ( traduction : il salue) comme s’il posait pour un photographe invisible, et hop, retour en coulisses ! Une manière un peu rustre de dire bonsoir et merci, sans doute, mais j’avoue que c’est très classe. On sait le monsieur peu porté sur la communication, mais au moins, il n’a pas chanté de dos ! Pendant ce court cérémonial, le groupe entame « Just Like Tom Thumb's Blues », version instrumentale. La pedal steel quitte la scène, puis le guitariste, laissant la section rythmique basse/batterie en duo, le bassiste part à son tour, c’est donc le batteur qui conclut seul, et dans un dernier mouvement, lâche les baguettes derrière lui, et quitte son tabouret.

Le batteur… j’ai beaucoup aimé son jeu, il ne bastonne pas le classique 2-4, trouve des patterns inventives, joue finalement peu sur le charley, privilégiant le tom basse, joue souvent au stick (bambou) ou mailloches. Mais une superbe interaction avec le bassiste. Tous sont évidemment hyper pros, Dylan n’étant pas du genre à s’entourer de seconds couteaux. Le son était bon, la salle est très belle, Dylan y avait déjà joué, les murs adjacents reproduisent un décor vénitien, balcons, terrasses, lustres, et le plafond bleu nuit est parsemé d’étoiles. Un p’tit côté Las Vegas tout de même…

Bon, c’est toujours difficile de rester objectif face à la prestation d’une légende. Je me souviens d’un concert de Robert Plant qui m’avait laissé sur ma faim, une fois les yeux désembués de l’émotion à me retrouver face au bonhomme. Dylan, je l’avais vu y’a 20 ans, au Zénith de Paris, très bon souvenir, notamment par la qualité du son. Franchement, la prestation du gars ce 12 avril était impeccable, Dylan n'est pas un pianiste pur jus, plaque les accords, martèle, un peu à la manière d'un Thélonious Monk. Mais quel répertoire ! Y'a pas un déchet. Et ça envoie le bois, c'est pas pépère au coin du feu. Et qu’est-ce qu’on attend d’un concert de Bob Dylan ? Ses chansons.  Point barre.

Ma première réflexion en sortant, c’est : putain ! Qu’est-ce que c’est bien ! On en oublie presque que ce petit bonhomme à la démarche aujourd'hui chancelante est un des auteurs-compositeurs les plus influents de la seconde moitié du vingtième siècle. Il pourrait vivre de ses rentes, mais non. Il tourne sans fin (le « Never ending tour » comme Aznavour !). Bob entre en scène, chante, repart. Point barre. Quelle soirée ! 

Merci à ceux qui ont bravé l'interdit en osant sortir une caméra. On regarde Highway 61 Revisited le 12/04 (l'image vacille au début) et It Takes a Lot to Laugh, It Takes a Train to Cry la veille...

 

jeudi 18 avril 2019

THE TOGS "Originals" (2019)



On connaissait les Troggs ( rendus célèbres par leur version de "Wild thing" (1966), repris par Hendrix aussi et les punks angevins les Thugs, voici les Togs (les affaires ou fringues) originaires de Vienne . Un duo acoustique fondé en Octobre 2015 par Peter Callate (chant, guitare, compositions) et Fred Shortfoot, des musiciens issus de la scène lyonnaise des années 90. Fred  a depuis quelques mois vogué vers de nouvelles aventures et laissé la place à Stag Augagneur, multi instrumentiste (guitares, bottleneck, mandoline).

Si vous faites partie de ceux qui pensent que l'acoustique c'est chiant ces 2 là risquent de vous faire changer d'avis dès le premier titre "Migrnat's song" où la voix rocailleuse de Callate vous happe d'entrée de jeu, une voix éraillée au bourbon qui pourra évoquer les fantômes du sorcier vaudou John Campbell ou du texan buriné Calvin Russel, on pensera aussi à un autre texan, Neal Black ou encore à Tom Waits ou Eric Burdon, un drôle d'animal(s) celui là... Bref le genre de voix chargée de vécu qui ne passe pas inaperçue et colle carrément bien à la musique proposée, qui touche tour à tour au blues, au rock, à la country, au folk et sur certains titres comme celui-ci à la musique celte. Je verrai bien les Pogues le jouer dans un pub de Dublin inondé de Guinness...

Mais cet "Originals" recèle d'autres excellentes compositions - toutes de la plume de Peter Callate - comme "I don't believe in love", "Hold me tight", "Lipstick traces", "Can't petition" -"can't petition the Lord", un clin d'oeil au Doors et leur "you cannot petition the Lord with prayer" (the soft parade-1969) ? - "Seconde chance" ou un "Lonely hearts" aux final de grattes bien rock .
On appréciera la finesse des guitares, quelques subtiles descentes de bottleneck et cet univers qui devient familier au fil des titres, à la fois sombre et bluesy par certains thèmes abordés et festif par les rythmes folk entraînants de ce duo très complémentaire, dont la voix singulière de Peter assure toute l’originalité. Une belle découverte.

ROCKIN-JL

 

mercredi 17 avril 2019

SCORPIONS "In Trance" (mars 1975), by Bruno



       Voilà maintenant des lustres que les teutons d'Hanovre sont devenus une institution. Un des fleurons internationaux du Hard-rock. Comment un groupe allemand est-il parvenu à percer les remparts et le chauvinisme Anglo-saxon ? Lucifer's Friend avait bien failli réussir cette épreuve, mais il se prit les pieds dans le tapis. Leurs slows langoureux et ballades métalliques y sont pour beaucoup, mais il y a aussi derrière un travail de longue haleine ; une perséverance, une pugnacité rare. Avec, évidemment, de solides chansons.
Et avant les hits tels que "Always Somewhere", "Lady Starlight", "Still Loving You" et "Winds of Change" (qui les a remis en selle), le périple fut long et périlleux, et il y a eu différentes moutures qui ont gravité autour du tandem Rudolf Schenker et Klaus Meine.

       L'aventure se concrétise à partir du moment où Meine rejoint son groupe rival, Scorpions, dans le courant de l'an 1969. Des liens concrets se forgent rapidement entre lui et Rudolph Schenker. Ils sont le noyau dur et inébranlable du groupe, et quarante ans après, ils sont toujours là.
En 1970, Rudolph embarque le petit frère, un jeune prodige qui bien qu'ayant pratiquement sept ans de moins et étant encore adolescent, est directement propulsé au rang de guitariste lead.
Ils débutent avec essentiellement des reprises de la nouvelle vague bruyante Anglaise (du British-Blues aux pionniers du Hard-rock). Black Sabbath mais aussi, plus étonnant car il n'en subsistera plus une once dans leur musique, Rory Gallagher.
     La formation s'aguerrit sur la route et commence progressivement à remplacer les reprises par du matériel personnel. Toutefois, ils souffrent de leur nationalité. En effet, si en général le public Allemand apprécie ses groupes nationaux de Rock-progressif - le Krautrock -, ce n'est pas le cas pour le Heavy-rock qu'il considère généralement comme un genre typiquement et exclusivement Anglo-saxon.
1973, avec Kirschning (avec les lunettes)

       Qu'importe, ils persévèrent et réalisent une démo qu'ils font tourner. Cette dernière tombe dans l'oreille de Conny Plank (1) qui, intéressé, produit leur premier essai, "Lonesome Crow" (1972). Le son manque d'ampleur et la formation est encore marquée par le psychédélisme (avec notamment quelques longues introductions planantes). Une certaine naïveté surnage et trahit encore des influences prégnantes. On sent une formation encore en gestation, cependant l'album dévoile un potentiel non négligeable. Notamment grâce au chanteur, Klaus Meine, mais aussi à Michael Schenker, qui déjà bouscule ses pairs compatriotes, et doit donner des sueurs froides à ceux d'outre-manche.

       Ce premier jet aurait dû être encourageant, la preuve qu'ils étaient sur le bon chemin, mais les défections s'enchaînent.  Le batteur les quitte, estimant que le groupe n'avait pas d'avenir. Le bassiste suit, se plaignant de ne pouvoir suffisamment s'exprimer. Et puis, le coup final. L'anecdote est connue. Alors qu'ils effectuent la première partie d'UFO de la tournée Allemande, le quatuor anglais se retrouve au pied du mur, avec Bernie Marsden qui leur claque la porte au nez, les laissant en plan avant le concert (2). Pris au dépourvu, ils se retournent vers le guitariste le plus proche : ce jeune guitariste Allemand, Michael, qui sait visiblement tenir une guitare. Le godelureau fait donc la première partie avec son frère, puis rejoint les Anglais pour un set complet. Moog, May et Parker sont séduits, et insistent pour qu'il incorpore l'équipe - en CDI -. C'est une opportunité qu'il ne peut refuser, d'autant plus que la santé de Scorpions est vacillante, tandis qu'UFO a déjà trois disques à son actif (dont un live) et a un rayon d'action pour les concerts plus vaste. Un choix difficile mais qui va s'avérer rapidement payant, aussi bien pour l'éphèbe allemand que pour les Anglais d'UFO.

       Cela aurait pu être l'agonie avant la dissolution ... s'il n'y avait eu auparavant une rencontre décisive. Celle avec un nostalgique et romantique hippie : Ulrich Roth.
Rudolf Schenker l'avait déjà remarqué et avait des vues sur lui. Après l'avoir sollicité pour le remplacement exceptionnel du cadet malade, enthousiasmé par son jeu flamboyant, il avait envisagé de le recruter en qualité de deuxième guitare lead.
Roth & Schenker

   Après le départ de Michael, Rudolph réitère son offre. Roth est bien tenté mais ne peut décemment pas tourner le dos à ses compagnons de route. Qu'à cela ne tienne ! Embauchons carrément le paquetage, soit le quatuor Dawn Road. Ça tombe bien puisque Rudolph et Klaus ont bien du mal à s'accommoder de leurs intermittents de la rythmique ; cela fera d'une pierre deux coups.
   C'est ainsi que le fameux Francis Buccholz et Jürgen Rosenthal rejoignent la troupe et forment la première mouture solide. Sans omettre Achim Kirschning, le claviériste, avec qui Scorpions devient pour la première et dernière fois, un sextet.
De l'avis même de Klaus et Rudolph, c'est une renaissance. L'énergie émulée se ressent sur scène. Une énergie captée à la télévision en été 73, et remarquée par RCA qui s'empresse de leur offrir un contrat sérieux (5 disques sous RCA).

        "Fly in the Rainbow", bien que souvent décrié, libère leurs premiers classiques ; à savoir le fulgurant et métallique "Speedy's Coming" et le titre éponyme qui donne le champs libre à la Fender "feux d'artifices" de Roth. C'est un disque charnière encore teinté de volutes psychédéliques, mais où le Heavy-Metal commence déjà à parer le groupe de quelques pans d'alliage métallique, en prenant soin de ne pas étouffer les mélodies.
   Cette galette lance la carrière du groupe et les propositions de concerts, principalement des premières parties, affluent. La troupe s'est aguerrie, et, déjà, sa réputation scénique commence à faire des vagues. On raconte que Savoy Brown, Sweet et Ginger Baker's Airforce en ont fait les frais.
   La cadence et l'intensité des concerts ont raison de la santé de Jürgen Rosenthal qui arrête pour partir effectuer son service militaire. Il est remplacé par le Belge Rudy Lenners. Ce dernier apporte un complément de dynamisme bienvennue.
G à D : Lenners, Schenker, Buccholz, Meine & Roth

       Pour la réalisation suivante, c'est Dieter Dierks qui prend les choses en main. Un producteur et ingénieur allemand - également musicien - jouissant d'une solide réputation grâce à son travail remarqué sur la scène dîte "Krautrock" (le Rock progressif Allemand). C'est une révélation réciproque : pour Dierks qui va graduellement devenir aussi une référence dans le Hard-rock (sans lâcher les potes du Krautrock) ; et pour Scorpions qui va le considérer comme un membre de la famille (onze disques produits sur quinze années).

       Quand paraît "In Trance", avec sa singulière pochette sexy (avec l'authentique Stratocaster blanche d'Ulrich Roth. Celle qui le suivra tout au long de sa période "Scorpions" jusqu'à l'Electric Sun) (3), c'est un groupe transformé, mûri, qui a trouvé sa voie. Une horde de Chérusques prêts à conquérir l'Europe, et chercher l'aventure au-delà des mers. Scorpions a trouvé - ou créé - la formule d'une alchimie, conçue dans les Hauts-fourneaux de la Ruhr, reliant Jimi Hendrix à Mountain, avec une rigueur et une solidité toute allemande, qui va mettre à genoux toute la communauté des métallovaures (ou presque).
Les claviers ont été remisés. Kirschning parti fin 1974, n'est plus crédité qu'en tant de musicien additionel. 

       Affamés, ces arachnoïdes germaniques démarrent l'album par un titre quasi-Heavy-Metal. Roth en a gros sur la patate. Il n'est plus qu'un chien, une loque, se morfondant en attendant que revienne enfin celle qui hante ses nuits. L'humeur de la musique dévoile que conscient de son état, il enrage. "Dark Lady", en dépit de son tempo relativement rapide, est sombre. Roth chante les couplets de son timbre rauque, étouffé, tandis que Meine tranche dans cette noirceur avec sa voix puissante, nette et plus claire, tels des éclairs dans une nuit orageuse. Débuter un album en 1974 par un tel morceau équivaut à l'auditeur de recevoir un ramponneau en pleine face. (mais il aime ça et en redemande). C'est dans le même ordre d'esprit que "Speed King", ouvrant l'illustre "In Rock" (➮lien) avec - là aussi - une Stratocaster (noire, forcément ...), brutalisée sauvagement par de furieux assauts de vibrato.
Cependant, la suite, le titre éponyme, est tout autre. "In Trance" porte encore en lui, quelques onces de progressif et de saveurs "flower power". Toutefois, le morceau n'est nullement mou du genou. Naviguant entre ballade éthérée et Hard-rock martial, "In Trance" fait mouche. La "trance" est en fait un amour transi conté sur des paroles fort simples. Un morceau souvent considéré comme l'une des premières "power-ballad".

       La formation court à la catastrophe en tant que groupe dit de "Hard-rock" en enchaînant sur un autre morceau au tempo lent, très lent. "Life's Like A River" flirte avec le slow langoureux, néanmoins, quelques uppercuts assénés par la Flying V et des chorus virevoltant de la Strato le remet dans le droit chemin, celui d'un Hard-rock rigoureux. L'inspiration "hippie" a encore son emprise : "Alors que les années passent, le silence devient ton ami. Tu vois la vie différemment, ne crains pas de vieillir (car) la vie est toujours pleine de joie, et la beauté du passé réjouit ton esprit"
Meine n'aura jamais une réputation de poète ; on se demande pourquoi ...
 Mais ... lorsque retentit le riff de "Top of The Bill" ... Un Riff définitif, avec Majuscule, celui que l'on rêve tous de pondre au moins une fois. Du style simple, évident, et pourtant imparable. Longtemps d'ailleurs, celui-ci fit partie de l'apprentissage du guitariste de hard-rock. Un Hard-rock simple mais efficace, qui semble toutefois chercher une voie de sortie sur le dernier mouvement.

   Avec "Living And Dying", Scorpions replonge dans le slow ... Enfin, le slow, plutôt du Hard-rock bien pesant sur un rythme lent. Presque "Doom" avant l'heure (il suffirait de rajouter une généreuse Fuzz). Surtout que les paroles sont encore recouvertes d'un voile sombre. Meine semble parler de sa ville, et pas vraiment en de bon termes, et sur un ton plaintif ...  "Dans la vieille ville sale, il y a mon foyer. Rien ne paraît vraiment beau ... et dans mon coeur, beaucoup d'espoirs meurent"

On l'oublie souvent, ou on l'occulte, mais par bien des côtés Scorpions anticipe la NWOBHM (4). Ce que prouve "Robot Man", un morceau énergique mais raide, au tempo élevé, - évoquant un robot fou, s'élançant, dans un mouvement mécanique et maladroit, dans une course sans but - puisant sa source au sein de Deep Purple et de Metal Church ?.

Avec "Evening Wind", Ulrich Roth offre un splendide morceau débordant d'un feeling épais et saisissant. Il a le bon sens de laisser le micro à Meine qui le magnifie par un chant alors posé, à peine rauque, trahissant une fêlure. De son côté, le filiforme Roth y dépose un délicat solo comme on déposerait des pétales de rose sur une couche parfumée, avec ses bends et ses tirés de vibrato, discrètement nimbés de wah-wah, chargés d'une émotion pure. Il fait pleurer sa Fender en jouant des potentiomètres et du vibrato. Cet homme doit forcément être un écorché vif pour transmettre autant d'émotion à ses notes. Un Grand Monsieur.

Quand Rudolf Schenker rencontre Ulrich Roth, qu'est-ce que ça donne ? Ça donne le feu. Ça donne l'osmose d'un esprit Hendrixien avec un truc proto-Heavy-Metal issu de Montrose, de Mountain, et de Ritchie Blackmore ? "Sun in My Hand" est une résurgence du Blues. D'un Blues volcanique, fiévreux, séminal, Hendrixien forcément. D'ailleurs, longtemps Roth sera affublé du surnom flatteur de "Hendrix Allemand". Un Heavy-blues qui préfigure de deux décennies les Stoney Curtis, Lance Lopez, Anthony Gomes, Eric Gales et consorts. Avec néanmoins une petite différence : en faisant passer le feeling avant la technique. Ce qui, plus tard, ne sera plus une règle pour l'échalas allemand au long cheveux couleur de blé.
Roth ravivera toujours, de temps à autre, la flamme de ce Blues irradié jusqu'à son départ qui marque le début d'une nouvelle phase, nettement plus Metal.

"Longing For Fire", bien que plus anecdotique, dépose déjà les codes qui va faire de Scorpions un groupe réputé, et copié, en alliant d'inoxydables et robustes guitares d'acier à des mélodies puissantes et fermes. Sur cette pièce, derrière une rythmique relativement martiale, c'est la basse, ici particulièrement souple et alerte, qui maintient un groove plus enjoué en reprenant le thème d'introduction joué par Roth.
"Night Lights" clôture la session sur un joli instrumental où la Stratocaster de Roth danse, et virevolte dans un décor printanier saturé de fleurs odorantes, de pollen, et d'êtres féeriques.

       "In Trance" pourrait paraître inégal à certains. Notamment à ceux qui n'ont pas été bercé par le Heavy-rock des années 70 où généralement les formations refusaient tout carcan, et étaient moins frileuses pour expérimenter.
   L'intensité de la majorité de ses titres (en dépit de la simplicité des paroles) en font un album incontournable des Teutons. Et pour beaucoup, parmi les meilleurs. C'est l'album qui leur a ouvert les portes sur le monde, jusqu'au Japon où il rencontre un succès inattendu.  C'est aussi celui qui va lui permettre de traverser d'abord la Manche (avec une prise de la place forte londonienne, le Marquee). La presse Allemande, qui n'avait été guère tendre avec eux, finit par rendre les armes et porte le groupe au pinacle.
   Après des années de galère et de doute, tout va désormais rapidement s'enchaîner pour les propulser vers un succès retentissant.



(1) Conny Plank est plus connu pour être un producteur de Rock Progressif et du Krautrock. De même que pour la musique électronique et expérimentale. Il est reconnu pour son travail pour Krafwerk, Neu!, Ash Ra Templel, Cluster, et plus tard pour Ultravox.
Il a également travaillé sur le premier Rita Mitsouko, "In The Garden" d'Eurythmics, "Revelations" de Killing Joke, et "Q: Are we not Men ? A: We Are Devo" de Devo.
(2) Le groupe est en pleine crise. Le guitariste d'origine, Mick Bolton démissionne en 1972, quelques mois après le second opus, "Flying (One Hour Space Rock)". Il est remplacé par Larry Walis, puis rapidement par Bernie Marsden qui, lui, ne va guère s'éterniser.
(3) La photo de Michael Von Gimbut fut parfois censurée, simplement en l'assombrissant afin de cacher le sein de de la damoiselle. "Cachez ce sein que je ne saurai voir".
Le photographe signa également les photos polémiques des disques suivants, "Virgin Killer" et "Taken by Force". Étonnamment, c'est surtout cette dernière qui fit les frais d'une censure internationale. La photographie d'une gamine pré-pubère nue passe encore, mais un duel dans un cimetière militaire, non ...
(4) Beaucoup de formations anglaises ne vont pas se gêner pour le mentionner en tant qu'influence notable, à commencer par Iron Maiden. Bien sûr, il en est de même dans toute l'Europe, mais même aux USA, où, par exemple, un jeune groupe du New-Jersey qui peinait à s'imposer sur scène, sur les conseils de leur manager, alla scrupuleusement étudier leurs prestations. Ayant bien assimilé les leçons, ce petit groupe ambitieux va conquérir l'Amérique sous le patronyme modifié du chanteur, Bon Jovi.



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