mercredi 21 octobre 2026

SCREAMIN' CHEETAH WHEELIES " Magnolia " (1996), by Screamin' Bruno



     À l'aube des années 90, à Nashville, un petit groupe avait décidé de faire parler la poudre. Non pas en s'appuyant sur un arsenal sonique fait de murs d'amplis et de distorsion pachydermique aptes à réveiller la zone sismique de New Madrid, mais par un groove sauvage doublé d'une admirable énergie. Dans une ville réputée pour l'abondance et la qualité de ses musiciens, il n'y eut que l'embarras du choix pour constituer un groupe d'individus talentueux, complémentaires, soudés les uns aux autres. On raconte à cet effet que les sessions durèrent un certain temps avant que la formation se fige autour de Richard White et Bobby Watkins aux guitares, de Terry Thomas à la batterie, de Steve Burgess à la basse et enfin du chanteur Mike Farris. Ce dernier, répondant à une annonce dans un journal d'un groupe recherchant un chanteur "Soul", est probablement le dernier arrivé. Une fois consolidé, le quintet se baptise Screamin' Cheetah Wheelies. Nom trouvé dans "The Far Side", un bouquin regroupant des planches de Gary Larson, célèbre dessinateur humoriste et satiriste américain (qui a été aussi publié en France). 

     Le quintet ne paraît pas obsédé par le succès, se contentant principalement de concerts locaux et des proches environs, ne s'aventurant que rarement hors des limites du Tennessee. Il ne cherche même pas à démarcher un label ou un studio. C'est finalement, des cadres d'Atlantic records qui, courant 1993, intrigués par une réputation scénique qui leur est remontée aux oreilles - on raconte que leurs concerts affichaient systématiquement complet -, font le déplacement pour constater sur place, à leur résidence de Nashville, si la rumeur était justifiée. Non seulement ces gus-là ont su se constituer un répertoire qui tient la route, mais en plus, ils savent jouer et tenir une scène. Et pas qu'un peu.  


   Les cadres d'Atlantic sont persuadés d'avoir trouvé une perle qu'il faut exploiter au plus vite, avant que quelqu'un d'autre ne s'en charge. À peine le contrat conclu, The Screamin' Cheetah Wheelies est envoyé aux studios Ardent de Memphis, sous la houlette du nouveau producteur maison (depuis 1991) en la personne de Paul Ebersold. Dans la foulée, en octobre 1993, en plein tsunami "grunge", Atlantic torpille les rayons des disquaires avec un premier et particulièrement fumant album. Le single, le furieux "Shakin' The Blues", s'immisce dans le top 10 ricain, le second, "Ride The Tide" dans le 20, et l'album est accueilli dans le top 40 des "groupes émergeants". Un album à ne pas mettre entre toutes les mains, car une écoute prolongée peut, dans certains cas, provoquer de fortes addictions, une perte d'intérêt (passagère) pour d'autres musiques, et le désir de ne plus avoir envie d'aller bosser (plutôt que de fendre du bois, ou des crânes), aussi qu'une irrésistible envie de gigoter. Des dossiers classés, non divulgués à la presse, font état de personnes qui, fortement imprégnées de la musique des Screamin' Cheetah, auraient été prises de crises dites "danses de Saint-Guy" - même des heures après, au boulot, dans les transports en commun, au volant. D'ailleurs, certains états américains auraient interdit l'écoute de l'album en voiture - sous peine de fortes amendes. La présence même de l'album dans une voiture était "verboten" - sauf sous cellophane ou dans un compartiment fermé à clef. 

     Mais c'est quoi The Screamin' Cheetah Wheelies ? Les avis divergent et on a dû affubler la musique du quintet de tous les attributs qu'on peut trouver pour définir divers courants de la musique populaire américaine - à l'exception des musiques dites extrême et rapipop-dancefloor-rébi. C'est avant tout du Rock - quelle évidence ? -. Du Rock essentiellement nourri au Southern-rock des 70's, des Allman Brothers à Doc Holliday, en passant par Hydra, Point Blank, Marshall Trucker Band. Du Rock nappé d'un bouillon funk épileptique, de heavy-blues sous amphés, de Southern-rock incandescent, joué avec une folle et enivrante énergie.

     Accaparé par des tournées incessantes, le collectif ne peut envoyer une deuxième fournée sur le marché qu'en 1996. Le groupe a mûri, s'est assagi et laisse un peu plus respirer sa musique. La base est sensiblement la même, mais SCW a mis de l'eau dans son bourbon (ou des glaçons, parce que l'eau dans le bourbon... ça ne se fait pas. Comme dans le vin d'ailleurs...). Non pas que sa musique ait été diluée par des ingrédients de studio pour la rendre plus digeste aux radios et MTV, mais simplement que la rage qui pouvait habiter le premier est désormais catalysée, ne surgissant que ponctuellement. Avant que la pression ne monte. Il en résulte un grand, inoxydable et formidable album. 

     Bien souvent sur cet album, les morceaux évoluent avec des hauts et des bas ; comme s'ils débutaient dans un vallon pour franchir une montagne, atteindre une clairière et franchir à nouveau un sommet. Un sommet parfois volcanique, libérant subitement la pression accumulée dans un formidable jet de rocs (rocks) rougeoyants. 


   Il en va ainsi de l'égayant "I Found Love", débutant dans un climat funky avant de nous plonger subitement dans un traquenard tenu par de rustres bastonneurs. Une fois rossé, un doux solo guitare calme le jeu, dorlote les esgourdes... mais voilà les butors de retour. Et ça se répète jusqu'à un acmé de heavy-rock furibard - faisant un clin d'œil au cultissime "Who Do You Love" de Bo Diddley. Dans une moindre mesure, il en est de même avec "Hello From Venus", qui démarre sur un arpège travaillé à la wah-wah édifiant un décor serein aux teintes pastels... mais l'autre comparse ne l'entend pas de cette oreille et ébranle le tout en claquant ses cordes ; le batteur suit, cognant ses fûts. La wah-wah crachote, reprend son souffle... apaisement. La troupe finit par s'accorder et prendre son envol sur un tapis volant... Mais Farris, lui, grisé, chante (hurle ?) comme s'il avait les doigts dans la prise. C'est que le garçon est copieusement courroucé par le traitement qu'infligent les grandes firmes nationales à l'environnement, sous le prétexte fallacieux de pérenniser une économie, de sauver une localité, imposant leur loi. "Good Time" aussi, s'épanouit dans ce jeu de montagnes russes évoluant dans un irrésistible crescendo. 

   "Gypsy Lullaby" porte peut être plus que les autres les stigmates d'un southern-rock 

    "Magnolia" (la chanson) fait moins de manière en imposant une ambiance oppressante, presque suffocante, comme un danger latent ; prétexte pour Farris de dégainer son harmonica qui, dans une tonalité plaintive, implorante, tente de déchirer le manteau d'orgue Hammond. Ce qui n'empêche pas les gus de rétrograder pour mieux passer la vitesse supérieure, avec des grattes qui jouent côte à côte pour asséner un plaquage - un caramel - aux esgourdes. 

   Dans le genre plus direct, la bombe qu'est "Messenger's Lament" où, sur un rythme soutenu - un brin Allman 90's - les six-cordes font front sur un riff basique (apparemment en double-stop) pour générer un roller-coaster de heavy-blues surexposé aux rayons gamma. Au contraire du final, "You Are", fragile ballade sentimentale aux ingrédients jazzy, se laissant entraîner dans des volutes de fumées parfumées.

     The Screamin' Cheetah Wheelies, groupe d'exception pour musique d'exception. Des musiciens hors pair, à l'aise dans toutes les nuances qui édifient leur musique : Southern rock, blues rock, Heavy-rock, americana (avec un parfum sudiste, de la Louisiane au Texas, prédominent). Avec un groove assez marqué. En fait, toute la musique à consonance rock implantée aux USA qui fait fi des modes. On y retrouve (comme toujours) un petit quelque chose de différents groupes, comme les Blues Travellers (avant le tournant FM), Black Crowes, Aerosmith, Allman Bros., Gov't Mule (Warren Haynes a commencé à prendre le groupe en première partie avant de fonder Gov't Mule - il a d'ailleurs coécrit « Good Times » et est crédité en tant que guitariste additionnel), Black Oak, Medecine Hat, Neal Casal, Collective Soul, voir même Pearl Jam. 


   Un batteur, Terry Thomas, au jeu alerte et nerveux, volubile et toujours en adéquation ; un bassiste qui aurait pu croiser sans complexe le fer avec Allen Woody, Oteil Burbridge ou Dave Brown. Une paire de guitaristes complémentaires, rarement à l'unisson : leur jeu ne consiste pas à épaissir le son ou à se limiter à des duels de guitare, mais à élaborer une architecture sonore complexe, tout en gardant une attaque résolument rock, organique, énergique. Leurs soli ne sont pas en reste pour autant.

      Et aussi Mike Farris, chanteur, harmoniciste, guitariste (troisième guitare), et parolier, qui grâce à son timbre particulier, au léger tremolo, sachant se faire fragile, agressif, ou mélancolique, croisement improbable entre Steven Tyler, John Popper et feu Peter French, vous fait vibrer les synapses. Un agité nerveux qui se laisse emporter par le courant, la vibration de la musique, jusqu'à rugir comme un puma furieux. Le tout avec une cohésion sans failles, mais non calibrée, terriblement organique, chaleureuse et sincèrement viscérale.

     Ces gars là semblent touchés par la grâce, et devraient être en toute logique les nouveaux dieux du Rock Américain. Malheureusement, la suite est moins heureuse. L'album suivant, "Big Wheel", bien que demeurant un très bon album, ne suit pas la comparaison avec les premiers. Plus carré, plus sage, le groupe perd un peu de son éclat. Il classe néanmoins le single "Boogie King" qu'on retrouve dans la B.O. de "La Fiancée de Chucky" ?... peut être pas la meilleure pub... ce qui pousse un peu les ventes de l'album. Mais la descente du collectif semble inexorable, ne publiant pour survivre qu'une poignée d'albums live (fort bons) et un maigre Ep. L'origine de cette chute viendrait de l'atout du groupe, Mike Farris. De nouveau conflit avec ses addictions à la drogue et à l'alcool (à la suite d'une overdose, il faillit passer à trépas à 21 ans), il devient ingérable et difficile à vivre. Il ne parvient à redevenir sobre qu'après la dissolution du groupe, en s'écartant un temps de la scène et des tournées. Avant de reprendre, doucement, une carrière solo pépère et salué par la critique.

     Depuis quelques années, le groupe, avec tous ses membres originels, remonte sur scène à l'occasion. Cette année, en 2026, The Screamin' Cheetah Wheelies a décidé de fêter comme il se doit le trentième anniversaire de "Magnolia" par une tournée qui traverse même l'Atlantique, pour quelques dates en Europe.


1Backwoods Travelin'5:18
2Gypsy Lullaby4:15
3Hello From Venus6:07
4I Found Love5:41
5Magnolia6:11
6Good Time5:52
7Messenger's Lament5:08
8Father Speaks7:05
9I Dreamed3:48
10You Are5:51




🎼🐆

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mardi 20 octobre 2026

JACQUES IBERT : ”Divertissement“ (1928) - Jean MARTINON (1960) - par Pat Slade

 


Souvenirs des bancs d’école où je forgeais ma connaissances avec la musique classique.




Jacques Ibert un musicien multitâche 




                                                                                 

 J’ai découvert  Jacques Ibert
Guy Miaille
et "Divertissement" (1928), écrite pour la scène et plus particulièrement pour la comédie "Le chapeau de paille d'Italie" d'Eugène Labiche. Une version avec l'orchestre de la société des concerts du conservatoire sous la baguette de Jean Martinon (Coll. Ace of Diamonds). Un enregistrement de 1960. Mais rendons à César ce qui lui appartient, c’est avec la femme du musicien et pédagogue Guy Miaille, (elle était ma professeur de musique en 6eme) que ma connaissance  dans la musique classique s’approfondira et que mon apprentissage aux différentes flûtes à becs me feront aimer le contacte d’un instrument de  musique. Guy Maille composera plusieurs œuvres surtout un travail pour orgue, des chants vocaux (dont certains que j’ai encore en mémoires cinquante années plus tard), mais il y a un livret de partitions pour que je possède toujours c’est ”Entrelacs“ (Edition Minerva 1973) qui comportait plusieurs œuvres courtes pour flûte à becs. Donc c’est avec sa femme que je découvrirais ce disque et Jacques Ibert par la même occasion, même si l’œuvre étudié à ce  moment précis était ”La Danse Macabre“ de Camille Saint-Saens et ”Jeux d’enfants“ de Georges Bizet.

Claude Toon avait déjà parlé de Jacques Ibert avec son ”Concerto pour flûte“ et la suite symphonique ”Escales“. Je vais juste faire un petit rappel du personnage

Jacques Ibert, compositeur français du XXe siècle, est reconnu pour son style éclectique (il composera beaucoup de musique de film) et sa capacité à naviguer entre légèreté et profondeur musicale. Parmi ses œuvres, ”Divertissement“ se distingue par son originalité et son caractère ludique, mais aussi par une certaine dimension subtile, elle mérite une attention particulière, elle invite à une lecture plus nuancée de cette composition.

”Divertissement“, composée en 1930, est souvent perçue comme une œuvre légère, presque frivole, conçue pour divertir sans prétention sérieuse. Pourtant, derrière cette apparente simplicité, Ibert insuffle une énergie tellurique, presque primale, qui rappelle les fondations anciennes de la musique et de la nature humaine. Cette force se manifeste notamment dans le rythme et la pulsation sous-jacente de la pièce. Les motifs répétitifs et les accents percussifs créent une dynamique évoquant les battements du cœur de la terre, rythmant l’œuvre comme un incontournable souffle vital.

 Par ailleurs, la structure même du ”Divertissement“ joue avec des contrastes qui peuvent être interprétés comme une dualité entre le monde superficiel et le monde profond. Les mélodies légères, aériennes, se déploient sur un socle harmonique parfois grave et dense, rappelant ces couches invisibles, enfouies sous la surface visible. Cette interaction entre la surface joyeuse et la profondeur cachée reflète une tension, un dialogue constant entre la lumière et l’obscurité (je crois que le mot juste, après maintes recherches sur google est chtonique, mais je ne vais pas m’enfoncer dans le coté sombre de la langue française), le jeu et la gravité, l’éphémère et l’éternel.

Dans une perspective plus symbolique, on peut voir dans ”Divertissement“ une célébration des forces naturelles innées, celles qui régissent la vie et la mort, le mouvement incessant des cycles cosmiques. L’énergie que dégage la musique de Jacques Ibert semble puiser à la source même de ces puissances primitives, alliant tradition rythmique et innovation harmonique pour transmettre une impression de vitalité brute. Ce lien au monde chthonien dépasse le simple registre sonore pour toucher à une forme d’expression universelle, où la musique devient le langage des éléments.

Jean Martinon

Il est également intéressant de noter que cette dimension dans ”Divertissement“ s’inscrit dans le contexte plus large de l’époque. Entre deux guerres mondiales, la redécouverte des racines et des mythes anciens nourrissait l’inspiration artistique. Ibert, conscient de cette atmosphère, intègre dans son œuvre une énergie qui dépasse le divertissement superficiel : un appel à renouer avec des forces archaïques, à travers une musique accessible, mais riche de significations implicites.

En somme, l’écoute de ”Divertissement“ nous invite à dépasser l’apparente légèreté de la pièce pour en percevoir la profondeur cachée. Jacques Ibert, par un savant mélange de rythmes puissants, de textures contrastées et d’une vitalité contagieuse, réveille en nous cette part primitive, capable de nous relier à la terre et à ses mystères. Cette œuvre illustre ainsi parfaitement comment la musique peut être à la fois plaisante, divertissante, et porteuse d’une force souterraine essentielle, hommage discret mais vibrant à l’inexorable puissance du monde.

Après relecture de ma copie, je la trouve trop austère (comme disait Liszt dans la gare du même nom), complexe tout comme la musique de Jacques Ibert pour des oreilles non averties.

dimanche 18 octobre 2026

TRANSWORLD, NORD-EAST, EASTERN, BEST-OF, PUIS PAN-AMERICAN


MARDI : de la chanson chez Pat avec le duo Robert Charlebois et Louise Forestier, et un album souvent appelé (à tort) « Lindberg » à cause de cette chanson emblématique, on y entend du folk, du rock psychédélique, les deux compères jonglent avec les émotions et les styles.

MERCREDI : dans la série qu’on adore "quand ça n'veut pas...", Bruno nous a déniché ce premier album éponyme de Patto (pesto ? saumon ?) où le blues-rock fusionne avec le jazz et le progressif. Malgré d'indéniables qualités ce disque n’a pas trouvé son public.


JEUDI : lecture avec Benjamin qui a découvert Maurice G. Dantec avec son roman de plus célèbre « Les Racines du Mal », une Série Noire vertigineuse et violente, peuplée de psychopathes et de tueurs du millénium, symboles (d’après l’auteur) d'un Occident décadent.

VENDREDI : avec Luc on révise nos classiques, « La Rivière rouge », premier western de Howard Hawks, avec le jeune Montgomery Clift face à un John Wayne tyrannique et obsessionnel. Un superbe récit tout en aventures et tensions, des seconds rôles magnifiques et plein de bestiaux à cornes.

👉 La semaine prochaine, il y aura au programme double dose de musique classique avec un « Divertissement » de Jacques Ibert, et « Thalaba The Destroyer » (assez éloigné de George Thorogood !) poème symphonique orientalisant de l'anglais Granville Bantock, le rock from Nashville des Screamin' Cheetah Wheelies, et au cinéma le très beau « Minotaure » d’Andreï Zviaguintsev.


Et un dernier salut à l’actrice Eva Marie Saint, 102 ans aux miches (!) qui s’est essentiellement illustrée dans « Sur les quais » avec Brando, « La Mort aux trousses » avec Cary Grant, ou « Exodus » avec Paul Newman. Elle ne choisissait pas les plus moches… 

vendredi 16 octobre 2026

LA RIVIÈRE ROUGE de Howard Hawks (1946-48) par Luc B.


LA RIVIÈRE ROUGE est le premier western d’Howard Hawks, sa première collaboration avec John Wayne, et le premier film du jeune Montgomery Clift, découvert au théâtre. Déjà, c’est historique !

Le premier conseil que Hawks a donné au jeune acteur était de lui rappeler que son collègue Wayne était plus chevronné, grande gueule et baraqué, qu’il devait donc se la jouer modeste, jouer un ton en dessous, presque s’effacer. Conseil avisé car totalement raccord avec leurs rôles respectifs. Cette direction d’acteur permet de mieux cerner comment Matt Garth se démarque au fil du récit de l’emprise de son père adoptif. On rembobine…

Tom Dunson (Wayne à l'écran) et son acolyte Groot Nadine quittent le convoi de pionniers qu’ils escortaient, pour partir seuls vers le Texas. Tom laisse derrière lui Fen, la femme qu’il aimait. Plan magnifique, il sort simplement de l'image, droit dans ses santiags, elle reste seule dans le cadre. Quelques heures plus tard, alors que Tom et Groot ont atteint le Rio Grande (la rivière « rouge ») ils voient au loin des panaches de fumée. Le convoi a été attaqué par les indiens. Seul survivant du massacre, errant dans le désert, le jeune Matt Garth. Que Dunson prend sous son aile, adopte comme son fils. Ils arrivent au Texas, prennent possession d’une terre pour y élever du bétails…

14 années ont passé. Tom Dunson est devenu un homme d’affaires respecté, n’hésitant pas à s’affranchir des règles, à tatouer des bêtes qui ne lui appartiennent pas. Il s’apprête à partir vers le Missouri pour y vendre ses 10000 bêtes. Une trentaine de cowboy sont embauchés, dont Cherry Valance, fin tireur. Le boulot est bien payé, l’enthousiasme règne. Mais Dunson mène ses hommes en véritable tyran. Une autorité que seul Matt Garth osera tempérer.

Quand on pense western et Howard Hawks, on pense à RIO BRAVO, réalisé 13 ans plus tard (car Red River a mis deux ans à sortir à cause d’un différent de production). Le parallèle entre les deux films est évident. Dès le générique on entend le superbe thème musical de Dimitri Tiomkin qui sera repris dans RIO BRAVO, chanté par Dean Martin, accompagné à l’harmonica par l’éclopé Walter Brennan. Et qui retrouvait-on ici en faire-valoir bougon face à John Wayne ? Walter Brennan dans le rôle de Groot.

Chez Howard Hawks, rien ne se crée, tout se transforme. Le réalisateur aimait travailler les mêmes motifs. Cent fois sur le métier...  EL DORADO (1966) et RIO LOBO (1970) étaient des relectures de RIO BRAVO. Et plusieurs scènes trouvent leur origine dans LA RIVIÈRE ROUGE. Notamment quand à deux reprises Groot lance une arme à Tom. Ils entendent, de nuit, des hululements suspects, qui trahissent la présence d’indiens autour de leur campement. Silence. Groot lève un doigt (y’a un indien ?) puis deux, puis trois. Et soudain une flèche enflammée transperce l’obscurité, presque tirée face caméra. Les indiens surgissent, Groot lance son couteau à Tom pour achever un adversaire. Plus tard, il lui lancera un fusil, face à la fronde des cowboys. Gestes repris dans RIO BRAVO par Ricky Nelson (géniale scène du pot de fleur lancée par Angie Dickinson) qui traduisent la confiance entre deux amis.

Car chez Hawks, il est question d’amitié, de lien, de loyauté. Sentiments malmenés par un Tom Dunson tyrannique, quasi psychopathe. On pense souvent que le rôle le plus noir de John Wayne est dans LA PRISONNIÈRE DU DÉSERT de Ford. Il est pire ici. Car son personnage n'agit pas par vengeance, mais par cupidité et orgueil. Gary Cooper avait refusé le rôle, jugé trop antipathique. On voit Wayne punir ses hommes à coups de fouet. Quand Matt désapprouve et tente de s’interposer, Dunson rappelle : « Ici, la loi c’est moi ». Face à des hommes exténués, qui apprécieraient un compliment pour leur bravoure, il rétorque : « Ils ne font que leur boulot ». 

Scènes après scènes la situation s’envenime. Quand on croise un point d’eau pour s’y rafraîchir Dunson exige qu’on poursuive la route. Il ordonne qu'on pende ceux qui ont déserté leurs postes, volé des vivres. C'est l'ordre de trop, le point de rupture. Matt Garth affronte son père, prend la tête de la mutinerie. Tom Dunson, laissé à l’abandon, blessé, jure de retrouver Matt et de le tuer. Et croyez-moi, c’est pas du chiqué !

On dit du western que ce sont des films d’hommes. Pas faux. Même s'il y a des exceptions, comme le fameux CONVOI DE FEMMES de Wellman (1951). Hawks filme des moments magnifiques, les bivouacs autour du feu, l’entraide, les briefings où les hommes écoutent leur chef. Le réalisateur est à mon sens plus à son aise dans ce type de scènes collégiales (comme celles de SEULS LES ANGES ONT DES AILES) que dans les grandes cavalcades, où John Ford ou Raoul Walsh montraient plus de panache et de savoir-faire.

Hawks filme à l’économie, pas d’esbroufe ou de plans alambiqués. Ce qui compte c’est ce qui se passe à l’intérieur du cadre, pas le cadre lui-même. Mais on remarque tout de même ce beau panoramique sur les milliers de vaches qui se conclut sur Tom Dunson donnant le départ du convoi. Ou la traversée du Rio Grande, plus tard la séquence du troupeau effrayé qui fuit dans la plaine, lourd de conséquences.

Pourtant, chez Hawks les personnages féminins ont un rôle central. Voyez Katharine Hepburn dans L’IMPOSSIBLE MONSIEUR BÉBÉ, ou Angie Dickinson dans RIO BRAVO. Ici c’est Tess Millay, jouée par Joanna Dru. La compagne à l’époque de Hawks. Il se raconte d’ailleurs que le réalisateur a raccourci le rôle de Cherry Valance joué par John Ireland (et donc ses jours de tournage) car l’acteur faisait du gringue à la belle Joanna ! Qu’il épousera d’ailleurs ensuite… Autre version : John Ireland était adepte de la fumette, complètement stone sur le plateau. On reviendra sur son personnage plus tard…

Tess Milay est un personnage typique de Hawks. On la découvre au milieu de l’intrigue, son convoi cerné par les indiens. Elle se prend une flèche dans l’épaule. Matt lui déchire sa robe pour sucer la plaie (dialogues à double sens ad hoc !) elle prend le temps de le gifler avant de s’évanouir. Superbe ! Évidemment, ils tombent amoureux, mais Matt, mal à l’aise avec les femmes, repart sur la route. Et on songe à la première scène, où Tom quittait Fen. Et à ces hommes qui ne savent pas reconnaître la femme qui les aime.

Lors du face à face final c’est Tess qui mettra tout le monde d’accord, c’est son personnage qui raisonne, qui remet les hommes à leurs places. A tel point que Dunson, éberlué, dira à Matt : « Epouse-la ! ». La fin du film est différente du roman de Borden Chase, aussi scénariste, plus tragique. Howard Hawks avait comme habitude de réécrire les scènes au jour le jour, il choisit de donner une chance à ses protagonistes. 

Est-ce lui qui est à l’origine de cette scène qui fait date. Dès la première rencontre entre Cherry Valance et Matt Garth, le premier regarde le second avec les yeux de Chimène. Faut dire que Montgomery Clift avait un certain charme… Les deux cowboys se toisent. Lequel est le meilleur tireur. Ils comparent leurs revolvers (« Je peux le toucher ? / Le mien tire droit ») en caressent le canon, et Valance lance cette réplique : « Deux choses surpassent une bonne arme, une montre suisse et une belle femme. As-tu déjà manipulé une montre suisse ? ». La dimension (homo)sexuelle du dialogue n’échappe à personne, comme cette réplique de SPARTACUS où Laurence Olivier le corps huilé demandait à Tony Curtis s'il avait déjà goûté des huitres... 

LA RIVIÈRE ROUGE est un film magnifique, épuré, un voyage initiatique, avec des personnages complexes, ces moments violents ou humoristiques (l’indien Quo qui gagne au poker le dentier de Groot, les engueulades entre Groot et Dunson). En se recentrant sur les personnages, le huis-clos plus que sur l’aventure, Howard Hawks accouchera plus tard de son chef d’oeuvre, le western d’intérieur RIO BRAVO, qui trouve certainement sa source ici, sur les rives du Rio Grande.


noir et blanc - 2h05 - format 1:1.37 

La bande annonce d'origine (qualité moyenne...) et une scène du film : visez-moi la simplicité et l'efficacité du dispositif (léger travelling avant / arrière selon le champ / contre-champ, les cadres qui se resserrent) la tension qui se dégage, la violence qui surgit, le jeu de regards, la condamnation sans appel, et muette, de Walter Brennan envers John Wayne. Ca tient juste de la perfection !