mercredi 27 mai 2026

KIN PING MEH " N° 2 " (1972), by Bruno



       Dans la continuité du travail de prospection des œuvres oubliées des années 70, et des découvertes archéologiques de cette riche décennie, après l'exhumation de "Carmen Mika and Oz" qui était un groupe japonais, on enchaîne avec "Kin Ping Meh" qui était un groupe... allemand. De Mannheim.

     Un groupe qui a toujours posé problème aux bibliothécaires du rock, qui ne savaient jamais vraiment où le ranger. Hésitant à l'enfermer dans la niche (un peu fourre-tout) "Krautrock", ou bien "heavy-rock", ou simplement "progressif". L'instabilité de la formation, allant de paire avec des changements de tonalités, contribuait à cette confusion. Toutefois, on peut convenir que l'attribut "krautrock" a été parfois attribué seulement en fonction de la nationalité. En effet, rien à voir avec les Amon Düül, Nektar, Ash Ra Tempel, Popol Vuh, Neu!, Can et autre Tangerime Dream. À la limite, Birth Control, qui, lui aussi, souffre du même dilemme. Non, Kin Ping Meh, c'est simplement du heavy-rock 70's. Du Classic-rock, comme on dirait de nos jours. Soit juste du bon heavy-rock - sans sulfites, sans gluten, sans pesticides - qui ne s'embarrasse pas de frontières, et par là donc peut naturellement pencher vers ce qu'on pourrait considérer comme un penchant "progressif". Du moins... pour ses premières années. En effet, par la suite, cela glisse vers une forme de heavy-pop-rock - de second choix.

     Kin Ping Meh se forme dans le quatrième trimestre 1969, et adopte ce patronyme - probablement sous l'impulsion de Joaquim Schäfer, guitariste, pianiste, compositeur et choriste - en référence au roman de mœurs chinois du XVIème siècle : Jin Ping Mei (1). Cette première mouture, un quintet, attend patiemment de se construire, de se mettre au point, avant de s'exposer en concert. Pendant des mois, elle s'affûte. Ainsi, dès qu'elle commence à se produire, elle gagne en réputation. Mais c'est après avoir remporté plusieurs concours mettant en compétition diverses formations sans contrats, que Polydor s'y intéresse et lui propose un contrat.


 Bien soutenus par des prestations régulières, relativement abondantes pour leur statut, les premiers singles (45 tours) se vendent bien, passent en radio, et les médias relayent ces premiers modestes succès. Le second simple, "Everyday", ressemble à s'y méprendre à un bœuf entre Uriah Heep et Triangle. Avec ces bons résultats, Polydor envoie le groupe en studio et un premier album éponyme sort en 1971. Mais déjà intervient la première défection. Joachim Schäfer s'en va continuer seul sa route, en solo. Le groupe devant rentrer en studio, il est remplacé au plus vite par Willie Wagner

     Ce premier essai est enregistré assez rapidement et sort presque dans la foulée. Derrière la console, en tant qu'ingénieur, on retrouve un certain Conny Plank, qui va être l'un des producteurs allemands les plus demandés. Il se fait un nom avec le Krautrock mais aussi avec les débuts de la musique électronique, notamment avec Kraftwerk. Il va aussi travailler à plusieurs reprises pour Brian Eno et Ultravox, ainsi que sur le premier Rita Mitsouko. Plank est repris en tant qu'ingénieur pour le second album et passe à la production pour le troisième Kin Ping Meh. Ce premier jet est bien accueilli et aujourd'hui encore est considéré comme un classique du heavy-rock - ou parfois du rock-progressif - allemand. C'est effectivement un bon album ; cependant, il souffre de quelques longueurs aux résurgences psychédéliques et d'une certaine instabilité à cause de quelques morceaux fluets.

     La carrière du quintet est lancée. Sa notoriété naissante lui permet d'effectuer régulièrement une partie des tournées continentales de groupes du Royaume-Uni. Parallèlement, il est sollicité pour une comédie musicale, ainsi que par la télévision pour composer et jouer le générique d'une série et la musique d'une publicité. Toujours dans l'année, il participe à la cérémonie d'ouverture des jeux olympiques de 1972, pour les épreuves de voile à Kiel. Un agenda chargé, qui finit par avoir raison de certains membres. Ainsi, c'est une nouvelle mouture qui enregistre le deuxième album ; judicieusement nommé... " N° 2 ".

      Ce deuxième effort présente une formation nettement plus sûre, solide et mature. L'orientation est nettement plus heavy, avec de fortes connotations hard-blues, tout en gardant quelques liens avec le progressif. Kin Ping Meh, visiblement décomplexé, déballe avec assurance un heavy-rock de qualité. Werner Stephan, le chanteur (principal) - ayant trouvé ses marques, son style, et se laissant emporter par la musique - semblerait presque méconnaissable. Tandis que les guitares, sans faire dans le gros son, dans la fuzz énervée, se sont épaissies la couenne. Une approche plus hard-blues, plausiblement dû à un nouvel arrivant à la guitare et compositeur actif : Uli Groß


   Les Teutons, audacieux, s'emparent de "Come Together" (des Beatles...) pour le traîner sans ménagement dans un marsh de heavy-blues poisseux et épais. Une version qui aurait probablement enchanté des gus tels que Leslie West, Marino, Charlton, Iommi. Déjà largement étiré sur six minutes, ces Germains n'ont aucun scrupule à l'enchaîner à une jam de guitares et basse hallucinées. Ça défouraille et part tout azimut dans une atmosphère évoquant fortement les improvisations de Mountain - même si la guitare est bien moins lourde et rageuse que celle de West. Par contre, Thosten Herzog, semble vraiment avoir écouté à la note près Felix Pappalardi.

     Mais auparavant, avec "Come Down the Riverside", l'album, sous un arpège vif de gratte folk et un chant radieux, débute sous un doux soleil printanier. Mais lorsque surgissent riff et batterie surexcitée, c'est carrément une explosion de fleurs resplendissantes aux parfums enivrants. Comme si, en 1972, un petit quintet allemand avait participé, avec une adresse digne de vétérans, aux balbutiements d'un heavy-rock aux contours pop. D'un rock-FM avant les excès de productions, de synthés et de chœurs. "Don't Force Your Horse" continue sur la même tonalité, pratiquement sur le même tempo, mais en s'élançant directement sur un riff simple et carré. Étrangement, un des guitaristes impose une ritournelle à la limite de vriller les esgourdes - et casse quelque peu l'intensité du morceau. Même si, à deux reprises, une cavalcade de guitares furieuses rattrapent cet étonnant égarement. 

     Par contre, "Livable Ways" s'envole rejoindre des espaces plus progressifs. Un beau morceau à tiroirs qui, malgré divers changements de rythmes et d'atmosphères, ne perd jamais en intensité. Au contraire... Huit minutes intenses, où passent et s'entrechoquent Lucifer Friends, Yes, Birth Control, Jade Warrior, Spooky Tooth, Manfred Mann.

     Enfin, Kin Ping Meh, dans un mélange de bougies parfumées et d'encens, voire d'herbes du maquis et de soupe aux champignons, dans une débauche d'échos et de mellotron, joue sa ballade onirique, « Day Dreams ». Une pièce qui aurait beaucoup gagné à écourter son introduction – ou même carrément à s'en passer.

     Malheureusement, pour la suite et la fin de l'album, on ne sait pas trop quelle mouche a piqué le groupe, mais ça part en biberine. Le caractère Country-variétoche (sorte de country-apfelstrudel) de « Very Long Ago » est absolument incongru (les trois minutes paraissent interminables - une purge), de même que « I Wonna Be Lazy », qui se corrompe dans un ersatz de glam-bubble-gum qui ferait passer les Rubettes pour des rockers. Des ambitions commerciales qui vont doucement s'affirmer les années suivantes, et par là même, étouffer tout ce qui faisait le sel de ce quintet de Mannheim. Même si le quatrième effort, "Virtues and Sins", avec, encore une fois, une mouture remaniée, révèle quelques fort bons moments. Dont une savoureuse version du "Rich Kid Blues" de Terry Reid - sommet de l'album, évidemment. Cette dernière formation, avec l'arrivée de l'Anglais Geff Harrison, avec son timbre corrodé (proche de son homonyme Bobby Harrison), avait les moyens de prolonger honorablement sa carrière. Mais Harrison ne s'attarde pas, et après un dernier disque sorti en 1977, particulièrement insipide, sans aucun membre d'origine, Kin Ping Meh n'est plus.

     Quoi qu'il en soit, indéniablement, s'il y a bien un album à retenir de cette formation allemande des plus instables, c'est bien celui avec la pochette présentant une tête de gros porc obèse : le " N° 2 ".


(1) "La prune dans le vase d'or"... tout un programme... ce roman de mœurs daté du XVIème siècle a été maintes fois dénoncé pour ses paragraphes érotiques, parfois particulièrement explicites. De plus, l'histoire nous narre les problèmes rencontrés par un riche marchand pour parvenir à combler charnellement – matériellement, il n'a aucun souci -épouse, concubine et maîtresses.



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mardi 26 mai 2026

LA FEMME FLIC (1980) d’Yves Boisset - par Pat Slade




Fini le flic à la Belmondo qui distribue des torgnoles et court sur le toit des métros, la femme se fait flic et on y gagne au change.



Le Charme de la Parité




Ah, ”La Femme Flic“ d’Yves Boisset, un film qui ne manque pas de piquant et qui mérite qu’on en parle. Sorti en 1980, ce long-métrage est un mélange savamment dosé de polar et d’un soupçon de féminisme avant l’heure. Alors, attachez vos ceintures, on embarque pour une chronique décalée de ce film pas comme les autres.

 Dès le départ, le titre donne le ton : ”La Femme Flic“. Pas ”l’homme flic“, non, ”la femme“ parce qu’en 1980, voir une policière en vedette, c’était déjà un petit vent de fraîcheur dans un océan de moustachus et de flingues à la ceinture. L’héroïne, Corinne Levasseur, incarnée par Miou-Miou, est une policière qui n’a pas froid aux yeux. Elle débarque dans un commissariat où la testostérone est à son comble, et où elle doit prouver que oui, elle est aussi efficace – voire plus que ses collègues masculins. Elle le fait, souvent avec panache et un sens de la répartie qui ferait pâlir n’importe quel inspecteur. Le film a ce charme désuet propre aux années 80, avec ces plans un peu granuleux, ces dialogues bien sentis, et cette ambiance urbaine du Nord qui donne envie de ressortir sa veste en jean. Yves Boisset joue sur le contraste entre la dureté du métier de flic et la sensibilité féminine de son personnage principal, sans jamais tomber dans le cliché niaiseux. Corinne se bat, s’énerve, rit, pleure parfois (ok, ça reste rare), mais surtout elle avance, tête haute.

Ce qui m’a vraiment plu, c’est cette approche plutôt en avance sur son temps. Aujourd’hui, on parle beaucoup d’équité et de représentativité, mais en 1980, mettre une femme au cœur d’une enquête policière, avec autant de présence était presque révolutionnaire. Boisset ne la montre pas comme une super-héroïne invincible, mais comme quelqu’un qui galère, qui doute, qui peut se planter. Bref, un personnage crédible et attachant. Mais l’intérêt du film ne réside pas tant dans le suspens que dans la manière dont il met en scène le combat quotidien d’une femme dans un monde d’hommes. Entre scènes de boulot, petits moments de vie perso un peu bancals, et dialogues piquants,  Le scénario fait mouche grâce à sa simplicité efficace : Corinne doit enquêter sur un réseau de prostitution infantile dans la noirceur du Pas-de-Calais et de ses bassins minier. Là où le film devient intéressant, c’est qu’il ne verse jamais dans le sensationnalisme.

Jean-Pierre Kalfon
Les personnages sont crédibles, ni tout blancs ni tout noirs, ce qui donne une vraie profondeur à l’intrigue. Yves Boisset utilise cette enquête pour pointer du doigt des dysfonctionnements sociaux, la misère, le racisme, la corruption qui restent malheureusement toujours d’actualité. Côté casting, Miou-Miou livre une performance impressionnante. Elle parvient à transmettre toute la dualité de son personnage : à la fois dure et vulnérable, rigoureuse dans son travail mais humaine. Face à elle, on retrouve des visages connus comme Jean–Pierre Kalfon, qui joue un rôle assez ambivalent de directeur de MJC, alimentant la tension dramatique du film. La mise en scène de Boisset est nerveuse, avec un bon rythme qui évite à tout moment l’ennui, malgré une intrigue qui reste ancrée dans le quotidien et la routine du boulot de flic.   

Leny Escudero 
On peut parler des collègues masculins de l’héroïne joués par des acteurs comme Roland Blanche ou Jean-Marc Thibault dans le rôle du commissaire. ils incarnent les défis que rencontre la femme flic dans un univers profondément machiste. Certains sont clairement hostiles, faisant preuve d’un sexisme latent qui donne du piquant aux confrontations dans les scènes de bureau. Par ailleurs, les seconds rôles ne se limitent pas aux seuls collègues le film propose aussi une galerie de petits rôles bien sentis, des petits malfrats aux témoins en passant par les civils rencontrés par la femme flic dans ses enquêtes. Comme Leny Escudero anti-flic convaincu mais qui va l’aidera dans son enquête ainsi qu’un jeune abbé (Phiippe Caubère). Et il y a aussi les sales gueules et les méchants comme Niels Arestrup le photographe et François Simon (le fils de Michel Simon) un médecin radié de l’ordre, ancien collaborationniste, misogyne et comme Céline il vit entouré de chats ayant des noms d’écrivains célèbres.

 Ce qui fait aussi le charme de La Femme Flic, c’est sa bande-son signée Philippe Sarde. Elle accompagne parfaitement les moments d’introspection ou de tension, sans jamais prendre le dessus. Le film a ce petit côté vintage qui le rend encore plus attachant aujourd’hui, avec ses décors urbains et son ambiance années 80, qui évoquent une époque où la place d'une femme dans la police en fait une pionnière. En résumé, ”La Femme Flic“ est un film qui fait réfléchir, et parfois lever un sourcil. Il nous rappelle qu’avant que la parité ne devienne un slogan politique, certains artistes avaient déjà compris l’importance de raconter autre chose. Une œuvre à (re)découvrir pour son côté vintage, et son héroïne qui fait figure de pionnière.

Alors si vous avez envie d’une soirée cinéma où suspense rime avec charisme  n’hésitez pas à plonger dans cet univers un peu kitsch mais terriblement attachant. Et surtout, gardez en tête : derrière chaque flic, il y a une histoire… et pour une fois, c’est une femme qui la raconte.

dimanche 24 mai 2026

L’ÉCHO DU BEST-OF... DU BEST-OF… USTOF… TOF... OFFFF... & R.I.P. Felicity LOTT (Soprano)


MARDI : sur la platine de Pat le « Meddle » de Pink Floyd, un album charnière souvent moins célébré que les monuments qui suivront, parfois fantasque ou bucolique, le disque se clôt sur les ambitieuses 23 minutes de « Echoes », une de leurs plus belles compositions.

MERCREDI : Bruno boxe en première catégorie, mais nous parle parfois de seconds couteaux du rock, comme Nazareth, qui après un passage à vide revenait au meilleur avec « Boogaloo » qui revient aux fondamentaux du heavy-rock, un son plus massif et une assurance de conquérant.


JEUDI : sorti des rayonnages de la bibliothèque de Benjamin, ce roman posthume de Henri Vincenot, qui dans « Le Maître des abeilles » met en scène un personnage symbole d’un monde paysan résistant à la folie des villes, l’auteur y brocarde avec verve et humour l’orgueil d’une modernité cherchant à faire table rase du passé.

VENDREDI : au cinéma Luc a très apprécié le dernier film de Pierre Salvadori « La Vénus électrique » où il est question de foire, de fausse médium, d’escroc, de peinture, de muse, de deuil, une comédie rondement menée, intelligente, pétillante, aux dialogues ciselés, un spectacle au charme fou.

👉 La semaine prochaine, on déroulera le tapis rouge au français Yves Boisset et sa « Femme flic », au groupe allemand Kin Ping Meh, au compositeur finlandais Jean Sibélius, à l’espagnol Rodrigo Sorogoyen pour son film « L’Etre aimé ». 

Bon dimanche. 


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R.I.P. Felicity Lott


Décidément Claude Toon cumule les hommages à des artistes du monde classique qui nous quittent de mois en mois…

Après les maestros Helmuth Rilling et Michael Tilson Thomas il y a peu, le clarinettiste également jazzman Michel Portal et le baryton légendaire José van Dam (tous le sont), la soprano Felicity Lott vient de disparaître à 79 ans après un combat contre une longue maladie…

Claude Toon avait déjà écrit un billet à propos d'un enregistrement du poème de l'amour et de la mer d'Ernest Chausson. À noter que cette perle du poème symphonique lyrique français inspirera le grand Mahler pour son lied final du Chant de la Terre… Claude avait retenu cet enregistrement car Dame Felicity Lott (anoblie par la Reine Elisabeth II) parlait un français sans accent !!!! D'autres mélomanes préfèrent le disque Jessie Norman, tout aussi sublime musicalement (pour les deux gravures, accompagnement d'Armin Jordan), mais la diva américaine ne maîtrise pas aussi finement l'élocution… Deux merveilles… (Chronique Chausson) La passion de Jessie s'affirme à donner le frisson… quelle œuvre !

J'écrivais à propos de Felicity Lott : " Felicity Lott est une soprano d'origine britannique née après la fin du conflit mondial. Dès son plus jeune âge, elle se passionne pour la musique : piano, violon et chant à l'université de Londres. Par ailleurs l'artiste obtient des diplômes en langue française et même en latin… Elle fréquentera le conservatoire de Grenoble (classe de chant) pendant un séjour en France.

Francophone et amoureuse de notre pays, rien de surprenant d'entendre Felicity Lott si bien maîtriser la diction dans le chant français, que ce soit dans le domaine de la mélodie (Debussy, Duparc, Poulenc, Berlioz, Chabrier, Fauré…) que dans l'opéra.

Bien entendu, elle va connaître également une belle carrière sur les scènes lyriques mondiales en interprétant des rôles aussi divers et difficiles que "La Maréchale" du Chevalier à la rose de Richard Strauss ou Pamina de la Flûte enchantée de Mozart.

La richesse de son répertoire en français lui a apporté les titres de chevalier des Arts et Lettres, de chevalier de la Légion d'honneur et de docteur honoris causa de la Sorbonne.

La discographie de Felicity Lott est vertigineuse, notamment au service du patrimoine de la mélodie française, mais aussi pour l'opéra romantique et la musique baroque…".


Voici des vidéos d'anthologie : les quatre dernier lieder de Richard Strauss (voir chronique, où là encore sa "rivale" Jessie Norman se distingue). Le disque comprend aussi divers lieder et la longue scène finale de l'opéra Capriccio. (2003)

On poursuivra avec le Laudamus Te extrait d'une Messe en Ut mineur de grande classe de Mozart. L'orchestre philharmonique de Londres est dirigée par Franz Welser-Möst (1987).

Et pour finir, le Spectre de la Rose extrait des Nuits d'été de Berlioz sur un texte de Théophile Gautier.





vendredi 22 mai 2026

LA VÉNUS ÉLECTRIQUE de Pierre Salvadori (2026) par Luc B.


Pierre Salvadori tourne peu, tous les 4 ans, mais bien. C’est que le gars peaufine ses scénarios, des mécaniques bien huilées. Cette VÉNUS ÉLECTRIQUE ne fait pas exception, qui démarre au quart de tour, les enjeux y sont exposés en quelques scènes rapides, autour d’un quiproquo.

Suzanne est une foraine, la Vénus Electrificata (véritable attraction à l'époque) qui après son numéro va chaparder du laudanum dans la roulotte de la médium, pour y tremper ses clopes. Quand débarque Antoine, soul comme un cochon, qui réclame à bon prix une séance de spiritisme. Il veut entrer en contact avec son épouse défunte, Irène. Prise au dépourvu mais sensible aux billets, Suzanne improvise. Antoine ne peut plus se passer de ses services…

Le veuf éploré est peintre. Il a perdu sa femme, mais surtout sa muse. Grâce à Suzanne, il se remet devant le chevalet. Son ami Armand découvre le subterfuge, chasse l’usurpatrice, puis se ravise. Car il est aussi son marchand d'art. Après réflexion, il propose un deal à Suzanne : « Quand il vous voit il peint, et quand il peint je vends ».

C’est le premier étage de la fusée, un point de départ qui aurait plu à Woody Allen, qui a plus d’une fois tourné autour de ce genre d’histoires. Une fois cette première idée exploitée, Salvadori en rajoute une, en répondant à cette question : mais c’était qui cette Irène tant aimée ? Grâce à son journal intime que Suzanne subtilise (y puisant toutes les infos nécessaires à sa supercherie) le récit se dédouble, ponctué de flash-back. Pierre Salvadori imbrique les deux histoires par un jeu de raccords ludiques. La scène au restau est géniale, tout tient sur le montage, même lieu mais deux époques, une réplique commence au présent, se conclut dans le passé. Brillant. 

Il joue aussi sur le direct, lorsqu’il filme Suzanne entrer dans l’eau d’une rivière, et sans couper, Irène en ressortir. C’est tout bête, poétique, sans trucage, et ça marche. La magie du cinéma, du spectacle ! 

C'est ce que célèbre aussi Salvadori, à travers les attractions de la foire, les trucs de la médium, le numéro de Suzanne qui repose sur une installation cachée du public. Ou le truc d'Antoine pour simuler un suicide, celui de l'affreux Titus (Gustave Kerven) le patron vénal et entreprenant de Suzanne, pour se venger, sacrifier sa vedette plutôt que de la voir en aimer un autre. La scène finale est magnifique. Chaque personnage a son petit secret bien enfoui, son petit mensonge, sa part de mystère, chacun semble usurper une identité, chacun se cache derrière son masque. 

Salvadori va encore donner une impulsion à son histoire. On passe en mode comédie romantique. Antoine a donc retrouvé l'être aimé, son Irène, mais par le truchement des pseudo séances de Suzanne. Qui aimerait bien que les sentiments du peintre lui fussent dédiés. La réciproque est vraie aussi, mais le veuf est assailli de culpabilité ! Ingénieux, non ?  Salvadori redéfinit le triangle amoureux, avec l’au delà ! Et mine de rien insuffle un suspens : quel est le secret derrière la mort d’Irène ?

La mise en scène millimétrée (qui abuse de champ / contre champ faciles, ça m’agace !) regorge de petites idées. Comme ce plan où Suzanne se sert de la feuille d’une plante verte comme éventail. Ou porte des lentilles blanchies pour simuler la transe, donc ne bigle plus rien ! Fameuse, la rencontre entre Irène et Antoine, qui pose à poil la jambe en l’air attachée par une corde, et corrige lui même, en douce, le portrait qu'on fait de lui. Toutes leurs scènes suintent d’une alchimie amoureuse et artistique. 

Car le film célèbre aussi cette bohème chère à Aznavour, (« La bohème, ça voulait dire tu es jolie / La bohème, et nous avions tous du génie... » les arts, la peinture, la création, les muses et l’inspiration. Salvadori filme les traits de fusain, les retouches de couleurs, le profil d’aigle d’Armand (tout le monde lui touche le nez !), comme les troquets enfumés. Une reconstitution sans chichi, trois vieilles bagnoles à l’arrière plan suffisent à récréer l’époque.

Salvadori est aussi un brillant dialoguiste, et les acteurs se régalent visiblement de leurs partitions : « - Y’a pas de place pour les scrupules dans ce grand corps ? - il est large, il peut contenir l’ami et le marchand ». Anaïs Demoustier étincelle avec sa coupe à la Louise Brooks, pleine d’espièglerie, la fille en galère, exploitée, pour qui le moindre centime est espoir de liberté retrouvée. La comédienne a le sens du timing comique, qui parvient en une réplique à traduire des sentiments contradictoires, l’espoir et le dépit.

Tout est légèrement surjoué, les phrases articulées, comme au théâtre (on est pas loin du vaudeville) donc oui Pio Marmaï (quatrième film avec Salvadori) écarquille souvent les yeux, mais peut-on lui reprocher avec ce qu’il lui arrive ? Gilles Lellouche tout en bonhommie réussit à émouvoir en ami indéfectible, roublard aussi, et amoureux contrarié. Vimala Pons, qui arrive dans le récit plus tard, pleine de vie, de gouaille, justifie les élans de tous ces hommes. Le film est aussi deux portraits de femmes intrépides et libres, c'est souvent le cas chez l'auteur.

LA VÉNUS ÉLECTRIQUE est une comédie délicieuse, piquante, au charme presque suranné, moins portée sur le burlesque pur que sur le comique de situation. Du travail d’orfèvres. La musique est signée Camille Bazbaz (cinquième B.O. pour Salvadori) mais l’idée géniale est d’avoir balancé l’anachronique « Vénus » de Shocking Blue en générique de fin.



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