mercredi 29 avril 2026

RUSH " Counterparts " (1993), by Bruno

 


     Il existe des groupes au caractère trempé, qui ont réussi, contre vents et marées, à tenir tête aux diktats de l'industrie musicale. Des groupes qui ont perduré en suivant leur propre chemin, leur vision, sans se plier aux modes imposées. Rush s'impose en digne représentant de ce genre, un exemple à suivre. Rappelons à cet effet, qu'en 1976, après trois disques (1), les cadres de Mercury leur avaient posé un ultimatum. Les disques se vendaient assez bien, mais insuffisamment suivant leurs critères, et sans un effort évident pour pondre un (ou deux) hit(s) radiophonique(s) pour leur prochain album, Rush serait mis à la porte sans autre forme de procès. Ainsi, Mercury refuse de distribuer le travail de leur quatrième album en l'état. Mais les trois loustics de Rush - fortes têtes - n'en ont cure et restent campés sur leurs positions : ils ne retoucheront pas une seule note. C'est simple : ça sort ainsi, dans son intégralité, ou ça ne sort pas du tout et ils retournent chez eux, retrouver leur ancien travail. 

     Leur entêtement leur a donné raison : le succès de "2112" (sorti il y a tout juste cinquante ans, le 1er avril 1976) a définitivement rabattu le clapet aux cadres de Mercury qui ont bien retenu la leçon et qui vont dorénavant laisser tranquille le trio. 

     Une liberté de création qui va permettre au trio canadien de s'offrir une carrière exemplaire. Bien sûr, sur le long terme, leur parcours a parfois été chaotique. Cependant, jusqu'à la fin, Rush est l'un des rares groupes apparentés "heavy-rock" à avoir pu traverser les années 90 et à continuer à effectuer des concerts à forte audience. Ce n'est pas une perte de succès qui a incité le groupe à s'arrêter définitivement, mais des petits ennuis de santé. D'ailleurs, leur dernier album, "Clockwork Angels", de 2012, a été quasi-unanimement reconnu comme l'un de leurs meilleurs disques (n° 1 au Canada et n° 2 aux USA). Ainsi, Rush tire sa révérence après un coup de maître. Pas évident pour un dix-neuvième album d'une formation qui s'est fait fort de ne pas rester enfermée dans des formules faisant recette. Au contraire, Rush s'est distingué par ses prises de risques, cherchant à se renouveler régulièrement. D'où son évolution, qui l'a fait passer d'un heavy-rock épique trempé de blues - dans le style d'un Led Zeppelin - à un rock nettement plus progressif, qui va entraîner l'implication de plus en plus marquée de synthétiseurs. Ce qui, à l'époque, divisa les rangs de la fan-base, laissant parfois dubitatifs - voire blessés - même les plus hardcores du groupe. 


   Mais, à l'aube des années quatre-vingt-dix, après deux albums, "Presto" et "Roll The Bones", qui semblent marquer le pas, bien que toujours empreint d'un certain succès commercial, Rush fait un retour fracassant dans le heavy-rock. Et même une incursion réussie dans le heavy-metal. Heavy-metal ? En fait, non. Si. Pas vraiment. Car comme toujours, lorsque Rush emprunte de nouvelles voies, ce n'est jamais une cassure franche et brutale. Il y a toujours une continuité. Et puis bien sûr, Rush est un groupe reconnaissable entre mille. Evidemment, il y a la voix haut perchée de Geddy Lee, mais il y a aussi le jeu singulier d'Alex Lifeson, complexe et acrobatique. Et que dire de Neil Peart, qui fut sans conteste l'un des meilleurs batteurs de Rock, incessamment en quête de progression (2), sachant faire chanter ses cymbales et psalmodier, ou gronder, ses fûts.

     "Counterparts" est un album fascinant, auquel, malgré les années, on ne cesse de revenir (plus ou moins) régulièrement. Certain de satisfaire des esgourdes exigeantes, mais aussi pour y (re)découvrir de nouvelles choses. "Counterparts" est un album qui, de prime abord, pourrait paraître dur, métallique (métôl ?), chargé et relativement agressif, parfois sombre, mais jamais ténébreux. Une sensation induite par le retour en force de la guitare de Lifeson. Après des années à s'être faite plus discrète pour laisser du champ aux claviers, à ronger son frein, elle a laissé éclater sa bulle créatrice, éclaboussant de la plus belle des façons ce disque. Pour le coup, ce quinzième (!) album est non seulement un retour aux guitares, mais également un retour à l'excellence.

     Bien que la sensation « heavy-metal » soit prégnante, les guitares d'Alex ne sont pas pour autant spécialement gonflées par de grosses distos voraces. Au contraire, il y a de nombreuses pistes limpides et claires ; plutôt scalpels que tronçonneuses. Et lorsque « disto » il y a, c'est plutôt dans une vibe « nature » ; c'est-à-dire un ampli aux lampes surchauffées (ça hume bon le gros Marshall 100 watts). Sur ce point, Alex Lifeson nous éclaire en expliquant qu'après s'être enregistré pendant des années en se branchant dans la régie, il était revenu à la bonne vieille méthode des amplis poussés à donf (ou presque). « J'avais deux amplis à fond. Il m'a fallu quelques jours pour m'y habituer, mais après, franchement, j'ai adoré. Je sentais le bois vibrer contre mon corps et j'entendais le son des amplis à travers les micros. J'étais complétement absorbé par l'énergie du son et de l’atmosphère. Je me suis dit : « Mais où étais je passé ? À quoi étais-je passé ?  … Pour toutes les pistes de base, je me suis branché directement dans les amplis, sans effets, et j'ai poussé le volume à fond. J'ai joué sur ma Paul Reed Smith, ma Les Paul et ma Telecaster » Propos recueillis dans une interview accordée à Guitar Player en 1993. Les deux amplis en question sont un Marshall 100 w. et un Peavey 5150 (3). Mais outre le volume sonore, ce qui procure cette puissance, sans perdre en définition, c'est la vieille ficelle de superposer deux pistes de guitares jouées sur deux instruments à la tonalités différentes (souvent en utilisant une montée en single coils et une seconde en humbuckers).


   Geddy Lee
 revient aussi à des tonalités plus organiques avec un vieil ampli Ampeg, sauvé de la casse, fourgué par Kevin Shirley (ici, juste en tant qu'ingénieur), et qui, d'après Lee, menaçait de prendre feu à tout instant.

     D'entrée, avec « Animate », Rush annonce la couleur : fini les synthés, ou sinon avec parcimonie, en toile de fond. La musique paraît plus orageuse et dure, moins axée sur la mélodie. Une première cartouche qui se distingue par ses paroles, peu communes dans le milieu « harderoque », s'appuyant sur une recherche de Carl J.Jung à propos de l'harmonie de la psyché de l'humain, de l'équilibre féminin-masculin, l'Anima et et l'Animus, que l'orchestration. Cependant, musicalement, c'est à partir de « Stick it Out » que le groupe explose, faisant suffisamment d'étincelles pour illuminer les nuits les plus noires. Pourtant, finalement, le riff de base de « Stick it Out » n'est rien d'autre qu'une énième émanation de Led Zeppelin (et il est d'ailleurs joué sur une Les Paul), avec une basse qui se situerait entre John Paul Jones et Mike Inez (Alice in Chains, Ozzy). C'est un retour à un heavy-rock pur et dur, pas loin de la première période du trio. Tout comme « Cut the Chase », qui suit une direction assez identique, sauf que là, c'est la basse Fender Jazz Bass 72 de Geddy qui prend la barre, solidement appuyée par les patterns fous et martelés de Neil – à croire qu'il a quatre bras.

     « Nobody's Hero » repose les esgourdes avec ce premier mouvement acoustique sérieusement typé «Pete Townsend » - qui revient ponctuellement. Le morceau évolue sur une orchestration dramatique induite par une section de cordes. Un morceau relativement pop, où Geddy Lee démontre toute la progression de son chant, désormais plus mesuré et habité. Un chant se voilant ici de regret et de tristesse pour donner du corps à cette chanson écrite par Peart en hommage à un ami récemment décédé. Un ami différent dans ses mœurs mais pas moins sincère et méritant, bien plus authentique que ceux qui se créent, ou s'achètent, une image.

     « Between Sun & Moon » est une puissante performance semblant marier le grunge de Pearl Jam à la pop - avec toujours un bon assaisonnement "heavy-rock". L'éphémère break, par contre, est un gros clin d’œil aux Who, et tout du long, Peart envoie quelques patterns de bûcheron psychopathe à la Keith Moon.      « Alien Shore » est une nouvelle prouesse de Geddy à la basse (qui paraît parfois se dédoubler), ainsi que de Neil, dont le jeu s'imbrique dans un équilibre de funambule. Alors que tous deux jouent des phrases assez rapides, Alex, flegmatique, se contente de laisser résonner ses accords, plantant ainsi un décor chargé de mystère en alternant arpèges cristallins chargés d'échos (de delay) et riffs paresseux.


     « The Speed of Love » fait redescendre la température, s’inscrivant plutôt dans la continuité d'un U2, voire d'un Simple Minds, qui aurait épousé un son plus métal. « Double Agent » semble maintenir un cap similaire, jusqu'à ce que Lifeson déboule avec un riff dur et méchant, plongeant dans un heavy-metal épineux à peine temporisé par le chant de Geddy, qui tente dans cette tempête orchestrale d'imposer - avec difficulté - une fibre lyrique. À l'écoute de ces deux dernières pièces, il est aussi probable que le « Love » de The Cult ait été apprécié et assimilé par les Canadiens.

« Leave That Thing Alone » pourrait bien être le maillon faible de l'album. Il a pourtant été sélectionné pour concourir au titre du meilleur instrumental de l'année. Certes, de bons moments, mais ça semble tourner en boucle, et surtout, ça ne tient pas la comparaison avec l'ensemble de l'album.

     Heureusement, « Cold Fire » revient aux choses sérieuses. Introduit par un riff incandescent découpé au laser, il reviendrait presque à un rock classique, aux réminiscences de Blue Öyster Cult (l'arpège de Lifeson semble d'ailleurs reprendre quelques notes de « (Don't Fear) the Reaper »).

     Rush étant ce qu'il est - un groupe qui n'a jamais cherché la facilité - après neuf morceaux au cordeau, quasi imparables, et un instrumental, il clôture ce chapitre par un superbe « Everyday Glory », encore empreint d'une pop-rock alternative évoquant autant U2, que The Alarm et Simple Minds, mais sans jamais renier sa propre essence. Un final d'apparence aussi chaleureuse qu'un soleil de printemps, pourtant, les paroles de la chanson, elles, n'ont rien de jubilatoire, évoquant l'irréparable traumatisme de l'enfance face à la violence d'un couple se déchirant « Dans la maison où personne ne rit, et personne ne dort. Dans la maison où l'amour se meurt et les ombres rampent, une petite fille se cache en tremblant avec ses mains sur les oreilles. Repousser ses larmes jusqu'à ce que la douleur disparaisse. Maman dit de vilains mots, Papa frappe le mur. Ils pourront se battre pour leur petite fille plus tard, pour le moment, ils se fichent de tout... Dans la ville où personne ne sourit et personne ne rêve, poussent ceux qui s'ennuient à l'extrême »

     Alors qu'en ces débuts des années 90, une grande majorité de groupes affiliés au mouvement « heavy-rock » souffre cruellement de la surmédiatisation du grunge, Rush, lui, avec cet album, suit tranquillement son chemin et grimpe tranquillou sur la seconde place du billboard. Une première pour le trio de Toronto. En dépit des genres qui s'entrechoquent et s'accouplent, « Counterparts » est d'une cohérence rare. Si l'on fait exception de l'instrumental « Leave That Thing Alone », tout semble s'enchaîner dans une logique imparable, liant l'auditeur à une écoute intégrale, le plongeant hypnotisé dans cet univers. Rush est revenu à ses fondamentaux, mais avec des esgourdes curieuses qui n'ont pas été sourdes à l'actualité musicale des dernières années - probablement en particulier U2 mais aussi Pearl Jam. Il en résulte un album monstrueux, inoxydable, rivalisant de trouvailles, porté par trois musiciens au meilleur de leur forme, où Rush s'impose avec l'un des meilleurs albums de Heavy-rock-metôl-progressif de l'année. Certains iront jusqu'à le hisser au rang des meilleurs de la décennie.


   En 2018, après plus de quarante ans d'existence, et près de vingt albums studio, Rush avait annoncé tout arrêter, définitivement. Sans espoir de remonter un jour sur scène. Derrière ce qui semblait être une résolution radicale mais aussi une simple et juste aspiration à profiter d'une retraite paisible, il y avait la maladie 
de Neil Peart, et les soins qui en découlaient. Continuer à profiter de l'engouement des foules sans leur vieil et indéfectible ami, était difficile envisageable. Rush était vraiment la fusion de trois musiciens soudés et complémentaires. Après plus de trois années de dur combat contre la maladie, le 7 janvier 2020, Neil Peart succombe. Rush fait alors désormais partie de l'histoire. Et lorsqu'on interroge Lee ou Lifeson sur une hypothétique reformation de Rush, tous deux disent que c'est impossible sans Neil.

     Cependant, dans le courant de l'automne 2025, on apprend qu'une tournée de Rush est prévue pour 2026. Finalement, Geddy et Alex, une fois le deuil digéré, ont de nouveau été saisi par l'irrépressible envie de remonter sur scène ensemble, afin de faire vivre la musique de Rush (n'oublions pas qu'ils sont tous deux amis d'enfance). Celle de leur vie, de leur indéfectible amitié. Ainsi, cette année, Rush a repris la route avec un nouveau membre en la personne de l'Allemande Anika Nilles, qui c'était déjà faite remarquer en incorporant le groupe de Jeff Beck pour sa tournée de 2022. Il faut avoir un sacré bagage et une certaine confiance en soi pour remplacer un batteur de l'acabit de Neil Peart.


No.Titre
1."Animate"6:04
2."Stick it Out"4:30
3."Cut to the Chase"4:48
4."Nobody's Hero"4:55
5."Between Sun & Moon"4:37
6."Alien Shore"5:47
7."The Speed of Love"5:02
8."Double Agent"4:52
9."Leave That Thing Alone" (instrumental)4:05
10."Cold Fire"4:27
11."Everyday Glory"5:11



(1) Le premier, éponyme, a été initialement sorti par le label Moon Records. Le propre label du groupe créé en 1973 par le management et les musiciens de Rush, à la suite des refus catégoriques des majors canadiennes d'enregistrer le groupe. Quand des chansons de ce premier disque commencèrent régulièrement à passer en radio (celle du comté), Mercury se ravisa promptement et vint les démarcher pour gentiment leur proposer d'intégrer son écurie. En 1974, Moon Records est transformé en Anthem Records, un label indépendant, qui a permis à Rush de garder une certaine - et enviable indépendance - et qui a aussi accueilli des groupes et musiciens tels que Coney Hatch, Max Webster, Ian Thomas, A Foot in a Coldwater, BB Gador, Spoons.

(2) En dépit d'une reconnaissance internationale, de récompenses et d'un succès pérenne, Neil, particulièrement exigeant envers lui-même, n'était jamais totalement satisfait de son jeu que de ses compétences. Ainsi, à 45 ans, il décide de prendre des cours pour améliorer la facette jazz de son jeu et améliorer son swing.

(3) Le désormais fameux ampli 5150 de Peavey n'était alors commercialisé que depuis quelques mois, en 1992. 



🎶♩♕

mardi 28 avril 2026

FRANCK CARDUCCI "The betrayal of blue"

Quand ça n'veut pas, ça n'veut pas... Après Bruno et ses montées en gamme de Windows foirées, qui nous a privé de son laïus mercredi dernier, v'là t'y pas que Pat est aussi dans la mouise. P'tain, la bande de bras cassés... (les mecs sont payés, je le rappelle, "et avec l'argent du contribuable" comme dirait le député rapporteur Charles-Henri Furoncle ). 

Mais Pat a reçu le dernier album de Franck Carducci, et avant de lire sa chronique complète, voici déjà un extrait, pour vous faire patienter. Un titre qu'on retrouvera sur "Sheeple", mais que certains fans avaient déjà entendu sur scène. Une belle pièce de 10 minutes...


dimanche 26 avril 2026

LE BEST-OF N’EST PAS UNE ILLUSION


LUNDI : un disque légendaire du Toon pour débuter la semaine, avec la pianiste Martha Argerich, la virtuose au sommet (mondial ?) de son art qui enregistre deux monuments, « le 1er concerto » de Tchaïkovski et « le 3ème concerto » de Rachmaninov. Riccardo Chailly et Kirill Kondrachine s’y partagent la baguette.

MARDI : des nippones chez Pat qui avait invité les Lovebites, les schreddeuses ont laissé leurs cuirs noirs pour revêtir la crinoline blanche, et ça déchire grave, preuve ce « Electric Pentagram » et son heavy power métal, potards et tempo à fond la caisse.

MERCREDI : une montée en gamme mal négociée de Windows nous a privés de la chronique de Bruno (sur Rush), mais notre docteur ès-guitare n’a pas dit son dernier mot, on le retrouvera prochainement. Par sûreté, la rédaction est repassée au format papier-crayon.


JEUDI : Benjamin nous a fait lecture de « American Psycho », le classique de Bret Eaton Ellis et son yuppie violent, un pamphlet sur la superficialité de notre société, et une humanité devenue trop stupide pour prendre du recul sur la folie du groupe.

VENDREDI : le duo le plus bankable du cinéma français, Olivier Nakache et Eric Toledano, revient avec cette comédie nostalgique millésimée 80’s « Juste une illusion », entre crise de l’emploi, émancipation féminine, et affres d’ados. Le savoir-faire est indéniable, mais cet énième come-back ronronne trop gentiment.

👉 La semaine prochaine… ah mais c’est pas possible, encore une avarie ! Cette fois c’est Pat qui est réduit au chômdu, mais qui nous fera patienter avec Franck Carducci, Bruno qui a retrouvé ses capacités (de communication) recevra le trio Rush, le lendemain Maurice Ravel sera l’invité de Claude, et Luc s’envolera aux confins de l’espace avec Ryan Gosling (heureusement y’a plus de zone sur les Navigo). 

vendredi 24 avril 2026

JUSTE UNE ILLUSION de Olivier Nakache et Eric Toledano (2026) par Luc B.


Ca ne doit pas être simple pour le duo Olivier Nakache / Eric Toledano de trouver une nouvelle bonne idée, après les cartons de leurs films depuis 20 ans. Sans revenir au ras de marée INTOUCHABLE, il y a eu depuis le fameux LE SENS DE LA FÊTE, puis HORS NORMES, UNE ANNÉE DIFFICILE, et un détour par la case télé avec les deux saisons de la série EN THÉRAPIE.

Alors oui, leur cinéma n’est pas le plus subversif qui soit. Oury, Yves Robert ou Rappeneau l'étaient-ils ? Mais en termes de comédie, souvent douces-amères (consensuelles disent certains, centristes disent d’autres – salut Lester !) les mecs savent trousser des histoires qui ne ressemblent pas au tout venant, loin des CAMPING ou QU’EST CE QUE J’AI FAIT… qui semblent être les nouvelles matrices de la comédie au cinéma chez nous.

Dire que Nakache & Toledano sont attendus au tournant est une évidence. Bon, là, ils n’ont pas pris grand risque, puisqu’ils nous refont le coup du retour nostalgique dans leurs adolescences. J’ai la flemme de lister le nombre de films dont les auteurs se replongent dans les années 80, un sous-genre en soi. Qu’est ce le duo aura de plus, de mieux, à dire sur le sujet ?

D’abord une peinture sociale et politique assez juste. Les envies d’émancipation de la mère Sandrine Dayan (Camille Cottin, impeccable), corsetée dans son statut de maman, qui se fait livrer à domicile un objet étrange : un ordinateur, pour parfaire sa formation et sortir de son boulot de secrétaire. Première scène réussie où elle sert le café à une tablée de mecs en costume, et gère ses gamins par téléphone. 

Et le père, Yves Dayan (Louis Garrel par contre en roue libre, qui surjoue sa partition, pourquoi pas, mais ce n'est pas raccord avec les autres comédiens) qui se morfond dans un chômage inavoué, une insulte à son statut d'ex-cadre chez Moulinex. Belle scène d’entretien, où il fait face à une dizaine de clones en imper et attaché case, reflet de son propre parcours balisé, qu’il fuira à toutes jambes. Et aussi ce moment avec un voisin qui planque un journal de petites annonces, et cette question : « Et vous, ça fait combien de temps ? » 

Le personnage central, point de vue des auteurs, est le fiston Vincent (Simon Boublil - le fils de Torreton - jolie bouille mais pas toujours très juste dans son jeu), qui prépare sa bar-mitsvah. Les relations sont tendues avec son grand frère et modèle (qui fait des compils en K7 et les vend à ses potes, tiens, ça me rappelle quelqu'un...) et s’amourache de la jolie Anne-Karine, une fille de sa classe, dont le père est un gros con facho. Quoi de mieux pour le faire chier qu’Anne-Karine sorte avec un juif arabe ! Et les auteurs de rappeler - mais en douceur - les années Le Pen (père) et le contre virus Touche pas à mon pote.

Par rapport à leurs scénarios antérieurs, souvent des modèles de construction (ils écrivent mieux qu'ils ne mettent en scène à mon avis), j’ai trouvé celui-ci un peu paresseux en termes d’intrigue. On est davantage dans une succession de vignettes, où chaque personnage semble vouloir décrocher son Graal. Pour Sandrine c’est un meilleur boulot, pour Yves c’est la valise RTL ou retrouver sa place de parking n°26, pour Vincent, mater avec ses potes son premier porno. Tout ce qui tourne autour de « La ruée vers Laure » (une production Marc Dorcel avec Laure Sainclair, sortie 10 ans plus tard mais on s’en fout, car le gag avec « La Ruée vers l’or » de Chaplin est génial !) est vraiment drôle, ces gamins qui se font passer pour des cinéphiles avertis, et cette réplique à propos de « Un homme et une femme » de Lelouch : « - vous en êtes où ? - quand il pleut ! ».

Il y a toujours ces bons moments chez les Nakache & Toledano, des répliques qui vous prenne par surprise (on se souvient de « vous savez découper un turbo ? un loup ? »), des situations loufoques à double détente. Une première idée jetée qui prendra sens plus tard, dans sa chute retardée. Comme la tata qui ressemble à Michel Drucker (réponse au générique de fin), la photo de François Mitterrand et Helmut Kohl main dans la main, la doudoune Chevignon rose… 

J’ai bien aimé le personnage du gardien, monsieur Berger, joué par Pierre Lottin, qui accepte sa condition sociale, mais recherche de la considération, notamment d'un Yves Dayan obséquieux, hautain, et sans doute jaloux de ses multiples talents. Berger qui ose appeler « Sandrine » madame Dayan. Depuis quand un prolo de gardien d’immeuble se permet d’être intime avec l’épouse d’un cadre ?!

Dans JUSTE UNE ILLUSION on rit du désespoir des personnages, de leur incapacité à trouver leur place, une justification à leur vie. Un contexte finalement assez noir. Côté mise en scène, c’est du classique, pas d’éclat, on notera l’utilisation du zoom vintage. L’époque est par contre reconstituée avec précision mais sans ostentation. Encore une fois, le duo mise sur les détails, dans le décor, les accessoires, où ce générique avec les vieux logos Gaumont, TF1, Canal +.

C’est encore une fois du boulot bien fait, les réalisateurs cultivent leur savoir-faire, mais cette fois sans surprise, hésitants à se lâcher totalement. Nakache et Toledano n’ont pas grand chose à proposer de plus sur un thème rebattu, c’est une chronique familiale attachante, plus que pétillante. Souvent, à la rediffusion, on se rend compte que leurs films sont finalement plus aboutis, fins et complexes qu'à la première vision. Donc attendons pour réviser notre jugement.


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