mercredi 3 juin 2026

Janiva MAGNESS " The Devil is an Angel Too " (2010), by Bruno



    Il y a une femme, là-bas... où ça ? Aux USA. Une femme donc, qui, pendant un certain temps, n'a cessé de se retrouver dans les listes (convoitées ?) de diverses manifestions censées récompenser d'un quelconque titre honorifique (assorti d'un bibelot pas nécessairement du meilleur goût) la carrière, le talent ou une œuvre d'un acteur de la sphère musicale. Cette femme, c'est Lisa Marie Magness. Une femme pour laquelle la vie n'augurait rien de bon, mais qui a été sauvée par sa persévérance et la musique. 

     Née à Detroit le 30 janvier 1957, le ciel s'est subitement terriblement assombri le jour où on retrouve sa mère suicidée. Trois ans plus tard, c'est son père qui met fin à ses jours. À la suite de quoi, à seize ans, elle fut placée dans des familles d'accueil - elle en aurait fait plus d'une dizaine. Nombreux sont ceux qui n'auraient pas su surmonter ces épouvantables épreuves, mais Lisa Marie a fini par trouver la force de redresser la tête. Cependant, le chemin fut particulièrement long et éprouvant, jonché d'obstacles et d'adversités Indélébilement marquée par les drames familiaux, elle finit par se laisser berner par le réconfort de l'alcool dans lequel elle faillit se noyer. Les drogues ne tardent pas à suivre. Instable, ingérable, elle se marginalise rapidement. À 17 ans, elle a une fille qu'elle ne peut décemment garder. Entre ses addictions et un comportement psychotique et parfois agressif, violent, elle fait le vide autour d'elle. Les établissements scolaires comme les familles d'accueil changent, défilent. Elle se retrouve même un temps à la rue.

     Même un premier mariage, malheureux, ne parvient pas à temporiser une vie des plus tumultueuses.


   Ce parcours de vie chaotique qui l'a saisie dès son adolescence aurait pu, aurait dû, avoir un dénouement fatal, s'il n'y avait eu cette passion qui l'étreignit précocement. Cette passion, c'est la musique, à laquelle elle goûte tôt grâce à la collection de disques du paternel. Mais le choc musical, celui des plus déterminants, celui qui va régir à jamais le cours de sa vie, c'est un concert d'Otis Rush. La prestation sans filet du gaucher de Philadelphie, acteur majeur du West Side Sound du Chicago Blues, laisse pantoise la jeune fille qui ne s'en remet pas. Elle reçoit rapidement une seconde claque mémorable avec une prestation de BB King - d'autres, et non des moindres, suivent rapidement, confortant la petite Lisa Marie dans la direction qu'elle souhaite faire prendre à sa vie. Néanmoins, par timidité, par modestie ou par manque de confiance, elle ne s'engage pas de suite dans une carrière artistique. Pour rester en contact avec la musique, s'y immerger d'une façon ou d'une autre, elle s'oriente vers des études pour devenir ingénieur du son  (quand d'autres se contenteront de devenir groupies). Malgré un rythme de vie dissolue - voire autodestructeur -, elle finit par obtenir son diplôme. 

     Cependant, par quelque concours de circonstances, plutôt que de rester confortablement assise derrière une console - dans un studio des Twin Cities (Minneapolis - Saint Paul) -, elle se retrouve à faire les chœurs pour une séance de studio. Une expérience payante, qui lui permet d'être maintes fois renouvelée jusqu'à gagner une certaine réputation dans le milieu professionnel (du Blues). De fil en aiguille, à force de travail et d'abnégation, elle finit logiquement par se placer sur le devant de la scène - sous l'appellation Janiva Magness and The Mojomatics, à Phoenix, où le journal local lui dédie un article élogieux en proclamant ce groupe comme le meilleur groupe de Blues de cette grande ville.

     Cependant, son corps et son âme restent marqués par sa vie passée ; combattant incessamment ses anciennes addictions, elle a tôt fait de tomber dans la déprime ou la colère. Elle a changé de prénom, optant pour Janiva, pour tenter de rompre avec son lourd passé, mais les obstacles, les rechutes, les doutes, les découragements, ne cessent de repointer leur nez. Ses difficultés à communiquer ne faisant que renforcer les problèmes. Et puis, dans les années 90, c'est la grande résolution. Elle prend le taureau par les cornes. Elle monte son propre label, "Fat Head Records", pour pouvoir enfin proposer ses propres disques. Des productions certes à la distribution des plus modestes, mais qui lui permettent de laisser une trace et de gravir, prudemment, les échelons dans une niche particulièrement surpeuplée - saturée même - en Amérique du Nord. À la même époque, rongée par la culpabilité, elle cherche à retrouver la fille qu'elle avait due abandonner. Une fois retrouvée, elle lui consacre du temps. Même si ça oblige Janiva à être moins présente sur la scène musicale - six années séparent ses deux premiers albums, "More Than Live" de 1991 et "It Takes One to Know One" de 1997, elle compense ce retrait par un nouvel équilibre espéré depuis tant d'années. Depuis, les deux femmes sont restées proches.

     Les choses s'accélèrent considérablement dès lors qu'elle signe avec le label canadien indépendant, "NothernBlues Music" (Otis Taylor, Moreland and Arbuckle, Watermelon Slim). Les albums, mieux produits, révèlent un Blues classieux et raffiné qui semble, par rapport aux précédents, avoir pris un sérieux coup de jeunesse, tout en gagnant en assurance et maturité. Visiblement, Janiva Magness, tardivement, en s'approchant de la cinquantaine, a réussi à trouver un juste équilibre. Une harmonie entre un Blues relativement ouvragé et un blues urbain rustique - fusion de BB King, Etta James et Otis Rush - avec de belles touches de Soul millésimé. Sa voix - et sa longue expérience - font qu'elle se glisse avec aisance et dans les différents styles abordés. Du Blues ouvragé à la BB King au country-blues, en passant par la Soul des 60's.

   Bruce Iglauer, qui n'a pas ses oreilles dans sa poche, lui fait les yeux doux et l'invite à enregistre pour sa boîte, Alligator Records. S'ensuit trois albums formidables, indéniablement parmi les meilleurs de sa carrière. Pourtant, les séances n'ont pas été de tout repos, avec deux caractères bien trempés qui sont souvent entrés en conflits. Chacun avec sa vision, campant sur ses positions, mais finalement, argotant sur des détails. Visiblement, vu l'excellence de ces trois albums, ce fut des conflits constructifs.

     De ces trois réalisations, s'il n'en fallait garder qu'une, ce serait la seconde, " The Devil is an Angel Too", sortie en 2010, un an après sa distinction en tant qu'artiste de l'année décernée par le Blues Music Award - elle est ainsi la deuxième femme à avoir reçu ce prix, après Koko Taylor. Dès les premières mesures du sulfureux "The Devil is an Angel" (hit perdu datant de 1965), qui semble nous entraîner dans une cérémonie vaudou, chichement éclairée par quelques torches chancelantes, au plus profond d'un sombre bayou de la "Bataria Preserve", il est évident que Javina a gagné en maturité et assurance, accédant ainsi à un niveau qui semble alors défaut à de trop nombreuses productions du moment. On y reconnaît bien la guitare âpre, tranchante et rustique de Zach Zunis, déchirant l'air épais de traits rouillés et fébriles. Une gratte terreuse imposant régulièrement un contraste sur des morceaux plus élaborés, plus orchestrés, cuivrés. Ainsi, si dans l'ensemble, Janiva paraît s'épanouir dans un Blues classieux, les guitares "poussiéreuses et crues", en gardant ses racines rurales - voire du Chicago Blues originel -, évitent de déraper vers des ambiances ampoulées. 

     Rien n'est surjoué ou déplacé sur cet album. Tout est parfaitement en place, et rien n'est laissé au hasard. Même si parfois l'orchestration paraît relativement riche, il n'y a absolument rien d'ostentatoire. L'équipe se contentant généralement alors d'un orgue (Wurlitzer ou Farfisa) pour épaissir. Plus occasionnellement, et bien moins qu'auparavant, ce sont quelques phrases de saxophone qui s'immiscent. Un saxo joué par Jeff Turmes (son mari, et futur ex), également guitariste en titre et parfois compositeur. D'ailleurs, comme l'atteste le sobre et intimiste "Weeds Like Us", Janiva n'a pas spécialement besoin d'un orchestre cossu pour transmettre l'émotion.


   Il lui a pourtant parfois été reproché de ne pas être assez impliquée dans le chant, de ne pas se révéler plus mordante. Plus rugissante ? Il est vrai qu'il y a une certaine retenue, et jamais, du moins en studio, elle ne se laisse vraiment totalement emporter par l'émotion ; comme si une certaine pudeur endiguait tout débordement. Mais déjà, la musique privilégiée par Janiva, si elle tourne autour du Blues sous bien des formes, ne semble jamais tomber dans le Blues-rock. Et lorsqu'elle s'immerge dans la Soul, c'est plutôt pour des atmosphères plus feutrées.
Certains semblent croire que pour être considérée comme une grande chanteuse de Blues, il faudrait s'écorcher les cordes vocales comme Janis Joplin ou rugir comme Koko Taylor ; la justesse restant alors secondaire. Et puis, chacun son style. On sent pourtant chez cette femme du vécu, une certaine profondeur d'âme dans son intonation. Comme si elle pesait chaque mot, comme si chaque phrase avait du sens. Et puis, à la manière de biens des bluesmen (d'autrefois?), lorsqu'elle commence à élever le ton jusqu'à atteindre un registre plus rauque, elle s'éloigne du micro. Ainsi, paradoxalement, sa voix pourrait même paraître moins forte, moins puissante dès lors qu'elle paraît être submergée par le chant, l'émotion. Il faut écouter l'intensité qu'elle confère au formidable « Homewrecker » de Nick Lowe, avec, là aussi, une orchestration minimaliste. Ou encore le célèbre « I'm Feelin' Good » tant de fois repris et immortalisé par Nina Simone.

     Et lorsqu'elle s'attaque au « I'm Gonna Tear Your Playhouse Down » d'Ann Peebles (écrit par Earl Randle) – honteusement massacré par Paul Young -, elle lui donne plus de corps, d'ardeur ; et, en lieu et place des violons originaux, bien aidée par une guitare rugueuse et abrupte.

     On pourra à juste titre reprocher à cet album d'être principalement constitué de reprises, cependant, à part quelques exceptions, Janiva (et Iglauer?) n'a pas particulièrement pioché dans des grands succès connus de tous. La plupart de ces chansons pouvant demeurer obscures même pour l'amateur de Blues et de Soul. Seuls deux morceaux sont des originaux offerts par le guitariste (et mariJeff Turmes. Quoi qu'il en soit, le plaisir est réel et ne s'estompe pas avec les ans. C'est probablement son meilleur album.

     L'album suivant, « Stronger for It » de 2012, sera plus personnel, avec l'inclusion de quelques unes de ses compositions, et d'autres morceaux lui évoquant son passé douloureux et sa rédemption. Sa reconnaissance tardive ne cesse de s'amplifier et en 2013, elle est nominée dans cinq catégories des Blues Music Awards. Fort de ce succès, elle relance son label et sort son premier album uniquement composé d'originaux, dont sept de sa main. À partir duquel elle s'écarte parfois du Blues pour œuvrer dans une forme d'Americana un brin policé. Bien que les albums suivants marquent le pas, son succès - qui reste très modeste comparé aux grosses pointures à la médiatisation agressive – prend un peu plus d'ampleur. L'album « Love Wins Again » de 2016 grimpe à la cinquième place des charts « blues ». En 2025, à 68 ans, elle sort d'une semi retraite pour un dix-septième album, « Back For Me », encore chaleureusement salué par la critique.




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mardi 2 juin 2026

KISS ”DYNASTY“ (1979) - par Pat Slade



KISS. Ces légendes du rock maquillées comme des enfants à Halloween qui ont réussi à faire de leur visage un chef-d’œuvre permanent



Rock and Roll toute la nuit

Sorti en 1979, *Dynasty* marque une étape cruciale dans la carrière du groupe : c’est l’album où KISS met un pied (et parfois les deux) dans la pop et les synthétiseurs, déconcertant tout le monde, y compris sûrement Paul Stanley lui-même. Accrochez votre masque, on embarque pour un tour de montagnes russes titre par titre, avec ce qu’il faut d’humour pour ne pas verser une larme... ou peut-être juste une larme de rire. ce pavé brillant, un peu collant et tellement glam qu’il te donne envie d’enfiler un legging scintillant même un jour de pluie. Cet album est une véritable capsule temporelle qui capture le moment où nos héros du maquillage se sont dit : ”Et si on hypait le disco ?“ Oui, KISS a décidé de troquer ses guitares brûlantes contre des boules à facettes, et ça donne "Dynasty", un disque aussi déroutant qu’irrésistible.                                                                                                                                   

Commençons par le contexte. KISS, groupe de hard rock indémodable, avec ses maquillages emblématiques et son spectacle pyrotechnique, avait déjà conquis les stades dans les années 70. Mais à la veille des années 80, le disco règne en maître sur les pistes de danse. Alors, au lieu de lutter, KISS fait un pas vers la lumière clubbing. Résultat : "Dynasty" sort, avec l’incontournable "I Was Made for Lovin’ You" en tête de gondole, morceau qui allait devenir un hymne autant qu’une source de débats passionnés chez les fans hardcore.I Was Made For Lovin’ You“ : On commence fort avec le tube planétaire de l’album. Imaginez KISS, ces brutes épaisses du hard rock, s’essayant à la disco. Oui oui, disco. Le riff est accrocheur, surtout ce refrain ultra-kitch au point que même ta grand-mère pourrait te surprendre en le chantant en faisant ses courses. Une intro funky, une basse qui groove, des chœurs façon dancefloor, mais toujours avec la voix rauque de Paul Stanley. Le mélange est étrange mais diablement efficace. On sent l’envie de toucher un nouveau public, ceux qui préfèrent les claquements de mains au headbanging sauvage. Pour un fan puriste, c’était presque une hérésie ; pour d’autres, une renaissance inattendue.
L’ironie? C’est sans doute la chanson qui a fait fuir les puristes, mais qui a attiré une nouvelle vague de fans sur les pistes de danse. Paul Stanley semble dire ”Ok les gars, on va vous faire danser... même si ça colle mal avec nos bottes à plateforme !“ 


Mais "Dynasty" ne se résume pas à ce seul tube. L’album balance aussi des morceaux plus traditionnels, une reprise très électrique de ”2000 Man“ des Rolling Stones,Sure Know Something Le single suivant nous plonge dans une ballade rock un peu mystérieuse, avec des guitares en mode doux mais pas mou-du-tout. La voix de Paul est passionnée, presque dramatique, comme s’il venait de tomber amoureux d’une extraterrestre venue lui voler son cœur. C’est sombre, consensuel, et un poil théâtral, parfait pour s’imaginer dans un clip des années 80 en slow motion sous une pluie artificielle.

Dirty Livin : Cette chanson rappelle que KISS n’a pas oublié ses racines : un bon vieux rock’n’roll sale et brut. Le riff est tranchant, les paroles parlent de vie nocturne et de débauche – rien que du classique pour nos quatre clowns du rock. Gene Simmons crache ses couplets avec un aplomb redoutable, donnant un peu de mordant à l’album qui, jusque-là, flirte bien trop avec le synthé.

Charisma : Ici, on navigue en plein entre douceur et groove. "Charisma" essaye de séduire avec des claviers soignés et un refrain accrocheur mais semble hésiter entre rock et pop. On sent que le groupe teste un nouveau terrain, un peu comme un ado qui essaie différents styles vestimentaires, de la veste en cuir au t-shirt fluide. Intriguant, mais pas inoubliable.

Magic Touch Surprenant ! le morceau est une véritable invitation à la fête, avec un rythme entraînant et une utilisation généreuse des claviers. Paul Stanley assure au chant comme un magicien, ou alors c’est juste le synthé qui ensorcelle l’auditeur. C’est un morceau qui reflète parfaitement cette période où KISS expérimente, flirtant avec la new wave à leur manière très à eux. Hard Times“ : La nuit est finie, place à la mélancolie. "Hard Times" est une ballade assez épurée, avec des guitares plus discrètes et une ambiance pensive. On sent un côté plus mature, comme si KISS se disait “ok, on a fait la fête, maintenant on réfléchit un peu.” C’est touchant, presque trop sérieux pour eux, mais ça fonctionne.                                         
                                                     
X-Ray Eyes“ Maintenant ça devient bizarre. Du Gene Simmons de A à Z "X-Ray Eyes" est probablement la chanson la plus étrange de l’album, avec des paroles quasi-paranoïaques et une ambiance presque distordue. On dirait que le démon a voulu jouer à l’espionnage intergalactique avec un synthé venu d’un autre monde. Pas forcément gagnant, mais clairement original. Un ovni dans une galaxie dominée par les standards du rock.
Save Your Love“Retour au rock plus classique mais accessible. Cette chanson, moins connue, met en avant une certaine douceur, avec un côté “je suis là pour toi” typique des power ballads de la fin des années 70. Le refrain est simple mais efficace, parfait pour finir une soirée en chantant à tue-tête… même si tu es seul dans ta chambre.

*Dynasty* est cet album où KISS joue à la roulette russe musicale : parfois ça tape dans le mille, souvent ça fait lever un sourcil perplexe, mais toujours avec une énergie contagieuse. Ce disque est le symbole d’une transition, où les guitares surchauffées se mêlent aux claviers synthétiques, où le maquillage outrancier essaie de cohabiter avec des rythmes de boîte de nuit.

Alors que penser de "Dynasty" aujourd’hui ? Eh bien, c’est un peu comme ce vieux pull moche que ta grand-mère t’a offert : au premier regard, tu grimaces, mais tu finis par l’aimer pour son côté unique et attachant. L’album a vieilli avec ses ridicules et ses éclats, offrant un mélange grotesque et fascinant, à écouter avec un clin d’œil complice. Pour les puristes, c’est un faux pas dans la discographie ; pour d’autres, un hybride génial qui témoigne de l’audace d’un groupe prêt à tout. Allez, on ressort le spray fixant, on remet son maquillage de scène et on se laisse emporter par ce voyage disco-rock sous la bannière étincelante de KISS. Parce qu’au fond, n’est-ce pas ça la magie du rock’n’roll ? S’amuser, surprendre et surtout, ne jamais trop se prendre au sérieux. Rock on, baby !     


dimanche 31 mai 2026

LE BEST-OF EN SURCHAUFFE


MARDI : Pat a revu « La femme flic », le polar-pamphlet de Yves Boisset, avec la fragile Miou-Miou, en s’inspirant de plusieurs faits divers le réalisateur dénonce les réseaux de prostitution infantile et fustige comme à son habitude les notables protégés par une police corrompue.

MERCREDI : sa lampe frontale vissée au casque, notre archéologue Bruno a déniché une rareté de Kin Ping Meh (des allemands comme le nom l’indique), leur album « N°2 », le meilleur avant que le groupe n’implose, du heavy rock tendance 70’s mais pas que.


JEUDI : Le Toon n’en avait pas fini avec le compositeur finlandais Jean Sibelius dont il a chroniqué toutes les symphonies, il revient sur deux autres versions de la « 2ème symphonie » dirigées par les chefs disons "allumés", le russe-yankee à Boston, Serge Koussevistkyet le british à Londres, Anthony Collins, étude comparative et combat de titans, flamboyant et épique ! (épique, épique et colegram, of course !)

VENDREDI : au cinéma, la dernière réalisation de l’espagnol Rodrigo Sorogoyen, qui s’empare du genre le film dans le film, « L’Être aimé » raconte un tournage toxique, les relations tendues entre un père réal et sa fille actrice, avec un Javier Bardem impressionnant.

👉 La semaine prochaine Pat nous fera de gros poutous avec Kiss, Bruno écoutera le blues de Janiva Magness, Benjamin lira les récits de guerre du journaliste Patrick Chauvel, et Luc nous causera de Robert Altman et du plus grand film américain des trois siècles passés (rien que ça ?). 

vendredi 29 mai 2026

L’ÊTRE AIMÉ de Rodrigo Sorogoyen (2026) par Luc B.


On avait remarqué avec son fabuleux AS BESTAS (2022) que Rodrigo Sorogoyen soignait ses premières séquences. Le madrilène tape encore très fort. Si vous me faites l’amitié de me lire ici, vous savez que je ne suis pas friand des champs/contre champs paresseuxSorogoyen devait le savoir (en me lisant) qui entame L’ÊTRE AIMÉ par 18 minutes de dialogue en très gros plan et champ/contre champ. Et pour me faire mentir, il donne toute la puissance dramatique à ce dispositif très académique.

Un gars, joué par Javier Bardem qui en impose dès la première seconde, s’attable dans un restau. Il y a ses habitudes. Une jeune femme le rejoint. Lui, c'est Esteban Martinez, un réalisateur de films, une pointure (une Palme, deux Oscars), elle, c’est sa fille Emilia, qu’il n’a pas revue depuis 13 ans. Il lui propose un rôle dans son prochain film, Desierto, tourné en Espagne. Emilia en a l'étoffe, pense-il, même si elle n’a tourné selon lui que dans quelques séries « minables ». Elle accepte, mais profite de l'occasion pour régler son contentieux avec son paternel toxique.

Pour cette séquence, Sorogoyen a fait en sorte que ses acteurs ne se croisent pas, chacun était briefé de son côté, avait son dialogue, mais pas celui de l'autre. Dans le décor, aucun technicien, des caméras planquées. Moteur, ça tourne… pour ne couper qu’une heure et demi plus tard. Au montage, Sorogoyen a gardé ces 18 minutes. 

La séquence fera date. Filmés en longues focales, les visages en gros plans envahissent l’écran, nous étouffent. L’arrière plan flou frise l’abstraction. On se concentre sur les mots, les regards, la tension habite autant les personnages que les acteurs, visiblement. L'air est irrespirable. Sorogoyen joue sur la durée pour faire grandir le malaise. Et déjà un indice : le père commande pour deux, insiste. 

Père et fille n’ont pas les mêmes souvenirs du passé, cette séance de Kill Bill 2 ne laisse pas les mêmes traces chez l'un ou chez l'autre. Qui dit vrai, entre les souvenirs d'une ado frondeuse, et ceux du père encrassés par l’alcool et la dope.

L’ÊTRE AIMÉ reprend le procédé du film dans le film. On fera le parallèle avec VALEUR SENTIMENTALE (2025) de Joachim Trier qui reprend la même trame, les mêmes enjeux dramatiques. Sorogoyen jure qu’il n’en savait rien, et on le croit. 

Pendant le tournage de Desierto, deux séquences miroirs montrent comment ces deux là se tournent autour. Un soir, Martinez descend au bar de l’hôtel qui abrite l’équipe, commande une eau minérale. Il est sevré. Sa fille est là, plus loin, avec l’équipe, ça boit, ça rigole, elle ne voit pas son père l’observe. Subtil jeu de la caméra avec les piliers de la salle qui masquent les présences, les regards.

Plus tard - scène magnifique - Martinez est à la cafétéria avec ses deux mômes (du second mariage), un père attentif visiblement, souriant, qui offre des glaces. Il reçoit un coup de fil de son compositeur qui lui envoie une maquette de musique. Qu’il écoute avec les écouteurs de son téléphone : la musique nous envahit (déjà c’est beau !) quand arrive Emilia, suivie de loin par la caméra. Elle remarque son père, reste en retrait, le découvre dans un rôle qu'elle n'a pas connu. Il y a aussi ces nuits à l'hôtel où Esteban regarde sa fille, depuis son balcon, caché dans l'obscurité.

On se jauge, on se tourne autour, on réapprend à se connaître si tant est qu’ils s’étaient connus. Lors d'un plan tourné au bord de la mer, Esteban reprend la scripte : « Je me souviens de tout ». Emilia s'en souviendra aussi, plus tard... Arrivent les premiers accrocs, les petites piques, les réflexions, quand le père remarque le penchant alcoolique de sa fille, la met en garde. L'hôpital qui se fout de la charité. Premiers éclats de voix, en mode « Ici je suis une actrice professionnelle, pas ta fille ».

Sorogoyan va encore utiliser la durée dans une longue séquence de tournage, d'abord amusante. Un travelling avant tout bête. Mais la caméra tressaute, le cadreur en prend pour son grade, puis les acteurs ont un fou rire. Martinez sort de sa tente de plus en plus irrité. Il filme une tablée au déjeuner, et reproche aux acteurs de ne pas réellement manger. Cela devient éprouvant. Septième prise, Martinez hurle à Emilia « Prends ta cuillère, à ta bouche, mastique, avale, une autre, mastique, avale... ». Il est évident que ce ne sont pas des indications de mise en scène suggérées à une actrice, mais un père qui hurle sur une fillette capricieuse. Toute la toxicité du personnage nous éclate au visage.

Les techniciens discutent des rumeurs qui circulaient sur Esteban, « à l’époque il était défoncé », sur son premier film Sirocco « son meilleur, son chef d’oeuvre ». Dont on voit des images, car Esteban en prépare la réédition en blu-ray. L’ÊTRE AIMÉ joue sur plusieurs temporalités et formats d'image (scope, 1.85, 1.66) selon qu’on voit le film de Sorogoyen, Desierto, les extraits de Sirocco. Tout s'entrecroise intelligemment. Y’a juste un truc que je n’ai pas pigé : pourquoi des plans en noir et blanc ? Effet de style gratuit ? A un moment, c’est dans le même plan, en mouvement, qu’on passe de la couleur au noir et blanc.

Un autre moment nous éclaire sur Esteban Martinez, qui entre dans la chambre de Pepa, sa directrice photo. Elle abandonne le tournage, écœurée. Voyez comment Sorogoyen filme ça, sur la durée toujours, Martinez avance vers Pepa, lentement, emplit l’espace, impose physiquement sa présence, son autorité, elle est contrainte de reculer, acculée. Martinez a toujours le même argument : nous sommes des professionnels, on travaille, les états d’âme on s’en branle.

Le film alterne les plans longs, comme ce dialogue entre Martinez et son assistante (Marina Foïs) entre deux algecos, ce plan séquence d’Emilia qui arrive en retard sur le plateau avec une gueule de bois (quand elle se lève, un panoramique la suit révélant dix bouteilles de bières alignées sur un buffet) on rase les murs, on regarde ses orteils, on attend l'orage, qui ne viendra pas. Ce n’est que partie remise. Mais Sorogoyen joue aussi avec une caméra épaule très mobile, des plans courts, hachés, il utilise tous les outils du cinéma.

Sur la fin, on voit un plan de Desierto, avec la mer en fond, le ciel azur, et des violons qui s’élèvent, qui rappellent un peu ceux de George Delerue. On pense immanquablement au MÉPRIS de Godard, autre film sur un tournage toxique rongé par le drame intime d’un couple qui se déchire.

L’ÊTRE AIMÉ est un film qui impressionne par sa maitrise formelle et ses zones d’ombres. Qui doit beaucoup évidemment à la prestation animale de Javier Bardem, admiré, respecté et craint. Face à lui, la fluette Victoria Luengo éblouit, si belle et fragile. Car il fallait deux grands acteurs à la hauteur de l’enjeu.


Couleur et noir & blanc - 2h15 - format principal scope 1:2.39




Lien vers : AS BESTAS