mardi 7 juillet 2026

GOTLIB : Les Rubriques a Brac et les Dingodossiers par Pat Slade



Ce qui fait la force des “Rubriques-à-Brac”, c’est ce savant mélange entre contenu sérieux (un peu) et humour ravageur (plein pot). Gotlib jongle avec les codes de la pédagogie pour mieux les faire exploser. Vous n'apprendrez peut-être pas grand-chose sur Darwin ou Einstein peut-être un peu plus sur Newton qui revient souvent, mais vous vous taperez sûrement une bonne tranche de rigolade.

Un retour dans le passé pour les lecteurs de Pilote (Mâtin! Quel journal !), certain y verront de la nostalgie, d’autres découvriront le génie de Gotlib.

    le manuel du parfait dingue et l’encyclopédie du n’importe quoi





Soyons honnêtes, qui n’a jamais rêvé de décrocher un diplôme en “Bêtisologie” ou en “Dingologie” ? Gotlib vous attend avec son pinceau affûté et son humour corrosif : préparez-vous à un voyage unique, un peu fou, souvent absurde, mais toujours irrésistiblement drôle.


Gotlib ! Dès qu’on prononce ce nom, c’est tout un univers de folie douce, de caricatures délirantes et d’humour absurde qui s’ouvre à nous. Si vous ne connaissez pas encore Marcel Gotlib (ce qui serait fort étonnant !), laissez-moi vous embarquer pour un petit voyage au cœur des “Rubriques-à-Brac” et des “Dingodossiers”, ces deux chefs-d’œuvre de la BD française qui ont marqué des générations de lecteurs, et continue de faire rire aux éclats les novices comme les fans de la première heure.

Gotlib, le roi du gag qui déglingue.

Avant de plonger dans nos rubriques fétiches, prenons une minute pour planter le décor. Marcel Gotlib, né en 1934, est un pilier de la bande dessinée franco-belge, un maestro du comique visuel et verbal. Il a révolutionné la BD avec son style inimitable, mélangeant dessins parfois très simplistes et blagues ultrafines, souvent décalées, parfois même politiquement incorrectes, mais toujours savoureusement drôles. C’est dans les années 1960-70 qu’il crée les “Rubriques-à-Brac” dans le magazine Pilote, sa série phare, suivie plus tard par ses fameux “Dingodossiers”. Deux séries cultissimes, qui, chacune à leur manière, démontrent l’immense talent de Gotlib pour raconter des histoires truffées de gags, quasi pédagogiques, mais surtout hilarantes.

Professeur Burp

Les Rubriques-à-Brac“ résume la science de la bêtise appliquée. Imaginez un cabinet de curiosités bizarroïdes où vous pourriez trouver des bêtises sur tous les sujets possibles et imaginables. C’est un peu ça “Les Rubriques-à-Brac”, Gotlib y joue les profs loufoques qui dispensent des cours absurdes mêlés de dessins caricaturaux. On y trouve de tout, de la préhistoire à la physique quantique, en passant par l’histoire, la littérature, les animaux, et même la nature humaine... toujours vus à travers un prisme déformant et hilarant. Les ”Rubriques-à-Brac“, le pendant encore plus déjanté des ”Dingodossiers“. Ici, Gotlib joue avec les codes de la culture, de la science, de l’histoire et du langage pour créer un univers où tout est possible, sauf la logique !

Chaque page est une explosion humoristique, construite autour d’une idée simple, mais déclinée en une multitude de blagues visuelles ou textuelles. Les personnages fétiches sont là, évidemment : le fameux professeur Burp, symbole de ses explications farfelues où rien ne se tient jamais vraiment, mais où l’on rit franchement. 


Les "Dingodossier" est un peu la bible des trucs inutiles, un peu comme ”Le Catalogue d’objets introuvables“ de Jacques Carelman mais indispensables. Chaque dossier est un condensé de faux savoir, où Gotlib dézingue avec subtilité les travers de la société, de la science, ou du comportement humain. Et derrière cet humour se cachent des personnages qui ont marqué toute une génération en les mettant à la sauce satirique la plus piquante.

Par exemple, on trouvera un “Dingodossier” sur “Comment passer pour un intellectuel”, ou encore “Les techniques pour éviter le travail”. Ces dossiers sont de véritables modes d’emploi absurdes et souvent jubilatoires, où l’on reconnaît des situations vécues, amplifiées à l’extrême. Gotlib, avec sa plume acérée et son coup de crayon expressif, nous rappelle que l’autodérision est la meilleure arme contre la bêtise et le conformisme.

Et puis n’oublions pas ses personnages, prenons par exemple Professeur Burp, l’archétype du savant fou à la chevelure hérissée et aux expériences qui tournent toujours mal. Ce personnage, exemple type de la caricature du scientifique  maladroit, nous entraîne dans des aventures où les explosions, rats mutants et inventions ridicules sont monnaies courantes. Il incarne cette fascination-répulsion envers la science fascinante quand elle promet monts et merveilles, hilarante quand elle déboule dans le chaos total. ”Les Dingodossiers“, manuel du parfait dingue. Gotlib manie le second degré avec une aisance déconcertante. Derrière la légèreté apparente, se cache souvent une satire bien mordante. ”Les Dingodossiers“ et les ”Rubriques-à-Brac“ ne sont pas seulement des recueils de blagues, ce sont des miroirs déformants qui nous renvoient à nos propres absurdités.


Impossible de parler de ces œuvres sans mentionner le graphisme. Gotlib n’est pas un dessinateur à la technique sophistiquée, mais c’est précisément ce style simple, souvent presque brouillon, qui donne tout son charme à ses pages. Ses personnages sont souvent des bonhommes ronds, aux traits exagérés, avec ce nez emblématique en pointe. Les expressions faciales sont hyper travaillées, ce qui fait que chaque case respire l’émotion, la surprise ou l’absurde.

Le découpage dynamique, les bulles remplies de jeux de mots, les petites vignettes symboliques ou délirantes en marge… tout concourt à créer un rythme de lecture dynamique, drôle et souvent imprévisible.

En relisant aujourd’hui “Les Rubriques-à-Brac” ou les “Dingodossiers”, on est frappé par la modernité de l’humour, malgré les décennies passées. Gotlib savait se moquer sans méchanceté, taquiner sans agressivité, et surtout, il poussait sans cesse les limites du gag, quand d’autres s’en tenait à la simple blague.

De plus, son œuvre est un hymne à la liberté créative : il n’a eu de cesse de casser les codes du bon goût et du politiquement correct avant même qu’on invente ces termes. Résultat ? Une BD vivante, foisonnante, jamais snob, qui parle à tout le monde et qui invite à décomplexer le rire.


Gotlib et Claire Bretécher

Enfin, Gotlib est aussi un personnage attachant dans le monde de la BD, un passionné qui a su fédérer autour de lui une équipe d’auteurs géniaux (Willem, Claire Bretécher, Mandryka, Alexis, Gossens pour ne citer qu’eux), et créer Le Journal de Fluide Glacial… bref, un univers complet où l’humour graphique règne en maître. Ce qui fait la saveur unique de ces personnages, c’est le style Gotlib un dessin simple en apparence, mais bourré de détails rigolos, un rythme effréné dans les dialogues, des jeux de mots à foison, et surtout une liberté totale dans l’écriture. On passe du gag le plus absurde à la critique sociale sans jamais perdre le lecteur.


Bougret et Charolle
 

Des personnages comme l’élève Chaprot cancre de son état, le commissaire Bougret et son adjoint l’inspecteur Charolles qui prendront vie dans le film ” Les vécés étaient fermés de l'intérieur“ en 1976 sous les traits de Jean Rochefort et de Coluche, le professeur Burp déjà cité, Isaac Newton et les multitudes de  pommes qu’il prendra sur la tête (et même un crocodile), mais il y a un personnage qui apparait dans les deux publications et qui deviendra un personnage emblématique, la mascotte, le fil rouge c’est la coccinelle... Après toutes ces années, les personnages de Gotlib continuent de nous faire marrer parce qu’ils parlent à ce petit grain de folie qui sommeille en chacun de nous. En ces temps souvent trop sérieux, ils nous rappellent que le rire est la meilleure défense contre la bêtise.

Qu’on soit fan de la première heure ou novice curieux, plonger dans les aventures des ”Dingodossiers“ et des ”Rubriques-à-Brac“, c’est comme prendre une bouffée d’air frais dans un monde qui vire parfois au sérieux trop pesant. Alors, la prochaine fois que vous feuillèterez ces albums cultes, prenez le temps de savourer chaque trait, chaque réplique, chaque clin d’œil. Car derrière le fou rire, c’est un véritable génie de l’humour qui s’exprime.

 

Allez, hop ! Un dernier conseil pour la route : ne tentez pas d’imiter le professeur Burp chez vous… sauf si vous aimez les explosions surprises.



dimanche 5 juillet 2026

GROUND CONTROL TO THE BEST-OF, DO YOU COPY ?


MARDI : 5, 4, 3, 2, 1… Ignition ! Pat est parti dans l’espace retrouver David Bowie, qui s’y sentait bien seul, ce que raconte son tube mythique « Space Oddity », qui ne doit pas faire oublier le reste de l’album, entre ballades cosmiques, critiques sociales et embruns psychédéliques.

MERCREDI : Bruno a donné dans le rock FM, et le groupe qui a popularisé le genre, Boston, dès leur premier album qui a connu un succès immense, redéfinissant totalement le genre, compositions et mélodies imparables, un classique incontournable du rock américain.


JEUDI : de la lecture chez Benjamin avec « L’Homme à histoire », un roman qui est devenu culte dans l’Angleterre des années 70, son auteur Malcolm Bradbury y décrit avec humour et gourmandise un prof d’université en quête de radicalité révolutionnaire.

VENDREDI : on a revu un western, et pas des moindres, le fameux « 3h10 pour Yuma », réalisé par un Delmer Daves particulièrement inspiré. Tension et suspens soutenus sur une trame proche du polar, action garantie mais surtout un duel psychologique entre un tueur et son geôlier.

👉 On va se poiler la semaine prochaine grâce à Pat qui a invité Marcel Gotlib et ses Dingodossiers, Bruno sera en compagnie de Neal Black pour du blues-rock, Claude discutera poèmes symphoniques avec Anton Dvořák, et dans la rubrique cinoche "révisons nos classiques", table ronde entre Luc et Vincente Minnelli

Et alors, on dit quoi ? On dit merci le Déblocnot. Y’a pas d’quoi… 

vendredi 3 juillet 2026

3H10 POUR YUMA de Delmer Daves (1957) par Luc B.

 


Dans les années 50, la critique française, et André Bazin en particulier, parlait de sur-western à propos des films de cowboys où la psychologie, voire la psychanalyse, l’emportait sur l’action pure. Une manière de séparer le divertissement, si honorable et réussi soit-il, et le film aux enjeux plus sérieux

3h10 POUR YUMA en est la plus belle démonstration. Delmer Daves, à qui on doit aussi LA FLÈCHE BRISÉE (1950, avec James Stewart) ou LA COLLINE DES POTENCES (1959, avec Gary Cooper) tenait ce film comme son meilleur western. A Bertrand Tavernier, il déclarait : « J’ai essayé de créer un nouveau style dans la manière de raconter une histoire et j’y suis parvenu, du moins je le pense ». C’est rien de le dire…

On est d’emblée frappé par la beauté des images, dès le générique, avec cette diligence au loin dans un immense paysage (le ciel occupe 90% de l'image !) que Delmer Daves à l'heure du Scope couleur flamboyant choisit de filmer en noir et blanc (3h10 pourrait être un Film Noir, la nouvelle adaptée est de Elmore Leonard, auteur de polar) et format VistaVision 1:1.85. Il nous gratifiera plus d’une fois de superbes plans d’ensemble et mouvements de grue, comme lors de l’arrivée d’Alex Potter dans une ville déserte.

On est subjugué par la richesse et les trouvailles des cadres, des angles, des points de vue, une recherche stylistique qu'on retrouve chez Samuel Fuller notamment. Quand la diligence est attaquée, regardez ce plan subjectif du conducteur, panoramique droite gauche sur les bandits, qui finit par cadrer leur chef, Ben Wade (Glenn Ford). Poli, affable, mais la gâchette facile, qui n’hésite pas à tuer le conducteur au premier mouvement de cil. 

L'attaque et le meurtre sont vus de loin par Dan Evans, un fermier à la recherche de ses vaches. Accompagné de ses gamins, non armé, il préfère ne pas intervenir. Wade, magnanime, lui laisse la vie sauve, repart en ville célébrer son hold-up au saloon local. Il a même l'audace de prévenir le shérif de l'attaque qui vient d'avoir lieu, prétextant être passé par là pour conduire son troupeau !   

Là je mets sur pause parce qu’on va toucher au sublime. A-t-on déjà vu séquence pareille dans un western ? D'abord ce travelling qui longe le bar du saloon quand Emmy, la serveuse (merveilleuse Felicia Farr), la moue désabusée face à la dizaine de malfrats, remplit les verres. Et comment Wade lui fait de l’oeil, la séduit, congédie ses hommes pour rester seul avec elle. Le gars est recherché pour meurtre, c'est l'effervescence en ville, mais il choisit de briller, de séduire.

S’installe entre eux une proximité immédiate, comme si ces deux-là se cherchaient depuis des années et venaient de se trouver. Wade a du charme, du bagout. On évoque Paris, ses robes, ses parfums (dans un western ?!), les compliments à deux balles : « - vos yeux sont bleus ? - non, marrons – ils n’ont pas besoin d’être bleus... ». Emmy comprend-elle qu'elle a affaire au tueur ? Plus tard, retour au saloon, Daves ose un truc dingue pour l’époque. Emmy et Wade reviennent de l’arrière salle, elle réajuste sa coiffure, il vérifie son ceinturon. Gestes à peine perceptibles, mais l'allusion ne trompe personne sur ce qu'il vient de se passer derrière le rideau. Et le baiser qui suit, en très gros plan, qui rappelle celui de NOTORIOUS d'Hitchcock, est d'une rare sensualité dans ce monde de brutes.   

Wade fait partie de ces anti-héros détestables qu’on aime adorer. Après s'être joué de tout le monde, il est identifié par Evans, et arrêté par le shérif. Qui conçoit un plan : un faux convoi servira à leurrer ses complices pendant qu'on planquera Wade dans une ferme, pour l’acheminer le lendemain à la gare la plus proche, où il sera transféré au tribunal de Yuma, par le train de 3h10. 

La ferme est celle de Dan Evans, le témoin du meurtre, qui recevra 200 dollars pour servir de chaperon au meurtrier, seulement secondé par Alex Potter, brave type porté sur le goulot. L’argent n’est pas son seul motif d’accepter – en période de sécheresse il en a cruellement besoin – il s’agit aussi pour lui de retrouver l’estime de ses fils, témoins de son inaction lors de l’attaque de la diligence.

Une des figures classiques du western, c’est le duel. A coups de flingue. Ici, ce sera un duel psychologique. Dan Evans, fermier un peu rustre, honnête homme, face à Dan Wade, malfrat séducteur au sourire malicieux. Le soir à la ferme, Wade dîne à la table familiale (on lui coupe sa viande, il porte des menottes), redouble de compliments sur la cuisine, flatte la femme d’Evans que cela en devient gênant. Il lui sert les mêmes bobards qu’à la serveuse du saloon. Quand ils repartent le lendemain, il dit à Alice Evans : « J’essaierai de vous ramener votre mari en bon état ». Un vrai gentleman.

La suite du film se situe presque exclusivement dans un hôtel, Evans et Wade attendent l’arrivée du train, enfermés dans une chambre à l'étage. Les plans sur les montres et les horloges rappellent le décompte de LE TRAIN SIFFLERA TROIS FOIS, (autre sur-western) la situation est presque identique, y compris dans la difficulté de recruter du monde, la lâcheté des habitants. Un dispositif qui rappelle aussi RIO BRAVO, le huis-clos, l’attente, l’unité de temps, la prison assiégée. Il n’y a que Butterfield, le propriétaire de la diligence, suant de trouille, et Alex Potter, pour garder l'hôtel. 

Dans la chambre les deux hommes se jaugent. Wade cherche la faille, saoule son geôlier de paroles, tente un coup : « Il fallait que j’essaie… tu n’as pas tiré ». Wade exploite les remords d’Evans, sa lâcheté, puis sa pauvre condition de fermier, ses dettes, son incapacité à donner à sa charmante épouse la vie qu’elle mérite. Il tente de l’acheter. Dan Evans encaisse mais reste droit. Il oppose aux arguments de Wade une question de principe moral, toute bête : « Tout le monde à droit à une vie tranquille ».

Je parlais des trouvailles de cadrages, la longue séquence à l’hôtel en regorge, Delmer Daves découpe ses scènes au cordeau. Plusieurs fois il filme depuis l’extérieur de la fenêtre ce qu’il se passe dedans, cela lui donne plus d’espace, de profondeur. 

Visez-moi cette merveille de plan [à 1'20" de la bande annonce], la caméra qui entre légèrement dans la piaule, redéfinissant le cadre, Wade au fond et le canon du fusil d'Evans en amorce à gauche. Car la profondeur de champ joue à fond, on a toujours les deux hommes dans le cadre, le fermier fébrile, doutant jusqu’à bout du bien fondé de sa mission, le tueur amusé de la situation qu'il pense totalement maitriser, Stetson sur les yeux, allongé, sûr d’avoir le dessus sur cet homme rustre. 

C’est évidemment aussi un duel d’acteurs. Van Heflin en fermier (celui de L’HOMME DES VALLÉES PERDUES,) face à Glenn Ford, sans doute un des plus sous-estimés acteurs américains (vu dans GILDA, GRAINE DE VIOLENCE, et deux Fritz Lang RÈGLEMENT DE COMPTE, DÉSIRS HUMAINS).

Delmer Daves fait monter la tension. Il y a plusieurs plans de coupe sur un gars avachi au rez de chaussée de l’hôtel, la tête sous un journal. Le pochetron local, on ne s'en méfie pas. Cette procession funèbre vue depuis la fenêtre, l’enterrement de Moons, le conducteur de la diligence. Les complices qui s’organisent, dehors ça s'agite. Alice Evans, qui n’y pouvant plus d'attendre dans sa ferme rejoint son mari en ville. Les avertissements, on tue dans le dos, basta pour le code d'honneur. Génial plan du corps pendu dans le hall de l'hôtel, mise en garde limpide, la première chose qu'Alice Evans verra en entrant. Les minutes s’égrainent. 

Le train arrive en gare, il est temps pour Evans de sortir avec son prisonnier, déjouer les traquenards, cerné par la bande. Wade prévient ses hommes : « vous n’aurez qu’une seule chance, soignez bien votre tir ».

La dernière séquence, superbe, tendue, noyée dans la vapeur de la locomotive, déjoue tous les pronostics et renforce encore la subtilité psychologique du film. Le thème musical de George Duning retentit une dernière fois, ritournelle qui vous trotte dans la tête. Visuellement, Daves joue sur le contraste des grands plans d'ensemble à l'horizon infini, et d'un coup, ce  plan sur Alice Evans le visage trempé de pluie. Une pluie régénératrice, qui annonce des lendemains plus chanceux. Elle regarde ce train qui part, comme la diligence était arrivée une heure et demi plus tôt.

3h10 POUR YUMA fait sans doute partie des plus beaux westerns dits modernes (comme JOHNNY GUITARE de Nicholas Ray, LE GAUCHER d’Arthur Penn ou plus tard HOMBRE de Martin Ritt), d’une violence sèche, complexe, admirablement photographié - contrastes tranchants et ombres allongées bien noires. Delmer Daves filmait en début et fin de journée pour bénéficier d'un soleil rasant, alors qu'on sait que l'intrigue se situe l'après midi, vers 3h10 ! Au diable la cohérence temporelle, c'est le résultat visuel qui compte, et il est ici somptueux.  

Et cas peu commun, James Mangold en a fait un remake en 2007 avec Russell Crowe et Christian Bale, qui dans mon souvenir était tout à fait recommandable.


Noir et blanc - 1h30 – format 1:1.85


jeudi 2 juillet 2026

L'HOMME A HISTOIRE de Malcolm Bradbury (1972) par Benjamin


"Cette société est de ne plus engendrer que des opposants ou bien des muets".
Philippe Muray.

Howard Kirk fut d’abord un petit homme tel que la modernité en produit de plus en plus. Sans talent particulier, corseté par une timidité absurde vis-à-vis des femmes, ses études lui laissaient espérer une vie vide mais tranquille de professeur universitaire. L’homme ne se résolut pourtant pas à une telle existence, son caractère d’humble serviteur entrait en conflit avec son égo démesuré. Nous étions alors au cœur des sixties et, fleurissant dans les universités d’occident tels des champignons venimeux, les idées new age s’imposaient comme l’écho délirant de la folie engendrée par Sartre et Foucault

Le mot d’ordre de cette jeunesse fut aussi simple que clair : faire du plaisir individuel la valeur sacrée de l’Occident. Pour cela, il fallait libérer les corps afin d’aliéner les esprits, faire du sexe une drogue et de la drogue une hostie permettant l’élévation de l’âme. Ce que Julius Evola nomma l’intoxication sexuelle culmina ainsi dans la fumée des joints et les hallucinations du LSD. S’il partageait le goût pour la provocation libertaire de sa génération, Howard Kirk fut d’abord gêné par une inactivité sexuelle digne du panda du zoo de Beauval. Vint finalement Barbara, sa porte d’entrée dans le monde merveilleux de la débauche sexuelle. 

Comme lui, elle affirmait un mépris hypocrite pour les possessions matérielles. Comme lui, elle ne cachait pas sa volonté de continuer ses libertinages après avoir formé un couple et fondé une famille. Elle fut incapable d’imaginer que, en considérant son conjoint comme un homme comme les autres, elle se condamnait également à n’être pour lui qu’une femme parmi d’autres. Lui ayant fait découvrir le plaisir charnel, Barbara ne put ensuite que tolérer la succession de ses conquêtes. Devenu professeur de sociologie, Howard maintenait son ego vacillant par la multiplication de ses ébats  avec des étudiantes fascinées par ses délires marxo libertariens. Entré dans la sociologie avec la ferveur d’un curé entrant dans son cloître, il fit du Capital de Marx son évangile et de ses cours de grandes messes dédiées au dieu progrès.

Tout cela, Howard le fit selon lui pour le bien, il libérait les âmes de la jeunesse par le chemin de son entre cuisse. N’imaginez pourtant pas que cet homme pratiquait ses méfaits avec la discrétion d’un gourou charismatique s’isolant de la société pour cacher les turpitudes de sa secte. La hiérarchie, c’était bon pour les sociétés d’antan qu’il méprisait, celles qui écrasaient l’homme sous la chape de plomb d’une morale dépassée. Méprisant les cours magistraux autant que les valeurs traditionnelles, Howard Kirk organisait de grandes fêtes, qu’il voyait comme les points centraux de ses cours. Sa vie devint alors une perpétuelle fuite en avant, une recherche continue de l’oubli de soi, une déshumanisation par la magie noire d’un hédonisme mortifère. Si tout cela rendait notre homme heureux, si une telle débauche pouvait faire naître un quelconque bonheur, Howard ne serait qu’un joyeux dépravé sans intérêt. 

Mais, à mesure que les fêtes se succédaient, un mal être profond s’installait en lui et chez sa triste épouse. Les dialogues qu’il entretient tout au long du roman sont parsemés de réflexions psychologisantes d’une lourdeur ridicule. La psychologie, voilà le véritable opium du peuple d’Howard, celui qui lui permet d’oublier son abyssal vide intérieur et  de justifier sa veulerie. Ayant obtenu un bon poste dans une grande université, il se surprit à aimer le confort qu’il affirmait toujours mépriser. Ce poste, il l’avait obtenu au dépend d’un de ses amis, qui espérait cette promotion depuis des semaines. Qu’importe si l’ami en question tomba ensuite dans une profonde dépression, le progrès méritait bien le sacrifice de quelques innocents. 

Howard triait les hommes selon deux catégories, les fascistes à abattre et les bonnes volontés à embarquer dans sa grande lutte révolutionnaire. Pour cet homme, toute forme de devoir ou de frein mis aux désirs individuels n’étaient que des restes d’un passé honteux. Le fasciste n’était pas seulement pour lui le partisan d’une doctrine immonde, mais tout homme ne communiant pas totalement à son radicalisme libertaire.

Se voyant comme le messie de la vérité révélée aux hommes, il n’hésita pas à créer de toute pièce un scandale pour s’imposer comme le valeureux défenseur du camp du progrès. Howard Kirk fit donc courir le bruit qu’un certain professeur Mangel avait été invité à donner une conférence dans l’université où il enseignait. Sorte de version scientifique d’une théorie déjà exprimée par Zola, l’idée de cet homme affirmait que le crime avait également des origines génétiques. Ce que l’auteur de L’Assommoir supposait à travers la lignée des Macquart, Mangel voulait le démontrer scientifiquement. Admettre une telle idée, c’était aussi accepter que l’homme a une responsabilité vis-à-vis de sa descendance et qu’il n’est que le jalon d’une chaîne démarrée bien avant lui. Une telle idée allait à l’encontre du catéchisme new age, donnait à l’amour charnel un rôle plus profond que celui de simple plaisir futile. 

Bridant la multiplication des sensations promues par Howard, une telle thèse ouvrait la voie à une volonté de contrôle de ses pulsions et à une sélection sévère de son partenaire. Notre professeur avait mis en lumière son opposant idéal, ne lui restait plus qu’à criminaliser sa théorie pour faire triompher son dogme. L’histoire d’Howard Kirk est d’abord celle d’un homme qui, obsédé par son idéologie, sème autour de lui la tristesse et le malheur au nom du bien. Une tyrannie morale, ce qu'était sa vision de la sociologie, une fausse science cherchant à pousser l’humanité dans une grande fuite en avant dépravée. 

Le mépris du lecteur pour ce Staline aux petits pieds croit d’autant plus que, loin de le condamner, Malcolm Bradbury se contente de le laisser dévoiler sa veulerie à travers des dialogues souvent comiques. Porté par son sectarisme morale, son personnage ne cesse de renforcer son emprise sur des étudiants hypnotisés par son rêve cauchemardesque d’un monde où tous les désirs des hommes s’exprimeraient sans retenue. Le rire du lecteur est l’expression angoissée d’une question fondamentale : jusqu’où ce fou pourra-t-il aller ?

Je laisserais ici au dit lecteur le plaisir de découvrir par lui-même la réponse à cette question, le principal intérêt d’un tel livre ne se situant pas dans son dénouement. Dans la réalité, des Howard Kirk ont proliféré dans toutes les strates de la société, serviteurs zélés de tous les dogmes de la modernité. Véritables Ramirez marxistes, ils sont toujours prêts à exhiber leur vertu et à dénoncer ceux qui oseraient penser hors de leur cadre. Lire L'HOMME A HISTOIRES l’homme à problème donne ainsi une idée de ce que durent ressentir les premiers lecteurs de Rabelais. Nul rire n’est plus libérateur que celui qui déchire gaiement les certitudes dogmatiques de son temps. 

Des disciples de John Lennon aux jeunes révolutionnaires aux cheveux colorés, l’angélisme belliqueux que décrit ce livre n’a cessé de se radicaliser pour cacher son ridicule. Ce ridicule Malcolm Bradbury le dévoile ici avec la gaieté contagieuse de l’enfant heureux d’avoir réussi une bonne farce.