jeudi 14 mai 2026

DISQUES LÉGENDAIRES (9-10) - Paul PARAY dirige l'Orchestre de Détroit – BERLIOZ : Symphonie fantastique (1958) - DEBUSSY : La mer (1955) - par Claude Toon


- COMME VOUS NE LES AVEZ JAMAIS ENTENDUES

Sonia frissonne, les yeux exorbités, après la folie de cuivres concluant "nuit de sabbat" de la symphonie Fantastique dans l'interprétation hallucinée et diabolique de Paul Paray à Détroit en 1958. Et ce n'est pas un jeu de mot !!!!!

- DU CALME Sonia, j'admets que c'est dément… Tu vas nous faire un infarctus !!

- Pffff Waouh, et moi je crois comprendre pourquoi tu as choisi ce disque comme sujet de cette chronique de la saga des disques légendaires…

- En effet : une symphonie de dingue déjà commentée mais que l'on écoute sans fin, un chef génal mais curieusement mal connu dans son propre pays, la prise de son éclatante assurée par la firme Mercury… 1958… l'aventure de la stéréo… tous les ingrédients pour cette série d'articles…

- Il était français Paul Paray, et il dirige l'orchestre symphonique de Détroit, pas vraiment l'un des big five…

- Ô ces appellations, tu connais mon point de vu mesuré… Quand il en prend les rênes en 1952, mouais, un orchestre du middle-west sans plus… dix ans après, on pourrait parler de big sixième…

- C'est quelle génération ce Maestro ?

- 1886-1979, un contemporain de Pierre Monteux autre français plus célèbre…

- Tu reprends le style conférence de la série... Hormis ce chef, tu abordes quel sujet ?

- L"histoire de l'éclosion des grands orchestres américains partis de l'adolescence malhabile pour atteindre l'âge adulte grâce à des maestros européens...


1 – Ascension des orchestres du Nouveau Monde grâce aux maestros de l'Ancien Monde 😊

Affiche Concert Mahler NY 1896

Au XXème siècle, la musique dite "savante" ou "classique" héritée de la culture occidentale poursuit son expansion au Nouveau Monde. Au siècle précédent, la musique demeure essentiellement chorale au service des services religieux (chouette cette antanaclase 😊). En parallèle de petits orchestres sont créés pour interpréter des partitions venues d'Europe. Les premiers conservatoires ouvrent leurs portes pour former des musiciens compétents. Pour monter en gamme (essentiel en musique 😊), des pédagogues font le voyage vers les USA. On cite souvent comme exemple la direction par Anton Dvořák du conservatoire de New-York entre 1892 et 1895 et l'écriture à son départ de la symphonie du Nouveau-Monde (plus de style bohémien qu'amérindien) et du quatuor du même nom.

L'émergence d'une génération de compositeurs yankees au talent notable devra attendre quelques décennies. Elle débutera avec l'extravagant Charles Ives, personnage à qui je devrai consacrer un billet pour l'une de ses compositions les moins barrées. Sinon dans le blog, nous avons déjà découvert des créateurs imposants, de Gershwin à Tilson Thomas qui vient de nous quitter, ce qui m'a imposé la rédaction d'un RIP la semaine passée.

Depuis quinze ans nous avons découvert dans le désordre : Aaron Copland, John Adams, Steve Reich, Philip Glass, John Corigliano, George Crumb, Howard Hanson, Bernard Herrmann, James Horner, Michael Nyman et Alan Hovhaness (1911-2000) que je cite en dernier car, dans le billet dédié à ce compositeur au style sortant des sentiers battus européens, j'écrivais :

Au XIXème siècle, les principales villes américaines, surtout à l'Est, s'agrandissent notablement. Prenons l'exemple de Philadelphie qui de 1790 à 1799 assure la fonction de Capitale pendant qu'à Washington la Maison Blanche sort de terre… En 1800, la population est de 40 000 habitants et atteindra 2 000 000 en 1960 avant de diminuer (crise économique ? ce n'est pas notre sujet). L'orchestre symphonique de Philadelphie ne verra le jour qu'en 1900 dans cette ville considérée comme culturellement très active depuis le siècle des Lumières et le romantisme européen… Dans ce domaine de l'éclosion réelle des ensembles de musique symphonique aux USA, citons les quatre autres phalanges des "big five" : New York (créée en 1842), Boston (1881), Chicago (1891), Cleveland (1918). Ils seront rejoints sur la côte Ouest par celui de San Francisco en 1911, puis de Los-Angeles en 1919. 


2 – Quand les USA avaient de beaux orchestres mais aucun maestro yankee chevronné

Eugène Ormandy le rigoureux
 
George Szell le très sévère
 
Fritz Reiner le tyranique !!
 
Artur Rodziński l'électrisant !!
 
Pierre Monteux aimable et patient !!
 

À noter que très peu de maestros nés sur le sol américain seront les premiers directeurs artistiques et chefs au bénéfice de chefs européens de haut niveau effectuant une carrière internationale. La plus ancienne phalange, la Philharmonie de New York, ne sera dirigée qu'à partir de 1958 par un chef né sur le sol américain, soit plus d'un siècle après la fondation par Ureli Corelli Hill de la New York Philharmonic Society : Leonard Bernstein. Parmi ses dix-huit prédécesseurs citons neuf noms de maîtres prestigieux : Gustav Mahler (1909–1911), Willem Mengelberg (1922–1930), Arturo Toscanini (1928–1936), John Barbirolli (1936–1941), Bruno Walter (1947–1949), Leopold Stokowski (1949–1950), Dimitri Mitropoulos (1949–1958). Tous ont été cités dans des chroniques et même interprètes du disque sujet de l'article. Ces vedettes de la baguette ont été soit invitées par les fondateurs soit accueillies à bras ouvert. Plusieurs fuyaient l'Europe et ses régimes oppressifs ou antisémites. (Cf. article Bruno WalterClic - ou Toscanini - Clic). Après l'armistice de 1918, l'inexorable faillite intellectuelle de l'Allemagne et de l'Empire Austro Hongrois fit le bonheur du macrocosme orchestral Yankee alors en plein essor.

Autre saga de la baguette, le gang des chefs hongrois 😊. En 1921, débarque un petit homme de 22 ans, Eugene Ormandy. Dès 1931 il dirige l'orchestre de Minneapolis avec brio. Admiré par ses pairs, on lui confie en 1936 le poste de directeur de l'orchestre de Philadelphie, déjà de haut niveau grâce à Leopold Stokowski, d'origine polonaise et british, qui part diriger à New York. Il ne quitte son poste que 42 ans plus tard, un record ! À l'aimable Ormandy on opposera deux tyrans magyars : George Szell, natif de Budapest, exigeant et irascible, règnera pendant 24 ans sur l'orchestre de Cleveland. Autre enfant de Budapest, Fritz Reiner, irritable comme Toscanini mais dans le style réfrigérant. À partir de 1922, il dresse avec rigidité les orchestres de Cincinnati et de Pittsburg en faisant la gueule et à coup de licenciements de musiciens. Cela dit il hissera de manière autocratique le symphonique de Chicago à la plus haute marche du podium des ensembles américains entre 1953 et 1963, et promouvra la stéréophonie de grande classe avec RCA. À son départ, 90% des musiciens ont quitté cette ambiance angoissante imposée lors des répétitions. On peut s'étonner de ces dérives dictatoriales 😠, mais ces trois hommes ont donné à l'univers symphonique américain des lettres de noblesse ; ronchons mais talentueux…

Poursuivons par un petit détour à Boston, l'un des orchestres d'illustre réputation de la côte Est. Entre 1881 et 2002, seuls des maestros ayant traversé l'Atlantique pour un temps ou définitivement conduiront l'orchestre vers les sommets. Citons les plus expérimentés : Arthur Nikisch (1889–1893), Pierre Monteux (1919–1924), Serge Koussevitzky (1924–1949), Charles Munch (1949–1962), Erich Leinsdorf (1962–1969), William Steinberg (1969–1972), Seiji Ozawa (1973–2002). Un allemand, patron de la Philharmonie de Berlin pour la mise en jambe, un russe immigré et mécène, chef pendant un quart de siècle, deux autres allemands mais juifs fuyant la barbarie, un japonais qui occupe le poste près de 30 ans avant de céder le podium pour cause de maladie au premier américain sollicité : James Levine… et deux français (soulignés) dont on va reparler en voyageant vers la côte Ouest et la Californie.

- Dis donc Claude… Est, Ouest, Et Paul Paray dans tout cela ?

- Et bien il sillonnera la France et la planète et ajoutera grâce à son génie un orchestre dit "de province" métamorphosé à la liste de ceux de renom énumérés ci-dessus : celui de Détroit, disons le Middle-west… J'y viens... Avant, petit voyage en Californie... Sinon, il faudrait aussi parler des légendaires orchestres du Minesota-Cincinati ou de Saint-Louis... je me les mets de côté pour des raisons... secrètes...


Enfin : un petit détour vers les vagues du Pacifique pour surfer sur la destinée des grands orchestres ayant vu le jour plus tardivement que dans l'Amérique des premiers pionniers. La liste est maigre : Orchestre symphonique de San Francisco, Philharmonie de Los Angeles, et un outsider à Seattle. Fondés successivement en 1911, 1919, 1903. À L.A., William Andrews Clark, un sosie pittoresque de John Goodman, philanthrope et bibliophile, nomme un chef allemand Walter Henry Rothwell à la tête de son orchestre de L.A. après le refus de Rachmaninov. Le jeune Rothwell est hélas victime d'une crise cardiaque fatale en 1927 ! le niveau commence à s'élever pendant le passage d'Artur Rodziński entre 1929 et 1933, jeune chef qui a assisté son mentor Stokowski à Philadelphie et fera découvrir Chostakovitch aux USA pendant le guerre…

Arrive, fuyant l'Europe nazie, Otto Klemperer, géant juif, moderniste, caractériel à ses heures, perfectionne le tempérament de l'orchestre de L.A. qui lorgne un peu trop vers le style hollywoodien.  Klemperer demandera au français Pierre Monteux de passage pour quelques concerts, de se porter au secours de l'orchestre de San Francisco au plus bas… Le créateur du Sacre du Printemps est surnommé le "bâtisseur d'orchestre" depuis sa réorganisation de l'Orchestre de boston entre 1915 et 1924, faisant cadeau à son départ d'un ensemble prestigieux à Serge Koussevitzky qui le maintient à ce niveau pendant un quart de siècle… Homme patient et affable, de 1935 à 1954, il fait miracle, renouvelle le répertoire et prépare la succession assurée entre autres par Zubin Mehta, Ozawa, Herbert Blombstedt et MTT dont je viens d'écrire le RIP.


- Dis donc Claude… je ne veux pas t'obliger. Et Paul Paray dans tout cela ?

- On y arrive Sonia… La quasi-totalité des artistes cités dans ce chapitre dans ce récit de la construction du panel symphonique US nous ouvre des portes pour des articles de la saga des Disques Légendaires : Artur Rodziński cravachant la 1ère et la 8ème de Chostakovitch à New-York en 1944… et tu pourras réécrire "comme vous ne nous l'avez jamais entendue"… 

- Admettons… Si on prenait un petit jus avant de partir pour Détroit visiter un autre "bâtisseur et sauveur d'orchestre", d'après tes confidences…

Quelques ☕☕☕☕☕☕☕ plus tard



3 – Paul Paray, le second "batisseur d'orchestre" avec une baguette de magicien 😊


Paul Paray le navigateur
 

Mai 1886, Le Tréport. Attablés à l'une des charmantes gargotes alignées sur le quai du port : Sonia, robe en crinoline et capote "sur la tête", face à vôtre rédacteur coiffé d'un canotier pour cacher sa calvitie, dégustent des fruits de mer. À l'étage, un nourrisson s'égosille en attente du sein maternel. Amusés d'une telle vaillance lyrique, on s'enquiert auprès du serveur qui nous affranchit : "c'est le petit Paul Paray, avec une telle criaillerie, il ira loin ce petit" !

- Ô Claude… c'est quoi ce galimatias Proust-Maupassant… Et Paul Paray dans tout cela ?

Le père de Paul Paray, Auguste, sculpteur sur ivoire et musicien donne ses premières leçons de musique à son fils. Auguste est organiste à la paroisse du Tréport et dirige la fanfare. Les aînés de la fratrie, un gars, une fillette, profitent aussi de cette éducation familiale. Supposer qu'Auguste maitrise et le jeu et l'enseignement du clavier semble pertinent à voir du talent de son fils dès l'adolescence. Paul âgé de 14 ans exécute l'intégrale de l'œuvre pour orgue de Bach et un an plus tard les redoutablement difficiles symphonies de Widor et de Vierne. Cette prouesse démontre que Paul bénéficie d'une virtuosité et d'une oreille absolue et, bien plus, du sens de l'interprétation d'ouvrages savants et spirituels, une rare précocité que l'on trouvait dans le passé chez Mendelssohn par exemple. En parallèle, il chante dans la Chorale de la cathédrale de Rouen et compose déjà un magnificat toujours inscrit au répertoire du chœur. Car si Paul Paray demeure comme l'un des grands chefs français, il sera un compositeur qu'il faut redécouvrir !

L'organiste Henri Dallier, célèbre en son temps comme titulaire de l'orgue de la Madeleine, successeur de Gabriel Fauré à ce poste et élève de César Franck aurait-il entendu jouer le jeune Paul ? On ne sait pas quand ni où, peut-être lors d'une prestation sur l'orgue Cavaillé-Coll-Widor de l'Abbaye de Rouen…. Le virtuose aide Paul à intégrer le conservatoire de Paris en 1904. Il y apprend l'harmonie, le contrepoint, et la composition ; il jouait du piano, du violoncelle et même des timbales mais il devient surtout un organiste de renom. Il sort diplômé en 1907.



Paul Paray à son bureau
 

D'un esprit très "largement ouvert" 😊, il fréquente comme pianiste les bastringues parisiens mais aussi le gotha des compositeurs "classiques" de la Capitale. En 1911, il remporte le Prix Médicis avec 19 voix sur 20 !! Dans le jury : Gabriel Fauré, Camille Saint-Saëns, Charles-Marie Widor et Gabriel Pierné. Sa cantate Yanitza, est une œuvrette oubliée comme quasiment toutes les mièvreries imposées pour ce concours. Il part ainsi deux ans se perfectionner et rentre à Paris en 1914 tout juste pour partir au front. Ô pas longtemps, après deux mois à guerroyer sans passion, il est fait prisonnier et attendra à Darmstadt l'Armistice de 1918. Il refuse de mettre son talent au service des allemands, mais joue de l'harmonium lors des offices religieux pour les prisonniers catholiques et… protestants. Ce ne sont pas des détails insignifiants, ils dressent le portrait humaniste de l'homme. Sans papier à musique, il compose de mémoire un quatuor publié en 1919.

Revenu du stalag, il débute une carrière de chef d'orchestre en assistant Camille Chevillard à la tête des concerts Lamoureux. Le décès de Chevillard en 1923 lui permet d'accéder au poste de directeur jusqu'en 1928. Rénovateur, il inscrit aux programmes des musiques modernes de : Fauré, Debussy, Ravel et Ibert

Dans la décennie qui précède la seconde guerre mondiale, Paul Paray entame une suite itinérante de contrats avec des orchestres français, plus ou moins chorologiquement : directeur musical de l'Orchestre philharmonique de Monte-Carlo et de celui du Casino de Vichy. En 1933, il succède à Gabriel Pierné à la tête de l'Orchestre Colonne à Paris. À l'Opéra de Paris, il dirige plusieurs opéras de Wagner : La Walkyrie, Siegfried et Tristan et Isolde. Il conservera le poste jusqu'en 1940 et après la guerre de 1945 à 1956. Une chronique dédiée à cet orchestre légendaire, hélas relégué au second plan, par des réformes de subvention contestable mérite sa chronique…

Entre avril et octobre 1939 se tient à Flushing Meadows-Corona Park l'Exposition universelle de New York. Paul Paray représente l'art musical français au nom du gouvernement et dirige l'orchestre de N.Y. On lui propose de partager avec Toscanini la direction de l'Orchestre de la NBC voué aux diffusions radiophoniques et aux gravures de disques de meilleure qualité ; une phalange créée pour le maestro italien opposant virulent de Mussolini, colérique mais visionnaire, moderniste, socialiste et antifasciste ; un grand honneur que le français décline pour retourner dans son pays en guerre… reprendre les rênes des concerts Lamoureux… 


Opéra de Monte Carlo

En 1940, le régime de Vichy collabore avec l'Allemagne, le pétainisme s'allie au nazisme et applique une doctrine similaire. Le gouvernement fusionne les orchestre Colonne et Lamoureux sous le seul nom de Lamoureux (Édouard Colonne était juif). On maintient Paul Paray secondé par Paul Bigot à la direction d'un orchestre unifié sous réserve qu'ils dénoncent les musiciens israélites. Paray refuse tout net et décide de ne plus jouer à Paris. Bigot acceptera… Paray dirige un temps en zone libre sous le contrôle de Vichy mais la même demande ignoble de dénonciation lui est réitérée ! Qu'à cela ne tienne, il prend en main l'orchestre de Monte-Carlo, fleuron symphonique et lyrique de la principauté de Monaco restée neutre. Résistant à distance, il accueillera entre autres activités des musiciens du territoire occupé devant fuir Milice et Gestapo française.

Bizarrement, il reprochera injustement à Charles Munch d'avoir "collaboreé" en dirigeant l'orchestre des concerts du conservatoire (futur orchestre de Paris) et en réorganisant le conservatoire. En réalité, Munch financera un réseau de résistance et protègera à ses risques et périls nombre d'artistes menacés par la Gestapo, lui le premier… Est-ce de la rancoeur de la part de Paray qui n'entrera pas dans la légende des chefs courageux de la musique nationale, à l'inverse d'un Munch médaillé et qui part diriger le sompteux Orchestre de Boston en 1946. Allez savoir… Les idéologies maudites parvenaient à empoisonner les esprits même les plus éclairés… Paray, par décision de justice dut s'excuser de ces accusations…

De 1945 à 1952, il assure la renaissance de l'Orchestre Colonne tout en dirigeant en tournée la Philharmonie de Vienne et même assistant la création de celui d'Israël.

Depuis 1887, l'Orchestre de Détroit dans le Michigan ouvre, fait faillite, ouvre encore, referme, déménage, fait appel à des artistes pigistes, bref de manière triviale, patauge dans la médiocrité… Passons sur les détails. En 1956, il s'installe pour 33 ans dans le Ford Auditorium et ses près de 3000 places. L'acoustique n'est sans doute pas idéale. Paul Paray arrive en 1953 pour dix ans, un chef expérimenté et populaire depuis 1939 et son succès lors de l'exposition universelle de N.Y., l'orchestre commence son ascension vers le podium des grandes formations américaines.

L'orchestre trouve année après année une grande renommée notamment avec ses 70 enregistrements pour le label Mercury qui concurrence sans conteste la stéréophonie, technique pour laquelle RCA avait investi à Chicago avec Fritz Reiner.


Ford Auditorium de Détroit

Lors de la prise de fonction de Paul Paray en 1953, l'orchestre n'a pas joué depuis deux ans ! Parfois repartir presque à zéro avec un maestro expert et très exigeant quant au déchiffrage des portées a du bon. Le chef imposera cohésion et précision dans le dialogue concertant entre les pupitres : couleur, rythme, legato, nuances. Paul Paray exige à la manière de Toscanini une lecture méticuleuse et respectueuse des partitions. Chaque note et détail du solfège doivent être respectés dans leur durée prévue, on n'improvise pas une variante de l'œuvre par des initiatives personnelles, parfois hédonistes. Pour ces hommes, par principe le compositeur a tout prévu ! Certes ce concept peut être débattu.

Paul Paray formé à l'école française se distingue donc du style de direction germanique plus orienté vers le recours à des légatos très (trop) prononcés, et des rubatos qui conduisent à un son global parfois splendide mais qui nuit, surtout au disque, à une perception fine des interventions des différents instruments, surtout ceux de la petite harmonie noyée dans un océan de cordes.

Dans un article de Jean-Claude Hulot à propos de la parution en 2022 chez Eloquence de deux coffrets de 23 et 22 CD de rééditions de gravures captées à Détroit pour Mercury, le critique évoque la maitrise de Paray par ces mots : "précision, équilibre, élan et énergie" ! Quoi ajouter de plus hormis des synonymes creux ? Il poursuit par cette expression "à mille lieues de la démesure d'un Knappertsbusch", le chef allemand le plus mystique et wagnérien qui soit, apôtre de la méditation dans Tristan ou Parsifal certes, mais quelle hauteur de vue spirituelle. (Clic)


Pour illustrer ce propos sur la latitude entre la fidélité absolue au compositeur ou l'adaptation du langage à sa propre inspiration artistique, en un mot démontrer que l'esprit peut l'emporter sur la lettre sans la trahir, écoutons le début bouleversant de l'acte III de Tristan und Isolde… La passion jusqu'à la folie jaillie du lyrisme dû aux nuances contrastées de Paul Paray et l'affliction (solo de cor anglais) et la sensualité chez Furtwängler faisant chanter ses cordes jusqu'à un infini extatique. On notera pourtant que les deux chefs jouent ce prélude à durée rigoureusement égale (7'20). La magie musicale quand l'interprétation échappe au métronome pour privilégier l'émotion. 

Paul Paray  Wilhelm urtwängler 


 

Paul Paray constituera un large patrimoine d'oeuvres pour l'orchestre. Au disque, il n'est pas l'homme des intégrales hormis un flamboyant cycle symphonique de Schumann. Sa contribution s'orientera vers un catalogue de grandes œuvres françaises pour lesquelles il léguera une discographie de référence (là on peut le dire). Si ces anthologies d'extraits Wagnériens ont vaillamment traversé le temps, cela n'en est pas systématiquement le cas pour les "standards" du classique au postromantisme, exception une "pastorale" de Beethoven de grande classe. Quoique le chef s'intéressait avec bonheur à la musique russe telle la symphonie N°2 de Borodine "Antar" ou encore Rachmaninovsymphonie N°2. La musique américaine occupera une place importante dans les programmes : Aaron Copland, Samuel BarberHarold Shapero, James Cohn, Ned Rorem, Walter Piston...

Paul Paray puisera pour ses eregistrements dans la stéréo limpide et dynamique de Mercury dans la musique française affinée avec les orchestres Colonne et Lamoureux des réussites marquantes : des Ravel et des Debussy analytiques comme il se doit pour des œuvres bien plus expressionnistes que plongées dans les brumes impressionnistes. "finesse, élégance et naturel" pour citer de nouveau Jean-Claude Hulot. Des symphonies peu jouées hors de France à l'époque : Franck, Chausson (une exception : Monteux à San Francisco – son mono ingrat), une diabolique Fantastique de Berlioz (sans jeu de mot) qui reste dans toutes les comparaisons à l'aveugle la gagnante haut la main et une célèbre 3ème de Saint-Saëns avec à l'orgue, Marcel Dupré. Ajoutons des partitions trop délaissées de nos jours en salle même si je les ai commentées dans certaines chroniques du blog : la Tragédie de Salomé de Florent Schmitt, hallucinante, des ouvertures et des ballets d'Hérold, Auber, ou Ambroise Thomas. Avec 45 CD, on aura du choix, je m'interromps ici, nous allons écouter deux monuments du microsillon.

 

En 1962, Paul Paray atteint ses 76 ans et quitte Detroit pour une fin de carrière pendant laquelle il retrouvera les Concerts Lamoureux, l'orchestre de Monte Carlo et de la RTF entre autres. Pas de poste officiel mais une activité incroyable pour ce géant de l'orchestre, fougue absolue qui prendra fin le lendemain de son dernier concert le 10 octobre 1979. Il a 93 ans. En 1967, aucunement rancunier, Paul Paray qui s'est réconcilié avec Charles Munch et lui avait même demandé de lui succéder à la direction des Concerts Colonne avant son départ pour Detroit, accepte de remplacer le fondateur de l'Orchestre de Paris épuisé (il décédera en 1968) lors d'une tournée de cette nouvelle phalange dans les pays de l'Est : Kiev, Moscou, Leningrad et Riga.

 

4 – La plus satanique des gravures de la symphonie Fantastique de Berlioz

caricature de la création de la symphonie

Qui n'a jamais vu cette caricature sarcastique de Berlioz dirigeant dans la salle du Conservatoire sa symphonie "fantastique" écrite en 1830 ? On peut s'interroger si en 1960, date de l'enregistrement, Paul Paray qui a fait de l'orchestre provincial et en difficulté permanente de Detroit un concurrent des big five (les 5 meilleurs orchestres US) ne s'est pas se remémorer cette gravure brocardant la folie démoniaque de Berlioz dont la symphonie fantastique fit scandale par ses emportements orchestraux…

À l'évidence, Paray veut s'écarter des interprétations classiques influencées par le style romanesque germanique pour restituer la fureur sèche et diabolique de l'œuvre sous la baguette impétueuse de son auteur. La réussite est totale, le disque reste cultissime 😊.

Certains musicologues considèrent la symphonie "fantastique" comme la réelle première symphonie romantique. Opinion pertinente quand on découvrira Harold en Italie (à programme détaillé et avec alto solo) et la Damnation de Faust. Pour moi la symphonie Héroïque de Beethoven demeure néanmoins la pierre fondatrice de l'époque romantique même si ce n'est pas une œuvre à programme. Chez Beethoven, seule la 6ème, la "Pastorale" peut revendiquer cette appellation contrôlée 😉…

En 2011, j'ai publié une chronique opposant deux belles versions : celles de Charles Munch et l'orchestre de Boston et une seconde dirigée sur instruments d'époque par John Eliot Gardiner. (Clic). Je vous renvoie à l'analyse de l'œuvre et à son contexte créatif pour un jeune compositeur autodidacte de 27 ans. Voici le résumé de la symphonie, et quand je parle de programme, Liszt, inventeur du poème symphonique inspiré par la poésie et la littérature en est très proche. Ne sera-t-il pas l'auteur de deux symphonies dramatiques : Faust Symphonie et Dante Symphonie (et 13 poèmes symphoniques).


Berlioz - Photo de Pierre Petit

1 : [00:00] : Rêveries – Passions : un jeune musicien imagine une femme idéale et s’en éprend d’une passion délirante. Les sentiments les plus opposés s’affrontent : tendresse, colère, jalousie, chagrin, bref le spleen total… chaque sentiment lui suggère un thème musical.

2 : [11:32] Un Bal : le jeune homme est poursuivi sans relâche par l’image de sa belle, vision qui vient gâcher la fête et notamment la valse donnée à ce moment-là…

3 : [17:05] Scène aux Champs : dans un calme de crépuscule, l’artiste reprend un peu d’espoir de reconquérir son amour chéri. Il espère vaincre sa solitude. Les idées noires réapparaissent, tromperie et crainte de l’échec. Le tonnerre gronde.

4 : [31:42] Marche au supplice : le garçon préfère la mort en s’empoisonnant avec de l’opium, raté ! Dans son délire, il rêve qu’il a tué sa belle et qu’il meurt exécuté sur l’échafaud…

5 : [36:09] Songe d'une Nuit de Sabbat : toujours en songe, notre musicien est entrainé au tombeau par sa chère aimée accompagnée d’une cohorte de sorcières déchaînées, ignobles et grotesques.

Quant à l'interprétation, le style vigoureux et incisif (en bref glaçant et satanique) a été décrit avant. Les cuivres nous agressent par leur acdité flippante, un réalisme des timbres rare au disque. Plus encore, je viens de relire la fin de mon billet de 2011 dans lequel je concluais : "Cela dit, écoutez la furie démoniaque de Paul Paray avec l'orchestre de Détroit en 1959. Mais c'est dangereux, toutes les autres gravures semblent chambristes après une telle expérience. Réédité en CD…". La valse, un tourbillon dantesque, est indansable. 😧

Pour mémoire l'orchestration luxuriante est sans concurrente connue à l'époque. Il faut attendre la fin du XIXème siècle pour que Wagner, puis Mahler ou Richard Strauss prennent un chemin similaire :

Bois : 2 flûtes (dont 1 piccolo), 2 hautbois (dont 1 cor anglais), 2 clarinettes (dont 1 petite clarinette), 4 bassons. Cuivres : 4 cors, 2 cornets à pistons, 2 trompettes, 3 trombones, 2 tubas. Percussions : timbales, cymbales, grosse caisse, tambour, cloches. Cordes pincées : 2 harpes. Cordes frottées : violons 1 et 2, altos, violoncelles, contrebasses.  


5 – Paray interprète La Mer de Debussy par grand vent

Marine (étude de la mer) de Claude Monet

Un bol d'air marin bienvenu après le déchaînement des harpies ? peut-être pas car voilà une interprétation de La Mer qui décoiffe. Alors Debussy impressionniste, expressionniste, abstrait en musique… Bof débat pour jour de pluie et pour démarrer lire mon propos dans la chronique consacrée à l'œuvre dirigée brillamment par Michael Tilson Thomas à San Francisco à qui j'ai rendu hommage la semaine passée. (Clic)

Très logiquement ébauchée en Bourgogne (vue imprenable sur la plage), Debussy achève cette "symphonie" en 1905 lors d'un séjour sur la côte de la Manche à Eastbourne, station balnéaire du Sussex. Même si Camille Chevillardà la tête des Concerts Lamoureuxn'assure guère lors de la création, déconcerté par une musique aussi novatrice et orchestrée, la partition a vite trouvé son public de fans et demeure un hit des programmes des concerts. Citons le pianiste Sviatoslav Richter ; "Dans la musique de Debussy, il n'y a pas d'émotions personnelles. Il agit sur vous encore plus fortement que la nature. En regardant la mer, vous n'aurez pas de sensations aussi fortes qu'en écoutant La Mer. [...] Debussy, c'est la perfection même".

Le pianiste légendaire résume à merveille l'inspiration de Debussy qui, bien au-delà des couleurs mordorées d'un Monet ou la violence figurative d'un Turner, en propose une synthèse. Les sous-titres de chacun des mouvements donnent la clé de l'inspiration. La Mer de Debussy illustre la lumière et surtout le mouvement des ondes jusqu’au coup de tabac. Donc trois esquisses, puisque le maître a choisi ce terme pour chaque partie.

I - [00:00] De l'aube à midi sur la mer

II - [08:21] Le jeu des vagues

III - [14:30] Dialogue du vent et de la mer

Avec Paul Paray l'animation souhaitée ne manque pas. Les vagues jouent en frissonnant. Une fois de plus l'instrumentation complexe paraît transparente (quelle présence des solos instrumentaux dans II, notamment la trompette, fabuleuse, presque en mode concerto). On pourrait commenter pendant des pages et des pages. Quant au final III, mettez un ciré et souhaitez ne pas voir le mal de mer… Encore une trompette mise à rude épreuve pour éviter les couacs ! Fureur et raffinement dans ce disque de 1955, soit 70 ans (prise de son avec trois micros).


Écoute au casque ou avec des enceintes additionnelles plus que conseillée.

Le son des PC, sauf exception, est vraiment une injure à la musique…


INFO : Pour les vidéos ci-dessous, sous réserve d'une écoute directement sur la page web de la chronique… la lecture a lieu en continu sans publicité 😃 Cool. 



mercredi 13 mai 2026

PAVLOV'S DOG " Pampered Menial " (1975), by Bruno

 


     Il existe des disques à la destinée particulière ; des disques dont la réputation était assez établie pour traverser âges et frontières et éveiller la curiosité d'un grand nombre de mélomanes. Sans pour autant parvenir jusqu'aux esgourdes de ces derniers. Des disques aussi, à l'illustration suffisamment forte pour marquer les esprits, sans pour autant être jamais parvenue dans leurs mains. Des disques généralement considérés comme une référence mais pourtant trop souvent absents des livres et des revues. Celui-là en fait partie.

     Formée en 1972, à St. Louis, dans le Missouri, sous la forme d'un quintet, la troupe se distingue par la présence d'un violoniste. Ce qui n'a rien d'expressément exceptionnel aux Etats-Unis où les violonistes sont monnaie courante dans les formations de Country, de Cajun, de Bluesgrass, ou encore de Western swing. Parfois aussi dans le Blues. Certes, dans le rock, c'est un autre son... de cloche. Mais il y a déjà un certain Charlie Daniels qui travaille depuis quelques temps à marier la Country - et son propre violon - au Rock (il est considéré à ce titre comme l'un des pères fondateurs du Southern-rock) et qui ne va pas tarder à devenir une véritable et intouchable institution aux USA. Et puis, bien sûr, les quasi voisins de Topeka, Kansas (du... Kansas), qui se sont enrichis d'un chanteur-violoniste. Toutefois, les Missouriens (1), eux, se regroupent autour d'une formation de sept membres. Car outre un violoniste (auto-baptisé Siegfried Carver), il y a deux claviéristes. L'un, David Hamilton, se réservant l'orgue et le piano, et le second, Doug Rayburn, le mellotron. Un instrument prisé par les groupes de rock-progressif, après l'avoir été par ceux tâtant de la pop psychédélique (propulsé par le novateur "Strawberry Fileds Forever"), mais alors bien plus présent en Albion (l'instrument est anglais - de Birmingham) que chez les Ricains.


   Ce groupe se distingue aussi pour avoir reçu une avance exorbitante de 650 000 $ (!). Une fortune pour l'époque. D'autant plus pour un groupe inconnu - en dehors de son comté - et qui n'a encore rien enregistré. Les A&R et les cadres de chez ABC Records avaient visiblement flashé sur ce groupe. Certains qu'il ferait un malheur et qu'ils auraient rapidement un retour sur investissement. Ils auraient été enthousiasmés par leurs premiers enregistrements datant de 1973, effectués dans un studio à Pekin (petite ville de l'Illinois). Enregistrements publiés en 2014, sous l'appellation "The Pekin Tapes".  Mais fait encore plus étonnant, c'est que le groupe est récupéré avant la sortie de l'album par le géant Columbia Records, qui, à son tour, va débourser 600 000 $ (!!). Bien certainement que le duo de producteurs de l'album en cours - dont les séances commençaient à s'éterniser - a manœuvré en sous-marin pour faire adopter la troupe prometteuse par le géant Columbia. En effet, les deux loustics qui font office de producteurs, travaillent déjà régulièrement pour Columbia / CBS. Ce ne sont autres que Sandy Pearlman et Murray Krugman, ceux là même qui ont gagné leurs galons pour leur travail et leur soutien pour Blue Öyster Cult. Ainsi, dans la même année, le premier album du groupe va sortir sous deux compagnies différentes. Une première. Celle de Columbia sort un peu plus tard, sous une pochette légèrement différente, supprimant le cadre blanc initial pour que l'illustration (d'Edwin Landseer – les lions de Trafalgar Square) occupe l'intégralité de la pochette. C'est bien celle de Columbia qui sera gardée pour toutes les rééditions.

     Autre distinction, et non des moindres, la voix singulière, à la tonalité féminine, de David Surkamp. Chevrotante comme une chèvre grelottante et implorante comme une âme désœuvrée, trempée sous l'orage. Proche d'un Geddy Lee d'alors, mais en mode diva, ou encore de feu-Burke Shelley... en pamoison. (voire d'un Julien Clerc sous un cocktail MDMA et hélium). Nombreux sont ceux qui ont été persuadés qu'il s'agissait d'une femme. Pourtant, ce qui pourrait paraître rédhibitoire – au point d'être insupportable pour certains -, se révèle être un atout pour le groupe. Déjà parce que non seulement cela s'intègre à la tonalité générale de l'orchestration du groupe, mais surtout parce que cela lui donne une personnalité assez singulière. Ainsi, l'écoute de ce premier essai de Pavlov's Dog a la particularité de rester dans les mémoires. Quelque soit le genre préféré de l'auditeur. Évidemment, cet état ne repose pas uniquement sur les frêles épaules de Surkamp, car à ses côtés, il y a l'excellence des musiciens qui, loin de faire de la figuration, labourent des champs d'où germe un rock progressif dont les racines plongent autant dans le heavy-rock que dans la musique baroque et romantique. Voire même le Southern-rock. Un subtil élan créatif qui ne manque pas d'évoquer les voisins de Kansas, ainsi que les Chicagoans de Styx (avant le tournant FM) (2) ; voire même, parfois, d'un Meat Loaf dénué de son aspect « comédie musicale ». Avec une nette différence avec ces derniers, c'est que Pavlov's Dog semble généralement plus boisé, plus roots – malgré des mouvements où le mellotron en fond sonore peut s'avérer superfétatoire. Plus européen même, probablement par la possible influence de la musique classique. Siegfried Carver, avec l'omniprésence de son violon – et de son viola (violon à cinq cordes) - pourvoit en grande partie à cette sensation. De même que le piano de David Hamilton et la flûte (enchantée) de Doug Rayburn – hélas, par trop occasionnelle. 

     Siegfried qui, à l'occasion, dégaine son Vitar. Un ancêtre du violon électrique, en fibre de verre et directement pourvu d'une fuzz intégrée (la DynaFuzz), avec lequel il crée un univers enchanteur sur un « Preludin » qui évoque irrévocablement Kansas. Qui a copié sur qui ? On retrouve aussi l'empreinte de Kansas lorsque Steve Scorfina (qui fit partie de la première mouture de REO Speedwagon), à l'instar de Kerry Livgren, qui abat les murailles d'un rock-progressif avant qu'il ne soit trop imposant – ou pompeux - , en imposant sa matière « heavy-rock ». On lui doit « Natchez Trace », un heavy-rock rock'n'roll efficace, faussement basique, un brin boogie, un brin southern, où Surkamp, transcendé, se lâche, vocalisant comme un pneu dérapant sur un béton verni.


   Mais avant tout, il y a ce titre, « Julia », qui ouvre le rideau sur une plage où le raffinement enlace la mélancolie, dans une valse enivrée d'émotion. Relativement simple, aéré, entre musique de chambre et ballade romantique, cette chanson qui est parvenue à se faufiler sur les ondes (américaines), est probablement la plus connue du groupe. Son impact nuit à « Late November », qui s'enlise dans des nappes de mellotron et de paroles répétitives.

     Au contraire de « Song Dance », qui allie la force d'un hard basique – avec un riff primaire, quasi sabbathien – à la véhémence d'un rock-progressif transcendé, dans une atmosphère où se mêlent les parfums capiteux d'un Jethro Tull (celui des années 68 à 71) à ceux de Kansas. Siegfried donne une leçon de violon en mode hard-rock et lâche un admirable solo percussif. Tandis que Surkamp, possédé, chante comme s'il était absolument transporté par l'émotion – pourtant, les paroles sont d'une simplicité et d'une naïveté exemplaires.

     La tension demeure avec « Fast Gun », une chanson évoquant l'ère du Far-West, avec quelques cavalcades simulées par la batterie et le violon. Une chanson en montagnes russes, alternant incessamment entre mouvements andante et allegro; mouvements au tempi distincts mais liés par un chant restant, lui, sur le ton de la supplique.

  Avec ses élans dramatiques et son piano romantique, avec cette sensation de conter une histoire (3), avec ses envolées d'inspiration symphonique, voire lyrique, « Theme From Subway Sue » et « Episode » auraient pu être des compositions de Jim Steinman pour Meat Loaf – Surkamp fusionnant à lui seul Ellen Foley et Michael Lee Aday. Toutefois, avec moins d'emphase et de clichés que chez Steinman.

    Enchaîné à l'instrumental "Preludin", "Of Once and Future Kings" referme le rideau en mélangeant les genres, passant de la ballade sentimentale aux coups de boutoir rock où le chant se fait désabusé, presque punk, avant de déraper sur une jam un rien foutraque, vaguement jazz-fusion. Le dernier mouvement est un crescendo où la guitare s'envole, encouragée par un chant libérateur, absolvant.

     Etonnamment, en dépit d'un bon accueil de la presse, les ventes se révélèrent assez décevantes. C'est probablement ce qui entraîna l'album suivant, "At Sound of the Bell", à s'orienter vers des formats moins alambiqués, plus accessibles et policés. Où la voix est mise en avant, où le synthétiseur s'impose au détriment du piano, et où la guitare semble tenue en laisse, muselée. Quant au violon, c'est le grand absent (quasiment). Siegfried Carver a quitté le navire. Les rares instants de violon sont interprétés par un musicien de studio. Le batteur, lui aussi, a claqué la porte, remplacé temporairement pour les sessions par Bill Bruford (Yes, King Crimson, Gong, National Health). Visiblement, il y a plus de moyens financiers pour le deuxième album, avec notamment divers musiciens invités, des musiciens de studio, une chorale. Pourtant, il semble plus léger et superficiel, moins habité, et surtout, parfois comme englué dans un enrobage de mélasse. En toute logique, commercialement, la déception est plus forte, les fans du premier album n'accrochant pas nécessairement au second - ni à ceux qui suivront. C'est pourquoi, Pavlov's Dog est souvent considéré comme le groupe d'un seul album - le second reste "toléré", mais ne génère qu'exceptionnellement l'enthousiasme.  

     Déçu par la tournure que prend le groupe, et guère inspiré par leur troisième disque - même s'il revient à des sonorités plus organiques avec le retour du piano et une guitare plus présente -, Columbia arrête les frais et refuse de sortir l'album. Pavlov's Dog ne tient alors plus que quelques mois avant d'imploser. 

     Après des années de silence, le groupe se reforme pour la première fois en 1990, pour quelques concerts et un album. Grâce à la notoriété de "Pampered Menial", Pavlov's Dog parvient à revenir ponctuellement sur scène et à sortir sporadiquement des disques - dont les sessions de 1973, "The Pekin Tapes" en 2014, et le troisième disque en 2013 sous l'appellation "Has Anyone Here Seen Sigfried ?" (4)  -. Un dernier disque est sorti en 2025 sur le label allemand Ruf Records, "Wonderlust", où il ne reste que Surkamp de la mouture originale.

    S'il y a bien sur chaque album du groupe toujours une poignée de morceaux sympathiques, aucun d'eux ne peut prétendre rivaliser avec "Pampered Menial". Aucun ne parvient à renouer avec sa magie. C'est le seul qui tient la route de bout en bout, le seul, aujourd'hui encore, à faire l'unanimité. Une grosse déception pour le guitariste Steve Scorfina qui ne gouta guère les nouvelles directions du groupe, et qui est persuadé que le groupe aurait pu - aurait dû - être énorme s'il avait simplement poursuivi sur la voie du premier.


1."Julia"  David Surkamp3:09
2."Late November"  Steve Scorfina, David Surkamp                 3:10
3."Song Dance"  Mike Safron4:58
4."Fast Gun"  David Surkamp3:08
5."Natchez Trace"  Steve Scorfina3:40
6."Theme from Subway Sue"  David Surkamp4:25
7."Episode"  David Surkamp4:02
8."Preludin"  Siegfried Carver1:37
9."Of Once and Future Kings"  David Surkamp5:23



(1) Et non pas les Missouris, qui eux, sont les amérindiens qui occupaient les lieux, bien avant qu'on n'impose des frontières et qu'on ne baptise l'un des influents (le plus grand) du Mississippi.

(2) Saint Louis est à la frontière de l'Illinois...

(3) Par la conviction du chanteur, et non pas les paroles généralement des plus simplistes

(4) En hommage à Siegfried Carver, né Richard Nadler, décédé le 30 mai 2009, à 60 ans.



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