vendredi 8 mai 2026

REQUIEM POUR UN MASSACRE de Elem Klimov (1985) par Luc B.

 


REQUIEM POUR UN MASSACRE est né de deux volontés. Celle, intime, du réalisateur Elem Klimov, né en 1933, qui a vécu la période racontée, et celle, officielle, des dirigeants soviétiques qui souhaitaient marquer le quarantième anniversaire de la victoire russe sur l’Allemagne nazie. Un film de commande, de propagande, non exempt donc de manichéisme. Mais peut-on leur en vouloir ? Que Klimov avait déjà tenté de réaliser sept ans plus tôt, en adaptant deux récits d’Alès Adamovitch. Le projet initial avait été recalé par la censure gouvernementale.

Cette fois c’est la bonne. Elem Klimov reçoit toute l’aide officielle. Autorisation de tournage (dantesque d'après les témoignages, le APOCALYPSE NOW des Ruscofs) dans une réserve naturelle près de Minks, moyens illimités, techniques et humains. Nous en avions parlé à propos de Andreï Tarkovsky, la Russie d’alors bénéficiait de techniciens hors paire sortis de la prestigieuse école de cinéma de Moscou.

C’est un film de guerre mais surtout sur la guerre. Avec cette dimension Kubrickienne de se placer (donc la caméra) au dessus des évènements purement narratifs, de transmettre l'émotion par les seules images, sans psychologie, avec ces visages déformés comme des masques de tragédie, l'absurdité, l'abstraction. Mais sans le regard satirique.

On suit le jeune patriote Fliora Gaïchoun, qui contre la volonté de sa mère s’enrôle dans l’armée biélorusse, en 1943. Un pays dévasté par les divisions nazies qui massacrent aveuglement tous les villages qu’elles traversent. 628 en tout. 628 Ouradour-sur-Glane, avec ce modus operandi tristement célèbre : les habitants sont enfermés dans l’église du village et brûlés vifs.

Russe / enfant / guerre. On pense à L’ENFANCE D’IVAN de Andreï Tarkovski à plusieurs égards, ces scènes entre réalisme clinique et onirisme, omniprésence de la forêt, marécages, et ces traces incandescentes de tirs dans la nuit. REQUIEM POUR UN MASSACRE est avant tout une expérience sensorielle, visuelle et sonore. Lorsque l'image refuse de montrer, le son prend le relai. Le Terrence Malick de LA LIGNE ROUGE a forcément vu le film, la faune (le héron, les reptiles), la flore, scènes oniriques, utilisation du Steadicam.

Fliora est trop jeune pour participer aux combats, il sera quand même admis sur la photo de groupe. Superbe séquence, rare moment de joie, d'unité, remarquez la composition de l'image, que le personnage du photographe met au point en temps réel. Roujev, le commandant de l'unité, laisse Fliora au campement. Le gamin y croise la jeune, hautaine et troublante Glacha, aux yeux de chatte. Encerclés par les bombardements, les deux gamins fuient dans la forêt. Pas d’effets spéciaux ici, mais de véritables bombes larguées à quelques mètres des acteurs, et cette fumée noire qui envahit l'écran. 

Et soudain cette scène magique. Après une nuit de pluie, les deux ados secouent les arbres pour en faire tomber les gouttes, douche régénératrice. Parenthèse enchantée, Glacha, robe trempée qui épouse ses formes juvéniles, générant un arc en ciel. 

Fliora décide de revenir à son village. Vide. Seule Glacha remarquera les cadavres entassés derrière une baraque. Pensant les villageois réfugiés sur une île, Fliora se jette dans les marécages pour les rejoindre. 

Scène éprouvante car filmée dans sa longueur, les deux gamins comme aspirés par la boue. Les comédiens étaient réellement à deux doigts d’y passer. La bande-son mixe des grondements oppressants, des cris d’animaux, qui provoque le même malaise que le requiem de Ligeti à la fin de 2OO1. A entendre (sic) cet effet de surdité après l’explosion d’une bombe, que Spielberg reprendra dans LE SOLDAT RYAN.

Puis commence la quête de nourriture. Long plan séquence sur Floria et Roubej qui repèrent une ferme, menacent le paysan, lui volent sa vache, puis détalent. Pris sous le feu allemand, Roubej y perdra la vie. La vache aussi, qui se reçoit une rafale. Il ne fait aucun doute qu’on a réellement tiré sur le bestiau. Toutes les fusillades du film sont en balles réelles. Sur le vif, Elem Klimov et son opérateur ont l'instinct de filmer l’agonie de la bête. Gros plan de l’oeil secoué de spasmes et dévoré par les mouches. 

De nouveau seul, Floria est recueilli par un paysan qui l’amène à son village. Plans sublimes de la charrette fendant une brume opaque juste percée par la lumière rasante du soleil en contre jour, comme si plus rien n'existait, aucun horizon.

Une première partie de film qui tient du parcours initiatique, avec ce gamin bravache qui affronte les réalités de la guerre, en témoin souvent impuissant. On notera l'absence de sexualité. Pourtant Glacha suinte un désir érotique, mais le gamin, par pudeur, peur, ne se laisse pas ensorcelé, la droiture moral avant tout ! La censure soviétique est-elle passée par là avec ses grands ciseaux ? 

Un parcours qui s’achève dans un village bientôt cerné par une division SS. C’est avec de larges plans séquences que Klimov orchestre le chaos, les SS ivres, dégénérés, l’église, les villageois enfermés, et cette phrase de l’officier : « les adultes peuvent sortir par cette ouverture, mais laissez les enfants dedans ». Les enfants étant l’avenir de l’humanité, les tuer est la meilleure manière de génocider un peuple. Le massacre n’est pas filmé frontalement, reste hors champ, par contre le son nous fait entendre les cris des suppliciés. Je ne sais pas à quoi ressemble l’enfer, on ne doit pas en être bien loin.

Film de propagande pour célébrer le martyr et la résistance des biélorusses, certes, qui montre donc que la violence ne venait d’un seul camp. Toutefois Klimov nuance (la censure n’a rien vu ?!) en montrant quelques russes parmi les SS. Une vérité historique, on a vu les mêmes cas en Ukraine où les gens du cru avaient participé avec enthousiasme au massacre des juifs.

Sur la fin, Klimov mêle à son récit des bandes d'actualités - sur fond du Requiem de Mozart - qui défilent à l'envers. On rembobine l'Histoire jusqu'aux sources du Mal, et cette photo d’Adolf Hitler bébé dans les bras de ses parents. On se souvient de la réplique de l’officier SS à propos des enfants à tuer en priorité. Chacun aura son explication. Comme chez Kubrick. Pour Klimovles enfants sont promesse de vie, il n’est pas concevable de s’en prendre à eux. Même le p'tit Adolf en barboteuse. Le premier projet de Klimov recalé par la censure s’appelait : « Tuez Hitler ».

A ce stade REQUIEM POUR UN MASSACRE a depuis longtemps quitté le cadre strict du film du guerre pour entrer dans une autre dimension. Floria tire au fusil comme un zombie sur un portrait du chancelier du Reich. On remarquera ses cheveux blanchis, ses rides aux yeux, comme s’il avait pris quarante ans dans la gueule. Voyez ce gamin qu'il croise, nouvelle recrue, même casquette, même allure, même fusil trop grand. Comme une version de lui même, avant. L’acteur Alekseï Kravtchenko avait 14 ans à l’époque, il n’était pas comédien. Au casting, le réalisateur avait diffusé aux prétendants au rôle des images des camps nazis, puis proposé une bonne collation. Kravtchenko est le seul qui avait refusé, la boule au ventre : il a au rôle.

On se souvient longtemps de son visage ahuri, apeuré, crispé, puis carrément déformé par l’horreur et l’incompréhension. C’est par ses yeux qu'on voit la guerre, qu'on ressent la guerre. Toute la distribution est amateur, des gens du cru, qui n'ont pas eu de mal à rejouer ce qu'ils avaient vécu. Ce qui apporte au film ce réalisme clinique (d’après le terme de Klimov) une description documentaire des faits narrée avec le langage du cinéma. Un langage évident, en ligne claire, une mise en scène sans esbroufe : plans d’ensemble / gros plans / panoramiques, et ces fameux travelling au steadicam. Et une profondeur de champ qui permet d'ancrer les personnages dans l'espace, de composer des cadres où le décor, l'arrière plan, compte autant que les protagonistes.

On remarquera ces plans en contre-plongée, caméra pointée vers le ciel (le divin ?) avec entrée ou sortie de champ par le bas de l'image, comme si les personnages sortaient de terre pour aspirer l’oxygène, ou y retournaient s'y cacher. Klimov ose ce que seul Chaplin se permettait : les regards caméra, qui interpellent, accentuent le trouble. Verboten dans la grammaire académique du cinéma. Mille images mériteraient d'être décrites, tant ce film en regorgent, on retiendra celle de cette belle nana aux yeux clairs qui dépiaute des écrevisses, en suce goulument les pinces, assise à l'avant d'un camion, pendant le massacre du village.   

REQUIEM POUR UN MASSACRE était sorti discrètement dans deux salles à Paris, sa réputation doit au bouche à oreilles. Il a gagné des prix en Russie, of course, jamais ailleurs, car présenté dans aucun festival international. Elem Klimov n’a plus rien tourné ensuite. Il a été nommé par Gorbatchev président du syndicat des cinéastes russes. C’est l’homme d’un film – il a lui même renié ses précédentes réalisations – mais quel film ! Une œuvre superbe, profonde, éprouvante, souvent qualifié de meilleur film de guerre jamais réalisé.

Lien vers : L'Enfance d'Ivan   


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jeudi 7 mai 2026

SIDDHARTHA de Hermann Hesse (1922) par Benjamin


Nous sommes en plein 16e siècle et, tiraillé par les frustrations de ses pulsions inassouvies, un homme ne parvient plus à apprécier l’admiration dont il fait l’objet. Des années durant, il a travaillé comme un damné, la tête dans les formules scientifiques et la reconnaissance de ses semblables comme seul but. Il avait alors l’enthousiasme et la spontanéité de la jeunesse, se livrait à ce combat avec l’énergie de ceux qui se sentent encore immortel. Ainsi mémorisa t-il les concepts les plus complexes mit en place les théories les plus révolutionnaires. La science fut pour lui la vanité magnifique de l’homme cherchant à égaler les dieux, la religion d’une humanité éclairée. 

[ Goethe ] Derrière ses formules se cachait une nouvelle énergie, un nouveau remède, un nouveau confort. La science rendra bientôt inutile l’entretien d’un feu, le dressage des chevaux, les récoltes à la main, tous ces travaux épuisant empêchant l’homme de profiter des voluptés de la vie. Au fond, les scientifiques tels que le docteur Faust sont pareils aux moines sacrifiant leurs vies pour la rédemption de l’humanité. Ce genre d’homme pensent sans doute que seule la science peut ramener l’humanité au paradis perdu, que chaque progrès l’éloigne de cet enfer où elle ne peut gagner son pain qu’à la sueur de son front. Les années passèrent et, alors que la vieillesse avait emporté son enthousiasme et sa vigueur, le brave docteur Faust commençait à regretter de s’être chargé d’un si lourd sacerdoce. Alors, pour sortir du mouroir de ses regrets, le vieux scientifique vendit son âme au diable pour revivre sa jeunesse perdue. Avec « Faust », Goethe traumatisa la pensée allemande en posant le dilemme de l’opposition entre la pensée et l’action, l’intellectuel et le pulsionnel.

Nietzsche clarifia bien sûr cette opposition dans « Naissance de la tragédie », où il différenciait le Dionisiaque et l’Apollinien, c’est-à-dire le domaine du rêve et de l’instinctif. Des décennies plus tard, alors que l’obscurantisme nazi s’emparait du pays de Goethe, un écrivain mit en scène ses angoisses dans ce qui peut être considéré comme un prolongement de la morale du mythe faustien. 

Dès son enfance, Hermann Hesse avança dans la vie tel un nageur tentant de progresser à contre courant. Atteint de troubles bipolaires, il s’écorcha à toutes les autorités avec la maladresse de celui qui tomba dans la vie comme sur un parterre de ronces. Ainsi se succédèrent les conflits familiaux et les changements d’établissements scolaires, jusqu’au jour où l’instabilité de cette vie absurde lui parut insupportable. Le fameux « Loup des steppes » n’était autre que lui, le roman devenu un classique donnait à ses troubles et à son salut une portée universelle. Il faut toutefois souligner que, là où le personnage du loup des steppes est torturé par son obsession pour Faust, c’est cette même obsession qui sauva la vie de Hesse. De ce loup à « Narcisse et Goldmund » en passant par « Siddhartha », une bonne part de son œuvre tourna autour du grand problème soulevé par Goethe. Trouver une harmonie entre ses rêves et ses pulsions, entre son idéal et ses besoins triviaux, telle est la grande préoccupation de ses personnages. 

Dans cette optique, « Siddhartha » est un plus grand livre que le déjà remarquable « Loup des steppes ». Ayant pris un peu de recul sur ses propres névroses, Hesse nous emporte ici dans l’Inde du mysticisme bouddhiste. Comme le docteur Faust, son Siddhartha y grandit comme un sage dont son entourage admire la grandeur. Pourtant, malgré son apparente sérénité, une angoisse poussait le jeune homme à fuir cet amour confortable mais assommant. Au fond, l’affection dont il faisait l’objet ainsi que le futile plaisir qu’il en retira lui apparurent comme les éléments d’une vaste supercherie. Il était convaincu que, derrière la futilité de ces artifices, la véritable profondeur de la vie ne demandait qu’à se révéler aux yeux de l’homme ayant atteint la sagesse.

Le premier chemin de cette sagesse lui parut être la souffrance, cette douleur nécessaire à celui qui cherche à maîtriser le courant impétueux de ses pensées et de ses sentiments. Ainsi suivit-il des jours durant l’enseignement des shramanas, ces hommes pour qui toute forme de plaisir empêchait d’accéder à la véritable beauté de la vie. Refusant toutes attaches aux hommes et aux choses, cette tribu lui permit d’atteindre une sérénité bien éphémère. 

Nul ne pourrait admettre que la véritable sagesse se trouve en refusant tout ce qui fait le sel de la vie, une telle morale ne peut mener qu’à la tristesse et à la frustration. Siddhartha quitta donc les shramanas pour rejoindre la ville, où il s’abandonna aux joies du jeu et aux extases du corps. Mais la débauche ne vaut finalement pas mieux que la chasteté et, à mesure qu’il se lassait de ces plaisirs futiles, Siddhartha nourrissait un dégoût de lui-même qui ne fit que croître. Est-ce donc de cette succession d’ennuis et de peines dont parlait Schopenhauer quand il affirmait "la vie balance sans cesse entre la souffrance et l’ennui" ? Le sens de la vie serait donc qu’elle n’en a aucun, qu’elle n’est que l’accumulation des lubies austères et des débauches plus ou moins honteuses de l’homme. Pas du tout !

Mais je ne voudrais pas donner ici toutes les explications d’un récit qui se vit autant qu’il se lit. Toute sa vie Hermann Hesse a refusé de considérer la littérature comme une clef de compréhension de l’existence. Les livres ne furent pas, selon ses dires, un moyen de comprendre la vie, mais de s’en échapper. La réflexion, il semblait laisser ça aux philosophes, comme si les écrivains vivaient dans un imaginaire éloigné de toute préoccupation terrestre. Ne vous y trompez pas, une telle opinion relevait plus de la posture que d’une conviction profonde. L’homme était trop cultivé pour ne pas savoir que, de « Candide » à « Sur les falaises de marbres » en passant par « Ainsi parlait Zarathoustra », nombre d’œuvres s’élevèrent entre ces univers voisins que sont la philosophie et la littérature. 

Un écrivain trop abstrait ne serait qu’un pompeux styliste, un autre trop rationnel s’apparenterait à un démagogue vendeur de camelote. Tout grand écrivain recherche l’universel dans le personnel, le concret dans l’abstraction, la grandeur jusque dans la simplicité. Il est finalement semblable à ce Siddhartha qui, derrière le rideau des apparences, cherche à saisir la profondeur de la vie, la sagesse. Une chose est sûre, une telle lecture procure une sérénité que l’occident a depuis longtemps perdu et qui fit la grandeur des légendes asiatiques. Au lecteur de dire si un tel récit évoque plus pour lui un Candide exotique où un Faust perdu au pays du Bouddha.

Editions Livre de Poche - 224 pages 

mercredi 6 mai 2026

Robben FORD " Two Shades of Blues " (2026), by Bruno

 


Vas-y Robert ! Fais péter la Fender ! 

     Mister Robben Ford est un musicien étonnant. En dépit d'une carrière musicale débutant à la fin des années soixante qui l'a amené, parfois en toute discrétion, à accompagner des artistes comme Charlie Musselwhite, Joni Mitchell, Jimmy Whitherspoon, Rick Springfield, et Miles Davis, à avoir été un musicien de studio réputé et sollicité (il joue même sur le "Creature of the Night" de Kiss), à avoir fait partie de l'orchestre du Sunday Night (sur la chaîne NBC, présenté par Jools Holland), et d'un bon paquet d'albums salués par la critique, Robben Ford semble ne jamais avoir pris la grosse tête. Il demeure un homme simple, fidèle à lui-même. Un type affable et réservé, d'apparence toujours calme et prévenante, totalement hermétique aux clichés de vedette capricieuse à l'intellect limité.

     Depuis le 16 décembre dernier, Robben Ford affiche 74 ans au compteur, et après un dernier album studio en 2021, et la sortie d'un très bon album live en 2023, "Night in the City", on pensait qu'il glisserait doucement vers une douce retraite. Mais le voilà qui revient cette année avec un nouvel album plein de fraîcheur. Non seulement son jeu n'a pas pris une ride - il a peut-être même gagné en finesse -, mais, plus étonnant, sa voix n'a rien de celle d'un homme de son âge. Visiblement, le temps semble glisser sur cet homme.


   Ce "Two Shades of Blues" est voulu comme un hommage marqué à Jeff Beck. Cependant, plutôt que de s'aventurer à reprendre quelques compositions d'El Becko, - ce qui, d'après Robben, aurait pu paraître prétentieux mais aussi carrément casse-gueule -, il s'est évertué à jouer, ou du moins à tenter de jouer dans l'esprit. Sans chercher à l'imiter. Juste essayer de retrouver l'esprit, l'essence du phénomène. Évidemment, pour ce faire, Robben a dû s'équiper d'une Fender Stratocaster - nécessaire pour l'utilisation des différentes configurations de micros, et surtout pour le travail des notes au vibrato. Si depuis quelques années, il est devenu un fervent adepte de la Telecaster (il a développé un rapport étroit avec une vieille planche élimée de 1960 - elle fait d'ailleurs la couverture de ses deux dernières éditions), cela faisait des années qu'il avait carrément abandonné la Stratocaster. Par contre, en aparté, Robben semble avoir totalement oublié son modèle signature de Fender : la Master Series Esprit Signature (c'est celle qu'on voit sur la pochette de "Talk to Your Daughter" et celle de "Handfull of Blues"). Une belle gratte.

     Initialement, cet album devait être principalement instrumental, avec éventuellement, l'incorporation d'une ou deux chansons au maximum. Un projet que Robben espérait enthousiasmant et gratifiant. Rendre hommage à l'un de ses héros nécessitait un investissement personnel, autant pour rendre justice à la musique de Jeff que pour ne pas s'exposer à l'opprobre. Or, pour Robben, ces sessions se révèlent éprouvantes et décevantes. Passablement déçu du résultat dans l'ensemble, il ne garde en tout et pour tout que trois morceaux - les trois derniers de l'album. Pourtant, ce sont des monstres forts d'un actif imposant le respect qui ont participé aux séances américaines. Pas moins que Gary Husband, Darryl Jones et Larry Goldings. Mais l'histoire a maintes fois démontré que ce n'est pas forcément en réunissant les meilleurs qu'on fait une bonne équipe. Il est nécessaire que le courant passe, et là, apparemment, ça n'a pas été le cas.   

     Finalement, Robben décide de remettre le couvert avec une autre équipe, à Londres (1). Avec des gars frôlant l'anonymat, mais avec lesquels nait une véritable émulation, d'où germe une poignée de chansons. Quatre chansons qui font la première partie de l'album. Probablement la partie la plus intéressante et la plus chargée d'émotion. Pour le coup, l'esprit "Jeff Beck" est remisé, mais il en résulte incontestablement une belle brochette de chansons où se mêlent blues tranchant, rhythm'n'blues généreux, rock moelleux et pop noble, qui rappellent parfois le temps du Blue Line (de Robben Ford, for shüre). Pour ces séances anglaises, la Strato semble avoir été alors délaissée, laissant à nouveau la place à des tonalités de Telecaster, robuste et affûtée, avec quelques plages d'apparence plus gibsoniennes - entre Gibson ES-335 et Les Paul en P90. Seul instrumental de ces sessions londoniennes, l'excellent "Two Shades of Blues" - qui a donné son nom à l'album -, qui s'immerge à nouveau dans des tonalités beckiennes.


   L'album est scindé en deux parties bien distinctes : la première aligne quatre superbes chansons, et la seconde est intégralement réservée aux instrumentaux. Un choix qui marque la différence entre les enregistrements américains et les séances anglaises, soulignant ainsi 
que ces dernières se révèlent nettement plus attractives et mnémoniques. 

     Un premier chapitre débutant par "Make my Own Weather", qui s'inscrit comme une profession de foi, une conduite de vie qui se veut aussi être une ode à l'optimisme et à la liberté. « … Je trouve le plaisir là où tu vois la douleur. Trouve le soleil là où tu vois la pluie, parce que je fais ma propre météo. La vie sous pression, cela n'a aucun sens pour moi ». Un robuste et élégant blues-rock jazzy comme seul  Robben semble être capable de réaliser. Du moins avec une telle classe, une telle aisance. Une chanson affûtée par la scène depuis quelques années. Une belle entrée en matière suivie par une magistrale version du "Jealous Guy" de John Lennon. Probablement l'une des meilleures jamais réalisées à ce jour. Une version en mode Blues-rock, assise sur un lit de cuivres et un orgue qui ronronne. À la fois chic et solide, parfaitement équilibré entre finesse et chaleur organique.

     Suit un magnifique et solaire "Perfect Illusion", l'acmé de l'album où Ford trempe son Blues dans une soul lumineuse et une Pop tonique, bridant sa guitare pour laisser du champ aux cuivres et au piano "... Mais dans ce fleuve de scènes changeantes, j'ai vu un visage. Un visage comme une fleur, et j'ai ressenti une force. Et je crois, oui, je crois avoir trouvé en toi l'illusion parfaite. Tout ce qui vient s'en va. Le monde n'est là que pour la forme. Tout ce que je croyais savoir s'est évanoui à ta vue.". 

     Le chapitre « chanson » se referme sur une seconde et dernière reprise, "Black Night". Un slow-blues popularisé par Charles Brown, qu'il jouait déjà dans les années 70, alors avec le Charles Ford Blues Band, le groupe fondé avec ses frères (2).

     Le second chapitre est donc exclusivement réservé aux instrumentaux. Des morceaux faisant - apparemment - fi de démonstrations techniques pour se recentrer sur l'expressivité, l'émotion. Les trois dernières pièces correspondent aux séances américaines. Ce sont elles qui portent la marque de Jeff Beck, notamment grâce à la Stratocaster spécialement acquise à cet effet - avec l'aide de quelques nouvelles pédales d'effets censées permettre de s'approcher du grain et de quelques trucs relativement plus tordus propres à Beck. Finalement, ça sonne toujours comme du "Robben Ford", mais jouant sur une Strato et tentant parfois d'émuler Jeff Beck, notamment par le travail du vibrato sur les notes. Finalement, plus une série d'instrumentaux semblant refléter la personnalité calme et posée - voire positive - de Robben. C'est joué avec retenue et une certaine luminescence, sans exubérance ni agressivité. Une classe innée pour une croisière intersidérale où l'on prend le temps de se laisser absorber par le paysage (musical) de jazz-rock bluesy solaire.

     Mais en fait, c'est quoi la musique de Robben Ford ? Du Blues ? Du Rock ? De la pop-bluesy ? Du heavy-soft-rock jazzy ? (??) Tout au long de sa très longue carrière, Robben n'a jamais cessé de brouiller les pistes. Se refusant à s'enfermer totalement dans un genre en particulier ou dans un autre. Laissant toujours la porte entrouverte, afin de laisser pénétrer librement divers courants venus rafraichir son inspiration et sa musique. On ne pourrait même pas la considérer à part entière comme une fusion intentionnelle, travaillée, tant sa musique semble plutôt être l'émanation naturelle d'une source musicale dépourvue d'intention commerciale et de quelconques barrières. 

     Et puis, peu importe ce que c'est précisément. C'est tout simplement de la bonne musique, sans fard, sans faux col. De la musique composée et interprétée avec le cœur et l'âme, sans arrière pensée commerciale. Bref, du Robben Ford.


(1) Un peu lassé de la vie américaine, après une résidence à Nashville, Robben Ford a voulu s'installer à Paris. Ville qu'il adore, mais n'ayant pu s'intégrer au tumulte de la vie parisienne, il a récemment opté pour Londres. La City restant une ville onéreuse, il souhaite actuellement émigrer en Italie.

(2) Partie intégrante du répertoire scénique du groupe, on retrouve aussi "Black Night" sur le premier disque daté de 1972.


🎶🎸
Autres articles / Robben FORD :
💥Avec RENEGADE CREATION  " Bullet "  (2012)
💥 Avec Paul PERSONNE " Lost in Paris Blues Band " (2016)

mardi 5 mai 2026

Franck Carducci - ”SHEEPPLE“ (2026) - par Pat Slade



Enfin le retour de Franck Carducci et du Fantastic Squad avec une nouvelle galette



Franck Carducci sort du troupeau




Son dernier album studio “The Answer” datait de 2019. (Sans parler de “The Naked” avec Mary Reynaud en 2023 et de ”The Answer live“ la même année.)

Depuis “Oddity“ en 2011 et grâce à Steve Hackett, il a fait un gros bout de chemin. Avec le temps les musiciens qui l’accompagnaient ont changé mais le talent reste le même. Seule Mary Reynaud est toujours à ses cotés et en parallèle mène sa carrière avec succès. La période 2025-2026 sera celle du changement avec la signature pour le label Cherry Red Records, ce nouvel album et une tournée qui commencera dans la mythique salle de Liverpool le Cavern-Club.                                                                                          
L’illustration de  la pochette fait penser à l’Écosse avec ses moutons (En espérant qu’ils n’ont pas mangé le plat national, le Haggis). Mais un des animaux se distingue des autres, il porte un chapeau haut-de-forme aux couleurs très psychédéliques.

L’Écosse ne sera qu’une image puisque tous les titres seront enregistrés à Lyon et certaines parties instrumentales à Paris et Amsterdam. Un album qui aura beaucoup de guest. Avec tous ces moutons, espérons qu’il n’y aura pas une brebis galeuse dans le troupeau. “Sheeple” : Une courte intro à l’orgue Hammond jouée par Anthony Honnet avec des bêlements en arrière plan, un orgue qui devient rageur à la façon d’un Jon Lord, le tout se termine par un glissing de médiator sur le manche d’une guitare. “Self-Righteousness : Ce n’est pas encore le Fantastic Squad mais mes agneaux... Ca envoie du lourd avec un batteur Gus Genser à la frappe sèche, William Remond qui t’envoie un solo de guitare qui n’a rien à envier à ceux de Barth Sky et Anthony Honnet qui t’en remet une couche par-dessus avec le son de l’Hammond. Un très bon rock qui fera plaisir à tous ceux qui se sont arrêtés aux années 70.

Sweet Cassandra” : Prenez une Reynaud et deux Carducci et vous aurez une très jolie ballade qui sonne entre du Paul Mc Cartney et du… Carducci, Gille Carducci à l’harmonica, Mary Reynaud en backing vocal et Franck en homme orchestre. “The Betrayal of Blue” : Le morceau connu pour avoir déjà été joué en live. Le retour du Squad au grand complet avec un orgue Hammond en soutien joué par Richard Vecchi et Yann Van Euk aux percussions. J’aime ce morceau pour sa construction musicale. Tout commence par une ballade tristounette pour devenir sous les accords de guitare de Barth un rock endiablé avec son solo a tondre un mouton en un éclair avant de revenir au calme avec Mary et son Theremin. Un grand titre ! ”Sweet Cassandra (reprise)“ : Un instrumental en duo, Franck à la basse et à la douze cordes et Roy Van Oost à la flûte traversière. J’ai entendu dire que Mary se serait mise à jouer de cet instrument, serait-ce pour jouer ce morceau en live ?


The Limits of Freedom“ : Avec le Squad au complet plus de surprise, le  retour d’Olivier Castan au piano et deux backing vocaux Margot Viotti et Marina Venet. Du punch avec la frappe de Léa et toujours les coups de boutoir de Barth qui finit de terrasser les moutons pour Aïd el-Kebir. “Love Or Survive“ : Un homme et quatre femmes. Un piano en introduction qui sonne comme Supertramp mais Franck a le génie d’y rajouter sa touche personnelle qui fait que chacun de ses morceaux sont uniques et celui-là en particulier puisque c’est la première fois que je l’entends se fendre d’un solo de guitare. ”Sweet Cassandra (2019)” : Franck en solo, personne autour de lui pour lui piétiner ses plates bandes. ”Do What You’re Told“ : Retour des moutons à la bergerie avec Franck comme berger sans son troupeau. On croirait du Beatles de l’époque Sgt Pepper’s. Pour conclure et sans me faire tondre la laine sur le dos, ”Sheeple“ est un super album que les fans des 70’ vont adorer. Alors, Do What You’re Told (Faite ce qu’on vous dit) et achetez cet album !