jeudi 27 août 2026

POULENC – 3 Sonates (flûte, hautbois, clarinette) - Éric LE SAGE et 3 amis (1999) – par Claude Toon

Flûte : Mathieu Dufour

Hautbois : François Leleux

Clarinette : Paul Meyer


- Salut Pat, je sais que tu aimes Poulenc… Voici un trio de sonates (ce n'est pas un oxymore) composées dans ses dernières années… Courtes et poétiques… Du début des années 60, mais rien d'intello…

- En effet Claude, Paul Meyer à la clarinette et François Leleux au hautbois, c'est le grand jeu !! Je ne connais pas ce flûtiste par contre…

- Natif de la Capitale, Mathieu Dufour a exercé comme flûtiste solo à Toulouse puis à l'opéra de Paris à l'époque de cet enregistrement… Il l'a été aussi à Chicago, à Los Angeles et à la Philharmonie de Berlin… Un humoriste québécois porte le même nom, donc voir Wikipédia in English…

- Ah ouais… pas un perdreau de l'année !!! Poulenc a composé d'autres sonates avec piano il me semble, dont une avec violon dédiée à Ginette Neveu…

- Oui, mais le compositeur français semblait moins à l'aise avec les instruments à cordes… Mais ce jour, place aux vents, à suivre…

 

Francis Poulenc

La culture générale musicale française serait-elle moribonde, situation en adéquation avec le niveau d'instruction de notre jeunesse en mathématique et en grammaire, orthographe, syntaxe, que sais-je… niveau réputé au ras des pâquerettes par des experts pas si nihilistes que ça. À mon âge et avec le recul, je crains que ce ne soit pas si exagéré de leur part ! La prof de musique de mon fils en 1997 (3ème) "Mozart ayant écrit 41 symphonies était un bien plus grand génie que Beethoven qui n'en avait écrit que 9". - Oui, Claude, je plussoie, affirmation pour le moins stupide !

Entrée en matière bizarre allez-vous dire. J'avoue une fascination pour la société finlandaise qui culmine au sommet de la pyramide des systèmes éducatifs de qualité et, en parallèle, entretient une activité musicale très dynamique, tant en termes de composition que de performances instrumentales. Leur recette dans un pays de 6 millions d'habitants ? une tradition ? j'ignore leur secret !!

Je ne vais pas balancer le trivial "mais que fait le gouvernement" ? La réponse implicite étant "rien", ce n'est pas nouveau, toutes tendances politique confondues. Rendons pourtant hommage à des associations parascolaires, à des municipalités dont l'obsession ne se limite pas à cultiver la complaisance culturelle bas de gamme (au pif : festivals Électro…, rap + fight en prime), ceci afin d'assurer un futur score électoral favorable à consolider leurs rentes de situation. Certaines mairies subventionnent les associations gérées par des bénévoles pour des professionnels, qui mettent ainsi sur pied des écoles musicales d'amateurs pour des gamins des quartiers dits défavorisés. Tous apprennent à aimer la musique savante (ou pas trop), du jazz, à participer à des chorales sous une pluie de fausses notes, mais avec une passion et une camaraderie qui ne sont pas feintes… Je n'assiste plus guère qu'à des concerts de ces apprentis virtuoses (il y a parfois du boulot à envisager, mais c'est chouette 😉).

Je ne peux m'interdire de pasticher le poilant sketch des inconnus "Télémagouilles ?". Question au candidat : "Citez cinq compositeurs classiques français". Réponse ; "Heu…. Debussygrâce à un billet de banque disparu -, […] Ravelgrâce au Boléro – et…" Ding 🔔 dong 🔔. "Désolé ! Il y avait aussi : Berlioz, Fauré, Bizet… et d'autres quand même !!!".

- Sacré Claude et sacré sketch ! "Stéphanie de Monaco", haha ! Je devine où tu veux en venir… à Poulenc et pas que lui… 



François leleux
 

SOS le Toon… À la question quel est donc le nombre de compositeurs français dont au moins une œuvre a été chroniquée dans le blog, soit dans un billet dédié à un grand maître, soit comme auteur d'un morceau de récital, en un mot une anthologie ? ⏳… ⏳… 🔔 ? La réponse est 37.

- Non ! Claude ! Tant que ça…

- Si si ! Pat ! Et tu n'y es pas étranger.

Évidement il y a les stars déjà citées : Ravel (25 billets), Berlioz (13), Debussy (16) … Je ne dresse pas la liste détaillée, ils sont tous présents dans l'index. Ok Honegger était de nationalité suisse mais travailla en France et on pourrait ajouter le belge César Franck et l'allemand Offenbach qui firent carrière dans l'Hexagone. Tiens je n'ai jamais parlé de Vincent d'Indy ! Monarchiste, anti-dreyfusard* et réactionnaire tendance dure mais compositeur prolifique et fondateur de la Schola Cantorum, école de haut niveau mais traditionaliste. Là, j'abuse… ne serait-ce que présenter une belle version de la symphonie cévenole serait en accord avec mon éthique de ne pas tout amalgamer un siècle après les faits.

(*) Tout comme des peintres ou écrivains majeurs : Maurice Denis, Edgar Degas et Auguste Renoir, ainsi que José-Maria de Heredia, Jules Verne, Pierre Louÿs, Frédéric Mistral... Inversement, le militaire aura les soutiens des dreyfusards : Claude Debussy, Albéric Magnard (auteur d'hymne à la liberté, le "J'accuse" de Zola en mode musical"). Curieusement, D'Indy sera très proche de Paul Dukas, son mentor. Pourtant l'auteur de l'Apprenti sorcier était juif ! Les gens sont bizarres…

Poulenc n'est pas loin du podium avec huit chroniques, pas une exclusivité de symphonies, la spécialité de Bruckner ou un catalogue de pièces immortelles pour piano du grand ChopinPoulenc est l'homme de tous les genres à l'image de sa personnalité fantasque. Cet éclectisme explique sans doute : son manque de célébrité affirmée auprès de mélomanes au goût plus sélectif, sa découverte tardive et son absence des programmes de concerts sont injustifiées.


Mathieu Dufour

Bigre je reprends ma rédaction après un bon mois d'arrêt. Sans chercher à tricher, coincé dans la logique de ma narration faute d'une connaissance détaillée de la personnalité de Poulenc, j'ai fait appel à l'I.A. avec deux questions : "Poulenc avait-il des amis ?" et "Quelle était l'orientation politique de Poulenc ?". La moisson est copieuse et s'accorde avec le portrait que je me faisais du personnage. Autre confirmation, l'I.A. récolte des mots clés principalement dans Wikipédia. Cela dit, les informations sont fournies telle une liste à la Prévert dans une rigueur rédactionnelle digne d'un formulaire CERFA ou d'une spécification fonctionnelle ou opérationnelle pour rafraîchir les souvenirs des concepteurs en informatique 😊. Apportons un peu de fantaisie.

Pour la seconde question, à propos de l'antisémitisme et de l'affaire Dreyfus, il n'y a aucun doute et de toute façon il était né en 1899 à Paris et toute intolérance envers les juifs le révulsera notamment pendant l'Occupation. Son père est un industriel qui exige que le jeune Francis poursuive des études générales même si le gamin pianote dès l'âge de cinq ans. "Oui papa" je n'irai pas au Conservatoire 😒. Politiquement, Poulenc issu de la bourgeoisie catholique fera sien un certain conservatisme sans jamais se rapprocher d'un parti. L'époque est à l'essor du communisme de Thorez influencé par la révolution russe et issu définitivement d'une scission avec la SFIO (parti socialiste) lors du congrès de Tour en 1920, face à la droite nationaliste antisémite, celle d'un Maurras (fondateur de l'Action française).

1904 : Jenny sa mère initie son fiston Francis aux ouvrages "faciles" de Mozart, Schubert et Chopin… madame a des relations… Le véritable apprentissage de l'univers musical commencera sous les meilleurs auspices.

Le frère de Jenny, Marcel Royer (L’oncle Papoum 😊), spectateur assidu de l'avant-garde à l’Opéra-Comique, fait découvrir à son neveu Francis émerveillé : Petrouchka et Le Sacre du Printemps de Stravinsky, un homme qui deviendra une référence pour le futur compositeur.


Ricardo Viñes
 

Francis poursuit ses études au lycée Condorcet. Maman Jenny, pleine de ressources s'est liée d'amitié avec Mme Geneviève Sienkiewicz, femme de banquier, elle-même très proche du pianiste catalan Ricardo Viñes. Souvent cité dans le blog, le virtuose espagnol doit une partie de sa célébrité comme créateur des œuvres "injouables" de Maurice Ravel tel Gaspard de la Nuit (pas injouable mais partageant le statut de Graal de la difficulté au clavier avec quelques pages de Liszt). Ravel lui-même n'osait pas les jouer en concert. On peut ajouter les créations de pièces de Debussy et de tous les compositeurs français pour le clavier de cette époque.

Ricardo Viñes a très peu composé mais il me vient l'idée d'un billet consacré à cette personnalité essentielle pour l'essor du piano en France au XXème siècle. Né en 1875, il vit à Paris et a fréquenté le Conservatoire. Lors de sa rencontre avec Poulenc qui est adolescent, il lui donne des cours théoriques et techniques qui comprennent les œuvres des génies énumérés ci-avant et de Satie. Par ailleurs conscient du talent du jeune Francis, il le confie à Charles Koechlin pour travailler l'harmonie et la composition (Koechlin le polytechnicien : 😊).

Poulenc s'élance et compose en 1916 une œuvre atypique : La Rhapsodie nègre, l'époque raffole hypocritement de l'art pseudo-nègre et envoie en même temps les africains se faire massacrer dans les tranchées ! L'œuvre est conçue pour Baryton ou Mezzo et un petit ensemble instrumental : 2 violons, alto, violoncelle, flûte, clarinette en si bémol, piano. Si la création de cette fantaisie rencontre un beau succès ; présentée à Paul Vidal professeur de solfège au Conservatoire, elle fait hurler des imprécations injurieuses le docte enseignant. La haute tenue de ce blog m'empêche de copier in extenso les propos reposant sur cette aimable rhétorique, "…œuvre infecte, inepte, “couillonnerie” infâme. Vous marchez avec la bande de Stravinsky, et… Satie (le dédicataire) et Cie, eh bien, bonsoir !". Pour Poulenc, le Conservatoire, c'est mort !

Un camouflet fatal pour son début de carrière ? Non un tremplin car cette œuvrette ravit les novateurs. Maurice Ravel présent à la création se serait exclamé avec humour : "Ce qu'il y a de bien avec Poulenc, c'est qu'il invente son propre folklore". L'œuvre est accueillie triomphalement, et dès le lendemain, la nouvelle se propage qu'un nouveau talent musical vient d'entrer dans la cour des grands. Diaghilev des ballets Russes lui commandera le ballet les biches (Clic). – Pardon Pat ? Non, il n'y aura pas de billet Paul Vidal, le blog n'est pas une poubelle !


Paul Meyer

Pour la première question, la prédisposition de Poulenc de se lier d'amitié avec les intellectuels et créateurs modernistes et humanistes de son temps me conduirait à écrire un mémoire. Donc, juste quelques repères… Éclectique dans ses relations, il fréquentera Max Jacob et Picasso, les poètes Paul Éluard et Guillaume Apollinaire qui lui fourniront matière à maintes mélodies, les compositeurs du groupe des six dont Milhaud et hors hexagone : l'américain Samuel Barber. Ajoutons de facto Jean Cocteau, un touche-à-tout dont livres, peintures et films paraissent datés de nos jours mais qui animera la vie culturelle française dans toutes les disciplines entre les deux guerres et après. Je reviendrai dans d'autres billets sur la carrière de Poulenc.

Le riche catalogue de Poulenc n'apparaît pas immédiatement comme tel de par la dénomination des œuvres. Il travaillera dans tous les genres, y compris religieux à partir des années 30. Si on pense à Scarlatti et ses 555 sonates pour clavier ou à Bach et ses 150 cantates, ou encore Leif Segerstam, l'excentrique maestro finlandais (2024) et ses 371 symphonies 😊, ces chiffres donnent le vertige en terme de puissance de travail. Poulenc titre ses partitions de manière fantasque en accord avec son humour.

En 2020 j'écrivais : Le catalogue de ses œuvres est presque inclassable par catégories académiques, même si on y rencontre quelques concertos et les deux œuvres religieuses gravées sur ce CD aux titres respectant la rhétorique catholique (Gloria, Stabat Mater), la lecture de la liste de sa production vous fera penser à la fantaisie d'un Satie : Quadrille à 4 mains, Suite en 3 mouvements, Le Gendarme incompris, Quatre poèmes de Max Jacob, Cinq Impromptus185 numéros néanmoins où s'entrecroisent des sonates de forme classique (si tant est que la Sonate pour hautbois vs clarinette et piano le soit…) et des œuvres à l'effectif inattendu comme Les Chemins de l’amour de 1940 pour voix et petit ensemble orchestral (clarinette, basson, violon, contrebasse, piano – un héritage deux décennies plus tard de Rhapsodie nègre).

Sonate pour hautbois vs clarinette et piano ! En voilà une chouette transition pour le sujet du jour. "Rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme dans le Deblocnot" aurait dit Lavoisier 😊.


Les lecteurs qui ont écouté Le concerto pour orgue, timbales et cordes de 1939, puis le concerto champêtre pour clavecin et orchestre de 1929 dans un billet de 2015 ont pu constater que Poulenc maniait une écriture jonglant entre gravité spirituelle et épicurisme humoristique, hormis dans son grand Œuvre lyrique Dialogue des Carmélites d'après la pièce de Bernanos (inspirée de l'envoi à l'échafaud de religieuses pendant la Terreur). L'opéra, bien moins romantique que Fidélio (euphémisme), devient un réquisitoire féroce contre l'obscurantisme et la cruauté inhérente à la mise en place d'une tyrannie. Ces déviances vengeresses répondent sous couvert d'une révolte justifiée ou d'un putsch barbare à celles d'une dictature précédente. … Tant dans ce monument de l'opéra contemporain, que dans ses ouvrages de la dernière période créatrice, Poulenc ne favorisait aucun des modes et des systèmes musicaux nouveaux dans le style, pas plus que la tragédie dans la thématique… Pourtant Webern le passionnait et il attendait que Boulez fasse ses preuves dans ses recherches… 

Disciple de Debussy et de Viñes, les théories tonales ou sérielles ne sont pas pour lui un passage obligé ; l'appartenance à une école dogmatique ? très peu pour lui... Sa musique se veut soit mystique, soit altière et goguenarde… Encore une liberté qui ne facilitera pas sa popularité après la Libération et sa participation à la résistance… Le sérialisme et l'atonalité d'un Leibowitz et ses comparses occupent tout l'espace musical parisien… Exception : Messiaen.

Bien au-delà des titres fantaisistes, l'imagination et le goût de Poulenc pour la variété de ses compositions s'étend aux formes elles-mêmes, dans le sens où il n'écrit jamais deux fois pour le même ensemble instrumental, ainsi les huit sonates écrites entre 1918 et 1962 pour un, deux voire trois instruments. La liste est disponible sur divers sites. Dans le coffret de 6 CD, Éric le Sage a réuni sur le CD 5 les trois sonates pour un seul instrument à vent plus trois autres œuvres de musique de chambre. Un principe contraire aux catalogues de Mozart ou Haydn… Aucune numérotation ne s'impose et elles datent toutes des dernières années de sa carrière. Poulenc mourra en 1963, les deux dernières sonates seront créées de manière posthume.

Quelques lignes sur les interprètes des sonates. Le pianiste français Éric Le Sage, ici meneur de jeu, est un spécialiste de Poulenc dont il a enregistré toute l'œuvre pour piano. Il a réitéré pour celle de Schumann et la musique de Chambre de Schumann. Cet artiste ressuscite des concertos de compositeurs connus mais mis de côté par les virtuoses.  

Le flutiste Mathieu Dufour en dehors de prestations comme soliste telle celle pour cet album a occupé les postes de flûte solo de nombre des plus grands orchestres de la planète : symphonique de Chicago, philharmonique de Los Angeles, philharmonique de Berlin (partagé avec Emanuel Pahud) et du Capitole de Toulouse ! Pas mal à 51 ans…

Le hautboïste François Leleux est plus connu du grand public. Soliste lui aussi, il a occupé divers postes dans des grands orchestres : Orchestre National de l'Opéra Bastille, l'Orchestre symphonique de la Radiodiffusion bavaroise et l'Orchestre de chambre d'Europe… Il enseigne à la Musikhochschule de Munich. Sa discographie est impressionnante !

Enfin, le clarinettiste Paul Meyer est l'un des grands maîtres internationaux de son instrument. Dès 18 ans il débute une carrière brillante : soliste à l'Orchestre de l'Opéra de Lyon, membre de l'Ensemble intercontemporain sous la direction de Pierre Boulez, clarinette solo de l’Orchestre de l'Opéra national de Paris… Il s'est produit comme concertiste avec des dizaines de phalanges haut de gamme et pratique aussi la direction d'orchestre…


Le coteau
 

En 1927, Poulenc acquiert une belle bâtisse de maître à Nozay dans l'Indre et Loire. Nommée Le Grand Coteau, la demeure date de la Renaissance et aurait accueilli en 1560 les conjurés d'Amboise qui fomentaient de chasser du trône le tout jeune roi François II (Valois) au bénéfice d'un prince Bourbon (enfin c'est c'qu'on raconte aux touristes) … Le complot raté aggrave les tensions en ce début des guerres de Religion en France. Cette maison chargée d'histoire, modernisée au XVIIIème puis au XXème siècle devient un lieu paisible, loin des tumultes parisiens ou Poulenc donne ses concerts.

Poulenc y travaille intensément, mais comme George Sand, résidant non loin de Nozay, à Nohan au siècle précédent, Le Grand Coteau se transforme en lieu de séjour et de rencontre pour ses amis intellectuels et artistes. Se croiseront tout en dégustant du Vouvray, non pas Chopin et Delacroix, mais les avant-gardistes, entre autres : Cocteau, Colette, Éluard, Picasso, et Serge Prokofiev. Dans ce havre de paix et d'amitiés verront le jour la partition imposante de Dialogue des Carmélites, celles du Stabat Mater, du concerto pour clavecin et des deux dernières sonates… pour ne citer que les œuvres marquantes…

Félicitons Elizabeth Sprague Coolidge, mécène de la Bibliothèque du Congrès américain (1864-1953). Cette dame pianiste de formation et philanthrope soutiendra des compositions de Ravel, Schoenberg, Respighi, Stravinsky, Prokofiev, Bartók, Webern, Britten, Honegger et enfin, en 1953 Barber. (Un sacré casting qui produira des pièces symphoniques, des quatuors et diverses œuvres de musique de chambre). J'ai cité les compositeurs les plus connus, on pourrait en ajouter une bonne quinzaine… dont Roussel.

Elizabeth sera la dédicataire de la sonate pour flûte de Poulenc dont la noble institution de Washington a passé commande en son honneur en 1957.


Joseph Rampal et son fils Jean-Pierre
 

Poulenc composera la sonate pour flûte pendant l'hiver 1956 - 1957 à l'hôtel Majestic de Cannes. Cannes n'est pas loin de Milan. Le compositeur veillait ainsi aux répétitions de la création de Dialogue des Carmélites à la Scala (en italien), six mois avant la première parisienne en version originale. Cette hypothèse à propos de Cannes n'engage que moi…

Poulenc sollicite pour l'assister Jean Pierre Rampal, jeune virtuose déjà accompli. L'idée des deux hommes n'est pas de permettre à l'interprète de briller de manière hédoniste par une écriture d'une difficulté démoniaque, mais de recourir à toutes les possibilités de l'instrument dans le cadre d'une sonate en duo poétique et fantasque.

Une analyse savante est disponible en anglais sur le web (Clic). Le solfège et l'architecture sont d'une totale liberté à l'image de l'esprit plaisantin de Poulenc. Pas de tonalité définie, un chromatisme louvoyant, une floppée d'indications précisant les nuances et le climat attendus inscrits sous les portées…

1 - Allegro malinconico : On s'étonnera de la fidélité de Poulenc à la forme sonate utilisant une double exposition d'une thématique ou les arpèges descendants et allègres de la flûte affrontent le pointillisme espiègle de la mélodie jouée au piano. [0:54] la seconde idée désopilante réintroduit les arpèges de triples croches à la flûte (diabolique). "Léger et Mordant" indique la partition… C'est peu dire ! [1:04] Reprise ? oui avec plaisir et drôlerie [1:49] Le piano rejoint par la flûte énonce un second bloc thématique plus songeur. [2:56] Réexposition de l'intro mais moins enflammée… [3:56] Une tendre variation conclut en coda ce premier mouvement.

2 - Cantilena (Assez lent) : Le lyrisme du discours musical moins organisé en sections répétitives que celle de l'allegro suggère une mélodie, un "lied", une balade nostalgique. La flûte chante-t-elle son affliction (l'anxiété des carmélites ; on l'évoque parfois).

3 - Presto giocoso : Le finale explore la douce folie du style Poulenc. Nous découvrons le funambulisme, les acrobaties et les clowneries pour flûte et piano imaginés par un Poulenc polisson. Voici une sonate facétieuse au final sautillant suivant la complainte douce-amère centrale ; une œuvre majeure du répertoire pour cette formation.



Bernstein au clavier, clope au bec...
Benny Goodman, clarinette au bec
😊
 
 

La sonate pour hautbois et piano, achevée en 1962, sera créée par le hautboïste Pierre Pierlot et le pianiste Jacques Février à Strasbourg, le 8 juin 1963 soit six mois après un infarctus fatal à son compositeur (janvier). Poulenc l'a achevée pendant l'été 1962, là encore sous le soleil provençal, dans le village de Bagnols-en-Forêt (proche du futur maléfique barrage de Malpasset). Elle est dédicacée à Serge Prokofiev de manière posthume.

Par rapport à la sonate pour flûte qui lorgne avec ironie vs mélancolie vers le baroque vs la modernité, la sonate comporte certes 3 mouvements mais Poulenc inverse la symétrie usuelle des tempos : il préfère ici lent-vif-lent.

1 - Élégie (Paisiblement) : Le hautbois sort du silence par une longue plainte avant de dérouler une mélodie aux accents bucoliques soutenue par le piano en goguette. [1:55] Un passage étrangement irascible (une dispute entre deux tourtereaux) éclate avant de donner la voix au duo pour une reprise de la thématique introductive [3:05]. Ce mouvement n'échappe pas totalement à la forme sonate mais paraît enchaîner les reprises de motifs bien librement 😊.

2 - Scherzo (Très animé - Le trio plus lent - Tempo I) : Rythmé, ce scherzo rigolard prend des airs de toccata. Pour le hautboïste, nous retrouvons les difficultés techniques qui caractérisent l'originalité de ces œuvres ultimes. [1:05] Après la frénésie saccadée du scherzo, le trio sera mélodieux et empreint d'élégie en écho au premier mouvement. [2:53] Scherzo facétieux da capo !!

3 - Déploration (Très calme) : Pour le moins inhabituel, le final déroule une cantilène quasi funèbre. On entendra une reprise du premier thème de l'élégie. Poulenc a noté "monotone" sur la première portée du hautbois. Le final se terminant par un si à l'octave ppp tenue sur trois mesures et en point d'orgue, le piano faisant de même sur des accords notés "en laissant vibrer" à l'aide de la pédale P, je ne peux m'empêcher de penser aux ultimes mesures mortifères d'une 9ème symphonie de Mahler, la tristesse d'une mort annoncée. Depuis le travail épuisant sur son Opéra, Poulenc souffrait de nombreux troubles nerveux et dépressifs. L'excès de psychotropes avait détérioré son cœur… On ne peut exclure une névrose d'angoisse à l'origine de cette coda sépulcrale…


Jacques Février - André Boutard (1964 LP)

La sonate pour clarinette et piano est couchée sur la partition en 1962, en parallèle de celle pour hautbois. Elle répond à une commande du clarinettiste américain Benny Goodman qui aurait dû la créer avec Poulenc au piano. Le compositeur ne l'a pas complètement achevée avant son décès. L'éditeur la confie à un spécialiste de l'art solfégique du français pour ajouter les notes et les altérations manquantes (#, ♭, etc.) en respectant les règles harmoniques. Dédiée à Arthur Honegger, son ex-complice du groupe des six, elle est jouée en concert le 30 janvier 1963 avec Leonard Bernstein au piano. (Cf. Benny Goodman dans le concerto et le quintette de Mozart accompagné par Charles Munch à Boston). Benny Goodman ne l'a jamais enregistrée. On doit la première gravure en 1964 à André Boutard à la clarinette et Jacques Février au piano. Comme ses sœurs, la sonate est en trois mouvements.

1 - Allegro tristamente (Allegretto – Très calme – Tempo allegretto) : Poulenc nous embrouille-t-il ? Allegro Tristamente se traduit facilement : Joyeux vs tristement ! Partage-t-il les états d'âmes antinomiques de ses dernières années par cette indication de tempo notée en oxymore ? Aucune forme sonate au sens stricte et la symétrie vif-lent-vif répond en partie à cette interrogation. Le mouvement comporte trois sections. En introduction, la clarinette s'impose par des cabrioles survoltées, des motifs syncopés de cinq doubles croches, motifs scandés à chaque mesure par un unique accord pointé du piano ; une course poursuite burlesque entre instruments… Cette entrée fulgurante ff se poursuit plus passionnément. Le style a priori décousu de la section 1 s'interrompt brutalement. [01:45] Une méditation mélodique et mélancolique devient le cœur "triste" du mouvement, parler de deuil parait excessif, quoique le climat processionnaire anxieux morcelé de sauts à l'octave dénote un indéniable tourment. [04:12] la courte coda thématiquement indépendante, aux nuances légères pp mais au tempo plus allant exprime une joie discrète, une résilience.

2 - Romanza (Très calme) : Sous le titre romance Poulenc déroule une balade poétique d'accent pastoral. Est-elle si tendre et poétique ? Les cris répétés et désemparés de la clarinette, en arpèges descendants pp => f, dès la 3ème mesure et les trilles frémissantes laissent planer le doute sur la quiétude supposée du morceau.

3 - Allegro con fuoco (Très animé) : L'ambiguïté émotionnelle de la romance laisse place à une folie précipitée. Chostakovitch usait du style "musique de cirque aux sonorités grinçantes pour brocarder Staline et son régime". À l'inverse Poulenc conclut avec la verve et l'humour rigolard qui le rendait sympathique et caustique… partition pour clarinettiste virtuose uniquement. Ce fantasque allegro quasi presto déconcerta les critiques yankees par son ironie très opposée au climat doux-amer des deux autres mouvements.


Écoute au casque ou avec des enceintes additionnelles plus que conseillée.

Le son des PC, sauf exception, est vraiment une injure à la musique…


INFO : Pour les vidéos ci-dessous, sous réserve d'une écoute directement sur la page web de la chronique… la lecture a lieu en continu sans publicité 😃 Cool. 



mercredi 26 août 2026

ZZ TOP " Tres Hombres " (1973), by "BB" Bruno


Tres Hombres : Frank Beard, Dusty Hill & Billy Gibbons

     Memphis, Tennessee, 1973. Trois hommes aux cheveux longs, aux faces encombrées de pilosités variées, chaussés de bottes mexicaines, de jeans et de chemises de cow-boy, pénètrent, bien décidés, dans le studio "Ardent". Trois Texans qui ont parcouru 565 miles, traversé un état, pour finir leur travail d'enregistrement avec un jeune ingénieur du son qui y travaille. Un Okie, Texan d'adoption, avant que sa famille ne parte s'installer à Memphis. Là, encore adolescent, il se présente chez Stax Records dans l'espoir (fou) qu'on lui offre la chance d'enregistrer sa musique. Il finit, grâce à un concours de circonstances et à Steve Cropper, par devenir ingénieur de son pour Stax.  Un ingénieur qui, à 23 ans, commence à établir sérieusement sa réputation pour son travail de mixage, aux studios "Ardent", sur le "Led Zeppelin III". C'est en particulier ce fait d'arme qui a éveillé l'intérêt des trois Texans. Savoir qu'en plus il a bûché pour Stax Records, a fini par les convaincre d'abandonner leurs sessions dans le studio "Robin Hood", adopté depuis leur premier album, et par faire le déplacement avec tout leur barda pour rejoindre Terry Manning

     La rencontre est déterminante. Non seulement l'entente est bonne, annonçant une collaboration qui va durer, s'étaler sur des années, mais Manning aide aussi les Texans à perfectionner leur son. À lui donner plus de relief et de clarté, tout en le rendant plus percutant. Le résultat est un album énorme. Un monument, une référence pour des générations de musiciens et de simples amateurs. Quasiment une pierre angulaire du Blues-rock. Sur dix morceaux, quatre seront régulièrement repris par des formations de (presque) tout horizon. Parmi ceux-ci, un méga-hit connu par le plus grand nombre. Y compris par des esgourdes qui ne savent même pas d'où il vient. Aujourd'hui encore, il fait régulièrement le tour de la planète, s'infiltrant dans le quotidien de toutes les nations - à travers les radios, le net, les séries, les films et les innombrables reprises et adaptations


   On l'omet (trop) souvent, mais les deux premiers opus, les séminaux "First Album" et "Rio Grand Mud" sont des bombes de blues-rock incandescent, tirant leur essence des entrailles de la Terre mère. Deux galettes du style "chaud-bouillant", qui survolent largement une grande majorité de toute la production du genre sortie ces cinq dernières décennies - et des poussières. Pourtant, pour beaucoup, l'histoire de ce petit groupe issu du Texas ne débute vraiment qu'avec leur troisième essai. Il faut bien admettre qu'outre le méga-hit, - arbre qui cache la forêt -, l'album est chargé de morceaux débordant de feeling et de trouvailles. 

      L'œuvre débute comme un diesel peinant à être amorcé. La batterie hoquète et la gratte force sur le démarreur. "J'ai attendu le bus toute la journée... J'ai reçu mon sac en papier marron et mon salaire net... Ait pitié..." chante sur un ton las un pauvre gars désabusé. "Waitin' For the Bus". Et puis finalement, le bus s'emballe, et surgit alors une vague chaleur de grosse cylindrée prête à mordre l'asphalte. Harmonica saturé et soli enflammés s'enchaînent dans un vent caniculaire brassant sable, poussière et virevoltants (1) du désert de Chihuahua. La température ne baisse pas : sans aucun répit, "Jesus Just Left Chicago" enchaîne sur une basse et une batterie primaires, primitives, sur lesquelles se greffent des accords ouverts de guitare "clean", résonnant jusqu'à plus soif, entrecoupés de quelques chorus crunchy acérés - avec, au fond, une faible slide affligée. Blues poisseux, magistral, saisissant les tripes, le cœur, les marquant à jamais au fer rouge. "Jésus vient de quitter Chicago et il se dirige vers New Orleans. Yeah ! ... Il a fait un jogging à travers le Mississippi. Et bien, l'eau boueuse ("Muddy Water") s'est transformé en vin. Yeah !". L'auteur est un "fin poète", à qui on va bientôt donner le titre de "révérend". 

     Le trio enclenche la quatrième. Dans un chaud duo avec le Révérend, le poussiéreux bassiste prend le micro  pour une ode aux buveurs de bière et fouteurs de m... . Ode aux honky tonks et autres bouges où les soirées sont incertaines. "... Et la foule s'enflamme quand le groupe est au top... Oui, on essaie de cacher la bagarre dans le coin, mais tout va bien parce qu'ils sont juste serrés... Le bar sautait comme un chat sur une plaque chauffante. Seigneur, j'ai cru que le plancher allait s'effondrer". La cadence, soutenue comme une Harley montant dans les tours sur la highway 66, préfigure les groupes de la NWOBHM trempant encore leurs guêtres dans le boogie. Un boogie sale et graisseux de préférence. On ne s'étonnera pas qu'un autre trio, trois Anglais revanchards à l'allure de Hun-Steam-punk, le reprenne sept ans plus tard, sur un Ep du même nom, tant "Beer Drinkers and Hell Raisers" semble sonner comme les débuts de Motörhead (!).

    Sur « Master of Sparks », Billy relate ses conneries de jeunesse ; en l'occurrence la fois où il a fait l’expérience de rentrer dans une cage d'acier bricolée - équipée d'un siège d'aviation - pour s'y faire enfermer et s'y faire traîner à toute vitesse sur la route. Jusqu'à ce que la cage finisse sa course folle dans une gerbe d'étincelles - il faut bien que jeunesse se passe. En dépit d'un pattern de batterie syncopé et trébuchant, Billy parvient à déposer un riff d'intro définitif qui, étrangement, évoque immanquablement une célèbre bande d'Australo-Écossais où gesticule constamment un écolier en culottes courtes ("Let Me Put my Love into You" ? -(2) ). Impression encore plus saisissante lors du break, sur lequel d'ailleurs se révèle un solo, certes des plus brefs, mais pas moins générateur d'étincelles. Encouragé par une slide subliminale larmoyante, Billy chante alors comme un vieillard contrit, confessant ses péchés.


 C'est dans la sobriété qu'on peut mesurer tout le feeling d'un musicien, et non dans l'avalanche de notes. C'est ici le cas avec le slow-blues « Hot, Blues and Righteous », dépouillé au possible. Les instruments se traînent, comme s'ils étaient éreintés, comme si le moindre pas demandait un réel effort. Tandis que le pauvre bougre chante sa peine. Ou plutôt, sa révélation – il paraîtrait que les lascars ne fumaient pas que du tabac... « Chaud, bleu et juste, un ange m'a appelé à l'écart. Chaud, bleu et juste, il m'a dit : « Reste près de moi et je serai ton guide. » J'ai entendu ces mots en fermant les yeux, à genoux. C'était comme une évidence et j'ai compris qu'il m'arrivait quelque chose de bien »

   "Move Me on Down the Line" est solaire, irradiant d'optimisme. Dans leur Ford B 1932, gonflée par un Flathead V8, capillaires et pelage au vent, instruments en main, le trio déboule dans les rues de Houston transmettre la bonne parole. Celle d'un nouveau heavy-blues porteur de saines vibrations ravivant les cœurs les plus moribonds. Même si ici, temporairement, le Blues n'est plus qu'un souvenir ténu, le morceau devant plus à une forme de Pop-rock viril qu'aux douze mesures. Si le Blues demeure la source à laquelle se ressource régulièrement le trio, ce dernier, tout en ne cessant jamais de revendiquer son influence, son héritage, ne se ferme aucune porte - sauf peut-être celle de la médiocrité. L'inclassable "Shiek" confirme cette ouverture, ce besoin de créer d'autres climats, d'autres couleurs et parfums. Une appétence probablement générée par le passé psychédélique au sein des Moving Sidewalk pour Billy, et d'American Blues pour Joe Michael et Frank

   Mais le Blues reste ancré, indéfectiblement lié à l'ADN de ces desperados. Sous une forme ou une autre, chevillé au corps du trio, jamais il ne cessera de revenir. De s'afficher comme une évidence. Dans une veine lourde, heavy, avec "Precious And Grace" (souvenir de deux auto-stoppeuses, plus inquiétantes que mignonnes, embarquées à bord de la Pontiac de Dusty, partit avec son pote Billy, chercher une basse Fender de 1952), et de façon plus traditionnelle avec rythmique paresseuse, slide rouillée; solo en pentatonique mineure (agrémentée de blue notes) et chant de vieux prêcheur, pour "Have You Heard ?". "Have you heard about Jo Ti Mahr ? Yeaaah, yeaaaah, Yeaah ! Well, then you could not be lost ... Have you heard about Heaven ?" Pour certains, le "Jo Ti Mahr" n'est autre que Jésus. Sans oublier, évidemment, le monument, l'imparable méga-hit-delamorkitu qui continue d'imposer sa loi sur la planète et au-delà : "La Grange". Certes, le riff emblématique a été torpillé à John Lee Hooker ("Boogie Chilen"), ou à Slim Harpo ("Shake Your Hips"), - d'ailleurs Billy n'a jamais caché que ce riff n'était qu'une relecture d'un standard du Blues (3) -, mais, entre les mains de ces alchimistes du Blues et du Rock, ça devient autre chose. Une pièce quasi divine, inoxydable, imperméable au temps et aux éléments, touchant la perfection. Le genre de morceau rare qui s'écoute sans faim, inlassablement (j'ai connu un gars qui avait effectué plusieurs enregistrements d'affilés, afin que ça couvre toute la face d'une cassette - ça lui évitait de se lever et revenir en arrière).


 Avec le temps, on ne s'en rend plus vraiment compte, mais en 1973, ce "Tres Hombres" était autant inventif que moderne, tout en restant foncièrement ancré dans les racines de la musique populaire américaine. Plus particulièrement celle du Texas. Le groupe le revendique, tout en encensant le musique et les musiciens du Lone Star State. À ce titre, il ne manquera jamais de glorifier les Lightning Hopkins, Freddie King, T-Bone Walker, Albert Collins, ainsi que le 13th Floor Elevators et de son leader allumé Roky Erickson. (Bien sûr, bien que peut être un brin chauvin, ils n'oublieront pas de mentionner régulièrement MuddyWaters, John Lee Hooker et Elmore James). Au verso de la pochette de l'album, un bandeau affiche "in the fine Texas tradition... ".

     Doucement, progressivement, Billy Gibbons poursuit son exploration des possibilités de la guitare électrique. Toujours à la recherche du son adéquat, tout en restant fermement attaché à une tonalité organique, il crée des sandwichs soniques en empilant jusqu'à trois couches de guitares - où clean , overdrive/fuzz et slide cohabitent -. Pour avoir plus de puissance et d'impact sur ses cordes, il utilise un peso mexicain (biseauté à la main) en guise de plectre - ce qui lui permet de délivrer aisément, à l'envi, une ribambelles de notes sifflées (bien des années avant les abus de Zakk Wylde). Dans ce souci permanent de trouver le timbre juste, il n'hésite pas, pour "La Grange", à faire une infidélité à ses Gibson, en leur préférant une Stratocaster (alors que pendant toute la longue carrière du groupe, et pendant même ses escapades en solo, Gibbons ne semble ne jamais avoir craqué pour une Stratocaster, à l'exception bien sûr pour celle que Jimi Hendrix lui avait offerte. Par contre, il est passé par une période où il faisait une fixette sur les Telecaster. Avec une préférence sur celle des 50's. Et s'il pouvait tomber sur une Broadcaster ou une Esquire, son sang ne faisait qu'un tour). Tandis que Frank Beard, s'il n'est peut être pas ici un maestro en matière de cymbales (sauf peut être sur "Move Me on Down the Line" ?), quand il impose pas un shuffle vivifiant, stimulant ses compères, il ose dérouler des patterns au swing cahoteux ("Master of Sparks", "Precious and Grace", "Shiek") - même si ce n'est pas l'album où son jeu est mis en valeur par la production.

     Indéniablement, "Tres Hombres" fait partie de ces albums phares qui ont marqué leur époque. Des albums qui s'imposent encore comme une référence.


 
Side one




1."Waitin' For the Bus"
  • Gibbons,
  • Hill
2:59
2."Jesus Just Left Chicago"
    • Gibbons,
    • Hill,
    • Beard
3:29
3."Beer Drinkers & Hell Raisers"
  • Gibbons, 
  • Hill, 
  • Beard
3:23
4."Master of Sparks"Gibbons3:33
5."Hot, Blue and Righteous"Gibbons3:14
Side two




1."Move Me on Down the Line"
  • Gibbons, 
  • Hill
2:30
2."Precious and Grace"
  • Gibbons, 
  • Hill, 
  • Beard
3:09
3."La Grange"
  • Gibbons, 
  • Hill, 
  • Beard
3:51
4."Shiek"
  • Gibbons, 
  • Hill
4:04
5."Have You Heard?"
  • Gibbons, 
  • Hill
3:14



   En hommage à Frank Lee Beard, né un 11 juin 1949 au Texas, dans un petit bled du nom de Frankston. Inébranlable métronome de ZZ Top, il rencontre d'abord Michael Joe "Dusty" Hill, avec lequel il joue dans divers groupe dans les années soixante, jusqu'au groupe de Blues-psychédélique American Blues (dans lequel joue également Rocky, le frère de Dusty). Mais, pas pleinement satisfait de ce dernier (qui, aussi, ne lui rapporte que dalle), il saisit l'opportunité de rejoindre William Frederick Gibbons pour jouer dans un style de Blues-rock nettement plus affirmé et solide. Et heavy. L'entente est immédiate - même si la première session entre les deux aurait duré jusqu'à plus soif. Enthousiasmé, il appelle son ami Dusty pour le rejoindre au sein de la mouture définitive de ZZ Top. Inchangée depuis 1969, jusqu'au décès le 27 juillet 2021 de Dusty. Cependant, à l'origine, il s'en est fallu de peu que Frank Beard ne rejoigne pas le projet de Gibbons. En effet, alors que sa petite amie tombe enceinte, il régularise la situation en l'épousant et en raison de revenus trop modestes, il n'a pas d'autre choix que d'intégrer le foyer familial de son épouse. Il doit alors abandonner une carrière musicale qui ne décolle pas et ne rapporte pas assez (que dalle) pour subvenir à une famille. Mais, après l'essai concluant, magique, avec Billy Gibbons, la tentation est irrésistible. Bien lui en a pris. Gibbons dira de lui, que sans son swing et son originalité, "Tres Hombres" n'aurait eu autant d'impact, et en conséquence de succès quasi immédiat. Il est vrai que ce petit truc de jouer, pour "La Grange", sur le cerclage de la caisse claire, donne du piment à l'intro (et au break). Et si ensuite, il se contente d'un shuffle tonique, il impose, avec Dusty, une solide assise sur laquelle Gibbons peut à loisir faire ronronner sa guitare.

     Bien que portant un patronyme signifiant "barbe", il a été le seul membre à n'avoir jamais porté de barbe. Du moins, une vraiment fournie. À ce titre, lorsque les trois ZZ se retrouvent après leurs deux années sabbatiques, à la veille des sessions de "Deguëllo", face à la barbe phénoménale de ses amis, il préfère raser la sienne, hirsute, et qui, en comparaison, paraissait ridicule.

     Frank Lee Beard est décédé le 17 août 2026, chez lui, près de Richmond, dans son ranch où il recevait des soins palliatifs à domicile. La cause précise de son décès est, à ce jour, inconnue, toutefois, cela faisait déjà plusieurs années, qu'il était suivi pour une maladie cardiaque. Peut-être, une conséquence de ses années de dépendance aux drogues (dont l'héroïne), qu'il ne parvint à vaincre dans les années 80 (4). Des trois, c'était le plus discret, et donc le moins disert et médiatisé. Il n'empêche que depuis l'annonce de son décès, les hommages fusent de toutes parts. Même les médias français ne sont manifestés.


(1) Les virevoltants évoqués sont ces petits buissons desséchés qui, déracinés du sol, sont emportés par les vents, roulant en boule sur des terres arides - ils accélère l'érosion et l'aridité des sols. Aux USA, on les nomme Tumbleweed.

(2) Sur cet album, d'autres pièces semblent avoir inspirées les Australiens. "Waitin' for the Bus"pour "Decibel" (album "Black Ice") et "Jesus Just Left Chicago" pour "Ride On".

(3) Et déjà repris de multiple fois pas des groupes de tout horizon - parfois juste pour un long break ou une introduction -, de Canned Heat à MC5.

(4) Ce serait à cause de cette période trouble, où Beard n'était pas toujours en état pour de longues séances de studio, que Dusty et Billy se sont mis à utiliser des boîtes à rythmes pour travailler leurs compositions. Finalement, alors que ce n'était pas le but premier, les machines se sont imposées et sont donc restées sur la version finale d'une poignée de chansons qu'on retrouve sur "Eliminator". Le gros succès de ZZ Top avec des millions de galettes écoulées sur tout le globe (11 millions rien qu'aux States !), quatre singles dans les charts et les clips diffusés non stop.




✨🎸☆ 

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