On accueille un nouveau venu dans la galaxie des auteurs
de Romans Noirs, Shawn A. Cosby. Natif de la Virginie occidentale, issu d’une famille
pauvre, il grandit dans une caravane et abandonne l’école assez tôt. Mais s’instruit
par la littérature. Une bonne chose. Après la publication d’une première nouvelle, il sort LES
ROUTES OUBLIÉES en 2021, puis LA COLÈRE en 2023.
Physiquement le gars en
impose, il ressemble au chanteur Grégory Porter. Une écriture dégraissée sur
l’os, pas d’effet de style ni de manches, sinon les manches de pioches que son héros Ike
Randolph envoie dans la gueule. Si on devait chercher un pendant au cinéma (je suis plus culturé dans ce domaine), je
dirais qu’on est plus proche de Don Siegel et Sam Peckinpah, que de Michael Mann
ou David Fincher.
LA COLÈRE est un roman de vengeance. A la manière du LE POINT
DE NON-RETOUR (le film de John Boorman adapté de Donald Westlake) les deux
héros sont en mission, rien ne les fera dévier de leur route (parsemée de cadavres), décidés à causer un maximum de
dégâts pour venger la mort de leurs fils respectifs. On peut penser aussi
au film de John Flynn LÉGITIME VIOLENCE
(1977) qui ne faisaient pas dans la dentelle.
Ike Randolph, qui est noir,
rencontre Buddy Lee Jenkins, qui est blanc, le jour de l’enterrement de leurs
fils : Isiah et Derek. Qui étaient mariés. Les deux pères avaient mal digéré
l’homosexualité de leurs rejetons, avaient coupé les ponts. Autre point
commun : ils ont tous les deux tâté de la taule. Quand Isiah et Derek sont
retrouvés assassinés, en pleine rue, criblés de balles – visiblement un contrat
– les paternels décident de mener l’enquête, surveillés de près par
l’inspecteur LaPlata qui les met en garde contre une expédition punitive.

Le point de départ est
assez classique, deux hommes que tout oppose, leur couleur de peau en premier
lieu, leur mode de vie, qui ne se connaissent pas, mais liés familialement : ils sont grands pères
de la même gamine, Arianna, adoptée par leurs fils. Ils vont commencer à
enquêter dans le cercle des amis, où s'y confirme qu’Isiah
avait reçu des menaces. Il enquêtait pour le compte d'un journal local sur Gerald Whinthrop Culpepper, un juge promis à une carrière de
procureur. Et puis y’a cette fille, Tangerine, qui semble en savoir beaucoup
mais qui a disparu des radars. Il faut la retrouver, et si possible avant que
le biker suprématiste Grayson, et sa bande, ne mette la main dessus.

S.A. Cosby
trouve le bon équilibre entre la description du quotidien, le contexte social, les caractères (Buddy Lee, presque SDF, sa
caravane, son vieux pick-up, sa voisine Margo) et les scènes d’actions, joliment troussées. Mention spéciale à la scène d’intimidation
lorsque Grayson et ses bikers débarquent dans la boite d'Ike (il est
pépiniériste), 5 contre 1, une secrétaire effrayée (joli personnage) et les gugusses qui repartent la
queue entre les jambes à défaut de leurs Harley.
Plus Ike et Buddy sèment la merde, plus on leur envoie
du monde pour les neutraliser, et plus ils repartent de plus belle ! Y’a une
séquence formidable avec un producteur de rap (qu’Ike a connu en prison, qui
est en dette) et ses gardes du corps. Plus tard une rencontre pimentée dans
l’arrière-salle d’un salon de coiffure.
Tous les coups sont permis
pour empêcher nos enquêteurs amateurs de résoudre l’affaire. La tension monte
crescendo, à l’instar de l’arsenal guerrier d’Ike et Buddy, qui ont encore
quelques relations dans le milieu. J’ai rarement lu de roman avec autant de
fusillades, explosions, poursuites, prises d’otage, assauts, que l’auteur
arrive à rendre lisibles, compréhensibles, malgré le nombre de protagonistes
engagés. Géniale scène chez la mère de Tangerine, et sa bicoque assiégée, ou lorsque nos deux papys débarquent dans les beaux quartiers. Chez ces gens là, pour entrer
dans une villa, on ne sonne pas à la porte, on défonce la baie vitrée avec son pick-up.
Les deux protagonistes sont rongés par les remords, la culpabilité. D’avoir banni leurs fils de leur vie, d'avoir cédé aux préjugés. La colère qui les anime est d'abord contre eux-mêmes. La petite Arianna (orpheline métisse de pères homos, bon courage cocotte dans l'Amérique profonde) devient naturellement l'objet de toutes les attentions, mais aussi une proie facile, une monnaie d'échange.
Voilà un bouquin formidable, dans le genre
viscéral, ça se lit vite, sans temps mort. Les droits ont immédiatement été
achetés par le producteur Jerry Bruckheimer (là par contre on craint le pire,
le mec de Bad Boys, Armageddon et autres Top Gun…). S.A. Cosby a depuis sorti
deux autres romans, on va aller y jeter un œil…
Editions Pocket, 394 pages.