Alors,
il est bien probable qu'il y ait simplement eu à la fin des années,
au sud-est des USA, une scène particulièrement riche qui s'est
rapidement détournée – ou juste désintéressée - du
psychédélisme pour se recentrer sur des fondamentaux issus du
Blues, de la Soul et de la Country, en y injectant parfois un nappage
jazzy. Le tout, évidemment, sous l'égide des divinités du
Rock. Chaque groupe apportant d'une manière ou d'une autre sa
pierre à l'édifice, chaque groupe restant attentif aux collègues,
s'en nourrissant – d'ailleurs, certains musiciens papillonnent
parfois entre diverses formations. Un brassage qui va vite devenir non pas une recette, mais un genre relativement à part.
Ainsi donc, il serait plus juste de parler d'acteurs fondamentaux, voire de pionniers de ce rock dit « sudiste » ou « southern », que d'un seul et unique créateur.
Cependant, en 1969, Atco Record publie le premier album d'un obscur sextet, qui semble bien poser, pour la première fois, discographiquement parlant, les bases d'un genre nouveau. Et quelles bases, mes aïeux ! Pourtant, cette galette à la pochette peu engageante – une photo mal exposée et mal définie, le lettrage du patronyme sans relief, des gus filiformes paraissant perdus, peu concernés -, n'a pas fait vraiment de vagues en dehors de la Floride et de la Georgie, malgré une réception positive de la presse (1). L'album parvient néanmoins à s'introduire dans les charts (188ème place) avec environ 35000 ventes, mais le single ne trouve pas son public. Rien de folichon. Pourtant, il semblerait bien que cet album éponyme est l'un des jalons des plus importants dans la musique populaire américaine. C'est une borne, une balise, un phare dont le rayon va éclairer une bonne partie de la surface de la planète.
Ce
premier jet du Allman Brothers Band frappe par son professionnalisme,
sa maîtrise, son évidence. On a peine à croire à l'âge des
musiciens, tant leur musique semble refléter celle d'un groupe rôdé
par l'expérience, la route, les épreuves de la vie. Notamment le
jeune Gregg Allman qui, à l'aube de ses vingt-et-un ans, chanterait
pourtant presque comme un vieux bluesman éreinté par une vie de
labeur. Mais il est vrai que tous ont débuté bien jeunes, se
produisant déjà régulièrement sur scène dès l'adolescence. Sans
oublier que les frangins Allman, Duane et Gregg, ont déjà
enregistré deux albums – sous le patronyme de Hour Glass, en 1967
et 1968. L'aîné, Allman, joue aussi régulièrement pour le fameux
studio d'enregistrement Muscle Shoals, en Alabama, et a même été
sollicité par le studio d'Atlantic à New-York – pour Aretha
Franklin. De jeunes gens, certes, mais pas des amateurs.
Dès
le premier mouvement de la reprise du « Don't Want You no
More » en version instrumentale, qui n'a plus guère de rapport
avec l'original du Spencer Davis Group, au point où si les auteurs de leur inspiration n'avaient été mentionnés, on n'y aurait vu que du feu (mais
ces gars sont honnêtes... au contraire, peut-être, de certains loustics Anglais),
on accède à un nouvel univers (pour l'époque) où le jazz fornique
avec le rock et des ingrédients latins (ou hispanique) – possible
que les prestations du Santana Blues Band aient déjà marqué (traumatisé ?) bien des musiciens. Une chaleureuse entrée en
matière bourrée d'énergie et dotée d'un groove rare (nouveau),
insufflé par deux percussionnistes exceptionnels : Jay Johanny
Johnson dit « Jaimoe » et Claude Hudson « Butch »
Trucks. Ces deux-là sont le moteur du groupe. Un moteur qui impose
son rythme, son souffle et sa puissance. Poussant les musiciens à
aller de l'avant, à s'envoler vers des cieux alors jamais fréquentés
– ou si peu.
Quelques années avant Wishbone Ash, et plus encore avant Thin Lizzy, on y entend des guitares harmonisées. Celle de l'aîné Duane Allman et celle de Forrest Richard « Dickey » Betts. Gibson only, Les Paul principalement avec une Gold Top pour Duane et probablement une SG en plus pour Dickey. En seulement deux minutes, les Allman développent de nouvelles perspectives. Mais, non contents de nous saisir d'entrée à la gorge, ces assassins nous achèvent prestement avec l'enchaînement sur le slow-blues « It's Not my Cross to Bear ». Une tuerie. Le truc à faire verser une larme à un vieux troll pourfendeur de crânes. Duane, qui est l'instigateur du groupe, l'avait bien dit : « il nous faut un chanteur. Je ne vois que mon petit frère » (un truc comme ça, en résumé...). Et on ne peut que lui donner raison. Dès les premières secondes, lorsqu'il se présente avec des grognements de vieux guerrier blasé, on comprend que ce gars-là va mettre tout le monde d'accord. Le slow-blues, lui, est des plus communs, mais la voix éraillée de Gregg Allman fait la différence, fait croire, ressentir, son histoire, (le cœur en peine, Gregg a écrit ces paroles à la suite de la rupture avec une amante – ce qui ne sera pour le blondinet que le début d'une longue série), tandis que les soli de Duane nous font croire à d'autres mondes parallèles plus cléments. Jusqu'alors, les blanc-becs capables d'émouvoir autant avec une gratte se comptaient sur les doigts d'une main amputée (l'influence de B.B. King est évidente). Une mandale dont on a peine à se remettre.
Suit le nerveux et impétueux « Black Hearted Woman », qui aurait pu être une simple réinterprétation (corruption ?) d'un Chicago Blues, s'il n'y avait eu cette pulsation latine – la double rythmique percussive de Jaimoe et Butch - tout en lestant cette dernière d'une forte teneur rock. Ce sera finalement un terreau dans lequel vont puiser les Allman eux-mêmes, mais aussi quantité de groupes peu scrupuleux ou au contraire transis d'admiration. Le break vocal et tribal à trois minutes quarante sera d'ailleurs repris – plutôt deux fois qu'une - par Foghat. Et quand on parle de Chicago Blues... la bande déroule un « Trouble No More » de Muddy Waters revisité. Une pièce qui a son importance, dans le sens où c'est avec elle que la troupe a pris forme ; le jour où Gregg a débarqué en pleine répétition, précisément pendant que ce morceau était travaillé - initialement avec Berry Oakley au chant -, et qu'il y pose sa voix, chantant pour la première fois avec le groupe monté, pièce par pièce, par son frère (2). La légende dit qu'une fois le morceau bouclé, dans le lourd silence qui suivit, tous les musiciens présents étaient convaincus que le groupe qu'ils formaient allait casser la baraque.
Sur le Heavy-blues « Every Hungry Woman »,un peu dans le style du Chicago Transit Authority, Gregg râle tel un vieux guerrier levant haut sa hache, avant de l'abattre. Avec son tempérament onirique, « Dreams » tranche radicalement. Sur ce morceau, la basse installe un rythme de croisière pépère, tandis que l'orgue Hammond B3 couche des nappes de brumes opiacées sur lesquelles la slide de Duane vagabonde comme si elle était étrangère à l'attraction - Duane n'avait pas été surnommé Skyman sans raison (3). Une pièce qui sent un peu le patchouli, et qui reste plutôt à part dans le répertoire des Allman.
![]() |
| de G à D : B. Oakley, Jaimoe, D. Betts, B. Truks, Gregg et Duane |
Et puis, évidemment, il y a leur classique - classique parmi les classiques, sachant que déjà ce premier album en contient une majorité -, l'essence même de l'Allman, "Whipping Post". Tant de fois repris - souvent maladroitement -, tant de fois plagié. Ce morceau quasi emblématique, qui arrive comme un lointain orage d'été, doucement, sombrement. S'annonçant en grondant sourdement à travers la basse autoritaire d'Oakley, la rythmique en binôme de Jaimoe et Butch déchirant un dôme de chaleur accablante, tandis que guitares et orgue rafraîchissent flore et esprits dans une saine averse régénératrice. Bien entendu, en comparaison de la version live - et notamment celle gravée pour la postérité sur le fameux " At Fillmore East " de 1971 -, elle fait l'effet d'une belle ébauche, mais cette version demeure la première pierre posée pour l'édifice qui va rassembler tous les morceaux de bravoure du southern rock à venir. En l'occurrence, tous ceux qui vont se laisser aller, s'étirer dans des cavalcades de guitares fières et bravaches. "J'ai été déprimé et on m'a menti. Et je ne sais pas pourquoi j'ai laissé cette méchante femme me ridiculiser. Elle a pris tout mon argent et détruit ma nouvelle voiture. Maintenant, elle est avec un de mes bons amis. Ils boivent un coup dans un bar à l'autre bout de la ville. Parfois je ressens, parfois je ressens comme si j'étais lié au poste de fouet... Bon dieu, j'ai l'impression de mourir. Mes amis me disent que j'ai vraiment été idiot... Je me noie dans le chagrin en regardant ce que tu as fait" Des paroles en partie prémonitoires... car la vie sentimentale de Gregg Allman aura été des plus tumultueuses (elle fit même les tabloïds, en particulier lors de ses incessantes ruptures et rabibochages avec Cher - ainsi que mariage et divorce). En plus de diverses relations libres - généralement chaotiques -, il a été marié sept fois, la plus longue union (sous serment) ayant durée sept ans. Mais, au contraire de la chanson, c'est plutôt lui-même qui était responsable de ses échecs récurrents, la faute incombant à ses addictions.
Sept
morceaux pour trente-trois minutes et des poussières, mais quelle
intensité ! Absolument aucun déchet, aucun temps mort. La
classe avec un "C" majuscule. Le « Allman Brothers Band » était alors
frais, sans pression, et pas encore cramé par les excès – ces
diverses addictions qui vont malheureusement les plomber, alors
qu'ils auraient pu être parmi les ténors incontournables des USA
(voire plus) ; mais peut être que ça fait aussi partie de leur
légende. À mon sens, l'un de leurs meilleurs albums studio, et, qui de
plus, n'a pas pris une ride. D'ailleurs, imaginez, un groupe qui aujourd'hui sortirait un tel album... on crierait au génie. Plus de
cinquante ans plus tard (!), ce disque remue toujours les tripes et
ébranle le palpitant. De l'Art, avec un grand « A ». Des
années plus tard, même Warren Haynes, qui passa tout de même
vingt-cinq années au sein des Allman, considère la période
1969-1971 - soit celle de Duane Allman - comme la meilleure, la plus riche et
inspirante.
Pour en savoir un peu plus sur le Allman Brothers Band, l'éditeur "Le Mot et Le Reste" a récemment publié un bon bouquin : "The Allman Brothers Band" de Bertrand Bouard. Un livre qui pourrait s'avérer succinct pour certains - l'auteur sachant aller à l'essentiel -, mais indéniablement intéressant pour tous ceux qui voudraient appréhender, et se plonger, dans la musique du Allman Brothers Band.
la photographie ornant l'intérieur aurait été plus amusante et percutante (provocatrice ?), avec ces échalas nus, trempant dans une rivière arborée
À l'époque avec Reese Wynans, le claviériste qui se fera un nom en accompagnant Stevie Ray Vaughan à partir de 1985 - et donc du magnifique album "Soul To Soul". Actuellement, toujours fringuant auprès du jeune Joe Bonamassa. Reese qui a été aussi un musicien de studio recherché et apprécié. Pour mémoire, il a fait également partie de la seconde mouture de Captain Beyond - le second groupe de Rob Evans.
Ses immenses favoris tombants lui valurent aussi, plus tard, le sobriquet de "Skydog"
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