Il existe des disques à la destinée particulière ; des disques dont la réputation était assez établie pour traverser âges et frontières et éveiller la curiosité d'un grand nombre de mélomanes. Sans pour autant parvenir jusqu'aux esgourdes de ces derniers. Des disques aussi, à l'illustration suffisamment forte pour marquer les esprits, sans pour autant être jamais parvenue dans leurs mains. Des disques généralement considérés comme une référence mais pourtant trop souvent absents des livres et des revues. Celui-là en fait partie.
Formée en 1972, à St. Louis, dans le Missouri, sous la forme d'un quintet, la troupe se distingue par la présence d'un violoniste. Ce qui n'a rien d'expressément exceptionnel aux Etats-Unis où les violonistes sont monnaie courante dans les formations de Country, de Cajun, de Bluesgrass, ou encore de Western swing. Parfois aussi dans le Blues. Certes, dans le rock, c'est un autre son... de cloche. Mais il y a déjà un certain Charlie Daniels qui travaille depuis quelques temps à marier la Country - et son propre violon - au Rock (il est considéré à ce titre comme l'un des pères fondateurs du Southern-rock) et qui ne va pas tarder à devenir une véritable et intouchable institution aux USA. Et puis, bien sûr, les quasi voisins de Topeka, Kansas (du... Kansas), qui se sont enrichis d'un chanteur-violoniste. Toutefois, les Missouriens (1), eux, se regroupent autour d'une formation de sept membres. Car outre un violoniste (auto-baptisé Siegfried Carver), il y a deux claviéristes. L'un, David Hamilton, se réservant l'orgue et le piano, et le second, Doug Rayburn, le mellotron. Un instrument prisé par les groupes de rock-progressif, après l'avoir été par ceux tâtant de la pop psychédélique (propulsé par le novateur "Strawberry Fileds Forever"), mais alors bien plus présent en Albion (l'instrument est anglais - de Birmingham) que chez les Ricains.
Ce groupe se distingue aussi pour avoir reçu une avance exorbitante de 650 000 $ (!). Une fortune pour l'époque. D'autant plus pour un groupe inconnu - en dehors de son comté - et qui n'a encore rien enregistré. Les A&R et les cadres de chez ABC Records avaient visiblement flashé sur ce groupe. Certains qu'il ferait un malheur et qu'ils auraient rapidement un retour sur investissement. Ils auraient été enthousiasmés par leurs premiers enregistrements datant de 1973, effectués dans un studio à Pekin (petite ville de l'Illinois). Enregistrements publiés en 2014, sous l'appellation "The Pekin Tapes". Mais fait encore plus étonnant, c'est que le groupe est récupéré avant la sortie de l'album par le géant Columbia Records, qui, à son tour, va débourser 600 000 $ (!!). Bien certainement que le duo de producteurs de l'album en cours - dont les séances commençaient à s'éterniser - a manœuvré en sous-marin pour faire adopter la troupe prometteuse par le géant Columbia. En effet, les deux loustics qui font office de producteurs, travaillent déjà régulièrement pour Columbia / CBS. Ce ne sont autres que Sandy Pearlman et Murray Krugman, ceux là même qui ont gagné leurs galons pour leur travail et leur soutien pour Blue Öyster Cult. Ainsi, dans la même année, le premier album du groupe va sortir sous deux compagnies différentes. Une première. Celle de Columbia sort un peu plus tard, sous une pochette légèrement différente, supprimant le cadre blanc initial pour que l'illustration (d'Edwin Landseer – les lions de Trafalgar Square) occupe l'intégralité de la pochette. C'est bien celle de Columbia qui sera gardée pour toutes les rééditions.
Autre distinction, et non des moindres, la voix singulière, à la tonalité féminine, de David Surkamp. Chevrotante comme une chèvre grelottante et implorante comme une âme désœuvrée, trempée sous l'orage. Proche d'un Geddy Lee d'alors, mais en mode diva, ou encore de feu-Burke Shelley... en pamoison. (voire d'un Julien Clerc sous un cocktail MDMA et hélium). Nombreux sont ceux qui ont été persuadés qu'il s'agissait d'une femme. Pourtant, ce qui pourrait paraître rédhibitoire – au point d'être insupportable pour certains -, se révèle être un atout pour le groupe. Déjà parce que non seulement cela s'intègre à la tonalité générale de l'orchestration du groupe, mais surtout parce que cela lui donne une personnalité assez singulière. Ainsi, l'écoute de ce premier essai de Pavlov's Dog a la particularité de rester dans les mémoires. Quelque soit le genre préféré de l'auditeur. Évidemment, cet état ne repose pas uniquement sur les frêles épaules de Surkamp, car à ses côtés, il y a l'excellence des musiciens qui, loin de faire de la figuration, labourent des champs d'où germe un rock progressif dont les racines plongent autant dans le heavy-rock que dans la musique baroque et romantique. Voire même le Southern-rock. Un subtil élan créatif qui ne manque pas d'évoquer les voisins de Kansas, ainsi que les Chicagoans de Styx (avant le tournant FM) (2) ; voire même, parfois, d'un Meat Loaf dénué de son aspect « comédie musicale ». Avec une nette différence avec ces derniers, c'est que Pavlov's Dog semble généralement plus boisé, plus roots – malgré des mouvements où le mellotron en fond sonore peut s'avérer superfétatoire. Plus européen même, probablement par la possible influence de la musique classique. Siegfried Carver, avec l'omniprésence de son violon – et de son viola (violon à cinq cordes) - pourvoit en grande partie à cette sensation. De même que le piano de David Hamilton et la flûte (enchantée) de Doug Rayburn – hélas, par trop occasionnelle.
Siegfried qui, à l'occasion, dégaine son Vitar. Un ancêtre du violon électrique, en fibre de verre et directement pourvu d'une fuzz intégrée (la DynaFuzz), avec lequel il crée un univers enchanteur sur un « Preludin » qui évoque irrévocablement Kansas. Qui a copié sur qui ? On retrouve aussi l'empreinte de Kansas lorsque Steve Scorfina (qui fit partie de la première mouture de REO Speedwagon), à l'instar de Kerry Livgren, qui abat les murailles d'un rock-progressif avant qu'il ne soit trop imposant – ou pompeux - , en imposant sa matière « heavy-rock ». On lui doit « Natchez Trace », un heavy-rock rock'n'roll efficace, faussement basique, un brin boogie, un brin southern, où Surkamp, transcendé, se lâche, vocalisant comme un pneu dérapant sur un béton verni.
Mais avant tout, il y a ce titre, « Julia », qui ouvre le rideau sur une plage où le raffinement enlace la mélancolie, dans une valse enivrée d'émotion. Relativement simple, aéré, entre musique de chambre et ballade romantique, cette chanson qui est parvenue à se faufiler sur les ondes (américaines), est probablement la plus connue du groupe. Son impact nuit à « Late November », qui s'enlise dans des nappes de mellotron et de paroles répétitives.
Au contraire de « Song Dance », qui allie la force d'un hard basique – avec un riff primaire, quasi sabbathien – à la véhémence d'un rock-progressif transcendé, dans une atmosphère où se mêlent les parfums capiteux d'un Jethro Tull (celui des années 68 à 71) à ceux de Kansas. Siegfried donne une leçon de violon en mode hard-rock et lâche un admirable solo percussif. Tandis que Surkamp, possédé, chante comme s'il était absolument transporté par l'émotion – pourtant, les paroles sont d'une simplicité et d'une naïveté exemplaires.
La tension demeure avec « Fast Gun », une chanson évoquant l'ère du Far-West, avec quelques cavalcades simulées par la batterie et le violon. Une chanson en montagnes russes, alternant incessamment entre mouvements andante et allegro; mouvements au tempi distincts mais liés par un chant restant, lui, sur le ton de la supplique.
Avec ses élans dramatiques et son piano romantique, avec cette sensation de conter une histoire (3), avec ses envolées d'inspiration symphonique, voire lyrique, « Theme From Subway Sue » et « Episode » auraient pu être des compositions de Jim Steinman pour Meat Loaf – Surkamp fusionnant à lui seul Ellen Foley et Michael Lee Aday. Toutefois, avec moins d'emphase et de clichés que chez Steinman.
Enchaîné à l'instrumental "Preludin", "Of Once and Future Kings" referme le rideau en mélangeant les genres, passant de la ballade sentimentale aux coups de boutoir rock où le chant se fait désabusé, presque punk, avant de déraper sur une jam un rien foutraque, vaguement jazz-fusion. Le dernier mouvement est un crescendo où la guitare s'envole, encouragée par un chant libérateur, absolvant.
Etonnamment, en dépit d'un bon accueil de la presse, les ventes se révélèrent assez décevantes. C'est probablement ce qui entraîna l'album suivant, "At Sound of the Bell", à s'orienter vers des formats moins alambiqués, plus accessibles et policés. Où la voix est mise en avant, où le synthétiseur s'impose au détriment du piano, et où la guitare semble tenue en laisse, muselée. Quant au violon, c'est le grand absent (quasiment). Siegfried Carver a quitté le navire. Les rares instants de violon sont interprétés par un musicien de studio. Le batteur, lui aussi, a claqué la porte, remplacé temporairement pour les sessions par Bill Bruford (Yes, King Crimson, Gong, National Health). Visiblement, il y a plus de moyens financiers pour le deuxième album, avec notamment divers musiciens invités, des musiciens de studio, une chorale. Pourtant, il semble plus léger et superficiel, moins habité, et surtout, parfois comme englué dans un enrobage de mélasse. En toute logique, commercialement, la déception est plus forte, les fans du premier album n'accrochant pas nécessairement au second - ni à ceux qui suivront. C'est pourquoi, Pavlov's Dog est souvent considéré comme le groupe d'un seul album - le second reste "toléré", mais ne génère qu'exceptionnellement l'enthousiasme.
Déçu par la tournure que prend le groupe, et guère inspiré par leur troisième disque - même s'il revient à des sonorités plus organiques avec le retour du piano et une guitare plus présente -, Columbia arrête les frais et refuse de sortir l'album. Pavlov's Dog ne tient alors plus que quelques mois avant d'imploser.
Après des années de silence, le groupe se reforme pour la première fois en 1990, pour quelques concerts et un album. Grâce à la notoriété de "Pampered Menial", Pavlov's Dog parvient à revenir ponctuellement sur scène et à sortir sporadiquement des disques - dont les sessions de 1973, "The Pekin Tapes" en 2014, et le troisième disque en 2013 sous l'appellation "Has Anyone Here Seen Sigfried ?" (4) -. Un dernier disque est sorti en 2025 sur le label allemand Ruf Records, "Wonderlust", où il ne reste que Surkamp de la mouture originale.
S'il y a bien sur chaque album du groupe toujours une poignée de morceaux sympathiques, aucun d'eux ne peut prétendre rivaliser avec "Pampered Menial". Aucun ne parvient à renouer avec sa magie. C'est le seul qui tient la route de bout en bout, le seul, aujourd'hui encore, à faire l'unanimité. Une grosse déception pour le guitariste Steve Scorfina qui ne gouta guère les nouvelles directions du groupe, et qui est persuadé que le groupe aurait pu - aurait dû - être énorme s'il avait simplement poursuivi sur la voie du premier.
| 1. | "Julia" | David Surkamp | 3:09 |
|---|---|---|---|
| 2. | "Late November" | Steve Scorfina, David Surkamp | 3:10 |
| 3. | "Song Dance" | Mike Safron | 4:58 |
| 4. | "Fast Gun" | David Surkamp | 3:08 |
| 5. | "Natchez Trace" | Steve Scorfina | 3:40 |
| 6. | "Theme from Subway Sue" | David Surkamp | 4:25 |
| 7. | "Episode" | David Surkamp | 4:02 |
| 8. | "Preludin" | Siegfried Carver | 1:37 |
| 9. | "Of Once and Future Kings" | David Surkamp | 5:23 |
(1) Et non pas les Missouris, qui eux, sont les amérindiens qui occupaient les lieux, bien avant qu'on n'impose des frontières et qu'on ne baptise l'un des influents (le plus grand) du Mississippi.
(2) Saint Louis est à la frontière de l'Illinois...
(3) Par la conviction du chanteur, et non pas les paroles généralement des plus simplistes
(4) En hommage à Siegfried Carver, né Richard Nadler, décédé le 30 mai 2009, à 60 ans.
🎶🐕




















