lundi 16 mai 2022

Thomas Augustine ARNE (1710-1778) – Concertos pour orgue 4 à 6 - Jean GUILLOU (1968) – par Claude Toon


- Sacré Claude, tu en as encore beaucoup dans ta poche des compositeurs de derrière les fagots ? Au moins Arne c'est court, pas d'aujourd'hui, tu l'as découvert récemment ?
- Oui, en 1969 ! Thomas Arne est l'un des rares compositeurs anglais du siècle des lumières, pas vraiment de premier plan mais ces concertos sont virevoltants, et puis Jean Guillou a marqué l'histoire de l'orgue français…
- On sort des sentiers battus à l'évidence… Heu, tu n'as pas déniché un disque encore plus ancien, genre… 78 tours, rouleaux de cire ?
- Très drôle Sonia. Cette gravure n'a qu'une concurrente chez Chandos… Ok Arne n'est ni Haendel ni Bach, deux allemands, mais hormis Purcell mort à 36 ans, on se demande pourquoi les compositeurs anglais de l'époque sont si rares…
- Par contre j'associe Jean Guillou aux orgues de Saint-Eustache, je me trompe… d'Eustache, ha ha ha ?
- Poilant Sonia !!! Logique, il a été titulaire de cet Orgue pendant 52 ans !!! En plus d'être compositeur, romancier, facteur d'ordre et j'en oublie… 


Thomas Arne (1710-1778)

Ah les souvenirs de jeunesse… 1969, je prépare le bac en musique. Je ne peux pas encore acheter beaucoup de disques mais la médiathèque de Suresnes me permettait de découvrir les dernières parutions vinyles, dont ce disque. (Nota à l'époque on disait bibliothèque municipale pour tous les supports.) À 17 ans, ma culture se limitait à Beethoven, Mozart, Berlioz, Schumann, Brahms mes premiers Bruckner ou Mahler… La pochette était hideuse, voir plus bas, mais la gentille dame savait acheter des disques récompensés par la presse. La location était de 1 franc, et j'essayais d'emprunter les disques les plus récents, rapport aux crachouillis… Si jeune et déjà maniaque 😊.

Thomas Arne ne me disait rien… N'ayant aucun a priori avant écoute, je reviens poser la galette sur mon électrophone La voix de son maître. J'ai l'impression de copier le style de Pat, notre conteur attitré 😊. Musique plaisante qui évoque Bach, Haendel et Vivaldi. D'ailleurs Jean Guillou enregistrera des transcriptions de concertos de Vivaldi par Bach

Hormis quelques infos sur la pochette, Thomas Arne restera un inconnu. Sa discographie ne prendra jamais de place dans ma discothèque. Je n'ai aucun CD concernant ce compositeur sur 2500 CD. Nous écoutons aujourd'hui une reprise sur CD des enregistrements de Jean-Gillou en début de sa carrière.

Et enfin, pour clore cette évocation, vers 2010 j'ai trouvé d'occasion le vinyle originel chez Paypal ou Rakuten, je ne sais plus trop, sauf que la transaction avait été homérique avec un particulier disons… particulier 😊.

En mars, nous avions écouté une intégrale des concertos de Haendel pour orgue et orchestre à cordes ; 3 CD certes. Des jolis moments de divertissement destinés à servir d'intermèdes lors de l'exécution des oratorios qui consistaient l'essentiel du travail créatif de Haendel en fin de carrière. Des concertos destinés à être joués sur des orgues positifs posés sur le sol. Le seul grand orgue existant se trouvait dans la cathédrale Saint-Paul de Londres. N'oublions pas que nous sommes à l'époque du baroque tardif et que les orgues gigantesques modernes (Cavaillé-Coll) ne verront le jour qu'au XIXème siècle.

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Jean Guillou en 1968

"Thomas Arne, né et mort à Londres (1710-1778), n'est plus guère aujourd'hui connu que de quelques musicologues […] il mérite d'être ressuscité." Ainsi débutait le texte de présentation de Louis Cognet sur la pochette du disque paru en 1968. Louis Cognet a-t-il été exaucé ? Pas sûr à voir la maigreur de la discographie de ce contemporain de C.P.E. Bach, sa vie s'étendant sur deux périodes, le baroque tardif comme Haendel et Bach, mais aussi l'âge classique qui débute vers 1750 avec des noms illustres comme Mozart et Haydn.

Thomas Arne voit le jour en mars 1710 (la méconnaissance du jour exact témoigne déjà du manque de sources très précises sur cet homme.) Il est fils d'un tapissier catholique, un handicap dans l'Angleterre anglicane. Papa Arne décide que son gamin sera avocat ! Fiston préfère la musique pour laquelle il montre jeune des dispositions certaines. Il suit en cachette des cours de clavecin et de violon. L'un de ses professeurs arrivera à persuader le paternel ombrageux que Thomas pourrait faire carrière bien que toute haute fonction lui soit interdite de par sa confession vaticane… No comment ! Il enseigne à sa sœur et à son frère le chant et le trio commence une carrière musicale, prenant en charge les rôles de son premier opéra Rosamond créé en 1733. La partition est perdue comme la plupart de la production de ce compositeur.

L'Angleterre, en ce début du siècle des lumières vit à l'heure de l'opéra. J'avais déjà mentionné ce goût à propos du parcours de Haendel qui préférera se tourner vers l'oratorio vers 1710 justement. Les anglais se lassent vite de tous ces opéras englués dans d'éternels sujets mythologiques ou inspirés de l'histoire ancienne. Néanmoins, Thomas Arne en composera une trentaine dont le plus connu reste Artaxerxès de 1762, encore une adaptation de la vie du roi perse comparable sur le fond à Xerxès, chef-d'œuvre de Haendel de 1738. Il existe au moins une gravure, celle de Roy Goodman. Autre passion de Thomas Arne pour les "masques", des spectacles scéniques de cour, à la mode depuis le règne de Elisabeth Ière. On lui doit aussi des symphonies, des concertos dont six pour orgue, des sonates, des mélodies, en fait un catalogue important mais qui a pratiquement disparu faute d'édition sérieuse sans doute. 


Orgue de la Lutherkirche

Célèbre à l'époque voire adulé du public, Arne avait la réputation d'un fâcheux. Il épouse Cecilia Young en 1736, chanteuse et fille d'un organiste élève de Geminiani, petit maître italien proche de Haendel. Un fils naîtra mais le caractère emporté du compositeur conduira à une "séparation de corps" longue de vint ans ! (Voir Paris match dans les années 1750.) Même habitude avec sa sœur et comme souvent : réconciliations générales au seuil de la mort en 1777.

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Jean Guillou appartenait à la grande école française de l'orgue, César Franck (belge d'origine), Vierne, Widor, Dupré, Cochereau, Messiaen, Alain père et fille, etc. Né à Angers en 1930, il sera l'élève de Marcel Dupré pour l'orgue et d'Olivier Messiaen pour la composition. Son activité revêtira un large éclectisme : organiste, pianiste, compositeur et improvisateur, expert auprès des facteurs d'orgue, écrivain d'ouvrages spécialisés mais aussi poète.

Son orgue d'attache, si je puis me permettre l'expression, sera l'orgue de l'Église Saint Eustache près des halles. Un instrument de prestige, très haut car niché dans une nef étroite. Jean Guillou fera installer la console au fond de la nef sur une petite estrade. Il jouera sur de nombreux instruments en Europe jusqu'à l'âge de 87 ans, un an avant sa disparition en 2019.

Dès les années 50, il enregistre pour le label Philips des gravures originales comme ces trois concertos pour orgue. Contrairement à une idée reçue, il joue non pas à Saint-Eustache, l'instrument de type romantique souvent restauré et fort de 101 jeux étant inadapté à un ouvrage d'essence baroque. Il préfère l'orgue de la LutherKirche de Berlin, plus modeste avec ses 40 jeux, donc plus proche en termes de sonorité d'un instrument baroque.

Sur cet orgue, Jean Guillou enregistrera aussi l'Offrande musicale de Bach, ou encore les quatre concertos de Bach transcrits d'œuvres de Vivaldi, travail fréquent à l'époque.

Il est accompagné pour ces réalisations de l'orchestre brandebourgeois de Berlin dirigé par René Klopfenstein, directeur du festival de Montreux, mort tragiquement dans un accident d'avion. (1927-1984)

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Les concertos pour orgue et orchestre ITA23 de Thomas Arne, au nombre de six, sont des œuvres charmantes. L'orchestre se limite comme celui de Haendel pour ses concertos identiques (Clic) à deux hautbois et à un ensemble de chambre de cordes. Aucune inventivité musicologique majeure révolutionne le genre, mais un don pour de jolies mélodies variées caractérise le discours. Le jeu de l'orgue est léger, la pédale, peu ou pas employée – de toute façon très peu d'orgues anglais en possèdent à l'époque. Le touché pétillant de Jean Guillou magnifie cette musique festive.

Jean Gillou a enregistré les trois derniers. Le style galant très apprécié du public est omniprésent. Un chouette moment de musique guillerette… La playlist comporte une vidéo par mouvement.

Concerto No. 4 en si bémol majeur, ITA 23.4

Concerto No. 5 en sol mineur, ITA 23.5

1.      Largo, ma con spirito

2.      Minuetto

3.      Giga (Moderato)

1.  Largo

2.  Allegro con spirito

3.  Adagio

4.  Vivace

 

Concerto No. 6 en si bémol majeur, ITA 23.6

 

1.      Allegro moderato

2. Minuetto - Variations I-III

 

 

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Compléments discographiques


Une intégrale des six concertos pour orgue avec Roger Bevan Williams à la console a existé… Chandos devrait la rééditer. Elle est introuvable ! Adrian Shepherd est au pupitre de l'orchestre. Disponible sur YouTube, je trouve l'interprétation moins gaillarde que celle de Jean Guillou, voire maniérée ; simple impression après une première écoute, chacun se fera un avis (Chandos – 3/6 – indisponible)

Nous reparlerons de Thomas Arne dont la discographie est bien moins pauvre qu'en 1968. Petit bémol, les labels ne maintiennent pas leurs publications très longtemps à leurs catalogues. Trois suggestions disponibles sur le marché de l'occasion, parfois en neuf :

Un album de quatre symphonies enregistrées de nouveau par Adrian Shepherd en 1985 pour le label anglais Chandos. C'est sous ce label que l'on trouve un grand nombre de gravures permettant de mieux connaître ce compositeur sans doute ronchon, mais dont la musique se révèle charmante même si sans grande profondeur métaphysique comme chez Bach ou Haendel.

L'opéra Artaxerxès dispose de deux intégrales. J'avoue rester sur ma fin à l'écoute de cette musique en regard des ouvrages majeurs de Haendel. Pour les fans, comme cité plus haut, l'enregistrement de Roy Goodman est préférable (Hypérion – 3/6)

Christopher Hogwood s'est passionné dès les années 1970 pour ce compositeur. Un album de sonates n'a jamais été réédité, dommage. Le disque paru initialement en LP en 1974, proposant 8 ouvertures bénéficiant d'une orchestration colorée, a été réédité en CD. À défaut d'une imagination mélodique folle, on appréciera la vivacité et la maestria du style galant typique du milieu du XVIIIème siècle (Oiseau-Lyre – 4/6) (Deezer)

Il existe de nombreuses anthologies comportant des airs et chansons de Thomas Arne, souvent en complicité avec ceux de Haendel, des récitals de chanteur(e)s spécialistes du baroque. On fera son marché au gré des disponibilités…





dimanche 15 mai 2022

LE BEST-OF EST UNE FEMME OU UN DONUT

 

LUNDI : on ne pourra pas dire que les choix éditoriaux en matière de cinéma ne sont pas éclectiques au Déblocnot, entre « L’attaque des donuts tueurs » de Scott Wheeler, et plus bas du Godard ! Le Toon s’est bidonné devant ce nanar improbable, avec en prime un florilège de séries Z, entre asperges lubriques et moussaka géante… bon appétit !

MARDI : guitariste renommé, Joe Walsh est surtout connu pour sa participation au groupe Eagles, mais Pat a eu l’heureuse idée de se plonger dans sa discographie solo, et ce « But Seriously, Folks…» sorti en 1978, un album pour les amateurs de belles mélodies subtilement interprétées, sans esbroufe instrumentale.   

MERCREDI : autre fameux gratteux, le texan Vince Converse a profité du revival blues initié par Steve Ray Vaughan pour monter son trio Sunset Heights, et proposer ce « Texas Tea » (gimme a Tea for Texas, gimmi a T for Tennessee !) plein de blues-rock solidement soutenus par une section rythmique imparable.    

 

JEUDI : tel Dr Jeckyll et Mister Hyde, ce n’est plus le Toon mais son alter égo Claude qui est revenu nous parler de musique et de cinéma, avec la BOF. de « Bienvenue à Gattaca » de Michael Nyman (le film est lui de Andrew Niccol) Ce film génial méritait une BO haut de gamme. Michael Nyman, un compositeur parti de l'école minimaliste qui exerce désormais dans tous les genres. On lui doit aussi la BOF. de "La leçon de piano" de Jane Campion également disponible dans le blog.

VENDREDI : après le calamiteux gag du premier avril, Luc nous avait promis un Godard, un vrai, il a porté son dévolu sur « Une femme est une femme » qui réunit un trio épatant, Belmondo et Brialy autour de la craquante Anna Karina. JLG rêvait de comédie, de chanson, son film pétille de mille idées drôles et poétiques.

La semaine dernière Sonia a inauguré son nouvel ordi avec la licence Windows 2.1 (c'est l’inflation, on récupère tout d'occas) en oubliant d'enregistrer le fichier du best-of, nous avions été privé de ce petit rendez-vous dominical. Pour rappel, Claude avait rendu hommage au pianiste Radu Lupu, Pat était au Hellfest Warm, on avait écouté Frijid Pink et Gov’t Mule, et bouquiné un Edward Bunker.

👉 On se retrouve lundi avec le compositeur anglais Thomas Augustine Arne, les Tagada Jones, Toe Fat, et un roman de Keigo Higashino (à moins qu’une place au cinoche ne se libère entre temps !).

Bon dimanche.


vendredi 13 mai 2022

UNE FEMME EST UNE FEMME de Jean Luc Godard (1961) par Luc B.

 

[JLG et Anna Karina, tournage] C’est le deuxième Jean Luc Godard qu'on pouvait voir sur un écran, mais en réalité son troisième métrage. LE PETIT SOLDAT, réalisé dans la foulée d’A BOUT DE SOUFFLE, qui parlait de la guerre d’Algérie ayant été censuré ne sortira que trois ans plus tard, après les zévènements. Le réalisateur à qui tout souri professionnellement et personnellement (il vient de rencontrer Anna Karina) a envie de comédie, et mieux, de comédie musicale, dont la partition est signée Michel Legrand. Le film est dédié au cinéaste Ernst Lubitsch, le personnage joué par Belmondo s’appelle… Alfred Lubitsch.

[à droite, montage photo entre "Sérénade à trois" de Lubitsch, et "Une femme est une femme"] L’intrigue tient sur un post-it : Angela veut un enfant de son mari Émile (Jean Claude Brialy), qui rechigne à la besogne. Il a 24 heures pour accepter, sans quoi elle demandera à Alfred, un copain d’Émile, trop heureux de rendre ce service à celle qu’il aime en secret…

On retrouve cette caractéristique de la Nouvelle Vague, et de Godard en particulier, de traiter des sujets actuels, politiques, sociologiques. Angela est une femme de son temps, même un peu en avance sur la libération sexuelle, qui ne subit pas le désir des hommes, mais le provoque, ne subit pas sa maternité, mais la programme. Si je puis dire, c’est madame qui porte la culotte et décide de quand elle la retire…

UNE FEMME EST UNE FEMME n’est pas un film-dossier, ni un pensum psychologique, mais un conte enchanté et en chansons, où les déplacements des comédiens sont parfois chorégraphiés. Une succession de scènes légères et colorées. Car c’est aussi le premier film en couleur (et en scope) de Godard, qui parsème son film des trois couleurs primaires, sa marque de fabrique, qu’on retrouve dès le lettrage du générique. Exemple avec cette scène de repas, Émile porte un veston bleu, Angela un pull rouge, les fleurs et les assiettes sont jaunes. Godard s’était essayé à la peinture dans sa jeunesse, n’utilisant que ces trois tons, comme Mondrian, on se souvient du visage peinturluré en bleu de Belmondo à la fin de PIERROT LE FOU.

Les cinéastes de la Nouvelle Vague ont – entre autres – popularisé les tournages en décors naturels (moins chers et plus vrais) n’hésitant pas à filmer leurs comédiens évoluer dans la rue au milieu des passants. On le voit avec ce plan panoramique 360° sur le boulevard Saint Denis, où les badauds semblent presque inquiets d’être filmés. Pourtant, les scènes d’appartements ont été tournées en studio. Car les propriétaires de l’appart loué pour l’occasion ont décliné l’offre à la dernière minute.

Donc Godard fait construire un décor au studio de Billancourt, mais reproduisant la même exiguïté que l'original, obligeant équipe technique et comédiens à se serrer comme des sardines. Pire, il exige un plafond ! Même si on ne le voit jamais à l’image, il a voulu que ses comédiens se sentent réellement dans un appartement étriqué. Avec son chef opérateur Raoul Coutard, ils conçoivent un éclairage indirect. Les spots sont axés vers le plafond et non directement sur les acteurs, ce qui leur permet de bouger à leur guise dans le décor sans dépendre des marques au sol. Le film est tourné en Franscope, équivalent français du procédé cinémascope. Visiblement pas encore au point, le moindre mouvement de caméra déforme les arrières plans, souvent flous. Techniquement parlant, LE MÉPRIS ou PIERROT LE FOU seront nettement plus aboutis.

Si le sujet de départ n’est pas franchement traité ou approfondi et si la technique est chancelante, bah alors, qu’est ce qui reste à se mettre sous la dent ? 

Une succession de scénettes cocasses et poétiques, qui fourmillent d’idées. Comme Émile qui roule à vélo dans l’appartement, les regards caméras pour apostropher le spectateur, la scène de ménage géniale où les répliques sont remplacées par des titres de livres tirés de la bibliothèque du couple. Quand Émile dit à Angela « va te faire cuire un œuf » l’image suivante est celle d’Anna Karina qui se fait réellement cuire un oeuf ! Elle le lance en l’air comme on fait sauter une crêpe, ce n’est qu’à la scène suivante, de retour dans la cuisine, que l’œuf au plat retombe dans la poêle. Gag digne des frères Zucker.

On retrouve aussi Dominique Zardi [photo à droite] et Henri Attal en aveugles qui se rincent l'oeil dans la scène du cabaret ! Les comédiens formaient un duo souvent utilisé par Chabrol, au moins 30 films, Zardi détenant sans doute le record d’apparitions sur un écran de cinéma (acteur fétiche de JP Mocky notamment) dans plus de 600 films au compteur.

  

Quand Émile menace de sauter par la fenêtre, ce sont des sous-titres qui énoncent les intentions des personnages : « Emile prend Angela au mot parce qu’il l’aime » le panoramique va vers la fenêtre. « Et Angela se laisse prendre au piège parce qu’elle l’aime », le panoramique va dans l'autre sens, et les mots des sous-titres apparaissent aussi à l’envers ! 

Godard ose tout. Ses films sont un festival de trouvailles inédites. Les cinéastes américains de la génération Scorsese ou Coppola disaient qu’avec Godard on voyait à l’écran tout ce qu’il ne fallait pas faire, et que lui, justement, se permettait de faire. Cette fameuse grammaire du cinéma qu’il se plaisait à déconstruire, atomiser, régurgiter.  Est-ce en pensant à lui qu'Audiard a écrit « les cons ça osent tout » ?

Godard multiplie les allusions à ses collègues cinéastes. Moment génial où l’actrice Marie Dubois mime un titre de bouquin : elle tire au flingue (on entend des coups de feu) pianote de ses doigts (on entend un piano) : réponse « Tirez sur le pianiste » film de Truffaut avec… Marie Dubois. Et Angela répond : « J’ai vu le film, c’était vachement bien, j’adore Aznavour ».

Aznavour dont on entendra in extenso la chanson « Tu te laisses aller » quand Alfred la met dans le judebox. On entend aussi Belmondo se plaindre « Dépêchez-vous, ce soir il passe A bout de souffle » ou demander à une cliente d’un bar jouée par Jeanne Moreau : « Comment vont Jules et Jim ? » et elle de répondre « Moderato » (film de Peter Brook avec… Jeanne Moreau et Belmondo !).

L’acteur était d’ailleurs un peu en froid sur le tournage. Son personnage d’Alfred est davantage un second rôle, il jalousait un peu Jean Claude Brialy qui avait de meilleures répliques. Les dialogues étaient écrits le jour même, les comédiens n’avaient pas de scénario, et souvent Godard replaçait dans la bouche de ses personnages des phrases prononcées ou entendues la veille pour de vrai dans son couple avec Anna Karina qui était enceinte de lui.

La dernière réplique du film est un aphorisme typique de Godard. Émile et Angela sont au lit. Il accepte de lui faire un enfant. Écran noir avec intertitre « une fois la chose faite... » puis Émile dit : « Tu es infâme » à quoi elle répond « Moi ? Non, je suis UNE femme ».

On a affaire à une fantaisie poétique et burlesque (Belmondo sortant du bar pour s’écraser contre un mur !) délicieusement mise en musique et chantée, parsemée de moments drôles ou surréalistes. Un collage d’images et de sons, un travail inédit sur le mixage, la musique couvrant souvent les dialogues post synchronisés après coup, procédé classique de l’époque, mais parfois agaçant et laid.

Si la critique a salué l’audace et l’originalité du film, le public n’a pas du tout suivi. Le film qui se voulait populaire a été un échec commercial cuisant, pire, une déculottée. Godard lui-même en garde un mauvais souvenir, le qualifiant de niais, de guimauve sans vigueur. Je n’irai pas jusque-là, mais UNE FEMME EST UNE FEMME n’est sans doute pas le plus réussi de sa filmographie des années 60, qui regorge de merveilles. Mais quel charme, ça pétille d'idées de partout. Et annonce le travail du duo Michel Legrand / Jacques Demy dans l’utilisation de la musique et des dialogues chantés, comme de la palette de couleur.

Plus qu'un cinéaste, Godard était un créateur de formes cinématographiques.

couleur  -  1h25  - format scope 1:2.35 

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La bande annonce d'origine, avec la voix off de Godard.

jeudi 12 mai 2022

B.O.F – BIENVENUE À GATTACA (1997) – Musique de Michael NYMAN – par Claude Toon


- Déjà au taf Claude ! On prend un petit jus vite fait… Tu bosses sur quoi là ?
- Pour un lundi, je propose la superbe musique de Michael Nyman pour le film Bienvenue à Gattaca, petit article pour petit lundi…
- Tiens ça m'cause, attend je regarde sur mon iPhone… C'est ça, Luc a écrit un papier dithyrambique sur ce film en 2021 et toi, voyons, et bien un article copieux sur ce compositeur classique et de BO et… une musique de film pour la Leçon de piano… Tiens déjà un 20 avril !!
- Ah oui… on avait décidé ça par téléphone en plein confinement – vraiment dégueu ce café, on aurait dû le faire dans le bureau – Ah le 20 avril, l'anniversaire de ma fille cadette née le jour du centenaire d'Hitler, celui-là on l'oublie, j'ai mis des années avant de constater le hasard de date. Elle me concocte un petit-fils pour août, elle a les même yeux que Uma Thurman...
- Waouh, le quatrième petit-enfant, félicitations…  
- Merci Sonia, aller, on s'y colle avant que Luc se ramène avec sa pointeuse, hihihi… 


Vincent et Irène (Ethan Hawke & Uma Thurman)

Entre le bel article de Luc B. (qui ne pointe personne, juste une vanne), et les deux articles consacrés à Michael Nyman et à sa musique, je ne vais pas trop délayer ce papier…

Donc d'entrée, trois billets à lire si vous en avez le courage :

Bienvenue à Gattaca d'Andrew Niccol par Luc B. (Clic)

Michael Nyman - The piano music - John Lenehan (et œuvres "Classique") (Clic)

Et en Joker : B.O.F. de la leçon de piano de Jane Campion (Clic)

Les liens, c'est chouette, ça montre que l'on maîtrise notre patrimoine de 4500 articles parus à ce jour 😄. Mais ça oblige nos chers lecteurs à naviguer alors que certains connaissent déjà tout cela sur le bout des doigts et désirent juste écouter une musique de rêve.

- Tu sais Sonia, pour paraphraser Flaubert, je trouve que Uma Thurman n'a jamais été aussi belle que dans ce film…

- Oui, j'avoue, très classe, à l'opposé de la tueuse foldingue de Kill Bill…


L'escalier ADN double-hélice

Ce film de S.F. a marqué par beaucoup de points. Je ne réécris pas le billet de Luc. On ne regarde pas les étoiles, on en rêve les pieds sur terre. En deux mots ! Les terriens colonisent le système solaire, notamment le gigantesque satellite Titan qui gravite autour de Saturne. Un astre de la taille de Mercure, donc bien plus gros que la Lune. Bon sang : -180° à la surface… Un trèèèès gros pull s'impose. Si Titan est le but à atteindre pour les héros du film, ce n'est en aucun cas le sujet dudit film…

Dans ce monde futuriste, un enfant doit être génétiquement parfait pour prétendre à un tel voyage. (On verra, rythmant le film des fusées s'élancer vers le cosmos…) Plus question d'enfanter par câlin-câlin… la bagatelle n'est pas interdite mais toute naissance naturelle exclut l'enfant à cause du risque d'imperfection de son génome, de possibilité de maladie fragilisant le candidat. Vive le bébé éprouvette, et encore, on teste tout et toujours, c'est pire que le COVID comme le suggérait Luc… GATTACA est un anagrammée formé des quatre lettres G A T C, symboles des nucléotides composant notre ADN. Pour le cours de Bio voire Wikipédia…

Evolution romantique et humaniste 😞, les humains sont fabriqués à la demande, l'eugénisme est la règle, on trie le grain de l'ivraie des petites graines de Monsieur et Madame. GATTACA est un centre d'études et de recherches spatiales, une fabrique d'astronautes parfaits…


Le génome ne fait pas tout

Vincent Freeman (Ethan Hawke) est né d'une étreinte amoureuse, il candidate néanmoins et pour son malheur, un test révèle une imperfection cardiaque… Dégage !!! Les années passent, il est devenu technicien de surface, adieu le firmament. Jérôme Eugène Morrow (Jude Law) est une perfection issue de la science, mais son égo dérape pas mal. Arrivé second (médaille d'argent) à une compétition de natation, il décide d'en finir après l'humiliation de cette seconde place (moi qui suis aussi sportif qu'une clé à molette comme m'a balancé un moniteur il y fort longtemps – ducon – j'aurais été aux anges). Il se jette sous un camion : en vie mais plus de jambes et un fauteuil roulant et la haine en prime.

Vous devinez la suite : Jérôme n'a plus de jambes mais un génome nickel-chrome, Vincent, lui, est le roi du linoléum nickel-chrome, mais son ADN est plutôt discount. Ils vont s'arranger, partager… Luc a raison d'établir un parallèle entre ce film de SF et les films noirs emplis de trafics…  Vincent pourra ainsi intégrer GATTACA et rencontrer la divine Irène Cassini (Uma Thurman), fabriquée en laboratoire comme une bagnole de luxe mais avec… un défaut, un bug, elle aussi au niveau du cœur… Nous voici alors face à une histoire de cœurs, sentimentalement parlant, et maintes péripéties de nature policière.

De l'amour, un monde déshumanisé, des trahisons, tous les ingrédients d'un drame shakespearien. Quelle musique Nyman imaginera-t-il ?


Michael Nyman

Le compositeur classé minimaliste-répétitif comme Philip Glass, Steve Reich ou John Adams première manière n'abuse pas de la musique répétitive (exception caractéristique du minimalisme répétitif ésotérique : N° 20. Now That You're Here). Comme tout compositeur éclairé refusant l'académisme, il joue de toutes les techniques expressives pour émailler la B.O. de divers climats : le thrène glacé avec ses notes d'orgue flippantes du N° 19 (Up Stairs). Le thème d'Irène fusionne trois techniques : celle répétitive habituelle et son solo de basson puis une sensuelle mélopée aux cordes, la mécanique biologique vs la féminité et, en prime, clin d'œil au romantisme, la tendre adaptation du 3ème impromptu de Schubert D899 (également N° 12. Impromptu for 12 Fingers) écouté lors du RIP dédié au pianiste roumain disparu le 18 avril, Radu Lupu.

 

Voilà ! Pour la suite, voir le film… Partirons ? Ne partirons pas ? S'aimeront-ils ? Auront-ils de nombreux enfants créés sous les draps ou dans une centrifugeuse pour sélectionner les gamètes des marmots ?

 

La B.O.F., comme celle pour la leçon de piano a été oscarisée. Quelle surprise ! Une suite symphonique d'une beauté sidérale (forcément).


Bonne écoute


0:00 : 01. The Morrow

3:14 : 02. God's Hands

4:56 : 03. The One Moment

6:36 : 04. Traces

7:37 : 05. The Arrival

11:31 : 06. Becoming Jerome

12:37 : 07. Call Me Eugene

14:01 : 08. A Borrowed Ladder

 

15:49 : 09. Further and Further

18:33 : 10. Not The Only One

20:47 : 11. Second Morrow

23:13 : 12. Impromptu for 12 Fingers

26:12 : 13. The Crossing

27:36 : 14. It Must Be Light

29:00 : 15. Only A Matter Of Time

30:08 : 16. I Thought You Wanted To Dance

 

21:20 : 17. Irene's Theme

32:30 : 18. Yourself For The Day

34:50 : 19. Up Stairs

36:53 : 20. Now That You're Here

39:36 : 21. The Truth

41:50 : 22. The Other Side

45:34 : 23. The Departure

49:26 : 24. Irene And The Morrow