mardi 23 avril 2019

SLADE "The Amazing Kamikaze Synrome" (1983) - par Pat Slade



Encore une chronique sur un de mes groupes favoris. Je reviens à l’époque de leur résurrection quand le hard rock était presque au plus haut de sa popularité.




Le syndrome étonnant du Kamikaze




Je commencerai par l’anecdote de la photo en début de chapitre. Slade, pendant ses concerts, avait toujours l’habitude de lancer des rouleaux de PQ dans le public qui les relançait sur la scène. Sauf que pendant un concert en Pologne, les rouleaux lancés ne rejoignirent jamais la scène, l'objet étant une denrée rare dans ce pays, le public le gardait précieusement et repartait avec. 😀

A la fin des années 70, Slade est au creux de la vague et le succès des années 70 est loin derrière lui. Son dernier album «Return to Base» en 1979 est un échec et le groupe ne vit que sur les droits d’auteurs de Noddy Holder et Jim Lea, pourtant je trouve que l’album, même si il est très court (33 minutes pour 11 titres), est très agréable à écouter. 

Reading 1980
Mais le vent va tourner. Alors qu’au milieu des années 80 le groupe est sur le point de se dissoudre, le  groupe est présent en tant que spectateur au festival de Reading, on lui propose de se produire pour remplacer au pied levé Ozzy Osbourne. Jim Lea se rappelle : «Nous avons dû payer pour nous garer dans la zone publique. Sans les roadies, nous devions transporter notre propre équipement et nous avons même eu du mal à entrer dans les coulisses» Malgré l’échec de «Return to Base» et le manque de succès du groupe, le dimanche 24 août 1980, coincé entre le groupe de glam Girl et Def Leppard, leur entrée sur la scène a lieu sous une pluie de canettes, mais le groupe ne se laisse pas démonter et assure un set de 15 titres, il gagne le cœur de la foule et devient le groupe qui rencontrera le plus gros succès du festival. Les glam rockers étaient de retour et ils allaient le prouver.

En 1981 les membres du groupe sortiront deux albums «We’ll Bring The House Down» et «Till Deaf Do Us Part» où, musicalement, ils ont pris un virage très hard rock avec des titres tels que «Night Starvation», «When I’m Dancin’ I’Ain’t Fightin’», «Rock and Roll Preacher (Hallelujah I’m on Fire)» ou «Till Deaf Do Us Part». Slade a le vent en poupe et repart sur les routes. Un petit live en 1982 et l’année suivante, il va enregistrer «The Amazing Kamikaze Syndrome». Et enfin, après tant d’années, il va percer sur le marché américain.

Une pochette particulièrement laide, mais pas moins que celle de «Return to Base» qui était rouge monochrome et que celle destinée au marché américain et canadien sous le titre «Keep Your Hands Off My Power Supply», mais un design n’a jamais fait le contenu d’un album (Avec pour exemple «In the Court of the Crimson King» de King Crimson, une pochette "à chier" (désolé) mais un disque de légende !).

"Run Runaway"
«Slam the hammer down» vous écrabouille d’entrée ; tu as à peine le temps de le digérer que «In the Dog House» avec la voix de Noddy Holder te donne la pêche. Le sens de la mélodie du groupe fit qu’à l’époque le journal britannique de rock et de heavy métal Kerrang n’hésitera pas à parler des Beatles à titre de comparaison. «Run Runaway» le premier titre qui leur ouvrira les portes des charts américains. Un gig écossais avec une grosse rythmique rock derrière et le violon de Jim Lea. La vidéo sera souvent diffusée sur MTV ; Je ne vais pas détailler tout les morceaux mais je vais m’arrêter sur certains. «My Oh My» Le deuxième hit de l’album qui comme «Run Runaway» va s’incruster dans les charts (Il sera classé dans beaucoup de pays européen…sauf en France !). Une très calme et belle mélodie qui commence au piano avec un enchainement de batterie, de guitares et un chœur complètent ce morceau digne d’intérêt.

Le titre de l’album viendra de ce morceau «Ready to Explode». Noddy Holder avait lu un article dans un journal de sport où on parlait du «Complexe Kamikaze» chez les coureurs de grands prix. Un titre avec un concept. Bruits de courses automobiles et longue introduction très rock, viens ensuite un long monologue du commentateur : «Bonjour et bienvenue dans ce qui semble être une course très excitante aujourd’hui Parmi les meilleurs pilotes, on compte Noddy Holder de la Brahms et la Liszt Cup. Son coéquipier est l’un des types britanniques des Whildest, James Lea. Espérons que son bilan d'accident puisse être surmonté aujourd'hui. Et maintenant, je viens de descendre dans la gamme aux couleurs noir et or bien connues, Dave Hill, l’un des véritables Super Yob du sport automobile. Son coéquipier est Don Powell. Et, mon Dieu, d'où je suis assis, on dirait qu'ils sont prêts à exploser !». La musique débute sur les chapeaux de roue chantée par Jim Lea et Holder pour la partie du commentateur. Un morceau en plusieurs parties avec une accalmie de décibels pendant une minute, mais la nature reprendra le dessus jusqu’à la fin du morceau qui s’enchainera sur «(And Now The Waltz) C’est la Vie» Une chanson d’amour sentimentale avec un titre où le français apparaît pour la première fois dans une de leurs chansons «C’est la vie, ooh chérie, c’est la vie», c’est un peu cul-cul mais pas plus que «Michelle ma belle sont les mots qui vont très bien ensemble…» des Beatles, surtout que Noddy a un accent où tu peux y accrocher ton chapeau !

Sur les dix titres qui composent cet album, Slade a passé la surmultiplié avec un bon rock très hard et chaud bouillant ! Un disque pour te décrasser les oreilles. Je reviendrai sur Slade plus tard avec un album de 1985 «Rogues Gallery»  que j’aime beaucoup et qui pour moi sera le dernier grand album du groupe (Même si ils sortiront «You Boyz Make Big Noize» en 1987).

Avec «The Amazing Kamikaze Syndrome» Slade ne s'est pas fait hara-kiri, bien au contraire, ils ont rangé leur katana glam et ont sorti la lourde artillerie hard rock !    



lundi 22 avril 2019

LE VOLEUR DE BICYCLETTE de Vittorio De Sica (1948) – par Claude Toon



Le marché aux vélos et un déluge en prime
Woody Allen pense que Le Voleur de Bicyclette est le meilleur film jamais tourné. D'autres classent ce film dans le top du septième art. Je ne suis pas un adepte inconditionnel des classements. Cela dit, ce film fait partie de ceux (rares) qui me donnent à la fois la larme à l'œil et la rage, comme si les personnages étaient des proches. Oui, une infinie tristesse qu'aucune fiction ne peut véritablement provoquer et la rage face à l'injustice montrée avec tant de véracité ; l'adversité colle à la peau d'hommes et de femmes de condition modeste qui, à l'évidence, n'échapperont jamais à la malédiction de la pauvreté malgré leurs efforts pour vivre et non survivre, socialement parlant, dans une société brutale et égoïste. Le Voleur de Bicyclette ne prétend aucunement au statut de pamphlet politique tels ceux qui feront le succès du cinéma italien des années 60-70. Le cinéaste montre avec sincérité l'homme dans son authenticité quotidienne, y compris englué dans ses contradictions, un regard généreux mais dénué de commisération.
Vittorio De Sica et d'autres réalisateurs (Rossellini, Fellini) seront les fondateurs du cinéma néoréaliste italien dans l'après-guerre, les témoins de la misère collective sans issue frappant la classe populaire dans des pays ravagés. Nations meurtries qui tentent de reprendre pied dans le chaos des ruines économiques et morales laissées par la chute du Fascisme ou du Nazisme. Trois films mettant en scène des enfants m'ont bouleversé dès la première projection au plus profond de ma sensibilité : Le voleur de Bicyclette, Allemagne année zéro (Rossellini, l'errance terrifiante d'un gamin paumé et manipulé par un ancien nazi dans les décombres d'un Berlin éventré) et la Strada (Fellini, chef-d'œuvre dans lequel Gesolmina affiche le visage résigné et ingénu d'une femme-enfant "vendue" par sa mère puis ballotée sur les routes par un forain brutal car lui-même désenchanté).
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Maria et Antonio et... la bicyclette
Le scénario de Le Voleur de Bicyclette épouse sans détour la trame familière au néoréalisme : linéarité du récit tragique d'une courte tranche de vie, un synopsis aux intentions documentaires et sociologiques, la fatalité et le drame constituant les ressorts narratifs. L'histoire offre un léger suspens (vélo retrouvé ou pas ?), mais Vittorio De Sica filme en priorité le comportement des protagonistes face à l'adversité.
Le premier plan séquence évoque à lui-seul l'Italie qui tente d'émerger de vingt ans de fascisme et de l'alliance diabolique avec le voisin hitlérien qui a réduit l'Europe en cendres, dans les villes et les âmes. Même en refusant un siège contre les armées alliées en se déclarant ville ouverte, Rome est quand même aux abois. Des terrains vagues (identiques à ceux de Miracle à Milan, conte social enchanteur également de De Sica), entourent des bâtiments reconstruits à la hâte. Depuis un escalier un homme appelle un à un quelques chômeurs heureux gagnants à la loterie du boulot, même provisoire ou ingrat (2 jours pour un manœuvre). Plus de demandeurs que d'élus… "On va essayer de tous vous caser". Antonio Ricci ne s'entend même pas appeler, assis plus loin, sans doute désabusé de venir chaque jour en vain… Il a obtenu un travail de colleur d'affiche. Il doit cependant posséder une bicyclette, une exigence absolue et immédiate. "Je l'ai sans l'avoir", on sent la peur puis on comprendra. La bicyclette se trouve gagée au Mont-de-piété… Agitation parmi les chômeurs, certains en ont une, on parlemente, "Moi ! Non moi !". Séquence poignante d'hommes solidaires mais néanmoins en compétition pour retrouver un moyen de subsistance et une dignité.
Dans cette cité qui vient de surgir de terre mais où l'on doit aller chercher l'eau avec des seaux, Antonio confie son problème à Maria son épouse un peu furieuse que son homme ait mis le vélo au clou, mais il fallait bien manger… Mais Maria est une mère courage, elle sort des draps d'un tiroir et arrache ceux du lit, "pas besoin de drap pour dormir". Au Mont-de-piété, 7500 Lires pour les draps et 6100 Lires pour récupérer la bicyclette, 1400 Lires pour l'espoir. De Sica nous montre les étagères (une montagne vertigineuse) où sont stockés les draps. Un plan simple et quasi surnaturel qui illustre la montagne de misères infligée à un peuple victime de la folie des dictatures. Le film n'est commencé que depuis cinq minutes. Peu de dialogue, aucun didactisme, l'essentiel de mots échangés dans l'urgence. La B.O. est réduite à un motif court et triste, un leitmotiv émouvant et discret. Le réalisateur filme à hauteur d'homme, nous assigne le rôle de témoin, de figurant invisible. Les recherches formelles et artistiques ne sont pas le sujet du film. Pourtant, malgré un budget bien maigre (De Sica s'autoproduit et doit tourner principalement en extérieur), les cadrages sont exemplaires, les éclairages nets.

Au retour Maria veut dépenser 50 lires pour remercier une voyante qui avait prédit la bonne nouvelle, Antonio s'impatiente mais tendrement. Hors sujet ? Non, De Sica aime son pays et ses habitants encore soumis au joug de l'Église et des superstitions, rien ne lui échappe. Le film bien que tourné comme une fiction se rapproche de ceux plus documentaires voire ethnologiques d'un Flaherty (suivant cependant un scénario porté par les habitants de l'Ile d'Aran ou du pôle nord.) Époque bénie où le cinéma privilégiait le récit par l'image et le mouvement ; la quintessence du 7ème art.
Antonio part pour sa première tournée accompagnée de Bruno, son fiston de 7-8 ans qui lui-même travaille chez un pompiste. Chaque lire est comptée… Bruno, une bonne bouille toute ronde, de la gouaille, un titi romain. Rare moment de bonheur que celui d'Antonio roulant dans les larges avenues ensoleillées de la ville éternelle.
Antonio doit coller des affiches affriolantes de Rita Hayworth dans Gilda. Au pied de l'escabeau un gamin de l'âge de Bruno fait la manche en jouant de l'accordéon ; nouveau clin d'œil affectueux et ému pour ces gosses déjà chargés de famille et guère scolarisés. Un jeune type profite de la concentration d'Antonio qui évite les plis sur le papier, il vole la bicyclette… Trop tard, le voleur s'éloigne déjà…

La chasse pour retrouver l'outil de travail commence. Inutile de transformer un chef-d'œuvre du cinéma en une chronique en forme de nouvelle… Antonio et Bruno vivront une aventure tragique digne de l'odyssée d'Ulysse.

Bruno et Antonio
Un périple prétexte à partager la vie du petit peuple italien en quête de ses racines perdues. Face à une police impuissante, Antonio demandera l'aide des copains lors d'une rencontre dans des caveaux où se réunissent acteurs miséreux et syndicalistes reconstruisant une démocratie renaissante. Nos deux héros malchanceux vont croiser une faune pittoresque qui préfigure Fellini Roma : un groupe de séminaristes volubiles, les petits marchands (margoulins ?) d'un immense marché aux vélos en kit ou entiers, tentant d'identifier les pièces du vélo sans doute désossé par le voleur.  Le marchè, pour Antonio une forêt de deux roues qui se révèle un enfer de clones anonymes de métal et de caoutchouc issus de sa bicyclette disparue. Antonio enquêtera dans un hospice religieux très semblable à ceux laïcs pour les SDF de nos grandes villes, 70 ans plus tard. L'homme et l'enfant essuient trop d'échecs dans leur périple, la tension entre Antonio et Bruno éclate, aucunement due à la moindre brutalité ou sévérité, juste au découragement. Une scène d'anthologie nous montre Antonio sacrifiant quelques ultimes Lires pour consoler Bruno, offrir une pizza à son gamin qui tente de sympathiser avec son jeune voisin, un autre garçonnet attablé à une table de nantis (ou de moins pauvres) qui s'empiffrent… Un film dur sur une errance touchant parfois au burlesque noir qui nous conduira dans un bordel, puis un quartier mal famé… Si Antonio le pouvait, il chercherait dans la cour des miracles et même en enfer ; or il y est déjà…

Antonio essayera lui-même de voler une bicyclette qu'il croit abandonnée (une illusion prenant ses racines dans son désarroi). Il n'ira pas loin, presque lynché par la foule. On le laissera partir, le propriétaire comprenant qu'Antonio a agi par désespoir. Antonio partira humilié tenant par la main Bruno qui ravale ses larmes… Suit un long travelling où la caméra scrute le visage de l'enfant aux yeux hagards qui ne parle pas, ne parle plus. Plan pour moi insoutenable qui conclut le film. Antonio trouvera-t-il une solution ? On ne sait pas. Le film n'a rien de romanesque, pas de happy end ou de malédiction définitive. Vittorio De Sica laisse la porte ouverte aux aléas ou aux bonnes fortunes de la destinée. Le recours à des acteurs non professionnels accentue le réalisme poignant de l'action. Pas de numéros même talentueux de stars.

Le parti communiste italien critiqua cette séquence finale du volé devenu voleur. En 1948, dans son idéologie, le monde se divise encore entre le gentil prolétaire et le méchant bourgeois. Vision dualiste héritée de Théorie de la violence d'Engels. (Le bouquin de philo le plus manichéen qu'il m'ait été donné de lire ; l'histoire moderne a montré les limites du concept humaniste du marxisme à travers le stalinisme, le maoïsme, etc. Pour les idéalistes comme moi : un triste constat, hélas manifeste.) Chez Vittorio De Sica, l'empathie pour son personnage est évidente. Subtilement, le cinéaste montre que la violence - violence au sens social et soumise aux contradictions de la psychologie humaine, d'où qu'elles viennent - conduit inévitablement Antonio à franchir la ligne rouge, mais une seule fois…

Ce film est disponible en DVD de grande qualité de numérisation après restauration, en VO ou en VF. C'est bien trop rare pour les films de cette période. Vittorio De Sica récidivera dans le style en 1956 par une œuvre moins connue : Le Toit. Un jeune couple en recherche de logement décide de construire en une nuit une petite maison aidé par des amis. Au matin, murs et toit doivent être achevés, sinon la police ordonne la démolition. Il manquera une tuile ! Le policier fermera les yeux… Le réalisateur ne dépeint pas un monde simpliste, gentils prolétaires et méchante bourgeoisie. Il s'attache à la dureté des temps, aux destins qui tentent de se construire, on sert les poings en voyant ses films… Toujours d'actualité en termes d'humanisme. Autre titre : Onze heures sonnaient de Giuseppe De Santis sorti en 1952. Deux cents femmes postulent pour un poste de secrétaire et patientent dans l'escalier vermoulu d'un vieil immeuble, un escalier qui s'effondre en partie. Film à la fois néo-réaliste et catastrophe. Les deux sont hélas indisponibles en DVD.

Format : noir et blanc - 1,35:1 (Assistant réalisateur : Sergio Leone) – 93 minutes
Oscar du meilleur film étranger en 1950
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dimanche 21 avril 2019

NOTRE DAME DU BEST OF




Lundi : Claude nous parle du dernier roman de Stephen King, l'outsider. Titre énigmatique pour ce polar teinté d'une pincée de surnaturel, genre dont raffole l'écrivain. Thriller sur le thème du vrai vs faux coupable ; un brave type accusé d'un infanticide. On retrouve une intrigue proche de Ça ou Mr Mercedes : des amis, des flics, des privés se regroupent en enquêteurs opiniâtres pour démêler l'affaire, un bon cru…

Mardi : Pat rend hommage à Robert Defer qui fut notamment le guitariste d'Ange mais participa aussi à d'autres projets prog/heavy, un sacré gratteux  que cet Ange qui s'est définitivement envolé...

Mercredi : Bruno était "en transe" pour nous parler de l'album de Scorpions du même nom datant de 1975, ce qui ne nous rajeunit pas. Une superbe galette heavy rock teinté de blues psyché avec un Ulrich Roth -le Hendrix allemand"- en grande forme à la guitare.

Jeudi : Rockin  est cette fois à Vienne, pas en Autriche, on n'avait pas les moyens, mais dans en Isère où il a découvert les Togs, un duo acoustique folk/ country/rock /celtique porté par la voix singulière de Peter Callate. 

Vendredi : le 12 Avril Luc était au Grand Rex, au balcon, et il n'était pas seul, il y avait du monde au balcon pour voir et écouter Bob Dylan, bientôt 78 ans, de l'arthrose, et un répertoire réadapté  mais  "putain qu'est ce que c’était bien!" nous raconte notre reporter. 

Samedi : Claude Toon nous confie son cafard lundi et mardi après l'incendie ravageur à Notre Dame. Claude est un grand amateur d'art et d'architecture et bien entendu de musique. Pour lui, la cathédrale blessée continue de nous parler par la voix du disque et de son orgue monumental. Au programme Toccata et fugue en ré mineur & Prélude et fugue en mi bémol majeur de Bach enregistrés récemment par Olivier Latry, organiste titulaire, dernier disque gravé avant un temps certain.

Sur l'agenda : façade de Notre Dame au soleil couchant, une photo de Claude Toon prise le 22 mars...

samedi 20 avril 2019

Olivier LATRY interprète BACH à Notre-Dame de PARIS




- B'jour M'sieur Claude, ce n'est pas la joie ce matin… Quel incendie ! Enfin il n'y a eu aucune victime…
- Mouais Sonia, du coup je vais changer mon programme musical de la semaine… Schumann était prévu samedi, on écoutera Bach joué à Notre Dame…
- Je sais que vous êtes un passionné d'architecture, notamment de l'art Roman et Gothique… Gros cafard devant ce désastre ?
- Oui forcément, mais des grands artisans vont la soigner…
- Vous auriez pu écrire "interprétait"…
- Non justement, par la magie du disque, la voix de la cathédrale meurtrie nous parle toujours…


Le buffet et la rosace du couchant (ouest)
Comme beaucoup d'entre nous, je me suis retrouvé hagard le soir du lundi 15 mars face à mon petit écran, regardant la charpente millénaire de Notre-Dame de Paris transformée en un volcan ravageur ; angoissé mais espérant que les flammes ne consumeraient pas complètement la voute de pierre tendre sous laquelle l'orgue faisait rugir son plein jeu depuis des siècles…
Mardi matin, quand j'écris ces lignes, l'édifice a tenu même si fiévreux et tremblant, les pierres ayant défier le feu de l'enfer si je puis me permettre cette image en de telles circonstances et pour ce lieu sacré. Tristesse et soulagement, quelques soient les convictions artistiques et spirituelles de chacun. Je ne vais pas philosopher à propos de la dimension tragique de l'accident. Les médias, les râleurs professionnels, les polémistes et les politiciens s'en chargeront. Mon sentiment ? Prendre son temps, ne pas jouer la montre pour viser une reconstruction à coup de béton pour les J.O. de 2024. Mon Dieu, mais quel est le rapport entre les deux évènements 😖 ? Cherchons à retrouver à l'aide de tous les corps de métier qualifiés l'esprit des grands bâtisseurs du passé.
Même si cette merveille architecturale se réveille martyrisée - une prouesse de nos ancêtres du moyen-Âge (107 ans de travail) - il n'y a eu aucune victime. Ne nous laissons pas gagner par le désir de hiérarchiser ce genre de drames. Pensons à l'attentat des Twin Towers en 2001 (buildings plutôt banals, mais 2700 morts) ou encore aux vieux immeubles vétustes, des poudrières habitées par de petites gens et dont les propriétaires négligent le délabrement, cause de fournaises avec des pertes humaines. En 2003, ma maison a brulé en partie, incinérant tous les souvenirs des trois enfants, des cahiers de classe aux vêtements, en passant par des peluches, trois ados tétanisés ; dur ! Mais nous avons reconstruit et regardé vers le futur.
Notre-Dame renaîtra de ses cendres même si j'ignore ce matin si je reverrai de mon vivant les merveilleuses rosaces à la lumière surnaturelle. Quant au grand orgue (souvent restauré par le passé), séché, nettoyé, accordé, il chantera de nouveau, réconciliant musique religieuse et profane. Les vibrations à la puissance cyclopéenne ou aux accents méditatifs résonneront encore et encore…
L'un de ses organistes titulaires, Olivier Latry, se retrouve orphelin ce matin… J'improvise une chronique au fil de ma pensée et je la lui dédie, comme à tous ceux qui ont un pincement au cœur.
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La musique est un art vivant. Ce papier ne sera surtout pas une épitaphe et je reprends ma maquette habituelle, un billet plus court, sans détour musicologique. Certes le disque ne permet pas de s'offrir des frissons comparables à ceux de l'écoute réelle d'un orgue déchaîné, cette force qui prend aux tripes lorsque l'on pénètre impromptu dans la nef quand l'organiste répète. Peu importe, les couleurs sont assez fidèles de nos jours avec du bon matériel. L'orgue de Notre-Dame de Paris est l'un des plus grands instruments romantiques des cathédrales françaises. Pourquoi choisir Bach et ses partitions conçues a priori pour des orgues baroques à traction mécanique, et non des œuvres monumentales de Widor, Vierne ou Messiaen ? Parce que joué sur n'importe quel type d'orgue et même sur un accordéon, Bach reste universel… Si notre belle cathédrale a perdu provisoirement sa beauté, sa voix continuera à nous parler grâce aux gravures qui y ont été réalisées.
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Olivier Latry dos à N.D. avant la catastrophe...
De nombreux orgues se sont succédés à la tribune de la cathédrale. Sans doute modeste aux moyen-Âge et à la Renaissance, celui que nous connaissons de nos jours atteint ses vastes proportions au XVIIIème siècle. Au XIXème siècle et depuis la composition d'œuvres grandioses notamment par Liszt, l'orgue romantique connaît son heure de gloire. Une variété de jeux et de claviers sans cesse grandissante se met en place. En 1868, le célèbre facteur d'orgue Aristide Cavaillé-Coll lui donne sa majesté quasi définitive à la demande de l’architecte Viollet-le-Duc. Le compositeur Louis Vierne, titulaire de 1900 à 1937, auteur de symphonies imposantes, apporte des compléments. Pierre Cochereau, titulaire de 1955 à 1984 fera de même. Pierre Cochereau, l'homme qui démocratisera l'orgue auprès du grand public grâce au microsillon. Enfin en 1992, l'instrument est entièrement restauré, des tuyaux changés, d'autres jeux ajoutés, une nouvelle console et l'électronique font leur arrivée. Agrandir ce joyau et l'entretenir n'a jamais de fin. Depuis 2014, il comporte 115 jeux ce qui en fait le second orgue de France en termes de richesse de registration.
Les organistes titulaires en poste sont : Olivier Latry (depuis 1985), Philippe Lefebvre (1985) et Vincent Dubois (2016) qui a succédé à Jean-Pierre Leguay (1985-2015) qui reste organiste titulaire émérite. Tous ont des fonctions de concertistes et de pédagogues en dehors de ces postes et seront amenés à apporter leurs compétences lors de la restauration.
Olivier Latry est né en 1962 et poursuit une carrière internationale. Au-delà de sa virtuosité, le musicien a la réputation d'un grand improvisateur, péché mignon des organistes. Au début du siècle, il a gravé pour DG une intégrale en 6 CD de référence de l'œuvre d'Olivier Messiaen à Paris ; je l'écoute en écrivant. Et, il y a tout juste un mois, est paru un album consacré à un florilège d'œuvres de Bach dont la très connue Toccata et Fugue en ré mineur.
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Des puristes estiment que jouer Bach sur un orgue romantique surdimensionné est un contresens ! On doit jouer Bach sur des petits orgues baroque de 20 à 30 jeux et à traction mécanique pour obtenir plus de réactivité dans le touché… Bof ! Qui peut affirmer que le Cantor n'aurait pas souhaité disposer d'orgues aux registres plus étendus, à la puissance plus spectaculaire, offrant la possibilité de crier vers son Dieu. Marie-Claire Alain avait gravé deux intégrales, l'une sur des instruments modernes, l'autre sur des instruments anciens comme l'orgue de Saint-Donat dans la Drome. Deux cycles tout aussi passionnants. André Isoir avait lui aussi fait la tournée d'orgues baroques en Europe pour sa belle intégrale. Et au début du XXème siècle, Albert Schweitzer, médecin philanthrope et organiste, jouait à merveille Bach sur des orgues romantiques. Le débat est clos. L'inspiration est la clé de la réussite, surtout pour les deux ouvrages de musique pure que j'ai choisi de vous faire entendre. À l'interprète de sélectionner les jeux qui magnifient la belle polyphonie des fugues sans provoquer des acouphènes.
Donc Olivier Latry vient de faire paraitre un album innovant. Sans doute le dernier enregistré dans la cathédrale avant bien des années. Vous serez surpris par les sonorités obtenues notamment lors de la transition entre la toccata et la fugue en ré mineur [3:05]. L'organiste passant de la furie mystique à une douceur plus intime, plus terrestre, la fugue devenant un prodigieux crescendo, un symbole de l’Élévation. La vidéo offre une visite en forme de voyage astral dans la nef, le buffet et les mécanismes d'orfèvres de l'instrument. À noter la modernité de la console par rapport à l'ébénisterie très "romantique" du buffet à voir sur certains plans…
Olivier Latry, assez provocateur, fait mugir et murmurer Bach, à l'encontre d'une certaine tradition. Nul mieux que lui peut justifier cette approche : "Il faut se nourrir du passé pour se projeter dans l’avenir". "L’orgue ici est un instrument symphonique, gigantesque". "Or si on le compare à certains instruments que Bach a pu jouer, on est loin du compte." "Je voulais imaginer comment la musique de Bach pouvait passer les siècles au-delà de toutes contingences musicologiques."

Plus développé, le Prélude et fugue en mi bémol majeur (BWV 552) présente un long, méditatif et joyeux, presque fantasque prélude, suivi d'une fugue à 4 et 5 voix [9:05].
Vidéo 1 : Toccata et fugue en ré mineur ;  Vidéo 2 : Prélude et fugue en mi bémol majeur
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Dernière heure : l'orgue à souffert, on s'en doute. La suie et les cendres, l'eau des pompiers, les gouttelettes de plomb fondu, la chaleur sur les 8000 tuyaux en étain… L'électrification est à refaire, la console aussi vraisemblablement, et le buffet est déstabilisé. Il est envisagé de le démonter "au plus vite" l'orgue, tout réparer pièce par pièce chez un facteur trèèèès qualifié avant de tout remettre en place après la reconstruction de la cathédrale… Là encore, on parle d'années de travail ! Actuellement, c'est le facteur d'orgue corrézien Bertrand Cattiaux qui est en charge de l'instrument depuis des décennies.