”Énergie positive“ est dans mon top 5 des albums de Bill
Deraime
Bill Deraime a changé de quai.
Avant toute chose, un point important à souligner, ne cherchez pas le CD de
cet album, il n’existe qu’en pressage vinyle.
Sorti en 1985, l’album ”Énergie Positive“ marque une étape importante dans la carrière de Bill Deraime, artiste français reconnu pour sa fusion singulière de blues et de rock.
Cet opus traduit parfaitement l’engagement musical et personnel de
l’artiste, tout en offrant une expérience auditive à la fois riche et
stimulante. Dans cette chronique, je vais explorer les divers aspects de
cet album emblématique, de sa composition à son impact, en passant par
l’interprétation et la production qui en font une œuvre
intemporelle.
Au milieu des années 80, la scène musicale française est en pleine
effervescence, oscillant entre nouvelles influences anglo-saxonnes et
recherche d’une identité propre. Bill Deraime, déjà ancré dans le blues et le rock, parvient avec ”Énergie Positive“ à insuffler une dynamique nouvelle à ces genres souvent perçus comme
traditionnels. L’album reflète une volonté de s’adresser à un large
public, tout en conservant une authenticité artistique sans
compromis.
“Énergie Positive” réunit des compositions soigneusement travaillées, des morceaux où
chaque note semble parfaitement placée pour servir l’émotion et le
message. L’album mêle passages électriques et moments plus intimistes,
donnant ainsi une respiration naturelle à l’ensemble. La signature
musicale de Bill Deraime
est aisément reconnaissable : riffs puissants, textures bluesy,
rythmes entraînants, mais aussi des instants de douceur et de
réflexion.
Les textes, écrits avec soin, abordent des thématiques universelles
comme l’espoir, la fraternité, ce qui confère à l’album une portée
presque intemporelle. On sent également l’influence de l’époque, avec
un regard lucide sur les mutations sociales et culturelles.
La voix de Bill Deraime, chaude et expressive, constitue le pilier central de l’album. Elle
véhicule une émotion palpable, oscillant entre force et vulnérabilité,
ce qui permet d’instaurer un véritable dialogue avec l’auditeur. Son
jeu de guitare, fluide et précis, illustre son engagement profond pour
le blues et sa compréhension intime du genre.
Chaque titre bénéficie d’un traitement vocal adapté, capable de
souligner tour à tour l’urgence, la tendresse ou la détermination.
Cette variété dans l’interprétation évite toute monotonie et invite
à une écoute attentive et renouvelée.
Techniquement la production est au service de l’énergie, et celle de ”Énergie Positive“ est remarquable pour son équilibre. Au lieu de privilégier
une surenchère sonore typique des années 80, elle mise sur la
clarté et la chaleur. Les instruments sont distincts, la
batterie d’Umberto Pagnini dynamique sans être envahissante, la basse ronde de Gilles Doueib
soutient harmonieusement les mélodies et la guitare de Mauro Serri
est irréprochable.
Ce choix de production sert parfaitement le concept même de
l’album, à savoir transmettre une énergie positive, vivante et
sincère. Le mixage valorise la spontanéité des musiciens, ce qui
donne l’impression d’assister à une performance presque live.
Parmi les titres marquants, on peut citer la chanson éponyme
”Énergie Positive“, véritable hymne à l’optimisme malgré les difficultés, avec un
refrain accrocheur et un solo de guitare vibrant. Chaque morceau
apporte sa couleur et son ambiance, renforçant la cohérence globale
de l’album sans jamais tomber dans la répétition. ”Un Jour Tu Trouves“ est une longue et jolie ballade que l’on peut retrouver
réorchestrée sur l’album ”Brailleur de Fond“ en 2010, ”Rien D'nouveau“
qui connaitra aussi une seconde vie avec un rythme reggae sur
l’album ”Nouvel Horizon“ en 2018. Des morceaux comme “Si Tu Voulais Tu Pourrais“ ou ”L’Ascenseur“ sont dans le sens de tout ce qu’il avait composé précédemment. Le
dernier titre ”Changer de Quai“
est un boogie rock furieux et réjouissant.
Si ”Énergie Positive” n’a pas forcément rencontré un succès commercial massif dès sa
sortie, il a en revanche profondément marqué les amateurs de blues
français et contribué à populariser ce genre souvent marginalisé.
L’album incarne une forme d’authenticité rare, mêlant engagement
personnel et musicalité de haut niveau.
Il a également influencé une génération d’artistes cherchant à
conjuguer rigueur musicale et sincérité émotionnelle. Aujourd’hui
encore, cet album peut être considéré
comme une référence pour comprendre l’évolution du blues et du rock
français dans les années 80.
”Énergie Positive“ de Bill Deraime
est bien plus qu’un simple album, c’est une déclaration d’intention,
une invitation à voir le monde avec optimisme et à puiser dans la
musique une source inépuisable de force. En alliant des compositions
réfléchies, une interprétation vibrante et une production soignée, Bill Deraime
offre une œuvre cohérente et attachante, capable de traverser les
décennies sans perdre de sa puissance.
Pour les amateurs de blues et de rock, ou simplement pour ceux qui
cherchent une musique sincère et énergisante, ”Énergie Positive“ s’impose donc comme un incontournable à (re)découvrir avec
attention.
Dolly
Parton était ni plus ni moins qu'une
légende, une icone américaine. Je ne sais pas s'il y a des équivalents ailleurs. On pouvait
sourire depuis chez nous de ses accoutrements flashy et ses perruques
peroxydées
XXL, un p'tit côté Jayne Mansfield y compris dans ses mensurations flatteuses. Dans une archive vidéo, on la découvre au naturel, brune, sacrément jolie, j’ai cru voir Joan Baez. Alors, vulgaire la
Dolly ?
Ben justement, elle
racontait que petite elle regardait fascinée ces drôles de femmes qui arpentaient la rue – qui faisaient le tapin – outrageusement maquillées
et fringuées. Sa mère l’avait mise
en garde : regarde ailleurs, ce sont des femmes de mauvaise vie, des
femmes vulgaires. La gamine venait de découvrir sa vocation : « Et bien
quand je serai grande, je serai une femme vulgaire » !
Dolly
Parton c’est un parcours incroyable - à l'instar d'un BB King qui ramassait le coton, gamin, sur une plantation du Mississippi - depuis la cabane en bois dans
laquelle elle a grandi au fin fond du Tennessee, à Knoxville, entouré de onze frères et soeurs. Le médecin qui a
accouché sa mère avait été payé en sacs de maïs, c’est dire…
Évidemment, comme beaucoup de consœurs de la soul music, elle découvre sa vocation en chantant à l’église. C'est son oncle qui repère son talent précoce, lui offre une guitare et lui apprend la composition.
Première apparition dans un show télé lorsqu’elle a 10 ans, et
premier enregistrement 3 ans plus tard. A la fin de ses études, en 1964, direction Nashville, managée par celui qui a lancé Roy Orbinson. Mais le succès discographique se
fait attendre, elle bosse comme serveuse, essaie de refourguer ses chansons ici et là. Et elle en place quelques unes, car au départ, c’est
moins comme interprète que comme
auteur-compositrice qu’elle
se fait un nom.
Puis en 1973 déboule le joyau « Jolene »et
l’année
d’après la superbe « I will always love you », dont la reprise de
Whitney Huston (pour l'horrible BODYGUARD)la rendra... très riche. Une chanson qu'Elvis Presley aurait bien mise à son répertoire, mais Dolly a dit non ! La dame avait son caractère, la queen de la country a dit non au king du rock'n'roll.
C'était aussi une rude femme d’affaires, qui a su se faire une place dans une industrie musicale très testostéronée. Elle vire son manager et reprend son
indépendance financière. Un parcours que la jeune Madonna a dû zyeuter... Car Dolly Partondétient les droits d’édition de ses chansons, et en a écrit près d’un millier. Son
argent est investi dans des fondations caritatives notamment pour lutter
contre l’illettrisme
dans les campagnes. Elle
a même ouvert un parc d’attraction Dollywood, rien qu’çà !
Dans les années 80 elle s'essaie au cinéma, avec succès, notamment dans la comédie COMMENT SE DEBARRASSER DE SON PATRON avec Jane Fonda, elle compose pour l'occasion la chanson « 9 to 5 » furieusement addictive. Elle tourne même avec Stallone, le transformant en star de la country à franges dans LE VAINQUEUR.
Elle jouait de son image de poupée Barbie décervelée aux décolletés généreux
(« je peux difficilement les laisser à la maison quand je
sors » disait elle !), une bonne cliente comme on dit à la télé, ce qui rendait plus piquantes encore certaines de ses répliques en interview, car la dame cultivait aussi l'autodérision et un certain franc parler.
Si certaines de ses chansons évoquaient, non sans misérabilisme, son enfance pauvre et les quolibets de ses camarades à propos de ses vêtements rapiécés (« Coat of many colors »)d'autres tranchaient radicalement dans les thèmes qu’elle
abordait. Dolly Parton est une des premières à raconter l’intimité des femmes, abordant des
sujets à l'époque tabous, comme le sexe avant mariage,
l’avortement, les filles-mères, les épouses abandonnées, les violences conjugales, l’adultère, l’homosexualité. Une grande défenseuse de la cause LGBT avant l'heure : « Si
j’avais été un homme, je serais une drag-queen ! ».
[ avec Merle Haggard ]
Elle était aussi l'épouse d’un seul mari, défendait un modèle familial
assez conservateur. Ne jamais prendre parti pour une cause politique,
les
femmes ne doivent pas se mêler de ça, rester
neutre, car disait-elle, « prendre parti c’est se couper de
la moitié de son public ». Pas folle la guêpe ! « Ce
que je pense, je l’écris dans mes chansons » disait elle en assumant parfaitement son rôle d'entertainment woman au sourire ultra brite.
Le
succès et l’aura de Dolly Parton dépasse largement la country
music, en
en faisant l’égal d’un Merle Haggard, avec qui elle a souvent partagé la scène, comme avec Emmylou Harris ou Linda Ronstadt. Elle a su diversifier son répertoire pour élargir son audience, bien que revenant régulièrement à la source country, est parvenue à atteindre tous les publics, se produisant dans des stades combles, des festivals (à Glastonbury) aux quatre coins du globe.
D’ailleurs
ce
couillon de Trump s’est
fendu
d’un hommage sans grossièreté, c’est dire ! Un mot de travers et c'était la destitution immédiate. Pour l'anecdote, la première brebis clonée en 1996 avait été baptisée Dolly, en hommage à... Et c'est vrai que parfois, la chanteuse y allait un peu fort sur les perruques bouclées, donnant l'impression qu'elle se coiffait avec un mouton sur la tête. Pour illustrer son immense popularité et le respect de ses pairs, jetez
un œil sur le casting de « Rock Star » un de ses derniers
enregistrements en 2023 de reprises rock : Aerosmith,
McCartney, Stevie Nicks, Kid Rock, Peter Frampton, Rob Halford
(Judas Priest), Pat
Benatar,
John Fogerty, Mick
Fleetwoodou
les mecs de Lynyrd Skynyrd.
Évidemment, Elton John traînait aussi dans le coin, fut
un temps ils devaient avoir le même costumier !
MARDI :Pat nous a rappelé le coup de maître de Guns ‘N’ Roses qui a
déboulé avec un premier album aux allures de
prends ça dans ta gueule,
« Appetite for destruction », qui a tout ravagé grâce à son énergie brute, ses textes crus et son mélange unique de
punk, de blues et de hard rock.
MERCREDI :Après Dusty Hill, bassiste, c’est Frank Beard, batteur, qui nous a
quitté, endeuillant un peu plus le trio texan ZZ Top, dont Bruno
a réécouté le fameux
« Tres Hombres », album phare du blues-rock qui s’impose encore comme référence du
genre.
JEUDI :chez Claude, un
« Trio de sonates » (comprendre trois*) courtes, humoristiques,
poétiques, avec parfois un zest de nostalgie, du compositeur Francis Poulenc. Avec Eric le Sage au piano, Mathieu Dufour à la flûte, François Leleux au Hautbois et Paul Meyer à la clarinette, rien que ça !
(*) calambour : traditionnellement un trio comprend : piano,
violon et violoncelle, trois musiciens et non deux comme ces
sonates... Un "brelan de sonates" ferait vulgaire 😆.
VENDREDI :au cinéma, Luc a vu et aimé la dernière palme d’or
« Fjord »
du roumain
Cristian Mungiu, tout en plans séquence tendus, opposant sociétés conservatrices et
progressistes, en adoptant les deux points de vue. Un grand film
politique qui gratte là où ça fait mal.
👉 La semaine prochaine, dès lundi notre hommage à Dolly Parton, le blues positif de Bill Deraime, les australiens de The Party Boys, un hommage au pianiste jazz Abdhullah Ibrahim, et au cinéma une rareté d’Abraham Polonsky.
Et boum, deux d'un coup !
Même âge, même jour. Donc on salue comme il se doit, donc bien bas,
l’immense Dolly Parton, 80 ans aux deux miches, véritable institution aux États Unis, on lui réservera une bafouille dès demain, elle le mérite.
Et saluons l’acteur britannique Tim Curry, 80 balais donc aux
glaouis, connu pour
« The Rocky Horror Picture Show » mais pas que, il a beaucoup plus souvent foulé les planches de
théâtre que les studios de cinéma. Pat nous en parlera
prochainement…
Cristian
Mungiu est rentré dans le cercle très fermé des double-palmés,
ils sont dix. Après 4 MOIS, 3 SEMAINES, 2 JOURS en 2007, le voici de
nouveau couronné pour ce FJORD qui déjà fait grincer quelques
dents. C’est bon signe. Ca veut dire que le cinéaste roumain
gratte
là où ça fait mal.
Il
a posé ses caméras en Norvège, dans la péninsule d’Ålesund,
bordée de fjords majestueux, mais rugueux. Où s’installent le
couple roumano-norvégien Gheorghiu et leur cinq enfants. Accueillis
à bras ouverts, Mihai est un informaticien galonné qui prend
son poste à
la mairie, Lisbet est aide-soignante, dont l’empathie fait
merveille à l’Ehpad local. Les Gheorghiu sont très croyants, stricts sur l'éducation. On fait des quizz sur la Bible dans une étable (y'a le bœuf mais pas l'âne gris) et on chante des cantiques le soir au piano, ça anime les soirées. Pas
question d’I-Phone, de YouTube et autres Instagram : dehors Belzébuth !
Aux antipodes de leurs
voisins Mats et Mia Halberg, qui représentent le progressisme
nordique, ils sont ouverts et chaleureux, lâchent la bride à leur fille Noora, ado plutôt frondeuse. Qui devient illico copine avec Elia
Gheorghiu, l’aînée de la fratrie, qui prend goût aux escapades nocturnes et clandestines.
En
cours de sport, la prof remarque l’épaule tuméfiée d’Elia.
La
référente du collège chargée des violences subies,
droite dans ses bottes, alerte
illico
les
services de l’Aide à l’Enfance. Qui
retirent
les cinq gamins à leurs
parents, suspectés de maltraitance. La
police embarque MihaiGheorghiu pour interrogatoire.
Raconté comme ça
on se dit qu’on plonge en plein mélodrame social, sortez les
kleenex. Que nenni ! Par
exemple, la
scène où Lisbet est contrainte d’abandonner le
bébé - qu’elle allaite encore - aurait pu sombrer
dans le tire-larmes avec les violons pleurnichant. Mingiu filme la
scène, muette, en un seul
plan
depuis la fenêtre de la maison - point de vue du père résigné
- la mère sangle l’enfant dans une voiture qui démarre aussitôt.
Lisbet reste hébétée, toujours filmée de loin, la dignité
chancelante. Superbe.
FJORD n’est pas un mélo mais un grand film politique.
La situation de départ, inspirée d’un fait divers (comme beaucoup
de films de Mungiu) est prétexte à poser un débat particulièrement
d’actualité en Europe, entre sociétés dites conservatrices et
progressistes, choc des cultures prolongeant le thème de R.M.N. (2022) son dernier est très beau film en date. Accusé par certains d’être manichéen, le film est
plus subtil qu’il n’y parait. D’autres le qualifient de
réactionnaire. On n’a pas dû voir le même.
Certes, Cristian Mungiu
grossit volontairement le trait,
mais des
deux côtés. Il plaide les deux causes, adopte
les deux points de vue, ne
prend pas parti. FJORDprend la forme du film de procès, récit
clinique d’une suite de procédures qui parfois laissent pantois. Ainsi le lait tiré de la mère sera dûment étiqueté et transmis à la famille d’accueil du
nourrisson. Ce film n’est pas sans rappeler ANATOMIE D’UNE CHUTE de Justine Triet dans
l’observation au scalpel et l’ambiguïté
qui s’en dégage. Et dans
le
suspens aussi.
Car le récit est tendu. Les Services à l’Enfance
engagent
une procédure vue comme un
engrenage
kafkaïen. Thème débattu au tribunal : il faut protéger les enfants en les séparant de leurs parents toxiques - même le nourrisson, passé au scanner - pour leur donner une chance,
un avenir. Réplique de la défense : des enfants placés
injustement en foyer n’ont-ils pas plus de chance de mal tourner ?
La séparation restera comme un traumatisme. Réponse : aucune
étude ne prouve qu’un enfant grandit plus heureux chez ses parents
biologiques qu’ailleurs. Ah bon ?
D’autres moments paraissent plus
ubuesques, lorsque la benjamine Gheorghiu, en CE1, rétorque à une
camarade lors d’un cours sur le genre qu’être lesbienne « c’est
mal car condamné par la Bible ». La gamine sera convoquée pour prosélytisme religieux, et les services sociaux prévenus ! Mungiu pousse la logique assez loin, jusqu’à cette idée paradoxale, que
ces
sociétés
progressistes
refusent
à ceux qui ne croient pas en son
modèle, d’y vivre.
Au premier coup d’œil, même si leur mode de vie fait tiquer, les Gheorghiu semblent
être les victimes toutes désignées, ostracisés pour leurs convictions
religieuses dans un pays qui n'admet que la stricte neutralité. Mais excédé, le père va changer de braquet, partir en croisade, contacter ses réseaux. C'est donc qu'il avait quelques munitions cachées. Le plan sur le coup de hache frappé sur un billot n’est pas anodin. La fraternité d’ultra droite chrétienne entre en guerre contre
le Satan progressiste. On voit l’école qui est taguée de slogans.
Mihai Gheorghiu qui faisait bonne figure jusque là, apparaît sous un jour nouveau, belliqueux, ira
jusqu’à se soustraire à la loi, cette loi qui ne le concerne pas.
Cristian Mungiu utilise comme à
son habitude le plan séquence, mais
rien de sophistiqué, pas de virtuosité alambiquée chez lui. Juste
que les
acteurs jouent en
continu. Il
n’y a pas le mensonge du montage, tout est là à l’écran, pour
de vrai. Comme
à
la
première visite des services sociaux, où Lisbet apprend que chacun
de ses enfants lui sera retiré. Le plan séquence permet au
spectateur de ressentir l’émotion de la scène en même temps que
les protagonistes. De même, la caméra ne bouge pas sans raison, elle reste fixe si trois personnages parlent assis, recadre un peu à l'occasion, mais les mouvements de caméra ne sont là que pour suivre les déplacements.
Comme ce plan en travelling arrière : Lisbet et Mia se promènent, chacune
poussant, un
landau
pour
la première, un fauteuil roulant pour l’autre. Un bébé dans
l’un, un
père handicapé par un AVC dans l’autre. Quelle interprétation en donner ? J'accompagne l'avenir, tu accompagnes la mort... Cette histoire n'est pas confinée en un huis clos étouffant, mais filmée dans des paysages immenses, superbes ou austères selon les saisons. Mungiu filme un voisinage de trois bicoques pour parler de tout un continent.
Alors,
les
gamins Gheorghiu sont-ils ou
pas maltraités ?
Le
père est-il un bourreau rigoriste ? Ce déchaînement
administratif
froid
comme un iceberg en valait-il la peine ? Le film va au bout de
son ambiguïté. L’ingéniosité
de la mise en scène ne permet pas de trancher. On se remémore une scène dans la cuisine, les ados qui font les cons, mettant en danger le nourrisson. Mais y a-t-il eu des coups, une punition ?
Et on repense alors au tout premier plan du film (la bande annonce commence par ça) sans savoir où il se situe dans la chronologie du récit, avec cette figure du père au fond du champ, flou, menaçante. Mungiu brouille brillamment les cartes. Et nous balance un dernier plan qui n’en
finira pas de raviver les interrogations.
Porté par une
Renate
Reinsvetoute
en retenue (palmée
pour JULIE EN DOUZE CHAPITRE) et un
Sebastian
Stanen
boule de nerf contenu (THE
APPRENTICE) FJORD est un film qui n’a
pas usurpésa
récompense cannoise*, sa dimension politique comme ses qualités formelles en faisant le lauréat tout désigné.
*"L'Être aimé" de Sorogoyen, reparti bredouille, me reste encore en travers de la gorge !