mardi 18 août 2026

Jean-Michel Jarre "Oxygène” (1976) - par Pat Slade



Le pape de la musique électronique dans ses premiers balbutiements. Une genèse qui sera payante.



Oxygène“ une bouffée d’air électronique intemporel




En 1979 avant J.C président mais sous J.C maire de Paris, le 14 juillet plus exactement, j’étais place de la Concorde à Paris pour assister à la grande messe des synthétiseurs dirigée par le maître du genre Jean-Michel Jarre en personne, l’homme qui partageait sa vie avec Charlotte Rampling. Au programme,  L’es ntégrales d’”Oxygène“ et d’”Équinoxe“. Pas de grand effets spéciaux comme il en fera dans le futur, mais un beau feu d’artifice au final. Mais revenons au début de l’histoire avec ”Oxygène“.

Sorti en 1976, *Oxygène* de Jean-Michel Jarre demeure une œuvre phare qui a profondément marqué l’histoire de la musique électronique. Avec ce disque, Jarre ne se contente pas d’être un simple musicien, il devient un véritable explorateur des sons, un archéologue des synthétiseurs et surtout, un magicien capable de transformer le froid métal en atmosphères aussi vastes que poétiques. Alors, pourquoi ”Oxygène“ continue-t-il à nous captiver près de cinquante ans plus tard ? On embarque pour un voyage aérien et légèrement décalé au cœur du classique électronique.

Un souffle nouveau dans les années 70. Revenons quelques décennies en arrière. L’électro n’était pas encore ce genre musical omniprésent dans nos playlists et dans les festivals. Jean-Michel Jarre, aidé par ses légendaires synthétiseurs analogiques notamment le fameux ARP 2600 et le VCS3 va façonner un univers sonore novateur, presque futuriste pour l’époque. *Oxygène* n’est pas seulement un album, c’est une expérience qui invite à la contemplation tout en défiant gentiment les lois de la gravité auditive. (Le toon va encore râler sur ce concept farfelu en physique 😐)  

Un disque en six mouvements, chacun baptisé d’un simple numéro, de ”Oxygène Part I“ à ”Oxygène Part VI“. Cette sobriété nominale cache en réalité une richesse orchestrale impressionnante. À travers ces pistes, Jarre sculpte avec minutie des paysages sonores aux allures tantôt océaniques, tantôt cosmiques. Il emploie les synthétiseurs comme un peintre utiliserait sa palette, alternant nappes planantes, arpèges hypnotiques et rythmiques douces. Le tout sans jamais tomber dans le prétentieux ou l’académique.

Là où certains compositeurs auraient noyé leurs morceaux sous des couches d’effets et d’instruments, Jarre choisit une économie des moyens qui fait mouche. Certes, le disque est instrumental et minimalisme mais il est hautement efficace, on ne s’ennuie jamais. Chaque note semble pensée comme une bulle d’oxygène légère, essentielle et parfaitement placée. Un exercice compliqué dans un monde musical souvent saturé.

Le public a su reconnaître ce souffle nouveau. ”Oxygène“ a rencontré un succès mondial phénoménal, propulsant Jarre sur le devant de la scène internationale et installant définitivement la musique électronique dans le paysage populaire. Cela grâce à une magie qui tient autant à l’originalité sonore qu’à la qualité de production. Mention spéciale pour la pochette signée Michel Granger, une symbiose visuelle parfaite avec le contenu, où la planète bleue semble doucement étouffée. Symbole parfait d’une époque soucieuse de l’environnement… et peut-être prémonitoire.

Ce qui est fascinant avec ”Oxygène“, c’est son paradoxe, c’est un disque très technique, résultat d’innombrables heures passées à régler des boutons sur des machines complexes, et en même temps un disque extrêmement émotionnel. Les textures aériennes et la simplicité mélodique touchent directement le cœur de l’auditeur, sans artifice excessif ni paroles pour guider l’interprétation.   

Au fil des décennies, ”Oxygène“ aura inspiré une multitude d’artistes, tous plus ou moins disciples de ce grand maître des atmosphères synthétiques. Sans oublier que la Part IV, ce morceau entêtant aux motifs répétitifs, s’est imposé comme un véritable hymne de la musique électronique. Vous avez forcément entendu ces notes quelque part en publicité, dans un film, ou même dans la tête de votre voisin qui tente de s’en débarrasser depuis une heure.

Il est donc juste de dire que le disque ne vieillit pas, il mûrit. Comme un bon vin, ou comme ce vieux synthé vintage que Jarre bichonne encore aujourd’hui. Il continue à incarner une époque où la musique électronique était une aventure, un pari audacieux… et surtout, un immense plaisir pour l’oreille.

Oxygène“ n’est pas seulement un voyage sonore, c’est une invitation à respirer un air neuf dans un paysage musical parfois trop stéril. Jean-Michel Jarre prouve que l’on peut être à la fois un génie technique et un poète des espaces sonores, sans jamais perdre l’humour indispensable pour ne pas se prendre trop au sérieux. Alors, si vous ne l’avez pas encore fait, laissez-vous tenter par cette bouffée d’oxygène musicale : vos oreilles vous diront merci, et votre âme, elle, prendra une bonne dose… d’air pur. En résumé, ”Oxygène“ est un classique incontournable, un souffle vital dans l’histoire de la musique électronique, et surtout, un compagnon idéal pour ceux qui aiment rêver en mode synthèse. Respirez profondément, en attendant la marée d’”Équinoxe” deux ans plus tard...

00:00 Part 1

07:40 Part 2

 

15:47 Part 3

18:30 Part 4

 

22:39 Part 5

33:05 Part 6


dimanche 16 août 2026

UN BEST-OF TRÈS EN COLÈRE


MARDI : Pat s’attaque à un classique de Electric Light Orchestra qui nous offre dans « Out of the blue » un voyage cosmique et musical qui jongle génialement avec les genres, les ambiances. I say goodbye Pat says ELO !

MERCREDI : Bruno et son obsession du moment, le Rock-Fm, s’intéresse à Saga, un quintet canadien qui, dès leur premier album (du même nom) débarque fièrement avec une musique fusionnant rock-progressif et tonalités Fm, des précurseurs dans le genre.


JEUDI : de la littérature japonaise avec Benjamin et une grande plume du soleil levant, Yasunari Kawabata, dans « Le Maître ou le tournoi de Go » son personnage trouve dans son génie du jeu matière à racheter la platitude de son existence.

VENDREDI : autre lecture, conseillée par Luc, ce polar de Shawn A. Cosby, un p’tit nouveau bien talentueux, « La Colère » met en scène deux paternels endeuillés qui crient vengeance. Les papys flingueurs, c’est du brutal !

👉 La semaine prochaine, et par ces temps irrespirables, un peu d’Oxygène avec Jean Michel Jarre et Pat, un roman de Julian Barnes lu par Nema, Luc s’est replongé dans le St Germain de Prés avec Philippe Jaenada. Et sans doute Bruno, son transistor FM collé à l’oreille. 

vendredi 14 août 2026

LA COLÈRE de Shawn A. Colby (2023) par Luc B.


On accueille un nouveau venu dans la galaxie des auteurs de Romans Noirs, Shawn A. Cosby. Natif de la Virginie occidentale, issu d’une famille pauvre, il grandit dans une caravane et abandonne l’école assez tôt. Mais s’instruit par la littérature. Une bonne chose. Après la publication d’une première nouvelle, il sort LES ROUTES OUBLIÉES en 2021, puis LA COLÈRE en 2023.

Physiquement le gars en impose, il ressemble au chanteur Grégory Porter. Une écriture dégraissée sur l’os, pas d’effet de style ni de manches, sinon les manches de pioches que son héros Ike Randolph envoie dans la gueule. Si on devait chercher un pendant au cinéma (je suis plus culturé dans ce domaine), je dirais qu’on est plus proche de Don Siegel et Sam Peckinpah, que de Michael Mann ou David Fincher.

LA COLÈRE est un roman de vengeance. A la manière du LE POINT DE NON-RETOUR (le film de John Boorman adapté de Donald Westlake) les deux héros sont en mission, rien ne les fera dévier de leur route (parsemée de cadavres), décidés à causer un maximum de dégâts pour venger la mort de leurs fils respectifs. On peut penser aussi au film de John Flynn LÉGITIME VIOLENCE (1977) qui ne faisaient pas dans la dentelle.

Ike Randolph, qui est noir, rencontre Buddy Lee Jenkins, qui est blanc, le jour de l’enterrement de leurs fils : Isiah et Derek. Qui étaient mariés. Les deux pères avaient mal digéré l’homosexualité de leurs rejetons, avaient coupé les ponts. Autre point commun : ils ont tous les deux tâté de la taule. Quand Isiah et Derek sont retrouvés assassinés, en pleine rue, criblés de balles – visiblement un contrat – les paternels décident de mener l’enquête, surveillés de près par l’inspecteur LaPlata qui les met en garde contre une expédition punitive. 

Le point de départ est assez classique, deux hommes que tout oppose, leur couleur de peau en premier lieu, leur mode de vie, qui ne se connaissent pas, mais liés familialement : ils sont grands pères de la même gamine, Arianna, adoptée par leurs fils. Ils vont commencer à enquêter dans le cercle des amis, où s'y confirme qu’Isiah avait reçu des menaces. Il enquêtait pour le compte d'un journal local sur Gerald Whinthrop Culpepper, un juge promis à une carrière de procureur. Et puis y’a cette fille, Tangerine, qui semble en savoir beaucoup mais qui a disparu des radars. Il faut la retrouver, et si possible avant que le biker suprématiste Grayson, et sa bande, ne mette la main dessus.

S.A. Cosby trouve le bon équilibre entre la description du quotidien, le contexte social, les caractères (Buddy Lee, presque SDF, sa caravane, son vieux pick-up, sa voisine Margo) et les scènes d’actions, joliment troussées. Mention spéciale à la scène d’intimidation lorsque Grayson et ses bikers débarquent dans la boite d'Ike (il est pépiniériste), 5 contre 1, une secrétaire effrayée (joli personnage) et les gugusses qui repartent la queue entre les jambes à défaut de leurs Harley.

Plus Ike et Buddy sèment la merde, plus on leur envoie du monde pour les neutraliser, et plus ils repartent de plus belle ! Y’a une séquence formidable avec un producteur de rap (qu’Ike a connu en prison, qui est en dette) et ses gardes du corps. Plus tard une rencontre pimentée dans l’arrière-salle d’un salon de coiffure.

Tous les coups sont permis pour empêcher nos enquêteurs amateurs de résoudre l’affaire. La tension monte crescendo, à l’instar de l’arsenal guerrier d’Ike et Buddy, qui ont encore quelques relations dans le milieu. J’ai rarement lu de roman avec autant de fusillades, explosions, poursuites, prises d’otage, assauts, que l’auteur arrive à rendre lisibles, compréhensibles, malgré le nombre de protagonistes engagés. Géniale scène chez la mère de Tangerine, et sa bicoque assiégée, ou lorsque nos deux papys débarquent dans les beaux quartiers. Chez ces gens là, pour entrer dans une villa, on ne sonne pas à la porte, on défonce la baie vitrée avec son pick-up.

Les deux protagonistes sont rongés par les remords, la culpabilité. D’avoir banni leurs fils de leur vie, d'avoir cédé aux préjugés. La colère qui les anime est d'abord contre eux-mêmes. La petite Arianna (orpheline métisse de pères homos, bon courage cocotte dans l'Amérique profonde) devient naturellement l'objet de toutes les attentions, mais aussi une proie facile, une monnaie d'échange. 

Voilà un bouquin formidable, dans le genre viscéral, ça se lit vite, sans temps mort. Les droits ont immédiatement été achetés par le producteur Jerry Bruckheimer (là par contre on craint le pire, le mec de Bad Boys, Armageddon et autres Top Gun…). S.A. Cosby a depuis sorti deux autres romans, on va aller y jeter un œil…

Editions Pocket, 394 pages.    

jeudi 13 août 2026

LE MAÎTRE OU LE TOURNOI DE GO de Yasunari Kawabata (1951 - 54) par Benjamin


Les avions fondirent sur les navires américains dans une charge aussi suicidaire que vengeresse, grêle meurtrière provoquée par un monde qui ne veut pas mourir. La guerre, l’Amérique l’avait au fond gagné bien avant le début de la seconde guerre mondiale, son culte de l’argent diffusant le cancer de la mesquinerie moderne dans le corps fatigué de la tradition japonaise. La modernité modifiait la guerre comme elle modifia ensuite la vision de la production, de l’art, de l’humanité. La mitrailleuse et les bombardiers inauguraient le règne des masses, le triomphe des chiffres et des statistiques sur le panache et la force individuelle. 

Que pouvait encore être l’image du samouraï après après le double drame de Nagasaki et Hiroshima ? Avant cela, cette figure tutélaire gonflait encore les cœurs des combattants, restait le symbole adoré d’une tradition que tant souhaiteraient rétablir. Les plus grands écrivains sont avant tout les porte-paroles des joies, peines et espoirs de leur époque, leurs plumes dressent le portrait d’un peuple à un moment de son histoire. 

Dans l’iconographie littéraire japonaise moderne, une image résume à elle seule cette vision de la littérature, celle de Yukio Mishima discutant gaiement avec Yasunari Kawabata. Malgré leur apparente gaieté, le visage des deux hommes parait tendu par de lourds tourments existentiels. Si il est vrai que les amitiés les plus solides se forment sur le ciment de peines communes, alors ces deux hommes étaient faits pour se rencontrer. Contraint à la plus dure des solitudes par une grand-mère acariâtre et possessive, Mishima résuma son mal en affirmant que, chez lui, la découverte des mots précéda celle du corps. Cette « soif d’amour » qui donna son nom à un ouvrage de Mishima, Kawabata la vécut avec la même intensité douloureuse. Son tyran fut le destin, cette force mystérieuse faisant disparaître prématurément les êtres qui lui étaient chers.

L’homme aurait pu faire siennes les lamentations du Feu Follet de Drieu La Rochelle, comme lui ses êtres aimés ne cessaient de lui glisser entre les doigts. Vint d’abord la mort prématurée du père, puis celle d’un grand père dont il venait de se rapprocher. Restait alors l’espoir du premier amour, dont l’apprenti écrivain ne se sentit d’abord pas digne. 

Lorsqu’un miroir était placé face à lui, Kawabata maudissait ce visage qu’il taxa de la plus immonde des laideurs. De cet amour aussi espéré qu’impossible selon lui, de ce deuil impossible du plus beau sentiment humain naîtra la soif d’idéal de l’écrivain. Lorsqu’il rencontra enfin cet amour, le vrai, celui auquel on pense encore à l’article de la mort avec mélancolie, ce ne sera que pour le perdre après quelques mois. Lorsque, après l’avoir espéré des années durant, vous ne goûtez que du bout des lèvres à un bonheur qui vous est violemment retiré, son souvenir rayonne au fond de votre mémoire comme le plus brûlant des soleils levant. 

Contrairement à Mishima, Kawabata ne plongea jamais dans les abysses de l’érotisme sadique, l’amour fut pour lui une transcendance et un idéal. Mishima et Kawabata furent ainsi le yin et le yang de la littérature japonaise de leur temps, sa beauté sombre et sa grâce nostalgique. Le premier donna de l’élégance au nihilisme, le second de la poésie à la mélancolie. Dans les tourments de ces deux hommes raisonnaient les inquiétudes d’une nation qui, plongée dans le grand bain de la modernité, craignait de s’y dissoudre. Privé très jeune de l’affection de ses aînés, Kawabata ressentit le mal de ce peuple avec une sensibilité accrue. Dans la longue liste de personnages nés de sa plume, son joueur de go incarne le mieux cette peine existentielle.

Loin de moi l’idée de résumer ici les règles d’un jeu que, après l’avoir inventé, les chinois eux mêmes léguèrent à l’esprit aiguisé du peuple du soleil levant. Forme d’échec ultra complexifié, le go engendrait des batailles pouvant s’éterniser des heures, des jours, des mois. Cette patience est l’art et la raison d’être du héros du maître ou le tournoi de go. 

Chargé de rendre compte des parties homériques qui firent la renommé de cet homme, un journaliste nous dépeint un joueur plongé dans une concentration extrême, possédé par un effort intellectuel si intense qu’il en parait physique. La respiration du maître s’accélère parfois, une suffocante chaleur de fin de marathon envahit son corps, l’insomnie marque son visage d’une profonde fatigue. 

Comme un homme de l’ancien temps, ce maître voit d’abord dans le jeu une façon d’entretenir et de défendre son honneur. Arrivé au terme d’une vie privée de grandes joies, l’homme voit dans son génie du go un moyen de racheter la platitude de son existence par la grandeur de son art. La honte de la défaite aurait pour lui l’horreur d’une mort définitive, lui donnerait le vertige de celui qui a vécu sans laisser de trace de son passage. Cet homme ne pouvait comprendre l’étranger qui, au cours de parties hors concours, semblait heureux d’enchaîner les défaites. A travers cette rencontre d’apparence banale s’incarnait le dialogue impossible entre le monde moderne et celui de la tradition. Le premier ne jurait que par la légèreté et le loisir, le second cherchait la transcendance jusque dans les choses les plus légères. 

Si, comme le disait Nietzsche, la maturité de l’homme consiste à retrouver le sérieux que nous avions dans nos jeux d’enfant, alors le triomphe de la modernité ne serait qu’une grande régression collective. De ce constat naît l’admiration du lecteur pour ce joueur de go qui, sous la plume de Kawabata, s’apparente également à l’incarnation de la profonde solitude de l’artiste.

Editions Livre de Poche  -  157 pages