Aujourd’hui je m’attaque à une montagne, je dirai même au toit du
monde.
L’Enfant Vaudou au Pays de la Dame Electrique
”Electric Ladyland“. Ce nom seul fait vibrer les cœurs des aficionados de Jimi Hendrix
et des passionnés de guitares électriques. Sorti en 1968, ce troisième et dernier album studio du mythique guitariste et
compositeur est souvent considéré comme le sommet de sa carrière,
voire une révolution complète dans le paysage musical du rock.
Mais derrière ce chef-d’œuvre se cache bien plus qu’une simple
collection de morceaux : c’est un véritable voyage psychédélique,
une explosion d’innovations sonores et un manifeste de liberté
artistique.
Avant de plonger dans le vif du sujet, plantons rapidement le
décor. En 1968, le rock n’est plus seulement un genre musical, c’est un mouvement
culturel. La contre-culture explose, les drogues psychédéliques
envahissent les esprits créatifs, et la musique devient le vecteur
idéal pour exprimer cette nouvelle liberté. Hendrix, multi-instrumentiste génial et showman hors pair, est déjà une
icône. Avec ”Are You Experience“ et ”Axis: Bold as Love“, il a secoué l’univers des six cordes. Mais avec ”Electric Ladyland“, il décide de pousser le bouchon encore plus loin.
Dès les premières notes, on sent que cet album ne ressemblera à
rien d’autre. On y trouve un melting-pot étonnant entre blues, rock
psychédélique, funk, soul et même un soupçon de jazz. Chaque piste
est presque une expérience sensorielle différente.
Hendrix ne se contente pas de jouer
de la guitare, il expérimente, bidouille les sons, manipule les
effets et repousse les limites de l’amplification.
La pochette, qui montre un collage visuel psychédélique et
troublant (avec une version européenne controversée affichant des modèles nus,
polémique garantie en 68 !), annonce la couleur : on est là pour un trip sans concession.
Produire *Electric Ladyland* n’a pas été une mince affaire. Hendrix
a passé des mois enfermé dans les studios de New York, entouré
d’ingénieurs du son, d’invités prestigieux comme Steve Winwood ou Buddy Miles
et de toute une équipe prête à explorer chaque facette de sa
musique. Le résultat ? Un album dense, parfois surchargé, mais
toujours captivant. Ça bourdonne, ça gronde, ça s’échappe, bref,
c’est un vrai feu d’artifice sonore. Le mixage de l’album est aussi
un point d’attention. Contrairement à ses précédents opus, *Electric Ladyland* propose une richesse spatiale, avec des couches de sons qui se
répondent, se croisent et vous embarquent littéralement dans le
studio, comme si vous assistiez à une jam session secrète.
À sa sortie, l’album a reçu un accueil mitigé de la critique,
certains le trouvant trop brouillon ou prétentieux. Mais le public,
lui, a adoré cette audace et cette énergie brute. Au fil des
décennies, ”Electric Ladyland“ s’est imposé comme un pilier du rock psychédélique et a inspiré des
générations entières de musiciens.
Cet album témoigne aussi d’une époque magique où la musique n’était
pas justifiée par des règles strictes mais était une libération
totale. Hendrix
y apparaît comme un artiste complet, capable de transcender son
instrument et de faire parler ses émotions à travers chaque
note.
C’est un condensé d’électricité pure. Parce que Jimi Hendrix
y est malade d’inventivité et que chaque écoute révèle un détail
nouveau. Parce que c’est un album qui défie le temps, qui fait
pétiller les oreilles et battre le cœur plus vite. Et surtout, parce
que dans ”Electric Ladyland“, le rock trouve un nouveau souffle, plus intense, plus profond,
plus détonnant. Alors branchez votre ampli, montez le volume et laissez-vous
emporter dans ce voyage à travers les territoires mystérieux et
flamboyants de Jimi Hendrix. Vous ne regarderez plus jamais la guitare électrique de la même
manière. Rock’n’roll et psychédélisme garantis, sans prise de tête,
mais avec un max de feeling.
Electric Ladyland studio
”...And The Gods Made Love“Ouverture en douceur, ou presque. Ce titre, c’est comme un
lever de soleil sur une plage extraterrestre, avec des nappes
de guitares distordues et des sons spatiaux qui vous caressent
délicatement les tympans.
Hendrix s’amuse ici à poser
une ambiance presque mystique, comme s’il voulait nous dire
que la création divine pouvait avoir un côté bien rock’n’roll.
Un prélude planant qui met direct dans l’ambiance "je vais te
faire voyager dans mon trip".
”Have You Ever Been (To Electric Ladyland)“Le cœur de l’album est arrivé. Cette chanson, c’est
l’invitation officielle à entrer dans le fameux "Electric Ladyland", la maison de la dame électrique, mais aussi le studio
mythique qu’Hendrix a conçu
pour enregistrer ses rêves sonores. La voix de
Jimi est chaude, sensuelle,
presque hypnotique. La basse groove, la batterie pulsen, bref,
on se fait prendre par la main pour fouler ce territoire
mystérieux où tout est possible. Pas étonnant que ce titre soit
devenu un classique du genre.
”Crosstown Traffic“Là, ça commence à carburer ! Un des hits les plus accessibles
et funky du disque. Avec son riff rapide et percutant, cette
chanson parle de circulation... mais version
Hendrix : c’est la circulation
infernale de la passion, de la frustration, et bien sûr du rock
qui bloque la route aux genres classiques. Son rythme funky,
nous rappelle que Jimi n’était
pas qu’un guitar hero, mais aussi un compositeur malin qui
savait mêler groove et mélodie accrocheuse Les cuivres
sautillants et le solo endiablé transforment ce morceau en
petite bombe à écouter en boucle en klaxonnant (mais sans blesser personne
!).
”Voodoo Chile“ Attention, pépite longue de plus de dix minutes, œuvre
majestueuse. Ici, Hendrix nous offre une jam session bluesy à
faire pâlir B.B. King et Muddy Waters. Le son est cru, brut, presque organique, du live avec son
larsen. On sent les doigts magiques du guitariste décoller
alors qu’il tisse des solos hypnotiques, flirtant avec le
sacré et le profane. Accompagné de Steve Winwood et Jack Casady, ce titre est un vrai rituel vaudou électrique, une transe
musicale qui vous tire vers le haut.
Jiùi et Steve Winwood
”Little Miss Strange“Changement de registre avec ce titre plus pop, presque
enfantin, écrit par
Noel Redding, le
bassiste. Mais attention, ne vous laissez pas berner par
cette douceur apparente, la mélodie est entêtante, le
rythme sautillant, et la voix de
Jimi, pleine d’humour,
donne à la chanson un charme fou. C’est comme une pause
acidulée avant de replonger dans les profondeurs du génie
hendrixien. Petite curiosité qui apporte légèreté et
sourire.
”Long Hot Summer Night“Retour à la sensualité et au groove brûlant. Ce morceau est
un véritable slow-rock, parfait pour glisser ses mains dans
les cheveux de quelqu’un, ou pour rêvasser à la chaleur d’une
nuit d’été interminable. Le chant de
Jimi est suave, soutenu par
une rythmique irrésistible. Une ballade électrique qui, malgré
son côté doux, dégage une énergie torride digne d’un barbecue
en plein désert californien.
”Come On (Part I)“Hendrix
reprend ce classique de
Chuck Berry avec un
entrain fou. Le riff déchaîné, la voix râpeuse, tout dans
ce morceau respire la fête et le rock’n’roll originel.
C’est une courte chanson, punchy, qui fait claquer les
doigts et taper du pied, un clin d’œil enjoué au passé
rock américain, remis à neuf façon héros
psychédélique.
”Gypsy Eyes“Un des morceaux les plus funky de l’album, avec un riff
accrocheur et une basse rondelette qui ronronne comme un
chat satisfait. Hendrix y
joue avec les effets wah-wah comme un magicien maniant sa
bâguette. L’ambiance est jazzy et hypnotique, presque un
peu mystérieuse, un vrai voyage au cœur de la nuit
urbaine, entre néons et vapeurs de whiskey.”Burning Of The Midnight Lamp“Ici, on descend encore d’un cran dans la sophistication.
Un arrangement de cordes subtils accompagne la
guitare délicate de Jimi,
donnant à ce titre une dimension presque baroque. La voix
est douce, presque mélancolique, et le texte parle de
solitude et d’angoisses nocturnes. On sent l’artiste en
pleine introspection, loin des excès habituels. Un bijou
de sensibilité qui enrichit la palette émotionnelle de
l’album.
”Rainy Day, Dream Away“Place à la jam psychédélique pure et dure. Ce morceau
propose une sorte de délire onirique, avec un groove
lent, des paroles décousues et un jeu de guitare
improvisé à souhait. Parfait pour fermer les yeux et
flotter dans une mer de couleurs fluorescentes. Ça sent
l’expérimentation et la liberté totale, comme si
Jimi disait : "Lâchez prise, c’est ma salle de jeux"”1983…
(A Merman I Should Turn To Be)“C’est le moment où
Hendrix emmène ses
auditeurs sous l’eau, littéralement. Ce morceau long et
hypnotique est truffé d’effets sonores aquatiques, de
claviers flottants et d’une guitare en apesanteur. Le
thème marin est un prétexte à une méditation sur
l’avenir et la transformation. C’est expérimental,
audacieux, parfois déroutant, mais toujours fascinant.
Le rêve aquatique devient un symbole d’évasion
suprême.
”House Burning Down“La tension monte de nouveau. Ce morceau explosif mêle le
funk au rock avec une efficacité redoutable. Le rythme est
haletant, la guitare crie sa rage, et la voix de
Jimi n’a jamais été aussi
incisive. L’image d’une maison qui brûle symbolise peut-être
la destruction nécessaire pour renaître, ou simplement le
feu intérieur d’un artiste en ébullition permanente. Bref,
ça brille, ça flamboie, ça secoue les amplis.
”All Along The Watchtower“Impossible de passer à coté de ce monument. La reprise de la
chanson de Bob Dylan est
devenue mythique grâce à l’interprétation volcanique d’Hendrix. Chaque note de guitare est une flèche enflammée, chaque riff un cri du cœur. Le trio basse-batterie-guitare
fonctionne à la perfection, et la tension qui monte crescendo est
incroyable. Un chef-d’œuvre intemporel, hymne générationnel,
conclusion explosive et sublime. "Voodoo Child (Slight Return)". Ce morceau est devenu légendaire, un incontournable des solos
épiques. Avec son riff hypnotique et son jeu de wah-wah enflammé, Hendrix
montre qu’il est le maître incontesté de la saturation et des effets.
Ce titre, souvent bouclé en live avec une intensité phénoménale, est
un appel à la révolte et à la puissance brute.
”Electric Ladyland
Jimi avec le Zim
“ est un diamant brut poli par la virtuosité,
l’expérimentation, et l’audace créative d’un génie en pleine
ébullition. Ce disque, parfois sombre, souvent éclatant,
toujours novateur, capture l’essence de la fin des 60’s
comme peu de disques peuvent le faire. Entre riffs
hallucinés, jams électriques et de poésie, Jimi Hendrix
nous offre un voyage à travers les âmes et les sons, un pavé
dans la mare du rock.
Enfin, écoutez-le fort, très fort, parce qu’ici, la Lady
électrique ne fait jamais semblant.
MARDI :Pat
a déposé
sur sa platine « Dynasty », album controversé du groupe
de hard Kiss, qui s’encanaille du côté du disco !
Commercialement ils ont décroché le gros lot, le disque aligne
aussi quelques très bons rock, au final une écoute plaisante.
MERCREDI :Bruno
revient aux fondamentaux, le blues. Celui de Janiva Magness qui après
les années de vaches maigres signait chez Alligator Records et y
sortait ses meilleurs albums, dont ce « The devil is an angel to »
du blues-soul limpide et raffiné.
JEUDI :Benjamin
nous a proposé ce formidable récit du reporter Patrick Chauvel, dans
« Sky » il raconte sa guerre du Vietnam et son amitié
avec un indien Apache engagé pour les US. Une tragédie poignante
dans un occident dont les certitudes entretiennent la
folie.
VENDREDI :
Luc
a revu au cinéma l’emblématique « Short Cuts », le
chef d’oeuvre de Robert Altman, film choral où s’entrecroisent
neuf
intrigues, une
pléiade de comédiens extraordinaires, une tragi-comédie humaine sur
les névroses et lâchetés de notre temps.
👉 La
semaine prochaine,
en
musique, deux pointures dans leur genre, Jimi Hendrix d’un côté
et Guiseppe Verdi de l’autre (de Pat ou du Toon, qui a invité qui
?), le programme musical de Bruno n’est pas encore défini (p’être
qu’en se levant avant midi il aurait plus de temps pour bosser) et
au cinéma le film "L’Abandon".
Et puis on est triste d’avoir perdu
l’artiste dessinatrice réalisatrice Marjane Satrapi (56 ans aux
pinceaux), célèbre pour son formidable « Persepolis »,
bédé autobiographie sur son enfance en Iran, et son arrivée chez
nous. Il paraît qu’elle est morte de tristesse. C’est beau...
Faute de temps, nous n’avions pas salué comme il se doit le
colosse et colossal Sonny Rollins, 95 ans aux nougats, le dernier des
immenses musiciens de jazz, dont on disait qu’il ne rejouait jamais
le même chorus, étant capable de mémoriser toutes ses
notes soufflées dans son ténor, comme un joueur d’échec se souvient de ses coups. Rhythm'n'blues, be bop, hard bop, free, caraïbe, Rollins ne cessait de varier les styles, il était aussi connu et respecté pour sa gentillesse et sa grande générosité en scène, qu'il arpentait encore dans sa neuvième décennie. Anecdote : à la fin des années 50, Rollins a eu du mal à gérer sa célébrité (et quelques addictions ?) il a arrêté de se produire pendant trois ans. Il travaillait toujours son instrument, mais conscient d'emmerder ses voisins (il habitait New York) il allait s'entrainer sous le pont de Williamsburg plusieurs heures par jour, quelque soit la météo ! Il revient en 1962 avec son fameux et bien nommé album « The Bridges ». Pour
l’anecdote (bis), le générique de Bouillon de Culture (Bernard Pivot)
c’était lui. On écoute le célèbre et caribéen « St Thomas ».
Après une décennie ‘70 où il
tutoyait les sommets, M*A*S*H*, JOHN MC CABE, LE PRIVÉ, NASHVILLE, Robert Altman a eu du mal à adapter
son cinéma corrosif aux années 80, le gars n’était plus en odeur de
sainteté, surveillé de près par les studios après l’échec
cuisant de son POPEYE. Le Nouvel Hollywood, les auteurs, basta ! Les boursicoteurs avaient repris le pouvoir.
Le grand Bob a continué à tourner régulièrement,
mais tout le monde s’en foutait. Sans doute décidé à régler quelques
comptes, il réalise en 1992 une satire vitriolée d’Hollywood, THE PLAYER,
où se pressaient tous les acteurs disponibles, souvent
jouant leurs propres rôles.
Car eux, les acteurs, savaient combien
Altman était un homme rare, choyant ses comédiens. Comme pour Lelouch, aussi adepte des films choraux (la comparaison s'arrête là) tout le monde
veut en être, même pour une réplique.
THE PLAYER fait un carton, la
carrière d’Altman est relancée. Il se lance dans un projet hors
norme, un film choral qui suit une vingtaine de protagonistes, pour
une durée de 3h10. Et là encore, un casting de luxe, tous les
jeunots de l’époque. Il y a ceux qu’on voit toujours (Robert
Downey Jr, Julianne Moore, Jennifer Jason Lee, Frances McDormand,
Chris Penn) et ceux qu’on voit un peu moins…
Et puis
il y a Jack Lemmon, qui pourrait justifier à lui seul de visionner le
film, sa scène à l’hôpital, un long monologue face à son fils,
prouve si on l’avait oublié qu’il était un acteur prodigieux.
Ca
raconte quoi ? La bonne blague… Pour faire simple, plutôt que
de nommer les personnages, je vais citer les acteurs. Le scénario
est adapté de neuf nouvelles de Raymond Carver, mais Altman a
redistribué les cartes, entrecroise les intrigues, créé des
passerelles entre chaque, imaginant des liens entre les personnages. Un scénario verrouillé, pas un boulon ne manque. Faites le test : quelle que soit la porte d'entrée (le boulanger, le chauffeur, la violoncelliste ?) chaque personnage nous conduit à un autre, à tous les autres. Par n'importe quel bout on prend le truc, on retombe sur ses pieds.
Vous allez vouloir des exemples... Cette scène géniale de l’échange
malencontreux des photographies, entre les maquilleurs d'effets spéciaux et les pêcheurs de truites, d’une ironie scabreuse. Ou Lily
Taylor, l’apprentie maquilleuse, qui s’avère être la fille de
Tom Waits, qui écluse les whisky dans le club où chante Annie Ross. Le bon père de famille qui récupère le chien abandonné par l'odieux Tim Robbins est celui qui a trouvé un cadavre lors d’une partie de pêche. Joué par Huey Lewis, le chanteur. Pas mauvais d’ailleurs, qui sort sa bite pour
pisser face caméra. On en croise trois autres de chanteurs, Lyle Lovett, Tom Waits et donc Annie Ross.
Robert Altman a souvent filmé la musique (NASHVILLE,
KANSAS CITY, THE LAST SHOW) ici enregistrée live au tournage, les
moments dans le club avec Annie Ross sont merveilleux, un jazz bluesy
qui ponctue toute la bande son. Elle joue une chanteuse alcoolique
qui cohabite avec sa fille dépressive. Voisines d’un
journaliste vedette de la télé, Bruce Davidson (qui aime se regarder en replay) dont le gamin est à
l’hosto (le grand-père est Jack Lemmon qui oublie toujours le prénom de son petit fils) et partagent le même
pisciniste, Chris Penn, perturbé dans sa libido, car marié à
Jennifer Jason Leigh, opératrice en téléphone porno, qui susurre
nonchalamment des « oh oui, j’aime te rentrer les doigts dans
le cul » en faisant dîner ses mômes !
Ce que dépeint Robert Altman, ce sont les lâchetés, les névroses,
les frustrations de ses contemporains. Si à priori SHORT CUTS est une comédie, le
tableau d’ensemble est sinistre. A l’image du splendide
générique, ces hélicoptères qui arrosent les champs de pesticides (les mêmes qu'au Vietnam dans M*A*S*H*) les phares rouge, vert, ce lettrage en
couleur, cette contrebasse. On ressent de suite cette chape de plomb
sur la ville, comme un danger imminent, la tragédie qui couve.
Un des
personnages les plus fameux est sans doute Tim Robbins, ah la belle
tête de con ! Un flic minable prétextant des missions ultra
confidentielles pour quitter sa femme (Madeleine Stowe) et s’envoyer
Frances McDormand.
Regardez ce plan lorsqu’il sermonne sa femme, elle est assise, lui debout. Altman cadre le visage de l'épouse dominée par la
braguette du mari. Le mâle alpha dans toute
sa splendeur, ridicule, vulgaire. Plus tard, abusant de son petit pouvoir de flic mâchouillant un cure-dent, il arrêtera Anne Archer en voiture. Dont le mari Fred Ward
est parti pêcher avec ses potes dans une crique où ils découvrent le cadavre flottant d’une jeune femme violée. Ce qui ne les traumatise pas pour autant. Ca fera une belle photo souvenir.
Dit comme ça, on se dit que ce film doit
être incompréhensible. C’est tout l’inverse. Grâce à la
virtuosité du montage, les idées de raccords (piscine / aquarium)
Robert Altman parvient à fluidifier un récit sans cesse palpitant.
La mise en scène y participe avec ce style reconnaissable entre mille, les longues focales et les zooms (effet optique, contrairement au travelling). La caméra est souvent placée loin de l’action, et sans cesse Altman utilise les panoramiques et redécoupe ses cadres
grâce aux zooms avants ou arrières. Il veut un gros plan ? Zoom avant. Il veut revenir à un plan général ? Zoom
arrière.
C'est quoi l'intérêt ? Il n'y a pas de coupure, les acteurs jouent leur scène sur la durée (ils savent qu'ils seront suivis par le cadreur) et aussi dans l’espace, la profondeur. Quand Tom Waits, chauffeur de limousine,
descend de sa voiture et rentre à l’intérieur du café où travaille sa femme, la caméra s'y trouve déjà. On passe d'un extérieur à un intérieur uniquement avec un zoom arrière, via la vitrine. Chez Mathew
Modine et Julianne Moore, les personnages passent du salon à la
cuisine à la terrasse, la caméra reste au même endroit, c’est le
zoom avant qui nous fait sortir par la baie vitrée. Tout cela
participe à cette fluidité, et parfois aussi à l'étrangeté des scènes (quand Chris Penn reluque la violoncelliste à sa fenêtre).
Chaque histoire contient son lot de
drames, petits ou grands. Le ressenti n'est pas le même devant la relation presque vaudevillesque de Frances DcDormand et son
ex Peter Gallagher (qui tronçonne son appart
centimètre par centimètre !) ou la détresse chronique d’Andy McDowell, qui vit un véritable cauchemar, confrontée à la mort d’un enfant, et
à des coups de fil anonymes et sadiques.
La sexualité est très présente. Sous plusieurs aspects, messagerie porno, voyeurisme, nymphomanie,
adultère, ou ce barbecue chez Mathew Modine qui se termine dans un jacuzzi dont on se dit qu'il pourrait tourner à la partouze. Une sexualité qui
travaille surtout les hommes. Voir ce plan sur Chris Penn qui assume mal le gagne-pain de sa femme, opératrice porno, qui aimerait aussi qu'elle lui
débite des saletés à l’oreille. Le malaise de Mathew Modine face
à sa belle sœur qui pose nue, s'en amuse et le défie. Julianne Moore qui retire et nettoie sa jupe tâchée avant un dîner, révélant qu'elle ne porte rien en dessous. Et joue donc toute sa (longue) scène le sexe à l'air. Vous en avez vu souvent des plans comme ça, dans le cinéma américain si pudibond ?
Chaque histoire possède son degré de tension, on se doute que ça va péter quelque part. On ne sait pas quand, ni chez qui. Tous les personnages vivront un évènement commun, un séisme, métaphore par excellence. Certains s’en sortiront mieux que d'autres.
On est heureux pour Tom Waits et Lily Tomlin, soulagé pour Andy
McDowell, qui revient de loin, ravagé pour Annie Ross et catastrophé par Chris
Penn.
Robert Altman ausculte son Amérique en proie aux névroses,
s’amusent des liens cachés entre tous ces gens, ce qui inspirera
Paul Thomas Anderson pour son MAGNOLIA (1999) autre tragi-comédie
chorale d’une durée semblable, avec aussi Julianne Moore. Altman n’épargne aucune classe sociale, serveuse, chauffeur, ou journaliste vedette, médecin. On lui a d'ailleurs reproché ce tir tout azimut au motif que, non, tout le monde n'est pas comme ça ! On sent tout de même un regard plus bienveillant pour
certains : la clown Archer, la prolo Leigh, le pochetron Waits.Les piques plus acérées pour le psychorigide Robbins (l’alerte au mégaphone !), la connasse
McDormand, le lâche Ward.
SHORT CUTS est un film foisonnant, fascinant, qui vous prend dès les premières images et ne vous lâche plus ensuite. Un miroir grossissant dans lequel on adore ou on déteste se refléter, selon qu'on y reconnait les autres, ou soi même.
Sans doute le sommet de la carrière de Robert Altman, pourtant pas avare de réussites (passées et futures) et tout simplement un des plus grands films américains de
ces 50 dernières années.
Que
faire lorsque la révolte prend tout l’espace ? Lorsque chaque
chose que vous voyez et chaque être que vous rencontrez ne fait
qu’entretenir ce feu menaçant de vous consumer ? Je ne parle pas
ici de la rébellion dévote d’un Léon Bloy, celui-ci eut au moins
le réconfort de penser que le paradis céleste succéderait à
l’enfer terrestre. Je veux ici parler de la révolte sans
rédemption, du malheur des hommes sûrs de ce qu’ils ne veulent
pas sans savoir définir ce qu’ils veulent.
[ Patrick Chauvel ] Pour comprendre comment
naît et grandit un tel dilemme, il faut avoir lu la trilogie
autobiographique de Jules Vallès. Vient d’abord « L’Enfant »,
qui marque la naissance d’une révolte allumée par la violence de
l’autorité parentale. Dès les premières heures le décor d’une
vie est ainsi planté, toute forme d’autorité sera assimilée à
l’injustice belliqueuse de la tutelle parentale. Si Vallès fut
sans dieu, il n’en était pas moins un fanatique, fanatique de
l’opposition et de la douleur. C’est que, par la magie de sa
colère, il fit de ses échecs une preuve de vertu, de sa souffrance
une marque de supériorité. Puisque ce monde le dégoûtait, Vallès
voulut le détruire, désir qu’il défendit jusqu’au sacrifice
suprême.
Ainsi monta t-il sur les barricades, sa soif de vengeance
rejoignant le cri de dizaines de ventres affamés. Dans toute révolte
de cette intensité, il y a un désir de violence, une volonté
farouche de faire payer au monde le mépris qu’il nous porte.
Vallès eut au moins la chance de mettre sa hargne au service d’une
utopie, donnant ainsi à ses livres un lyrisme troublant, une colère
régénératrice. Puis les grandes idées moururent sous la
mitraille, l’obsession du confort eut la peau de tous les grands
idéaux.
Ne restait plus alors à un homme comme Bukowski qu’à
s’enfermer dans un nihilisme cynique et stoïcien. Les coups de la
vie glissèrent ainsi sur le vieux Buck telles des épines de rose,
lui laissant des marques juste assez profondes pour nourrir sa poésie
de "pas grand-chose". La vie était dure dans ses bas-fonds, mais
il y vécut libre.
Ayant fait du désespoir sa muse, il prit le parti
de devenir le porte parole des égarés. Sans les idéaliser, le
vieux Buck fit du petit peuple le symbole d’une humanité touchante
mais toujours plus basse qu’elle ne le laisse voir. Bukowski c’est
la révolte sans la haine, l’humour comme remède au désespoir et
la provocation pour le simple plaisir de faire hurler les saintes
nitouches. Je pensais jusque là que l’évolution de la révolte
littéraire s’arrêtait là, qu’il n’existait en dehors de ce
cadre que chouineries pompeuses et moraline gluante.
Puis j’ai lu
Patrick Chauvel. « Sky » raconte ses débuts, alors qu’à
18 ans il se mit en tête de devenir photographe. Il s’engagea
alors donc comme reporter dans l’armée américaine au Vietnam,
lieu où un homme l’observait discrètement. L’inconnu, lui aussi
perdu dans une guerre qui n’était pas la sienne, trouva avec lui
celui qui racontera son histoire.
Le premier contact entre les deux
hommes fut pour le moins viril, Chauvel se faisant immobiliser par
l’inconnu qui grava sur son visage une entaille en forme de larme.
Cette larme, c’était le symbole de la révolte douloureuse et
silencieuse d’hommes engagés dans une lutte absurde.
La nature
elle-même fut un ennemi, l’humidité menaçant sans cesse de faire
pourrir les pieds des soldats dans leurs bottes. Puis il y avait
cette menace silencieuse, cet ennemi dont les tirs semblaient jaillir
de nulle part. Dans ce contexte, l’inconnu qui tatoua sauvagement
Chauvel était un atout vital pour sa compagnie. Faisant partie des
derniers représentant des tribus amérindiennes, celui-ci chassait
le Viêt-Cong avec l’assurance de ses ancêtres chassant le bison.
Chez les Viet, la réputation de cet assassin d’élite s’était
répandue comme une traînée de poudre. La peur avait ainsi changé
de camps, nombre de guérilleros étant mort sans avoir eu le temps
d’entendre les flèches siffler. Ce que cet indien nommé Sky avait
repéré dans le regard de loup de Patrick Chauvel, c’était cette
sensibilité qui est la source de toute grande révolte.
Ce que le
Vietnam montrait, c’est que le mal n’avait ni race ni idéologie,
il prospérait simplement dans les cœurs assez faibles pour se plier
à sa volonté. Dans la jungle vietnamienne, les forces du bien et du
mal furent d’ailleurs difficilement discernables. Il n’est pas
évident de qualifier de bien ces forces qui, par la brûlure du
napalm et le feu de la mitraille, ajoutèrent au malheur d’un
peuple sur le point d’être englouti par l’enfer communiste.
Nulle grande idée ne saurait justifier l’agression d’un peuple,
nulles bonnes intentions n’a le droit de paver le chemin d’un
nouvel enfer. Sky était fils d’un peuple perdu, Chauvel l’enfant
terrible se sentant perdu au milieu des siens. Sky permit à ce
reporter de mettre des mots sur sa révolte, de trouver les causes de
son regard farouche.
A Saïgon, Chauvel maudit un proxénète
s’engraissant sur le dos de familles miséreuses. L’homme lui
expliqua sans honte que certaines familles vietnamiennes lui
envoyaient leurs filles afin de gagner de quoi manger. Les militaires
se battaient donc en partie pour ça, pour protéger et nourrir le
commerce ignoble de ce genre d’esclavagistes modernes. Dans les
allées de Saïgon, le jeu et l’opium se diffusaient tels les rites
de la religion du plaisir, dernière valeur sacrée d’un occident
en manque d’idéaux.
Sky faisait partie d’un peuple qui,
contrairement à l’occident moderne, continuait de voir cette
quatrième dimension de la vie chère à Julius Evola. La vie était
pour lui faite de "signes", peuplée d’esprits, le lien entre
les vivants et les morts était permanent. C’est en tentant
d’oublier cette profondeur de la vie pour se convertir au
matérialisme occidental que Sky s’est détruit.
Le récit de cette
destruction nous est raconté de façon brute et lucide, à travers
les yeux d’un homme auquel le malheur de cet indien dévoila la
bassesse contemporaine. La vie du jeune photographe s’élevait
ainsi sur les décombres de ce destin brisé, le malheur de Sky
allumant dans l’esprit du "loup" une flamme qui ne s’éteindra
jamais plus. Puisqu’il n’existait pas plus de guerres justes que
de parties politiques ou peuples innocents, il ne lui restait plus
qu’à témoigner de la souffrance des hommes plongés dans le
brasier de la guerre.
Ce long témoignage commença avec « Sky »,
troublant « Vol au dessus d’un nid de coucou » français,
tragédie poignante dans un occident dont les certitudes
entretiennent la folie.