Aujourd’hui ce sera une chronique spéciale, encore des souvenirs de
concerts.
Aubert ‘n’ Ko…Rien de Nouveau !
Comme le chantait Téléphone”J’avais un ami, mais il est parti“, Mon pote Laurent, était un inconditionnel de
Téléphoneet un dingue de
Jean-Louis Aubert en particulier. Quel
ne fut pas sa déception, son amertume et son désappointement quand le
groupe se sépara en 1985. Je lui ferais connaitre d’autres
groupes et artistes que nous irons voir sur les scènes parisiennes.
Marillion,
Status Quo,
Charlélie Couture,
Bill Deraime mais celui qu’il adorera
par-dessus tout sera Jacques Higelin
que nous verrons une bonne dizaine de fois en live et avec qui nous
taillerons le bout de gras un soir devant une bière.
Et puis en 1987,
Jean-Louis Aubert repointe le
bout de son nez en sortant son premier album solo ”Plätre et Ciment“ avec un groupe où l’on pouvait retrouver le batteur
Richard Kolinka, son ex-complice de
Téléphone, le
bassiste Daniel Roux,
Marine Rosier au clavier et
Feedback aux percussions. Pour
ne rien cacher, je n’ai jamais aimé
Téléphone et
Jean-Louis Aubert, j’ai
toujours préférer son complice
Louis Bertignac.
Aubert fera une tournée
promotionnelle pour la sortie de son album et mon camarade de
concert me trainera (de force… !) le voir trois fois
de suite à La Cigale au Bataclan et à l’Agora d’Évry avec en
guest-star
Bernard Estardy surnommé ”Le Baron“ un requin de studio qui collaborera avec beaucoup d’artistes.
Un concert avec seulement neuf titres aurait été réducteur, il
l’allongera avec des titres de
Téléphone. Donc cette tournée
était pour la promotion de son premier album solo ”Plätre et Ciment“ qui n’était ni sponsorisé par la marque de plâtre Lafarge ni
par la marque ciment de Portland. En plus du groupe,
Wendy MelvoinetLisa Colemanguitariste et claviériste du groupe de
Prince, The Révolutionparticiperont à l'enregistrement.
”Plätre et Ciment“ : Une intro de batterie et de percussions, une rythmique de
guitares qui dure tout le long du morceau, un petit solo du Baron et des paroles un peu creuses comme de la brique. ”Les Plages“ : Le morceau que l’on a le plus entendu, pourtant les paroles
et la musique restent collées sur le sable. ”L'horizon“ A l’intro, tu te dis ”Enfin du rock !“ et puis au
bout de trois accords et dès qu’il se met à chanter, ça tombe à
plat comme une blanc d’œuf qui refuse de monter en neige. Il n’y
a que vers le final que ça a l’air de se réveiller mais c’est
juste une illusion. ”Compromis“ : C’est du Téléphone sans la
patte à Bertignac même si c’est
le morceau ayant le plus de rythme depuis le début. Tout les
compromis ne sont pas des choses dues.
”Les gens disent que“ : Quand Aubert essaye de
piétiner les platebandes de
Bertignac en essayant de
faire une ballade comme “Ces idées-là“ sortie la même année. “Quand Paris s’éteint“ Je ne critiquerai pas ce morceau, je trouve que c’est
celui qui a le plus d’originalité et qui est le mieux écrit
de l’album. ”Chaque pas“ : Aubert dans sa
catégorie d’écriture dans laquelle il ne bougera plus jusqu’à
ce jour, de la musique pour radio périphérique. ”J’t’adore tellement“ : Encore une ballade où il aurait du s’abstenir de chanter
et laisser la place à quelqu’un d’autre. ”Tel
est l'amour (mon amour)“ : Ca ressemble à du Prince,
on comprend la présence de
Wendy and Lisa, ou les Girl Bros. Mais le clip officiel est d’une rare laideur, ça ressemble
à du Mondino
Pour la version CD, deux titres seront ajoutés ”Juste une illusion“ : Une chanson enregistrée au lendemain de la séparation de
Téléphone et qui sera la chanson
la plus connue de la carrière solo de
Jean-Louis Aubert et “Oui et non“. Que ce soit “Plätre et Ciment“ de Jean-Louis Aubert ou ”Bertignac et les Visiteurs“ ils se vendront moins bien que les albums deTéléphone du fait de la
séparation du groupe.
Mon pote Laurent lui à
rejoint les étoiles vers un autre monde au cœur de la nuit il
y a quinze ans à l’âge de quarante quatre ans avec pour
voisine de repos éternel la chanteuse
Barbara.
Barbara qui travaillera avec
Jean-Louis Aubertsur plusieurs chansons.
LUNDI :toujours
très à propos, pour ce lundi de Pâques Claude nous a fait écouter
« Sonate de Pâques » de Fanny Mendelssohn, la sœur de
Félix, sur cet enregistrement c’est la jeune virtuose afro britannique Isata Kanne-Mason qui est
assise au piano, une œuvre dont l'originalité réside dans sa force
de vie. (Merci à la musicologue british Angela Mace Christian d'avoir restitué à Fanny ce que l'on croyait écrit par son Frangin depuis 150 ans ! - pb d'initiale).
MARDI :du
classique chez l’éclectique Pat, qui a ressorti de ses cartons le disque LP de préparation au bac 1977, notamment : « Le bestiaire » de Francis Poulenc, un cycle de mélodies
ici arrangées en piano / voix pour la cantatrice mezzo-soprano
Claire Croiza. Le disque est complété par une pièce de Liszt par Ciccolini, et la 7ème symphonie de Beethoven par Klemperer.
MERCREDI :Bruno
salue le retour discographique des frères Corbeaux, des Black Crowes
remaniés, recentrés sur les frangins Robinson, un dixième opus « The Pound of feathers » qui
donne dans le rock dur, corrosif, stoner et stonien (!) aux guitares
teigneuses.
si les frères Robinson avaient été des sœurs, nous aurions eu un trombinoscope 100% féminin...
En tous cas le bougre est bien entouré !
JEUDI :avec
Benjamin, on a retracé le parcours cabossée de Albertine Sarrazin,
raconté dans une trilogie aussi indispensable qu’oubliée : «
L’Astragale », « La cavale » et « La traversière ». Dont le
premier tome, le plus célèbre, avait été adapté à l’écran en
son temps.
VENDREDI :ce
n’est pas souvent que Luc passe ses nerfs sur un film, mais là,
trop c’est trop ! Ce « Crime
du troisième étage » de Rémi Bezançonest
un hommage poussif et mal joué à Hitchcock,
qui
recycle à tout va, pioche un peu partout. Ca en devient gênant.
👉 La
semaine prochaine,
on
aura la visite de Jean Louis Aubert (qui a confirmé par téléphone),
une perle oubliée des 70’s avec Peace & Quiet, pas moins de
six symphonies "à titres" de Jozef Haydn, et au cinéma un joli film de Kirk
Jones récompensé en Angleterre.
C’est ce qu’on pourrait appeler
une fausse bonne idée. Calquer l’intrigue sur FENÊTRE SUR COUR
pour rendre hommage à Hitchcock. Reprendre l’idée est une chose,
reprendre la manière en est une autre, où comment se tirer une balle
dans le pied.
La première scène surprend. Située au XIXè siècle,
le marquis de la Rose, fin bretteur et détective privé, met un terme
à une de ses enquêtes, un duel avec sa botte secrète. Au moment de l'assaut il est dérangé par… un coup de sonnette. Cut, bascule temporelle, François
Tarnowski ouvre la porte en robe de chambre, contrarié d’être
interrompu par sa concierge dans sa séance d’écriture…
François Tarnowski
est l'auteur de romans policiers historiques, alter ego du marquis de la Rose. La scène vous rappelle quelque
chose ? LE MAGNIFIQUE de Philippe de Broca, avec Belmondo dans le double rôle de l'écrivain hirsute et de l'espion Bob
Saint-Clar. Rémi Bezançon reprend le même principe du héros de fiction qui s'invite à l'écran. Donc Hitchcock et de Brocac'est fait, le suivant sera Ernst Lubitsch. Lorsque le
comédien Yann Kerbec qui joue Hamlet est dérangé dans son
monologue par une spectatrice qui sort de la salle… même gag que dans TO BE OR NOT TO BE. On remarquera sur scène, en figuration, les quatre Droogs de
Kubrick d'ORANGE MÉCANIQUE.
Vous aurez compris que ce CRIME DU
TROISIÈME ÉTAGE de Rémi Bezançon est une comédie policière qui donne dans l'hommage, ou plutôt bouffe à tous les râteliers. De quel crime
parle-t-on ? On reprend… François Tarnowski est écrivain,
marié à Colette Courreau, prof de cinéma à la Sorbonne et
spécialiste d’Hitchcock. Ben voyons... Ils reçoivent une invitation de leur
nouveau voisin Yann Kerbec, comédien, qui compte sur le bouche à
oreille du quartier pour remplir la salle où il joue Hamlet. Une pièce
co-produite avec sa femme. Un soir, depuis sa fenêtre (sur cour) Colette surprend une dispute chez
les Kerbec. On ne s'y lance pas que des injures, des statuettes en marbre aussi.
Obnubilée par le film FENÊTRE SUR COUR, Colette se persuade d’avoir
assisté à un crime et entraîne son romancier de mari dans une
enquête.
Au début Colette est sapée comme Diane Keaton, gilet et cravate, et forcément on
se souvient du merveilleux MEURTRE MYSTÉRIEUX A MANHATTAN de Woody Allen où
Keaton entrainait Woody dans une enquête, l’hypothétique meurtre
de sa voisine… Ca commence à faire beaucoup, Bezançon ne sera pas nominé pour le scénario original.
Entre autres soucis, cette intrigue minimaliste, totalement
recopiée, dont on connaît donc la fin. Car Bezançon n’a même
pas fait l’effort de nous surprendre, de justement prendre le
contre-pied d’Hitchcock. Dans une séquence, Colette se rêve
interviewer Hitchcock. C’est tourné en noir et blanc, avec un
sosie d’Alfred, ou de l'IA. Elle lui demande d’expliquer la notion de suspens
à travers FENÊTRE SUR COUR. Un cour théorique qu’on entend en voix off
pendant la scène où Colette et François fouillent l’appartement de
Kerbec. On ne compte plus films qui reprennent des plans hitchcockiens, c'est même devenu un adjectif. Mais là c’est complètement con, bêtement scolaire, et cela desserre la scène, puisque nul suspens, et la mise en scène de Bezancon est cent coudées en dessous de celle d'Alfred.
Le film est concentré sur quatre personnages, le couple de détective amateur, le comédien et sa femme (ah oui, on nous refait aussi le coup de VERTIGO). Un autre couple de voisins n'a pas d'utilité en soi dans l'intrigue. Donc pas trop de suspens quant à l’identité du meurtrier.
Que Guillaume Gallienne joue avec de tels gros sabots, autant lui tatouer « coupable » sur le front
tout de suite.
Si Gilles Lellouche nous fait sourire parfois (les
gadgets foireux d’agent secret qu’il achète !), il ne se
force pas trop, honore le contrat, gêné par la piètre partition qu'on lui donne. Laetitia Casta ne sait pas
s'y prendre, mal dirigée, peu habituée au registre de la comédie, elle est juste mauvaise, et énervante à citer toutes les cinq minutes « Hitchcock
ceci, Hitchcock cela ». Comme dans cette tentative d’expliquer ce qu’est un Mc Guffin, qui a compris
quelque chose ? C’est pourtant simple, chez Hitchcock le Mc
Guffin est un élément du scénario qui fait courir les personnages,
et donc les spectateurs, mais qui n’a aucun importance en termes d’intrigue. Un leurre, un piège à con : le trafic d’uranium dans NOTORIOUS (cela aurait pu
être de l’or, on s’en fout) les microfilms de LA MORT AUX
TROUSSES*, quelqu’un peut me dire ce qu’on lit dessus ? On
n’en sait rien, on s’en fout.
A l’actif de Rémi Bezançon - à qui on doit le très réussi LE PREMIER JOUR DU RESTE DE TA VIE (2008) - une mise en scène alerte, des cadres soignés, un format scope bien exploité, un tournage en studio, à l’ancienne. Mais ça ne suffit pas...
Ce film
rappelle LE PARFUM VERT (2022) de Nicolas Pariser, autre tentative de
refaire une comédie policière dans le style bédé, 50’s, de
Broca / Hitchcock, clins d’oeil à gogo, et qui se prenait
aussi les pieds dans le tapis. Quand on connaît et admire l’oeuvre
et le style d’Hitchcock, ce film pouvait paraître rigolo, mais les
allusions sont lourdes et redondantes, ce ne sont pas des perches
mais des troncs de séquoia qui sont tendus. Si on ne connaît pas
l’original avec James Stewart, ce sera l’occasion à certains de
le découvrir.
Le problème est moins que ce CRIME soit mauvais, mais qu'il soit gênant.
******************
* Hitchcock va plus loin dans son film, puisque l'explication à propos des microfilms est inaudible. La scène se passe sur un tarmac, le bruit d'un moteur d'avion couvre (volontairement) le dialogue !
«
Il y a des dizaines d’écrivains ce sont de pauvres cafouilleux des
aptères ! Ils rampent dans les phrases ils recopient ce que l’autre
a dit … C’est pas intéressant »
Louis Ferdinand Céline se
rendait compte de son crime, maudissait l’écho de son génie
destructeur. Il faut avoir lu et relu « Mort à crédit »,
avoir bu jusqu’à la lie le calice de son cynisme ironique, pour
comprendre que la littérature ne pouvait en sortir indemne. Plus que
mettre le langage oral dans la littérature, l’homme parvint à le
hisser à son niveau. Grâce au parler populaire, ses cruelles leçons
de vie vous percutaient avec une rare violence. Le récit était
pourtant ciselé, le vocabulaire fouillé et la langue riche,
jusqu’au moment où une affirmation plus triviale vous prenait par
le col pour vous expliquer ce qu’était la vie.
« La vérité c’est
que je travaille et que les autres sont des fainéants ! Voilà ce
que je pense ! ». Noircissant des dizaines de pages et se contentant
parfois d’un verre d’eau pour tout repas, l’homme ne cessa
jamais de payer le tribut nécessaire à l’entretien de cette force
sacrée nommée le style. L’utilisation d’une langue directe ne
fut pas pour lui une facilité, mais une esthétique nécessitant des
heures de travail. Au fond, l’écrivain se lançait ainsi dans une
démarche semblable à celle de ces free jazzmen tentant de rompre
avec la tradition pour créer une musique plus intense. Céline ne
fut pas un lecteur boulimique, il affirma d’ailleurs plusieurs fois
qu’il ne lisait que le dictionnaire. Débarrassé d’une trop
lourde influence antérieure, refusant de se laisser emporter par les
sirènes d’une imagination hors sol, l’homme décrétait ainsi la
dictature du « je ». Il affirmait d’ailleurs que pour écrire il
fallait mettre sa peau sur la table et voir ce qu’elle donnait.
Là
où les Hugo, Balzac et autres Dumas eurent la pudeur de cacher leurs
idées et sentiments sous le voile de la fiction, Céline fit de sa
vie une fiction par la force de son style. De cette vision de la
littérature naquit bien sûr la fameuse « Promesse de l’aube »
de Romain Gary, « L’armée des ombres » de Joseph
Kessel, et j’en passe... Mais tous ces hommes furent également
grandis par les circonstances dramatiques de la guerre, ce malheur
donnant fatalement à leur vie une certaine intensité dramatique.
Qu’auraient-ils écrit s’ils n’avaient pas connu le bruit des
bottes et le fracas des obus ? Auraient-ils eu l’idée d’écrire
d’ailleurs ? Nous voilà devant l’éternel constat voulant que
l’époque fait les hommes, que la grande histoire marque de son
sceau les petites.
La guerre, en traumatisant l’auteur du « Voyage
au bout de la nuit » avait engendré un noircissement et un
dépouillement de la littérature. Après avoir vu les hommes tomber
par dizaines sous la mitraille, après avoir regardé des villes
entières se faire raser en quelques secondes et constaté l’horreur
de certains massacres de masses, le génie humain ne pouvait rester
figé à l’époque de la grâce romantique et d’antan.
L’argot
célinien fut au départ le moyen de souligner crûment cette part de
laideur humaine que la guerre dévoila de la façon la plus extrême,
les petites turpitudes de l’individu répondant ainsi aux grandes
turpitudes de la masse. Puis la paix s’est installée en occident,
au point de donner aux occidentaux l’illusion qu’un tel fléau ne
pourrait plus jamais toucher leur sol. L’Amérique eut bien le
Vietnam, la France l’Algérie, mais les horreurs de ces conflits se
déroulaient loin des yeux d’une population insouciante. Si
certains militaient contre la guerre, c’était désormais bien à
l’abri de sa violence. Puisque les armes modernes avaient rendu
impossible l’héroïsme chevaleresque cher à Romain Rolland et
Alexandre Dumas, puisque l’individu roi n’avait pour seule envie
que de se libérer de tout, la liberté serait la nouvelle grande
préoccupation de la littérature.
En prononçant ses mots vient
immédiatement à l’esprit Jack Kerouac et son fameux « Sur
la route ». Initiant le règne d’une nouvelle génération
d’écrivains dite beat, le grand Jack fit du parler écrit le
messager d’un enivrant anarchisme aventurier. Son succès a
aujourd’hui le défaut de faire oublier que, à la même époque,
une jeune femme hors la loi définissait le lyrisme libertaire à la
française.
Albertine Sarazin était bien loin de la tranquillité
rêveuse d’une George Sand ou du calme intellectuel d’une
Marguerite Yourcenar. Ayant connu très tôt la rébellion contre
toute forme d’autorité, elle préféra braver la loi plutôt que
d’accepter la monotonie d’une existence rangée. L’histoire
commençait pourtant moins mal qu’il n’y parait, le placement de
la jeune femme à l’assistance publique lui permettant d’être
adoptée par un vieux couple soucieux de lui offrir un avenir à la
mesure de son intelligence. Car la jeune femme, loin d’être
mauvais élève, se distingue par des facilités d’apprentissage la
menant facilement aux portes d’un bac qui était encore un moyen de
différencier une certaine élite de la plèbe.
Mais avec
l’intelligence vient souvent l’indiscipline et, alertés par ses
professeurs sur son tempérament indocile, les parents adoptifs de la
jeune fille l’envoient préparer son examen dans une pension d’une
particulière sévérité. Puisque l’éducation était devenue une
geôle, elle ne tarda pas à réussir son évasion, la première
d’une petite mais historique série.
Ce ne fut d’abord que sortir
de l’enfermement étatique pour entrer dans l’esclavage de la
prostitution. Mais un tel milieu permet des rencontres qui sont
autant de possibilités de s’évader de nouveau. Le braquage fut
ainsi le salut d’Albertine, mais elle s’y révéla
malheureusement moins douée que pour les cours de son enfance. Vite
attrapée par la police, elle réussit une seconde évasion durant
laquelle elle se blesse sérieusement la jambe. Boitant comme elle le
peut vers la liberté, elle finit par être ramassée par Julien, son
véritable salut. Ainsi commença le parcours raconté dans une
trilogie aussi indispensable qu’oubliée, « L’Astragale »,
« La cavale » et « La traversière ».
Seule
partie à avoir connu une réédition récente, « L’Astragale »
est le récit de l’espoir né et attisé par le seul homme
qu’Albertine Sarazin admirait. Un autre lui tourna bien autour
mais, assumant pleinement cette part de fourberie que les autres
cachent honteusement, elle profita largement de sa générosité
sentimentale en peinant à masquer le mépris qu’elle lui
inspirait. Julien fut une fin, Jean un moyen, la différence d’estime
séparant ces deux hommes n’étant pas sans rappeler cette phrase
de Nietzsche : « Dans l’amour comme dans la haine la femme
est plus barbare que l’homme ».
L’intérêt de
« L’Astragale » ne se situe pas dans son suspense, le
lecteur sentant dès le début qu’une telle histoire ne pouvait pas
bien finir. Non, l’intérêt de ce livre est d’abord contenu dans
l’incroyable énergie que l’espoir donne à l’autrice, et
qu’elle restitue avec une rare intensité. Le lecteur sent la
débâcle arriver mais, fasciné par la force de ce caractère, il se
surprend tout de même à rêver d’une fin heureuse. L’étau
policier finira pourtant par se refermer sur cette romance
crapuleuse, permettant ainsi au mal nommé la cavale de compter parmi
les plus grands récits carcéraux modernes. Si l’enfermement
détruit la plupart des hommes, quelques êtres d’exceptions
parviennent à y trouver une source de transcendance.
Loin de chercher
son salut dans la sociabilité avec ses codétenues, Albertine
Sarazin s’isole au contraire dans ses rêves de bonheur conjugal et
de gloire littéraire. « Le secret des êtres supérieurs est que
les grandes choses se font dans la solitude » dit-elle. La cavale,
Albertine y pense, mais Julien lui interdit, il veut pouvoir l’aimer
au grand jour. Cette cavale est donc intérieure, elle se situe dans
les images produites par le fiévreux cerveau de la détenue, images
qu’elle couchera bientôt sur le papier pour conquérir le monde.
Cette conquête constitue le récit de la traversière, trépidante
suite de petites victoires et de grandes déceptions qui ne
parvinrent à éteindre le courage de la jeune femme.
Le succès
littéraire vint et le bonheur conjugal avec, jusqu’à ce qu’une
erreur médicale ne mette brutalement fin à ce grand destin. La
jeune femme n’avait alors que trente ans, elle laissa ainsi
derrière elle les dernières braises flamboyantes de la verve
célinienne. Après cette trilogie autobiographique, l’héritage de
Céline se limitera trop souvent à des provocations vulgaires et
faussement subversives. Rejetant ce qui n’était plus qu’un
nouveau conformisme, des auteurs tels que Patrice Jean et Sylvain
Tesson revinrent ensuite à une écriture plus classique. Les
partisans de la radicalité vulgaire eux, prospèrent grâce au culte
de la bêtise et de la laideur. Ils font ainsi des trois livres
d’Albertine Sarazin un réconfortant refuge poétique.