Dans
LA PETITE FEMELLE, chroniqué ici en son temps [
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Philippe Jaenada partait à la recherche de Pauline Dubuisson, qui avait défrayé
la chronique faits-divers en 1953, pour meurtre. Après une enquête minutieuse,
il avait reconstruit le parcours de toute une vie, et d'une époque. Dans
LA
DÉSINVOLTURE EST UNE
BIEN BELLE CHOSE, il reprend le même principe, mais pour s’attacher à une
parfaite inconnue,
Jacqueline Harispe.
Surnommée Kaki, elle est morte
défenestrée de sa chambre d’hôtel rue de Cels (près du cimetière Montparnasse)
en novembre 1953. Elle avait 20 ans, était jolie, amoureuse, entourée d’amis,
mordait la vie par les deux bouts. Elle faisait partie de cette bande qui
frayait dans le Saint Germain des Prés d’après-guerre.

Jaenada n’est pas le
seul auteur à s’être intéressé à elle. Il est tombé sur une interview de Patrick
Modiano racontant qu’enfant, au café Moineau, un type désespéré était entré en
criant : « Kaki est morte, elle a fait le grand saut ». Modiano
en avait tiré un roman appelé « Dans le café de la jeunesse perdue » en
2007, l’héroïne s’appelait Jacqueline Delanque, dite Louki. Louki / Kaki...
Philippe Jaenada va
reprendre l’enquête, comme à son habitude, en se plongeant dans des tonnes de
documents, articles de journaux, Gallica (archives de la BNF, très précieux) en retrouvant quelques protagonistes (témoignages émouvants de ceux qui en ont réchappé) ou leurs enfants, en visionnant des interviews ou documentaires sur cette période, en exploitant
archives, registres municipaux, actes de naissance, décès, en fouillant dans
les PV de police (il y a quelques indics...). Mais surtout en se basant sur le recueil de photos du néerlandais
Ed van der Elsken « Love on the left Bank », qui avait documenté
cette vie de bohême dans le Paris d’après-guerre.
Comme dans LA PETITE FEMME, il
ne s’agit pas uniquement de retracer le parcours d’une (courte) vie, mais d’un
milieu, d’une époque : Saint Germain des Près. Pas celui glamour et
intellectuel fréquenté par Boris Vian, Juliette Gréco, Sartre et Beauvoir,
Queneau, Duras. Mais celui des traine-savates, anars, clochards célestes, beatniks,
qui pour quelques pièces s’enivraient chez Moineau, leur troquet, leur QG, s’entassaient
dans des chambres d’hôtels miteux, généralement en rupture avec leur
famille, multipliant les larcins pour manger, ou juste faire chier les
autres !Déjà, retrouver ce troquet aujourd’hui disparu : Chez Moineau
(rue du Four). Et donc les propriétaires, leur histoire. Puis retrouver les
lieux, les rues (quelques pâtés de maisons du 6è arrondissement), les hôtels, les caves clandestines. Et
bien sûr identifier les protagonistes de cette folle aventure, retracer leur
parcours. On apprend que Jacqueline Harispe a posé un temps pour Dior, c'est inscrit dans les registres, elle est la fille
de Michel Harispe, un type louche au strabisme épouvantable qui s'est commis dans la Cagoule avant-guerre (branche
terroriste de l’Action Française) collabo pendant, arrêté et exécuté après. En 1948.

L’ombre de la guerre plane sur cette génération qui a connu le rationnement, les couvre feux, et décide de s’enivrer de cette liberté retrouvée. On croise aussi ces foyers
de rééducation pour jeunes filles, Notre Dame de la Charité,
fréquentée par Kaki et ses copines à l’époque, lorsqu’embarquées éméchées par les flics
boulevard St Germain.
Les investigations de Jaenada sont longues, minutieuses. Maniaques ? Etudier
les photos à la loupe, comparer les silhouettes, les vêtements, le nombre de verres sur la
table ou de mégots dans un cendrier, pour tenter de refaire la chronologie. Qui
se trouvait là, tel jour, tel soir et croiser les informations avec d’autres
sources, reconstituer presque heure par heure le parcours de Kaki et ses amis,
ses amants, jusqu’au jour de la chute dans le vide. Et comprendre :
accident bête sous l’effet de la dope (l'héro n'était pas chère), suicide par dépit amoureux, dispute qui
a mal tourné, assassinat ?

Tout cela est passionnant à lire, sur le plan historique et sur l'investigation. Je
nuancerai tout de même. Car Jaenada rend compte de ses
recherches et trouvailles au jour le jour. Il est le propre sujet de son livre.
Parfois l’enquête avance bien, parfois il faut des semaines avant qu’un indice,
un témoin, relance l’affaire. Il y a donc parfois un sentiment de surplace. Mais surtout énormément de personnages, des homonymes en plus (!) certains plus anecdotiques que d'autres, on s'y perd un peu, un petit élagage n'aurait pas été vain.
Fidèle à son style, Jaenada raconte ses relations avec son éditeur, son « tour
de France par les bords », comprenez par-là le littoral, ses plages et
bistrots. Observations drolatiques et souvent vachardes sur ses contemporains, la jeunesse surtout, qu’il met en parallèle de celle que côtoyait Kaki. Sa quête
des meilleurs whiskies, que l’auteur s’envoie à tour de bras ! Là encore, des
pages irrésistibles ou parfois redondantes.
LA DÉSINVOLTURE... est un bouquin souvent passionnant. Davantage par l’époque qu’il documente - rejet des conventions, de la normalité, liberté comme seul totem (on croise Guy Debord qui a connu et portraituré Kaki à partir de ses photos de modes, Patrick Straram,
les lettristes et situationnistes) cette une vie anarchique faite d’amour et de vinasse - que sur les
résultats de l’enquête en elle-même, qu'on oserait presque qualifier d'anecdotiques. Jacqueline Harispe n’était finalement qu’une fille perdue comme beaucoup d’autres. Mais on aura compris que pour l'auteur, elle n'est qu'un prétexte pour peindre une époque et une sociologie.
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La première photo est celle de Kaki prise par la police lors d'une arrestation. Les autres proviennent de l'album « Love on the left Bank ». En couverture du livre, la jeune femme aux yeux cernés de noir est Vali Myers, artiste australienne, figure de St Germain de Prés.
Editions
Points -
456 pages