dimanche 14 juin 2026

UN BEST-OF POUR LES GAUCHERS


MARDI : Pat s’est attaqué à un monument, le « Electric Ladyland » dernier (double) album enregistré par Jimi Hendrix de son vivant, un condensé d’électricité pur, un diamant brut poli par la virtuosité, l’expérimentation et l’audace créative.

MERCREDI : le débat fait rage, qui sont les précurseurs du southern rock ? Pour Bruno c’est évidemment le Allman Brother Band, qui dégainait dès 1969 ce premier album en tous points parfait, un cap, une péninsule, que dis-je, un phare dont le rayon va éclairer une bonne partie de la planète.


JEUDI : C'est un trou de verdure où chante une rivière… d’où le terme trouvère (si, si). L’éclectique Pat* délaisse les guitares hendrixiennes pour l’opéra et le « Trouvère » de Verdi, drame lyrique du génie italien qui mixe plusieurs ingrédients, tragédie, amour impossible, vendetta.

VENDREDI : sujet casse-gueule, « L’Abandon » retrace les onze derniers jours de Samuel Paty. Le film de Vincent Garenq pointe les défaillances multiples qui ont conduit au drame, mais n’échappe pas à un certain manichéisme dû aux maladresses d’interprétation, et pose la question : fallait-il réaliser ce film si tôt ?


👉 Du très lourd la semaine prochaine avec deux pointures, deux créateurs de génie, Prince sous une pluie violette, et un hommage à Miles Davis. De la musique classique au cinéma avec le documentaire Nous l’orchestre, et chez Bruno… j’ai vu l'début du brouillon, je n’ose y croire... surement un leurre. 

Dernière heure : un comité de direction exceptionnel (un samedi) en visioconférence a désigné comme volontaire le Toon comme rédacteur d'un hommage "fortement illustré" à David Hockney, immense artiste "popart" anglais. Publication lundi...

note pour la compta, ce n'est pas parce que Pat a publié deux fois qu'il doit être payé double, les temps sont durs, Ormuz, tout ça... Par contre le gars qui écrit les best-of aurait besoin d'une petite rallonge.   


Un dernier salut à Frank Michael (79 ans aux nougats). 

Michael Franks, lui, va toujours bien. 


vendredi 12 juin 2026

L'ABANDON de Vincent Garenq (2026) par Luc B.


Etait-ce utile de faire ce film maintenant ? Un film dossier, à teneur pédagogique, dont nos chers politiques ne sont empressés de demander qu’il soit diffusé dans toutes les écoles. Bon courage ! Va-t-on dire aux élèves ceux qui craignent d'être choqués peuvent sortir de la salle ?  

Les faits sont tristement connus, je ne vais pas y revenir, tout a été dit, expliqué, décortiqué. Le film de Vincent Garenq, qui s’est déjà inspiré par le passé de faits réels médiatisés (les affaires Krombach, Clearstream & Denis Robert) revient sur les onze derniers jours de Samuel Paty, l’enchaînement de circonstances qui ont conduit à son assassinat. Sur cet aspect, rien à redire, le scénario est tiré d’un livre-enquête de Stéphane Simon, sur des PV d’enquête, avec la collaboration de Mickaëlle Paty, la sœur du professeur d’histoire.

Tout est verrouillé, relu, vérifié. Le film est construit sur un compte à rebours, l’agression fatale, puis le retour en arrière. Je pense que les auteurs auraient pu rechercher un autre mode narratif, avec pourquoi pas différents point de vue, mais l’affaire est trop récente, trop dans les mémoires pour proposer autre chose que les faits rien que les faits. D’où la question initiale : fallait-il faire ce film, maintenant ?

Néanmoins, j’avoue que les dernières séquences oppressent la poitrine, distille angoisse et (faux) suspens. Car on connaît l’issue tragique, mais on espère qu’elle ne se réalisera pas. C’est idiot, mais c’est comme ça. Le réalisateur confronte ce qu’il se passe à l’extérieur du collège, le repérage de l’assassin (dont je n’ai pas aimé cette incarnation anonyme qui ponctue le récit), le piège tendu grâce à la complicité de certains élèves alléchés par quelques billets. Et ce qu’il se passe à l’intérieur, le personnel affolé, dépassé par les évènements, incapable d’une action coordonnée. La directrice paumée dans les directives zofficielles, des dizaines de services aux acronymes longs comme le bras, on en rirait presque.

Le film montre bien la multitude d’intervenants, policiers, référent laïcité (ça existe?), rectorat, tous bien intentionnés mais totalement hors-sol, et adeptes du pas de vague, sujet est sensible… Justement comme dans le film PAS DE VAGUE (2024) de Teddy Lussi-Modeste avec François Civil en prof lynché [lien ci-dessous]. On voit certains collègues de Paty qui se désolidarisent (de quoi ?) je n'ai pas cerné leurs motifs. Joli travelling plan large sur l’ensemble des profs en réunion, chacun argumente, et la caméra s’avance vers Paty, le cadrant seul à l’image, reflet de ce sentiment d’abandon.

Vincent Garenq a dû cogiter pour trouver la manière de montrer le meurtre. Il opte pour le off (manière de se défausser, ou par respect ?) le regard d’une gamine témoin de la scène que l’assassin bouscule (« fous l’camp toi ! »). Le point de vue off est encore adopté lorsque la directrice comprend ce qui est arrivé en entendant les sirènes des voitures de police qui convergent sur le lieu du drame. Moment réussi. 

L'épilogue est finalement la plus intéressante, qui montre l’arrestation des différents protagonistes, les premiers interrogatoires, dont celui Bachira Saidi, l’élève à l’origine du drame, qui persiste dans ses mensonges. Puis l’enquête administrative qui pointe les défaillances des services de police, la surveillance des menaces terroristes. Situations parfois ubuesques, comme lorsque Paty, visé par une plainte du père de Bachira, n’est plus autorisé à parler aux parties du dossier, donc absent à la réunion de conciliation ! Plainte rédigée ainsi : « diffusion d’images pornographiques à des mineurs », que le flic balaie d’un revers : « c’est pas moi qui ait pris la déposition, mais on n’va pas chipoter, on rectifiera plus tard »

Tous ces aspects sont plutôt bien décrits. Ou plutôt illustrés. Car il s’agit bien de cela, illustrer cette affaire ignoble. Là où ça coince, c’est que le film n’émeut pas, ou peu. On n’apprend rien de Samuel Paty, assez froid voire antipathique dans le film (Antoine Reinartz ne semble pas quoi faire du rôle) il n’est qu’une fonction, un rouage comme les autres personnages. 

Il y a les bons et les méchants. S'il y a les musulmans radicaux (le père de l'élève, le faux-imam qui relaie l'affaire) on rééquilibre avec des modérés, qui s'indignent d'une telle cabale sans fondement. Il y a l'élève délatrice, et celle à la fin qui lit l'hommage à son prof, celle qui était sortie de classe (sur invitation de Paty, et non injonction) pour ne pas être choquée par les caricatures diffusées en cours. Les profs qui se désolidarisent, ceux qui soutiennent leur collègue. Seule zone grise, la directrice très emmerdée par cette affaire dont elle se serait bien passée, mais contrainte d'en prendre la mesure. 

On sent les acteurs investis dans leur rôle, au mauvais sens du terme, comme engoncés dans un costard taillé trop court. Quelques uns s'en sortent (Emmanuelle Bercot, Jean-Michel Lahmi) mais le reste de la distribution est assez catastrophique. Je ne sais pas comment ils ont été dirigés, sur des œufs visiblement. Le père de Bachira Saidi, est une caricature ambulante. 

L’ABANDON est sûrement un film utile, dans un format grand public, tant mieux. Bien que je doute de sa vertu pédagogique. Tel que réalisé, je ne suis pas certain de son impact sur les consciences. Il ne parvient pas à rendre à l'écran le traumatisme vécu à la nouvelle de la mort de Paty (sentiment qui n'engage que moi). Un documentaire étayé, clinique, sans la représentation filtrée de la comédie, confrontant les protagonistes à leurs responsabilités aurait été sans doute plus efficace. Même réflexion à propos du Bataclan, dont le récit strictement documentaire est plus fort que les semi-fictions. Parfois, le réel ne peut se transposer à l'écran. 

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Sur le sujet, article sur le film : PAS DE VAGUE



couleur - 1h40 - scope 1:2.3 

jeudi 11 juin 2026

LE TROUVÈRE (1853) de Giuseppe VERDI - par Pat Slade

 



L’opéra est l'un des thèmes les moins abordés au Déblocnot, pourtant je pense qu’il doit y avoir des amateurs d'art lyrique parmi nos lecteurs.

Précisons tout de même que Claude Toon s'est penché sur les montagnes du genre : Tristan et Isolde et Parsifal de Wagner et l'intégrale du Ring (4 opéras) par Clemens Krauss à écouter, Pelleas et Mélisande de Debussy, le sanglant Salomé de Richard Strauss, Der Freischütz de Weber (Carlos Kleiber bien entendu) et moins connu : La Ville morte de Korngold. En un mot des hits 😉. De mon côté : Berlioz et La damanation de faust et d'Offenbach : La belle Hélène... et à quatre mains, l'opéra des opéras : Carmen de Bizet... Tout cela est référencé dans l'index...



la revanche des femmes



Même si les femmes ont une triste fin dans ”le Trouvère“, comme dans beaucoup d’opèras en général, ’il existe plus de livrets qu’on ne pense où des héroïnes fortes voient leurs ambitions récompensées, d’autre part, parce que, sur le plan moral, les dames l’emportent souvent haut la main sur les messieurs qui ne sont que d’affreux personnages.

 "Le Trouvère" de Verdi, voilà une œuvre qui ne laisse personne indifférent ! Si vous avez déjà eu la chance d’écouter cet opéra, il est intense, passionné, presque brûlant. Pour les autres, laissez-moi vous embarquer dans un petit voyage au cœur de ce chef-d’œuvre du XIXe siècle.
D’abord, un peu de contexte : "Le Trouvère" (ou "Il Trovatore" en italien) et non ”Le trou Vert“, un film porno italo-écolo oublié, a été créé en 1853. C’est l’une des œuvres les plus jouées de Verdi, et pour cause, elle a tout pour plaire. On y trouve drame, amour, guerre, vengeance, et surtout une musique qui tape juste là où ça fait vibrer. L’intrigue est sombre et assez labyrinthique, mais ne vous inquiétez pas, je vais essayer de la résumer sans spoiler... ne pas anticiper le moindre frisson.

L’histoire se déroule en Espagne au XVe siècle, ça sent la poussière, les armures rouillées et les vieux châteaux mystérieux. On suit deux personnages principaux : Manrico, un troubadour aussi talentueux que courageux, et le comte di Luna, son rival acharné. Leurs destins sont liés par un passé trouble – imaginez un secret de famille bien gardé, des retrouvailles explosives et une bonne dose de jalousie. Entre eux, la belle Leonora, une dame au cœur tiraillé entre l’amour et le devoir.

Ce qui frappe immédiatement avec "Le Trouvère", est la force émotionnelle de la ligne de chant. Verdi ne fait pas dans la demi-mesure : les airs sont puissants, certains quasiment guerriers, mais a contrario exprime parfois une tendresse bouleversante. Prenez l’air de Manrico, "Di quella pira" – c’est légendaire ! Il sort des tripes et vous donne envie de crier, de chanter à tue-tête avec lui. Ce moment est un vrai coup de boost, un shot d’adrénaline pure.

Mais ce n’est pas seulement un festival de voix surpuissantes. L’orchestre joue un rôle clé, donnant une ambiance souvent sombre, presque gothique, qui colle parfaitement à la tragédie sur scène. Les choeurs, eux, apportent cette dimension épique, comme une foule invisible qui assiste, encourage, condamne.
Au-delà de la musique, ce qui m’a toujours plu dans "Le Trouvère ", c’est la richesse psychologique des personnages. Chacun a ses failles et ses choix cornéliens. Leonora, par exemple, incarne cette femme déchirée, capable de grande détermination mais aussi de profonde vulnérabilité. Elle n’est pas juste une potiche décorative, elle agit, elle décide, elle souffre. Quant à Manrico, voici un héros romantique au sang chaud, mais pas sans nuances. Et côté antagoniste, le comte di Luna, froid et implacable, nous rappelle que la haine peut ronger un homme jusqu’à sa propre destruction.

 
Quand on regarde l’opéra dans son ensemble, on s’aperçoit que Verdi a su mixer plusieurs ingrédients classiques – tragédie, amour impossible, vendetta – avec son génie personnel. Résultat ? Un spectacle qui tient en haleine du début à la fin, où chaque acte apporte son lot de surprises et d’émotions fortes. Et puis, évidemment, la mise en scène contemporaine apporte souvent un regard neuf. Certains metteurs en scène aiment jouer avec l’aspect gothique et presque surnaturel de l’histoire, tandis que d’autres préfèrent miser sur la psychologie des personnages. À vous de choisir ce qui vous parle le plus !

En conclusion, "Le Trouvère" n’est pas seulement un opéra à écouter ; c’est une expérience à vivre. Que vous soyez un habitué des salles d’opéra ou un néophyte curieux, n’hésitez pas à plonger dans cet univers ardent et passionné. Verdi vous embarque dans une tempête d’émotions où la musique transcende tout. Et si vous repartez avec un "Di quella pira" coincé dans la tête, eh bien… c’est signe que vous venez de vivre quelque chose d’unique !

Alors prêt pour le voyage ? Prenez votre billet pour l’Espagne du XVe siècle, car avec "Le Trouvère", Verdi nous rappelle que l’opéra est avant tout une aventure humaine et musicale inoubliable. À vos places, rideau, et que la musique commence !                                                                        

Ma découverte de cet opéra a eu lieu avec la version de Zubin Mehta et le New Philarmonia Orchestra aves Placido Domingo et Léontyne Price de 1971. Je me penche sur une sélection de ses enregistrements discographiques majeurs, qui ont contribué à perpétuer la magie de cette œuvre à travers les décennies.

Parmi les enregistrements les plus emblématiques, celui dirigé par Herbert von Karajan avec le Philharmonique de Berlin, mettant en vedette des voix telles que celle de Leontyne Price et de Franco Corelli enregistré en 1962 et dépoussiéré en 2013, se distingue par son équilibre parfait entre puissance orchestrale et nuances vocales. La direction de Karajan apporte une épaisseur dramatique saisissante, tandis que les solistes incarnent avec passion les personnages tourmentés de l’opéra.


 Un autre enregistrement marquant est celui de Riccardo Muti avec l’Orchestre du Teatro alla Scala, qui offre une approche plus traditionnelle et authentique, respectant la vivacité et la clarté de la partition originale. La soprano Edita Gruberova y brille par son agilité et sa sensibilité, tandis que les chœurs et l’orchestre se montrent d’une précision remarquable.

Enfin, la version dirigée par James Levine au Metropolitan Opera de New York illustre une interprétation plus contemporaine, où l’intensité dramatique est amplifiée par une mise en scène sonore moderne. Les voix de Placido Domingo et de Mirella Freni apportent une profondeur émotionnelle unique, rendant justice à la complexité des personnages. Une dernière que j’aime beaucoup, celle de Carlos Kleiber avec Ileanna Cotrubas et encore Placido Domingo.

Ces différentes interprétations témoignent de la richesse infinie de ”Le Trouvère“, un opéra capable de se réinventer tout en restant fidèle à son essence tragique et passionnée. Chaque disque offre une expérience auditive singulière, permettant aux mélomanes de redécouvrir cette œuvre magistrale sous des angles variés, tout en célébrant le génie de Verdi.                                                                         

Deux extraits :

J'ai demandé à Claude Toon de me proposer une vidéo de l'intégrale. Il m'a déniché une version dite de "derrière les fagots" dirigée par Richard Bonhinge en 1976 avec une sacrée distribution... :
Version très cotée juste après celle au son impossible de Maria Callas de 1953 appréciée des critiques pros. Mais comme ni moi, ni Claude, ni Maggy Toon n'aimons particulièrement la voix de la Diva... Exit 😀.

Manrico: Luciano Pavarotti
Leonora: Joan Sutherland
Il Conte di Luna: Ingvar Wixell
Azucena: Marilyn Horne
Ferrando: Nicolai Ghiaurov

mercredi 10 juin 2026

The ALLMAN BROTHERS Band " First - same " (1969), By Brother Bruno




   Où, quand et avec qui débute la longue et riche histoire du southern-rock ? Certains s’empresseront de mettre en avant
Lynyrd Skynyrd, d’autant que ses origines remontent aux années soixante. Précisément en 1964. Mais à l’époque ce n’étaient que des adolescents, et, bien que la plupart des acteurs principaux aient déjà été en place, ce n’est que progressivement, lentement, que ce groupe légendaire va acquérir le caractère qu’on lui connaît. Et puis, son premier disque ne date que de 1973. D’autres brandissent fièrement Creedence Clearwater Revival ; cependant, si le groupe de John Fogerty a indéniablement marqué à jamais l’Amérique, et même si sa musique résonne comme extirpée des bayous, il reste avant tout un groupe Californien. Il y a aussi un certain Charlie Daniels, un vétéran qui se produit depuis les années 50, et qui, entre diverses séances de studio pour autrui, commence depuis quelque temps à se produire en solo en mélangeant allégrement blues, country et rock. Son premier album sort en 1971. Son rôle dans le développement du dit « rock sudiste » est indéniable, mais le gars est aussi foncièrement attaché à la country. Il y en a au fond de la classe, près du chauffage, qui mentionnent crânement Wet Willie, avec déjà un premier opus sorti en 1970. Toutefois, ce groupe d’excellents musiciens parait finalement plus une extension, certes bien rock’n’roll, d’un rhythm’n’blues énergique qu’une formation de southern-rock stricto sensu. De plus, hélas, ses disques ont rapidement glissé vers des sonorités plus neutres (fades ?) et sucrées ; restent ses très bonnes prestations scéniques… évoquant un J Geils Band sudiste. Tony Joe White ? Pourquoi pas, mais ne serait-ce pas plutôt du Swamp-rock ? Delaney & Bonnie ? Aaahhh… effectivement, on ne peut dénier qu’il y ait déjà dans leur premier essai de 1969, un souffle, un groove qui va nourrir parmi les meilleurs morceaux du genre. Mais… le duo joue principalement dans la catégorie Soul et rhythm’n’blues. Et le Eric Quincy Tate ? Ha, ha , ha ! N’était-ce pas Tony Joe White lui-même qui disait que ce groupe était le premier du genre avant même que l’appellation existe ? Alors ?

     Alors, il est bien probable qu'il y ait simplement eu à la fin des années, au sud-est des USA, une scène particulièrement riche qui s'est rapidement détournée – ou juste désintéressée - du psychédélisme pour se recentrer sur des fondamentaux issus du Blues, de la Soul et de la Country, en y injectant parfois un nappage jazzy. Le tout, évidemment, sous l'égide des divinités du Rock. Chaque groupe apportant d'une manière ou d'une autre sa pierre à l'édifice, chaque groupe restant attentif aux collègues, s'en nourrissant – d'ailleurs, certains musiciens papillonnent parfois entre diverses formations. Un brassage qui va vite devenir non pas une recette, mais un genre relativement à part.


    Ainsi donc, il serait plus juste de parler d'acteurs fondamentaux, voire de pionniers de ce rock dit « sudiste » ou « southern », que d'un seul et unique créateur.

     Cependant, en 1969, Atco Record publie le premier album d'un obscur sextet, qui semble bien poser, pour la première fois, discographiquement parlant, les bases d'un genre nouveau. Et quelles bases, mes aïeux ! Pourtant, cette galette à la pochette peu engageante – une photo mal exposée et mal définie, le lettrage du patronyme sans relief, des gus filiformes paraissant perdus, peu concernés -, n'a pas fait vraiment de vagues en dehors de la Floride et de la Georgie, malgré une réception positive de la presse (1). L'album parvient néanmoins à s'introduire dans les charts (188ème place) avec environ 35000 ventes, mais le single ne trouve pas son public. Rien de folichon. Pourtant, il semblerait bien que cet album éponyme est l'un des jalons des plus importants dans la musique populaire américaine. C'est une borne, une balise, un phare dont le rayon va éclairer une bonne partie de la surface de la planète.

     Ce premier jet du Allman Brothers Band frappe par son professionnalisme, sa maîtrise, son évidence. On a peine à croire à l'âge des musiciens, tant leur musique semble refléter celle d'un groupe rôdé par l'expérience, la route, les épreuves de la vie. Notamment le jeune Gregg Allman qui, à l'aube de ses vingt-et-un ans, chanterait pourtant presque comme un vieux bluesman éreinté par une vie de labeur. Mais il est vrai que tous ont débuté bien jeunes, se produisant déjà régulièrement sur scène dès l'adolescence. Sans oublier que les frangins Allman, Duane et Gregg, ont déjà enregistré deux albums – sous le patronyme de Hour Glass, en 1967 et 1968. L'aîné, Allman, joue aussi régulièrement pour le fameux studio d'enregistrement Muscle Shoals, en Alabama, et a même été sollicité par le studio d'Atlantic à New-York – pour Aretha Franklin. De jeunes gens, certes, mais pas des amateurs.

     Dès le premier mouvement de la reprise du « Don't Want You no More » en version instrumentale, qui n'a plus guère de rapport avec l'original du Spencer Davis Group, au point où si les auteurs de leur inspiration n'avaient été mentionnés, on n'y aurait vu que du feu (mais ces gars sont honnêtes... au contraire, peut-être, de certains loustics Anglais), on accède à un nouvel univers (pour l'époque) où le jazz fornique avec le rock et des ingrédients latins (ou hispanique) – possible que les prestations du Santana Blues Band aient déjà marqué (traumatisé ?) bien des musiciens. Une chaleureuse entrée en matière bourrée d'énergie et dotée d'un groove rare (nouveau), insufflé par deux percussionnistes exceptionnels : Jay Johanny Johnson dit « Jaimoe » et Claude Hudson « Butch » Trucks. Ces deux-là sont le moteur du groupe. Un moteur qui impose son rythme, son souffle et sa puissance. Poussant les musiciens à aller de l'avant, à s'envoler vers des cieux alors jamais fréquentés – ou si peu. 


   Quelques années avant Wishbone Ash, et plus encore avant Thin Lizzy, on y entend des guitares harmonisées. Celle de l'aîné Duane Allman et celle de Forrest Richard « Dickey » Betts. Gibson only, Les Paul principalement avec une Gold Top pour Duane et probablement une SG en plus pour Dickey. En seulement deux minutes, les Allman développent de nouvelles perspectives. Mais, non contents de nous saisir d'entrée à la gorge, ces assassins nous achèvent prestement avec l'enchaînement sur le slow-blues « It's Not my Cross to Bear ». Une tuerie. Le truc à faire verser une larme à un vieux troll pourfendeur de crânes. Duane, qui est l'instigateur du groupe, l'avait bien dit : « il nous faut un chanteur. Je ne vois que mon petit frère » (un truc comme ça, en résumé...). Et on ne peut que lui donner raison. Dès les premières secondes, lorsqu'il se présente avec des grognements de vieux guerrier blasé, on comprend que ce gars-là va mettre tout le monde d'accord. Le slow-blues, lui, est des plus communs, mais la voix éraillée de Gregg Allman fait la différence, fait croire, ressentir, son histoire, (le cœur en peine, Gregg a écrit ces paroles à la suite de la rupture avec une amante – ce qui ne sera pour le blondinet que le début d'une longue série), tandis que les soli de Duane nous font croire à d'autres mondes parallèles plus cléments. Jusqu'alors, les blanc-becs capables d'émouvoir autant avec une gratte se comptaient sur les doigts d'une main amputée (l'influence de B.B. King est évidente). Une mandale dont on a peine à se remettre.

   Suit le nerveux et impétueux « Black Hearted Woman », qui aurait pu être une simple réinterprétation (corruption ?) d'un Chicago Blues, s'il n'y avait eu cette pulsation latine – la double rythmique percussive de Jaimoe et Butch - tout en lestant cette dernière d'une forte teneur rock. Ce sera finalement un terreau dans lequel vont puiser les Allman eux-mêmes, mais aussi quantité de groupes peu scrupuleux ou au contraire transis d'admiration. Le break vocal et tribal à trois minutes quarante sera d'ailleurs repris – plutôt deux fois qu'une - par Foghat. Et quand on parle de Chicago Blues... la bande déroule un « Trouble No More » de Muddy Waters revisité. Une pièce qui a son importance, dans le sens où c'est avec elle que la troupe a pris forme ; le jour où Gregg a débarqué en pleine répétition, précisément pendant que ce morceau était travaillé - initialement avec Berry Oakley au chant -, et qu'il y pose sa voix, chantant pour la première fois avec le groupe monté, pièce par pièce, par son frère (2). La légende dit qu'une fois le morceau bouclé, dans le lourd silence qui suivit, tous les musiciens présents étaient convaincus que le groupe qu'ils formaient allait casser la baraque.

   Sur le Heavy-blues « Every Hungry Woman »,un peu dans le style du Chicago Transit Authority, Gregg râle tel un vieux guerrier levant haut sa hache, avant de l'abattre. Avec son tempérament onirique, « Dreams » tranche radicalement. Sur ce morceau, la basse installe un rythme de croisière pépère, tandis que l'orgue Hammond B3 couche des nappes de brumes opiacées sur lesquelles la slide de Duane vagabonde comme si elle était étrangère à l'attraction - Duane n'avait pas été surnommé Skyman sans raison (3). Une pièce qui sent un peu le patchouli, et qui reste plutôt à part dans le répertoire des Allman.

de G à D : B. Oakley, Jaimoe, D. Betts, B. Truks, Gregg et Duane

     Et puis, évidemment, il y a leur classique - classique parmi les classiques, sachant que déjà ce premier album en contient une majorité -, l'essence même de l'Allman, "Whipping Post". Tant de fois repris - souvent maladroitement -, tant de fois plagié. Ce morceau quasi emblématique, qui arrive comme un lointain orage d'été, doucement, sombrement. S'annonçant en grondant sourdement à travers la basse autoritaire d'Oakley, la rythmique en binôme de Jaimoe et Butch déchirant un dôme de chaleur accablante, tandis que guitares et orgue rafraîchissent flore et esprits dans une saine averse régénératrice. Bien entendu, en comparaison de la version live - et notamment celle gravée pour la postérité sur le fameux " At Fillmore East " de 1971 -, elle fait l'effet d'une belle ébauche, mais cette version demeure la première pierre posée pour l'édifice qui va rassembler tous les morceaux de bravoure du southern rock à venir. En l'occurrence, tous ceux qui vont se laisser aller, s'étirer dans des cavalcades de guitares fières et bravaches.  "J'ai été déprimé et on m'a menti. Et je ne sais pas pourquoi j'ai laissé cette méchante femme me ridiculiser. Elle a pris tout mon argent et détruit ma nouvelle voiture. Maintenant, elle est avec un de mes bons amis. Ils boivent un coup dans un bar à l'autre bout de la ville. Parfois je ressens, parfois je ressens comme si j'étais lié au poste de fouet... Bon dieu, j'ai l'impression de mourir. Mes amis me disent que j'ai vraiment été idiot... Je me noie dans le chagrin en regardant ce que tu as fait" Des paroles en partie prémonitoires... car la vie sentimentale de Gregg Allman aura été des plus tumultueuses (elle fit même les tabloïds, en particulier lors de ses incessantes ruptures et rabibochages avec Cher - ainsi que mariage et divorce). En plus de diverses relations libres - généralement chaotiques -, il a été marié sept fois, la plus longue union (sous serment) ayant durée sept ans. Mais, au contraire de la chanson, c'est plutôt lui-même qui était responsable de ses échecs récurrents, la faute incombant à ses addictions. 

     Sept morceaux pour trente-trois minutes et des poussières, mais quelle intensité ! Absolument aucun déchet, aucun temps mort. La classe avec un "C" majuscule. Le « Allman Brothers Band » était alors frais, sans pression, et pas encore cramé par les excès – ces diverses addictions qui vont malheureusement les plomber, alors qu'ils auraient pu être parmi les ténors incontournables des USA (voire plus) ; mais peut être que ça fait aussi partie de leur légende. À mon sens, l'un de leurs meilleurs albums studio, et, qui de plus, n'a pas pris une ride. D'ailleurs, imaginez, un groupe qui aujourd'hui sortirait un tel album... on crierait au génie. Plus de cinquante ans plus tard (!), ce disque remue toujours les tripes et ébranle le palpitant. De l'Art, avec un grand « A ». Des années plus tard, même Warren Haynes, qui passa tout de même vingt-cinq années au sein des Allman, considère la période 1969-1971 - soit celle de Duane Allman - comme la meilleure, la plus riche et inspirante.


    Pour en savoir un peu plus sur le Allman Brothers Band, l'éditeur "Le Mot et Le Reste" a récemment publié un bon bouquin : "The Allman Brothers Band" de Bertrand Bouard. Un livre qui pourrait s'avérer succinct pour certains - l'auteur sachant aller à l'essentiel -, mais indéniablement intéressant pour tous ceux qui voudraient appréhender, et se plonger, dans la musique du Allman Brothers Band


  1. la photographie ornant l'intérieur aurait été plus amusante et percutante (provocatrice ?), avec ces échalas nus, trempant dans une rivière arborée

  2. À l'époque avec Reese Wynans, le claviériste qui se fera un nom en accompagnant Stevie Ray Vaughan à partir de 1985 - et donc du magnifique album "Soul To Soul". Actuellement, toujours fringuant auprès du jeune Joe Bonamassa. Reese qui a été aussi un musicien de studio recherché et apprécié. Pour mémoire, il a fait également partie de la seconde mouture de Captain Beyond - le second groupe de Rob Evans.

  3. Ses immenses favoris tombants lui valurent aussi, plus tard, le sobriquet de "Skydog"



🎼

Articles liés (liens) :
💢 The Allman Brothers Band 👉 " At Fillmore East " (1971) 👉 Gregg ALLMAN (1947 - 2017
💢 Eric Quincy Tate 👉 " Eric Quincy Tate " (1970)
💢 Delaney & Bonnie 👉 " Home " (1969)