C'est l'album le plus mésestimé de l'ère Roth du groupe, parfois même oublié, ignoré, délaissé. Un album charnière où se confrontent deux univers. Alors qu'auparavant le groupe opérait une forme d'alchimie entre des velléités de Rock massif inspiré par Mountain, et des pulsions de heavy-blues halluciné hérité des Hendrix et Trower, ce cinquième opus révèle une scission entre deux camps. L'un cherche à se débarrasser de toute réminiscence psychédélique, romantique et bluesy pour plonger dans un métal inoxydable, tranchant et macho, tandis que l'autre, campé sur ses positions, souhaiterait aller plus loin dans son voyage mystique intersidéral. De part et d'autre, en bonne intelligence, on fait bien des concessions pour garder la cohésion du groupe, mais aussi simplement pour ne pas rompre des liens d'amitié de plusieurs années. Malgré tout, un nouvel élément va entraîner une rupture définitive.
Le dernier accueilli au sein de la formation ne tient pas à juste se contenter de frapper comme un sourd sur ses fûts. Il souhaite aussi participer activement au processus de création des chansons. D'autant que le gars se sent des talents de parolier. Il va se distinguer par des sujets plus terre-à-terre, souvent ouvertement sexuels, à l'opposé des aspirations plus poétiques du filiforme moustachu. Ce dernier, sans pour autant montrer la moindre animosité envers son nouveau camarade de jeu, se sent particulièrement embarrassé vis-à-vis de la chanson "He's Woman - She's a Man", dont les paroles ont été inspirées par la rencontre dans un quartier "chaud" de Paris d'une belle femme qui n'en était pas une. Déjà qu'il n'est pas vraiment en phase avec le versant "métôl" du morceau, l'ajout de paroles qu'il juge vulgaires et déplacées, font qu'il ne veut en aucune façon, y être associé. Au point de s'opposer à la jouer. Toutefois, Ulrich Roth, bien brave, finit par céder sous la pression de ses camarades et lâche ici un vertigineux solo ad-hoc - qui va marquer des légions d'apprentis métalleux. Le label, RCA Records, le choisit pour en faire un premier simple. Ce qui va obliger Ulrich à interpréter maintes fois ce morceau qui lui pose problème. En concert, évidemment, mais aussi en représentation télévisée, où le groupe doit généralement se contenter de jouer un seul morceau, celui censé être le plus représentatif du groupe...
De toute façon, voyant bien que les aspirations du duo Meine-Schenker allaient vers un durcissement, vers des sonorités plus lourdes et métalliques, et estimant qu'en suivant cette voix, il ne pourrait jamais, musicalement, s'exprimer pleinement, Ulrich prend la décision de quitter le groupe pour voler de ses propres ailes. Une fois n'est pas coutume, mais la rupture se fait sans accroc. Conformément à ses valeurs, dans un souci d'honnêteté, pour que le groupe puisse prendre ses dispositions, et que cela ne pénalise pas une carrière qui prend forme, Roth fait part de ses ambitions bien avant sa démission. D'autre part, pendant l'intégralité de son préavis, il demeure sur scène pleinement investi - même sur les morceaux qu'il ne chérit pas particulièrement. En conséquence, il assume la tournée japonaise programmée - et tant espérée - par les Teutons. Tournée triomphale, dont des extraits ont été immortalisés sur le magistral "Tokyo Tapes".
Pour son dernier album avec les potes arachnides, il offre encore d'excellentes compositions, parmi les meilleures pièces de l'album - qui ne comporte d'ailleurs aucun déchet, aucun truc bâclé. Même si, au milieu, il a glissé un hargneux "I've Got to be Free" - du Hendrix-Métôl où, sur certains passages, Klaus est à la limite d'être faux - directement adressé à ses camarades. Qui eux, ne feront le rapprochement que des années plus tard... "Tu me brûles l'esprit ! Tu gâches mon art ! Tu me fais perdre mon temps ! Aucun goût dans tes actions, pas de goût dans ta ligne, pas de vérité dans ta direction ! Tu dis vouloir être une superstar, je m'en fous de savoir comment aller aussi loin ! ... Je ne suis pas ton tremplin ! Je dois être libre ! Alors laisse ma vie tranquille. Tu es amoureux du succès ... ne suis pas mes traces, tes voies ne sont pas les miennes. Votre dieu principal est l'argent ! Tu me gâches la vie ! Tu dis que tu le fais pour notre bien, mais tu ne veux pas voir ce que je déteste ! Tu me trouves idiot de quitter ton show, mais tu ne peux pas voir ce que je vois, alors laisse-moi partir !" Plus tard, Roth concédera que ces paroles sont dues à sa jeunesse, et qu'à cette époque, il était aussi un peu imbu de lui-même.
Mais il y aussi l'inquiétant "The Sails of Charon", semblant trempé dans un mysticisme oriental et aux faux airs de "Gates of Babylon" de Rainbow. Un morceau étourdissant, un classique de l'ère Roth-Scorpions, plébiscité par des gamins qui vont prochainement faire les beaux jours de la NWOBHM, ainsi que par Rudolf Schenker et le nouveau venu, Herman Rarebell. Pour cette pièce, Roth s'est inspiré du flamenco, auquel il a joint une teinte Trowerienne avec une touche hard apportée par la frappe brutale d'Herman et le chant offensif de Klaus. Yngwie Malmsteen et le groupe Angra reprendront cette chanson. Et puis "Your Light", une pièce lumineuse et un peu légère, porteuse d'espoir, aux paroles baignées de religion, en référence au Christ. Une sorte de funky lourd, porté par une Strato hyperlaxe et chantante, gazouillante, invitant l'allégresse même en des jours sombres. Et quel solo ! Nom di diou ! À côté, quasiment en opposition, une poignée de morceaux coup-de-poing contrastent radicalement. À commencer par "Steamrock Fever" qui annonce la couleur, notamment celle du désir de conquérir les USA - "la fièvre steamrock in L.A. " - avec un missile offensif à la gloire (espérée, fantasmée) du groupe, avec l'ajout d'un public bruyant et participatif. Adjonction sympathique au début mais... vite gonflant (par contre, l'authentique marteau-piqueur dans l'intro, enregistré par Dieter Dierks dans la rue adjacente, est sympa). Et puis deux titres qui dévoilent la nouvelle carapace de Scorpions. "We'll Burn the Sky", qui alterne entre des mouvements en mode "slow romantique" et d'autres en mode "uppercut", et "He's a Woman - She's a Man", - qui insupporte Roth -, conçu pour abattre des murailles. À inclure dans le lot "Suspender Love", depuis longtemps joint aux rééditions CD. À l'origine, c'était une face B (de 45 tours), qui a joui d'un certain intérêt dès son insertion au fameux "Tokyo Tapes". Cependant, en comparaison, la version studio manque un peu d'énergie et de gnaque.
Les paroles de "We'll Burn the Sky" ont été composées par Monika Dannemann, ancienne patineuse artistique, qui a connu charnellement Jimi Hendrix. C'est avec elle que Jimi a passée ses derniers jours, et pris les derniers clichés du guitariste. C'est elle qui est présent lors de son décès. Dans le temps, elle donnera différentes versions des derniers instants du gaucher, éveillant ainsi la suspicion quant à sa responsabilité (volontaire ou non). Bien qu'elle soit alors en couple avec U. Roth depuis plusieurs années, la chanson est une ode à l'amour qu'elle porte toujours à Hendrix. "... Tu es ma vie qui s'enflamme, et tu portes mon amour. Grâce à toi j'ai été tellement inspirée. Tu es gravé au plus profond de mon cœur. Mes rêves me rappellent que nous ne faisons qu'un... Quand pourrais-je te rejoindre pour être libre ?". Peintre talentueuse, elle réalisera de très belles peintures sur Hendrix (une obsession). Elle se présente comme celle qui a été la fiancée d'Hendrix, mais à la première édition de son livre autobiographique, elle est poursuivie pour diffamation par Kathy Etchingham. Une autre fiancée... Monika Dannemann-Roth perd le procès... et se suicide deux jours après le verdict.
Naturellement, Scorpions ne serait pas tel qu'il est sans ses éternelles ballades, qui, lors de la décennie suivante, ont fini par émoustiller bien des cœurs (d'artichaut). C'est cette facette qui a permis de séduire les radios, permettant au groupe de se faire connaître du plus grand nombre. Certains, peu au fait, ont parfois cru que c'était un groupe de ballades - ou du moins, essentiellement porté dessus. Sur cet album, c'est l'émouvant "Born to Touch Your Feelings" qui suit la tradition. Rudolf tisse un arpège délicat pendant que la guitare d'Ulrich Roth se languit, pousse des gémissements élégiaques (des effets de violoning). Tandis que Klaus Meine chante avec une délicatesse rare, comme s'il avançait à pas feutré.
Inspiré par le récent décès d'Elvis Presley, "The Riot of Your Time" est un titre un peu à part dans la discographie du groupe, avec sa guitare acoustique frappée durement pour un riff presque simple et énergique (presque cow-punk ?) revenant ponctuellement tempérer ce solide hard-rock teuton d'où se détache une atmosphère étrange de mauvais présage. Comme des bourrasques annonçant une proche tempête - qui n'arrive finalement pas.
Un disque un peu oublié, voire mésestimé, occulté par le succès de "Tokyo Tapes" et plus encore par celui de l'imposant "Lovedrive", souvent désigné comme un album charnière qui ne suit pas la comparaison avec "In Trance" et "Virgin Killer", ni avec ceux de la nouvelle ère (avec Mathias Jabs), "Taken by Force" est pourtant indéniablement un bel effort, chargé de morceaux qui reviendront régulièrement dans la set-list des Scorpions, évidemment, mais aussi dans celle d'Uli Jon Roth (à l'exception de ...).
Un petit mot sur la pochette : étonnamment, alors que la pochette du précédent album, "Virgin Killer", particulièrement douteuse, sortie contre l'avis du groupe, n'avait pas subi les foudres de la censure européenne (au contraire de celle des Etats-Unis), celle de "Taken by Force" ne passe pas. À la place, dans la précipitation, RCA élabore une pochette sans âme, noire avec au milieu le titre en rouge, et en haut, en bandeau, cinq photos ; une par musicien, qui n'ont pas l'air spécialement ravi. Rudolf est surprenant avec son look funky-latino. Apparemment, dans l'Europe des années 70, on trouve plus choquant des gamins jouant à la guerre dans un cimetière militaire, que l'image d'une fille prépubère nue dans une position qui, sans la juxtaposition d'un impact de vitre brisée, n'aurait rien caché de son entre-jambe. Dorénavant, c'est l'inverse. On découvre enfin l'original du présent album, tandis que celle de "Virgin Killer", plus un peu plus de trente après son édition, est désormais interdite. Alors que malheureusement les gens peuvent être exposés aux pires horreurs sur le net et la télévision, que des sites marchands proposent des poupées pour d'ignobles et d'inavouables "divertissements", la reproduction sur internet de la pochette concernée peut être sévèrement punie. On peut d'ailleurs voir sur des sites de ventes d'occasions, des vendeurs masquer la pochette de leur vieux vinyle, tandis qu'en 2008, Wikipedia avait vu sa page bloquée par l'IWF. "L'encyclopédie libre" dût alors faire un recours en justice.
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| Francis Buchhloz 19.02.1954 - 22.01.2026 |
En hommage à Francis Buchhloz, qui a succombé à 71 ans, le 22 janvier dernier, d'un cancer contre lequel il luttait depuis quelque temps en toute discrétion. Homme de l'ombre du quintet teuton le plus célèbre de la planète Harderoque, arrivé en 1974, il semble n'avoir jamais participé à la composition. À l'exception de "Kick After Six" sur l'album "Crazy World". Effacé, rarement présent lors des interviews, souvent accaparé par Meine et Schenker, l'homme semblait être le membre le moins influent ou important du groupe. Cependant, il est certain que l'envol du quintet aurait plus long et difficile si B ne s'était pas personnellement impliqué dans l'administratif , faisant ainsi office dans les années de vaches maigres de secrétaire et de manager. Harassé par le travail et dépité par les difficultés éprouvées lors des petites escapades hors Allemagne, il faillit raccrocher (la première tournée en Angleterre fut une catastrophe... ce qui servira de leçon). Lorsque le succès international arrive, le groupe signe un contrat avec une société de management, déchargeant ainsi Buchhloz d'une lourde charge de travail. Toutefois, il aurait gardé, en partie, la main sur les comptes. Aux débuts des années 90, quelques temps après la sortie de "Crazy World", il y a un lourd différent entre lui et le groupe (plus particulièrement Meine, à ce qu'il semblerait) quant à la gestion des comptes. De mémoire, certains auraient estimé qu'il aurait pris dans la caisse plus que de raison... Mais quand pense Buchhloz ? En désaccord, il préfère quitter le groupe en 1993. Parallèlement, bien que connu pour composer lui-même ses lignes de basses - peut-être pas nécessairement sur les chansons écrites par Roth -, il n'a été inclus qu'une seule fois dans les compositeurs. Il renoue avec la scène dans les années deux mille. D'abord en accompagnant Uli Jon Roth, puis avec d'ex-membres de Fair Warning avec lesquels il monte un groupe : Dreamtime. Avec lequel il enregistre un bon disque de Hard FM, "Dream and Deliver". Plus tard, c'est Herman Rarebell qu'il retrouve au sein de la formation menée par Michael Schenker, Temple of Rock. On le retrouve sur deux copieux albums live : "Temple of Rock : Live in Europe" de 2012 et "On a Mission : Live in Madrid" de 2016.
c'est avec une immense tristesse que nous venons d'apprendre le décès de notre ami de longue date et bassiste, Francis Buchholz. Son héritage au sein du groupe restera à jamais gravé dans nos mémoires, et nous garderons toujours en mémoire les nombreux bons moments passés ensemble. Toutes
nos pensées vont à Hella, à sa famille et à ses amis. Repose en paix, Francis.
Klaus, Rudolf, Matthias"
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