mardi 26 mai 2026

LA FEMME FLIC (1980) d’Yves Boisset - par Pat Slade




Fini le flic à la Belmondo qui distribue des torgnoles et court sur le toit des métros, la femme se fait flic et on y gagne au change.



Le Charme de la Parité




Ah, ”La Femme Flic“ d’Yves Boisset, un film qui ne manque pas de piquant et qui mérite qu’on en parle. Sorti en 1980, ce long-métrage est un mélange savamment dosé de polar et d’un soupçon de féminisme avant l’heure. Alors, attachez vos ceintures, on embarque pour une chronique décalée de ce film pas comme les autres.

 Dès le départ, le titre donne le ton : ”La Femme Flic“. Pas ”l’homme flic“, non, ”la femme“ parce qu’en 1980, voir une policière en vedette, c’était déjà un petit vent de fraîcheur dans un océan de moustachus et de flingues à la ceinture. L’héroïne, Corinne Levasseur, incarnée par Miou-Miou, est une policière qui n’a pas froid aux yeux. Elle débarque dans un commissariat où la testostérone est à son comble, et où elle doit prouver que oui, elle est aussi efficace – voire plus que ses collègues masculins. Elle le fait, souvent avec panache et un sens de la répartie qui ferait pâlir n’importe quel inspecteur. Le film a ce charme désuet propre aux années 80, avec ces plans un peu granuleux, ces dialogues bien sentis, et cette ambiance urbaine du Nord qui donne envie de ressortir sa veste en jean. Yves Boisset joue sur le contraste entre la dureté du métier de flic et la sensibilité féminine de son personnage principal, sans jamais tomber dans le cliché niaiseux. Corinne se bat, s’énerve, rit, pleure parfois (ok, ça reste rare), mais surtout elle avance, tête haute.

Ce qui m’a vraiment plu, c’est cette approche plutôt en avance sur son temps. Aujourd’hui, on parle beaucoup d’équité et de représentativité, mais en 1980, mettre une femme au cœur d’une enquête policière, avec autant de présence était presque révolutionnaire. Boisset ne la montre pas comme une super-héroïne invincible, mais comme quelqu’un qui galère, qui doute, qui peut se planter. Bref, un personnage crédible et attachant. Mais l’intérêt du film ne réside pas tant dans le suspens que dans la manière dont il met en scène le combat quotidien d’une femme dans un monde d’hommes. Entre scènes de boulot, petits moments de vie perso un peu bancals, et dialogues piquants,  Le scénario fait mouche grâce à sa simplicité efficace : Corinne doit enquêter sur un réseau de prostitution infantile dans la noirceur du Pas-de-Calais et de ses bassins minier. Là où le film devient intéressant, c’est qu’il ne verse jamais dans le sensationnalisme.

Jean-Pierre Kalfon
Les personnages sont crédibles, ni tout blancs ni tout noirs, ce qui donne une vraie profondeur à l’intrigue. Yves Boisset utilise cette enquête pour pointer du doigt des dysfonctionnements sociaux, la misère, le racisme, la corruption qui restent malheureusement toujours d’actualité. Côté casting, Miou-Miou livre une performance impressionnante. Elle parvient à transmettre toute la dualité de son personnage : à la fois dure et vulnérable, rigoureuse dans son travail mais humaine. Face à elle, on retrouve des visages connus comme Jean–Pierre Kalfon, qui joue un rôle assez ambivalent de directeur de MJC, alimentant la tension dramatique du film. La mise en scène de Boisset est nerveuse, avec un bon rythme qui évite à tout moment l’ennui, malgré une intrigue qui reste ancrée dans le quotidien et la routine du boulot de flic.   

Leny Escudero 
On peut parler des collègues masculins de l’héroïne joués par des acteurs comme Roland Blanche ou Jean-Marc Thibault dans le rôle du commissaire. ils incarnent les défis que rencontre la femme flic dans un univers profondément machiste. Certains sont clairement hostiles, faisant preuve d’un sexisme latent qui donne du piquant aux confrontations dans les scènes de bureau. Par ailleurs, les seconds rôles ne se limitent pas aux seuls collègues le film propose aussi une galerie de petits rôles bien sentis, des petits malfrats aux témoins en passant par les civils rencontrés par la femme flic dans ses enquêtes. Comme Leny Escudero anti-flic convaincu mais qui va l’aidera dans son enquête ainsi qu’un jeune abbé (Phiippe Caubère). Et il y a aussi les sales gueules et les méchants comme Niels Arestrup le photographe et François Simon (le fils de Michel Simon) un médecin radié de l’ordre, ancien collaborationniste, misogyne et comme Céline il vit entouré de chats ayant des noms d’écrivains célèbres.

 Ce qui fait aussi le charme de La Femme Flic, c’est sa bande-son signée Philippe Sarde. Elle accompagne parfaitement les moments d’introspection ou de tension, sans jamais prendre le dessus. Le film a ce petit côté vintage qui le rend encore plus attachant aujourd’hui, avec ses décors urbains et son ambiance années 80, qui évoquent une époque où la place d'une femme dans la police en fait une pionnière. En résumé, ”La Femme Flic“ est un film qui fait réfléchir, et parfois lever un sourcil. Il nous rappelle qu’avant que la parité ne devienne un slogan politique, certains artistes avaient déjà compris l’importance de raconter autre chose. Une œuvre à (re)découvrir pour son côté vintage, et son héroïne qui fait figure de pionnière.

Alors si vous avez envie d’une soirée cinéma où suspense rime avec charisme  n’hésitez pas à plonger dans cet univers un peu kitsch mais terriblement attachant. Et surtout, gardez en tête : derrière chaque flic, il y a une histoire… et pour une fois, c’est une femme qui la raconte.

dimanche 24 mai 2026

L’ÉCHO DU BEST-OF... DU BEST-OF… USTOF… TOF... OFFFF... & R.I.P. Felicity LOTT (Soprano)


MARDI : sur la platine de Pat le « Meddle » de Pink Floyd, un album charnière souvent moins célébré que les monuments qui suivront, parfois fantasque ou bucolique, le disque se clôt sur les ambitieuses 23 minutes de « Echoes », une de leurs plus belles compositions.

MERCREDI : Bruno boxe en première catégorie, mais nous parle parfois de seconds couteaux du rock, comme Nazareth, qui après un passage à vide revenait au meilleur avec « Boogaloo » qui revient aux fondamentaux du heavy-rock, un son plus massif et une assurance de conquérant.


JEUDI : sorti des rayonnages de la bibliothèque de Benjamin, ce roman posthume de Henri Vincenot, qui dans « Le Maître des abeilles » met en scène un personnage symbole d’un monde paysan résistant à la folie des villes, l’auteur y brocarde avec verve et humour l’orgueil d’une modernité cherchant à faire table rase du passé.

VENDREDI : au cinéma Luc a très apprécié le dernier film de Pierre Salvadori « La Vénus électrique » où il est question de foire, de fausse médium, d’escroc, de peinture, de muse, de deuil, une comédie rondement menée, intelligente, pétillante, aux dialogues ciselés, un spectacle au charme fou.

👉 La semaine prochaine, on déroulera le tapis rouge au français Yves Boisset et sa « Femme flic », au groupe allemand Kin Ping Meh, au compositeur finlandais Jean Sibélius, à l’espagnol Rodrigo Sorogoyen pour son film « L’Etre aimé ». 

Bon dimanche. 


~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~

R.I.P. Felicity Lott


Décidément Claude Toon cumule les hommages à des artistes du monde classique qui nous quittent de mois en mois…

Après les maestros Helmuth Rilling et Michael Tilson Thomas il y a peu, le clarinettiste également jazzman Michel Portal et le baryton légendaire José van Dam (tous le sont), la soprano Felicity Lott vient de disparaître à 79 ans après un combat contre une longue maladie…

Claude Toon avait déjà écrit un billet à propos d'un enregistrement du poème de l'amour et de la mer d'Ernest Chausson. À noter que cette perle du poème symphonique lyrique français inspirera le grand Mahler pour son lied final du Chant de la Terre… Claude avait retenu cet enregistrement car Dame Felicity Lott (anoblie par la Reine Elisabeth II) parlait un français sans accent !!!! D'autres mélomanes préfèrent le disque Jessie Norman, tout aussi sublime musicalement (pour les deux gravures, accompagnement d'Armin Jordan), mais la diva américaine ne maîtrise pas aussi finement l'élocution… Deux merveilles… (Chronique Chausson) La passion de Jessie s'affirme à donner le frisson… quelle œuvre !

J'écrivais à propos de Felicity Lott : " Felicity Lott est une soprano d'origine britannique née après la fin du conflit mondial. Dès son plus jeune âge, elle se passionne pour la musique : piano, violon et chant à l'université de Londres. Par ailleurs l'artiste obtient des diplômes en langue française et même en latin… Elle fréquentera le conservatoire de Grenoble (classe de chant) pendant un séjour en France.

Francophone et amoureuse de notre pays, rien de surprenant d'entendre Felicity Lott si bien maîtriser la diction dans le chant français, que ce soit dans le domaine de la mélodie (Debussy, Duparc, Poulenc, Berlioz, Chabrier, Fauré…) que dans l'opéra.

Bien entendu, elle va connaître également une belle carrière sur les scènes lyriques mondiales en interprétant des rôles aussi divers et difficiles que "La Maréchale" du Chevalier à la rose de Richard Strauss ou Pamina de la Flûte enchantée de Mozart.

La richesse de son répertoire en français lui a apporté les titres de chevalier des Arts et Lettres, de chevalier de la Légion d'honneur et de docteur honoris causa de la Sorbonne.

La discographie de Felicity Lott est vertigineuse, notamment au service du patrimoine de la mélodie française, mais aussi pour l'opéra romantique et la musique baroque…".


Voici des vidéos d'anthologie : les quatre dernier lieder de Richard Strauss (voir chronique, où là encore sa "rivale" Jessie Norman se distingue). Le disque comprend aussi divers lieder et la longue scène finale de l'opéra Capriccio. (2003)

On poursuivra avec le Laudamus Te extrait d'une Messe en Ut mineur de grande classe de Mozart. L'orchestre philharmonique de Londres est dirigée par Franz Welser-Möst (1987).

Et pour finir, le Spectre de la Rose extrait des Nuits d'été de Berlioz sur un texte de Théophile Gautier.





vendredi 22 mai 2026

LA VÉNUS ÉLECTRIQUE de Pierre Salvadori (2026) par Luc B.


Pierre Salvadori tourne peu, tous les 4 ans, mais bien. C’est que le gars peaufine ses scénarios, des mécaniques bien huilées. Cette VÉNUS ÉLECTRIQUE ne fait pas exception, qui démarre au quart de tour, les enjeux y sont exposés en quelques scènes rapides, autour d’un quiproquo.

Suzanne est une foraine, la Vénus Electrificata (véritable attraction à l'époque) qui après son numéro va chaparder du laudanum dans la roulotte de la médium, pour y tremper ses clopes. Quand débarque Antoine, soul comme un cochon, qui réclame à bon prix une séance de spiritisme. Il veut entrer en contact avec son épouse défunte, Irène. Prise au dépourvu mais sensible aux billets, Suzanne improvise. Antoine ne peut plus se passer de ses services…

Le veuf éploré est peintre. Il a perdu sa femme, mais surtout sa muse. Grâce à Suzanne, il se remet devant le chevalet. Son ami Armand découvre le subterfuge, chasse l’usurpatrice, puis se ravise. Car il est aussi son marchand d'art. Après réflexion, il propose un deal à Suzanne : « Quand il vous voit il peint, et quand il peint je vends ».

C’est le premier étage de la fusée, un point de départ qui aurait plu à Woody Allen, qui a plus d’une fois tourné autour de ce genre d’histoires. Une fois cette première idée exploitée, Salvadori en rajoute une, en répondant à cette question : mais c’était qui cette Irène tant aimée ? Grâce à son journal intime que Suzanne subtilise (y puisant toutes les infos nécessaires à sa supercherie) le récit se dédouble, ponctué de flash-back. Pierre Salvadori imbrique les deux histoires par un jeu de raccords ludiques. La scène au restau est géniale, tout tient sur le montage, même lieu mais deux époques, une réplique commence au présent, se conclut dans le passé. Brillant. 

Il joue aussi sur le direct, lorsqu’il filme Suzanne entrer dans l’eau d’une rivière, et sans couper, Irène en ressortir. C’est tout bête, poétique, sans trucage, et ça marche. La magie du cinéma, du spectacle ! 

C'est ce que célèbre aussi Salvadori, à travers les attractions de la foire, les trucs de la médium, le numéro de Suzanne qui repose sur une installation cachée du public. Ou le truc d'Antoine pour simuler un suicide, celui de l'affreux Titus (Gustave Kerven) le patron vénal et entreprenant de Suzanne, pour se venger, sacrifier sa vedette plutôt que de la voir en aimer un autre. La scène finale est magnifique. Chaque personnage a son petit secret bien enfoui, son petit mensonge, sa part de mystère, chacun semble usurper une identité, chacun se cache derrière son masque. 

Salvadori va encore donner une impulsion à son histoire. On passe en mode comédie romantique. Antoine a donc retrouvé l'être aimé, son Irène, mais par le truchement des pseudo séances de Suzanne. Qui aimerait bien que les sentiments du peintre lui fussent dédiés. La réciproque est vraie aussi, mais le veuf est assailli de culpabilité ! Ingénieux, non ?  Salvadori redéfinit le triangle amoureux, avec l’au delà ! Et mine de rien insuffle un suspens : quel est le secret derrière la mort d’Irène ?

La mise en scène millimétrée (qui abuse de champ / contre champ faciles, ça m’agace !) regorge de petites idées. Comme ce plan où Suzanne se sert de la feuille d’une plante verte comme éventail. Ou porte des lentilles blanchies pour simuler la transe, donc ne bigle plus rien ! Fameuse, la rencontre entre Irène et Antoine, qui pose à poil la jambe en l’air attachée par une corde, et corrige lui même, en douce, le portrait qu'on fait de lui. Toutes leurs scènes suintent d’une alchimie amoureuse et artistique. 

Car le film célèbre aussi cette bohème chère à Aznavour, (« La bohème, ça voulait dire tu es jolie / La bohème, et nous avions tous du génie... » les arts, la peinture, la création, les muses et l’inspiration. Salvadori filme les traits de fusain, les retouches de couleurs, le profil d’aigle d’Armand (tout le monde lui touche le nez !), comme les troquets enfumés. Une reconstitution sans chichi, trois vieilles bagnoles à l’arrière plan suffisent à récréer l’époque.

Salvadori est aussi un brillant dialoguiste, et les acteurs se régalent visiblement de leurs partitions : « - Y’a pas de place pour les scrupules dans ce grand corps ? - il est large, il peut contenir l’ami et le marchand ». Anaïs Demoustier étincelle avec sa coupe à la Louise Brooks, pleine d’espièglerie, la fille en galère, exploitée, pour qui le moindre centime est espoir de liberté retrouvée. La comédienne a le sens du timing comique, qui parvient en une réplique à traduire des sentiments contradictoires, l’espoir et le dépit.

Tout est légèrement surjoué, les phrases articulées, comme au théâtre (on est pas loin du vaudeville) donc oui Pio Marmaï (quatrième film avec Salvadori) écarquille souvent les yeux, mais peut-on lui reprocher avec ce qu’il lui arrive ? Gilles Lellouche tout en bonhommie réussit à émouvoir en ami indéfectible, roublard aussi, et amoureux contrarié. Vimala Pons, qui arrive dans le récit plus tard, pleine de vie, de gouaille, justifie les élans de tous ces hommes. Le film est aussi deux portraits de femmes intrépides et libres, c'est souvent le cas chez l'auteur.

LA VÉNUS ÉLECTRIQUE est une comédie délicieuse, piquante, au charme presque suranné, moins portée sur le burlesque pur que sur le comique de situation. Du travail d’orfèvres. La musique est signée Camille Bazbaz (cinquième B.O. pour Salvadori) mais l’idée géniale est d’avoir balancé l’anachronique « Vénus » de Shocking Blue en générique de fin.



Couleur - 2h02 - format 1:1.85 

jeudi 21 mai 2026

HENRI VINCENOT "Le Maitre des abeilles" (posthume, 1987) par Benjmin



Nous sommes à Dijon au début des années 30, enfermé dans son bureau d’ingénieur, Henri Vincenot s’ennuie comme il ne s’est jamais ennuyé. Il en vint vite à se demander comment faisaient les autres, fiers pionniers de la grande industrie tertiaire, pour tenir un tel travail durant près de quarante ans. 

Sans doute se sentaient-ils aux abris, loin de la dureté de la vie ouvrière, leurs têtes souffraient mais leurs corps étaient saufs. Dans ces années là, l’usine ressemblait un peu au front, elle produisait ses estropiés et comptait ses morts. Au moins Henri Vincenot ne connut il pas les mines du nord, sa vie ne ressembla jamais à celle d’un Lantier. Plus Rougon que Macquart, les gens se contentant de sa condition n’en souffraient pas moins. 

Il vit donc passer ses collègues, sans cesse stressés par des objectifs qui lui parurent absurdes. Ils étaient enfants des villes, pondeurs de plans et de rapports, organisateurs de l’effort du peuple besogneux. Le travail, le vrai, celui que Vincenot vit durant son enfance, il se faisait à la force des bras, harmonisant ainsi les efforts du corps et de l’esprit. Henri Vincenot repensait à son grand père mécanicien de chemin de fer, l’homme qui lui donna le goût de l’effort et du beau. Lors de longues ballades en forêt, l’homme l’initia à la chasse et à l’apiculture, le faisant ainsi entrer dans un monde où l’humanité ne s’était pas isolé de la nature. Ainsi son petit-fils aurait-il pu par la suite faire siens les fameux vers de Brassens « Auprès de mon arbre je vivais heureux / j’aurais jamais dû m’éloigner de mon arbre / auprès de mon arbre je vivais heureux / j’aurais jamais dû le quitter des yeux »

Car autour de cet arbre vivait un peuple aux racines profondes, grandissait un monde où la stabilité régnait telle une valeur suprême. Ce que les citadins nommaient avec condescendance le bon sens paysan, c’était une façon simple et saine de voir la vie. Les hommes ne se mariaient qu’une fois, ne travaillaient que pour subvenir à leurs besoins, avaient la parole franche et l’affection sans calcul. Là, les valeurs chrétiennes déclinèrent moins vite qu’ailleurs, donnant ainsi aux existences la stabilité des décors. La ville avait certes montré à notre écrivain d’autres beautés, comme celles des arts et de la littérature, mais toutes ces abstractions ne suffisent pas à remplir une vie d’homme.

Comme l’avait si bien écrit Pierre Mac Orlan, c’est l’affection durable d’un foyer qui donne un sens à la vie. Ce foyer, Vincenot ne se voyait pas le construire dans la grisaille des villes. Avant de se fixer ainsi vint l’heure des essais, des tâtonnements, des erreurs regrettables et des grands triomphes. La vie se construit sans même que nous ne nous en rendions compte, grand récit fait de dures obligations parsemées d’heureux hasards. Ces obligations, Vincenot les suivit avec le brio des intelligences supérieures et le courage de l’homme porté par de grandes traditions. Loin de gonfler les rangs honteux des planqués, notre homme fut blessé durant son service militaire, avant de rentrer achever de brillantes études d’ingénieur. 

Plus que concevoir, Henri Vincenot voulait raconter, graver dans le marbre la beauté de sa Bourgogne et la grandeur d’âme de ses habitants. Sa carrière de conteur, il la commença en parlant de cette mécanique que sa famille connaissait si bien : le rail. Ironie du sort, son premier reportage concerna le fret, cette logistique infernale imposant progressivement à la paysannerie le productivisme des usines. Mis en concurrence avec des confrères de plus en plus lointains, l’agriculteur devra bientôt travailler comme un forçat pour gagner son pain. Fut un temps où quelques bêtes et un peu de terre suffisaient à nourrir un homme, où le travail était dur mais garantissait une certaine indépendance. 

Ce temps était révolu, des taxes démesurées et la concurrence furent imposées telles de lourdes chaînes aux paysans libres. Le travail d’un seul homme ne suffisant plus à régler les impôts d’un état glouton, les machines vinrent optimiser l’effort de celui qui n’était plus qu’un ouvrier agricole. Les vendeurs de ces engins de malheur lui promirent sans cesse de meilleurs rendements, la possibilité de labourer des horizons toujours plus grands. Qu’importe si le pauvre paysan avait pu jusque là se passer de tels volumes et de telles surfaces des décennies durant, l’état convertissait son peuple rural à la cupidité citadine de force. C’était le progrès dirent-ils tous, ajoutant telle une preuve supplémentaire de stupidité progressiste « nous ne sommes plus au moyen âge ».

A ce progrès, qu’il fut technique ou sociétal, Vincenot avait fini par dire non en s’exilant dans sa campagne bourguignonne, où il fonda une famille avec la seule femme qu’il eut jamais aimé. Le couple fit ainsi l’acquisition d’un hameau et, des mois durant, travailla à le restaurer. L’air des champs nettoyait les poumons, l’effort redonnait de la gaieté, la beauté du cadre donnait du cœur à l’ouvrage et le calme favorisait la concentration des bâtisseurs. L’écrivain en conclut que le travail n’était réellement bon que pour l’homme voyant son rêve se réaliser par la force de ses bras. On ne devrait toujours travailler que pour soi. Quel bonheur de parvenir à construire ces murs et fixer ces charpentes, léguant ainsi à sa descendance des savoirs concrets qui lui serviraient sa vie durant. 

Henri Vincenot fit partie d’un monde où la valeur d’un homme ne se limitait pas à sa profession, d’un monde où tout le monde apprenait sans cesse pour n’avoir de compte à rendre à personne. Autour de cette famille l’époque changeait, les bureaux poussaient tels des champignons venimeux aux quatre coins de l’hexagone et la grisaille du béton étouffait de plus en plus la beauté des paysages. De plus en plus rapides, les transports modernes ne laissaient de toute façon plus le temps d’apprécier la beauté de certains décors. 

L’homme moderne traversait les routes sans les regarder, accélérait sa vie jusqu’à ne plus pouvoir l’aimer. L’employé comprenait de moins en moins le sens de son travail, des études sans débouchés accueillaient une jeunesse sans joie.

Faisant partie des personnages principaux du roman « Le Maître des abeilles », le jeune Loulou faisait partie de cette génération perdue marinant dans ce que Balthazar nommait fort justement « des études pour finir chômeur ». Balthazar était ce fameux maître des abeilles, symbole d’un monde paysan résistant à la folie des villes. Lorsque Louis Chagniot emporta son Loulou toxicomane dans l’isolement de la campagne bourguignonne, il n’imaginait pas que celui-ci serait sauvé par un homme lui paraissant si basique.

« On est plus au moyen âge ! » l’expression revint sans cesse dans la bouche du visiteur bourguignon comme de son visiteur, marque de mépris ironique ou suffisant de deux mondes qui ne se comprenaient plus.

A travers Balthazar, la campagne brocarde avec verve et humour la folie des villes, la tradition raille l’orgueil d’une modernité cherchant à faire table rase du passé. Balthazar n’avait ni le salaire de Chagniot ni le confort dont celui-ci disposait en ville, mais ses relations stables entretenaient la sérénité de son esprit. Son bonheur, le vieil homme le trouvait dans la beauté de ses paysages, dans les petits accomplissements lui permettant de vivre, et dans l’affection réciproque qu’il entretenait pour ses voisins de longue date. L’économie se résumait pour lui à l’échange d’un pot de miel contre une dinde, à quelques services désintéressés que les bénéficiaires rendaient à leur tour rapidement. 

Les jeunes s’en sont malheureusement allés, donnant de plus en plus à sa campagne des airs de paradis presque perdu. Le progrès triomphera, il triomphe toujours, soumettant ainsi les hommes aux caprices de sa tyrannie morale. Quitte à voir ce monde disparaître, Vincenot préféra lui rendre hommage dans un grand éclat de rire que dans les sanglots. Après tout, l’histoire de Balthazar est aussi un peu la sienne. Celle d’un homme qui n’eut jamais qu’un amour, une terre, et un réjouissant sens de l’humour pour célébrer cette joie. 

Les tableaux qui illustrent l'article sont de l'auteur, pas Benjamin, mais Vincenot, aussi poète et sculpteur.