Une immersion totale, musicale, dans
l'Orchestre de Paris, dirigé par le chef finlandais Klaus Mäkelä.
Le réalisateur Philippe Béziat a investi la Philharmonie de Paris,
avec toutes ses mini caméras et ses micros, pour capter au plus près ce qui constitue un orchestre philharmonique. Il faut un chef, des
pupitres, mais surtout des musiciens, ici au nombre de 120.
L’idée
de Philippe Béziat est de truffer l’orchestre de caméras (vues en contre plongée comme si on était accroupi aux pieds des musiciens) et de micros (90 en tout), pour enregistrer chaque instrumentiste, et
ensuite les confronter à ce qu’ils entendent. Car comme le dit un des
musiciens, dans un tel orchestre, on ne s’entend pas ! Un peu
le voisin, le mec derrière, mais on est un élément de l’ensemble que
seul le public (et le chef) appréhende dans son entier. La force du collectif chère à Aimé Jacquet. Il faut donc
avoir les yeux rivés sur le chef d’orchestre, lui faire confiance,
ou, comme dit un autre, regarder les mouvements de bras des violons
altos pour repérer la cadence.
Les musiciens, on va donc les entendre, jouer et parler. Enfin, presque. Car l’autre idée de mise en
scène, est de filmer les interviews sans le son ! Surprenant effet, on se tourne
vers la cabine de projection pour vérifier s’il n’y a pas de
bug, mais non, c'est fait exprès. Les propos tenus apparaissent dans un second temps, comme les cartons
d’un film muet. Dans le but de ne pas interférer avec la musique ? Pourquoi pas, mais alors dans ce cas, pourtant certains sont muets, et d’autres
pas ? Et pourquoi n'avoir pas sous-titré tout le film pour laisser la place entière à la musique ? C’est dommage.
(à l'attention des lecteurs, le terme "c’est dommage" risque de
revenir souvent dans cette chronique. Je vais gâcher le suspens,
mais je ne suis pas raccord avec les critiques dithyrambiques qui ont
salué ce documentaire).
Ce qui dommage, donc, c’est aussi de ne jamais
entendre Klaus Mäkelä. Un problème d'égo ? Je ne cause pas au même rang que la plèbe ? On le
voit beaucoup à l’image, le film commence sur lui, dans les
couloirs, il est filmé sous tous les angles, suant à grosses
gouttes, diriger par gestes tonitruants. Il aurait été intéressant
d’avoir son ressenti, sur sa conception de la musique, sur l’orchestre et les musiciens, mais
aussi sur le dispositif original de Philippe Béziat.
Le
réalisateur fait des focus sur certains musiciens. Un cornettiste
dont c’est le dernier concert (c’est assez émouvant, on voit la
main de son voisin se poser sur son bras juste après son dernier
solo), cette violoniste venue d’Arménie (mais pourquoi la suivre,
elle, dans la rue ?), le percussionniste du fond inquiet du respect
du tempo, le violoniste vétéran entré dans l’orchestre il y a 45
ans. Assez beau aussi les contrebassistes, dont un jeune gars qui
s’écoute, comme s’il s’entendait pour la première fois, qui refait ses gestes, où le recrutement à l'aveugle d'une altiste.
Il y a aussi des images impressionnantes de la
grande salle de la Philharmonie (j’ai eu la chance d’y aller, une
fois) filmée sous des angles inédits, des travellings aériens qui
parcourent les couloirs (attention aux reflets les gars, on voit les opérateurs !). Mais il y a aussi des images du très glamour périphérique parisien (Porte de la Villette, Pantin) et là je ne
vois pas trop l’intérêt esthétique. Y’avait pas d’autres lieux où interroger les protagonistes
qu’avec la porte de Pantin taguée en fond ? C’est dommage.
Une
séquence est amusante. Ecran noir sur lequel s’affichent des
citations anonymes de musiciens, qui racontent l’envers du décor,
du genre « mon voisin de pupitre joue super bien, mais quel
con ! », la lassitude après 20 ans, les petites jalousies
(« moi je n’ai jamais de solo ! »), ce sentiment de n'être qu'un rouage de la belle mécanique générale.
Beaucoup de sous-titres dans NOUS L’ORCHESTRE, mais curieusement,
pas quand il faut, c’est dommage. On entend quoi comme œuvres ?
On n’sait pas. Il faut attendre le générique de fin pour
identifier des passages de « Le Sacre du printemps » ou « Petrouchka »
de Stravinsky, le « Concerto en sol » de Ravel, « Le
Mandarin merveilleux » de Bartók, la « Symphonie n°8 »
de Malher, et plein d’autres… C’était compliqué d’incruster
les titres ? Comme le nom des intervenants, les chefs invités ?
Boum, ça débarque comme ça, on ne sait pas qui, pourquoi. Mention à un
ce vieux bonhomme encore gaillard : Herbert Blomstedt, 97 ans
aux pruneaux.
On suppose
qu’il y a des sauts temporels (les vêtements changent) mais
c’est dommage de ne pas avoir daté les moments choisis dans une chronologie, ni indiqué
si c’est une répétition ou un concert (c’est quoi ce blockhaus
de béton en province ? Pourquoi filmer ce trajet en train, puis
en bus ?).
Vous aurez compris que je reste dubitatif par les parti-pris
de mise en scène qui ne rendent pas le film pédagogique. Comme le travail du chef d'orchestre, sa vision de l'œuvre, n'est pas expliquée. Dommage. Seul un
gars comme le Toon y trouverait son bonheur, lui n’a pas besoin de
sous-titre !
Je pensais qu’on assisterait à la création
d’une œuvre, ses rouages, à la chronologie des répétitions, espionnant comme la petite souris comment les
cordes travaillent, les soufflants, comment l'ensemble s'assemble. Et finir sur une captation entière d'un mouvement de symphonie.
Dommage que toute cette technique inédite en terme de prise de son soit
desservie par un montage anarchique, sans lien, sans récit ni réel point de
vue.
Nous
fêtons donc aujourd’hui le centième anniversaire de la naissance
d’un des plus grands musiciens de notre temps, le regretté Miles
Davis. Le drame de sa perte réside surtout dans le fait que,
contrairement à nombre d’artistes de notre époque standardisée,
un tel homme ne se remplace pas. Il y eut bien les rejetons du cool,
dont Chet Baker fut le représentant le plus brillant. L’héritage milesien brilla encore au début des années 2000, grâce au parcours
météorique du jeune Roy Hargroove. Ces hommes ne furent toutefois,
malgré leur indéniable génie, que les artisans consciencieux d’une
beauté qu’ils n’avaient pas inventé.
[ avec Charlie Parker ] La grandeur de Miles Davis
se situa dans sa façon d’évoluer toujours un peu à l’écart
des modes, de se placer dans une voie n’exprimant aucune adhésion
trop franche, aucun rejet trop tranché. Les tendances de l’époque
teintaient son œuvre sans la dénaturer, dépoussiéraient son swing
sans le livrer aux marchands de tapis de la culture pop. La seule
exception à cette règle fut le bebop, auquel ses premiers albums
donnent leurs dernières lettres de noblesse. La musique entendue
dans notre jeunesse nous marquant à jamais, le roi Miles ne se fit
le serviteur que du jazz cher à Duke Ellington et Art Tatum, que sa
mère diffusait en boucle dans la maison familiale.
Au piano, le
jeune Miles préféra pourtant la trompette, qu’il jouait avec une
finesse qui attira vite l’attention d’un saxophoniste aussi
méprisé de la critique qu’adoré du public jazz. Surnommé le
loup solitaire, Sonny Stitt fut sans cesse accusé de plagier le plus
bel oiseau des steppes bebop. Charlie Parker était alors l’obsession
des musiciens de cette époque, nombre d’entre eux ayant sombré en
cherchant la source de son génie dans l’héroïne qu’il
consommait sans modération. Huxley n’avait rien inventé en
prétendant que la drogue « ouvrait les portes de la
perception », des délires similaires avaient déjà décimé
le monde du jazz des années avant la sortie de son livre.
Le talent
de Charlie Parker semblait si surnaturel, que ses auditeurs pensaient
qu’il ne pouvait qu’être du à la drogue. Prouvant le contraire
grâce à la vivacité gracieuse de son jeu, Sonny Stitt vit une
critique illuminée préparer son bûcher. L’homme parvint tout de
même à lancer la carrière du jeune Miles, qui participa également
aux concerts d’un certain Illinois Jacquet. Après avoir connu le
disciple, Miles Davis joua avec le maître lors de ses études
musicales à Saint Louis. A cette époque, deux noms semblaient
résumer l’énergie gracieuse d’un son qui conquit vite les clubs
de toute l’Amérique. Pour les patrons de ces salles, les quintets
et quartets de bebop furent en effet moins onéreux que les grands
big band d’antan.
Le jazz était passé du collectivisme à
l’individualisme, célébrant ainsi la dextérité de ses premiers
héros. Parmi eux s’imposa un poète au swing nuageux, le président
adoré des saxophonistes ténors. Lester Young fut l’autre pôle du
swing bebop, l’homme préférant la douceur et la légèreté au
festival sonore de Charlie Parker.
[ John Coltrane, au fond ] Grâce à lui, Miles Davis apprit
comment laisser résonner ses notes pour qu’elles imprègnent mieux
les mélodies. Le trompettiste maîtrisait mieux que quiconque l’art
de se faire désirer, les longs échos de ses notes furent des
souvenirs voluptueux faisant chavirer le cœur des mélomanes. Son
jeu représentait finalement la réconciliation entre la vision
individualiste et la vision collective du jazz, il se mettait en
valeur en servant la mélodie. Rassurés par la discrétion gracieuse
de ce trompettiste embellisseur de mélodies, des monstres sacrés
tels que Coleman Hawkins, Sarah Vaughan et Thélonious Monk vinrent
baigner leur swing dans la marée cotonneuse de son souffle
séduisant.
Miles n’avait pourtant pas un caractère d’humble
serviteur, sa discrétion musicale fut proportionnelle à ses
ambitions artistiques. Son jeu léger exprimait également et surtout
son envie de sortir le jazz de l’ornière des clubs pour l’offrir
au grand public. Ainsi naquit « Birth of the cool »
lumineux big bang né de l’union du swing de la musique noire et du
génie mélodique occidental. A peine sorti du bain bouillonnant du bebop, le roi Miles engendrait une série de dauphins dédiant leurs
vies à ce qui ne fut qu’une passade.
Vite revenu au bebop, il pensa
enfin avoir fixé son orchestre lorsqu’il fut rejoint par
l’imposant Sonny Rollins. Aussi parkerien que le trompettiste était
lesterien, colosse véloce auquel la douceur milesienne donnait une
certaine légèreté, Rollins ne fut malheureusement qu’une lueur
d’espoir dans un début de carrière en dents de scie. Epuisé par
l’héroïne, le saxophoniste quitte finalement l’orchestre pour
entamer une rude cure de désintoxication. Mis au pied du mur, Miles
Davis se souvint d’un jeune musicien que son colosse avait humilié
lors d’une homérique joute instrumentale. John Coltrane n’était
alors qu’un apprenti hésitant, dont la timidité servile irritait
un Miles ayant l’impression d’avoir perdu la clef de son
orchestre. Lorsque, à peine commencé les séances de « Workin
with the Miles Davis quintett », Coltrane eut l’inconscience
de demander ce qu’il doit jouer, Miles lui répondit d’un
cinglant « si tu as besoin qu’on te le dise alors tu n’as
rien à faire ici ».
Thélonious Monk eut plusieurs fois
l’occasion d’assister à ces séances où, convaincu
d’avoir du accepter un saxophoniste au rabais, Miles Davis traitait
Coltrane avec une sévérité flirtant avec la tyrannie. Le pianiste
se fit alors professeur, les espaces irréguliers de son jeu atypique
montrant progressivement à Coltrane le chemin de sa virtuosité
hyperactive. Des jours durant, Monk improvisa avec le saxophoniste,
quittant plusieurs fois la pièce en lançant un renfrogné « tu
ne l’as pas ». Vint enfin le jour où, dansant près du piano
sa célébration d’ours bien léché sur le rythme du swing coltranien, il s’écria sur un ton euphorique « tu l’as ! ».
Ce que Coltrane avait, Miles Davis le découvrit lorsqu’il
rejoignit sa formation au festival de Newport. Surpassant
l’impressionnante vélocité parkerienne, le saxophoniste liait ses
notes dans de somptueuses tapisseries sonores. Pour Miles se fut une
révélation et, vite rejoint par le tout aussi nerveux Cannonball
Adderley, Coltrane fit partie de la plus grandiose section de cuivre
de l’épopée milesienne. Toujours soucieux de donner au jazz une
certaine élégance mélodique, le roi Miles se trouva un partenaire
idéal en la personne de Gil Evans. Grâce à lui, il redonna au jazz
son rang de musique classique moderne. « Kind of blue »
naquit d’abord d’une idée de Miles Davis, enregistrer un album
restituant la profondeur mystique de ces églises où naquit sa
vocation musicale.
Il donna donc à ses musiciens quelques vagues
indications, laissant ainsi la rencontre de leurs inspirations les
mener sur des chemins inattendus. Aussi discret que lui, le pianiste
Gil Evans constella le souffle nuageux du trompettiste de ses étoiles
cristallines. Si Monk utilisait aussi bien le piano comme un
instrument percussif que mélodique, le tendre Gil Evans préférait
le cantonner dans le rôle de propagateur de douceur céleste. Si
Monk attisa les premières flammes du génie coltranien, c’est bien
le mysticisme de « Kind of blue » qui lui montra sa voie.
Ce que le trompettiste voyait alors comme un sommet à perpétuer, le
saxophoniste le prit pour une révélation, le point de départ de
son grand pèlerinage mystico jazz.
[ avec le batteur Tony Williams ] Après avoir trouvé son Gil
Evans en la personne de Mccoy Tyner, Coltrane ne tarda pas à partir
écrire sa propre légende. Des disques tels que « My favourite
things », « Ballads » , « Coltrane sound »
et « Someday my prince will come » ont la beauté
crépusculaire des fins d'âge d'or. Pour Coltrane, le jazz modal fut
une rampe de lancement, pour Miles il était un Eden trop vite perdu.
Privé de la vélocité du swing coltranien, sa muse s’étiolait au
point d’accoucher de la platitude soporifique de « Quiet
night ». Si « Seven step to heaven » fut un
sursaut, il n’annonçait rien du virage radical que Miles
s’apprêtait à prendre.
Les choses commencèrent à prendre forme
sur l’album « ESP », disque trop méconnu où se
dévoile le talent de composition du jeune Tony Williams. Le jeu de
ce batteur, véloce et percutant, éloigna Miles de la douceur modale
pour le rapprocher de plus en plus de la violence des musiques
électriques. Le bouillonnement fiévreux de « Miles smile »
annonça ensuite le déchaînement d’une révolte, celle d’un
jazz bien décidé à contester au rock son titre de musique la plus
populaire du siècle.
Le rock, Miles Davis le découvrit lorsque sa
compagne de l’époque l’incita à assister à un concert de Jimi
Hendrix. Revenu au pays couvert de gloire après son voyage en
Angleterre, le guitariste lui parut possédé par sa musique. Agité
par les vagues sismiques d’une rythmique heavy blues, le voodoo
child donnait vie à une guitare hurlant de déchirants orgasmes
mystiques.
Du jazz, Hendrix avait gardé le goût des improvisations
sans filets, sa prestation ayant la magie d’une série de
fulgurances miraculeuses. Lorsqu’ils se parlèrent après le
concert, Hendrix avoua à Miles Davis qu’il avait appris à jouer
en reproduisant les chorus de l’album « Kind of blue ».
Celui qui se pensait alors fini était loin de se douter que, à
quelques kilomètres de là, un jeune homme s’inspirait de son jeu
pour créer une virtuosité qui allait lui révéler la voie de sa
renaissance. Enregistré peu de temps après, l’album « Filles de kilimanjaro » sonne comme la reprise en main d’un héritage
vampirisé par les rockers les plus virtuoses. Le jazz fusion
répondait ainsi au jazz rock, Miles Davis se faisait le souverain
des jazzmen refusant de laisser les rockers faire de leur art un
folklore désuet.
[ avec John Mclaughlin ] La profondeur mystique de « Kind of blue »
disparut ainsi momentanément dans une fièvre funko jazz rock qui,
contre toute attente, ne devait pas durer. C’est que, rebuté par
l’extrémisme strident des insurgés du free jazz, le grand Miles
se remit à rêver d’une musique aussi moderne que profonde. Dans
l’ombre des studios, la rythmique de son orchestre imprima une
boucle nonchalante et hypnotique, derniers relents fascinants d’un
psychédélisme déjà moribond. Frères artistiques déployant un
écho aqueux digne de Tangerine Dream, Chick Corea et Herbie Hancock
enrobèrent ce mantra sous un régénérant édredon spirituel et
futuriste. Comme apaisé par ce bain spirituel, la trompette du roi
Miles retrouva la légèreté fascinante de « Flamenco
sketches ».
« In a silent way » est aussi la
grande réussite de Teo Macero, le producteur qui montra à Miles
Davis la magie du cut up. Après avoir laissé l’orchestre
improviser à sa guise, l’homme convoquait Miles pour couper et
recoller les bandes de manière à créer une musique aussi
authentique qu’avant-gardiste. C’est ainsi que, réarrangeant les
improvisations comme on assemble les éléments d’une structure
monumentale, Miles Davis et Teo Macero dessinèrent les décors
vertigineux de « Bitches brew ».
Séduisant aussi bien
les amateurs de Soft Machine et King Crimson que les admirateurs de
Charles Mingus, le disque acheva de réunir les rockers les plus
élitistes et les jazzfans les plus ouverts. L’immense succès
auquel aspirait le roi Miles n’était pourtant pas advenu, ce qui
le cantonnait dans le rôle ingrat du parrain aussi respecté des
critiques qu’ignoré du grand public.
Mort en 1967, John Coltrane
voyait son œuvre célébrée par les insurgés du free jazz qu’il
influença tant. De son coté, à peine sorti de l’orchestre du
trompettiste, Tony Williams surfait sur la vague d’un rock aussi
populaire que virtuose. N’ayant jamais voulu réellement entrer
dans un mouvement populaire, Miles Davis semblait condamné à rester
un génie à la popularité modeste. Bien décidé à récolter les
fruits de sa notoriété, Miles travailla sur un album s’inscrivant
dans la lignée des blockbusters funky de « Sly and the family
stone » et autres « Band of gypsys ».
Le succès
aurait sans doute été au rendez-vous si, venant tout juste de
quitter son orchestre, Herbie Hancock n’avait pas eu la même idée
quelques jours plus tôt. Rendu inaudible par l’intensité groovy
des Headhunters, l’album « On the corner » fait
aujourd’hui partie de ces pépites oubliées que l’histoire n’a
pas encore réhabilitée. Cet échec commercial engendra un certain
silence de la part du trompettiste, qui parvint tout de même à
sortir de ses tiroirs la matière composant l’excellent « Get
up with it », son dernier grand album. Ce disque s’affirmait
comme le dernier où, perché sur le trône d’une notoriété
dépassant les frontières du jazz, Miles Davis se nourrissait des
modes de son temps sans s’y soumettre.
Affaibli par des problèmes
de santé, il disparut ensuite durant six longues années. De retour
au début des piteuses eighties, il livra une triste soupe
commerciale aussi rejetée par la critique que par le grand public.
En guise de chant du cygne, Miles Davis parvint tout de même à
mêler le jazz au rap et à l’électro dans un swing que ne
manqueront pas de reprendre les RH factors de Roy Hargroove.
Telle
fut la grandeur d’un Miles qui, tout au long de sa carrière,
chercha à faire du jazz une musique aussi riche que populaire. Si
aucun de ses disques n’atteignit les sommets commerciaux d’un
« Abbey road » ou d’un « Dark side of the moon »,
cette quête de gloire eut au moins le mérite de donner naissance à
une des œuvres musicales les plus fascinante de l’histoire
musicale moderne.
Sur un territoire qui n'est pas spécialement rock'n'roll - par faute de médias condescendants, voire parfois méprisants, préférant la chansonnette niaise et redondante - essayer de faire carrière en jouant cette musique relève généralement de la gageure. Guère facile dans un pays où initialement le rock était relégué à la chanson plus ou moins comique. Depuis, malgré les ans, il semble encore demeurer une forme de dédain affiché - de moquerie - chez les médias mainstream. Comme s'il s'agissait d'un autre monde incompréhensible sorti tout droit d'un comics-book pour pré-ado. Évidemment, a contrario, lorsque ces mêmes personnes reçoivent un chanteur et/ou un musicien qui écoule des brassées entières de skeuds de par le monde, affichant un compte en banque maousse costaud, l'attitude peut radicalement changer jusqu'à la transformation en carpette ou en lustreuse de bottes. Ainsi, malgré les efforts d'irréductibles passionnés, le pays-des-fromages-qui-puent peut s'avérer être une terre aride pour les paladins et les pèlerins du Rock. Une terre certes jalonnée de quelques éphémères oasis temporelles, mais d'une proportion trop minime pour avoir raison de la pugnacité et de la santé de nombreux aspirants.
Tant de groupes et de musiciens du cru, porteurs d'espoir avec quelques disques bien accueillis dans les années 70 et 80, qui ont dû se résigner en se convertissant en tant que musiciens de studio, d'accompagnateurs de chanteurs de variété ou d'émission de télévision, quand tant d'autres ont dû raccrocher.
Néanmoins, quelques résistants s'obstinent, persistent à jouer leur musique. Même si pour cela, ils doivent conjuguer avec un ("vrai") boulot, et se contenter de clubs, de petites salles, d'une place exiguë dans des bars vétustes saturés d'humidité. Qu'importe. Qu'importe si les anciens amis et collègues qui ont su se frayer une place dans la "jet set" ou la "haute société" les ont oubliés, leur ont tourné le dos. Qu'importe tant qu'une fois encore, ils peuvent se laisser porter par les vibrations de leur musique et communiquer avec le public, aussi restreint soit-il. Qu'importe s'ils doivent dorénavant se contenter d'un public dérisoire en comparaison avec leurs années fastes. Car on l'oublie souvent, mais le but d'un artiste authentique, n'est pas de faire du blé, même s'il ne crache pas dessus, mais c'est avant tout de pouvoir donner vie à sa vision, à sa passion.
On a eu la bonne surprise de voir les vieux comparses Moho et Vivi (Mohamed Chemlakh et Yves Brusco) surgir avec un très bon album qui fait du bien aux esgourdes et au moral, "Komando" ; mais hélas, les vieux briscards semblent avoir de nouveau disparu (1). Plus récemment, Ganafoul est revenu en force, bien décidé à rattraper le temps perdu avec un "Dangerous Times" aux petits oignons. Aujourd'hui, c'est l'inattendu retour d'un trio qui avait cassé la baraque dans les années 80 avec un premier album live, sans fioritures, qui avait réussi l'exploit de séduire même les radios - des stations de radio qui semblaient alors moins cadenassées. Notons au passage, que l'équipe d'Éric Coubard a ressorti l'année dernière l'épatant second opus de Speed Queen.
Aujourd'hui, c'est une bonne surprise avec le retour discographique de Stocks. Le groupe de l'infatigable Christophe Marquilly marque son retour avec une nouvelle galette : "Flashback Station". Stocks, ce trio lillois qui, en dépit d'une discographie des plus minces, a réussi à marquer les mémoires, à traverser les âges jusqu'à devenir quasi mythique. La raison ? Un premier album en 1982 enregistré en public, qui a réussi l'exploit de squatter les ondes pendant une bonne partie des années 80. Un album qui, par son assise, son assurance, sa fraîcheur, tranchait avec une bonne partie de la scène nationale (qui ne manquait pourtant pas d'énergie et d'optimisme). Autre raison : un très bon second album, "Éclats de Rock", plébiscité par la presse et les radios. Bien qu'une partie des fans regrette que le trio en version studio ne soit pas aussi graisseux que sur scène, elle ne tourne pas le dos à ce trio lillois qui a su générer un fort - et quasi indéfectible - facteur de sympathie.
Malheureusement, cette seconde galette est difficile à dénicher. La major CBS, - l'agence française -, qui, d'apparence, s'était pourtant assez investi dans le rock français, ne paraît plus vouloir se sortir les doigts du... nez. Comme si dorénavant, elle avait d'autres priorités, ou qu'elle avait effectué un licenciement massif du contingent franchouillard. Ainsi, non seulement il faut s'armer de patience pour dénicher le deuxième album, mais le troisième album ne sort pas. Malgré des séances d'enregistrement déjà effectuées et un 45 tours sur le marché (produit par Norbert "Nono" Krief). Pourtant, Stocks a été l'un des rares groupes rock français à avoir pu effectuer une petite tournée aux USA - une tournée, et non une date à New-York ou Vegas. De son côté, avec honnêteté, Marquilly concédera qu'il aurait probablement dû être plus présent auprès des médias, et même des maisons d'édition, mais que ce n'était pas du tout son truc. Enfin, lui, c'est un musicien, pas un acteur, encore moins un commercial. Désabusé, et peu en phase avec la nouvelle génération "rock" nationale, Marquilly se fait plus discret. Il semble ne plus se faire d'illusions sur l'industrie musicale, ses promesses, ses duperies - ce miroir aux alouettes. L'espoir de vivre de sa musique, d'enregistrer des disques sans devoir se battre contre des moulins à vents, s'est envolé.
Mais Marquilly ne peut se résoudre à raccrocher. Ainsi, que se soit sous son propre nom, ou en réveillant "Stocks", il va continuer à se produire sur scène. Certes, sans la régularité des années 80, loin de là. Un troisième opus, sobrement baptisé " Trois (3°) ", sort même en 2002. Toutefois, arriver à le dénicher relève d'une véritable chasse au trésor. Parallèlement, Christophe Marquilly ne se refuse pas le plaisir de réaliser des disques - fort recommandables - sous son nom où il développe une facette acoustique de très bon aloi (superbe "Jeremiah Johnson"). Hélas, une fois encore, Marquilly souffre d'une absence manifeste d'appui et de distribution, devant se résigner à vendre ses quelques disques via son propre site. Son franc-parler, sa difficulté à "se vendre" (et à faire des courbettes), n'aident guère pour se faire une place dans un milieu où, généralement, l'aspect artistique et l'authenticité sont totalement superfétatoires. Et puis, il y a le groupe Outsliders, une formation sans prétention, vouée aux reprises de Blues-rock.
Enfin, il y a peu, la vieille machine "Stocks" finit par être sérieusement relancée. Le label français Bad Reputation Records en profite pour sortir une réédition du "Trois (3) ". Entre le retour encourageant des ventes et des médias (indépendants) qui braquent leurs projecteurs sur le trio, c'était le moment opportun pour réaliser un nouveau disque. Un quatrième et inespéré album de Stocks. Cet album, "Flashback Station", ne déçoit pas, au contraire, se révélant même meilleur que la précédente cuvée. On le sait, Marquilly n'en a rien à carrer des modes, des tendances. Même s'il n'est pas sourd à la nouveauté, pas question de se plier à une "actualité", juste pour rentrer dans le rang. Ce qui le branche, depuis toujours, principalement, c'est le Blues-rock. Avec une forte préférence pour ZZ-Top, Johnny Winter et Rory Gallagher.
L'album est dans la continuité du savoureux bonus, sous forme d'un CD de trois chansons, qu'a accolé Bad Reputation à la réédition du "Trois (3°) ". Trois chansons de Blues-rock juteux, qui sentent bon le cambouis et les vapeurs d'essence - et qu'on retrouve avec plaisir sur ce quatrième album. Une bonne chose parce que le CD, avec cette tonalité plus adipeuse que jamais, mettait suffisamment l'eau à la bouche pour qu'on en veuille encore plus. C'est chose faite. Thanks 👍 ! Une orientation plus graisseuse donc, au timbre généralement plus Gibson que Fender, bordé de chaudes saturations évoquant bien des fois celles prisées par le Révérend Billy F. Gibbons. "Flash-Back" - nouvelle version nettement plus charnue que celle de l'album "Éclats de Rock" - est probablement la pièce la plus franchement marquée ZZ-Top, cependant, pour faire la différence, Marquilly dégaine son harmonica pour des phrases des plus fumantes (smokin' !). La petite troupe, très sûre d'elle, enfonce carrément le clou avec une version de "La Grange" - en français. Une version bluffante, qui fait honneur à l'originale et qui permet à Christophe Marquilly de remettre les pendules à l'heure, de démontrer qu'il est un guitariste solide, qui sait donner de l'âme à son jeu. Alors oui, il est loin des tendances noisy ou de celles d'un jeu pyrotechnique gavé de néo classisme joué à fond les manettes - ce qui de toutes façons serait hors de propos -, mais Christophe joue de la guitare, fort bien, et ne fait pas dans la démonstration/compétition sportive. Son truc à lui, c'est le Blues et les groupes qui s'en sont nourri pour en faire quelque chose de dur et âpre. Et en la matière, le Christophe assure comme un maître. Pas d'esbrouffe, juste de la musique sincère jusqu'au bout des ongles.
Mais il ne faudrait surtout pas limiter Stocks, dernière cuvée, à un ZZ-Top français, ou même juste un simple groupe de heavy-boogie-blues. Car ce "little ol' band from Lille" réserve quelques judicieuses surprises. À commencer par "C'était Mieux Avant" où il s'amuse s'amuser à insérer le lick de "Gone Shootin' " des frères Young, avec en sus deux p'tits soli d'inspiration "Angus". Ou encore, sur "Ma Copine Solitude", d'embrasser des tonalités et un rythme proche de Chris Réa. Tandis que "Tony Joe" - hommage à peine voilé à Tony Joe White - rappelle qu'il fut un temps où Stocks était considéré comme Le groupe français de rock-sudiste - même si cette chanson évoque aussi la patte de Gildas Arzel (un pote de Christophe, d'ailleurs). Tout comme sur le bel instrumental crépusculaire "Rain On Blood", où sur un lit de cordes étirées et un poil timorées, Marquilly tisse un voile de nostalgie et de mélancolie, accusant le lourd poids des ans charriant péniblement regrets et déceptions.
Par contre, bien plus surprenant, Marquilly fricote un bref instant avec le Rap - si, si, mais à la sauce rock'n'roll, évidemment - pour habiller une diatribe sans fard, mais dépourvue de grossièreté (sauf si on considère "petit Prince de Pandémonium" comme telle), contre un chef d'État. "Rap 'N' Roll" tranche radicalement avec le ton de l'album, peut-être pour mettre plus en lumière sa colère. D'ailleurs, sur d'autres chansons aussi, sans jamais se laisser aller à la vindicte, sans "cracher à la gueule de tout ce système", Marquilly lâche tranquillement, sans haine, ses vérités, ses inquiétudes, ses incompréhension face à une société d'apparence en ébullition. Des paroles qui, si on y prête attention, risquent de froisser. Entre autre, le boogie-hard "Oligarque" - qui n'est pas bien méchant, on a fait pire - pourrait fâcher, ou cliver. De toutes façons, qu'a t-il à craindre ? Ne pas passer à la télé, ou sur les "grandes" radios françaises - qui depuis des lustres ne font que promouvoir leurs intérêts à travers les "artistes" maison - ? Très certainement qu'à l'évocation de l'idée, il s'étouffe de rire...
Le temps nous le dira, mais il semblerait que ce " Flashback Station " s'avère être ce que Christophe Marquilly, avec Stocks ou sous son nom, ait fait de mieux en studio.
P.S. : En espérant que Bad Reputation se penche bientôt sur le cas Willcox.
(1) Depuis peu, ils jouerait avec un certain Norbert... pour le plaisir
Pour certains ce disque marque l’explosion du kid de minneapolis, pour
les autres ce sera un avant goût du Love Symbol
Rogers Nelson
et la Pluie Violette
"Purple Rain" de Prince… Parlons un peu de ce monument de la musique qui, depuis 1984,
continue de faire vibrer les âmes sensibles et de décoiffer les auditeurs
les plus chics comme les plus rebelles. Sortez vos vestes en cuir, vos
lunettes fumées et préparez-vous pour une plongée décontractée, détaillée
et un poil humoristique dans l’univers bigarré de ce chef-d’œuvre.
D’abord, un peu de contexte : "Purple Rain" n’est pas qu’un simple album. C’est un cri d’amour, une montée en
puissance, un melting-pot rock, funk, pop et R&B avec, en guest star,
le génie fou de Prince. Et puis c’est aussi la bande originale du film du même nom. Oui, oui, Prince
a tout fait comme un grand : acteur, musicien, producteur, styliste (les épaules XXL, ça ne s’invente pas), et même parfois philosophe de la chaussure violette.
"Let's Go Crazy", te balance direct une explosion d’énergie qui pourrait réveiller un
somnambule en pleine sieste. C’est funky, c’est rock, c’est un hymne à “la
vie est courte alors faisons la fête”. En mode : “Dearly beloved, we are gathered here today...” – Si tu n’as jamais envie de danser après ce début, c’est que tu as un
problème.
L’album est un savant mélange d’émotions, de styles et de folie douce. Les
envolées nerveuses de "The Beautiful Ones", où Prince
te balance un uppercut émotionnel sur fond de synthés hors normes. C’est
la tension amoureuse et le drame romantique façon soap-opéra, mais en
mieux, parce que chanté par un génie aux doigts magiques.
On ne peut pas parler de cet album sans mentionner "When Doves Cry", probablement le hit le plus emblématique. Cette chanson a tout cassé
en 1984. Pourquoi ? Parce qu’elle brise toutes les règles : pas
de basse, un rythme saccadé, des paroles cryptiques, et une
interprétation vocale entre le calme absolu et le hurlement du cœur
brisé. Quand elle arrive, c’est comme un coup de poing en velours dans
ta face. Très Prince, très “j’en fais qu’à ma tête”.
Ensuite arrive "I Would Die 4 U" : un titre ultra catchy, presque hypnotique, où Prince
joue les crooners divins et te rappelle que lui, il est prêt à tout
pour toi. Littéralement. Le genre de chanson que tu peux écouter en
boucle quand ton crush t’ignore mais que tu continues d’y croire
coûte que coûte.
L’album est un savant mélange d’émotions, de styles et de folie
douce, de groove chaud comme
"Baby I'm a Star" aux envolées nerveuses.
De la carrière superstar de
Prince, c’est justement cette piste titre, "Purple Rain". Une ballade épique et un slow qui tue, qui te prend par la main, te
fait baigner dans une pluie violette – mélange imaginaire de mélancolie,
passion et coups de génie guitaristique. Le solo de guitare hendrixien !
Une référence digne du Mont Everest des riffs, façon "je pleure tout en jouant mais je reste classe". Frissons garantis. Les morceaux, parfois longs, te permettent de
vraiment plonger dans les univers créatifs du monsieur. On sent qu’il y
a derrière tout ça un gars qui ne joue pas simplement de la musique. Il
compose des paysages sonores, des films dans ta tête, des épisodes
intenses à revivre en boucle. Tu écoutes, tu fermes les yeux, et tu
partages son voyage, entre ciel électrique et océan de sentiments.
Un détail qui fait sourire : Prince
et son éternel refus d’être catalogué. Aucun style ne se suffit à
lui-même sur "Purple Rain". Du rock, du funk, du gospel, du pop, du R&B, du psychédélique à
peine voilé… Tout cohabite harmonieusement. Ce gars-là est un véritable
caméléon musical, bien avant d'être cool. Et en plus, il t’habille ça
dans un écrin sonique soigné, où chaque instrument trouve sa place, même
les claviers vintages te font penser à une machine à remonter le
temps.
Le packaging de l’époque ? Tout aussi iconique que la musique : une
pochette violette, mystérieuse et sensuelle, fidèle à l’image de
Prince. Le prince de la pop, le roi de la couleur purple, le maître du mix
improbable mais réussi à 1000%. D’ailleurs, il faut préciser :
purple rain est aussi une métaphore d’une émotion qui
t’assaille, qui te trempe le cœur, mais qui est belle, étrangement
belle.
Et puis le film… Ah le film ! Un mélange d’autofiction, de comédie
romantique et de concert live. Le Prince
multi-facettes y démontre qu’il est aussi charismatique qu’une rockstar
légendaire, avec un look inimitable, un groupe de musiciens soudés, et
des scènes de show absolument bluffantes. Bref, un combo gagnant qu’on
n’oublie pas.
En résumé, "Purple Rain" est plus qu’un album. C’est une expérience d’écoute, un compagnon des
soirées où tu as besoin de te sentir vivant, un élixir de passion et de
mélancolie, le tout livré avec une bonne dose de groove et d’attitude. Prince
y laisse éclater son talent brut, son exubérance artistique et une joie
communicative.
Alors si vous ne connaissez pas encore ce petit bijou violet,
faites-vous ce cadeau. Et si vous le connaissez, remettez-le sur votre
platine, baissez les lumières et laissez-vous emporter par cette pluie
violette qui ne cesse jamais de tomber sur nos oreilles et nos cœurs.
Parce que comme Prince l’a prouvé, parfois, la pluie est faite pour
danser sous elle… et pas seulement pour se mouiller.