Hector Berlioz reste et restera mon musicien préféré, son audace et sa
puissance y sont pour beaucoup de chose.
Un Jour De Carnaval A Rome
”BenvenutoCellini“ est plus abordable avec ses trois actes et sa durée de 3h30 que ”Les Troyens“ avec 5 actes et 4h00 de vocalise. C’est comme si tu comparais ”La Flûte enchantée“ et ”Don Giovanni“ de Mozart. ”BenvenutoCellini“, Berlioz sculpte un opéra aussi fougueux que son héros
Benvenuto Cellini
Avec ”BenvenutoCellini“, créé à l’Opéra de Paris en 1838,
Hector Berlioz ne propose pas
exactement une soirée tranquille, bien rangée, où chaque personnage entre,
chante son air et ressort avec élégance. Son opéra est plutôt une
gigantesque fresque en mouvement : des artistes qui se disputent, des
amoureux qui tentent de s’enfuir, des carnavals déchaînés, des rivalités
politiques et, au centre de tout cela, un sculpteur génial, arrogant,
passionné et dangereusement impulsif. Bref, un opéra qui ressemble à son
compositeur : ambitieux, original, parfois difficile à dompter, mais
profondément vivant.
Le héros, Benvenuto Cellini, s’inspire du célèbre orfèvre et
sculpteur florentin de la Renaissance.
Berlioz ne cherche pourtant pas à
raconter fidèlement sa biographie. Il prélève quelques éléments dans les
mémoires de Cellini — notamment le
projet de fondre une statue de Persée à Florence — puis les transforme en
une intrigue théâtrale pleine de libertés. Le résultat tient davantage de la
légende romantique que du récit historique. Et c’est sans doute mieux ainsi
: ce qui intéresse Berlioz, ce n’est pas la
précision documentaire, mais l’énergie d’un artiste prêt à tout sacrifier à
son œuvre.
Dès les premières mesures, on comprend que la partition ne va pas se
contenter de suivre les habitudes de l’opéra français. Berlioz ouvre son
ouvrage avec une vigueur impressionnante. Les cuivres brillent, les
rythmes claquent, l’orchestre semble déjà en mouvement avant même que
l’histoire commence. Cette musique possède une impulsion presque
physique. Elle avance, bondit, se précipite. On y trouve les couleurs
éclatantes du grand opéra, mais aussi une nervosité et une imagination
orchestrale qui annoncent parfois Wagner, voire certains compositeurs du
XXᵉ siècle. Enfin bref du Berlioz tout craché !
L’intrigue se déroule à Rome, pendant le carnaval. Benvenuto aime
Teresa, fille du gouverneur pontifical Balducci. Le problème, c’est que
Balducci déteste Cellini et souhaite marier sa fille à Fieramosca, un
rival plus respectable — et surtout beaucoup moins encombrant. Teresa,
de son côté, aime Benvenuto, mais elle vit sous la surveillance de son
père. Ajoutons à cela Ascanio, l’apprenti de Cellini, ainsi que la foule
romaine, les artistes, les soldats et les conspirateurs : il y a du
monde sur scène, et personne ne semble vraiment décidé à se comporter
calmement.
Le premier acte installe cette situation avec un mélange de comédie, de
tension amoureuse et de spectaculaire. Teresa attend un
rendez-vous avec Benvenuto, tandis que les quiproquos se
multiplient. Fieramosca, qui tente de déjouer les plans de son
rival, se retrouve entraîné dans une scène de déguisement
particulièrement savoureuse. Berlioz montre ici un vrai sens du théâtre comique, même si son humour peut
parfois paraître un peu massif. Il aime les situations qui débordent,
les personnages qui s’agitent et les ensembles où plusieurs volontés se
heurtent en même temps.
Mais l’amour n’est pas le véritable centre de gravité de l’opéra. Le
personnage principal, c’est l’artiste au travail. Cellini doit
réaliser une statue monumentale de Persée, mais il est en retard, manque
d’argent et doit faire face à la jalousie de ses collègues. Le pape,
qui commande l’œuvre, lui impose une date limite très stricte. Pour
Cellini, cette statue est bien plus qu’une commande : elle représente
sa liberté, sa réputation et sa capacité à laisser une trace dans
l’histoire.
C’est là que l’opéra devient presque une réflexion sur la création
artistique. Cellini n’est pas présenté comme un héros moral. Il
ment, provoque, se bat et s’emporte. Il peut être franchement
insupportable. Pourtant, sa passion possède une force qui finit par
imposer le respect. Berlioz semble dire
qu’un grand artiste n’est pas nécessairement un homme admirable dans la
vie quotidienne, mais qu’il est capable d’une concentration et d’une
audace hors du commun lorsqu’il crée.
La musique traduit admirablement cette personnalité. Le rôle de
Cellini est exigeant, écrit pour un ténor capable de conjuguer
puissance, souplesse et présence scénique. Il ne suffit pas de chanter juste
: il faut donner l’impression d’un homme toujours au bord de l’explosion.
Ses interventions alternent entre lyrisme amoureux, bravoure héroïque et
emportements presque parlés. Le rôle demande une véritable endurance, car
Berlioz ne ménage ni le chanteur ni
l’auditeur.
Cellini et Teresa
Face à lui, Teresa apporte une ligne plus tendre et plus
lumineuse. Elle n’est pas seulement une jeune fille attendant d’être
délivrée par son amoureux. Elle possède une personnalité bien affirmée
et doit constamment ruser avec son père et son prétendant. Ses passages
permettent à la partition de respirer, même si
Berlioz lui réserve aussi des
moments de virtuosité (l’airdeTeresadansl’acteI ”Entre l’amour et le devoir“). Le duo entre Teresa et Cellini fonctionne
particulièrement bien lorsque l’orchestre cesse de rugir pour laisser
place à une émotion plus intime.
L’un des grands plaisirs de l’œuvre vient justement du contraste entre les
scènes individuelles et les grands ensembles.
Berlioz excelle dans les mouvements
de foule. Son carnaval romain est une merveille de couleurs et de rythmes
: on imagine les masques, les danses, on entend les cris, la confusion et
l’excitation collective. Le célèbre ”Carnaval romain“, souvent joué séparément au concert, est devenu la partie la plus
connue de l’opéra. Cette ouverture de concert est brillante, immédiatement
séduisante et d’une efficacité redoutable. Elle donne pourtant une image
un peu simplifiée de l’ouvrage, car ”BenvenutoCellini“ ne se réduit pas à une pièce orchestrale éclatante.
Le deuxième acte est dominé par la préparation de la statue.
Cellini a promis de livrer son Persée, mais les obstacles
s’accumulent. Il doit faire face à ses rivaux et à une situation politique
de plus en plus tendue. La représentation du monde artistique est assez
amusante : chacun défend son territoire, sa réputation et ses intérêts.
L’art n’est jamais séparé de l’argent, du pouvoir ou de la reconnaissance
publique.
Puis arrive la scène de la fonte, point culminant de l’opéra.
Cellini a besoin de métal, le temps presse et le fourneau menace de
ne pas fonctionner. Tout semble perdu.
Berlioz transforme alors le travail
de l’atelier en un immense morceau de théâtre musical. Les chœurs,
l’orchestre et les solistes participent à une montée de tension
extraordinaire. Le métal devient presque une matière sonore : les cuivres
grondent, les percussions renforcent l’impression de danger et les voix se
superposent dans une agitation contrôlée.
Cette scène est fascinante parce qu’elle associe la précision concrète du
travail manuel à une dimension presque mythologique. On n’assiste plus
simplement à la fabrication d’une statue : on voit une œuvre naître dans la
violence, la fatigue et la panique. Cellini doit aller jusqu’au bout
avec le magnifique défi du héros ”Seulpour lutter“, même lorsque la réussite paraît impossible. La musique devient alors une
véritable célébration de la volonté créatrice.
Il faut cependant reconnaître que *BenvenutoCellini* n’est pas un opéra parfaitement équilibré. L’intrigue amoureuse peut
sembler secondaire, certains épisodes comiques ralentissent l’action et
la construction dramatique manque parfois de clarté. Berlioz a tendance à accumuler les idées au lieu de les hiérarchiser. Il y a
beaucoup de générosité, mais aussi une certaine dispersion. On comprend
pourquoi l’œuvre a rencontré des difficultés lors de sa création : elle
ne rentre pas facilement dans les catégories appréciées de son
époque.
Et pourtant, c’est précisément cette liberté qui la rend attachante. *BenvenutoCellini* n’est pas l’opéra d’un artisan prudent. C’est celui d’un compositeur qui
veut repousser les limites du genre, mélanger le grandiose et le burlesque,
le romantisme et la farce, le lyrisme et la cacophonie organisée. Tout n’est
pas toujours convaincant, mais presque tout est personnel. A coté de cela
”LaDamnationDeFaust“ parait moins investi, nonchalant, et pourtant sera créer six ans plus
tard.
Sir Colin Davis
En définitive, *Benvenuto Cellini* mérite d’être découvert sur scène, dans son énergie complète. Il faut
accepter ses excès, ses détours et son intrigue parfois encombrée pour
profiter de sa vitalité. Berlioz y
célèbre un artiste qui refuse de se soumettre, quitte à mettre le feu à
la ville — ou au moins à son atelier. Entre carnaval, passion amoureuse
et lutte contre la matière, l’opéra nous rappelle que créer n’est jamais
une activité paisible. C’est une bataille.
Et chez Berlioz, cette bataille est
menée avec des trompettes éclatantes, des chœurs déchaînés et une
imagination qui ne demande qu’à déborder.
En référence discographique, la version de 1969 avec
Nicola Gedda,
Christiane Eda-Pierre sous la direction de
Sir Colin Davis reste la référence
mais la version de 2005 dirigé par
Seiji Ozawa est très honnête, le chef
japonais ayant été aussi un grand Berlozien. Ah… le Toon me demande
d'ajouter un gravure récente : celle de John Nelson
(Erato, 2004). Le chef opte pour la version originelle
complète de 1838.
Ci-dessous :
1 - L'intégrale de Sir Colin Davis dans son cycle Berlioz
légendaire des années 70.
2 - L'intégrale de l'édition de 1838 par John Nelson (une
vidéo pour chaque acte). Un enregistrement de 2004.
3 - L'ouverture du Carnaval Romain dans une gravure historique...
L'ouverture volcanique sous la baguette de Pierre Monteux à
Amsterdam en 1939...
MARDI :Fabuleuse pépite vintage et kitsch chez Pat, avec The Osmond Brothers, une fratrie qui lorgnait vers le succès des Jackson 5, futal patte
d’eph’ et costards à paillettes,
un redoutable sens du rythme, stars des charts dans les 70’s, ils avaient leur propre show
télé.
MERCREDI :Bruno nous a dégoté encore un fameux bretteur, Scott Henderson,
un
guitariste de jazz-fusion mondialement connu qui s'offre avec
« Tore down house »
une incursion
dans le Blues. Ca donne un superbe album constitué de pièces originales et explosives.
JEUDI : Benjamin poursuit son exploration de l’oeuvre de Maurice G. Dantecavec son troisième roman
« Babylon Babies », un récit apocalyptique qui verse un peu plus dans la SF et créé un monde dangereux dans lequel son héros erre avec son instinct de survie comme seule boussole.
VENDREDI :en ces temps de chienlit et jets de caillasse, Luc s’est replongé dans le septennat Giscard
et ses barbouzeries politiques avec « Blues, blancs, rouges »un polar tentaculaire de Benjamin Dierstein, écrit pieds au plancher, un tsunami narratif !
👉 La semaine prochaine, encore double dose de musique classique, avec l’audacieux et
puissant Hector Berliozchez Pat, et les œuvres symphoniques de Gabriel Dupontchez le Toon, du rock 70's avec Warhousechez Bruno, et au cinéma les derniers jours de Jean Moulin par László Nemes.
Le premier chapitre est écrit comme
on filmerait un plan séquence virtuose. 24 mai 1968 : le tout
frais brigadier de police Jean Louis Gourvennec est réquisitionné par l’inspecteur Daunat des RG pour localiser le meneur gauchiste Alain Petitjean, soupçonné de planquer des explosifs. Les deux flics traversent la capitale entre jets de
caillasses, barricades et grenades fumigènes. Dans ce chaos urbain, c’est par hasard que Gourv (comme surnommé ensuite) repère Petitjean en compagnie de Katharina Schwartzmann et Pierre
Goldman. Il localise aussi les explosifs, mais la
situation dégénère… BOUM !
[ Pierre Goldman ] 10 ans plus tard. Deux recrues de la police sorties major de
promo, Marco Paolini et Jacqueline Lienard découvrent leurs affectations. Lui choisit de
travailler à la BRI sous les ordres du fameux commissaire Broussard,
qui a Jacques Mesrine dans le viseur. Elle, atterrit aux RG pour endiguer la menace terroriste. Le baron
Empain vient d’être retrouvé un p’tit doigt en moins, et en
Italie on reste sans nouvelle d'Aldo Moro.
Et puis il y a Robert Vauthier,
mercenaire de la Françafrique, lassé des barbouzeries et des palais dorés d’Ali Bongo, qui pose ses valises à Paris et se rêve roi des
nuits parisiennes. Castel et Régine n’ont qu’à bien se tenir.
Il connaît du monde Vauthier, à commencer par Valéry Giscard d’Estaing qui l’invite
à ses parties de chasses. Proxénète sur les bords (faut diversifier les activités), son réseau de putes de luxe sert aussi à collecter des infos dans le plumard des personnalités politiques. Il fraye avec les frères Zemour, ou
Zampa, des gangsters qui tiennent les jeux, les filles, la dope. On va croiser aussi les membres du S.A.C. (service d'action civique) jamais bien loin des coups tordus,
Pierre Debizet, Foccart, Pasqua.
Le jeune flic Paolini en deviendra
membre, et trempera dans des affaires louches, comme celle du
ministre Robert Boulin. De son côté Jacquie Lienard traque les gauchistes, fera du brigadier Gourvennec
sa taupe au sein du mouvement de Petitjean, pour identifier le trafiquant d’armes Géronimo, proche du terroriste Carlos (pas le
senior météo). Vauthier, entre deux coupes de champ’ dans sa
boite de nuit qui fait fureur, devra mettre au pas quelques racketteurs, et reprendre du service
pour gérer la fin de règne de Bokassaet l'avènement d'un p'tit nouveau : Kadhafi.
Ouf !... Vous aurez compris que l’auteur Benjamin
Dierstein donne dans le polar mastoc, fleuve, chorale, tentaculaire, en retraçant la
fin des années Giscard. Et ce BLEUS BLANCS ROUGES de
quasiment un millier de pages n’est que le premier tome… L’auteur
cherche, selon ses dires, à traduire l’effervescence narrative de
« Les Affranchis » de Martin Scorsese, multipliant les
points de vues, sans jamais lever le pieds. Il est aussi obnubilé
par James Ellroy (auteur du « Quatuor de Los Angeles »,
entre autres) dont il reprend allégrement le style, des phrases
courtes, descriptives, percutantes, avec une grossièreté assumée
et un politiquement correct banni de son vocabulaire.
Il reprend aussi
le principe d'une intrigue s’inspirant de faits
réels, en mélangeant personnages fictifs et existants. Parfois sans
doute de manière un peu complaisante (défilé de stars en boite disco, Delon, Dewaere, Miou-Miou, Joe Dassin, généralement sous un jour peu flatteur) mais le tout est
minutieusement documenté. L'auteur cite ses sources en fin
d’ouvrage : bouquins, mémoires, presse, documentaires télé,
interviews. Autre idée piquée chez Ellroy, ces inter-chapitres
reproduisant rapports d’écoutes, de filatures, revues de presse, qui
permettent de resituer l’action dans l’actualité.
Benjamin
Dierstein maintient la tension et le suspens de ses multiples
intrigues, qui bien souvent s’entrecroisent, comme dans l'enlèvement d'un fils de bonne famille d'industriels par des factions d'ultra-gauche. Paolini et Lienard,
qui se détestent depuis l'école de police, enquêtent finalement sur les mêmes cibles, la
cloison est mince entre banditisme, terrorisme et affairisme politique. Dierstein réussit surtout un formidable flashback sur les années 78-79, une
longue madeleine de Proust, depuis les bombons Picorette aux R16, le
succès des « Bronzés » à la guéguerre Delon /
Belmondo. Il revient surtout sur les évènements politiques, la fin des idéaux de mai 68 - Alain
Krivine, Serge July - le début de la radicalité avec le romanesque
Pierre Goldman qui passent ses nuits à jouer du bongo (pas Ali) dans les boites caribéennes de la capitale, les prémices d’Action Directe, avec Jean-Marc Rouillan qui muscle à coups d'explosifs la contestation de l'autorité étatique.
[ le commissaire Broussard => ] L'auteur met en scène le bordel ambiant. Chez les groupuscules anars ou gauchistes aux multiples ramifications, toujours plus radicalisées, leurs pensés politiques et modes opératoires (on est au coeur du dispositif grâce
à l’infiltration de Gourvennec, séquences génialement tendues). Chez l'autre bord aussi, avecla
guerre des services de polices, Anti-gang, RG, ou ce nouveau GIGN du
commandant Prouteau. Ou ces réseaux qui se mettent en place pour soutenir une candidature Mitterrand.On suit aussi de près la traque de Mesrine jusqu'à la Porte de Clignancourt... On replonge dans une époque sans recherche ADN, portable, Internet ou réseaux sociaux. Donc cent fois dans le sommier on relit des pages de dossiers, on compare des photos floues, on tabasse les indics, on planque à proximité d'une cabine téléphonique.
Quelques réserves tout de même concernant l'équilibre des intrigues. JacquieLienard
disparaît du récit au moment où son indic touchait au but, c'est très frustrant (on le saura plus tard ?). Paolini
s'absente pour revenir en fanfare 200 pages plus loin. Pourquoi ? Dierstein s’égare aussi parfois dans des dialogues tarantinesques à propos de tel chanteur, acteur (mais en planque toute la nuit, faut bien passer le temps).
Il n'empêche, BLEUS BLANCS ROUGES est une lecture addictive, un tsunami narratif, non dénué d'humour et de satire, lorsqu'il regarde l'Histoire par le petit bout de la lorgnette, point de vue insolent et jouissif totalement assumé. Le savoir-faire est indéniable, notamment dans la manière de puiser dans le réel pour façonner une matière romanesque. En attendant la suite…
Globalement,
l’œuvre de Maurice G Dantec peut se scinder en trois grandes
parties. La première, symbolisée par « Les racines du mal »
et la « Sirène rouge » est la plus rationnelle. Vite
rangée sous l’étiquette de polar ou roman noir, elle nous
présente des héros aux prises avec la barbarie d’un monde en
perte de repère. S’il subsiste quelques traces de science fiction,
elles ne forment qu’une teinte originale dans un récit assez terre
à terre. Cette timidité vis-à-vis du futurisme mènerait presque à
se demander si, comme tant de littérateurs austères, Dantec ne
nourrirait pas un certain mépris pour l’univers science fictionnel
et la littérature d’anticipation.
C’est pourtant bien ce mépris
pour ce genre qui lui fit dire sur un ton agacé à un journaliste :
« Je ne comprends pas ce mépris pour la science fiction. Alors pour
vous monsieur Huxley, monsieur Dick et monsieur Orwell, c’était
des blaireaux ? ». C’est que, après le coup de maître de
« Les racines du mal », Dantec découvrit dans la science
fiction un nouvel horizon à explorer. Comme il y eut des free
jazzmen, l’homme fut un free writer. Il se jetait dans l’écriture
sans plan ni boussole, explorait ses mondes en même temps qu’il
les inventait. Par ce procédé, il poursuivit le défaut qui fut si
longtemps pointé par les détracteurs des écrivains futuristes et
fantastiques, prenant plus soin de décrire son univers que la
personnalité de ses personnages.
Ce reproche ne peut que faire
sourire les vrais amateurs de littérature, à moins que ceux-ci
soient capables de reprocher à Kafka de ne pas avoir détaillé la
personnalité de son fameux K. Comme l’auteur du procès,
les écrivains de science fiction voyaient d’abord leurs
personnages comme des moyens de souligner les tourments et les tares
de leurs mondes. « 1984 » aurait-il été meilleur si
Orwell s’était longuement attardé sur le passé de Winston ? K.
Dick aurait-il dû faire de son œuvre une version cosmique de la
comédie humaine de Balzac ? Bien sûr que non !
Le travail de ces
hommes fut davantage de restituer les peurs du présent en imaginant
l’avenir. Ainsi naquit donc « Babylon babies », grande
fresque cybernétique aux sous entendus résolument nietzscheen. Si «
Le dernier homme » est le titre d’un chapitre des « Racines
du mal », c’est bien « Babylon babies » qui nous
présente son monde crépusculaire.
Ayant perdu tout idéal, Hugo
Cornélius Toorop erre dans ce décor futuriste avec son instinct de
survie comme seule boussole. De puissantes mafias ont érigé leurs
grandeurs sur les décombres d’états en lambeaux, créant ainsi
une oppressante tyrannie anarchiste où la mort et le vice se
partagent les rues. Perdue dans cet univers sans idéal, une humanité
crépusculaire noie son angoisse dans les plaisirs narcotiques et
l’aliénation numérique. Fille de cette décadence futuriste, une
jeune femme se retrouve enceinte par la seule intervention de la
science. Pauvre madone schizophrène, elle abrite dans sa chair
malade deux jumeaux représentant l’avenir de l’humanité.
Ces
rejetons, dotés de capacités exceptionnelles et nés de la science
d’une sombre secte, sont destinés à représenter le prochain
stade de l’évolution humaine. Au fil du parcours, Toorop
découvrira que, s’ils venaient à naître, de tels jumeaux ne
manqueraient pas de déclencher la perte de l’humanité qui les a
précédé. Dotés d’un système immunitaire différent, de tels
surhommes ne manqueraient pas de diffuser chez les races devenues
caduques une épidémie mortelle, comme les troupes de Christophe
Colomb le firent auprès des tribus indiennes. Ne pouvant plus se
transcender que par une frénétique fuite en avant scientifique,
l’humanité semble ici courir à sa perte.
Le monde de « Babylon babies » est un monde où les décors d’un futurisme
spectaculaire semblent faits pour faire oublier la tristesse d’un
peuple sans âme ni lien collectif, c’est un nouvel âge féodal
sans foi ni loi.
Bandits de grands chemins de ces temps pas si
éloignés, les mafieux sont devenus les derniers hommes doués
d’ambitions. Les autres, enchaînant les plaisirs futiles et les
opiums toxiques, semblent aussi primaires que la technologie qui les
divertit est avancée. La science est le seul espoir de ce peuple
acéphale, la force divine lui faisant oublier la vacuité de son
existence pour qu’il continue de s’y noyer. Véritable Sainte
Vierge de ce peuple scientiste, le personnage de Marie Zorn pose par
son existence une question simple mais cruciale : le seul salut des
derniers hommes se trouvera t-il dans le sacrifice suprême au dieu
science ? Le devoir de l’humanité est-il de toujours évoluer
même si cette évolution menace son existence même ?
Il parait
difficile de considérer comme pleinement humains ces jumeaux nés
d’expériences scientifiques, à moins de penser que le
consommateur parfait représente l’avenir de l’humanité. L’homme
construit n’est pas fait que de chair et de sang, mais aussi
d’émotions et de pensées. Privés de la douceur du lien filial,
ces êtres ne se révéleraient-ils pas aussi diminués humainement
qu’ils ne sont augmentés physiquement ? Puis il y a la
schizophrénie de la mère, cette maladie que l’on pourrait presque
nommer "maladie du consommateur parfait". L’avenir de l’homme
pourrait donc être une horde d’êtres qui jouiraient d’une
carcasse surhumaine dirigée par un esprit à la merci de ses délires
et de ses pulsions.
Si Toorop pensait simplement gagner de l’argent
en protégeant la fille d’une secte d’illuminés, ses découvertes
le plongent dans ces réflexions vertigineuses, dilemmes nés des
angoisses fascinantes de Philip K Dick. Ces préoccupations ne sont
donc pas neuves, mais aussi vieilles que la science fiction. Notons
toutefois que, à travers sa grande odyssée futuriste, Maurice G. Dantec traite
son sujet avec suffisamment d’inventivité et d’enthousiasme pour
placer son œuvre dans la lignée des classiques du genre.
*****************
N.D.L.R : ce roman a été adapté au cinéma par Mathieu Kassovitz sous le titre « Babylon A.D. » (2008) avec Vin "Fast and Furious vroum vroum" Diesel dans le rôle de Toorop, mais aussi Michelle Yeoh, Charlotte Rampling, Gérard Depardieu, Lambert Wilson, Mélanie Thierry.