mardi 18 janvier 2022

DUPONT LAJOIE d’Yves Boisset (1975) - par Pat Slade



Yves Boisset est connu pour ses films chocs, inspirés des fait divers ou de société. «Dupont Lajoie» : l’image d’une certaine France… D'Hier ? Pas tant que ça dirait mon pote Claude.



BIENVENUE À
BEAUFLAND PLAGE



Au début des années 70, la France est en crise (elle l'est toujours d‘ailleurs, un état chronique !). Giscard d’Estaing devient président. Des grèves éclatent dans tous les domaines (Des PTT au paquebot France). L’affaire Ranucci est l’affaire criminelle de l’année, la majorité chute à 18 ans, etc.  Et depuis 1936sous l'égide du Front Populaire et de Léon Blum, les congés payés donnent le droit aux français de partir en vacance sous le soleil de la Côte d’Azur (ou ailleurs !). On pense que les congés payés datent de 1936 et pourtant les premiers congés payés ont été institués en France dès le 9 novembre 1853 par un décret de l'empereur Napoléon III, mais seulement au bénéfice des fonctionnaires. Donc, tous les ans des cohortes de caravanes envahissent les routes de France et de Navarre, histoire de profiter du soleil de la côte et de la méditerranée. Nationale 7 et la Mer qu'on voit danser susurre Charles Trenet.

Georges Lajoie (Jean Carmet) est un bistrotier de Paris. Lajoie est le français moyen dans toute sa splendeur, le petit commerçant poujadiste. il graisse la patte aux flics pour protéger sa caravane, il est raciste, xénophobe, il n’aime pas les jeunes parce qu’il est vieux et conspue tout ceux qui ne pensent pas comme lui et, comme tous les ans, il part avec famille et bagages sur la côte Provençale, toujours au même endroit au «Camping Caravaning Beau-soleil». Un camp de camping tenu par Loulou, un pied noir (Robert Castel), Lajoie y retrouve les habitués, les Schumacher dont monsieur (maître) est huissier de justice de Strasbourg (Michel Peyrelon), les Colins vendeurs de sous-vêtements option soutien-gorge sur les marchés (Pierre Tornade). Et ce petit monde de français bien de chez nous, qui pense que ceux du sud sont plus paresseux que ceux du nord, chercheront à sympathiser avec les Vigorelli (Pino Caruso) un nouvel arrivant, un italien chef de chantier. Loulou fait construire des immeubles pour les vacanciers avec une main d’œuvre d’ouvriers algériens.

Loulou et Vigorelli parlant arabe, ils respectent ces travailleurs bon-marchés pour leur acharnement au travail. Lajoie est lui très attiré par Brigitte (Isabelle Huppert) la  fille de Colin. Comme beaucoup d’endroits à cette époque, il y a les jeux d'été Inter-camping animé par Léon Tartafione (Jean-Pierre Marielle) une caricature de Léon Zitrone. Lajoie s’éloigne de la fête et il rencontre Brigitte prenant à l'écart un bain de soleil dans le plus simple appareil. Après une conversation, Lajoie se fait plus pressant et agresse sexuellement la jeune fille. Pendant le viol, il va repousser violemment son menton. Le coup du lapin provoque la mort instantanée de l'adolescente. Il se débarrassera du corps près du baraquement des ouvriers algériens.     


Entrée en scène de la police et de l’inspecteur Boulard (Jean Bouise) qui convoque les campeurs. Certains s’énervent que la police n'arrête pas aussitôt les «bicots» (Je déteste ces mots racistes bien entendu !). Le petit groupe est mené par une grande gueule avec une casquette, Bigeard (Victor Lanoux), tout  finira dans une ratonnade en règle avec le meurtre d’un des algériens. Entre le flic intègre qui veut que justice se fasse et un haut-fonctionnaire (Henri Garcin) qui veut étouffer l’affaire avec le mirage de la promotion au grade de commissaire pour Boulard, le torchon brûle. 

Jean Bouise
Boulard demandera à Loulou et Vigorelli de témoigner mais à contrecœur, ils refusent à recourir à la délation. Sous la pression hiérarchique, le policier cédera. Le meurtre de Brigitte sera imputé à l’algérien mort et la mort de ce dernier à ses compatriotes. Boulard quitte néanmoins les lieux en signifiant aux campeurs son dégoût «…Tous ces arabes se seraient tués entre eux, vous savez ces gens ont de curieuses distractions, ils s’ouvrent le ventre comme on joue à la belote. Vous, par contre vous êtes d’honnêtes français, d’honnêtes citoyens qui n’avez rien à vous reprocher…». Certains sont contents de ce non-lieu et d’autres comme Colin se sentent mal et quitte le camping sans saluer ses anciens amis, Lajoie cynique dira «tout cet argent foutu en l'air… !». Il dira au revoir à Loulou qui lui demandera de ne plus jamais revenir.

Mohamed Zinet - Yves Boisset
Quelques temps plus tard, de retour dans son troquet, Lajoie raconte et fanfaronne auprès de ses clients comment ils ont fait courir les arabes. A ce moment, entre le frère de celui qui a été tué (Mohamed Zinet). Il regarde Lajoie et lui dit : «Tu te rappelles mon frère ?» de dessous son imperméable, il sort un fusil à canon scié et tire deux fois. 

Une histoire sordide superbement jouée, Jean Bouise en flic désabusé et dégoûté face à ces assassins bien sous tout rapport est génial, pour Jean Carmet qui sort de ses personnages humoristiques, tu as juste envie de l’étrangler.

Isabelle Huppert
Isabelle Huppert, jeune actrice de 17 ans, qui avait déjà tourné avec Preminger, Sautet et Blier, et toute une pléiade d’acteurs populaires (dans le bon sens du terme) donne de la couleur à ce film noir. Yves Boisset à le chic pour nous faire bouger dans nos fauteuils et nous renvoyer l’image des facettes noires de notre société, que ce soit dans «L’attentat» en 1972 sur l’affaire Ben Barka,  «R.A.S» (1973) avec la torture en Algérie, «Le Juge Fayard dit le Shériff» (1977), l’affaire du juge Renaud, et même sur le petit écran avec les très bon «L’Affaire Seznec», «L’Affaire Dreyfus», «Le Pantalon». Aucun de ses films ne laissent indifférents, un de mes préférés reste «La Femme flic» avec Miou-Miou

«Dupont Lajoie» Si le P avait été un C son nom aurait été plus juste. Mais la face du monde n’en n’aurait pas été changée.  

Le film en version intégrale est disponible sur YouTube gratuitement  (Clic). Ou ci-dessous. Désolé pour les couleurs lavasses de la Bande-annonce...


lundi 17 janvier 2022

R.I.P. Maria EWING (Soprano 1950-2022) – RAVEL vs DEBUSSY "Shéhérazade" & "La damoiselle élue" – par Claude Toon


- Oh là là, Claude, encore un décès ! Une dame encore jeune, 71-72 ans. J'ai le sentiment d'avoir déjà entendue Maria Ewing lors d'une chronique…
- Oui Sonia, dans le rôle de Mélisande dans l'opéra de Debussy dirigé par Claudio Abbado, un papier de 2018.
- Elle ne faisait guère la une de la presse spécialisée, quoique que je ne la lis pas de manière assidue…
- Maria était en mauvaise santé depuis près de vingt ans… Elle avait brillé à la fin du siècle dans les rôles les plus difficiles : Salomé, Carmen, Mélisande, un répertoire très étendu de Monteverdi à Chostakovitch en passant par Mozart et même Alban Berg…
- Tu nous proposes en plus des œuvres de Ravel et de Debussy  ?
- Oui, Maria Ewing bien qu'américaine possédait une diction du français d'une clarté exceptionnelle. Une pièce courte et féerique de Ravel… 
Et en prime un poème lyrique de Debussy titré la damoiselle élue…

L'information est tombée ce matin vendredi 14 dans la plupart des salles de rédaction et même à la radio et certaines chaînes TV. On savait que Maria Ewing avait tiré sa révérence de l'univers de l'art lyrique depuis la fin des années 90, gagnée par un épuisement dont je ne connais pas la cause, information totalement secondaire. 


Maria Ewing cumulait divers qualificatifs de la part de la critique : atypique dans l'incarnation des rôles, chanteuse aux multiples facettes. Admirée ou vilipendée, elle ne laissait pas indifférent. Qu'elle soit peu connue au XXIème ne surprend pas. Elle a peu enregistré pour le disque mais heureusement, des vidéos de qualités diverses témoignent de ses talents vocaux et dramatiques. Maria Ewing avait débuté comme Mezzo mais avait pu avec le temps gagner la tessiture de soprano. J'avais écrit quelques lignes à son sujet dans l'article consacré à l'un des enregistrements de référence de l'unique opéra de Debussy : Pelleas et Mélisande, une gravure réunissant Maria Ewing dans le rôle-titre, François le Roux dans celui de Pelléas et José van Dam dans celui de Golaud, le vieux mari jaloux… Un trio de choc ! Dans cette œuvre, l'intelligibilité de l'élocution est prépondérante, Debussy inventant un style parlé-chanté qui sera repris par l'École de Vienne et Schoenberg. Or, Maria maîtrisait une prononciation parfaite du français, chose rare chez les cantatrices non francophones, voire même certaines nées dans l'Hexagone. Une réussite totale…

On prétendait parfois que Maria Ewing n'avait pas la "voix du siècle" face à Maria Callas, Jessy Norman etc. (Les mètres vocaux étalons du métier). Oui possible… On ajoutait aussi qu'elle incarnait des personnages "trop exaltés"… Bref on aura dit beaucoup de c**s. Qu'attend-on d'une chanteuse sur scène ? Deux choses. Une voix, la plus juste possible certes, mais une voix expressive et convaincante dans le rôle. (Une Salomé de Richard Strauss qui ne "hurle" pas son hystérie, je ne vois pas ce que c'est !). Et puis aussi un personnage. Et là, la chanteuse était no limit, si je puis me permettre ce terme trivial. Personnellement, je pense qu'au-delà des prouesse vocales (en mettant une limite basse dans la performance), une interprète d'opéra doit incarner un personnage de chair et de sang. Et de ce côté-là, comme le cite un journaliste dans la presse du jour, un spectateur savait en entrant dans la salle qu'avec Maria, "il ne regretterait pas le prix du billet".

Quand je parle de no limit, je pense à son interprétation vénéneuse de Salomé à Los Angeles en 1989 ("Elle porte la danse jusqu'à sa conclusion logique de nudité frontale totale, et elle a le corps pour justifier ce choix. New York Times"). Elle deviendra la seule de sa corporation à terminer la danse des sept voiles vraiment nue ! Il faut dire que comme le souligne le NYT, sa plastique le lui permettait, grande, longiligne, et pas… disons un peu "boulotte" comme certaines de ses concurrentes historiques. La dernière scène où elle rampe avec la tête décapitée et sanguinolente de Jochanaan fut un moment hors norme d'opéra morbide. (Voir la chronique Salomé pour situer les rôles – Clic)


La petite Maria Ewing voit le jour à Détroit dans le Michigan en mars 1950. Benjamine d'une fratrie de quatre filles, son père Isaac est le descendant de John William Ewing né au temps de l'esclavage et fut une figure marquante du combat contre la ségrégation. Sa mère Hermina Maria Veraar ayant du sang néerlandais, on peut supposer que son métissage explique la beauté "énigmatique" de la future diva : yeux sombres et hypnotiques, bouche pulpeuse, teint mat et un visage lui permettant d'incarner tous les rôles d'héroïne disons "exotiques". Comment imaginer plus belle Poppée, la seconde épouse machiavélique de Néron réputée pour une beauté rivalisant avec son talent d'intrigante. La jaquette du DVD de la production de 1984 de l'opéra Le Couronnement de Poppée de Monteverdi daté de 1636 ne confirme-t-elle pas cette impression ?

Elle travaille le chant à Détroit, puis en 1968 à Cleveland. Le jeune maestro James Levine, qui vient de prendre les rênes du Metropolitan Opera de New-York pour près de quarante ans, la repère et lance sa carrière. Rapidement elle joue des seconds rôles (Cherubin dans les noces de Figaro de Mozart) en compagnie des grandes voix féminines de l'époque comme Margaret Price, Jessye Norman ou Lucia Popp.

Son parcours est fulgurant : La Scala, le Met (toujours en grande complicité avec Levine), le Festival de Glyndebourne, Salzbourg, etc. Elle aborde les rôles les plus convoités : Salomé, Carmen, Tosca, Mélisande, Lady Macbeth de Mtsensk, La carmélite Blanche de la Force dans Poulenc, etc. ; une chanteuse polyglotte : allemand, russe, français, italien et bien sûr anglais dans Purcell.

Comme nombre de chanteuses Yankee et de par ses origines afro, on pourra l'entendre chanter du Jazz. Elle était la mère de l'actrice et réalisatrice Rebecca Hall. Elle sera l'épouse de Peter Hall (1930-2017) metteur en scène anglais qui proposera la scénographie de certaine production comme Le Couronnement de Poppée. 

En 1994, sur la scène de l'opéra Paris-Bastille, dans Alceste de Gluck, elle craque ! Elle s'éloigne petit à petit les années suivantes et ne chantera plus au XXIème siècle. Je ne reviens pas sur son engagement total comme mezzo-soprano à la voix chaude et puissante et comme actrice au jeu de scène d'une farouche détermination, une personnalité charismatique et sensuelle. Son dernier rôle sera dans Wozzeck de Berg au Met en 1997.

Maria Ewing chantait avec bonheur le répertoire français haut-de gamme : Les Troyens de Berlioz, Pelléas et Mélisande de Debussy, Dialogue des carmélites de Poulenc (au Met), chef d'œuvre incontournable de l'opéra moderne français (1954). D'où l'idée de vous faire découvrir une des rares œuvres lyriques de Maurice Ravel : Shéhérazade pour Soprano et orchestre et un poème lyrique de Debussy : La damoiselle élue.

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Maria Ewing Chante "Shéhérazade" de Ravel et la "Damoiselle élue" de Debussy, deux poèmes lyriques


Ravel jeune

L'affirmation restrictive d'une Maria Ewing n'interprétant que des "personnages trop exaltés" ne tient vraiment pas à l'écoute des deux œuvres poétiques que je vous propose de découvrir au cas où : deux poèmes lyriques pour soprano et orchestre et même chœur pour l'un d'eux. J'ai mentionné la chanteuse comme une passionnée de la musique française, la Mélisande d'anthologie mais pas que, bien aidée en cela par une diction d'exception de notre langue, une aptitude appréciable en art lyrique.

L'hommage qui précède fait la part belle à Maria "enflammant" les scènes d'opéras, changeons de genre. Pourquoi Debussy, auteur d'un unique opéra dont le style fit scandale, et Ravel (aucun opéra au sens strict) n'ont pas abordé davantage le domaine lyrique ? Une explication possible… En Allemagne et en Italie, l'opéra connaît un âge d'or notamment avec Wagner et Verdi qui donnera naissance au vérisme. En France, hormis quelques perles de Bizet, Massenet ou Gounod, le public se complaît dans des œuvres médiocres sur le plan musical, sans parler de la mièvrerie des livrets. Depuis Berlioz, admettons que l'opéra francophone connaît les vaches maigres. Ok, tout n'est pas à jeter mais entre la totalité des opéras comiques de Daniel-François-Esprit Auber (rigolo ce prénom 😊) et Tristan ou Rigoletto, très franchement, il n'y a pas photo… Donc que des esprits novateurs comme Debussy et Ravel ne suivent pas cette ligne passéiste ne surprendra personne. Debussy songeait à deux projets : La Chute de la maison Usher et Le Diable dans le beffroi d'après Edgar Poe, livret dans la traduction de Baudelaire… Hélas, ils ne verront jamais le jour. 😕 Quant à Ravel, il composera un mini opéra : L'Heure espagnole pour cinq voix solistes avec orchestre sur un livret de Franc-Nohain, et une fantaisie sur des textes de Colette : le célèbre L'Enfant et les Sortilèges. Ils préféreront nous offrir de belles mélodies (Mallarmé, Baudelaire, Ronsard, Verlaine et, des poèmes plus osés de Pierre Louÿs).


Jeu de timbre
Jeu de timbre

Et puis l'époque impose un passage, ou plusieurs, à la villa Médicis pour obtenir le sacro-saint Prix de Rome. L'exercice obligé de l'écriture d'une cantate la plus boursouflée et académique possible ne stimule guère les soucis d'inventivité de nos deux génies en devenir. Debussy concourra trois fois de 1882 à 1884 et produira deux "cantates" Le Gladiateur (poussif et quasi oublié) et l'enfant prodigue. Debussy remportera le prix cette année-là, avant son virage moderniste vers l'expressionisme de la mer et ses recherches tonales dans l'œuvre pour piano et les ballets comme Jeu. (Belle gravure de l'enfant prodigue par  Jessye Norman, José Carreras, Dietrich Fischer-Dieskau, direction Gary Bertini). Quant à établir une analogie qualitative avec le chef-d'œuvre illuminé et sépulcral Pelléas, passons… Ravel se fera "jeter" cinq fois… Déjà célèbre en 1903 avec quelques bijoux comme Pavane pour une infante défunte, le compositeur se détournera de toute velléité d'une carrière lyrique… Ces cinq rejets feront scandale ! Fauré et Saint-Saëns entre autres agiront pour une réforme de ce cursus placé sous la chappe de plomb du conservatisme.

Shéhérazade

Cette œuvre date d'avant les allées et venues vers Rome. Ravel la compose en 1903 à partir d'une ouverture éponyme de 1898. Il choisit des textes de Tristan Klingsor (1874-1966), un original à la fois poète, musicien, peintre et critique d'art. En France, l'heure est à l'orientalisme, Ravel sélectionne trois poèmes trop verbeux pour être chantés. Peu importe, Maurice est un provocateur. Il compose une musique diaphane et finement colorée à contre-courant des orchestrations héritées du romantisme. Juger plutôt :

1 petite flûte, 2 grandes flûtes, 2 hautbois, 1 cor anglais, 2 clarinettes (en la), 2 bassons, 4 cors (en fa, chromatiques), 2 trompettes (en ut, chromatiques), 3 trombones, 1 tuba, timbales, triangle, tambour basque, tambour, cymbales, grosse caisse, tam-tam, 1 jeu de timbre (Un glockenspiel associé à un piano, un bidule pas courant, Ravel adore), 1 célesta, 2 harpes, les cordes.


Debussy à la Villa Medicis

Le poème lyrique comporte trois parties : Asie, La Flûte enchantée, L'Indifférent… une petite vingtaine de minutes d'enchantement et de sensualité orientale, une ambiance digne des contes des mille et une nuits… La création en 1904 fait un bide total ! Le public fut sans doute dérouté par le débit vocal de la soprano, rapidité exigée par la densité du texte, une ligne de chant mi récitée mi chantée qui rappelle Pelléas, et surtout la musique non thématique et à l'orchestration fantasmagorique à l'évidence influencée par le Prélude à l’après-midi d’un faune et les trois Nocturnes de Debussy… De nos jours cette pièce féérique fait le bonheur de toutes les sopranos… Maria Ewing est accompagnée par Simon Rattle dirigeant L'orchestre de Birmingham.

La damoiselle élue

Entre son départ (précipité) de la Villa Médicis et avant de commencer de révolutionner l'art lyrique avec les audaces de Pelléas, Debussy compose un poème lyrique en quatre parties (1. Début ; 2. Chœur : "La Damoiselle élue s'appuyait" ; 3. La Damoiselle : "Je voudrais qu'il fût déjà près de moi" ; 4. Chœur : "La lumière tressaillit"). Là encore une seule soliste soprano et un orchestre, mais Debussy ajoute une récitante et un chœur. La partition date de 1886-87. Le compositeur empreinte le livret au poète anglais Dante Gabriel Rossetti, dans une traduction de Gabriel Sarrazin.

L'ouvrage moins avant-gardiste que les œuvres majeures à venir connut facilement un succès immédiat.

Nous l'écoutons dans un disque anthologique : Maria Ewing (Damoiselle), soprano ; Brigitte Balleys (récitante), mezzo ; Orchestre symphonique de Londres dirigé par Claudio Abbado.

Le disque comporte également Ibéria et le Prélude à l'après midi d'une faune



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Pour terminer un panorama exhaustif de l'art de Maria Ewing, voici une sélection d'extraits des rôles les plus marquants de sa carrière. Certaines vidéos ne sont pas très nettes, ce n'est pas le cas de la voix et quant à la prestation scénique… La diva avait établi une osmose parfaite entre son expressivité de comédienne et la maitrise de son corps athlétique, même dans les situations les plus difficiles :

  1. Le couronnement de Poppée de Claudio Monteverdi en 1984.
  2. La dernière scène de Salomé de Richard Strauss.
  3. Un air de Carmen de Bizet. Habanera 
  4. Debussy : Le dialogue Mélisande – Gollaud dans la version d'Abbado avec José van Dam. (Act II - "Ah, ah, tout va bien")



dimanche 16 janvier 2022

THE WORLD OF THE BEST-OF

LUNDI : une petite chronique express à propos de « Chère Léa » une jolie comédie douce-amère réalisée par Jérôme Bonnell, qui brille par son écriture et l’interprétation d’une formidable troupes de comédiens qui butinent autour de la divine Anaïs Demoustier.

MARDI : Pat nous a parlé d’un des albums les plus célébrés de la pop, « Graceland » le tournant World Music de Paul Simon, dont l’influence a imprégné toute la musique de la fin des années 80. Acte musical autant que politique.

MERCREDI : power-trio ne rime pas forcément avec gros bourrin, comme le rappelle Bruno à propos de « Bridge to Mars » un album de hard rock du groupe… Bridge to Mars (on appréciera la cohérence) derrière lequel se cache le guitariste suédois Joakim JJ Marsh

    

JEUDI : Claude brocarde un tantinet les émissions comme The Voice et Prodiges où il a pourtant repéré une ado prometteuse, Anjali, chantant l'air "Casta Diva" et non pas "Casse-toi Diva" de Norma de Bellini. D'où un billet sur cet Opéra et son air culte (l'un des plus ardus du répertoire) chanté par Maria Callas, Leontyne Price, Montserrat Caballé et Sumi Jo ; excusez du peu……     

VENDREDI : Luc n’en avait pas fini avec le film Chinatown, il nous en raconte la genèse et la réalisation, narrées dans le formidable livre « The Big goodbye » de Sam Wasson, un regard passionné et passionnant sur les dernières braises du Nouvel Hollywood.  

👉 On se retrouve dès demain lundi, Claude rendra hommage à la soprano Maria Ewing, et puis du cinéma avec les films « Dupont Lajoie » et le dernier Paul Thomas Anderson, plus un roman de Martin Suter lu par Nema... ça ne chôme pas !

 

Avant de vous souhaiter un bon dimanche, un dernier salut à Peter Bogdanovich décédé la semaine dernière. Pour faire simple, c’était comme un Bertrand Tavernier américain, qui avait fait tous les métiers du cinéma, même acteur, il a réalisé notamment La Dernière séance, On s’fait la valise docteur, Barbe à Papa (chroniqué en son temps) Nickelodéon pour ses premiers grands succès, la suite étant moins pertinente. Il était aussi écrivain, journaliste, critique, on lui doit des bouquins sur Welles, Lang, Hitchcock, Hawks. Ce grand cinéphile devant l’Eternel est mort à 82 ans.


vendredi 14 janvier 2022

THE BIG GOODBYE de Sam Wasson (2021) par Luc B.

 

On a revu le film, la semaine dernière,  Chinatown en voici les coulisses.

Moteur. Ca tourne. Action !

Je pense en avoir lu pas mal des bouquins sur le cinéma, mais celui-ci est tout juste passionnant. Sam Wasson ne se contente pas de nous raconter un film, il nous raconte une époque, une industrie, et quatre destins croisés. Quatre types qui sont devenus chacun dans leur domaine des icônes, dont la carrière a culminé cette année-là, l’année de CHINATOWN.

[Towne, Nicholson, Evans] Un film commence par une idée, un propos, un scénario. Voici donc Robert Towne, scénariste mais aussi script-docteur, c’est-à-dire le gars qu’on appelle à la rescousse quand un projet se noie dans la mélasse. On lui doit BONNIE AND CLYDE (Arthur Penn) LES FLICS NE DORMENT PAS LA NUIT (Richard Fleischer), LA DERNIÈRE CORVÉE et SHAMPOO (Hal Ashby). Des titres qui, entre 1967 et 1974, ont fait sa réputation. Il intervient aussi sur LE PARRAIN de Coppola. Towne disait qu’il avait appris à écrire des scénarios et des dialogues en regardant jouer son ami Jack Nicholson.

Nicholson est le deuxième personnage de notre histoire. Après une dizaine de films passés inaperçus, il explose à l’écran dans EASY RIDER, suivront FIVE EASY PIECES, CE PLAISIR QU’ON DIT CHARNEL, LA DERNIÈRE CORVÉE. Nicholson avait aussi réalisé son premier film en 1971, VAS-Y FONCE scénarisé par Towne. Ces deux-là ne se quittent pas, une vraie histoire d’amitié, Nicholson ne croit qu’en cela, un type doux, hyper professionnel, sensible, qui se cramponne à l’idée d’un grand cinéma. Il vit à l’époque avec Anjelica Huston, fille du grand John Huston.

Robert Towne vit à Los Angeles, veut écrire son premier scénario original. Pour parler de sa ville, la Cité des Anges, qu’il voit changer, se dévoyer. Amateur de polar et de Raymond Chandler, il décide d’écrire un film de genre, un Film Noir, qui se passerait en 1937. Son thème : le péché sous toutes ses formes, universel, institutionnel (la corruption liée à la gestion de l’eau) et le péché intime, moral (l’inceste).

Le livre de Sam Wasson décrit par le menu les affres de la création, l’insurmontable travail d’écriture de Towne, pendant des mois, des années, ce projet c’est son Moby Dick à lui. L’étape suivante consiste à trouver un producteur. Entre en scène Robert Evans.

[Evans, Polanski, en tournage de Rosemary's avec Mia Farrow] C’est le producteur star du moment, qui a remis la Paramout à flot, ancien comédien raté, beau gosse et cocaïnomane invétéré (au départ pour soigner ses sciatiques), un égo surdimensionné qui vit en nabab à Woodland, sa villa somptueuse sur les collines d’Hollywood. Il produit coup sur coup ROSEMARY’S BABY, LOVE STORY (il épousera l’actrice Ali MacGrow qui le quittera pour Steve McQueen), HAROLD ET MAUD, LE PARRAIN, SERPICO, MARATHON MAN… Le mec est un dieu, une fille différente dans son pieu XXL tous les soirs. On ne souhaite qu'une chose : travailler avec lui, ou le voir se casser la gueule. Il a aussi produit en 2002 un documentaire sur sa propre personne, dont on apprécie l'objectivité... THE KID STAYS IN THE PICTURE.

Le bouquin informe sur ce qu’est le métier de producteur dans ces années-là, les années du Nouvel Hollywood, où on redonne foi en la jeunesse, aux créateurs, aux réalisateurs, où les films reflètent leur temps, leur époque. Il revient au producteur d’engager le bon réalisateur. Evans veut le meilleur. A cette époque, c’est Roman Polanski, la coqueluche du moment qui a triomphé avec ROSEMARY’S BABY (voir le dernier Tarantino). Problème : Polanski devra revenir à Los Angeles, la ville où sa femme Sharon Tate avait été assassinée par les illuminés de Charles Manson.

Polanski lit le scénario de Towne, y pige que dalle. Ce qui est l’avis d’à peu près tout le monde. Et cette question récurrente qui irrite Towne : « ca s'appelle Chinatown, mais aucune scène ne se passe là bas ?! ». Polanski reprend tout, passe de 400 à 120 pages (généralement une page de scénario fait une minute de film), il élague les intrigues secondaires, coupe des personnages, fait en sorte que le projet puisse faire un film. Au grand dam de Towne, furieux, dépossédé de son grand œuvre, menaçant Evans, qui ne fléchit pas : le patron, c’est le réalisateur, et Polanski est le meilleur. 

[tournage Chinatown, avec Faye Dunaway au pieu] Towne, Nicholson, Evans et Polanski sont donc les héros de ce livre passionnant, on y apprend mille choses sur le film, l’homérique casting, le choix des décors, les costumes et coiffures, tout y est d’un réalisme documentaire extrême, maniaque. Polanski change le directeur photo et choisit le jeune John A. Alonzo, qui travaille léger, vite, à l’européenne. On suit le tournage, on entre en coulisse, les exigences de Faye Dunaway (qui avait une assistante pour tirer la chasse d’eau…), ses disputes homériques avec Polanski, la fameuse scène du couteau dans la narine, Polanski s'étant réservé le rôle du malfrat à la dernière minute, trop heureux de martyriser son premier rôle. Le réalisateur écrit la fin du film la veille du tournage, demandant à la régie de lui fournir une grue, et exigeant la présence de tous les comédiens du casting, qui ne savent pas ce qu’ils vont jouer. 

Le livre est majoritairement basé sur de longs entretiens récents des protagonistes, costumière, directeur artistique, agent, ça fourmille de détails, et la mise en forme est très agréable à lire, on suit ça comme un roman.

Vient la phase de montage, complexe, élaguer encore, rythmer. Puis l’étalonnage, Evans court-circuitant Polanski (reparti en Europe pour d’autres projets) auprès du labo pour tirer une copie plus lumineuse, criarde, dont Nicholson dira : « Si ce film sort tel que, retirez-moi du générique ! ». Les projections-test sont catastrophiques, il faut encore travailler, virer la musique, dix jours avant la première, Jerry Goldsmith est engagé pour la réécrire.

Le film ne gagnera qu’un Oscar : le meilleur scénario. Qui est enseigné dans toutes les écoles de cinéma comme étant l’équilibre parfait entre intrigue, suspens, construction dramatique, profil des personnages, thèmes sous-jacents. Si Towne est seul crédité, il se dit que Polanski est l’auteur de 80% de ce qu’on voit à l’écran !

Le film sort en 1974. L’année suivante, le jeune Steven Spielberg jette un pavé dans la mare, un requin dans le mer. LES DENTS DE LA MER triomphe au box-office. « Désormais on ira au cinéma pour ce qu’il a à montrer, plus pour ce qu’il avait à dire » résume amèrement un protagoniste. C’est la fin d’une époque bénie. S’il y aura encore quelques grands films adultes, le Nouvel Hollywood vient de se faire submerger par des cornets de popcorn. 

Autre changement majeur dans l’industrie : les agences de stars, regroupées en immense consortium, qui font grimper les salaires à des niveaux jamais atteints, empêchant tout projet de se monter sans une batterie d’avocats scrutant chaque ligne de contrat, quand il suffisait à Nicholson et Towne de dire « Tope-là mon gars ! Faisons ton film ». 

[Nicholson et Evans]  La dernière partie est d’une tristesse infinie. Le sous-titre de THE BIG GOODBYE est « les dernières années d’Hollywood ». Que sont devenus Robert Towne, Jack Nicholson, Robert Evans et Roman Polanski à la fin des 70’s ? Towne plonge dans la coke, il est rattrapé par le fisc, s’empêtre dans une histoire de divorce sordide. Nicholson après quelques bons films devient sa propre caricature, BATMAN, LES SORCIERES D’EASTWICKEvans est ruiné (il faudra l’intervention de Nicholson pour qu’il garde Woodland), il est malade, il enchaîne les bides, POPEYE (Robert Altman) COTTON CLUB (Coppola), cesse finalement ses activités. Polanski fuit les Etats Unis après une inculpation pour viol sur mineure, Samantha Gailey, agressée après une séance photo dans la maison de Nicholson, en tournage à l'étranger. Il s'exile en France.

Towne, Nicholson et Evans vont pourtant se retrouver pour une suite de CHINATOWN, le scénariste avait même imaginé un triptyque. THE TWO JACK sortira en 1990. Towne devait le réaliser, ce sera finalement Nicholson, qui assurera en plus le premier rôle. Evans produit et devait y jouer, mais ce sera Harvey Keitel. Les trois mousquetaires retrouvent parfois leur d’Artagnan, Polanski, en villégiature à Paris, pour un bon gueuleton.

Question : faut-il connaître le film CHINATOWN pour lire ce livre ? C’est mieux, même vu il y a longtemps. Dans le cas contraire, le livre incitera à le découvrir. Plus qu’un film policier, c’est un symbole, une convergence de talents, à un endroit donné, à une époque donnée. Ce n’est pas un bouquin pour fétichistes de la technique de cinéma, tout est raconté à hauteur d’hommes (et de femmes, nombreuses à intervenir). L’auteur montre les fêlures, celles de Polanski bien sûr, une vie jalonnée de drames, montre le respect, l’amitié, les liens qui unissaient cette petite communauté (Warren Beatty n’est jamais loin, Bob Rafelson, Mike Nichols, Coppola…) qui l’espace d’une décennie ont radicalement changé l’industrie du cinéma.

Coupez ! Elle est bonne.