vendredi 9 octobre 2026

NOTRE SALUT de Emmanuel Marre (2026) par Luc B.


 NOTRE SALUT est rythmé par une voix-off, féminine, qui n’a pas été écrite pour le film. C’est la lecture d’une relation épistolaire entre Paulette et Henri Marre. Une épouse qui écrit à son mari dont elle est éloignée le temps qu’il s’installe dans son nouveau travail. Lettres retrouvées par le réalisateur, celles de son arrière grand-mère, où il y a découvert le passé collaborationniste de son aïeul.

En septembre 1940, Henri Marre (Swann Arlaud, impressionnant de retenue, timbre neutre) débarque à Vichy. Cet ingénieur étriqué et arriviste voit dans le gouvernement Pétain une opportunité de mettre en œuvre son ouvrage, « Notre Salut », un bide d’édition, qui rationalise le management, et dont il distribue les exemplaires en guise de carte de visite. L’étrange et longue première séquence montre Henri Marre aller et venir entre des grappes d’invités lors d’une soirée mondaine, piquer en douce des parts de gâteau, essayant de capter l’attention. Plus tard, ce triste héros de gris vêtu, chapeau sans forme, frappe aux portes, tente de faire jouer ses quelques relations, pour vendre son concept.

Quelle tâche donner à ce type, au discours technocratique abscons ? « N’importe quel job, je prends n’importe quoi » insiste-t-il auprès d’un ministre croisé dans un théâtre. Qui lui promet de le recommander en échange d’un service : franchir la ligne de démarcation pour récupérer… son chat ! Henri Marre est ainsi embauché au Ministère du Travail, il sera responsable du reclassement des chômeurs en région Limousin. Ce n'est pas la gloire, mais on s'en contentera.

Les lettres de sa femme décrivent la vie sinistre en zone occupée. L’idée est excellente, ce sont presque des documents historiques, dont le récit contraste avec la vie d’Henri sous les lambris. En bon fonctionnaire zélé, Henri dresse des listes, rationalise, rentabilise, se rend sur le terrain, se heurte bientôt au Service du Travail Obligatoire. Les allemands recrutent dans son vivier de travailleurs, il va falloir négocier. 200 espagnols + 200 portugais, et vous me laissez mes 100 français. Superbe scène de négociation avec un officier allemand débonnaire, devant une table dressée à la campagne, entre tarte aux pommes et litrons de rouge.

A son sinistre tableau, Emmanuel Marre injecte quelques scènes amusantes. Le recrutement d'une secrétaire, les préparations à la visite de Pétain où les employés répètent d'intenses « Vive le maréchal ! », ou cette scène chorégraphiée sur le titre « Pop corn » de Hot Butler, lors d'une soirée chez le préfet. Hein ? « Pop corn » en 1942 ? 

Oui, car l’idée assez géniale de Emmanuel Marre, était de rendre son récit contemporain. Eviter la reconstitution historique avec boules de naphtaline, amples mouvements de caméra, et dialogues ampoulés. Sur la musique, le procédé n'est pas inédit (Sofia Coppola dans MARIE ANTOINETTE avait ouvert la voix et réellement surpris), mais cela crée l'électrochoc. On entend aussi « Life is life » de Opus, génialement monté sur des images d’archives de Pétain acclamé par les foules.

On est aux antipodes du DES RAYONS ET DES OMBRES de Xavier Giannoli, sorti cette année. Les deux projets se complètent, deux conceptions diamétralement opposées de mise en scène. Giannoli donnait dans la fresque académique, Marre donne dans le film expérimental. Le jeu et les dialogues sonnent contemporains. Et pour cause : pas de texte, les acteurs improvisent. A partir d’une énorme documentation, préparation, les acteurs sont lâchés en liberté, à eux de choisir leurs mots.

La caméra tourne sans cesse. Une caméra numérique légère (qui reproduit le grain du 16 mm, format 1.66 à l’ancienne) dont le zoom est piloté à distance par le réalisateur. Qui choisit, sans que acteurs, cadreur et pointeur soient avertis, de recadrer ci plutôt que cela. Un tournage basé sur l'improvisation, les comédiens ne sont pas contraints dans leurs déplacements, pas de projecteurs fixes, lumière et décor naturel. Si c’est trop sombre, on allume un flash posé sur la caméra. Les personnages se retrouvent comme poursuivis par une torche électrique, rappelant les clichés du photographe Weegee.

Cela donne des moments extraordinaires de véracité. Fabuleuse scène où les enfants Marre racontent avoir vu des chars allemands dans les rues de Limoges, entrés en zone libre. Henri, assez pitoyable s’interroge « pourquoi n’ai-je pas été informé ». 

Mais comme souvent, ce procédé a ses limites. Les cadres ont la bougeotte, impression que le cadreur arrive à l’arrache sur le plateau alors que les comédiens ont déjà commencé à jouer, changements de positions intempestifs, bancals, et la netteté de l'image, on verra ça plus tard…

Il a fallu au montage piocher dans 96 heures d'images tournées. Dégât collatéral de ce dispositif, certaines scènes se traînent en longueur. 2h40 au final, on finit par les sentir passer. Mais de grands moments. Quand Henri Marre calcule et rationalise l’essence nécessaire en vue de la rafle des juifs de Toulouse, sans grever son budget. Ou les reproches à son collaborateur (sic) à propos d’une dépense non justifiée : de la paille et des pots de chambre pour équiper les wagons à bestiaux qui déportent les juifs. « Bon, on va écrire "erreur comptable" mais vous n’échapperez pas au blâme ». Glaçant.

Henri Marre glisse pas à pas dans la collaboration la plus sordide, au nom du principe comptable, de la gestion RH, par respect inébranlable au maréchal sauveur de la France, plus que par idéologie, même si les deux se confondent. Remettre la patrie au travail, identifier les parasites. Après deux propositions d’emploi refusées le chômeur devra accepter la troisième… Ca vous parle ? NOTRE SALUT résonne d’une manière particulière avec notre époque.

J’objecterai tout de même sur la manière dont est mené le récit dans la dernière partie. A moins que cela suggère le chaos ambiant. En août 1942, Henri Marre fait allégeance à la politique nazie, on le suppose, car ce n'est pas montré à l'écran (trahison de son chef social-chrétien, qui faisait tâche). Puis une scène bucolique de pique nique avec madame (superbe Sandrine Blancke), pour reprendre sans transition deux ans plus tard à Paris sur des trafics louches. Lesquels ? Peu importe me direz-vous. De même, suppose-t-on le refus de partir pour Sigmaringen (scène géniale et brutale de lâcheté collective, face aux miliciens) pour la fuite vers l’Espagne. La séparation des époux Marre est juste suggérée, alors que leur relation est le coeur du film. Le réalisateur choisit de filmer dans la longueur certains aspects et d'en survoler d'autres. Un carton final nous informe que Henri Marre est décédé en 1956. 

NOTRE SALUT interpelle, dans sa froideur bleutée technocratique, on songe parfois à MONSIEUR KLEIN, ou L'ARMEE DES OMBRES dans le rendu documentaire et glacial. Très réussi lorsqu’il décrit le parcours de cet arriviste médiocre et présomptueux, sinistre petit pion de l’administration, qui devient un rouage actif de la Collaboration, de la déportation. Le dispositif technique d’Emmanuel Marre est surprenant, osé, casse gueule, mais souvent convainquant. 

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Lien vers : DES RAYONS ET DES OMBRES


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jeudi 8 octobre 2026

Thomas ADÈS – Concerto pour violon (2005) - Anthony MARWOOD - Thomas ADÈS (2007) - par Claude Toon


- Musique contemporaine Claude… Très étrange cette musique… je devrais réécouter plusieurs fois… Adès, le dieu des enfers en Grèce ?

- Non Sonia, l'idée est amusante. Ce concerto n'a rien d'infernal et, bien que moderne, est accessible à un large public, enfin ça se discute… Il en existe au moins six versions sur le marché du disque. En une dizaine d'années, c'est exceptionnel…

- En effet, mais cette jaquette est introuvable sur les sites de vente de CD…

- Normal c'est une belle pseudo pochette destinée aux plateformes comme Spotify… Un coffret des œuvres de Adès affiche un visuel avec la photo du compositeur en NB pas terrible…

- Le compositeur dirige lui-même un orchestre réputé et Anthony Marwood fait son entrée dans le blog… Il est connu ?

- Il va le devenir… À noter qu'il est le dédicataire du concerto…

- Waouh…


1 - La musique ne meurt jamais – suite de la chronique précédente appliquée à notre époque

Thomas Adès

Il y a deux semaines, je vous invitais à suivre mes réflexions sur la pertinence d'imaginer une soi-disant précédence entre les styles de musique dans la civilisation occidentale.  Les mélomanes passionnés de musique "classique" considérant les fans de rocks comme des béotiens, eux-mêmes considérant la musique étiquetée abusivement "savante" comme un art obscur, snob voire réservé à une élite de "classe"… j'espère avoir démontré, la vacuité et l'étroitesse d'esprit de cette mentalité. Notre blog n'est-il pas l'exemple même de la mise en commun du patrimoine musical occidental, du partage des goûts les plus divers… Je ne remets pas le couvert ?

 

Nous découvrons ensemble une œuvre très récente, de 2005, un concerto pour violon et orchestre du compositeur Thomas Adès découvert lors de l'écoute d'une tribune des critiques de disque sur France Musique. J'avoue que les critiques donnaient du grain à moudre à ceux qui prétendent que la musique "savante" n'est écoutable que par ceux qui ont pu recevoir une formation musicale dans leur jeunesse. La rhétorique maniérée des commentateurs risquait fort de conduire à considérer ce concerto pour violon destiné à satisfaire plutôt les violonistes professionnels que le public, tant son écriture déroutait, moi le premier. Notez que Paganini, l'alter ego de Chopin pour le violon pâtît de la même réputation 😊. L'émission était désormais rendue possible car six enregistrements sont déjà parus, à savoir le nombre de versions nécessaire à la confrontation… Un catalogue déjà large pour une œuvre de ce siècle… Je commente la gravure lauréate.

J'avoue que j'ai dû recourir à Wikipédia pour présenter ce compositeur et la genèse du concerto et, crime intellectuel, faute d'accès à la partition en ligne, à l'I.A. Gemini pour l'analyse. Je vous rassure, j'ai tout réécrit l'habituel petit guide d'écoute qui n'engage que moi de manière moins érudite. On aimera ces sonorités étranges, l'apparent discours décousu 😊ou on lâchera l'affaire 😊) ; difficile d'émailler ce billet de calembour, l'ouvrage étant assez sombre.


2 – Petite histoire du concerto pour violon de Vivaldi à nos jours



Robert Delaunay -  Rythme circulaire, 1937
 

Concerto ! On pourrait trouver ce style désuet, hérité du baroque après une longue traversée de plusieurs siècles. Au XIXème siècle, pour piano ou violon, les instruments les mieux servis, l'œuvre devient une lutte vertigineuse entre le soliste et l'orchestre (pour le violon : Brahms, Bruch, Tchaïkovski, Sibelius, etc.). Au XXème siècle, la virtuosité extrême perdure, mais les prouesses instrumentales pures isolées du soliste évoluent vers une fusion complice avec l'ensemble orchestral. Comme la symphonie ou le poème symphonique, le concerto devient une œuvre plus expressive dans divers domaines : historiques, politiques, psychologiques… Sur ce dernier aspect Mozart avait déjà donné le ton dans ses ultimes concertos pour piano forte.

Voici des exemples de concertos écrits avec soins et difficiles d'exécutions : le Concerto pour violon "à la mémoire d'un ange" de Berg" (en forme de requiem pour une adolescente), le Concerto pour violon n° 1 de Dmitri Chostakovitch habité comme tous ses ouvrages de cette angoisse haineuse face aux nouvelles purges de Staline (la cadence, féroce, exprime toute sa rage). Écrit en 1947, Oïstrakh attendra prudemment 1955 et la mort du tyran pour sa création. (Index)

Enfin, considéré comme le plus difficile techniquement du catalogue, celui de Benjamin Britten de 1939 se rapproche dans l'esprit de celui de son confrère russe par l'anxiété ressentie à l'époque par le compositeur : les atrocités de la guerre d'Espagne, l'approche de la seconde guerre mondiale, et plus intimement, la crainte de la révélation de son homosexualité et de sa relation naissante avec Peter Pears restée secrète dans une Angleterre conservatrice… 

La mission du concerto a bien évolué depuis l'âge baroque, à savoir permettre à un violoniste de renom d'afficher sa virtuosité avec panache, l'orchestre servant de décor !! Bien sûr, il y a les exceptions comme les quatre saisons de Vivaldi. L'époque de Vivaldi et de Telemann est au stakhanovisme de l'archet… 200 concertos pour l'italien 😊 ! 

Les grands auteurs du romantisme font du violon un personnage épique en complicité avec un orchestre qui perd son simple rôle de faire-valoir et s'octroie une implication plus ardente, carrément symphonique. Dans le grand œuvre d'un compositeur, l'écriture d'un concerto devient une étape presque unique (un ou deux… rarement plus). Cette limite s'explique par la durée allongée de la composition et d'autres choix de production face à une multitude de genres émergents sans formes imposées. C'était le cas avec certains des derniers romantiques comme Tchaikovsky, Brahms ou Sibelius. 



Anthony Marwood

Cinquième concerto pour violon contemporain en vedette dans le blog. Dès 2011, était publiée une chronique sur le concerto de Jennifer Higdon composée en 2009 à l'intention d'Hilary Hahn (Clic), lauréat du Prix Pulitzer de musique en 2010, puis celui de Philip Glass de 1987 par Gidon Kremer et Christoph von Dohnányi (Clic). Ajoutons celui de John Adams de 1993 par Leila Josefowicz et David Robertson (Clic) et celui du letton Peteris Vasks de 1996 par Alina Pogostkina (Clic). (Gidon Kremer en a bien évidemment proposé une gravure).

Et citons aussi ceux de Chostakovitch (1947-1955) et de Schoenberg (1936-1940) ; là encore deux œuvres fétiches du répertoire d'Hilary Hahn commentées dans le blog et qui nous renvoient à la chronique précédente. 

Celui de Chostakovitch, contemporain de la 10ème symphonie, fait écho avec sa passacaille tragique et révoltée à la terreur imposée par Staline dans les dernières années de son règne. Schoenberg illustre à merveille l'émergence des nouveaux modes de compositions qui fleuriront après la fin de l'âge du postromantisme classique et le jaillissement de genres modernes innovants et non dénués de qualité formelle, Rock, pop, blues, jazz, etc. Lire ou relire cet article démontrant que la musique ne meurt jamais comme disait James Bond 😊

Et puis signalons quelques concertos pour violon non commentés : ceux de John Corigliano (écoutez sa 2ème symphonie - Clic), Alfred Schnittke, Esa-Pekka Salonen, Sofia Goubaïdoulina…

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Dans ma chronique précédente, j'essayais de montrer que la musique dite "classique" ou "savante" n'agonisait en rien au XXIème siècle et ne faisait pas d'ombre à une multitude de genres comme le blues, la pop, le Rock, etc. apparus après la guerre et démocratisés grâce à la radio, les concerts de masse recourant à l'amplification électronique (généreuse 😊) et à la gravure des disques LP. Et mon billet militait pour le respect par les mélomanes de tous les genres, indépendamment des goûts personnels, pour un style de musique ou plusieurs… Oui, je fustigeais les suprémacistes du classique vs ceux du Rock qui s'étripent stérilement pour imposer une pseudo querelle entre les anciens et les modernes ; tu parles (Clic) !


3 – Thomas Adès, sa musique contemporaine fringante et son concerto pour violon collector


A. Marwwood et T. Adès à Tanglewood

Thomas Adès a vu le jour en 1971 en Angleterre, soit deux ans environ après Woodstock et le festival de l'île de Wrigt qui redéfinissent définitivement l'ethnologie de la culture musicale occidentale en divers courants esthétiques… Pour le bien ou pour une descente vers la facilité,  à   voir ? Non, relire mon papier, musicos de tous les pays, unissez-vous. La médiocrité n'est qu'une déviance, hélas généralisée.

Thomas Adès étudie le piano et la composition à la Guildhall School of Music de Londres, un établissement enseignant la musique et les arts dramatiques. À 18 ans il remporte le second prix de piano du concours des jeunes musiciens de l'année de la BBC. Il enchaîne ensuite des études au réputé King's College de Cambridge, d'où il est sort diplômé en 1992.

Sa carrière officielle de compositeur débute cette année-là et il est devenu l'un des créateurs les plus renommés de sa génération outre-manche et même dans l'univers musical international.

L'éclectisme caractérise le tempérament musical d'Adès. Il ajoute à sa carte de compositeur celle de chef d'orchestre et de virtuose du clavier. En 1990 il entre en résidence comme compositeur au Hallé orchestra - l'orchestre élevé au plus haut niveau pendant 30 ans par John Barbirolli et alors sous la direction de Kent Nagano, chef américain d'ascendance japonaise de vingt ans l'aîné d'Adès. Ce maestro a fait ses classes à San Francisco et à Boston comme assistant de Seiji Ozawa ; deux admirateurs de Olivier Messiaen. ils font découvrir aux USA les grandes œuvres du maître français. (L'Opéra Saint-François d'Assise est créé par Ozawa en 1983 et gravé en 1998 par Nagano, sa version étant la référence). Kent Nagano modernise la programmation de la phalange de Manchester : John Adams et Olivier Messiaen souvent chroniqués dans le blog intègrent le répertoire traditionnel ; mais aussi Mahler, Britten, Puccini…


Kandinsky : cercles dans cercles (1923)
 

Thomas Adès, à bonne école sous l'aile pédagogique des deux maestros++, compose en 1990 une Chamber Symphony, richement orchestrée malgré un effectif modeste de 15 instrumentistes, nourrie de jazz, de tango, très swing*, on discerne déjà la diversité stupéfiante de son style compositionnel. La création a lieu le 24 février 1991 à Cambridge avec le Contemporary Music Festival Ensemble. Événement qui marque les débuts de Thomas comme maestro ! Suivra en 1994 une commande du Hallé orchestra d'une nouvelle pièce symphonique légère et animée : Origin of the Harp, pour cordes, vents et percussions mais pas de harpe 😊.

Dans la dernière décennie du XXème siècle, sa carrière prend une dimension exceptionnelle pour un créateur aussi jeune. En 1997, il écrit Asyla, une symphonie que Simon Rattle inscrira à son programme d'adieu à l'Orchestre symphonique de Birmingham  et consécration pour Thomas Adès, Simon Rattle rejoue l'œuvre lors de son arrivée à la Philharmonie de Berlin en 2002 !! L'œuvre requiert une bonne centaine de musiciens, une orchestration fastueuse digne de celles de Mahler ou de Chostakovitch (dont une planche à laver et des boîtes de conserve 😊 !)

(*) La symbiose de la culture musicale universelle savante et/ou populaire évoquée récemment…

Au début du XXIème siècle Thomas Adès poursuit ses expériences dans le répertoire usuel, orchestre, musique de chambre, mais se tourne aussi vers le ballet et l'art Lyrique tout en accédant au poste de directeur du Festival Aldeburgh dans le Suffolk, creuset des contrastes artistiques, créé par Britten en 1948 et ayant lieu en juin. Ce festival propose une programmation éclectique : musique classique, créations contemporaines, opéras, expositions d'arts visuels… Thomas Adès compose lors de cette période deux opéras qui seront joués sur les scènes internationales, et pas des moindres : The Tempest (adaptation de La Tempête de Shakespeare) au Royal Opera House en 2004 et The Exterminating Angel (d'après le film de Luis Buñuel L'Ange exterminateur de 1962) créé en 2016 au Festival de Salzbourg et repris à l'Opéra de Paris en 2024 (Extraits).


4 – Pettit guide dans les circonvolutions du concerto de Adès dit "Chemins concentriques"


Vasarely : partage des formes
 

Anthony Marwood n'a que vingt ans quand Thomas Adès lui propose la responsabilité de créer cette œuvre techniquement difficile et au langage très contrasté. Depuis cette expérience, il a été membre du Trio Florestan et directeur de l'Orchestre de chambre d'Irlande composé de cordes exclusivement. Interprète novateur, il a été le créateur des concertos pour violon (la liste s'allonge 😊) de Samuel Adams, Sally Beamish et Steven Mackey. On lui doit une interprétation hors norme du gigantesque concerto de Ligeti lors du festival de Tanglewood en 2021, Thomas Adès étant au pupitre et ayant écrit une cadence originale…

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Après avoir circonscrit le profil et le talent dans maints domaines de Thomas Adès, écoutons son concerto pour violon composé en 2005 en réponse à une commande de Lenore et Bernard Greenberg, sponsors de l’Orchestre philharmonique de Los Angeles et du Festival de Berlin. Le violoniste Anthony Marwood en a assuré la création avec l'Orchestre de chambre d'Europe dirigé par Adès lui-même (circonscrit : mot non choisi au hasard car l'œuvre est sous-titré "Chemins concentriques", terme qui a inspiré le choix de plusieurs tableaux comme illustrations, on s'en doutera.)

L'orchestration est pour le moins rutilante. À un orchestre de type romantique, Thomas Adès ajoute une section foldingue de percussions, bien dans son style, mais qui ne requiert que deux percussionnistes (il faut laisser le violoniste solo respirer 😊).

Violon solo, 2 flûtes + piccolo, 2 hautbois, 2 clarinettes (si♭, la), 2 bassons ; 3 cors en fa, 2 trompettes en ut, 1 trombone, 1 tuba, cordes (Adès précise : 10/8/6/5/3 ce qui est peu).

Un effectif a priori plus léger que pour une symphonie de Brahms, presque chambriste, mais la section de percussions doit rendre fous les ingénieurs du son : Timbales, Grosse caisse, Caisse claire, 3 tambours graves de hauteurs différentes, 1 tambour de bois grave, 1 petit bongo, cloches à vache (Mahler sort de ce corps 😅), cymbales crash & cymbale suspendue, grand tam-tam et 3 petits tam-tams de hauteurs différentes, Petites boîtes de conserve métallique. (Source : Faber editor)…

On trouvera logique le découpage par Adès de son concerto en trois mouvements. Mais au vocable italien : allegro - Andante - rondo, le compositeur préfère des indications de tempo qui flirtent avec la "cinématique" à la place de la métrotomie académique, chaque terme suggérant un climat, une image, une liberté d'interprétation par l'auditeur.


Marc Chagall  : un violon dans le ciel
 

1. Rings (Anneaux) : l'archet pirouette sur la chanterelle, cinglant des notes suraiguës les plus extrêmes. La première écoute peut mettre mal à l'aise, angoisser ou intriguer, c'est selon 😊. Thomas Adès agrège des dissonances que d'aucuns entendront sans doute telles des fausses notes. Il n'en est rien. Adès est-il facétieux ? Le violon virevolte sans pause pendant quatre minutes. Je ne discerne aucune règle sonate. Le récit du violon déroule un perpetuum mobile, un conflit concertant animé d'arpèges entre le soliste, les bois et les cordes graves… J'imagine (vision personnelle) un quidam qui court dans tous les sens, tournant en rond dans les méandres de la gare Saint Lazare. Kubrick aurait aimé nous faire flipper avec cette musique, la caméra circulant dans des couloirs glacés et labyrinthiques 😊. (Ne parle-t-on pas de "puissance cinématographique" à propos de l'écriture d'Adès ?) Exploitées avec habileté et parcimonie, les percussions encerclent le violon de leurs volutes de timbres énigmatiques, un tourbillon entre pupitres jusqu'à une coda agrémentée de coups puissants et inattendus de timbale. (Impossible de ne pas penser à Bartók). Ce diable de Thomas Adès exige une attention soutenue pour saisir chaque pépite sonore. 

2. Paths (Chemins) : Le mouvement lent central dure dix minutes soit plus de la moitié de l'ouvrage qui se conclut par une fantaisie de 4 minutes, une recherche de symétrie qui n'est pas dûe au hasard. Chemins ? Le climat général évoque en effet une marche, parfois une reptation. Des clusters marquent le pas, polyrythmie teintée de rubato ? possible. Là encore pas de technique thématique apparente. Le violon tente d'échapper à un climat mi-élégiaque mi-rêveur et à ces martèlements menaçants qui disparaissent vers [3:40] lors de l'émergence d'ultimes et barbares motifs caverneux tambour-tuba. [4:35] Au sortir de cette lutte, le discours devient méditatif, transfiguré. Les notes en valeur longue s'enchaînent dans le médium soutenues par un fourmillement nébuleux de percussions aigues et agrestes. Thomas Adès accuse un retour à une forme de postromantisme très tardif 😊 (Stravinsky, Korngold). En écoute audiophile, cette musique pince le cœur par sa beauté et sa mélancolie, sans doute l'un des plus beaux mouvements de concerto du XXIème siècle. Rien de surprenant à constater que toutes les générations de virtuoses veulent le jouer et le graver.

3. Rounds (Rondes) : Après l'alacrité ambiguë de Rings et l'anxiété évoluant en onirisme de Paths, Adès conclut son concerto par un rondo fantasque (attention de ne pas confondre rondes avec rondo, une forme sonate très libre). Il joue avec notre concentration, distord les tempos par divers bouleversements rythmiques. Je parlerai de pantomime joyeuse conservant la richesse extravagante des sonorités issues de l'orchestration expansive dans un récit chaotique et débonnaire.


Écoute au casque ou avec des enceintes additionnelles plus que conseillée.

Le son des PC, sauf exception, est vraiment une injure à la musique…


INFO : Pour les vidéos ci-dessous, sous réserve d'une écoute directement sur la page web de la chronique… la lecture a lieu en continu sans publicité 😃 Cool. 



5 – La fascination des peintres et d'un compositeur pour tournicoti - tournicoton

- Dis Claude, le choix des tableaux est-il pour la déco en justifiant la similitude par le sous-titre du concerto, ou cela va-t-il plus loin par rapport à l'esprit des différents mouvements ? Elle est bête cette question ? Je n'ai pas connu le manège enchanté hihihi…

- Absolument pas Sonia, mais je ne vais pas partir trop loin, juste quelques suggestions de réflexion, tu connais mon attrait pour le rapprochement des concepts esthétiques voire mathématiques structurant les arts.


Kandinsky - Delaunay
Vasarely - Chagall

1. Kandinsky : Pour le peintre d'origine russe mais travaillant en Allemagne de 1922 à 1933 puis Paris de 1934 à 1944, date de sa mort, l'exploration de l'impact émotionnel des formes géométriques multicolores entremêlées dans sa peinture sera son cheval de bataille. Rythme circulaire de 1937 par ses entrelacs portés par une ligne directrice est un exemple de ses recherches à rapprocher de la construction du concerto d'Adès. Ce que je décris comme "une recherche de symétrie qui n'est pas due au hasard." L'entrelacement polychrome des cercles trouve écho dans l'écriture farouchement cyclique et diversifiée du premier mouvement, "Le récit du violon déroule un perpetuum mobile," ou "les percussions encerclent le violon de leurs volutes de timbres énigmatiques, un tourbillon de pupitres en pupitres".

2. Delaunay : dans leurs séries de Formes Circulaires dont cercles dans les cercles Robert et Sonia Delaunay ont utilisé le cercle pour suggérer le mouvement, la lumière et le rythme pur sur la toile. Dans Rounds, les motifs se succèdent. Dans Paths, comme dans le tableau,  l'organisation des cercles tout comme la rythmique s'éparpillent telles des particules dans un collisionneur. "ces martèlements menaçants qui disparaissent lors de l'émergence d'ultimes et barbares motifs caverneux tambour-tuba." Dans la second partie de Paths, la douceur mélodique et des frissons des percussions tendent vers un effet de luminescence.

3. Vasarely : Kandinsky et les Delaunay révélaient les mystères de la géométrie entrelaçant des cercles dans le plan. Vasarely est très connu pour ces grands tableaux renouant avec les jeux de perspectives dans la représentation de la sphère ou des polyèdres, une source d'inspiration très à la mode dans les années 70 mais disons… un peu répétitive. Peintre et designer, son œuvre Oerveng Cosmos (1982) est une sérigraphie sur papier arche (coton et gélatine) de petite taille et destinée à honorer les aventuriers de l'exploration spatiale (5 exemplaires dans la station Saliout 7). Copernic aurait adoré ce double agencement sphéroïdal. Les sphères semblent s'identifier l'une à l'autre, pourtant les dégradés de couleurs diffèrent. On peut y voir un 8 comme Maggy Toon ou ∞, le symbole de l'infinité verticalisé, ou ce que l'on veut… Je l'associe à la fois à l'éternité qu'inspire la seconde partie de Paths, "Au sortir de cette lutte, le discours devient méditatif, transfiguré" et aux révolutions des motifs au sens stellaire dans Rounds.

4. Chagall : dans le développement de Paths, le violon se libère des rudes scansions de l'introduction ; il s'envole, en apesanteur, libéré du carcan terrestre des martèlements comme la sereine violoniste voguant dans son voyage astral dans l'imaginaire du peintre mystique. 





mercredi 7 octobre 2026

BAKER GURVITZ Army " Elysian Encounter " (1975), by Bruno



    Si on parle des frères Gurvitz, Adrian et Paul, généralement ça n'évoque rien. Par contre, Ginger Baker, si. Le rapport ? Un groupe, un très bon groupe, formé de ces trois loustics : Baker Gurvitz Army. 

     Les frangins Gurvitz ne sont pas des novices. Débutant lors de la décennie précédente sous le patronyme de Curtis - ça fait de suite plus anglais (et probablement plus facile à prononcer pour les rosbeefs) -, ils obtiennent un premier et notable succès avec leur power trio GUN et le fameux proto-hard-rock "Race with the Devil" (1), qui fut un hit en 1968 - et qui va rester dans les mémoires. Chanson qu'on retrouve sur leur très bon album éponyme recelant quelques petits trésors heavy-rock où fusionnent psychédélisme, pop et pré-progressif. Hélas, après un second opus moins réussi, la fratrie se séparent et Adrian part convoler avec Buddy Miles - dans le Buddy Miles Express. 

     De son côté, Paul s'offre un album de soft rock bien mielleux et orné de petites fleurs roses et mauves 😃

     Joueurs, lorsque les frères se réconcilient et repartent ensemble arpenter les planches, plutôt que de reprendre le nom de ralliement de "Gun" - qui n'est pas encore effacé des mémoires -, ils préfèrent repartir à zéro sous un nouveau patronyme. Pourtant, poursuivant sous la formule du trio, seul le batteur change, et Adrian Gurvitz reste le compositeur principal. Ainsi, en 1971, Three Man Army voit le jour, et pendant quatre années va travailler d'arrache pied, mais sans vraiment récolter un succès à la hauteur de leurs efforts. Toutefois, Three Man Army réalise trois albums  particulièrement intéressants, faits d'un heavy-rock chiadé, flirtant avec le progressif, qui bien que loin de rivaliser en notoriété avec ceux des gros bonnets du genre, et même de nombreux seconds couteaux, ont réussi à passer allégrement les âges, et sont encore aujourd'hui régulièrement mis à l'honneur par des amateurs de musique millésimée "70's", et de heavy-rock en général. En 2005, Adrian Gurvitz exhume, sous le nom de "Three Man Army 3", des bandes initialement prévues pour un album concept. Un album à part, sans grande saveur, où l'on peine à retrouver l'esprit du trio.


   Mais la fratrie Gurvitz est joueuse, et plutôt qu'essayer, encore une fois, de pérenniser une formation, de profiter de sa notoriété, aussi ténue soit-elle, elle préfère repartir de nouveau à zéro, sous un nouveau patronyme. Toutefois, cette fois-ci, ce choix de changement ne leur incombe pas totalement. L'arrivée d'un nouvel acteur haut en couleurs, au passé et au caractère aussi flamboyants que sa chevelure, impose l'adoption d'une nouvelle bannière. D'autant qu'il est bien probable que l'égo surdimensionné de l'intéressé n'aurait pas accepté que son nom soit caché derrière celui d'autrui - surtout derrière celui de gars qui auraient moins de bouteille que lui. C'est que monsieur Peter Edward "Ginger" Baker a sa petite sensibilité. Un caractère bien trempé, pour ne pas dire acariâtre -. Même avant la brève mais ô combien fondamentale épopée du power trio Cream, qui participa à changer radicalement et à jamais le paysage musical de la planète, Ginger avait déjà gagné sa réputation du gars qu'il ne fallait pas énerver, ou froisser, sous peine de subir un courroux où les mots les plus acerbes pouvaient fuser aussi vite que les poings.

     Ainsi, après Blues Incorporated, après Graham Bond Organisation, après Cream, après Blind Faith, après son Ginger's Baker Air Force, après sa collaboration avec Fela Kuti et après son escapade solo (album "Stratavarious" 1972), Baker souhaite renouer avec les joies d'un rock plus énergique et bruyant, plus heavy. La rencontre avec les frères Gurvitz y pourvoit. 

     Rapidement, (trop ?), le trio réalise un premier opus qui sort au début de l'année 1975. Un très bon premier album sorti en début d'année, mais où la batterie de Ginger prend un peu trop ses aises, cherchant parfois à s'imposer sans vraiment se soucier de l'équilibre de l'ensemble. Comme s'il avait besoin de prouver quelque chose... (2)

     En pleine effervescence, dans le courant de l'année, Baker Gurvitz Army s'étoffe d'un chanteur complémentaire - Adrian se contentant seulement de deux chansons en tant que chanteur principal, et Paul étant cantonné au chœurs - et d'un claviériste, et réalise un disque de toute beauté qui sort la même année. Au chant, c'est Stephen W. Parsons, plus connu sous le sobriquet de Mr. Snips et pour son implication dans le groupe Sharks - avec Andy Fraser et Chris Spedding - qui fait son entrée. Et aux claviers, Peter Lemer, bien plus connu dans le milieu du Jazz. 


   Cette deuxième fournée s'inscrit dans le club très fermé des albums qui, bien qu'indissociables de l'univers "Rock", sont toutefois inclassables. Naviguant sans obstacles ni accros dans diverses eaux sans nuire à une cohésion rare. En effet, qu'est-ce donc que la musique de Baker Gurvitz Army ? Du heavy-rock ? Indéniablement ! Mais quelques rémanences jazzy - souvent insufflées par le jeu énergique de Ginger et évidemment présentes dès qu'on lâche un peu la bride à Lemer - peuvent à l'occasion colorer certains mouvements, comme un peintre fou le ferait grâce à des projections de teintes pastels sur un tableau fini. Bien des fois aussi, ça penche plus vers un rock-progressif. Et même du soft rock tendance californienne.

     Ainsi, on pourrait s'étonner qu'après une cavalcade soutenue - mais non effrénée - sur un terrain aux rémanences d'un Santana sous amphés, franchissant un obstacle funky et un second jazzy ("People"), la troupe plonge directement dans une forme de reggae vaporeux. En dépit de sa slide malingre, "The Key" se révèle envoutant, se parant d'un manteau (incrusté de perles) importé d'Afrique. La pulsation (heavy) rock revient de suite avec un "Time" à cheval entre Three Man Army et Cream. Normal. En intro, Ginger, tel un Big Brother de 1984, pose sa voix autoritaire comme s'il annonçait quelque funeste destin. "Au fin fond de la vallée de la Colline de l'Attente, repose, se tient debout ou gît la raison de notre existence. Au lever du soleil brumeux, sous un vent froid, le jugement lointain juge nos âmes. Ne me demandez pas comment il est arrivé là. Il est dans vos pensées et dans les miennes"

     Nouvelle accalmie avec un "The Gambler", qui s'en va flâner sur les plages californiennes, en compagnie des Eagles. "Tu es un menteur... Tu es un aveugle, et un aveugle ne peut voir qu'on ne doit pas tuer au nom de la religion... Est-ce vraiment le chemin de l'homme ? ". Pour "The Dreamer", la troupe reste sous le soleil et, grisée par sa douce chaleur, prend un petit peu de vitesse, manquant de s'envoler sous le coup de l'allégresse. Une chanson pop guillerette aux accents sudistes et aux réminiscences flower-power "Tu dois rêver de tout ce qui t'entoure. Essaie de voir ces choses, elles sont en toi". 

     Après ces élans solaires, le groupe fait marche arrière, et se nimbe d'un sombre halo pour franchir une terre gaste, toxique. Pourtant, "Remember" est une chanson d'amour ; mais du genre délétère, qui ronge les sens et mène à la folie. Le morceau évolue dans une forme de rock-progressif bluesy, ombragé et accablé, jusqu'au large break instrumental, qui chasse brume et nuées et s'envole dans un énergique élan jazzy évoquant les débuts de Journey - avant son ère commerciale. Et comme à chaque fois qu'il prend un solo - généralement marqué par l'école du British-blues - Adrian Gurvitz fait preuve de subtilité sans jamais s'écarter du tempo et du caractère du morceau. 


     À l'exception de "People", et lors des quelques breaks, on a rarement entendu un Ginger Baker aussi mesuré, aussi "discret". C'est à croire qu'on a mis du Tranxène dans son thé. Mais le rouquin colérique se réveille sur "The Artist". On y sent le fatigué-nerveux, qui peine à maintenir son irrésistible envie de se défouler, comme un forcené après un trop long séjour en camisole de force. En représailles, il punit sévèrement ses caisses - surtout les toms basses. Pourtant, initialement, l'atmosphère de cette pièce se veut douce, éthérée. La slide d'Adrian préfigure une partie du leitmotiv de Jurassic Park ; celle figurant sur la première - et gentille - rencontre des dinosaures. Mais Ginger met la pression, et la troupe n'a d'autre choix que de suivre. Le caractériel est lâché, et pas question qu'il laisse retomber le rythme. Tous doivent le suivre dans un funk-rock particulièrement impétueux ; "The Hustler" emprunte le chemin défriché par le Jeff Beck Group second du nom. On en vient à regretter qu'il n'y ait pas un second morceau de la même trempe. Un final en apothéose sur un disque qui invite souvent à monter le son, afin de goûter toutes ses nuances et être certain de ne rien perdre. Le genre de disque où on peut découvrir, après moults  écoutes, des nombreuses subtilités, de savoureux détails.

     L'année suivante, Baker Gurvitz Army, sans Peter Lemer, remet le couvert, avec cette fois-ci des recettes nettement plus commerciales, mainstream. Une tentative de s'ouvrir à un public jusqu'alors perméable aux deux premiers essais ? Sans totalement renier ses deux prédécesseurs, ni son allégeance au rock, "Heart on Fire" s'offre aux funk et à la Soul - ce qui n'a pas été du goût de tout le monde. Mais les Gurvitz sont joueurs, et visiblement Baker également. Ce troisième et dernier album est pourtant également un excellent album.

     Des enregistrements en public, exhumés tardivement, témoignent de l'excellente tenue sur scène de la formation. Même les morceaux les plus complexes ne souffrent d'aucun réel accroc. Au contraire, certaines pièces sont même magnifiées. Même lorsque le fauve derrière la batterie ne se contient plus. 


  1. "People" (Ginger Baker, Adrian Gurvitz) – 4:17
  2. "The Key" (Ginger Baker, Paul Gurvitz) – 6:24
  3. "Time" – (Adrian Gurvitz) - 4:04
  4. "The Gambler"– (Adrian Gurvitz) – 4:23
  5. "The Dreamer" – (Adrian Gurvitz) – 3:41
  6. "Remember" (Ginger Baker, Adrian Gurvitz) – 5:24
  7. "The Artist" – (Adrian Gurvitz) – 5:12
  8. "The Hustler" (Ginger Baker, Adrian Gurvitz, Paul Gurvitz) – 6:41


(1) Absolument aucun rapport avec la chanson du même nom de Gene Vincent.

(2) Quelques années plus tard, il se distinguera pour ne pas se gêner d'égratigner quelques batteurs parmi les plus célèbres, dont John Bonham. 

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