mardi 22 septembre 2026

PINK FLOYD : “The Dark Side of the Moon” (1973) par Pat Slade


Un matin, en farfouillant dans les archives du Déblocnot (quel foutoir ! Il faudra envoyer Sonia pour faire un peu de classement !), je me rendis compte que le plus classique des albums du Pink Floyd n’avait pas été chroniqué.



Un album qui rapporte de la money



Il y a des albums qui traversent les époques sans perdre de leur force. Et puis il y a ”The Dark Side of the Moon le huitième album studio de Pink Floyd, sorti en 1973, qui semble avoir été conçu pour échapper au temps.

Dès les premières secondes, l’album installe une atmosphère particulière. Un battement de cœur, des voix, des bruits de machines, des fragments de conversations : Pink Floyd ne se contente pas de faire entendre de la musique, il construit un univers. Chaque son paraît avoir sa place, chaque transition participe à une œuvre pensée comme un ensemble. L’album s’écoute moins comme une succession de chansons que comme un voyage continu. Au cœur de ce voyage, Pink Floyd s’intéresse à des préoccupations profondément humaines : le temps qui passe, l’argent, le travail, la mort, la folie, la pression sociale et notre manière de courir après une vie qui nous échappe parfois. 

Ce qui frappe aujourd’hui encore, c’est l’absence de véritable vieillissement de ces thèmes. Plus de cinquante ans après sa sortie, les interrogations de “The Dark sideof the Moon restent étonnamment familières. “Time” constitue probablement l’un des moments les plus évidents de cette réflexion. Le morceau commence par une accumulation de sonneries et de tic-tac avant de laisser place à une méditation sur le temps qui file. La guitare de David Gilmour apporte ensuite une dimension presque mélancolique au morceau. Pink Floyd ne parle pas simplement du temps, il donne l’impression de nous faire ressentir physiquement son passage.

Avec “Money”, le groupe adopte une approche différente. Le célèbre rythme (un morceau à 7 temps) construit autour de sons de caisse enregistreuse donne au morceau une identité immédiatement reconnaissable, tandis que les paroles s’attaquent à la place de l’argent dans nos existences. Là encore, le propos demeure actuel : la richesse, la consommation et la recherche de réussite continuent de structurer nos sociétés. Mais c’est peut-être dans les moments les plus calmes que l’album révèle toute sa profondeur. ”The Great Gig in the sky“, notamment, repose en grande partie sur la performance vocale bouleversante de Clare Torry. Sans véritable texte, la voix devient un instrument à part entière, exprimant quelque chose de difficile à mettre en mots la peur, la douleur, l’abandon, mais aussi une forme de liberté.

La production joue évidemment un rôle essentiel dans cette réussite. Les synthétiseurs de Richard Wright, la basse de Roger Waters, la batterie de Nick Mason et la guitare de David Gilmour se répondent avec une précision remarquable. Rien ne semble gratuit. Les effets sonores, les voix et les instruments sont intégrés à la musique avec une maîtrise qui contribue largement à l’identité de l’album.

Pourtant, réduire “The Dark Side of the Moon à ses qualités techniques serait passer à côté de l’essentiel. Sa véritable force réside dans sa capacité à créer une expérience émotionnelle. L’album peut être spectaculaire, inquiétant, apaisant ou mélancolique, parfois au sein d’un même morceau. Il laisse une impression qui dépasse largement l’écoute de ses chansons prises individuellement.

La dernière partie de l’album, avec “Brain Damage“ et ”Eclipse“, pousse cette logique jusqu’à son terme. La folie, l’obsession et la fragilité mentale deviennent les dernières étapes d’un parcours consacré aux différentes tensions de l’existence humaine. Lorsque l’album s’achève, le battement de cœur revient, comme pour refermer la boucle. C’est peut-être cette construction circulaire qui explique en partie la puissance de ”The Dark Side of the Moon. Tout semble lié. Les morceaux communiquent entre eux, les thèmes se répondent et les sons créent une continuité presque cinématographique. On peut évidemment écouter chaque titre séparément, mais l’album prend toute sa dimension lorsqu’on accepte de le parcourir d’une traite.

The Dark Side of the Moon est finalement un album sur la condition humaine. Sa musique est sophistiquée sans perdre son émotion, ses textes sont simples sans être superficiels, et son atmosphère reste immédiatement reconnaissable. C’est un disque que l’on peut écouter pour sa beauté sonore, mais qui prend une autre dimension lorsqu’on se laisse véritablement porter par son histoire. ”The Dark Side of the Moon n’est pas simplement un album que l’on écoute une fois, c’est un disque auquel on revient, à différents moments de sa vie, et dont on ne perçoit pas toujours les mêmes émotions. C’est sans doute là que réside sa plus grande force : derrière la perfection de sa production et la beauté de ses compositions, Pink Floyd a créé une œuvre suffisamment ouverte pour que chacun puisse y trouver un peu de lui-même.      

Plus de cinquante ans après sa sortie, “The Dark Side of the Moon reste donc bien davantage qu’un classique du rock progressif. C’est une œuvre ambitieuse, accessible sans être simpliste, sophistiquée sans devenir froide, et surtout capable de parler de préoccupations universelles sans donner l’impression de délivrer une morale.

Pink Floyd y transforme des angoisses ordinaires, manquer de temps, courir après l’argent, avoir peur de la mort, perdre pied, en une œuvre musicale à la fois intime et monumentale. Et c’est peut-être là le véritable exploit de cet album : nous rappeler que, malgré toutes les années qui passent, certaines peurs restent exactement les mêmes. 

Il restera dans le classement des albums du billboard pensant 736 semaines de 1973 à 1988. Au Royaume-Uni il est le septième album le plus vendu de tous les temps, et celui qui n'a jamais atteint la première place le plus vendu. Avec Pink Floyd the time is money.

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Et comme nous ne mégotons pas, on vous fait écouter l'album en entier...

                 

dimanche 20 septembre 2026

LE BEST-OF INTROUVABLE


MARDI : Pat n’a rien écouté, mais a bouquiné un album tordant, le « Catalogue d’objets introuvables » de Jacques Carelman, peintre, dessinateur, décorateur, le Pierre Dac du rotring nous offre une collection d'objets loufoques et surréalistes.

MERCREDI : back to the roots, avec Bruno et le trio from the Michigan Brownsville Station, qui donne dans le rock festif sur « School punks », entre compos originales et reprises garage-rock, du basique qui rock et qui roll.


J
EUDI : du jazz chez Benjamin, avec le portrait du saxophoniste norvégien Jan Garbarek, biberonné à John Coltrane, plus tard alter ego du pianiste Keith Jarrett, son free n’est pas synonyme de chaos mais de lyrisme, sensibilité et recherche de la mélodie pure.

VENDREDI : après les T-Rex croqueurs de la semaine dernière, Luc monte d’un cran avec « Evil Dead Burn », sixième opus de la saga horrifique, celui-ci est réalisé sans originalité par Sébastien Vaniček, crescendo de tronçonnages divers et giclées d’hémoglobine. Usant.

👉 La semaine prochaine, on commence avec du très lourd, Pink Flyod derrière la face sombre de la lune, un essai universitaire du Toon ou "de la valeur d'un genre musical par rapport à un autre", et au cinéma on regardera une vie de femme avec Léa Drucker.


Et puis, évidemment, un immense salut à Catherine Ringer partie rejoindre l’autre moitié des Rita, on ne s’y attendait pas, on y croit d’ailleurs toujours pas. On aimait son talent, sa folie, l’extravagance, les textes et surtout cette voix époustouflante, élastique, puissante, sensible ou cartoonesque, une des plus spectaculaires (et reconnaissables) de la pop française. A revoir sur un replay quelconque son concert sans public (Covid oblige) enregistré un plein Bois de Vincennes sous les arbres. 

Pat avait évoqué ici même la grande Catherine dans (clic...) : Catherine Ringer chante les Rita  et Rita Mitsouko, la story

vendredi 18 septembre 2026

EVIL DEAD BURN de Sébastien Vaniček (2026) par Luc B.


C’est le sixième rejeton de la saga horrifique et démoniaque initiée par Sam Raimi, en attendant le septième. 

- Mais pourquoi avoir été voir un truc pareil ? [ FLASH ! FLASH ! ]
- Non s'il vous plait, pas de... Je répondrai à toutes vos questions à la fin de mon laïus[ FLASH ! FLASH ! ]

la Deadite
Le premier
EVIL DEAD sort en 1981, Sam Raimi est un parfait inconnu, le film est réalisé avec trois bouts de ficelles, petit budget. Et affole le box-office. L’époque est aux slashers, HALLOWEEN, VENDREDI 13 et autres FREDDY, mais Sam Raimi, rajoute une dimension démoniaque, du gore très gore, et de l’humour noir.

La recette reste inchangée pour les EVIL DEAD 2 et 3, du même Raimi, qui ensuite fera fructifier la franchise à partir de 2013 : remake, spin-off, suite. Sam Raimi reste producteur de la série, choisit les réalisateurs, et pour ce EVIL DEAD BURN a confié les rênes au français Sébastien Vaniček, qui s’était fait remarquer avec VERMINES il y a trois ans.

Comment un réalisateur français allait-il poser sa patte sur l’univers très codifié du genre ? Très simple, il ne la pose pas ! Ah si, son héroïne Alice Price (l’actrice suisse Souheila Yacoub, qui a débuté au cinéma avec Gaspard Noé, et vue dans DUNE) fume une clope au début, et une à la fin. On est donc dans du cinéma subversif. Ou cette réplique de son mari qui lui reproche ses embrassades à son beau frère: « tu sais, en France, on se fait une branlette pour se dire bonjour ». Moment de poésie rabelaisienne. Et puis on entend lors d’une scène d’obsèques « La chanson des vieux amants » de Jacques Brel, et à la fin « Elle était si jolie » d’Alain Barrière. La french’s touch se résume à : clope, branlette, crooner d’Ehpap (rendons pour l'occasion à Brel sa nationalité belge).

Pour le reste, on prend les mêmes et on recommence, sachant que pour y comprendre quelque chose il faut avoir vu les deux premiers de la nouvelle trilogie. On a la deadite (créature démoniaque) Jessica qui cherche à retrouver une dague dont on dit qu’elle est la seule arme à pouvoir terrasser les démons. Elle s’en prend d’abord à Will Price (le mari d’Alice), le zombifie, qui plus tard sortira de son cercueil pour zombifier à son tour son papa, etc... etc... toute la famille Price y passera, même la mamie en fauteuil roulant, qui inquiète dès la première seconde, ce n'est pas le sens du suspens qui étouffe le réalisateur. 

Après une séquence pré-générique où deux jeunes pêcheurs sont déchiquetés, broyés, concassés par une Jessica vindicative - efficace en termes d’horreur mais sans rapport avec le schmilblick - la suite du film tient dans une réunion de famille, tendue, dans une grande baraque isolée - forcément - où tout le monde finira par s’entre-tuer. Ce qui n'est pas aisé, puisqu'un deadite est résistant. Ainsi, papa, rigolard, se tire trois balles en pleine gueule, mais continue à cavaler avec ses trois trous dans le crane !  

On relèvera une scène pas mal dans l’habitacle d’une voiture ou papa s’en prend à sa belle fille, les broches de l’appui-tête en guise de fourche. Ensuite, c’est le crescendo habituel, à qui le tour, et comment ? Tous les ustensiles de cuisine ou outil de jardinage y passent, mention à la débroussailleuse qui tranche, charcute et décapite. Personne ne sera épargné, même le chien massacré à coups de fourchette. Le chien ? Ah non, brave bête…

Le scénario mince comme une feuille Rizla+ regorge d’incohérences et de grotesques, la première étant : mais Alice, pourquoi tu ne te tires pas dès la première alerte ? (un marqueur de ce genre de productions, les protagonistes, sous le coup de l'émotion sans doute, sont cons comme des bites). Comment le massacre au crématorium à l’issue de la cérémonie n’alerte personne ? Parce que ça laisse des traces aux murs ces petites plaisanteries. 

dfhdfh
Santé ! 
Comment Alice (elle s’est finalement dit qu’il était temps de décamper) se retrouve sur un chantier situé à des kilomètres, pourquoi flics et ambulances débarquent, et pas avant ? Et surtout, pourquoi la maléfique Jessica, qui semble tout connaître sur tout, ne s’en prend-elle pas directement à celui qui connaît le secret de la dague ? Scénario d'une inconsistance crasse, simple support pour tourner des plans. 

- Vous ne vous attendiez tout de même pas à une finesse psychologique toute bergmanienne dans l'écriture ? 
- Certes, mais au moins être surpris, étonné, un minimum d'originalité... 

Donc va-t-on se rattraper avec la mise en scène ? Foutaise ! Des plans hachés (sic), ultra courts, pas plus de 4 secondes. Des idées de cinéma ? Peau d’zob ! Tout semble avoir déjà été filmé cent fois. Aucun travail sur les cadres ou la lumière qui pourraient ficher la trouille, tout y est filmé comme si l'électricité n'existait pas, les rares touches de couleur sont rouges... Ambiance abusivement malsaine, mais rien d’anxiogène. Vu le décor et les tronches c’était le moins. 

EVIL DEAD BURN
serait comme un étal de boucherie, on désosse, on retire le gras et les abats, c'est bêtement répétitifs, sans surprise, lassant. Chaque coup de couteau est surligné par un grondement musical tonitruant. Même pas peur, et pire, on s’emmerde franchement. Rarement un film d’1h50 m’a paru durer 4h00. Évidemment aucun humour, aucune ironie, aucune référence aux classiques du genre. Les cinéphiles n’ont rien à se mettre sous la dent, à moins que le plan du regard à travers la porte fracassée soit un hommage à SHINING

- Bah alors pourquoi avoir été voir ça ? 
- Voyez mon attaché de presse.  

Sébastien Vaniček nous fait le coup des scènes bonus tin tin tin en cour de générique de fin (la mamie jambes coupées qui rampe sur l'asphalte / retour de Ellie du précédent opus EVIL DEAD RISE), histoire sans doute de nous sortir de notre léthargie. Je ne sais pas si le producteur Sam Raimi a aimé le résultat, si son poulain français a répondu à ses attentes, si c’est le cas, c’est que le curseur est tombé bien bas. 

Ce truc n’a strictement aucun intérêt. 


Couleur - 1h50 - format scope 1:2.35 

- M’sieur Luc B [ FLASH ! FLASH ! ] pourquoi avoir été voir ce nanar ? 
- Pas tout le monde à la fois [ FLASH ! FLASH ! ] et s’il vous plait pas de photo… Film projeté dans un cinéma de quartier dans le cadre d’un cycle horreur, et quelqu’un qui connaît quelqu’un que je connais avait une place gratos… 
- Comment le public a-t-il réagi ? Y a-t-il eu un débat après la projection ?
- On était douze, dont la moitié était visiblement des potes de l’organisatrice. Un débat ? Je sais pas, je suis parti tout de suite, y'avait ni binouzes ni cahouettes… 
- Est-ce que vous irez voir EVIL DEAD WRATH déjà annoncé pour l’année prochaine ? [ FLASH ! FLASH ! ] 
- La conférence de presse est terminée, M'sieur Luc left the building.

👉 Le film est la suite de EVIL DEAD RISE, chroniqué à Noël (!) par Bruno :  - clic ici -  



jeudi 17 septembre 2026

JAN GARBAREK par Benjamin


«  Donc, lors même que le rendu est parfait, nous entendons autrement – sans compter que les meilleures machines ne remplacent pas la présence de l’orchestre. Néanmoins, il reste vrai que cette invention a inauguré l’intrusion de l’automate dans la musique. Ce qui provoqua son premier style universel, et par là même la généralisation et la chute dans la vulgarité des mélodies populaires et, soit dit en passant, ce qui créa un arsenal d’instruments tout particulièrement hideux » Ernst Junger : "Eumeswill".

L’entrée de l’électronique dans la musique fut l’aboutissement d’un long processus qui, en faisant de celle-ci un loisir comme un autre, l’a dépouillé de sa beauté. Des symphonies de la vieille Europe au rock’n’roll, la musique ne cessa de se simplifier pour se mettre à la portée de l’auditeur. Cela n’enlève rien au génie mélodique des Beatles ou David Bowie, n’empêche pas de se prosterner devant l’inoxydable mojo stonien, le début de cette simplification ne fut pas sans charmes. 

Il en fut d’autant moins dénué que, quelques années plus tard, les mélodies se résument à des percussions abrutissantes et à des aboiements obscènes. La critique ne parle d’ailleurs plus tant d’album, de mélodie ou de titre, que de son. Le commerce a mis l’art musical au niveau du grand public et, plus choyé qu’un enfant de bonne famille, celui-ci ne consent plus à faire le moindre effort de compréhension. 

Le premier ennemi du véritable artiste, plus encore que l’époque et le commerce, c’est bien cette masse conformiste qui ne cesse de réclamer la chute de tout art dans les limbes du divertissement. Il ne faut créer que pour soi, rayer d’un trait ou effacer d’une note l’existence du reste de la population. Si le public doit préoccuper le véritable artiste, ce n’est qu’en tant que barbare à combattre ou subalterne à sauver. Mais, avant de prétendre sauver qui que ce soit, il faut déjà se sauver soi même, trouver la révélation à coté de laquelle tant d’hommes passent leur vie durant.

Cette révélation, Jan Garbarek l'a vécu à l’écoute de la musique de John Coltrane. Sa fièvre mystique semblait si loin d’une époque qui, en plein triomphe du rock’n’roll, célébrait autant la libération de la jeunesse que la vassalisation de l’art par la masse. « Je voudrais que ma musique apporte le bonheur aux gens » affirmait Coltrane avec une solennité christique. Au fond, que l’on soit croyant ou non, bâtir une œuvre revient toujours à célébrer cette métaphore de la grandeur humaine qu’est dieu. De passage aux Etats Unis, Jan Garbarek croisa le fer avec les plus fines lames de la révolution free, ces duels mettant la lumière sur la divergence fondamentale le séparant de cette scène. De Coltrane, ces hommes avaient surtout retenu la virtuosité bavarde et l’intensité cacophonique de certaines fièvres mystiques. Aussi bruyantes que des processions africaines, leur jazz culminaient le plus souvent sur les hurlements déchirants de chorus bavards. 

Plus disciple de la retenue stoïcienne que de l’énergie orgiaque venue d’Afrique, Jan Garbarek semblait maîtriser le moindre souffle sortant de sa bouche. Nourri par cette parcimonie, son jeu coulait avec la douce limpidité d’un fleuve paisible. Lorsqu’il découvrit le jeu du saxophoniste, Keith Jarrett reconnut immédiatement son alter égo musical, son Bill Evans à lui. Avec Jan Garbarek, la révolution free n’était plus synonyme de relâchement chaotique, mais au contraire de maîtrise totale de son lyrisme. Trop d’orchestres free étaient alors formés de virtuoses nombrilistes qui peu soucieux du jeu des autres étalaient leur technique dans un chaos innommable. 

Parfois, comme lors des séances de l’album « Ascension » de John Coltrane, un miracle donnait à cette cacophonie une grâce unique. Il n’en demeure pas moins que les albums de free jazz ne furent jamais aussi bons que lorsqu’une fièvre mystique unissait les improvisations des musiciens.

Il fut regrettable que, célébrant les transes d’une Afrique fantasmée, le free jazz oublie totalement la solennité qui fit la grandeur de la musique du continent de Mozart. Sans doute ces musiciens eurent-ils en tête les grandes fresques hispaniques de Charles Mingus et Miles Davis, ce dernier étant allé jusqu’à reprendre un opéra de Gershwin. Il leur parut pourtant impossible de célébrer dans l’improvisation une musique aussi calculée et bornée. A travers les mélodies des grands compositeurs d’antan se dévoilait une profondeur qui aurait pu inspirer nombre de free jazzmen, celle d’une civilisation millénaire célébrant sa grandeur dans ses mélodies et ses chants. 

Se voulant autant chef d’orchestre que jazzman, Keith Jarrett n’avait pas oublié cette profondeur qu’eut la musique européenne avant de tomber dans les limbes du populisme commercial. Même au sommet de la carrière de son quartet américain, son jeu de piano lumineux développait une beauté mélodieuse bien éloignée de l’agitation afro américaine de son temps. Il fallut l’arrivée de Jan Garbarek dans son orchestre pour que la musique de Keith Jarrett s’épanouisse pleinement sur les terres culturelles de Mozart et Beethoven. De leur collaboration naîtront surtout « Belonging » (1974) et « My song » (1978), disques d’une intensité lyrique et d’une fluidité mélodique rare. 

L’orchestre ainsi formé réaffirmait que, à une époque de bruitisme abscons, le génie mélodique restait le seul moyen de créer une musique capable de tirer le troupeau vers le haut. Aussi gracieuses soient elles, ces mélodies n’étaient qu’un point de départ, le foyer prêt à flamboyer de nouveau le temps de quelques grandioses symphonies. Des braises de ces chefs-d’œuvre naîtront notamment le « Koln concert » et les trop méconnues performances de Keith Jarrett au Japon publiées par ECM, sans oublier les fulgurances de son fameux orchestre européen. 

Véritable pèlerin de l'absolu, Jan Garbarek ne cessa quant à lui d’explorer les spiritualités des quatre coins du monde. Comprenant que le communisme fut avant tout une religion séculaire, il enregistra avec le pianiste Bobo Stenson une inoubliable fresque inspirée par le drame Cubain. « On ne comprend rien à l’époque moderne si on ne voit pas qu’elle est une lutte acharnée contre toute forme de vie intérieure » disait George Bernanos.

Dans le chaos épileptique et standardisé de la musique moderne, l’œuvre de Jan Garbarek est une terre d’asile nous rappelant la beauté de l’art véritable et la somptueuse variété des civilisations. Ressorti récemment, le chef d’œuvre « Madar » (1992) rappelait au monde la grandeur d’une musique méditative, profonde, sans effets de manche ni émotions surjouées. La justesse, voilà la source intarissable de la mystique musicale de cet homme. De retour sur ses terres de Norvège, Jan Garbarek ressuscita le lyrisme de ses chants traditionnels le temps du poignant « Twelves moon » (1993). 

Véritable moine archéologue, il creusait alors dans les reliques des civilisations traditionnelles pour y trouver une beauté que la modernité avait oublié. Le christianisme, abandonné voire persécuté durant la récente histoire du vieux continent, ne pouvait donc que finir par inspirer le lyrisme de celui dont le saxophone chantait avec le charisme nuageux des grandes chorales. Fascinante incitation à la méditation introspective, les albums « Officium » (1994) et « Officium novum » (2010) enregistrés avec The Hilliard Ensemble, sont de véritables temples sonores, des oasis de sérénité et de grandeur dans un monde de frénésie médiocre. 

Des études auraient récemment montré que, exposés à la musique classique européenne, les bambins de notre cher continent s’apaisaient, comme s’ils sentaient d’instinct la grandeur de cette beauté créée par nos ancêtres. Ce constat explique sans doute la profonde sérénité s’emparant de l’auditeur de ces « Officium », qui forment les sommets indéniables du voyage de notre remarquable pèlerin de l’absolu. 

De « Madar » à « Witchi-tai-to » (1974), en passant par « Twelves moon » et « Officium », chaque peuple peut mesurer dans les disques de Jan Garbarek la grandeur dont il serait privé si triomphait la standardisation moderniste.