dimanche 8 novembre 2026

UN BEST-OF AVEC TAMBOURS ET TROMPETTES


MARDI : de l’opéra avec « Benvenuto Cellini » qui tient de la gigantesque fresque, disputes d’amoureux, carnavals déchaînés, rivalités politiques qu’Hector Berlioz narre avec une vigueur impressionnante. Le compositeur repousse les limites du genre, grandiose et burlesque, romantisme et farce.

MERCREDI : dans la famille Deep Purple je demande… Warhorse, le groupe monté par l’ex-bassiste Nick Semper, qui ne fera pas long feu avec deux albums au compteur, dont ce « Red Sea » à forte consonance pourpre, certes, mais qui aligne quelques pièces admirables de Heavy-soul-rock.


JEUDI : un nouveau venu à la rubrique classique, le Toon nous présente Gabriel Dupont et son « Oeuvre symphonique », sur une période de 8 ans - le compositeur est décédé prématurément en pleine ascension* – l’ensemble dirigé par le chef Patrick Davin et l'Orchestre philharmonique royale de Liège.

VENDREDI : après le diptyque de Gaulle, Jean Luchaire et Vichy, voici « Moulin » de László Nemes, du moins les derniers jours du résistant aux mains du tortionnaire Barbie. Le face à face d’acteurs tient ses promesses, mais on peut rester dubitatif sur une mise en scène ostentatoire, là où l’austérité aurait prévalu.

* il n'était pas alpiniste, mais tuberculeux...

👉La semaine prochaine, on commence dès lundi avec le Toon qui célébrera la carrière exceptionnelle du chef Herbert Blomstedt décédé quasi centenaire, puis Pat nous lira du Boris Vian, et Benjamin du Maurice Dantec (jamais 203), du blues rock chez Bruno qui recevra Joanne Shaw Taylor pour son dernier né, et Luc fera un voyage scolaire à Naples avec la réalisatrice Marine Atlan. 

vendredi 6 novembre 2026

MOULIN de László Nemes (2026) par Luc B.


Sentiment mitigé à la sortie de projection, sans doute dû en partie à la facilité du scénario. Je m’explique. Le film raconte l’arrestation de Jean Moulin, à Caluire en juin 1943, puis les tortures interminables qu’il a subies à la Gestapo de Lyon, où régnait l’ignoble Klaus Barbie. 

Ce n'est donc pas un biopic. On n’apprend rien du passé, de la vie ou la carrière de ce fonctionnaire qui a œuvré de préfectures en cabinets et ministères depuis les années 20, avant de rallier la Résistance, être repéré par de Gaulle, et chargé d’unifier les multiples composantes de la Résistance.

Le vrai sujet aurait pu être là : la période 1940-43. Mais cela supposait de rendre à l’écran une période complexe, avec de multiples protagonistes pas forcément connus du public, sans promesse de spectaculaire, et finir sur une arrestation, donc un échec. Le scénariste Olivier Demangel (qui travaille avec Cédric Jimenez) restreint donc le récit aux derniers jours - oserais-je dire plus vendeurs - un huis clos entre la victime et son bourreau, sujet idéal pour Polanski. Sauf que Demangel est contraint d’inventer personnages secondaires, situations et dialogues, puisque nous n’avons aucun verbatim des interrogatoires subis par Jean Moulin. Les rares choses que l'on sait viennent de Barbie lui-même, des années plus tard, pas certain que ce soit très fiable ! Le producteur Alain Goldman (de Jimenez entre autres, bis) a choisi de confier la réalisation à László Nemes.

Ce réalisateur hongrois s’est fait connaître avec LE FILS DE SAUL en 2015, qui avait subjugué et terrifié tout le monde. Puis plus rien, deux films en Hongrie à peine distribués chez nous. Nemes ne retrouve pas ici la puissance formelle de SAUL, plus classique, voire un brin léchée vu le sujet (jurisprudence Spielberg SCHINDLER ?) mais certains moments sont très réussis. Notamment les séquences avec la Comtesse de Forez (jouée par Louise Bourgoin) qui est un personnage… fictif. Je rembobine. 

Jean Moulin est parachuté depuis Londres, missionné pour fédérer les responsables de la Résistance. La séquence est filmée de nuit, on n’y voit que dalle. Ça devient une manie de sous-éclairer un film, y’a plus de chef op’ en France ? Même les scènes en plein jour semblent passées au brou de noix, ou les acteurs placés à contre jour d’une fenêtre pour être bien sûr qu’on ne les reconnaisse pas ! Pour renforcer le mystère, mais quel mystère ?  

Gilles Lellouche chuchote souvent (forcément, il ne va pas hurler dans des troquets infestés d’Allemands), une élocution cotonneuse de surcroît, au début on ne pige pas une phrase sur deux. Bref, ça commençait mal. Pourtant l’acteur m’a plutôt convaincu dans sa capacité à incarner différents Moulin. Le fonctionnaire strict (la réunion à Lyon), le dandy élégant à l’aise en mondanités (la scène du vernissage), puis l’homme inquiet, traqué, franchement paniqué quand il répète comme un mantra dans la cour de la prison « je vais parler, s’ils me torturent, j’vais parler ». 

László Nemes n’en fait pas une figure héroïque, mais un homme qui a peur. Le film échoue par contre à expliquer comment Jean Moulin a su tenir face aux sévices. Car bien qu’avouant finalement sa réelle identité (dénoncé par un autre prisonnier) il n’a pas révélé ce que les allemands tenaient à savoir sur la Résistance et les plans des Alliés.

Si les premières séquences rappellent un peu trop ce qu'on a déjà vu (chez Melville notamment) le film prend corps avec l’arrestation chez le docteur Dugougon à Caluire. Le stress, la méfiance, l'inquiétude, puis la violence qui surgit. László Nemes est plus à l'aise dans les face à face, et réussit le premier entretien entre Moulin et Barbie, affable, courtois, jeu pervers du chat et de la souris. 

Réussies, donc, les séquences avec la comtesse. Ce plan au sortir du vernissage, dans un escalier éclairé d’un lampadaire, ambiance très Film Noir, un plan long qui se termine par un beau mouvement de caméra, zénithal. Puis la longue séquence à la Gestapo où la Comtesse Forez (l’alibi de Moulin, censé être Jean Martel, son décorateur) est interrogée par un Barbie qui lui donne des « votre altesse », la cagole d’abord pour mieux l’agresser ensuite. Crescendo éprouvant jusqu’à cette valse forcée sur « La Barcarolle » d'Hoffmann, tout en plan séquence circulaire. Moins convaincantes, les scènes en cellule avec un co-détenu (parce qu’il en fallait un ?) dont on ne sait s’il est un leurre ou pas.

Le nazi est joué par un acteur allemand (quelle surprise !) : Lars Eidinger, que j’avais découvert dans la géniale série BABYLON BERLIN. Il est excellent, effrayant, réellement sadique dans sa manière de souffler le chaud et le froid, cédant à la violence hystérique. MOULIN est un film dur, même si László Nemes laisse le trop plein d’horreur hors champ, privilégiant le sonore (aboiements, cris, suppliques). Voir la scène où on contraint Moulin, forçant ses paupières à rester ouvertes, à regarder ses compagnons se faire torturer. 

Le souci avec ce MOULIN, est qu’il fait immanquablement songer à L’ARMÉE DES OMBRES de Jean Pierre Melville. Qui avait lui aussi dirigé un poids lourd du cinéma, Lino Ventura. L’acteur s’effaçait derrière son personnage, dans un film au rendu documentaire, froid, austère, car Melville savait, lui, de quoi il parlait. Nemes (et son scénariste) invente sans pour autant trahir, certes, mais montre des gestes de cinéma sans doute trop ostentatoires, impression renforcée par l’utilisation du format scope, les lumières sculptées, les costumes bien coupés. 

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lien vers (clic) LE FILS DE SAUL



Couleur - 2h15 - format scope 1:2.39 

jeudi 5 novembre 2026

Gabriel DUPONT – Œuvres symphoniques (1900-1908) – Patrick DAVIN (2018) - par Claude Toon


- Dis Claude, ce monsieur Gabriel Dupont était-il français, belge voire canadien ? Est-il un cousin de l'un des détectives gaffeurs des aventures de Tintin et Milou ? hihi

- Sacrée Sonia. Gabriel Dupont est un compositeur français, ce patronyme est courant dans les pays cités…

- Finis les anglais des semaines passés ! On n'a jamais parlé de ce compositeur de la génération Ravel, Debussy, etc. ?

- Oh mais Sonia, la France sait aussi oublier ses musiciens surtout ceux qui, comme Gabriel Dupont, meurent à 36 ans, comme Georges Bizet d'ailleurs. Bizet qui certes a su s'imposer avec Carmen, l'opéra parmi les plus célèbres de l'histoire de la musique…

- La discographie doit être maigre…

- Et bien 17 albums… consacrés soit à ses œuvres soit dans des anthologies…


Gabriel Dupont vers 1900

Il est rare de commencer une biographie par la date de décès. Gabriel Dupont meurt des suites de la tuberculose le 2 août 1914. La veille, l'Empire allemand a déclaré la guerre à la Russie, la France proclame la mobilisation générale 😒. Le 3 août, l'Allemagne déclare la guerre à la France, alliée de la Russie. Le 11 août, la France déclare la guerre à l'Autriche-Hongrie. Limitons nous aux principales dates du début d'un effroyable conflit européen de quatre ans, une tuerie insensée où 20 millions de soldats et 20 millions de civils périront.

Gabriel Dupont disparaît pendant que les français placardent les appels à la conscription ; pour ce jeune compositeur en pleine ascension âgé de 36 ans, une telle date signe son arrêt de mort artistique. Désolé pour ma trivialité, mais tout le monde s'en fout dans une Europe et une France qui s'embrasent. On l'oublie, contrairement à son confrère Bizet qui s'éteint au même âge en 1875 période de paix après la guerre de 1870 et ayant produit Carmen créé le jour de sa mort, l'œuvre lyrique la plus jouée au monde qui le fera immédiatement entrer dans la légende. Et citons aussi le charmant opéra orientalisant les Pêcheurs de perle !!! La renaissance de Gabriel Dupont attendra la fin du XXème siècle et le début du XXIème siècle.

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Serge Prokofiev disparaîtra également sans tambour ni trompette… emporté par une crise cardiaque le même jour que le départ en enfer de Staline le 5 mars 1953 😡. Heureusement, cet immense compositeur s'était déjà fait une place en or dans l'histoire de la musique. La Pravda l'annoncera brièvement six jours plus tard, seules quarante personnes l'accompagneront à sa dernière demeure.

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Une naissance, événement plus joyeux, a lieu chez les Dupont, à Caen le 1er mars 1878, celle du petit Gabriel Dupont. Son père, Achille Dupont (1848-1901) est originaire de l'Aisne. Il est organiste renommé à l'église Saint-Pierre. Il joue sur un orgue Cavaillé-Coll installé en 1881, instrument de prestige détruit, comme la quasi-totalité de la ville, en 1944 après le D-Day. En parallèle, il enseigne la musique au lycée Malherbe de la préfecture du Calvados. Lui-même a suivi les cours de l'École Niedermeyer de Paris (1853-1912) ; on y enseigne l'interprétation de la musique religieuse et le jeu d'orgue.  



Achille Dupont
 
 

Qui aurait été mieux placé que le père de la fratrie pour discerner le talent précoce de son fils à qui il donne les premiers rudiments de la technique du clavier. Dans cette famille cultivée et mélomane, Gabriel partagera ses dons artistiques avec deux de ses frères aînés : Robert Dupont (1874-1949), peintre paysagiste et Maurice (1873-1949), intellectuel, écrivain et orientaliste, qui fût un ancien bibliothécaire au Musée Guimet.

Sa mère Delphine assurera une présence aimante et dévouée dès les premiers symptômes de la tuberculose qui emportera son cadet. Elle accompagnera ainsi Gabriel au Vésinet, refuge isolé des miasmes de la Capitale, pour le soutenir dans son travail de composition notamment son cycle de dix pièces pour piano La Maison dans les dunes.

Rapidement, Gabriel fréquente le conservatoire de Caen puis part pour celui de Paris en 1893. Il étudie l'orgue avec Alexandre Guilmant puis la composition avec Charles-Marie Widor de 1897 à 1903, un éminent professeur…. Widor est l'un des organistes et compositeurs pour le noble instrument parmi les plus connus de l'école franckiste. Il occupera la tribune de Saint-Sulpice pendant 64 ans, composant dix symphonies monumentales au sein d'un riche catalogue (Clic).

Tout apprenti compositeur se doit, pour gagner ses titres de noblesse de musicien accompli, briguer le Prix de Rome créé par Colbert avec le soutien de Louis XIV. Multidisciplinaire (peinture, sculpture dès 1663, architecture en 1720, gravure en 1804), ce prix récompense aussi à partir de 1803 cinq jeunes compositeurs auteurs d'une cantate pour trois voix solistes et orchestre. Le 1er grand prix assure un début de carrière mais rarement sa poursuite à long terme 😉.

Je profite de ce billet pour brocarder le charme désuet de l'organisation de l'épreuve dans la discipline "musique". Le candidat "entre en loge". À cette fin on l'isole pendant quelques semaines (pour les musiciens) dans une pièce sans contact avec les autres impétrants et encore moins les professeurs qui faciliteraient la tricherie par leurs conseils 😊. Ces cellules monastiques ne se trouvaient pas à la Villa Médicis, comme on le pense souvent, mais au château de Compiègne. Ce sera le cas pour Gabriel Dupont et ses amis en cette année 1901. (Période où il achève son parcours au conservatoire). Les "logistes", tels qu'on les nomme, vivent une période quasi monastique sous la surveillance de gardiens. 


André Caplet (gauche) et Debussy
 
André Gedalge
 

Marie-Catherine Girod
Une main de velours dans
un gant de fer

De nos jours, et avec le recul, la médiocrité des œuvres récompensées, l'oubli poli par l'histoire d'une armée de créateurs sans génie, conduit à ricaner à propos de l'évidente priorité donnée par le jury à ces cantates corsetées dans un académisme désuet. Dans les années 1850-1860, on croise quand même dans le palmarès : Bizet, Massenet et Théodore Dubois (3 musiciens connus seulement). On impose la mythologie ou des drames chevaleresques comme sujets les plus fréquents.


Anecdotes piquantes : Maurice Ravel relèvera le défi six fois de 1900 à 1905. Il jette l'éponge conscient de la partialité de ce jeu de dupes en 1904. Il est éliminé en 1900 des tests préliminaires ainsi qu'en 1905, dernière tentative possible car il a 30 ans. Un scandale éclate face à la stupidité d'écarter le compositeur de deux bijoux : Jeux d'eau et d'un Quatuor à cordes. On ouvre une commission d'enquête 😊. Les six logistes finalistes sont tous élèves d'un même membre du jury. La presse musicale se déchaîne, même des journalistes qui estiment Ravel trop novateur, "Maurice Ravel est éliminé du concours. J'avoue que je n'aurais jamais cru cela possible… C'est un défi au bon sens, à la justice et à l'art." écrit le critique Jean Marnold rédacteur au Mercure de France. Romain Rolland, écrivain et musicologue, prix Nobel en 1915, rédige une lettre ouverte, un brûlot qui dénonce une décision ridiculisant un Conservatoire passéiste ! Le Directeur, Théodore Dubois, ancien lauréat lui-même, proche de la retraite sert de fusible. Réputé rétrograde, on le pousse à la démission en faveur de Gabriel Fauré.

On peut ironiser à loisir sur ce concours traditionaliste et arbitraire, supprimé par André Malraux en 1968. Voyons l'affaire positivement… Il permettait des rencontres fructueuses entre les candidats. En 1901 les lauréats sont : 1er prix : André Caplet dont on parle encore, Gabriel Dupont 1er second prix et Maurice Ravel 2ème second prix (sa seule récompense en six tentatives annuelles). Faut-il en déduire des conflits entre les postulants ? Justement non !

Avant 1901, Maurice Ravel et Gabriel Dupont se lient d'amitié. Ils partageront l'enseignement du contrepoint et de la fugue par André Gedalge, pédagogue moderniste, qui considère Ravel comme très prometteur. Appel aux labels : il faut réhabiliter André Gedalge ! Les deux jeunes compères feront également connaissance de Florent Schmitt et de Charles Koechlin. De 1894 à 1896, Gabriel Dupont commence son cursus de composition avec Jules Massenet ; puis il intégrera la classe de Widor. Ravel bénéficiera en auditeur libre des cours de Fauré après le "scandale" de 1905. Fauré l'invite, contournant deux articles du règlement : Ravel a plus de 26 ans et n'a pas de prix de composition. Fauré, dès 1898 avait perçu un futur génie… 

Pour conclure sur cette bouffonnerie qui entoure le sésame qu'était le Prix de Rome citons les très rares cantates qui ont survécu à l'usure du temps ; chronologiquement : Cléopâtre (1829) d'Hector Berlioz (recalée), L'Enfant prodigue (1884) de Claude Debussy (1er prix), Faust et Hélène (1913) de Lili Boulanger (1er prix – première femme depuis leur admission en 1903). On se doit d'ajouter les trois cantates non retenues de Ravel mais de qualité et gravées par plusieurs maestros : Myrrha (1901), lcyone (1902), Alyssa (1903). Un sujet de chronique atypique à envisager…

- Et bien Claude, quel micmac typique de l'ancien temps, le conservatisme, de piètres partitions, les magouilles, la misogynie, bref… la totale !!! Mais que devient notre Gabriel Dupont après cette fin d'étude ? 1901, Gabriel a 23 ans et 13 ans à vivre… Son catalogue doit être maigre…


Et bien vois-tu Sonia, Gabriel Dupont compose officiellement dès 1900. On ne peut affirmer que des manuscrits de jeunesse n'aient été égarés ou détruits. Gabriel Dupont écrira dans tous les genres : au moins une trentaine de mélodies isolées ou réunies en cycle telles les 8 de Poèmes d'automne inspirés de divers poètes dont Verlaine et Rimbaud. (Je recommande l'intégrale par le pianiste Tristan Raës et le ténor Cyrille Dubois). On sent l'influence de Fauré dans ce répertoire de la mélodie intimiste si prisé à l'époque. (YouTube).


Le piano occupe une grande place dans sa production. Parmi plusieurs cycles se distinguent les 14 pièces titrées Les heures dolentes (1903-1905) et La Maison des dunes, 10 pièces inspirées par les paysages marins du bassin d'Arcachon. La pianiste française Marie-Catherine Girod* a enregistré ces deux cycles pour piano en 1997 et 2018 pour Mirare. On discernera dans son jeu des échos de l'expressionisme de Debussy (Images, Estampes). Marie-Catherine Girod a ressuscité Gabriel Dupont. On lui doit aussi une gravure avec le Quatuor Pražák du Quintette de 1911, son unique ouvrage chambriste. 

(*) Nota : la pianiste Marie-Catherine Girod, très exigeante dans sa fidélité au texte, a très peu de concurrence dans ce répertoire. Dommage, car on croule sous les gravures d'intérêts contestables dédiées à Debussy et Ravel. Houlà ! situation vécue en live : la dame est aussi pointilleuse avec elle que comme juré de concours, et même blessante envers des candidats, l'image d'une Castafiore adoptant le principe ancestral : "transformons la musique en tribunal". Cela dit, face à un clavier… on l'écoute et on s'écrase : 😉. Je n'ai jamais vu une partition aussi riche en indications sur les nuances à apporter, le placement des mains… Gabriel Dupont fignolait, on peut le dire !

Tout ça pour justifier l'ajout de son interprétation récente de La Maison des dunes. Le délié raffiné et sans hédonisme de son jeu est époustouflant…


Côté art lyrique, Gabriel Dupont a composé quatre opéras dont plusieurs eurent du succès lors de leur création et avant la déclaration de Guerre.

La Cabrera (1904) est le seul à avoir été réhabilité en version concert en 2025 à Caen, sa ville natale. Il s'agit d'un drame naturaliste contant les malheurs sans fin d'une chevrière du pays basque… L'héroïne sera victime du syndrome du cœur brisé dit de Takotsubo… Ah l'amour qui tue ! Sniff. Voir une encyclopédie médicale…

Antar (1912–1914). Comme la symphonie éponyme de Rimski-Korsakov (Clic), le livret s'inspire des aventures d'Antar, poète et guerrier de l'Arabie préislamique (VIème siècle), personnage réputé pour sa bravoure et son amour chimérique pour sa cousine Abla. Créé de manière posthume en 1921 à l'opéra de Paris, on ne peut que regretter son oubli des scènes et concerts.


Patrick Davin (1962-2020)

En 2018, le chef Patrick Davin et l'Orchestre philharmonique royale de Liège sortent des sentiers battus du répertoire symphonique en enregistrant les trois ouvrages orchestraux de Gabriel Dupont, une première mondiale qui s'explique par la mort prématurée du jeune compositeur avant qu'il ait pu s'affirmer dans ce registre comme Debussy, son aîné de vingt ans qui a déjà révolutionné l'univers symphonique avant 1910 (La mer, Nocturnes, etc.).

Né en 1962, le chef et violoniste belge très prometteur, maestro renommé sur les scènes lyriques notamment, élève entre autres de Pierre Boulez et assistant de chefs de grand talent tels Sylvain Cambreling ou Günther Herbig nous a hélas quittés en 2020, à 58 ans, soit deux ans après la gravure du disque de ce du jour. À ce sujet sa discographie comporte une dizaine d'enregistrements originaux de musique française à explorer.

Le disque réunit l'ensemble des trois œuvres orchestrales de Dupont. Patrick Davin a assuré un travail de recherche digne d'Indiana Jones et les partitions perdues 😊 qui sont restées non éditées ou introuvables pendant un siècle. Je pense que connaître leurs dates de créations du vivant de leurs auteurs a stimulé le maestro à se lancer dans l'aventure, une réussite pour des ouvrages pleins de charme. Je les présente dans l'ordre chronologique de l'écoute…



Edvard Munch : La fillette et sa mère morte

1- Les heures dolentes

Ce cycle de quatre morceaux est créé le 21 octobre 1906 à Paris, par les Concerts Colonne dirigé par Édouard Colonne. On aura compris qu'il s'agit d'une orchestration par Gabriel Dupont lui-même de 4 et non 3 pièces extraites de la suite pour piano éponyme complété d'une pièce indépendante, le premier mouvement étant un enchaînement de deux pièces différentes. En 1903, Gabriel Dupont doit rester alité à Hyères car atteint d'une pleurésie conséquence de la phtisie qui l'emportera… Il débute la composition de ce cycle qui reflète l'état dépressif de l'homme qui frôle la mort en cette époque sans antibiotique. Les sous-titres des pièces évoquent le trépas, la souffrance, les souvenirs qui s'éloignent… On a souvent comparé cette suite de 25 minutes à Mort et transfiguration de Richard Strauss, tant pour l'inspiration que pour le traitement orchestral puissant et sombre.

A – Épigraphe suivi de La mort rôde. Les indications de tempos sont Lent et grave puis Très modéré. On sera surpris par l'évidence du traitement orchestral pour illustrer les sentiments. Vers [03:05], le dialogue entre tuba et timbale repris vers [3:05] puis encore deux fois, ne laisse aucun doute par son dramatisme exacerbé quant au climat douloureux exprimé par le malade couchant ses notes sur la partition.

B – Des enfants jouent dans le jardin : (un peu animé). Sans doute une pièce plus tardive, vers 1905, écrite entre deux rechutes. Signé Renoir, le tableau ci-dessous montre Jean et Geneviève jouant sur un perron, les enfants de son confrère peintre Caillebotte … La joie de vivre s'oppose à la gravité précédente par une orchestration luxuriante illuminée par les percussions. Ma sélection des deux tableaux n'a rien de fortuite pour traduire ce contraste habile du choix des sonorités. Elles s'éloignent ici nettement des funèbres instrumentations par superposition de Strauss. On est plus proche de Fête de Debussy (2ème nocturne). On s'amusera à distinguer par-ci, par-là le thème pétillant de la chanson "nous n'irons plus au bois" 😊.


Geneviève et jean Caillebotte peints par Renoir

Nota : Orchestration : 3 flûtes, 3 hautbois, 3 clarinettes, 3 bassons et contrebasson, 4 cors, 3 trompettes, 1 tuba, timbales, percussions métalliques, harpe, célesta et cordes.

C - Le soir tombe dans la chambre (Lent et recueilli) : Les divers motifs expriment les angoisses alors que l'obscurité se fait. Un sentiment d'acceptation et de résistance donne lieu à un dialogue féérique du violon solo, de la harpe et du cor.

D - Nuit blanche - Hallucinations (Lent et sombre) : Quoi de plus long et oppressant qu'une nuit blanche et sa succession de pensées morbides vue comme une chevauchée cauchemardesque par Gabriel Dupont ? On a évoqué Strauss puis les contrastes affirmés de Debussy dans le récit instrumental des trois pièces précédentes. Étrangement, le pathétisme héroïque rencontré dans le flot mélodique tourmenté de ce long mouvement fait songer à la rugosité des musiques de films épiques des péplums hollywoodiens. 


2 – Jour d'été

Cette suite ou poème symphonique en trois parties date de 1899. Elle répond à une commande du conservatoire de Nancy alors sous la direction de Guy Ropartz, compositeur et maestro d'origine bretonne, lui aussi à inscrire dans la liste des projets du blog. Ropartz dirige lui-même la première le 25 mars 1900 avec l'orchestre du conservatoire. Encore en bonne santé, Gabriel Dupont s'illustre dans une peinture musicale joyeuse, bucolique et poétique, un peu trop ludique diraient certains grincheux. Il adopte une fluidité mélodique facile à suivre et une clarté dans l'orchestration exceptionnelle chez un compositeur novice. Gabriel Dupont rédige l'argument de sa plume en songeant à l'esprit d'un ballet tel le projet inabouti titré La Farandole des saisons.


Sisley : chemin ensoleillé

A – Matinée ensoleillée (allegro giocoso) : L'été est la période des kermesses de village, des défilés et des fanfares. Dupont exploite ces traditions guillerettes en composant une marche richement orchestrée et rythmée en début et en conclusion. L'instrumentation préfigure celle utilisée pour la transcription des Heures dolentes. La thématique manque certes d'imagination, mais la gaité et la brièveté de ce premier mouvement sauvent la mise. La harpe, la caisse claire et le triangle me font penser aux chorégraphies trépidantes qu'affectionnait Albert Roussel (Suite en fa - Clic). On a reproché à Gabriel Dupont de manquer d'innovation, de se laisser influencer par les langages de ses pairs : Debussy, Massenet ou Strauss entre autres. À 21 ans, est-il anormal que le jeune homme cherche pas à pas sa propre maîtrise compositionnelle ? 

B – Sous-bois (Andante tranquillamente) : Le matériel thématique ne reprend aucun motif précédent, d'où l'abus sémantique de classer l'œuvre dans la catégorie "poème symphonique", "suite" s'impose. Très mélodieux, le développement nous entraîne à suivre un hautbois solo sous les ombrages des canopées. La technique tonale employée et la quiétude sans emphase du déploiement instrumental suggèrent la douce tiédeur des lieux et les parfums de l'humus, du chèvrefeuille, et des résines des futaies.

C - Nocturne (Allegro vivo) : En été, les soirées se prolongent dans les lumières dorées du couchant, les bavardages vont bon train. Quelques couples s'élancent pour danser sous des lampions. [02:11] On entend au loin des cors nostalgiques, pourtant la chasse est interdite en été, mais le timbre velouté des cors symbolise si bien les lueurs orangées et brumeuses du crépuscule… 😊. Gabriel Dupont décline une forme sonate très libre, notée d'allegro à andante. Quelques sautes de vents s'assagissent pour laisser la musique progresser vers l'obscurité. A noter, de nouveau, un usage subtil des percussions, triangle et cymbales et de la harpe. Une merveille qui dormait depuis plus d'un siècle dans un tiroir !



Arcachon : La Pêche aux flambeaux
Jean-Paul Alaux, vers 1900
 

3 – Le chant de la destinée

Ultime partition orchestrale d'envergure, ce poème symphonique d'une quinzaine de minutes résulte d'une commande d'Édouard Colonne qui apprécia beaucoup de diriger les Heures dolentes orchestrées qui débutent le disque. Gabriel Dupont quitte le Vésinet pour Arcachon. Sa santé se dégrade et le ton dramatique de l'ouvrage laisse à penser que les médecins sont pessimistes sur l'espérance de vie du compositeur.

Achevée à l'automne 1907, Edouard Colonne en donne la première mondiale dès le 27 octobre 1907 au Théâtre du Châtelet ! Le chef confiait qu'il ressentait l'influence de Richard Strauss et de César Franck. L'austérité du poème, composé dans les sombres tonalités de Fa mineur et de Mi bémol mineur, et les rares ruptures mélodiques m'incitent à rapprocher le ton général de l'art du second. Par contre, le fractionnement en sections et l'usage de leitmotive ne peuvent écarter l'influence de Strauss et même de Liszt. Dupont se tournait ainsi vers l'héritage germanique plutôt que de s'inscrire dans la lignée du style "à la française" d'un Debussy.

L'orchestration est puissante : 3 flûtes, 2 hautbois, 2 cors anglais, 2 clarinettes, 1 clarinette basse, 3 bassons, 1 sarrusophone (contrebasson en cuivre), 4 cors, 4 trompettes, 3 trombones, 1 trombone basse, 1 tuba, timbales, cymbales, grosse caisse, triangle, tam-tam, célesta, 2 harpes, cordes.

Le poème s'ouvre sur l'exposé plaintif d'un thème funeste aux instruments les plus graves. Empreint de lassitude, Dupont se résout-il à la fatalité d'une existence qu'li sait écourtée. [0:32] Un second motif scandé par les timbales se construit sur un chant affligé des cuivres. Par ce motif martial moins funèbre que le leitmotiv introductif, Dupont témoigne dans un long crescendo de son combat personnel aidé en cela par son admiration pour les beautés naturelles de la forêt arcachonnaise. [04:47] Un climax tragique (grosse caisse) exprime le retour de l'angoisse, mais brièvement. Un troisième passage, très nuancé, en si majeur, met-il en avant, dans un cheminement extraordinairement animé [7:22], illuminé de pizzicati et par le facétieux triangle, un espoir et le sentiment d'une vie certes de douleurs mais où la passion pour l'art a pu éclore. [8:09] Le second leitmotive fait son retour pour nous entraîner dans une longue coda élégiaque d'une virtuosité orchestrale stupéfiante. Bien des œuvres plus longues et rabâchées en concert ne proposent pas une composition aussi élaborée, colorée et bouleversante. Les dernières mesures jouées très lentement et pppp sont-elles une métaphore du repos éternel ? (Partition) Le très avant-gardiste Edgar Varèse estimait beaucoup cette œuvre !


Écoute au casque ou avec des enceintes additionnelles plus que conseillée.

Le son des PC, sauf exception, est vraiment une injure à la musique…


INFO : Pour les vidéos ci-dessous, sous réserve d'une écoute directement sur la page web de la chronique… la lecture a lieu en continu sans publicité 😃 Cool.