jeudi 9 juillet 2026

DVOŘÁK : Poèmes symphoniques - Zdeněk CHALABALA (1962) – par Claude Toon


- Hihi Claude, chabadabada… chabadabada… Le nom du maestro me fait penser à la chanson de ce vieux film de Lelouch… "Un homme et une femme"…

- Ah oui, amusant Sonia ce rapprochement ! Je n'ai jamais vu ce film de 1966… Une palme d'or, un oscar… Luc n'en a pas parlé…

- J'ai commencé à m'enquérir de ces quatre poèmes plus un cinquième en bonus du compositeur de la symphonie du Nouveau Monde. Ce sont des légendes et des contes… On ne se lance pas dans un billet à rallonge j'espère ?

- Non car résumer le sujet de chaque poème d'une quinzaine de minutes suffit… Les commenter sur le plan compositionnel n'a guère d'intérêt…

- Dvořák a-t-il imité Franz Liszt, le créateur de 13 poèmes symphoniques, de valeurs inégales ?

- Oui et non… Liszt expérimentait une nouvelle forme symphonique inspirée des textes et poèmes des grands auteurs romantiques comme Hugo ou Lamartine… Là, le maître tchèque, comme souvent, met en musique les contes du folklore légendaire de sa bohème natale…


Karel Jaromír Erben

Les cinq poèmes symphoniques de Dvořák forment un ensemble cohérent car composés d'un jet en 1896-1897 au retour du compositeur de son séjour aux USA comme directeur du Conservatoire de New-York.

Je m'interroge sur le désir d'Anton de travailler aussi intensément à partir de textes de Karel Jaromír Erben qui a consigné ainsi des légendes populaires transmises par la tradition orale tchèque. Le compositeur a nettement exprimé sa joie de retrouver son pays après son voyage outre-Atlantique qu'il avait apprécié. Il est conscient que les responsabilités qui lui ont été confiées lui ont permis d'entrer dans la cour des grands compositeurs postromantiques. Il avait composé lors de l'été 1894 à Spillville, dans l'Iowa,  le quatuor "américain" opus 96, et le quintette à cordes opus 97, chefs-d'œuvre émaillés de citations de musique amérindienne. Et n'oublions pas le magnifique cadeau musical de 1893 pour honorer ses hôtes yankees : la Symphonie n° 9, "Du Nouveau Monde".

Néanmoins, en ces années américaines, même adulé, il cultivera la nostalgie de sa terre natale. Son origine villageoise (Nelahozeves – 1000 âmes vers 1860), le bucolisme de la Bohème et la vitalité des chants et danses populaires lui tenaient vraiment à cœur. Cela peut expliquer l'écriture avec exaltation de cette suite de cinq poèmes symphoniques richement orchestrés, ses dernières partitions pour orchestre, les opus 107 à opus 111. Cet ensemble de 1H40 n'est pas sans rappeler la suite symphonique Ma Patrie de son compatriote Smetana comprenant l'incontournable "Moldau".

Dvořák ne fut ni un Mozart ni un Schubert, soit un génie précoce. Ses débuts comme compositeur associent nombre de maladresses formelles. Ses premiers quatuors sont démesurément longs et ennuyeux (1H10 pour le N°3 de 1870 ; certains quatuors professionnels ignorent même son existence – cocasse mais vérifié lors d'une conférence 😊). Longtemps, de ses 9 symphonies, on ne jouait ou ne gravait que les cinq dernières numérotées alors de 1 à 5 (voir des pochettes des années 60 mentionnant Symphonie n° 9 (5)). Sa carrière ne démarrera réellement qu'avec son bouleversant Stabat Mater de 1877. Je n'ai pas chroniqué faute d'engouement les symphonies N°2 et N°4, toutes deux éditées tardivement en 1959-1960 ! À voir…


Zdeněk Chalabala

Ce billet est le 17ème dédié au musicien tchèque, un choix d'œuvres marquantes du grand répertoire de la fin du romantisme, donc du XIXème siècle. Dvořák mourra à Prague en 1904. L'homme ne cessera d'affiner son style de composition : concision, thématique attachante, variations… Son style se distingue par des mélodies immédiatement mémorisables par le public (comme Beethoven), une rythmique et une instrumention vivante et brillante.

En cette période de fin du romantisme où Richard Strauss réinvente le poème symphonique via une réflexion intellectuelle adaptant musicalement des textes philosophiques ou héroïques (Ainsi parla Zarathoustra de NietzscheTill eulenspiegel), Dvořák recourt aux contes et légendes empreintes de maléfices et d'amour ou de récits épiques, dans tous les cas des sujets invitant à un lyrisme affirmé dans les compositions. Il reste fidèle au romantisme. À la méditation spirituelle et dramatique de Mort et Transfiguration du même Strauss (1888), Dvořák oppose une forme de récit musical en distribuant des motifs mélodiques définis aux personnages ou créatures de ces contes, influencé en cela par la technique des leitmotive de Wagner qu'il admirait. Plus encore, la  partition affiche une structure chronologique des divers épisodes du conte. Je donnerai un exemple de ces poèmes symphoniques à programmes dont là encore Richard Strauss appliquera le principe dans Don Juan ou Till Eulenspiegel. Pourtant, il n'y a aucune trace d'un contact entre les deux compositeurs de générations différentes… Ces œuvres marquent le crépuscule du romantisme, des ouvrages dits à programme…

Karel Jaromír Erben (1811-1870) auteur du recueil Kytice a réuni en 1853 douze poèmes dont cinq inspireront Dvořák. Dans la seconde édition de 1861, un 13ème poème est ajouté. On doit également au folkloriste tchèque 500 chansons éditées dans Písně národní v Čechách (Chansons folkloriques de Bohême) et publiées en cinq volumes : Prostonárodní české písně a říkadla (Chansons folkloriques tchèques et comptines).

- Dis Claude, avec cet alphabet prise de tête, j'ai droit de faire des copier-coller ?

- Evidement ma colombe, tu précises la source, en l'occurrence Wikipédia…


Erben : recueil de chansons

J'ai choisi la fougueuse intégrale de Zdeněk Chalabala de 1961. Cette gravure date de l'année qui précède sa mort après une vie dédiée à la promotion de la musique slave, celle des opéras de Dvořák en particulier (1889-1962). Le dernier poème est dirigé par Bohumil Gregor, autre grand chef tchèque peu connu en occident (1926-2005).

On peut toujours avoir une légère appréhension avant d'écouter les disques Supraphon. Si les prises de son s'avèrent souvent de qualité, la technique des pressages des vinyles datant de l'époque sous contrôle soviétique ne brille pas par leur somptuosité 😊. Souvent la numérisation ressuscite des perles discographiques captées à la Philharmonie Tchèque, un des meilleurs orchestres d'Europe surtout pendant les quatre décennies où œuvraient Rafael Kubelík (1942–1948), Karel Ančerl (1950–1968) et Václav Neumann (1968–1989), ce dernier ayant également brillamment enregistré les quatre premiers poèmes vers 1970 pour Supraphon. Voir le profil des trois chefs dans diverses chroniques (Index). Utiliser Ctrl+F !

 

Si l'orchestration de la Symphonie n° 9, "Du Nouveau Monde" optait encore pour le standard du XIXème siècle comme celle requise par Schumann, Brahms ou Bruckner avant la 8ème symphonieDvořák, qui a sans doute entendu la création de la symphonie N°1 "Titan" de Gustav Mahler de 1893, décide d'étendre la richesse de son instrumentation.

Le compositeur et maestro viennois Mahler créera à Vienne les deux premiers poèmes symphoniques et, dès 1888, un début de correspondance entre les deux hommes a vu le jour…

Je ne donne l'orchestration que pour l'opus 107. Elle varie très peu d'un poème à l'autre :

2 flûtes, 1 piccolo, 2 hautbois, 1 cor anglais, 2 clarinettes en la, 1 clarinette basse, 2 bassons, 4 cors en mi, 2 trompettes en mi, 3 trombones (ténor, alto et basse), 1 tuba, timbales, grosse-caisse, triangle, cymbales, tam-tam, cloches et cordes, harpe dans le Rouet d'or.

 

Une sacrée bizarrerie que les contes du romantisme sensés préparer les enfants au danger santanique. Ils regorgent de sorcières, de démons, des marâtres, d'ogres, bref les créatures diaboliques pullulent dans des histoires glauques de maléfices et d'assassinats en série. Les frères Grimm* et Erben étaient friands de ces récits horrifiques… Des gamins pauvres étant souvent victimes de l'appétit des ogres ou… des sorcières de midi. L'idée était-elle d'apprendre la prudence aux bambins ? Peut-être, l'insomnie et les cauchemars l'emportaient-ils, aller savoir 😡. Préférons Petit ours brun ou T'choupi 😊. Dvořák, ne connaissait pas T'choupi.

En 1945, les contes des deux frères Grimm furent interdits de publication par les alliés comme ayant pu susciter par leur violence certaines atrocités commises par les nazis ! Dans le Deblocnot on apprend des choses étonnantes… Un concurrent dans le genre, Charles Perrault, écrivait en réalité pour les adultes. Erben, moins connu, n'était pas non plus tendre avec ses lecteurs, exemple : "Là, dans le sang gisent deux choses - dans le dos passe un frisson d’horreur : une tête d’enfant sans corps et un petit corps sans tête..." Prochain article envisagé : la délicieuse B.O. de : "massacre à la tronçonneuse". 😊 (Clic)


De l'amour ou du macabre, cinq résumés des contes : 

Vodnik (Jean Vervelle)

[00:00] - L'Ondin ou Esprit des eaux , Op. 107 : Le conte :  (1) Un lutin des eaux (gobelin ou Vodník), assis sur un arbre au bord du lac, prépare son costume en vue de son mariage avec une jeune humaine qu'il enlèvera ! (2) Une mère, suite à un rêve prémonitoire met en garde sa jeune fille à propos des monstres du Lac. (3) Malgré l'avertissement, la demoiselle, attirée par les ondes, part faire sa lessive et est enlevée par le lutin terrifiant qui la conduit dans son château lacustre pour l'épouser (beurk). (4) La malheureuse se lamente 😥. Un enfant naît de cette union. (5) La jeune mère supplie le cruel lutin des eaux de pouvoir visiter sa mère… (6) La créature accepte, mais fixe une limite de temps (une cloche marquera l'heure de retour), et garde le bébé en otage… (7) La mère par amour possessif empêche sa fille de retourner au lac. La cloche sonne, le lutin vient exiger le retour de son épouse forcée… La mère l'éconduit pour garder sa fille. Une tempête provoquée par sorcellerie se déchaîne. (8) Au matin On découvre le petit corps de l'enfant disloqué par le monstre… 😱 .

Dvořák compose un rondo, une forme libre en 7 parties de type ABACABA. Des leitmotive obsédants sujets à maintes variations et des climax d'une grande violence dans le discours musical illustrent parfaitement le conflit entre l'amour familial et la cruauté du lutin dans ce conte parmi les plus atroces de la culture slave. La direction de Chalabala, staccato, aux nuances féroces, se révèle bien inquiétante…

Polednice ou sorcière de midi

[22:30] - La sorcière de midi ou la Fée de midi, Op. 108 : En France, les parents invoquaient le père fouettard pour "corriger" les gamins désobéissants… Aspect terrifiant, martinet à la main et pour les cas désespérés un sac pour emporter le galopin ; une belle peur mais la survie ! En Bohème, tendance dure avec Polednice ou sorcière de midi qui, comme certains services publics, n'agit qu'entre 11h et midi !! La terrible créature inspire le second poème symphonique de Dvořák (l'entendait-il dans son enfance ?)  

Dvořák précède le récit musical d'une joyeuse introduction ludique et dansante montrant un bébé joueur mais piaillard… La mère excédée par ces cris n'a pas de pendule et prononce sans réfléchir l'imprécation maléfique "Fée du midi, viens et prends-le, Viens emporter ce coléreux ." La sorcière convoquée surgit et exige en hurlant "Donne-moi l’enfant". Terrorisée et culpabilisée, la mère tente de sauver son enfant. Elle lutte avec courage mais s'évanouit. À midi passé, le père revient et trouve sa femme évanouie. Il peut la ranimer mais son petit est mort dans les bras de sa maman sans que Polednice ait réussi à ravir le petit corps. (- Sonia, la boîte de Kleenex est là…)

La pièce d'un quart d'heure environ comporte quatre mouvements :

[22:30] 1Allegro : la mère et l'enfant / 2 - Andante sostenuto : arrivée de la sorcière / 3Scherzo : danse de la Sorcière de midi / 4Andante : retour du père et final. La fantasmagorie mélodique très animée et la folie orchestrale reflètent à merveille la dramaturgie du texte.

[37:36] - Rouet d’or, Op. 109 : Bigre, Mary Shelley, l'autrice de Frankenstein aurait pu imaginer le conte. Le poème de plus de 20 minutes relate une histoire vraiment horrible 😱… D'ailleurs depuis la Belle au bois dormant, une interdiction de la fabrication des rouets devrait être promulguée. On trouvera un point commun avec Cendrillon, la marâtre, les filles mauvaises et la jolie et généreuse belle-fille…

Donc : Un roi chevauche et rencontre une jeune villageoise, Dornička, dont il s'éprend et veut l'épouser. Dornička, une orpheline vivant sous le toit d'une belle-mère et de sa fille, sosie de Dornička et toutes les deux jalouses du choix du jeune monarque. Le roi ordonne à la belle-mère d'amener Dornička au château pour les épousailles…


Rouet de salon bronze doré bois du 18ème
 
 

En chemin, la mère et la fille dépècent Dornička, l'amputent des jambes, des bras et lui arrachent les yeux. La fille emporte les macabres trophées au château puis, usant de sa ressemblance avec Dornička, épouse le jeune roi qui part à la guerre après sept jours de réjouissances…

Dans la forêt, vivent un ermite magicien et son fils qui découvrent le corps mutilé de la malheureuse Dornička. En trois voyages, le magicien envoie son fils au chateau rencontrer la fille maudite pour échanger les jambes, les bras et les yeux contre un rouet d'or, son fuseau et sa quenouille. Une récupération de ces pièces détachées afin de rafistoler Dornička (une chirurgie lourde 😷). Dornicka se réveille, vivante, sa beauté restaurée, mais esseulée.

Les semaines passent. Le roi a fini de guerroyer, retrouve sa belle épouse, la traîtresse, et désire assister à une démonstration de l'usage du beau rouet d'or qui… prend la parole et raconte l'affreuse supercherie "Tu es venue duper le roi". Le roi chevauche vers la forêt rejoindre Dornička en vue de nouvelles noces. Les monstrueuses Mère et fille sont livrées aux loups qui leur dévorent jambes, bras et… yeux. Délicieux !

(- Paaaat, Luuuc, Brunoooo !!!! Sonia est tombée dans les pommes…).

Mahler, dans sa cantate de 1879Das Klagende Lied, reprend le synopsis extrait d'un conte de Grimm. Là, une flûte taillée dans un os joué par un ménestrel chante le destin terrible de son ex propriétaire : un doux jouvenceau tué par son frère cruel devenu aussi un mari usurpateur (Clic).

La musique épique de Dvořák débute sur une très belle chevauchée des cors rythmée par les cymbales (un peu trop appuyées lesdites cymbales dans cette version à mon goût). Je préfère la version plus poétique de Vaclav Neumann… Si tant est que l'affaire soit très poétique 😊.

Dvořák poursuit avec l'opus 110 son voyage aux pays des récits dignes des plus sombres contes d'Edgar Poe, au hasard pour les connaisseurs : Le chat noir. Mais si voyons… Le meurtrier alcoolo et violent, un peu crétin, qui a pendu son chat (entre autres) et emmuré le corps de sa femme dans la cave.  Quand la police soupçonneuse perquisitionne chez le mari et entend miauler à fendre lâme… elle démolit un mur 😊. Sur la tête du cadavre de madame, se trouve le chat noir ! 


Dvořák en 1902

[58:05] - Colombe des bois, Op. 110 : Colombe sauvage ou pigeon des bois suivant les traductions du titre de la ballade de Erben, quatrième et dernier conte choisi par Dvořák pour achever cette saga de poèmes symphoniques macabres. Oh, rien d'hilarant. Une jeune veuve suit les funérailles de son mari, ravagée de tristesse telle une pleureuse de l'antiquité. Un mari qu'elle a en fait empoisonné 😊. Les semaines passent, les larmes hypocrites sèchent, l'amour renaît et "la poison" avant l'heure convole de nouveau en "injuste" noce avec un bellâtre. Une colombe établie dans un arbre surplombant la tombe du feu premier mari ne cesse de roucouler de manière agressive pour rappeler son crime à la nouvelle épousée. Obsédée par ce cri insupportable, la femme déprime, prend conscience de son abjection et se suicide en se jetant à l'eau. Dvořák semble laisser planer un doute sur la mort par noyade prévue dans le texte originel en échange d'un éventuel sauvetage suivi d'une visite au gibet… Bof, l'un ou l'autre… Le remord serait alors sa punition éternelle.

Dvořák achève en beauté le cycle inspiré des poèmes d'Erben et sa composition comporte cinq sections :

1 – Marche funèbre : les obsèques du mari empoisonné.

2 - Allegro - Andante : rencontre de l'amour pour le jouvenceau et mariage.

3 - Molto vivace : musique des noces.

4 – Andante : roucoulement criard accusateur de la colombe et tentative de suicide.

5 – Andante : un violon solo conclut sur un espoir de rédemption.

- Si son premier mari était une brute, elle aurait dû déménager après le bouillon de onze heure…

- Hein ? Heu… oui Sonia… pas bête !

[01:19:53] - Le Chant du héros, Op.111 : Oublions Erben pour la composition de cet ultime poème symphonique composé par Dvořák, cette fois sans support littéraire. Voyons dans cette pièce une forme d'autobiographie à l'image de Une vie de Héros de Richard Strauss (l'un de ses meilleurs poèmes symphoniques, composé aussi en 1898). Tant par la forme, la durée et l'orchestration plus réduite, Dvořák rend à l'évidence hommage à l'imaginaire de Erben.

La création a lieu à la Philharmonie de Vienne le 4 décembre 1898, sous la direction de Gustav Mahler. Dvořák déprimé avait préféré confier cette première à son ami.


En complément une playlist des cinq poèmes dirigés par Neeme Järvi pour Chandos.


Écoute au casque ou avec des enceintes additionnelles plus que conseillée.

Le son des PC, sauf exception, est vraiment une injure à la musique…


INFO : Pour les vidéos ci-dessous, sous réserve d'une écoute directement sur la page web de la chronique… la lecture a lieu en continu sans publicité 😃 Cool. 


 

Il existe diverses interprétations de bonne aloi des œuvres orchestrales de Dvořák hors les symphonies. Voici une sélection recommandable de publications ou de coffrets de 1, 2 ou 3 CD.

Sir Charles Mackerras a dirigé l'orchestre philharmonique tchèque souvent, car grand amateur de musique tchèque et disciple de chefs historiques comme Rafael Kubelik ou Karel Ancerl… On lui doit un bel enregistrement des quatre poèmes d'après Karel Jaromír Erben (Supraphon – 2010).

Neeme Järvi, le stakhanoviste de la galette, a enregistré toutes les symphonies de Dvořák de manière isolée. Plusieurs albums se voyaient complétés par l'un des poèmes symphoniques. Chandos a eu la bonne idée de rééditer ces ouvrages dans un double album comportant aussi des ouvertures. L'orchestre national d'Écosse nous offre une belle palette de couleurs, la prise de son n'est pas très subtile, dommage (Chandos – 1989).

Enfin, Rafael Kubelik a complété sa célèbre intégrale des symphonies pour DG par un ensemble exhaustif des œuvres symphoniques de Dvořák gravées avec l'orchestre de la radiodiffusion bavaroise qu'il maitrisait si bien. Le premier CD propose la globalité des danses slaves. On trouvera des partitions peu connues et les cinq poèmes symphoniques bénéficient d'une prise de son diabolique de clarté et volcanique (DG - réédition 2002).



mercredi 8 juillet 2026

Neal BLACK & The Healers " Number 3 Monkey " (2026), by Bruno

 


     Malgré les diktats surpuissants de l'industrie musicale, malgré les formatages et pillages barbares, malgré les grandes radios tenues en laisse, malgré l'absence d'informations et d'actualités musicales télévisées, malgré les difficultés de la vie de musiciens tenant à leur indépendance, malgré tout cela, il y a toujours des résistants qui suffisamment de force de caractère pour ne pas céder à la pression des managers et des labels. Des artistes et musiciens qui ne sont pas éblouis par ce qui brille, qui ne se sont pas prêts à se convertir en marionnette, à sacrifier leur vertu ou leur art pour atteindre un statut de « respectabilité mondaine », avec intronisation dans la « haute société ». Certains préfèrent même retourner à un travail alimentaire plutôt que de pactiser avec le diable et de corrompre leur idéal et leur âme. Pas facile de résister à la tentation. Tant d'artistes ont été sacrifiés sur l'autel de la vanité et de la cupidité.


  Ceux qui, malgré l'adversité, continuent à se produire – peu ou prou – régulièrement se font rares ; plus encore sont ceux qui parviennent à maintenir une production discographique. Mais Neal Black est de ceux là. De plus, bien que son premier long-player remonte tout de même à l'an 93 du vingtième siècle, aucun de ses disques n'est à négliger. Certes, au contraire de certains de ses pairs, sa discographie ne croule pas sous l'abondance, mais elle a le mérite de ne proposer que du bon, du très bon, voire de l'excellent ou du magistral. Il est de ceux qui ne se perdent pas en babillage, en déballages égocentriques, préférant nettement la qualité à la quantité. Neal ne cherche pas à tout prix à occuper l'actualité par des sorties fréquentes - avec le risque de lasser ou de décevoir avec des réalisations inégales, voire bâclées. Toutefois, son premier long silence n'était pas volontaire. En effet, suite à quelques désaccords avec les autorités texanes, plutôt qu'un repos forcé à l'ombre des geôles, il avait préféré se mettre au vert, au Mexique. Le temps que ça se tasse. Ainsi, le titre de son troisième album, "Going Back to Texas", sorti en 2000, est une référence à un retour vers une musique plus roots, plus en phase avec son Texas d'adoption (1) et ses débuts sur la scène régionale dans les années 80, qu'à un réel r
etour physique au pays. Un retour musical, après ses deux premiers disques enregistrés à New-York, et particulièrement électriques et virulents.

     Depuis toujours, le Blues de Neal Black est protéiforme. Suffisamment pour avoir fait grincer les dents de bien des puristes. En particulier à ses débuts où, pour certaines de ses compositions, la frontière avec un hard-rock millésimé 70's pouvait être des plus minces. Pourtant, quelles que soient les terres abordées, Neal est reconnaissable entre mille. Déjà parce qu'il y a cette voix, un rien ténébreuse et profonde, naturellement graveleuse, un peu comme le pendant d'un Howlin' Wolf white - même si la comparaison, récurrente à ses débuts, en a froissé plus d'un. Sinon, pour d'autres, en terme de similarité vocale, c'est Tom Waits qui est évoqué. Sa guitare participe également à cette aura partiellement sombre. Cafardeuse. Qu'elle vocifère sous l'effet d'une overdrive, ou qu'elle morde ou tranche en mode crunchy, elle semble fréquemment traîner un sombre passif - comme une blessure profonde qui aurait marqué son âme. Ce qui ne l'empêche de se transcender et, avec une belle énergie, de déchirer les épais nuages orageux pour laisser les rayons de l'astre darder sur nos esgourdes. Le Blues, quoi... 😊 Neal Black porte bien son patronyme.... même s'il peut se révéler solaire... This is the Blues... ?


   Avec ce dernier album, sorti douze ans après son précédent effort solo, Neal ne déçoit pas. Bien au contraire. Avec ce "Number 3 Monkey", il semble avoir définitivement acquis sérénité et confiance ; une réelle ataraxie. Neal se révélant tel un vieux sage, dont on boit avec délectation les paroles, la force des mots choisis, car jamais (ou peut-être une fois) il ne se perd en babillage ou en emphase.
 
Tout au long de l'album, les titres défilent sans jamais décevoir ou lasser. 

     On retrouve même quelques bons boogie-rock-bluezy énervés et pyromanes, chers à Mister Black. À commencer par la chanson éponyme, au tempo assez enlevé, rock'n'roll texan à fort pouvoir calorifique, tel un V8 boosté dont les pots d'échappement émergeant du capot expectorent les flammes sous les coups nerveux d'accélérateur. Un morceau qui renoue avec le climat du second opus, "Black Power". Plus incendiaire encore, l'instrumental « Truckstop Be Bop » - ha ! Les instrumentaux de Neal nous manquaient -, tisse un improbable décor où la quiétude aride des grands espaces, de Monument Valley, est violemment perturbée par un rallye de hot-rods hétéroclites crachant et fumant, soulevant des monceaux de poussière. Il y a quelque chose de propre aux instrumentaux de Freddie King, mais avec une frénésie du Be-bop et une intensité héritée du heavy-rock (du "Homebound" du Nuge ?). « Dead By Now », lui, est un brin plus funky, dérivant vers New-Orleans pour s'accoquiner avec Bryan Lee. Tandis que « That Money » respire le swamp-rock à la Creedence – où, pour rester dans le Texas, celui d'Omar & the Howlers -, bien soutenu par le « ruine babines » de Nico Wayne Toussaint. Nico qui illumine, avec la classe qu'on lui connait, cinq morceaux de l'album.

     Neal nous sert aussi quelques mets plus tendres. Notamment avec le nonchalant, « Choose Your Poison », un "Blues latin urbain", qui retrouve le chemin qu'avait essayé de paver un certain Tino Gonzales.  

     Neal possède ce don de composer des morceaux aux parfums particuliers, où se fondent country, blues, rock, tex-mex, parfois même jazz (par l'usage de certaines tonalités et accords). Certes, l'héritage Texan est palpable, mais depuis ses débuts discographiques, il n'a jamais cherché à coller à un genre particulier, préférant tracer son propre chemin. À l'image de  l'introspectif « Mellow Moon Melody », un doux instrumental évoluant telle une ballade nocturne lors d'une douce nuit de pleine lune d'un été torride ; une invitation à la contemplation. Ou encore de « His Last Song », au tempérament de ballade à la Bob Seger, qui aurait convenu comme un gant à feu Calvin Russell

     Au milieu, Neal glisse les deux seules reprises de l'album, deux excellents country-blues. Un « Devil Got My Woman » de Skip James, magnifié par deux grattes roots - avec le renfort de la chanteuse guitariste Janet Martin, avec qui Neal a effectué quelques petites tournées européennes -, et un « No Way to Get Along » du révérend Robert Wilkinsdans une version nettement plus orchestrée, mais respectant le tempo, l'entrain guilleret et optimiste d'origine (2).

     Visiblement, ce bon vieux Neal Black n'a rien perdu de sa pertinence et de sa force. Si la voix est un brin moins abrasive, sa guitare a gardé toute son intensité et sa sensibilité à fleur de peau, pouvant se révéler mélodique même dans les plans les plus fiévreux - quelque part comme une fusion entre Rory Gallagher et Freddie King, couplée à un tranchant parfois pas très éloigné d'un Roy Buchanan. Neal est parfaitement secondé par l'incontournable Mike Latrell (longtemps quasi inséparable de Popa Chubby),  habillant subtilement les pièces de nappes d'orgue ou pimentant le propos de ligne de piano honky-tonk. Ainsi que par le batteur Denis Palatin, un fidèle des séances de Ruf Records (Ana Popovic, Anthony Gomes, Dani Wilde et tout récemment Laura Chavez pour un très bon album instrumental) qui a pas mal bossé pour Fred Chapellier, tout comme le bassiste Abder Benachour.


(1) Neal Black est né à Washington, mais c'est le Texas, où ses parents se sont installés alors qu'il était enfant, qui fait son éducation. C'est dans ce vaste état qu'il apprend et fait ses (longs) débuts dans la musique. C'est logiquement le rock et le blues du Lone Star State qui a marqué à jamais sa musique.  

(2) Une chanson généralement plus connue grâce à la version des Rolling Stones, rebaptisée "Prodigal Son", que l'on trouve sur le remarquable album "Beggar's Banquet" de 1968.




🎼
Autres articles / Neal BLACK (liens) : 
👉  B. T. C. Blues Revue  " Live And More " (2012) - avec Nico Way Toussaint et Fred Chapellier

mardi 7 juillet 2026

GOTLIB : Les Rubriques a Brac et les Dingodossiers par Pat Slade



Ce qui fait la force des “Rubriques-à-Brac”, c’est ce savant mélange entre contenu sérieux (un peu) et humour ravageur (plein pot). Gotlib jongle avec les codes de la pédagogie pour mieux les faire exploser. Vous n'apprendrez peut-être pas grand-chose sur Darwin ou Einstein peut-être un peu plus sur Newton qui revient souvent, mais vous vous taperez sûrement une bonne tranche de rigolade.

Un retour dans le passé pour les lecteurs de Pilote (Mâtin! Quel journal !), certain y verront de la nostalgie, d’autres découvriront le génie de Gotlib.

    le manuel du parfait dingue et l’encyclopédie du n’importe quoi





Soyons honnêtes, qui n’a jamais rêvé de décrocher un diplôme en “Bêtisologie” ou en “Dingologie” ? Gotlib vous attend avec son pinceau affûté et son humour corrosif : préparez-vous à un voyage unique, un peu fou, souvent absurde, mais toujours irrésistiblement drôle.


Gotlib ! Dès qu’on prononce ce nom, c’est tout un univers de folie douce, de caricatures délirantes et d’humour absurde qui s’ouvre à nous. Si vous ne connaissez pas encore Marcel Gotlib (ce qui serait fort étonnant !), laissez-moi vous embarquer pour un petit voyage au cœur des “Rubriques-à-Brac” et des “Dingodossiers”, ces deux chefs-d’œuvre de la BD française qui ont marqué des générations de lecteurs, et continue de faire rire aux éclats les novices comme les fans de la première heure.

Gotlib, le roi du gag qui déglingue.

Avant de plonger dans nos rubriques fétiches, prenons une minute pour planter le décor. Marcel Gotlib, né en 1934, est un pilier de la bande dessinée franco-belge, un maestro du comique visuel et verbal. Il a révolutionné la BD avec son style inimitable, mélangeant dessins parfois très simplistes et blagues ultrafines, souvent décalées, parfois même politiquement incorrectes, mais toujours savoureusement drôles. C’est dans les années 1960-70 qu’il crée les “Rubriques-à-Brac” dans le magazine Pilote, sa série phare, suivie plus tard par ses fameux “Dingodossiers”. Deux séries cultissimes, qui, chacune à leur manière, démontrent l’immense talent de Gotlib pour raconter des histoires truffées de gags, quasi pédagogiques, mais surtout hilarantes.

Professeur Burp

Les Rubriques-à-Brac“ résume la science de la bêtise appliquée. Imaginez un cabinet de curiosités bizarroïdes où vous pourriez trouver des bêtises sur tous les sujets possibles et imaginables. C’est un peu ça “Les Rubriques-à-Brac”, Gotlib y joue les profs loufoques qui dispensent des cours absurdes mêlés de dessins caricaturaux. On y trouve de tout, de la préhistoire à la physique quantique, en passant par l’histoire, la littérature, les animaux, et même la nature humaine... toujours vus à travers un prisme déformant et hilarant. Les ”Rubriques-à-Brac“, le pendant encore plus déjanté des ”Dingodossiers“. Ici, Gotlib joue avec les codes de la culture, de la science, de l’histoire et du langage pour créer un univers où tout est possible, sauf la logique !

Chaque page est une explosion humoristique, construite autour d’une idée simple, mais déclinée en une multitude de blagues visuelles ou textuelles. Les personnages fétiches sont là, évidemment : le fameux professeur Burp, symbole de ses explications farfelues où rien ne se tient jamais vraiment, mais où l’on rit franchement. 


Les "Dingodossier" est un peu la bible des trucs inutiles, un peu comme ”Le Catalogue d’objets introuvables“ de Jacques Carelman mais indispensables. Chaque dossier est un condensé de faux savoir, où Gotlib dézingue avec subtilité les travers de la société, de la science, ou du comportement humain. Et derrière cet humour se cachent des personnages qui ont marqué toute une génération en les mettant à la sauce satirique la plus piquante.

Par exemple, on trouvera un “Dingodossier” sur “Comment passer pour un intellectuel”, ou encore “Les techniques pour éviter le travail”. Ces dossiers sont de véritables modes d’emploi absurdes et souvent jubilatoires, où l’on reconnaît des situations vécues, amplifiées à l’extrême. Gotlib, avec sa plume acérée et son coup de crayon expressif, nous rappelle que l’autodérision est la meilleure arme contre la bêtise et le conformisme.

Et puis n’oublions pas ses personnages, prenons par exemple Professeur Burp, l’archétype du savant fou à la chevelure hérissée et aux expériences qui tournent toujours mal. Ce personnage, exemple type de la caricature du scientifique  maladroit, nous entraîne dans des aventures où les explosions, rats mutants et inventions ridicules sont monnaies courantes. Il incarne cette fascination-répulsion envers la science fascinante quand elle promet monts et merveilles, hilarante quand elle déboule dans le chaos total. ”Les Dingodossiers“, manuel du parfait dingue. Gotlib manie le second degré avec une aisance déconcertante. Derrière la légèreté apparente, se cache souvent une satire bien mordante. ”Les Dingodossiers“ et les ”Rubriques-à-Brac“ ne sont pas seulement des recueils de blagues, ce sont des miroirs déformants qui nous renvoient à nos propres absurdités.


Impossible de parler de ces œuvres sans mentionner le graphisme. Gotlib n’est pas un dessinateur à la technique sophistiquée, mais c’est précisément ce style simple, souvent presque brouillon, qui donne tout son charme à ses pages. Ses personnages sont souvent des bonhommes ronds, aux traits exagérés, avec ce nez emblématique en pointe. Les expressions faciales sont hyper travaillées, ce qui fait que chaque case respire l’émotion, la surprise ou l’absurde.

Le découpage dynamique, les bulles remplies de jeux de mots, les petites vignettes symboliques ou délirantes en marge… tout concourt à créer un rythme de lecture dynamique, drôle et souvent imprévisible.

En relisant aujourd’hui “Les Rubriques-à-Brac” ou les “Dingodossiers”, on est frappé par la modernité de l’humour, malgré les décennies passées. Gotlib savait se moquer sans méchanceté, taquiner sans agressivité, et surtout, il poussait sans cesse les limites du gag, quand d’autres s’en tenait à la simple blague.

De plus, son œuvre est un hymne à la liberté créative : il n’a eu de cesse de casser les codes du bon goût et du politiquement correct avant même qu’on invente ces termes. Résultat ? Une BD vivante, foisonnante, jamais snob, qui parle à tout le monde et qui invite à décomplexer le rire.


Gotlib et Claire Bretécher

Enfin, Gotlib est aussi un personnage attachant dans le monde de la BD, un passionné qui a su fédérer autour de lui une équipe d’auteurs géniaux (Willem, Claire Bretécher, Mandryka, Alexis, Gossens pour ne citer qu’eux), et créer Le Journal de Fluide Glacial… bref, un univers complet où l’humour graphique règne en maître. Ce qui fait la saveur unique de ces personnages, c’est le style Gotlib un dessin simple en apparence, mais bourré de détails rigolos, un rythme effréné dans les dialogues, des jeux de mots à foison, et surtout une liberté totale dans l’écriture. On passe du gag le plus absurde à la critique sociale sans jamais perdre le lecteur.


Bougret et Charolle
 

Des personnages comme l’élève Chaprot cancre de son état, le commissaire Bougret et son adjoint l’inspecteur Charolles qui prendront vie dans le film ” Les vécés étaient fermés de l'intérieur“ en 1976 sous les traits de Jean Rochefort et de Coluche, le professeur Burp déjà cité, Isaac Newton et les multitudes de  pommes qu’il prendra sur la tête (et même un crocodile), mais il y a un personnage qui apparait dans les deux publications et qui deviendra un personnage emblématique, la mascotte, le fil rouge c’est la coccinelle... Après toutes ces années, les personnages de Gotlib continuent de nous faire marrer parce qu’ils parlent à ce petit grain de folie qui sommeille en chacun de nous. En ces temps souvent trop sérieux, ils nous rappellent que le rire est la meilleure défense contre la bêtise.

Qu’on soit fan de la première heure ou novice curieux, plonger dans les aventures des ”Dingodossiers“ et des ”Rubriques-à-Brac“, c’est comme prendre une bouffée d’air frais dans un monde qui vire parfois au sérieux trop pesant. Alors, la prochaine fois que vous feuillèterez ces albums cultes, prenez le temps de savourer chaque trait, chaque réplique, chaque clin d’œil. Car derrière le fou rire, c’est un véritable génie de l’humour qui s’exprime.

 

Allez, hop ! Un dernier conseil pour la route : ne tentez pas d’imiter le professeur Burp chez vous… sauf si vous aimez les explosions surprises.