dimanche 12 juillet 2026

UN BEST-OF ENSORCELANT


MARDI : lui, il met généralement tout le d’accord : Marcel Gotlib. Pat nous a embarqués dans l’univers absurde du dessinateur à travers les « Rubriques-à-Brac » et autres « Dingodossiers », deux chefs-d’œuvre de la BD française qui ont marqué des générations de lecteurs.

MERCREDI : du blues avec Bruno, mais du blues protéiforme, Neal Black et sa voix abrasive aimant se frayer un chemin vers d’autres univers, comme sur son dernier « Number 3 Monkey » les titres défilent sans jamais décevoir, texan, country blues ou boogie énervés.



JEUDI : on a écouté de la grande musique, celle de Anton Dvořák s'inspirant des contes terrifiants 😱 du folklore légendaire de sa bohème natale, tous écrits par Karel Erben (un concurrent des frères Grimm). Il compose quatre « Poèmes symphoniques » épiques et richement orchestrés pour clore sa carrière symphonique. Le Toon a choisi la fougueuse version de Zdeněk Chalabala de 1962 bien captée, avec l’orchestre philharmonique tchèque.

VENDREDI : on a revu un classique de Vincente Minnelli, auréolé de cinq oscars, « Les Ensorcelés » nous plonge dans l’univers impitoyable d’Hollywood, entre hommage et critique vacharde, élégant et cruel, doté d’une photo magnifique et un casting de luxe.

La semaine prochaine, encore du grand écart musical avec les irlandais de Cranberries cru 1994, le guitariste Peter Frampton, et le saxophoniste de jazz Joe Henderson. Et munissez-vous de vos gousses d’ails, le comte Dracula passera nous dire bonjour.

Et à l'inverse de la triste disparition de Bonnie Tyler... Claude fêtera demain le 99ème anniversaire du maestro Herbert Blomstedt toujours en activité malgré des petits coups de mou… Il a franchi ce cap hier samedi... Il est bien parti pour le Guinness book 😊 .



Un dernier salut à Bonnie Tyler, 75 ans aux miches, qui nous a fait le sale coup de l’éclipse totale. Qui devait, la pauvre, en avoir marre qu'on lui pose toujours la même question...
- Bonnie Tyler ?  - Oui, deux heures et quart...  



vendredi 10 juillet 2026

LES ENSORCELÉS de Vincente Minnelli (1952) par Luc B.


Hollywood a toujours aimé se filmer le nombril. Mais ce sous-genre fleurit aussi chez nous, et ailleurs, dernier exemple en date avec L’ÉTRE AIMÉ de Sorogoyen [chronique clic ]. Pour en revenir au début des années 50, et aux antipodes l’un de l’autre, citons deux chefs d’œuvres : BOULEVARD DU CRÉPUSCULE (1950, Billy Wilder) et CHANTONS SOUS LA PLUIE (1952, Stanley Donen). La même année Vincente Minnelli sortait LES ENSORCELÉS, autre bijou qui explorait les dessous peu reluisants de l’usine à rêves. 

Qui reprend le mode de narration en flashback, à la manière de CITIZEN KANE. Le film est produit par John Houseman, collaborateur d’Orson Welles dès ses débuts, on y pense aussi grâce à la présence de l’acteur Paul Stewart qui jouait l’assistant de Kane, et ici l’assistant de Jonathan Shields, est-ce un hasard ? On pense surtout à plusieurs films de Joseph L Mankiewicz (dont le frère Herman était co-scénariste de CITIZEN KANE, décidément, ça commence à faire beaucoup) qui aimait ce style de construction, CHAINES CONJUGALES (1949) avec Kirk Douglas, EVE (1952) ou LA COMTESSE AUX PIEDS NUS (1954), déjà sur le monde du théâtre ou du cinéma. J'ouvre une parenthèse : trois films indispensables. Parenthèse fermée.

Ce principe du flashback va permettre de réaliser un portrait croisé, subjectif, à partir de plusieurs témoignages de protagonistes. A noter que le personnage de Kirk Douglas n'apparait que dans les flash-back, le spectateur n'a donc jamais son point de vue sur les évènements. Troublant.

Dans LES ENSORCELÉS (The Bad and the Beautiful en VO) il y aura trois longs flash-back, correspondant aux trois personnages qui dès la scène d'ouverture sont appelés au téléphone par un certain Jonathan Shields (Kirk Douglas) : le réalisateur Fred Amiel, l’actrice Giorgia Lorrison et le scénariste James Lee Bartlow. Les trois lui raccrochent au nez : « Drop dead ! » qu'on pourrait traduire par plutôt crever. Ambiance.  Ils se retrouvent plus tard dans le bureau de Harry Pebbel, directeur de production à la Shields Pictures Inc. Qui leur demande d’oublier leurs griefs pour retravailler avec Shields, producteur toxique aujourd’hui ruiné. Chacun va exposer son expérience douloureuse…

La première histoire commence génialement, 18 ans plus tôt, dans un cimetière. Jonathan Shields enterre son père, qui était comédien. A côté de lui, un type chuchote des commentaires méprisants sur le défunt sans savoir qu’il s’adresse au fils ! C’est Fred Amiel, qui au moment du serrage de mains et des condoléances, refusera les billets tendus par Shields :  « 11 dollars pour jouer les pleureuses ! ». On appréciera le cynisme de la scène. Ils deviendront amis et partenaires, réaliseront des westerns et films d’horreur fauchés (« L'Apocalypse des hommes-chats »), Minnelli s'amuse à recréer les tournages en décor carton-pâte. Tendre hommage à Jacques Tourneur, à CAT PEOPLE, sur l’obscurité et les ombres qui engendrent la peur davantage que les effets spéciaux débiles.

Minnelli montre la course aux bénéfices comme seule valeur artistique « je me fous de l'Oscar, j'veux un happy end qui rapporte », les avant-premières où les spectateurs-témoins remplissent des questionnaires après la projection. Amiel qui était un obscur accessoiriste devient un réalisateur coté, souhaite s’atteler à un gros projet qu’il murît depuis des années. Shields trouve le financement et le latin-lover vedette à la réputation difficile Victor Ribera. Qui s'avère charmant et très accessible : « Pourquoi ces manières avec moi ? je lis, si j'aime je tourne, si je n'aime pas, je ne tourne pas ». Mais Shields confiera finalement la réalisation à Von Ellstein, metteur en scène chevronné (doit-on reconnaitre Fritz Lang ?). Amiel ne pardonnera jamais cette trahison.

La deuxième histoire raconte comment Shields découvre Giorgia Lorrison (Lana Turner), apprentie comédienne qui se morfond dans la dépression, l’alcool, hantée par le souvenir de son père célèbre. Un lien évident avec le parcours personnel de Shields. Remarquez le coup de crayon pour dessiner des moustaches sur le portrait du père adoré (dans le passé), geste repris au début sur le blason de la société de production. La vengeance est un plat qui se mange froid. Shields croit en elle, l’impose, en fait une star. Son impresario en chiale de bonheur ! Il y a des plans superbes de Giorgia, en proie au stress, arpentant de nuit le plateau vide. Grand moment lorsque Shields la récupère ivre morte dans sa piaule morbide pour la jeter dans une piscine et la dessoûler.

L'actrice est amoureuse de son producteur, espère la réciproque. Après la sortie de leur dernier succès elle s’étonne de ne pas voir son mentor à la soirée de gala. Elle le trouve chez lui, seul, comme en post-dépression. 

Un aspect que traite Minnelli, le coup de blues d’après tournage, l’adrénaline qui redescend, souvent compensé par l’alcool. Et ce plan sublime d’une ombre furtive qui passe sur le couple. Celle d’une starlette qui lance, hautaine, à Giorgia : « Avec toi il travaille, avec moi il s’amuse ». La rupture est consommée, cette fois d’ordre affective, sentimentale.

Puis vient le tour de James Lee Bartlow (Dick Powell), un romancier contacté pour une adaptation. Le producteur se plie en quatre pour lui faciliter la vie, le travail, l’éloigner de sa femme pipelette, horripilante, qui organise des réunions tupperware chez eux. L’épouse est jouée par la délicieuse Gloria Grahame, que j’aurais tendance à garder très proche de moi au contraire… Bartlow exècre Hollywood, les amitiés de façade, la vanité. Shields lui dit à un moment : « les meilleurs films sont réalisés par des gens qui se détestent ».

A travers ces quatre personnages, Minnelli montre que le cinéma est un travail collectif. Dans une scène, Von Ellstein, que Shields veut limoger pour prendre sa place derrière la caméra, lui dit : « je pourrais faire de cette scène l'apogée de tout le film, mais un film n'est pas seulement une suite de moments forts, c'est une construction globale. La mise en scène suppose une certaine humilité ». L’humilité n’est pas la qualité première de Jonathan Shields (écrit sur le modèle de David O’Selznik que Minnelli appréciait peu), il se sert des autres, les essore. Mais les autres se servent de lui pour arriver au sommet. 

[ photo de tournage d'un tournage qui filme un tournage, Minnelli à gauche perché sur la grue => ]

La haine de Bartlow pour Shields est d’un autre ressort, plus personnel, mais ne racontons pas tout. Celui qui voulait juste être peinard devant sa machine à écrire deviendra un auteur récompensé du Pulitzer. Si Minnelli célèbre la création collective, il décrit aussi un monde de rapaces, cynique, des égos démesurés, le mépris et les haines indélébiles. Sous des dehors sophistiqués, et souvent amusants, le tableau est sombre. « Dans ce métier il faut choisir avec qui on dîne ».

Nos trois personnages détestent Jonathan Shields. Ils lui doivent pourtant tout. Si égoïste et déplaisant soit-il, c'est un travailleur acharné qui surmonte tous les obstacles, et possède la qualité de rendre les autres meilleurs. Aujourd’hui, c’est un Shields ruiné qui leur demande un ultime service, un dernier film ensemble. Le dernier plan est magnifique. Fidèle à sa mauvaise habitude d’écouter les conversations, Giorgia Lorrison - et les deux autres - refuse de parler à Shields, mais décroche tout de même le combiné du bureau voisin…

LES ENSORCELÉS est un film d’une rare élégance, servi par sa mise en scène fluide, faite de beaux mouvements de grue, sa photographie, et merveilleusement interprété par un casting de luxe. Mention à Lana Turner, fragile et déboussolée. Magnifique plan lorsque Minnelli filme les techniciens en haut des cintres émus par une de ses prestations. Une peinture âpre et noire des mœurs hollywoodiennes. Une histoire cruelle non dénuée de romantisme, comme la présentait Vincente Minnelli

Le film sera couronné de cinq Oscars, dont photo, scénario et second rôle à… Gloria Grahame.

Noir et blanc  -  1h55  -  format 1:1.33    


Désolé, pas de sous-titres disponibles pour la bande annonce, ou alors dans une version exécrable.  

jeudi 9 juillet 2026

DVOŘÁK : Poèmes symphoniques - Zdeněk CHALABALA (1962) – par Claude Toon


- Hihi Claude, chabadabada… chabadabada… Le nom du maestro me fait penser à la chanson de ce vieux film de Lelouch… "Un homme et une femme"…

- Ah oui, amusant Sonia ce rapprochement ! Je n'ai jamais vu ce film de 1966… Une palme d'or, un oscar… Luc n'en a pas parlé…

- J'ai commencé à m'enquérir de ces quatre poèmes plus un cinquième en bonus du compositeur de la symphonie du Nouveau Monde. Ce sont des légendes et des contes… On ne se lance pas dans un billet à rallonge j'espère ?

- Non car résumer le sujet de chaque poème d'une quinzaine de minutes suffit… Les commenter sur le plan compositionnel n'a guère d'intérêt…

- Dvořák a-t-il imité Franz Liszt, le créateur de 13 poèmes symphoniques, de valeurs inégales ?

- Oui et non… Liszt expérimentait une nouvelle forme symphonique inspirée des textes et poèmes des grands auteurs romantiques comme Hugo ou Lamartine… Là, le maître tchèque, comme souvent, met en musique les contes du folklore légendaire de sa bohème natale…


Karel Jaromír Erben

Les cinq poèmes symphoniques de Dvořák forment un ensemble cohérent car composés d'un jet en 1896-1897 au retour du compositeur de son séjour aux USA comme directeur du Conservatoire de New-York.

Je m'interroge sur le désir d'Anton de travailler aussi intensément à partir de textes de Karel Jaromír Erben qui a consigné ainsi des légendes populaires transmises par la tradition orale tchèque. Le compositeur a nettement exprimé sa joie de retrouver son pays après son voyage outre-Atlantique qu'il avait apprécié. Il est conscient que les responsabilités qui lui ont été confiées lui ont permis d'entrer dans la cour des grands compositeurs postromantiques. Il avait composé lors de l'été 1894 à Spillville, dans l'Iowa,  le quatuor "américain" opus 96, et le quintette à cordes opus 97, chefs-d'œuvre émaillés de citations de musique amérindienne. Et n'oublions pas le magnifique cadeau musical de 1893 pour honorer ses hôtes yankees : la Symphonie n° 9, "Du Nouveau Monde".

Néanmoins, en ces années américaines, même adulé, il cultivera la nostalgie de sa terre natale. Son origine villageoise (Nelahozeves – 1000 âmes vers 1860), le bucolisme de la Bohème et la vitalité des chants et danses populaires lui tenaient vraiment à cœur. Cela peut expliquer l'écriture avec exaltation de cette suite de cinq poèmes symphoniques richement orchestrés, ses dernières partitions pour orchestre, les opus 107 à opus 111. Cet ensemble de 1H40 n'est pas sans rappeler la suite symphonique Ma Patrie de son compatriote Smetana comprenant l'incontournable "Moldau".

Dvořák ne fut ni un Mozart ni un Schubert, soit un génie précoce. Ses débuts comme compositeur associent nombre de maladresses formelles. Ses premiers quatuors sont démesurément longs et ennuyeux (1H10 pour le N°3 de 1870 ; certains quatuors professionnels ignorent même son existence – cocasse mais vérifié lors d'une conférence 😊). Longtemps, de ses 9 symphonies, on ne jouait ou ne gravait que les cinq dernières numérotées alors de 1 à 5 (voir des pochettes des années 60 mentionnant Symphonie n° 9 (5)). Sa carrière ne démarrera réellement qu'avec son bouleversant Stabat Mater de 1877. Je n'ai pas chroniqué faute d'engouement les symphonies N°2 et N°4, toutes deux éditées tardivement en 1959-1960 ! À voir…


Zdeněk Chalabala

Ce billet est le 17ème dédié au musicien tchèque, un choix d'œuvres marquantes du grand répertoire de la fin du romantisme, donc du XIXème siècle. Dvořák mourra à Prague en 1904. L'homme ne cessera d'affiner son style de composition : concision, thématique attachante, variations… Son style se distingue par des mélodies immédiatement mémorisables par le public (comme Beethoven), une rythmique et une instrumention vivante et brillante.

En cette période de fin du romantisme où Richard Strauss réinvente le poème symphonique via une réflexion intellectuelle adaptant musicalement des textes philosophiques ou héroïques (Ainsi parla Zarathoustra de NietzscheTill eulenspiegel), Dvořák recourt aux contes et légendes empreintes de maléfices et d'amour ou de récits épiques, dans tous les cas des sujets invitant à un lyrisme affirmé dans les compositions. Il reste fidèle au romantisme. À la méditation spirituelle et dramatique de Mort et Transfiguration du même Strauss (1888), Dvořák oppose une forme de récit musical en distribuant des motifs mélodiques définis aux personnages ou créatures de ces contes, influencé en cela par la technique des leitmotive de Wagner qu'il admirait. Plus encore, la  partition affiche une structure chronologique des divers épisodes du conte. Je donnerai un exemple de ces poèmes symphoniques à programmes dont là encore Richard Strauss appliquera le principe dans Don Juan ou Till Eulenspiegel. Pourtant, il n'y a aucune trace d'un contact entre les deux compositeurs de générations différentes… Ces œuvres marquent le crépuscule du romantisme, des ouvrages dits à programme…

Karel Jaromír Erben (1811-1870) auteur du recueil Kytice a réuni en 1853 douze poèmes dont cinq inspireront Dvořák. Dans la seconde édition de 1861, un 13ème poème est ajouté. On doit également au folkloriste tchèque 500 chansons éditées dans Písně národní v Čechách (Chansons folkloriques de Bohême) et publiées en cinq volumes : Prostonárodní české písně a říkadla (Chansons folkloriques tchèques et comptines).

- Dis Claude, avec cet alphabet prise de tête, j'ai droit de faire des copier-coller ?

- Evidement ma colombe, tu précises la source, en l'occurrence Wikipédia…


Erben : recueil de chansons

J'ai choisi la fougueuse intégrale de Zdeněk Chalabala de 1961. Cette gravure date de l'année qui précède sa mort après une vie dédiée à la promotion de la musique slave, celle des opéras de Dvořák en particulier (1889-1962). Le dernier poème est dirigé par Bohumil Gregor, autre grand chef tchèque peu connu en occident (1926-2005).

On peut toujours avoir une légère appréhension avant d'écouter les disques Supraphon. Si les prises de son s'avèrent souvent de qualité, la technique des pressages des vinyles datant de l'époque sous contrôle soviétique ne brille pas par leur somptuosité 😊. Souvent la numérisation ressuscite des perles discographiques captées à la Philharmonie Tchèque, un des meilleurs orchestres d'Europe surtout pendant les quatre décennies où œuvraient Rafael Kubelík (1942–1948), Karel Ančerl (1950–1968) et Václav Neumann (1968–1989), ce dernier ayant également brillamment enregistré les quatre premiers poèmes vers 1970 pour Supraphon. Voir le profil des trois chefs dans diverses chroniques (Index). Utiliser Ctrl+F !

 

Si l'orchestration de la Symphonie n° 9, "Du Nouveau Monde" optait encore pour le standard du XIXème siècle comme celle requise par Schumann, Brahms ou Bruckner avant la 8ème symphonieDvořák, qui a sans doute entendu la création de la symphonie N°1 "Titan" de Gustav Mahler de 1893, décide d'étendre la richesse de son instrumentation.

Le compositeur et maestro viennois Mahler créera à Vienne les deux premiers poèmes symphoniques et, dès 1888, un début de correspondance entre les deux hommes a vu le jour…

Je ne donne l'orchestration que pour l'opus 107. Elle varie très peu d'un poème à l'autre :

2 flûtes, 1 piccolo, 2 hautbois, 1 cor anglais, 2 clarinettes en la, 1 clarinette basse, 2 bassons, 4 cors en mi, 2 trompettes en mi, 3 trombones (ténor, alto et basse), 1 tuba, timbales, grosse-caisse, triangle, cymbales, tam-tam, cloches et cordes, harpe dans le Rouet d'or.

 

Une sacrée bizarrerie que les contes du romantisme sensés préparer les enfants au danger santanique. Ils regorgent de sorcières, de démons, des marâtres, d'ogres, bref les créatures diaboliques pullulent dans des histoires glauques de maléfices et d'assassinats en série. Les frères Grimm* et Erben étaient friands de ces récits horrifiques… Des gamins pauvres étant souvent victimes de l'appétit des ogres ou… des sorcières de midi. L'idée était-elle d'apprendre la prudence aux bambins ? Peut-être, l'insomnie et les cauchemars l'emportaient-ils, aller savoir 😡. Préférons Petit ours brun ou T'choupi 😊. Dvořák, ne connaissait pas T'choupi.

En 1945, les contes des deux frères Grimm furent interdits de publication par les alliés comme ayant pu susciter par leur violence certaines atrocités commises par les nazis ! Dans le Deblocnot on apprend des choses étonnantes… Un concurrent dans le genre, Charles Perrault, écrivait en réalité pour les adultes. Erben, moins connu, n'était pas non plus tendre avec ses lecteurs, exemple : "Là, dans le sang gisent deux choses - dans le dos passe un frisson d’horreur : une tête d’enfant sans corps et un petit corps sans tête..." Prochain article envisagé : la délicieuse B.O. de : "massacre à la tronçonneuse". 😊 (Clic)


De l'amour ou du macabre, cinq résumés des contes : 

Vodnik (Jean Vervelle)

[00:00] - L'Ondin ou Esprit des eaux , Op. 107 : Le conte :  (1) Un lutin des eaux (gobelin ou Vodník), assis sur un arbre au bord du lac, prépare son costume en vue de son mariage avec une jeune humaine qu'il enlèvera ! (2) Une mère, suite à un rêve prémonitoire met en garde sa jeune fille à propos des monstres du Lac. (3) Malgré l'avertissement, la demoiselle, attirée par les ondes, part faire sa lessive et est enlevée par le lutin terrifiant qui la conduit dans son château lacustre pour l'épouser (beurk). (4) La malheureuse se lamente 😥. Un enfant naît de cette union. (5) La jeune mère supplie le cruel lutin des eaux de pouvoir visiter sa mère… (6) La créature accepte, mais fixe une limite de temps (une cloche marquera l'heure de retour), et garde le bébé en otage… (7) La mère par amour possessif empêche sa fille de retourner au lac. La cloche sonne, le lutin vient exiger le retour de son épouse forcée… La mère l'éconduit pour garder sa fille. Une tempête provoquée par sorcellerie se déchaîne. (8) Au matin On découvre le petit corps de l'enfant disloqué par le monstre… 😱 .

Dvořák compose un rondo, une forme libre en 7 parties de type ABACABA. Des leitmotive obsédants sujets à maintes variations et des climax d'une grande violence dans le discours musical illustrent parfaitement le conflit entre l'amour familial et la cruauté du lutin dans ce conte parmi les plus atroces de la culture slave. La direction de Chalabala, staccato, aux nuances féroces, se révèle bien inquiétante…

Polednice ou sorcière de midi

[22:30] - La sorcière de midi ou la Fée de midi, Op. 108 : En France, les parents invoquaient le père fouettard pour "corriger" les gamins désobéissants… Aspect terrifiant, martinet à la main et pour les cas désespérés un sac pour emporter le galopin ; une belle peur mais la survie ! En Bohème, tendance dure avec Polednice ou sorcière de midi qui, comme certains services publics, n'agit qu'entre 11h et midi !! La terrible créature inspire le second poème symphonique de Dvořák (l'entendait-il dans son enfance ?)  

Dvořák précède le récit musical d'une joyeuse introduction ludique et dansante montrant un bébé joueur mais piaillard… La mère excédée par ces cris n'a pas de pendule et prononce sans réfléchir l'imprécation maléfique "Fée du midi, viens et prends-le, Viens emporter ce coléreux ." La sorcière convoquée surgit et exige en hurlant "Donne-moi l’enfant". Terrorisée et culpabilisée, la mère tente de sauver son enfant. Elle lutte avec courage mais s'évanouit. À midi passé, le père revient et trouve sa femme évanouie. Il peut la ranimer mais son petit est mort dans les bras de sa maman sans que Polednice ait réussi à ravir le petit corps. (- Sonia, la boîte de Kleenex est là…)

La pièce d'un quart d'heure environ comporte quatre mouvements :

[22:30] 1Allegro : la mère et l'enfant / 2 - Andante sostenuto : arrivée de la sorcière / 3Scherzo : danse de la Sorcière de midi / 4Andante : retour du père et final. La fantasmagorie mélodique très animée et la folie orchestrale reflètent à merveille la dramaturgie du texte.

[37:36] - Rouet d’or, Op. 109 : Bigre, Mary Shelley, l'autrice de Frankenstein aurait pu imaginer le conte. Le poème de plus de 20 minutes relate une histoire vraiment horrible 😱… D'ailleurs depuis la Belle au bois dormant, une interdiction de la fabrication des rouets devrait être promulguée. On trouvera un point commun avec Cendrillon, la marâtre, les filles mauvaises et la jolie et généreuse belle-fille…

Donc : Un roi chevauche et rencontre une jeune villageoise, Dornička, dont il s'éprend et veut l'épouser. Dornička, une orpheline vivant sous le toit d'une belle-mère et de sa fille, sosie de Dornička et toutes les deux jalouses du choix du jeune monarque. Le roi ordonne à la belle-mère d'amener Dornička au château pour les épousailles…


Rouet de salon bronze doré bois du 18ème
 
 

En chemin, la mère et la fille dépècent Dornička, l'amputent des jambes, des bras et lui arrachent les yeux. La fille emporte les macabres trophées au château puis, usant de sa ressemblance avec Dornička, épouse le jeune roi qui part à la guerre après sept jours de réjouissances…

Dans la forêt, vivent un ermite magicien et son fils qui découvrent le corps mutilé de la malheureuse Dornička. En trois voyages, le magicien envoie son fils au chateau rencontrer la fille maudite pour échanger les jambes, les bras et les yeux contre un rouet d'or, son fuseau et sa quenouille. Une récupération de ces pièces détachées afin de rafistoler Dornička (une chirurgie lourde 😷). Dornicka se réveille, vivante, sa beauté restaurée, mais esseulée.

Les semaines passent. Le roi a fini de guerroyer, retrouve sa belle épouse, la traîtresse, et désire assister à une démonstration de l'usage du beau rouet d'or qui… prend la parole et raconte l'affreuse supercherie "Tu es venue duper le roi". Le roi chevauche vers la forêt rejoindre Dornička en vue de nouvelles noces. Les monstrueuses Mère et fille sont livrées aux loups qui leur dévorent jambes, bras et… yeux. Délicieux !

(- Paaaat, Luuuc, Brunoooo !!!! Sonia est tombée dans les pommes…).

Mahler, dans sa cantate de 1879Das Klagende Lied, reprend le synopsis extrait d'un conte de Grimm. Là, une flûte taillée dans un os joué par un ménestrel chante le destin terrible de son ex propriétaire : un doux jouvenceau tué par son frère cruel devenu aussi un mari usurpateur (Clic).

La musique épique de Dvořák débute sur une très belle chevauchée des cors rythmée par les cymbales (un peu trop appuyées lesdites cymbales dans cette version à mon goût). Je préfère la version plus poétique de Vaclav Neumann… Si tant est que l'affaire soit très poétique 😊.

Dvořák poursuit avec l'opus 110 son voyage aux pays des récits dignes des plus sombres contes d'Edgar Poe, au hasard pour les connaisseurs : Le chat noir. Mais si voyons… Le meurtrier alcoolo et violent, un peu crétin, qui a pendu son chat (entre autres) et emmuré le corps de sa femme dans la cave.  Quand la police soupçonneuse perquisitionne chez le mari et entend miauler à fendre lâme… elle démolit un mur 😊. Sur la tête du cadavre de madame, se trouve le chat noir ! 


Dvořák en 1902

[58:05] - Colombe des bois, Op. 110 : Colombe sauvage ou pigeon des bois suivant les traductions du titre de la ballade de Erben, quatrième et dernier conte choisi par Dvořák pour achever cette saga de poèmes symphoniques macabres. Oh, rien d'hilarant. Une jeune veuve suit les funérailles de son mari, ravagée de tristesse telle une pleureuse de l'antiquité. Un mari qu'elle a en fait empoisonné 😊. Les semaines passent, les larmes hypocrites sèchent, l'amour renaît et "la poison" avant l'heure convole de nouveau en "injuste" noce avec un bellâtre. Une colombe établie dans un arbre surplombant la tombe du feu premier mari ne cesse de roucouler de manière agressive pour rappeler son crime à la nouvelle épousée. Obsédée par ce cri insupportable, la femme déprime, prend conscience de son abjection et se suicide en se jetant à l'eau. Dvořák semble laisser planer un doute sur la mort par noyade prévue dans le texte originel en échange d'un éventuel sauvetage suivi d'une visite au gibet… Bof, l'un ou l'autre… Le remord serait alors sa punition éternelle.

Dvořák achève en beauté le cycle inspiré des poèmes d'Erben et sa composition comporte cinq sections :

1 – Marche funèbre : les obsèques du mari empoisonné.

2 - Allegro - Andante : rencontre de l'amour pour le jouvenceau et mariage.

3 - Molto vivace : musique des noces.

4 – Andante : roucoulement criard accusateur de la colombe et tentative de suicide.

5 – Andante : un violon solo conclut sur un espoir de rédemption.

- Si son premier mari était une brute, elle aurait dû déménager après le bouillon de onze heure…

- Hein ? Heu… oui Sonia… pas bête !

[01:19:53] - Le Chant du héros, Op.111 : Oublions Erben pour la composition de cet ultime poème symphonique composé par Dvořák, cette fois sans support littéraire. Voyons dans cette pièce une forme d'autobiographie à l'image de Une vie de Héros de Richard Strauss (l'un de ses meilleurs poèmes symphoniques, composé aussi en 1898). Tant par la forme, la durée et l'orchestration plus réduite, Dvořák rend à l'évidence hommage à l'imaginaire de Erben.

La création a lieu à la Philharmonie de Vienne le 4 décembre 1898, sous la direction de Gustav Mahler. Dvořák déprimé avait préféré confier cette première à son ami.


En complément une playlist des cinq poèmes dirigés par Neeme Järvi pour Chandos.


Écoute au casque ou avec des enceintes additionnelles plus que conseillée.

Le son des PC, sauf exception, est vraiment une injure à la musique…


INFO : Pour les vidéos ci-dessous, sous réserve d'une écoute directement sur la page web de la chronique… la lecture a lieu en continu sans publicité 😃 Cool. 


 

Il existe diverses interprétations de bonne aloi des œuvres orchestrales de Dvořák hors les symphonies. Voici une sélection recommandable de publications ou de coffrets de 1, 2 ou 3 CD.

Sir Charles Mackerras a dirigé l'orchestre philharmonique tchèque souvent, car grand amateur de musique tchèque et disciple de chefs historiques comme Rafael Kubelik ou Karel Ancerl… On lui doit un bel enregistrement des quatre poèmes d'après Karel Jaromír Erben (Supraphon – 2010).

Neeme Järvi, le stakhanoviste de la galette, a enregistré toutes les symphonies de Dvořák de manière isolée. Plusieurs albums se voyaient complétés par l'un des poèmes symphoniques. Chandos a eu la bonne idée de rééditer ces ouvrages dans un double album comportant aussi des ouvertures. L'orchestre national d'Écosse nous offre une belle palette de couleurs, la prise de son n'est pas très subtile, dommage (Chandos – 1989).

Enfin, Rafael Kubelik a complété sa célèbre intégrale des symphonies pour DG par un ensemble exhaustif des œuvres symphoniques de Dvořák gravées avec l'orchestre de la radiodiffusion bavaroise qu'il maitrisait si bien. Le premier CD propose la globalité des danses slaves. On trouvera des partitions peu connues et les cinq poèmes symphoniques bénéficient d'une prise de son diabolique de clarté et volcanique (DG - réédition 2002).