mardi 1 septembre 2026

Bill Deraime : ”Energie Positive” (1985) - par Pat Slade



Énergie positive“ est dans mon top 5 des albums de Bill Deraime




Bill Deraime a changé de quai.




Avant toute chose, un point important à souligner, ne cherchez pas le CD de cet album, il n’existe qu’en pressage vinyle.

Sorti en 1985, l’album ”Énergie Positive“ marque une étape importante dans la carrière de Bill Deraime, artiste français reconnu pour sa fusion singulière de blues et de rock. Cet opus traduit parfaitement l’engagement musical et personnel de l’artiste, tout en offrant une expérience auditive à la fois riche et stimulante. Dans cette chronique, je vais explorer les divers aspects de cet album emblématique, de sa composition à son impact, en passant par l’interprétation et la production qui en font une œuvre intemporelle.

Au milieu des années 80, la scène musicale française est en pleine effervescence, oscillant entre nouvelles influences anglo-saxonnes et recherche d’une identité propre. Bill Deraime, déjà ancré dans le blues et le rock, parvient avec ”Énergie Positive“ à insuffler une dynamique nouvelle à ces genres souvent perçus comme traditionnels. L’album reflète une volonté de s’adresser à un large public, tout en conservant une authenticité artistique sans compromis.

Énergie Positive” réunit des compositions soigneusement travaillées, des morceaux où chaque note semble parfaitement placée pour servir l’émotion et le message. L’album mêle passages électriques et moments plus intimistes, donnant ainsi une respiration naturelle à l’ensemble. La signature musicale de Bill Deraime est aisément reconnaissable : riffs puissants, textures bluesy, rythmes entraînants, mais aussi des instants de douceur et de réflexion.

Les textes, écrits avec soin, abordent des thématiques universelles comme l’espoir, la fraternité, ce qui confère à l’album une portée presque intemporelle. On sent également l’influence de l’époque, avec un regard lucide sur les mutations sociales et culturelles.

La voix de Bill Deraime, chaude et expressive, constitue le pilier central de l’album. Elle véhicule une émotion palpable, oscillant entre force et vulnérabilité, ce qui permet d’instaurer un véritable dialogue avec l’auditeur. Son jeu de guitare, fluide et précis, illustre son engagement profond pour le blues et sa compréhension intime du genre.

Chaque titre bénéficie d’un traitement vocal adapté, capable de souligner tour à tour l’urgence, la tendresse ou la détermination. Cette variété dans l’interprétation évite toute monotonie et invite à une écoute attentive et renouvelée.

Techniquement la production est au service de l’énergie, et celle de ”Énergie Positive“ est remarquable pour son équilibre. Au lieu de privilégier une surenchère sonore typique des années 80, elle mise sur la clarté et la chaleur. Les instruments sont distincts, la batterie d’Umberto Pagnini dynamique sans être envahissante, la basse ronde de Gilles Doueib soutient harmonieusement les mélodies et la guitare de Mauro Serri est irréprochable.

Ce choix de production sert parfaitement le concept même de l’album, à savoir transmettre une énergie positive, vivante et sincère. Le mixage valorise la spontanéité des musiciens, ce qui donne l’impression d’assister à une performance presque live.

Parmi les titres marquants, on peut citer la chanson éponyme ”Énergie Positive“, véritable hymne à l’optimisme malgré les difficultés, avec un refrain accrocheur et un solo de guitare vibrant. Chaque morceau apporte sa couleur et son ambiance, renforçant la cohérence globale de l’album sans jamais tomber dans la répétition. Un Jour Tu Trouves“ est une longue et jolie ballade que l’on peut retrouver réorchestrée sur l’album ”Brailleur de Fond“ en 2010, ”Rien D'nouveau“ qui connaitra aussi une seconde vie avec un rythme reggae sur l’album ”Nouvel Horizon“ en 2018. Des morceaux comme “Si Tu Voulais Tu Pourrais“ ou ”L’Ascenseur“ sont dans le sens de tout ce qu’il avait composé précédemment. Le dernier titre ”Changer de Quai“ est un boogie rock furieux et réjouissant.

Si ”Énergie Positive” n’a pas forcément rencontré un succès commercial massif dès sa sortie, il a en revanche profondément marqué les amateurs de blues français et contribué à populariser ce genre souvent marginalisé. L’album incarne une forme d’authenticité rare, mêlant engagement personnel et musicalité de haut niveau.

Il a également influencé une génération d’artistes cherchant à conjuguer rigueur musicale et sincérité émotionnelle. Aujourd’hui encore, cet album peut être considéré comme une référence pour comprendre l’évolution du blues et du rock français dans les années 80.

Énergie Positive“ de Bill Deraime est bien plus qu’un simple album, c’est une déclaration d’intention, une invitation à voir le monde avec optimisme et à puiser dans la musique une source inépuisable de force. En alliant des compositions réfléchies, une interprétation vibrante et une production soignée, Bill Deraime offre une œuvre cohérente et attachante, capable de traverser les décennies sans perdre de sa puissance.   

Pour les amateurs de blues et de rock, ou simplement pour ceux qui cherchent une musique sincère et énergisante, ”Énergie Positive“  s’impose donc comme un incontournable à (re)découvrir avec attention.

Bye Bye Mister Blues, bonne retraite.

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lundi 31 août 2026

DOLLY PARTON, RIP (1946 - 2026)


Dolly Parton était ni plus ni moins qu'une légende, une icone américaine. Je ne sais pas s'il y a des équivalents ailleurs. On pouvait sourire depuis chez nous de ses accoutrements flashy et ses perruques peroxydées XXL, un p'tit côté Jayne Mansfield y compris dans ses mensurations flatteuses. Dans une archive vidéo, on la découvre au naturel, brune, sacrément jolie, j’ai cru voir Joan Baez. Alors, vulgaire la Dolly ? 

Ben justement, elle racontait que petite elle regardait fascinée ces drôles de femmes qui arpentaient la rue – qui faisaient le tapin – outrageusement maquillées et fringuées. Sa mère l’avait mise en garde : regarde ailleurs, ce sont des femmes de mauvaise vie, des femmes vulgaires. La gamine venait de découvrir sa vocation : « Et bien quand je serai grande, je serai une femme vulgaire »

Dolly Parton c’est un parcours incroyable - à l'instar d'un BB King qui ramassait le coton, gamin, sur une plantation du Mississippi - depuis la cabane en bois dans laquelle elle a grandi au fin fond du Tennessee, à Knoxville, entouré de onze frères et soeurs. Le médecin qui a accouché sa mère avait été payé en sacs de maïs, c’est dire… Évidemment, comme beaucoup de consœurs de la soul music, elle découvre sa vocation en chantant à l’église. C'est son oncle qui repère son talent précoce, lui offre une guitare et lui apprend la composition. 

Première apparition dans un show télé lorsqu’elle a 10 ans, et premier enregistrement 3 ans plus tard. A la fin de ses études, en 1964, direction Nashville, managée par celui qui a lancé Roy Orbinson. Mais le succès discographique se fait attendre, elle bosse comme serveuse, essaie de refourguer ses chansons ici et là. Et elle en place quelques unes, car au départ, c’est moins comme interprète que comme auteur-compositrice qu’elle se fait un nom. 

Puis en 1973 déboule le joyau « Jolene » et l’année d’après la superbe  « I will always love you », dont la reprise de Whitney Huston (pour l'horrible BODYGUARD) la rendra... très riche. Une chanson qu'Elvis Presley aurait bien mise à son répertoire, mais Dolly a dit non ! La dame avait son caractère, la queen de la country a dit non au king du rock'n'roll. 

C'était aussi une rude femme d’affaires, qui a su se faire une place dans une industrie musicale très testostéronée. Elle vire son manager et reprend son indépendance financière. Un parcours que la jeune Madonna a dû zyeuter... Car Dolly Parton détient les droits d’édition de ses chansons, et en a écrit près d’un millier. Son argent est investi dans des fondations caritatives notamment pour lutter contre l’illettrisme dans les campagnes. Elle a même ouvert un parc d’attraction Dollywood, rien qu’çà !  

Dans les années 80 elle s'essaie au cinéma, avec succès, notamment dans la comédie COMMENT SE DEBARRASSER DE SON PATRON avec Jane Fonda, elle compose pour l'occasion la chanson « 9 to 5 » furieusement addictive. Elle tourne même avec Stallone, le transformant en star de la country à franges dans LE VAINQUEUR.

Elle jouait de son image de poupée Barbie décervelée aux décolletés généreux (« je peux difficilement les laisser à la maison quand je sors » disait elle !), une bonne cliente comme on dit à la télé, ce qui rendait plus piquantes encore certaines de ses répliques en interview, car la dame cultivait aussi l'autodérision et un certain franc parler. 

Si certaines de ses chansons évoquaient, non sans misérabilisme, son enfance pauvre et les quolibets de ses camarades à propos de ses vêtements rapiécés (« Coat of many colors ») d'autres tranchaient radicalement dans les thèmes qu’elle abordait. Dolly Parton est une des premières à raconter l’intimité des femmes, abordant des sujets à l'époque tabous, comme le sexe avant mariage, l’avortement, les filles-mères, les épouses abandonnées, les violences conjugales, l’adultère, l’homosexualité. Une grande défenseuse de la cause LGBT avant l'heure : « Si j’avais été un homme, je serais une drag-queen ! »

[ avec Merle Haggard ] 

Elle était aussi l'épouse d’un seul mari, défendait un modèle familial assez conservateur. Ne jamais prendre parti pour une cause politique, les femmes ne doivent pas se mêler de ça, rester neutre, car disait-elle, « prendre parti c’est se couper de la moitié de son public ». Pas folle la guêpe ! « Ce que je pense, je l’écris dans mes chansons » disait elle en assumant parfaitement son rôle d'entertainment woman au sourire ultra brite.  

Le succès et l’aura de Dolly Parton dépasse largement la country music, en en faisant l’égal d’un Merle Haggard, avec qui elle a souvent partagé la scène, comme avec Emmylou Harris ou Linda Ronstadt. Elle a su diversifier son répertoire pour élargir son audience, bien que revenant régulièrement à la source country, est parvenue à atteindre tous les publics, se produisant dans des stades combles, des festivals (à Glastonbury) aux quatre coins du globe.

D’ailleurs ce couillon de Trump s’est fendu d’un hommage sans grossièreté, c’est dire ! Un mot de travers et c'était la destitution immédiate. Pour l'anecdote, la première brebis clonée en 1996 avait été baptisée Dolly, en hommage à... Et c'est vrai que parfois, la chanteuse y allait un peu fort sur les perruques bouclées, donnant l'impression qu'elle se coiffait avec un mouton sur la tête. Pour illustrer son immense popularité et le respect de ses pairs, jetez un œil sur le casting de « Rock Star » un de ses derniers enregistrements en 2023 de reprises rock : Aerosmith, McCartney, Stevie Nicks, Kid Rock, Peter Frampton, Rob Halford (Judas Priest), Pat Benatar, John Fogerty, Mick Fleetwood ou les mecs de Lynyrd Skynyrd. Évidemment, Elton John traînait aussi dans le coin, fut un temps ils devaient avoir le même costumier !

Hello Dolly, good bye Dolly ! 

dimanche 30 août 2026

BEST-OF POUR DOLLY


MARDI : Pat nous a rappelé le coup de maître de Guns ‘N’ Roses qui a déboulé avec un premier album aux allures de prends ça dans ta gueule, « Appetite for destruction », qui a tout ravagé grâce à son énergie brute, ses textes crus et son mélange unique de punk, de blues et de hard rock.

MERCREDI : Après Dusty Hill, bassiste, c’est Frank Beard, batteur, qui nous a quitté, endeuillant un peu plus le trio texan ZZ Top, dont Bruno a réécouté le fameux « Tres Hombres », album phare du blues-rock qui s’impose encore comme référence du genre.


JEUDI : chez Claude, un « Trio de sonates » (comprendre trois*) courtes, humoristiques, poétiques, avec parfois un zest de nostalgie, du compositeur Francis Poulenc. Avec Eric le Sage au piano, Mathieu Dufour à la flûte, François Leleux au Hautbois et Paul Meyer à la clarinette, rien que ça !
(*) calambour : traditionnellement un trio comprend : piano, violon et violoncelle, trois musiciens et non deux comme ces sonates... Un "brelan de sonates" ferait vulgaire 😆

VENDREDI : au cinéma, Luc a vu et aimé la dernière palme d’or « Fjord » du roumain Cristian Mungiu, tout en plans séquence tendus, opposant sociétés conservatrices et progressistes, en adoptant les deux points de vue. Un grand film politique qui gratte là où ça fait mal.

👉 La semaine prochaine, dès lundi notre hommage à Dolly Partonle blues positif de Bill Deraime, les australiens de The Party Boys, un hommage au pianiste jazz Abdhullah Ibrahim, et au cinéma une rareté d’Abraham Polonsky.


Et boum, deux d'un coup !


Même âge, même jour. Donc on salue comme il se doit, donc bien bas, l’immense Dolly Parton, 80 ans aux deux miches, véritable institution aux États Unis, on lui réservera une bafouille dès demain, elle le mérite. 

Et saluons l’acteur britannique Tim Curry, 80 balais donc aux glaouis, connu pour « The Rocky Horror Picture Show » mais pas que, il a beaucoup plus souvent foulé les planches de théâtre que les studios de cinéma. Pat nous en parlera prochainement… 

vendredi 28 août 2026

FJORD de Cristian Mungiu (2026) par Luc B.




Cristian Mungiu est rentré dans le cercle très fermé des double-palmés, ils sont dix. Après 4 MOIS, 3 SEMAINES, 2 JOURS en 2007, le voici de nouveau couronné pour ce FJORD qui déjà fait grincer quelques dents. C’est bon signe. Ca veut dire que le cinéaste roumain gratte là où ça fait mal. 

Il a posé ses caméras en Norvège, dans la péninsule d’Ålesund, bordée de fjords majestueux, mais rugueux. Où s’installent le couple roumano-norvégien Gheorghiu et leur cinq enfants. Accueillis à bras ouverts, Mihai est un informaticien galonné qui prend son poste à la mairie, Lisbet est aide-soignante, dont l’empathie fait merveille à l’Ehpad local. Les Gheorghiu sont très croyants, stricts sur l'éducation. On fait des quizz sur la Bible dans une étable (y'a le bœuf mais pas l'âne gris) et on chante des cantiques le soir au piano, ça anime les soirées. Pas question d’I-Phone, de YouTube et autres Instagram : dehors Belzébuth ! 

Aux antipodes de leurs voisins Mats et Mia Halberg, qui représentent le progressisme nordique, ils sont ouverts et chaleureux, lâchent la bride à leur fille Noora, ado plutôt frondeuse. Qui devient illico copine avec Elia Gheorghiu, l’aînée de la fratrie, qui prend goût aux escapades nocturnes et clandestines.

En cours de sport, la prof remarque l’épaule tuméfiée d’Elia. La référente du collège chargée des violences subies, droite dans ses bottes, alerte illico les services de l’Aide à l’Enfance. Qui retirent les cinq gamins à leurs parents, suspectés de maltraitance. La police embarque Mihai Gheorghiu pour interrogatoire.

Raconté comme ça on se dit qu’on plonge en plein mélodrame social, sortez les kleenex. Que nenni ! Par exemple, la scène où Lisbet est contrainte d’abandonner le bébé - qu’elle allaite encore - aurait pu sombrer dans le tire-larmes avec les violons pleurnichant. Mingiu filme la scène, muette, en un seul plan depuis la fenêtre de la maison - point de vue du père résigné - la mère sangle l’enfant dans une voiture qui démarre aussitôt. Lisbet reste hébétée, toujours filmée de loin, la dignité chancelante. Superbe. 

FJORD n’est pas un mélo mais un grand film politique. La situation de départ, inspirée d’un fait divers (comme beaucoup de films de Mungiu) est prétexte à poser un débat particulièrement d’actualité en Europe, entre sociétés dites conservatrices et progressistes, choc des cultures prolongeant le thème de R.M.N. (2022) son dernier est très beau film en date. Accusé par certains d’être manichéen, le film est plus subtil qu’il n’y parait. D’autres le qualifient de réactionnaire. On n’a pas dû voir le même.

Certes, Cristian Mungiu grossit volontairement le trait, mais des deux côtés. Il plaide les deux causes, adopte les deux points de vue, ne prend pas parti. FJORD prend la forme du film de procès, récit clinique d’une suite de procédures qui parfois laissent pantois. Ainsi le lait tiré de la mère sera dûment étiqueté et transmis à la famille d’accueil du nourrisson. Ce film n’est pas sans rappeler ANATOMIE D’UNE CHUTE de Justine Triet dans l’observation au scalpel et l’ambiguïté qui s’en dégage. Et dans le suspens aussi. 

Car le récit est tendu. Les Services à l’Enfance engagent une procédure vue comme un engrenage kafkaïen. Thème débattu au tribunal : il faut protéger les enfants en les séparant de leurs parents toxiques - même le nourrisson, passé au scanner - pour leur donner une chance, un avenir. Réplique de la défense : des enfants placés injustement en foyer n’ont-ils pas plus de chance de mal tourner ? La séparation restera comme un traumatisme. Réponse : aucune étude ne prouve qu’un enfant grandit plus heureux chez ses parents biologiques qu’ailleurs. Ah bon ?

D’autres moments paraissent plus ubuesques, lorsque la benjamine Gheorghiu, en CE1, rétorque à une camarade lors d’un cours sur le genre qu’être lesbienne « c’est mal car condamné par la Bible ». La gamine sera convoquée pour prosélytisme religieux, et les services sociaux prévenus ! Mungiu pousse la logique assez loin, jusqu’à cette idée paradoxale, que ces sociétés progressistes refusent à ceux qui ne croient pas en son modèle, d’y vivre.

Au premier coup d’œil, même si leur mode de vie fait tiquer, les Gheorghiu semblent être les victimes toutes désignées, ostracisés pour leurs convictions religieuses dans un pays qui n'admet que la stricte neutralité. Mais excédé, le père va changer de braquet, partir en croisade, contacter ses réseaux. C'est donc qu'il avait quelques munitions cachées. Le plan sur le coup de hache frappé sur un billot n’est pas anodin. La fraternité d’ultra droite chrétienne entre en guerre contre le Satan progressiste. On voit l’école qui est taguée de slogans. Mihai Gheorghiu qui faisait bonne figure jusque là, apparaît sous un jour nouveau, belliqueux, ira jusqu’à se soustraire à la loi, cette loi qui ne le concerne pas.

Cristian Mungiu utilise comme à son habitude le plan séquence, mais rien de sophistiqué, pas de virtuosité alambiquée chez lui. Juste que les acteurs jouent en continu. Il n’y a pas le mensonge du montage, tout est là à l’écran, pour de vrai. Comme à la première visite des services sociaux, où Lisbet apprend que chacun de ses enfants lui sera retiré. Le plan séquence permet au spectateur de ressentir l’émotion de la scène en même temps que les protagonistes. De même, la caméra ne bouge pas sans raison, elle reste fixe si trois personnages parlent assis, recadre un peu à l'occasion, mais les mouvements de caméra ne sont là que pour suivre les déplacements. 

Comme ce plan en travelling arrière Lisbet et Mia se promènent, chacune poussant, un landau pour la première, un fauteuil roulant pour l’autre. Un bébé dans l’un, un père handicapé par un AVC dans l’autre. Quelle interprétation en donner ? J'accompagne l'avenir, tu accompagnes la mort... Cette histoire n'est pas confinée en un huis clos étouffant, mais filmée dans des paysages immenses, superbes ou austères selon les saisons. Mungiu filme un voisinage de trois bicoques pour parler de tout un continent. 

Alors, les gamins Gheorghiu sont-ils ou pas maltraités ? Le père est-il un bourreau rigoriste ? Ce déchaînement administratif froid comme un iceberg en valait-il la peine ? Le film va au bout de son ambiguïté. L’ingéniosité de la mise en scène ne permet pas de trancher. On se remémore une scène dans la cuisine, les ados qui font les cons, mettant en danger le nourrisson. Mais y a-t-il eu des coups, une punition ? 

Et on repense alors au tout premier plan du film (la bande annonce commence par ça) sans savoir où il se situe dans la chronologie du récit, avec cette figure du père au fond du champ, flou, menaçante. Mungiu brouille brillamment les cartes. Et nous balance un dernier plan qui n’en finira pas de raviver les interrogations. 

Porté par une Renate Reinsve toute en retenue (palmée pour JULIE EN DOUZE CHAPITRE) et un Sebastian Stan en boule de nerf contenu (THE APPRENTICE) FJORD est un film qui n’a pas usurpé sa récompense cannoise*, sa dimension politique comme ses qualités formelles en faisant le lauréat tout désigné. 

* "L'Être aimé" de Sorogoyen, reparti bredouille, me reste encore en travers de la gorge ! 


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