mardi 19 février 2019

THIS IS SPINAL TAP de Rob Reiner (1984) - par Pat Slade




Rocker de tous poils, accrochez vous à votre fauteuil, voici Spinal Tap, la véritable fausse histoire d’un groupe hors du commun. Un rockumentaire tourné par Rob Reiner qui faisait ses débuts dans la réalisation.





Si Spinal Tap n’existait pas, il faudrait l’inventer !





Nous sommes en 1984, le hard rock commençait à percer et beaucoup de groupes plus ou moins bons pointaient le bout de leurs nez et Spinal Tap fera partie de ceux-là, sauf que Spinal Tap n’existe pas, c’est un vrai-faux groupe. Mais comment peut-on être réel tout en étant faux ? Vous allez vous demandez ? Hé bien, grâce à l’idée d’un homme et à la magie du cinéma. «Spinal Tap» c’est un Rockumentaire sur un groupe sans grand talent à qui il arrive toutes les guignes impossibles et inimaginables. Un rockumentaire qui n’a rien à voir avec ceux comme «Lemmy» en 2010, «End of Century» sur les Ramones en 2003 ou encore «God Bless Ozzy osbourne» en 2011. Pourquoi ils n’ont rien à voir ? Parce que tout ce qui y est raconté est vrai, alors que pour Spinal Tap le groupe, tout est faussement vrai et non véritablement faux ! J’espère que vous me suivez parce que je ne répéterai pas ! Pour faire  plus simple, c’est l’histoire d’un groupe qui n’existe pas et à qui il arrive des choses qui ont existé (Ou presque !).

Rob Reiner
Once upon a time Spinal Tap (Que l’on peut traduire par Robinet Rachidien), un groupe de métal composé du blond guitariste David St Hubbins, du lead guitar Nigel Tufnel, du bassiste Dereck Smalls et leur parcours dans le rock’n’roll raconté par le journaliste Marty DeBergi (Rob Reiner lui-même). Après une mise en bouche sur un concert à New York ou le pantalon «moule-burne» en satin brillant est de rigueur et fait penser à Quiet Riot ou à Scorpions dans les années 80, commence l’interview proprement dite. Les débuts avec The New Original avec des images de 1965 et le début de leurs problèmes avec les batteurs qui vont tomber comme des mouches dans d’étranges circonstance l’un d’entre eux dans une combustion humaine spontané, un autre dans un accident de jardinage bizarre et un autre qui mourra étouffer dans du vomi, mais pas le sien préciseront les musiciens. 
Dans la réalité, malheureusement, plusieurs rock stars se sont étouffés dans leurs vomi comme Bon Scott d’AC/DC, Jimi Hendrix voire même John Bonham de Led Zeppelin pour rester  chez les batteurs. On les suis en promo chez Polymer Records ou le PDG n’est d’autre que Patrick Mcnee (Chapeau Melon). Coté musique, l’humour est au top ! Avec «Big Bottom» Dereck Smalls joue sur une basse double manche parfaitement identique. On se demande à quoi cela peut bien servir alors ? Les puristes vont me dire qu’il doit être accordé de deux manières différente, mais alors pourquoi ses deux acolytes jouent-ils aussi de la basse ? Surtout qu’il ne se sert que d’un manche.

On suit le groupe pendant sa tournée américaine avec les problèmes de gathering et quand le rocker à des exigences comme le guitariste Nigel Tufnel qui essaye de plier du pain de mie autour d’une tranche de salami et que la chose est impossible, la réalité dépasse la fiction, Van Halen avait pris pour habitude de fournir une liste interminable d’exigences aux organisateurs de concerts. L’histoire des M&M’s (Repris aussi dans le film «Wayne’s World 2») Le groupe en exigeait en grande quantité et tout ceux de couleur marron seraient éliminés et si un seul était trouvés, David Lee Roth et ses potes foutaient un incroyable souk. Arrive la fameuse scène des guitares et des amplificateurs de Nigel. Il passe en revue sa collection de guitares, celle qui a un sustain qui dure éternellement jusqu’à celle qu’il faut regarder sans jamais la toucher, ensuite tout bascule dans un dialogue de sourd et dans un délire quand il tente d’expliquer pourquoi un ampli a un volume qui monte jusqu’à  onze : 
Nigel : ça c’est un ampli. On s’en sert sur scène, mais c’est très spécial, car comme tu peux le voir, tous les potards sont gradués jusqu’à onze…vRegarde, onze, onze, onze.
– Les amplis vont à dix en général ?
Nigel : exactement !
- Et ça veut dire qu’il est plus puissant ?
Nigel : et bien, c’est plus fort d’un cran, oui… la plupart des mecs, ils jouent jusqu’à 10.

Un peut plus tard dans la conversation
- Pourquoi ne pas mettre le dix plus fort et en faire le maximum…que le son soit plus fort à dix ? 
Long silence…
Nigel : Cet ampli là va jusqu’à onze…

Autre scène mémorable : quand le trio chantent à trois voix «Heartbreak hotel» devant la tombe d’Elvis Presley (le lieu de la tombe était une maquette et pourquoi cette chanson ? parce que c’est la seule chanson d’Elvis pour laquelle la productrice pouvait obtenir les droits). Et puis arrive la copine blonde de David St Hubbins, qui rejoindra le groupe en tournée, va prendre peu à peu le contrôle sur le groupe et provoquera le départ de Nigel. La réalité, comment ne pas penser à Yoko Ono souvent accusée d’avoir provoqué la fin des Beatles. Mais j’ai poussé un peu plus loin mes investigations et j’ai lu que Rick Parfitt (Il y a d’ailleurs une certaine ressemblance avec David St Hubbins) fut aussi vampirisé par ce genre de groupie (Une certaine Patty Beeden) qui aurait pu mettre fin au meilleur groupe de boogie rock de la planète. 

Spinal Tap sera aussi frappé par la censure avec l’album «Smell the Glove». Cette dernière trouvant que les photos de leurs albums étaient trop machistes et représentaient l’image de la femme plutôt comme un objet sexuel. Une femme nue enduite de graisse, à quatre pattes avec un collier de chien autour du cou, une laisse et un bras d’homme au bout, il terminera entièrement noir brillant, un peu comme le «Black Album» de Mettalica ou «Back in Black» d’AC/DC. Dans la réalité, Scorpions seront les champions du genre avec trois pochettes très controversées avec «Virgin Killer», «Loverdrive» et «Animal Magnetism». Le groupe Whitesnake avec «Lovehunter» aura aussi quelques petits soucis. 

Un concert ou les trois musiciens s’extraient tous de cocons géants sauf le bassiste Dereck Small qui reste bloqué dans le sien. Dans la réalité, cela arrivera au batteur de Yes Alan White sur la tournée de 1974, un gars installé dans un coquillage géant qui refusera de s’ouvrir. Autre concert où le groupe sort de sa loge pour rejoindre la scène, mais se perd dans un dédale de couloirs et tourne en rond. La réalité s’inspire de deux histoires authentiques, la première : ce sera Bob Dylan qui se paumera dans les coulisses après un concert et la seconde concernera Tom Petty et son groupe qui eux aussi ce perdirent après leurs show en revenant à chaque fois en backstage et atterrirent sur un court de tennis intérieur.

Ce film est vraiment bourré de gags et de clichés rock’n’rollesques, Le solo de guitare de Nigel qui joue de la guitare avec un violon, un clin d’œil à Jimmy Page qui jouait avec un archet. Le public commençant à bouder le groupe, pour le morceau «Stonehenge» la mise en scène sera revue et corrigée avec l’apparition d’une gigantesque reproduction des menhirs du site. Mais un malentendu sur les dimensions fait que le groupe se retrouve avec une version ridiculement petite avec deux nains déguisés en lutins. La réalité est arrivée au groupe d’Ozzy Osborne : Black Sabbath sauf qu’a l’inverse, le décor était grandeur nature et trop imposant pour tenir sur n’importe quelle scène.

La vie du groupe est chaotique, il survit tant bien que mal et commet des concerts plus ou moins intéressants. Ils iront jusqu’à ce produire sur une base de l’armée de l’air avec un public complètement hermétique à leur musique. De plus les amplis sont parasités par les annonces du speaker de la base. La réalité arrivera au groupe Huriah Heep et à Jimi Hendrix. Ce sera suite a ce concert extra-nul que Nigel sortira de scène en fracassant sa guitare comme le faisait Pete Townsend des Who et quittera le groupe.

The Spinal Tap Mark II, la nouvelle étiquette du groupe qui joue devant un public très clairsemé et pas du tout réceptif à la musique du groupe qui donne maintenant dans un mauvais free-jazz. Mais pour leurs derniers concerts de la tournée à Los Angeles, ils reprennent leur ancien répertoire avec le retour de Nigel comme lead guitar en plein set. Le film ce termine par une tournée au Japon. Keep Rolling Spinal Tap !!!

Les Monty Python n’auraient pas renié cette image tragi-comique de Spinal Tap. Les trois acteurs principaux étant eux-mêmes musiciens, ils n’ont eu aucun mal à se glisser dans les rôles de ces rockers aussi sympathiques que nuls. Même si un scénario avait été établi, pratiquement tous les dialogues ont été improvisés. Suite à la sortie du film, beaucoup de rockers ce sont reconnus comme Jimmy Page, Robert Plant, Dee Snider et Ozzy Osbourne qui ont tous déclarés s’être perdus dans les couloirs pour pouvoir atteindre la scène. Kurt Cobain déclarera «Il n’y a jamais vraiment eu de bon documentaire sur les groupes de rock and roll» et Dave Grohl interviendra «A l’exception de Spinal Tap», le chanteur de Nirvana approuvera.

La fiction deviendra réalité quand, à la demande pressente de beaucoup de fans, le groupe enregistrera un véritable disque en 1992 «Break Like The Wind» dans lequel une multitude de guest apparaîtront comme Jeff Beck, Cher, Joe Satriani, Steve Lukather, Slash, Dweezil ZappaSpinal Tap aura même le luxe de rentrer sur scène dans le stade de Wembley pour le concert hommage à Freddy Mercury.

Spinal Tap, une image cheap, attitude grotesque en scène, tenues provocantes. Trois rockers complètement barrés tout comme l’univers dans lequel ils évoluent. Spinal Tap est une énorme farce, une succession de gag super cons, très drôle et de dialogues de sourds. Un film tourné il y a trente cinq ans mais qui, à ce jour, a toujours autant d'impertinence.   




lundi 18 février 2019

LA PORTE D'IVOIRE de Serge Brussolo (2018) – par Claude Toon



Serge Brussolo
3ème article consacré à l'univers rocambolesque, parfois terrifiant mais toujours déjanté de l'écrivain français. Serge Brussolo a su donner à ce que l'on appelle péjorativement "roman de gare" ses lettres de noblesse. Dans ce roman d'aventure, destination le Congo. L'auteur est prolixe : SF, thriller horrifique, Heroïc Fantasy… Aujourd'hui, une aventure très mouvementée dans la jungle la plus inhospitalière possible, l'auteur raffole des histoires "survival" !  Un point commun se dégage de ces divers styles romanesques : le profil du héros ou plutôt du anti-héros, Monsieur ou Madame Tout le monde plongé malgré lui dans l'enfer de l’imagination de Brussolo. Hasard de mes chronique, toujours des héroïnes : Mickie Katz, baroudeuse et architecte d'intérieur, promue agent immobilière pour tenter de refourguer des lieux et baraques maudits dans la trilogie Agence 13 ou "Les paradis inhabitables", Jillian Caine, scénariste dans la dèche acceptant une mission suicide dans Les Geôliers, l'un des romans les plus "barrés" de Brussolo et commenté l'an passé… (Index)
Et nous voici en compagnie de Tracy. Encore un parcours tourmenté pour cette trentenaire. Ex infirmière militaire, Tracy a connu l'indicible : les blessures effroyables des pioupious et des civils plongés dans l'enfer des guerres régionales (nouveau nom hypocrite donné aux guerres sans fin dans des pays dont l'occident se fout, sauf pour mettre de l'huile sur le feu : du Vietnam à l'Afghanistan en passant par une myriade de guérillas comme au Cachemire - 70 ans que ça dure avec 10 000 morts par an dont beaucoup de gosses). Tracy a trouvé un autre job au Kenya : assistante et compagne de Russel, un organisateur un peu ringard de safaris pour pourris fortunés, du magnat de Wall street à la star du cinoche. Chacun venant flatter son égo de mâle préhistorique en butant, dans l'ordre de taille : un lion, un buffle, un rhinocéros voire un éléphant… Russel et son guide local, Diolo (qui a fui les tueries congolaises,) ne supportent pas cette clientèle, mais il faut bien bouffer… Client du jour : Gerrick, un acteur vieillissant, imbibé d'alcool, gueulard et fat. Le but, tourner un documentaire sur ses exploits dans la brousse pour redorer son blason d'acteur de films d'action en perte de vitesse. Le connard étalon pisse dans son froc en voyant son premier lion, tourne le dos au fauve (grave erreur), part en courant pour finir bouloté par les lionnes à l'affût. Dans la famille Lion, c'est les dames qui font les courses ! Accident regrettable pour les admiratrices en deuil du tocard, et pour Russel et Tracy la note sur TripAdvisor dégringole, bref et en un mot, bonjour la faillite…

Hitler centenaire ???
Tracy rumine et Russel déprime et picole quand débarque en plein cagnard Ernest Edgar Lofton, endimanché et cravaté à la mode coloniale. Un avocat new-yorkais porteur d'une proposition assortie, c'est important, d'un pont d'or ! La mission est dangereuse. D'abord rencontrer dans son fief de la grande pomme une certaine Adriana Hofcraft qui assume l'intérim de la gestion d'un empire d'avionique militaire en l'absence de son père Edmund porté disparu avec un prototype top secret dans la jungle du Congo. La toute jeune et glaçante fifille n'attend ensuite de nos aventuriers qu'une certitude : un père mort ou vivant. Pas vraiment de préférence.
Tracy et Russel n'ont guère le choix même si le lieu de la disparition est un enfer vert, quasiment inexploré et où les cannibales font la loi !
Question : qui ou quoi a attiré Edmund Hofcraft dans un endroit pareil ? Depuis quelques années l'ingénieur et patron vieillissant a une obsession : percer les secrets des cités perdues en Amazonie, en Afrique ; moyen : survoler les zones cibles. Dernière chimère en date : un ami "bien intentionné" l'a persuadé qu'Hitler aurait fui l'Allemagne au moment où ça commençait à chauffer (au sens propre dans les villes bombardés et au sens figuré sur le plan militaire). Ainsi, fuyant en U-bot, le dictateur fou aurait installé une base dans cette jungle africaine impénétrable pour relancer un mini Reich et créer des armes nouvelles financées grâce aux mines de diamants du coin puis reconquérir la planète.
Et si c'était vrai ? Si Hitler avait survécu grâce à des cocktails concoctés par ses médecins fous ? Si des sosies l'avaient remplacé pendant l'effondrement du IIIème Reich ? Si et Si…
Une condition est imposée par Adriana : la direction de l'expédition sera confiée à Jared, un baroudeur à sa solde, un peu trop énigmatique pour Tracy qui a appris à scruter les hommes sur les terrains d'opération les plus minés…

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Bienvenue au Congo
On s'en doute, une expédition dans l'esprit de Serge Brussolo ne ressemblera pas à une promenade de santé. L'histoire regorge de personnages secondaires truculents. Également au menu : l'espionnage industriel pour les ruskofs soit pour le Pentagone, dans un sens ou dans l'autre. Brussolo adore les rebondissements les plus improbables et surtout, il donne un rôle de choix à un "personnage infernal", la jungle du Congo

On rencontrera des escrocs, un vieux prêtre belge nostalgique de l'époque coloniale qui croit dur comme fer pouvoir évangéliser les tribus cannibales sous la canopée, alors que les locaux verraient bien les religieuses de son monastère décrépi faire bouillir la marmite (pas pour attiser le feu, non, dedans, pour améliorer l'ordinaire, avec les aromates).
Couché le chimpanzé ! Couché !!!
Couché le chimpanzé ! Couché !!!
Mille dangers et péripéties surréalistes guettent nos amis. Ils devront ainsi subir un siège par une horde de chimpanzés, des primates furax qu'un vieux temple mystérieux leur servant de citadelle leur ait été taxé par des archéologues suédois. Des ruines sécurisées par un mercenaire et soudard comme l'Afrique en regorge. Un type inquiétant qui garde les lieux pendant une virée des scientifiques à Stockholm. Heureusement que le fidèle Diolo connaît bien toutes les diableries du pays et des hommes les plus vénéneux…

Moi, je n'y vais pas, j'envoie notre succulente Sonia ! Pour les cannibales : un vrai réveillon😁.
Un petit roman dense, sans aucune prétention réaliste ou ethnologique. L'univers à la Bob Morane (les anciens connaissent sans doute) ou à la Conan Doyle, sans la dimension fantastique, mais en nettement plus hard. La survie et la fuite du Führer ont longtemps suscité des interrogations et continuent d'alimenter des sites conspirationnistes qui se focalisent sur les dossiers secrets de la CIA, de l'ex KGB, etc. Écriture fluide et vocabulaire riche participent par une langue française simple et rationnelle à l'intérêt de ce "vrai" livre, une plume aucunement au rabais. Sans doute mois farfelu que d'autres opus de Brussolo, la porte d'Ivoire se lit avec passion… Quelle imagination !

Bonne lecture

Édition du masque – Poche – 352 pages

Vidéo : Révélations sur la mort d'Hitler – émission C l’hebdo du 17/03/2018



dimanche 17 février 2019

BEST OF ENSOLEILLÉ





Lundi
: Nema nous parle d'un livre poilant et historique. Jean Teulé rend hommage dans son livre LE Montespan (pas de faute d’article) au cocu le plus humilié de la cour du roi soleil. Et oui La Montespan avait un vrai mari même si l'opiniâtre favorite a donné 9 bâtards au royaume. Ce n'est plus de l'infidélité mais du stakhanovisme… Grandeur et petites misères d'un courtisan cornu…

Mardi : sacrée soirée pour Pat qui entre une bavette à l’échalote  et des bouquins anars a eu la chance de voir Hélène Gerray en concert, en petit et chaleureux comité ; il était fan avant, il en est ressorti conquis.

Mercredi : Il fête ses 50 ans (!), non pas Bruno mais le "Kick ou the jams" des MC5 ; le furieux gang de Détroit pondait là une bombe, un brûlot de (hard)rock'n'roll survolté et révolutionnaire qui n'a rien perdu de sa force.  

Jeudi : encore une belle découverte pour Rockin, à Paris cette fois, avec French Boutik, avec derrière le micro une chanteuse californienne ; de bons textes sur une pop aux influences sixties, réjouissant ! 

Vendredi : encore un bon film vu par Luc avec "Green book" de Peter Farrelly  qui conte les pérégrinations d'un pianiste noir virtuose et de son chauffeur bourru (Viggo Mortensen) à travers les états ségrégationnistes pour une tournée pas de tout repos.

Samedi : Claude Toon, le défenseur des répertoires trop ignorés, vole au secours cette semaine de la 6ème symphonie de Schubert. Elle porte le surnom de la "petite" par comparaison avec la 9ème dite "La grande" qui dure une petite heure… En fait, une œuvre ambitieuse et très riche que Claude nous présente interprétée avec finesse et vitalité par Claudio Abbado.

samedi 16 février 2019

SCHUBERT - Symphonie N°6 "La Petite" D589 – Claudio ABBADO (1989) – par Claude Toon



- Encore une symphonie de Schubert M'sieur Claude… Elles sont moins connues que celles de Mozart ou de Beethoven m'a-t-on dit, sauf l'"inachevée" bien sûr…
- C'est assez vrai Sonia. Schubert était d'abord le maître du lied, du piano et de la musique de chambre. Mais ses premières symphonies sont agréables à écouter…
- Pourquoi ce nom, "la petite" ? Elle dure dix minutes ?
- Non, une demi-heure, le standard de l'époque, c'est une histoire de tonalité par rapport à la dernière, la 9ème qui dure une cinquantaine de minute, "La grande"…
- Claudio Abbado de nouveau, certainement une interprétation vivante et légère…
- Absolument et de toute façon c'est l'unique disque courant où l'on trouve cette symphonie en album isolé ! Sinon, elle s'inscrit dans les intégrales, évidemment.

En 1813, dès l'âge de 16 ans, Schubert avait démontré son incroyable capacité à se mesurer aux genres les plus ardus en termes de composition : le quatuor et la symphonie. Sensibilisé à cet exercice par l'étude des œuvres de Mozart (La Jupiter) et celles de Haydn ou encore de Beethoven, ses premiers essais ne sont en rien des ouvrages d'étude. Cela dit, force est d'admettre que dans sa courte vie la musique symphonique ne sera pas le domaine où Franz nous léguera ses plus grands chefs-d'œuvre ; ceux-ci appartiennent à l'univers de la musique de chambre ou du lied : les quintettes, les derniers quatuors et trios, les sonates pour pianos et les grands cycles de Lieder comme Le voyage d'hiver. La remarque s'applique aussi à l'opéra. 
J'avais déjà noté dans les articles précédents, notamment celui consacré à la 4ème symphonie dite "tragique", que les six premières symphonies de Schubert n'avaient jamais réussi à s'imposer tant au disque que dans les concerts. Alors que Beethoven a révolutionné la portée émotionnelle d'une symphonie dès 1805 avec la 3ème symphonie "Héroïque" et poursuivi dans cette voie avec d'autres symphonies farouchement romantiques, Schubert semble s'attarder entre 1813 et 1818 - date de composition de la 6ème symphonie - dans l'univers postclassique des derniers opus de Mozart ou des londoniennes de Haydn. La parenté avec la 1ère symphonie de Beethoven est aussi assez évidente.
Octobre 1817 - février 1818 : si Schubert n'est plus l'adolescent au génie précoce, il vit provisoirement dans le cocon familial gouverné par son père et subsiste en exerçant de nouveau son métier d'instituteur. En 1818, il deviendra le maître de musique des enfants du comte Esterházy. Avant ce premier pas vers une activité en rapport avec ses dons : des journées de grammaire et de calcul de neuf heures qui ne devraient guère lui laisser le temps pour la composition.
Et pourtant il travaille dur et son ambition intellectuelle est devenue celle d'un compositeur accompli. Il s'intéresse à la tonalité la plus primordiale : le Do majeur, celle de la symphonie Jupiter de Mozart. Sur son manuscrit, il écrit "Grösse symphonie" (Grande symphonie). Paradoxe pour cette œuvre qui se verra affublée du surnom "la petite" 😊 ! Je dois une explication à Sonia. Cette distinction est apparue après la mort de Schubert, un sous-titre prenant le contrepied de celui de la symphonie N°9 dite "La grande" également écrite en do majeur, mais qui, elle, dure une cinquantaine de minutes. La "petite", bel abus sémantique pour cette symphonie d'une bonne demi-heure nettement plus imposante tant par ses proportions que par son inventivité que ses cinq sœurs aînées aux charmes indéniables cependant. Pourtant comme la 2ème symphonie de Beethoven écoutée en début d'année, encore une œuvre mal-aimée. Justifié ? Non !
Grand bonheur pour Schubert en 1828. Destinée à épicer le répertoire de l'orchestre de son ami et chef Otto Hatwig cette symphonie sera créée au printemps 1818 en même temps que la 5ème plus mozartienne d'esprit (Clic). Ce sera l'une des rares fois où Schubert entendra sa musique jouée de son vivant. Et même l'unique concert pour cette œuvre… Elle ne sera reprise qu'en 1828 après sa mort toujours par Otto Hatwig, et publiée que tardivement en 1895.
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Claudio Abbado à Berlin en 1989
Je ne présente plus le maestro italien Claudio Abbado, artiste majeur de sa génération, qui nous a quittés en 2014 après avoir dirigé de 1989 à 2000 l'orchestre Philharmonique de Berlin, succédant ainsi à Herbert von Karajan. Les 15 dernières années de sa vie furent à la fois une lutte contre une grave maladie, mais aussi une complicité entre les périodes de traitement avec l'orchestre du Festival de Lucerne réunissant les meilleurs solistes des orchestres européens (que des amis) et également avec divers orchestres de jeunes talents. J'avais écrit un RIP lors de sa disparition (Clic).
L'orchestre de chambre d'Europe est né à Londres en 1981 à l'initiative de jeunes instrumentistes. Il réunit une soixantaine de musiciens. De grands maestros lui ont forgé une bonne réputation : Abbado bien sûr mais aussi Paavo Berglund avec lequel une intégrale Sibelius a été gravée, Nikolaus Harnoncourt, Thomas Hengelbrock ou encore Yannick Nézet-Séguin. On appréciera dans ce disque Schubert la légèreté du trait en rapport avec un effectif réduit tels ceux des orchestres de l'époque de Schubert .
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Bien qu'ayant grandi après la mort de Mozart et celle de Haydn, les derniers "classique", et dans l'ombre de Beethoven, le premier "romantique", Schubert n'a jamais affranchi très franchement de la tradition classique avant "l'inachevée" de 1822. Beethoven avait déjà métamorphosé la forme et l'esprit romantique du genre avec ses symphonies 3 à 7 composées entre 1804 et 1812. Cela dit, la rudesse mélodique de l'ouvrage de ce jour s'éloigne d'un simple objectif émotionnel et esthétisant, même si la 6ème symphonie porte l'héritage des dernières londoniennes de Haydn (102-104) ou de la 1ère de Beethoven. Par ailleurs, le compositeur intercale un vrai scherzo et non un menuet après le mouvement lent. Elle comporte quatre mouvements et son orchestration applique les règles du classicisme tardif :
2/2/2/2, 2 cors, 2 trompettes, 2 timbales et cordes.
[Partitionfacultatif mais instructif pour les amateurs] Parcourir la partition réserve des surprises quant au soi-disant classicisme de cette œuvre. Les bois ont un rôle hyperactif, en témoignent les deux portées distinctes pour les flûtes et les accords joués aux clarinettes et aux bassons. Chez Mozart, le recours à la petite harmonie à huit instruments est rare. Ainsi seulement 2 hautbois et 2 bassons dans la 36ème et géniale symphonie "Linz". Schubert ne conserve pour les cordes graves qu'une seule portée que se partagent violoncelles et contrebasses. Exit les grondements de contrebasses pour une symphonie au climat plutôt optimiste. Des détails de spécialiste ? Oui, mais qui montrent que Schubert cherche la voie de l'innovation dans les timbres instrumentaux pour un public qui attend du neuf.

1 - Adagio – Allegro : Contrairement à sa 5ème symphonie commençant par l'exposé du thème principal bille en tête, Schubert s'inspire de Haydn (103ème symphonie  par exemple) ou de Beethoven dans la 2ème symphonie et capte l'attention du mélomane par un adagio introductif développé. Il avait fait de même pour la 3ème symphonie. Un motif en majesté, composé d'un accord puissant suivi d'un arpège crescendo, est répété deux fois. fz>p<f ; articulation compliquée à anticiper pour l'orchestre, mais un motif bien accrocheur. Suit une courte mélodie enjouée énoncée par les seuls flûtes et bois. Dans cet adagio ravissant, nous entendons un dialogue concertant et coloré dont l'élégance n'a pas tant à envier à celle de la "Pastorale" du grand Beethoven. Claudio Abbado s'applique à mettre en relief le rôle significatif des vents et des cuivres, un discours clair et sans pathos.
[2:10] Comme pour l'adagio, le thème martial mais facétieux de l'allegro est amené par les flûtes et les hautbois, puis les clarinettes complètent ce duo. Une grande logique d'orchestration et de nouveau l'avantage donné à la petite harmonie. Une marche bonhomme, aucunement militaire. [2:16] L'orchestre entièrement sollicité reprend ce thème de manière vigoureuse. Mais là encore on pourrait parler de concerto pour vents et orchestre. [2:54] Reprise dans la plus rigoureuse forme sonate du début de l'allegro mais avec un joli thème secondaire pour éviter la monotonie [3:25]. [4:01] Réexposition pas si traditionnelle ou superflue que ça grâce à de capricieux jeux d'orchestration. Ne parle-t-on pas des divines longueurs chez Schubert ? [5:59] Le développement se permet quelques traits tragiques et se présente en forme de variations plaisantes qui ne se démarquent jamais de cette rythmique franche qui caractérise à la fois le style de l'allegro et de beaucoup de mouvement de symphonies chez Schubert (mouvements lents des 8ème et 9ème symphonies). D'un pas allant Schubert nous entraine vers une coda vigoureuse architecturée sur le thème dansant principal.

2 – Andante : L'andante va conserver le ton martial de l'allegro initial. De manière plus élaborée, on retrouvera ce style dans l'andante con moto de la symphonie "la grande", œuvre achevée en 1825 presque au crépuscule de la vie de Schubert. Et si "la petite 6ème" portait en elle la genèse de cette ultime symphonie imposante, totalement romantique par sa gravité et sa difficulté d'exécution ? Ouvrage composé au début de la période si féconde qui verra naitre ses amples et fascinants quatuors, quintettes et sonates. Ce sont les cordes qui énoncent gaiement le thème principal, et unique, repris par les flûtes, les clarinette et les cors. On retrouve un balancement et un rythme métronomique du discours marqué par les syncopes de l'accompagnement de cordes qui fait immanquablement songer à la symphonie N°102 "l'Horloge" de Haydn. [V2-0:51] Seconde idée plus rêveuse, une variation du thème initial chantée par les cordes et tendrement éclairée par les interventions du hautbois et des bois. [V2-2:10] Le développement plus rapide gagne en véhémence avec l'appui des timbales. Le tempo de Claudio Abbado est très soutenu, l'andante devient allegretto. La tonalité générale est fa majeur. Donc quelle bonne humeur communicative ! Les ruptures de rythme sont nombreuses. Moins de six minutes, et un bel enthousiasme à l'inverse de l'andante de la 9ème symphonie qui, bien que construit sur la même exploitation d'une cadence obsédante, aboutit à un paroxysme dramatique en fin de développement.

3 – Scherzo : Presto : Claudio Abbado reste l'un des rares chefs à remarquer que le scherzo est noté presto et le final moderato. Diablement enlevé le scherzo ! Pour Schubert, fini les menuets hérités de l'époque classique. Le mouvement prend des dimensions ambitieuses. Le compositeur pense-t-il à celui de la 7ème de Beethoven qui tourne le dos résolument au petit mouvement de transition et de détente ? Le premier thème est pour le moins énergique, la musique butine gaiement de pupitre en pupitre. [V3-0:09] Un second motif émerge avec un dialogue clarinette, flûtes et cordes qui sera abondamment développé. [V3-0:24] L'enchaînement lors de la reprise ne rompt pas le charme, une forme de continuité mélodique d'une habileté stupéfiante. Une première partie de scherzo assez vaste, incisive. [V3-2:51] Le trio se doit de ralentir. Des quelques mesures dans les menuets, il occupe quasiment la seconde partie du scherzo à lui seul. Une musique dansante, pastorale. [V3-4:24] Retour du scherzo mais sans reprise pour éviter les longueurs. Claudio Abbado impose de grands contrastes dans le discours. Beau soleil sur Vienne.

4 - Allegro moderato : Le final très imaginatif dure une bonne dizaine de minutes. Très surprenant chez Schubert parfois en panne d'inspiration pour conclure. La forme ? Celle d'un rondo ou plutôt une succession d'épisodes drôles empreints de vitalité, là encore Schubert innove profondément, notamment par rapport au très répétitif final de la 4ème symphonie, franchement un peu "creux". Le premier thème gouleyant est énoncé par les cordes. [V4-0:28] Changement de climat, la musique s'anime, les bois égayant une mélodie bien ludique. [V4-1:31] Un motif aux accents militaires renforcés par les coups de timbales mène la transition vers une reprise en forme de variation. Schubert s'amuse à opposer phrases poétiques et traits ardents. Rien de surprenant s'il pensait composer ainsi "une grande symphonie", même si les éditeurs joueront sur les mots et les titres lors des publications. De péripéties en péripéties, une reprise nous attend à [V4-4:53]. On pourrait s'attendre à une coda, il n'en est rien. Le compositeur prend son temps, rejoue son mouvement si allant. [V4-7:38] Un autre développement altier se fait jour. L'harmonie s'en donne à cœur joie. [V4-8:51] la coda construite sur les différents motifs sera altière avec ses traits de trompettes éclatants.
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Ce disque avec une gravure isolée de la 6ème symphonie semble une exception. Je l'avais déjà mentionné lors de la chronique consacrée à la 5ème symphonie. La plupart du temps on peut écouter les six symphonies du jeune Schubert réunies dans des intégrales. Si dans les années 60-70, celle de Karl Böhm à la Philharmonie de Berlin, indémodable, ne rencontrait comme concurrente que celle de Istvan Kertész à la tête de la philharmonie de Vienne, Böhm parvenait à montrer comment Schubert s'éloignait de plus en plus de son apprentissage classique pour atteindre une expression plus romantique, une écriture plus imaginative et audacieuse. Une intégrale du chef autrichien qui s'est imposée avec le temps (1959-1971).
Quelques autres cycles de hautes factures ont enrichi la discographie ultérieurement : Herbert Blombstedt à Dresde (voir l'article de la 8ème symphonie "inachevée") ou encore la modernité avec Mark Minkowski avec son orchestre Les musiciens du Louvre.
Il ne faudrait pas oublier celle réalisée par Franz Brüggen avec l'orchestre du XVIIIème siècle jouant sur instruments d'époque, même si des critiques se sont élevées concernant la pertinence de jouer "La grande" sur instruments du siècle des lumières… (DECCA – 5/6)
Pour les amateurs d'interprétation romantique, signalons un double album réalisé avec la si fruitée Philharmonie de Berlin par Herbert von Karajan dans les années 70. Romantique certes mais dionysiaque (EMI – 6/6 pour l'ensemble comportant "l'inachevée" et "la grande")
Autre réussite avec effectif réduit et sonorité d'époque, Roger Norrington et le London Classical Players. Tempi enlevés, articulation parfaite. Dommage que ce double album fasse en partie double emploi avec une autre parution chez le même éditeur (5ème et 8ème symphonies ?!). (Veritas – 6/6)

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