lundi 5 octobre 2026

LE GOÛT AMER DE LA CHARITÉ de Huang Fan (version française 1992) - par Nema M.

Rue d'un quartier industriel pollué de Taipei

Sonia a rapporté deux bols de soupe de nouilles au bœuf du restaurant Taïwanais du coin. Elle les met à réchauffer dans le four micro-onde. Nema, attirée par l’odeur alléchante, se lève de son bureau et s’approche. Sonia explique :

- Le grand père de Quiaoling est venu lui donner un coup de main. Il a préparé cette soupe traditionnelle.

- Hummm… ça sent trop bon ! ça me fait penser à un roman qui se passe à Taipei au siècle dernier. Les repas y ont une grande importance. Temps de partage, mais aussi de rapprochement… répond Nema.


Nous sommes à Taïwan, au début des années 1980. Un jeune étudiant en faculté de commerce, Liqun Yé, que tout le monde surnomme Petit Yé, fils d’un libraire de province, cherche à changer de logement. En effet, la chambre qu’il partage avec un camarade est devenue invivable pour lui : ce colocataire ronfle et en plus s’est mis à étudier la calligraphie et affiche sur tous les murs ses exploits. C’est ainsi que Petit Yé prend une chambre dans la maison de Madame Xin. Certes la chambre est très modeste, éloignée de la faculté, mais le bonheur d’être enfin seul chez soi est inestimable pour Petit Yé.

Ce garçon est jeune, à peine vingt ans, nonchalant mais studieux. Il aime les auteurs comme Hemingway, Camus, Kierkegaard. Il rêve de femmes. Douces et aimantes. Mais au quotidien il utilise sa vieille bicyclette pour aller à la fac, en longeant les usines qui crachent des fumées noires. Il fait petit à petit connaissance des locataires de la maison de Madame Xin. Les descriptions de la ville et surtout de ces quartiers d’usines vétustes et tassées sont très réalistes.



Hummm... les belles nouilles

Dix-huit locataires. Deux étages. Madame Xin habite au second avec sa servante Acan. A cet étage vit également Mademoiselle Ma Hua, une jolie femme d’une trentaine d’année qui travaille comme receveur adjoint à la poste, et un cousin éloigné de Madame Xin. Au premier étage, là où vit Petit Yé, se trouvent notamment la famille Cai avec leurs deux enfants, tassés dans l’unique pièce qu’ils peuvent louer avec le salaire de misère de Monsieur Cai, et deux employées d’une usine d’électronique. Enfin parmi ceux qui vivent au rez-de-chaussée, on notera un marchand de nouilles qui fait commerce avec sa charrette à bras au coin de la rue, un retraité et Zhegucai, un drôle de bonhomme qui veut lancer une affaire et être ami avec Petit Yé.

Il se passe bien des choses dans cet immeuble. On va au travail le matin, on rentre le soir, on se croise dans la cour. Il faut faire le ménage, surtout entretenir la salle de douche commune, préparer des repas, ranger la cour, bref organiser la vie en commun. Tout se passe dans une bonne entente en général. Mais il y a des envies, des jalousies, des ragots. Petit Yé va être invité à partager régulièrement le repas du soir de Madame Xin avec Acan et Ma Hua au deuxième étage dans le salon commun. Cette habitude conduit à un rapprochement entre Petit Yé et Ma Hua. Une idylle naît en cachette. On suivra Petit Yé de la sortie de l’adolescence à une certaine maturité d’homme qui découvre la femme au-delà des fantasmes érotiques issus de ses lectures. 



Rue ancienne de Tapei

Le temps passe. Petit Yé retourne chez ses parents pour des vacances. Il est content de retrouver la librairie familiale, le calme de la petite ville, la campagne. Ma Hua lui écrit une première lettre, lui confirme son amour et qu’il lui manque. Dans une lettre suivante, Ma Hua est très triste : Madame Xin est très malade ! Hélas, Madame Xin meurt et laisse un grand vide. Reste son immense portrait dans le salon commun du deuxième étage, portrait d’une femme imposante et bienveillante.

Les locataires vont avoir la surprise de découvrir que par testament de Madame Xin chaque locataire devient propriétaire de son logement. A partir de ce moment, tout va se dégrader. Le parent de Madame Xin se révèlera être un voyou, buveur, joueur, brutal. La famille Cai va vouloir racheter les chambres voisines. Plus personne ne veut faire le ménage. Liqun Yé déménage et le temps passe.

 

Le temps passe. Une dizaine d’années plus tard, Liqun Yé a fait carrière dans le commerce d’électroménager. Il rencontre par hasard Zhegucai qui l’invite chez lui. Il a des nouvelles de Mademoiselle Ma Hua…

 

Ce roman est le récit à la première personne de Liqun Yé. Une façon de mêler réflexions personnelles et descriptions de lieux, de personnes, de comportements.

Peut-être qu’il ne se passe pas grand-chose. Peut-être que l’objet du roman est juste de faire réfléchir sur l’argent, le partage, la vie en commun. Car au final, c’est ce testament, cette donation faite à chacun de son logement qui paraît être un acte de charité et qui finalement n’apportera pas le bonheur.  


Huang Fan vers 1980

Huang Fan est né en 1950. C’est un écrivain Taïwanais très représentatif de la vie dans son pays. Ce roman a reçu un prix à sa sortie en 1984 à Taïwan.

Ingénieur de formation, il décrit dans ce roman les fumées et la pollution de la ville de Taipei.

 

Bonne lecture !

 

 

Pages 156

Flammarion



dimanche 4 octobre 2026

LES VESTIGES DU BEST-OF


MARDI : il a commencé à naviguer il y a 50 ans, pas Pat, quoique, mais le classieux et charismatique bourlingueur « Corto Maltese », le héros créé par Hugo Pratt, dont les aventures l'ont conduit aux quatre points du globe, la crème de la bédé au graphisme intemporel.

MERCREDI : la série noire continue, Gary Stephen "Angry" Anderson, la boule de billard sur pattes et boule de nerf sur scène du groupe australien Rose Tattoo, nous a quittés. L'occasion pour Bruno de réécouter « Blood Brothers », très bon cru bien dégraissé sur les guitares.


JEUDI : littérature chez Benjamin, avec le prix Nobel (excusez) Kazuo Ishiguro, et son roman le plus célèbre « Les Vestiges du jour », dont le héros, majordome méticuleux, est esclave de la vision sacrificielle qu’il a de son métier. Comme Benjamin avec ses chroniques !

VENDREDI : un appartement, deux couples et quatre acteurs dans cette comédie d’Olivia Wilde « L’Invitation », qui confronte libido terne et exubérante. Le rythme survolté et situations piquantes laissent place à une réflexion classiquement désabusée, mais on passe un bon moment.

👉 La semaine prochaine, Nema nous emmènera à Taïwan avec un roman de Huang Fan, et Pat au commissariat du coin en compagnie de Raymond Depardon. On écoutera un concerto pour violon de Thomas Adès (une musique comme seul Adès ose en faire... j'vous laisse cogiter...), l'armée des frères Gurvitz, et au cinéma, retour sur la Collaboration avec Emmanuel Marre. 

BON DIMANCHE

vendredi 2 octobre 2026

L'INVITATION de Olivia Wilde (2026) par Luc B.


Comment vouliez-vous passer à côté d’un casting pareil ? Olivia Wilde, Seth Rogen*, Penélope Cruz, Edward Norton. Il n’y a qu’eux quatre à l'écran dans ce huis-clos inspiré d’une pièce de théâtre de l’espagnol Cesc Gay « Los vecinos de arriba ». Qui en avait signée l’adaptation cinéma en 2020 sous le titre SENTIMENTAL. 

Une trame multi-adaptée depuis (on est en droit de se demander pourquoi un tel succès... la facilité ?) puisqu’on en compte neuf adaptations, suisse, coréenne, italienne, russe, etc, et française sous le titre ET PLUS SI AFFINITÉS (2024) avec Bernard Campan et Isabelle Carré.

Soit deux couples. Angela et Joe, respectivement femme au foyer et prof de musique frustré dans une école de quartier (il avait été pro par le passé, un album au compteur), puis Pina et Hawk, psychothérapeute et pompier retraité. Les premiers invitent à dîner les seconds, leurs voisins du dessus, dont les ébats sexuels fissurent les murs par leur (h)ardeur. La soirée ne va évidemment pas se passer comme prévu.

L’actrice Olivia Wilde, découverte dans la série DR HOUSE, n’en est pas à sa première réalisation. Qui a refusé l'offre financière de Netflix pour pouvoir sortir son film en salle, rien que pour ça, respect. Elle récupère un projet qui dormait dans les tiroirs, le tourne en peu de temps et dans l’ordre chronologique. Seule la scène pré-générique est filmée en extérieur, des plans de Joe (Seth Rogen) grimpant à vélo les rues de San Francisco (bon courage) filmés en très longues focales, les avenues n’en paraissent que plus difficiles à franchir.

Arrivé chez lui, Joe s’écroule, exténué, le dos en compote. Rien ne s’arrange quand sa femme lui rappelle l’invitation qu’elle avait lancée pour le soir même. Il s’en suit une scène de ménage très drôle, toute en mauvaise foi (en réalité l’invit date du matin même, lui n’en savait rien), Angela a mis les p'tits plats dans les grands, c'est suspect. Tout le film se passe dans l’appartement. Il faut donc imaginer des angles de prises de vue pour éviter l’aspect théâtral. A l'arrivée des invités, Wilde laisse le personnage de Joe à distance, bougonnant au fond du cadre.

Elle joue beaucoup sur les reflets de miroirs pour élargir le champ, croiser les regards, dynamise la scénographie par des travellings latéraux se faisant fi des cloisons (tournage en studio), utilise la profondeur, comme lorsque son personnage se maquille dans la salle de bain (au premier plan) et que tout au fond, au bout du couloir, Joe agonise sur le parquet. Quand il la rejoint et se plante face caméra, on comprend qu'il pisse dans les toilettes, et qu'on a abattu le quatrième mur. Une formidable entrée en matière.

Joe est odieux que c'en devient gênant. Exaspéré par ses voisins à la libido sonore (excellent flashback pris par une caméra de surveillance !) il menace de leurs dire ses quatre vérités. Angela tempère, arrondit les angles, jette des éclairs du regard entre deux sourires convenus. Joe se réfugie dans son bureau fumer un pétard, Pina le rejoint. Angela et Hawk parlent brocante, déco, lui est fétichiste des tapis. L'atmosphère se détend... 

Toute cette première partie est assez brillante, très rythmée, les dialogues fusent, les comédiens font des merveilles, en surjouant juste ce qu’il faut. On est dans un vaudeville. On se dit tout de même qu’on aimerait les avoir plus souvent ensemble dans le même cadre, la réalisatrice à tendance ensuite à trop découper sa mise en scène, que n’a-t-elle pas pris exemple sur Woody Allen, auquel on pense forcément : couple, appartement, sexe.

Car de sexe, il va en être question. Et pas qu’un peu. L’idée étant de confronter un couple au bord de la séparation et un autre à la sexualité débridée, sans tabou aucun.

La scène où Pina et Hawk dévoilent sans pudeur leur vie sexuelle est plutôt drôle. Il faut voir les têtes ahuries d’Angela et Joe, à la fois gênés et subjugués, qui questionnent les détails. On aura compris que s'il y a autant d'orgasmes chez leurs voisins, c'est qu'ils font ça à plusieurs... Nous sommes dans un film américain. Les dialogues sont piquants mais les images très prudes. D'ailleurs, y'en a pas ! On s’attend à une apothéose érotique - y’a tout de même Penélope Cruz dans l’équation – mais le climax attendu n’arrive pas, un gag remet tout le monde sur le droit chemin. Vous payez pour un striptease, et l'effeuilleuse ne déboutonne que sa chemise... 

La comédie pétillante, sexy et subversive annoncée vire à la thérapie de couple (le job de Pina), assez pesante, la chair se fait triste. Débuter dans le registre comique pour conclure dans le drame, pourquoi pas, voire mêler les deux, mais il aurait fallu des signes annonciateurs, des indices, de mauvaises ondes dès le départ, alors que la dispute du début est assez anecdotique. La mise en scène est elle aussi du coup moins inspirée. Il y a pourtant une autre très jolie scène, hélas la dernière, un morceau joué au piano à quatre mains, dont on ne sait ce qu’elle préfigure de l’avenir d’Angela et Joe.

La situation de départ étant simple, et le secret des voisins adeptes des transports en commun assez prévisible, il fallait donc surprendre ensuite. Peut être ne pas faire semblant, attaquer le sujet frontalement, se vautrer jouissivement dans le stupre, quitte à s'y perdre et compter les morts ensuite ? 

On sourit franchement aux anges dans la première heure, les répliques sont bien senties, L’INVITATION se regarde sans déplaisir, grâce aux acteurs. Mais la promesse du début se dilue dans un récit finalement d’une triste banalité. 

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*Seth Rogen, découvert chez Judd Apatow, a réalisé et produit une série déjantée et hilarante, « The Studio », où à la manière du Robert Altman de « The Player » il décrit les dessous d’Hollywood, avec plein de stars dans leurs propres rôles, dont un épisode fameux avec Olivia Wilde.


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jeudi 1 octobre 2026

KAZUO ISHIGURO "Les Vestiges du jour" (1989) par Benjamin


Lorsqu’il s’agit de comprendre le monde, l’homme est partagé entre deux visions de plus en plus opposées. La première, la scientifique, est sans doute celle qui parait la plus rassurante. Pour elle, tout est une question de causes et de conséquences logiques, comme si le monde n’était qu’une énorme horloge dont il convenait d’analyser tous les rouages. 

Sa pensée est froide et ne vise qu’à une chose, trouver la solution la plus efficace aux problèmes qu’elle se pose. Appliquée aux sujet les plus bassement techniques et biologiques, elle participa à l’éradication de nombre de maux fatals à nos aïeux. Si nous ne pouvons que célébrer l’invention du vaccin, du chauffage, de l’automobile, toutes ces choses rendant le séjour de l’homme sur terre plus doux, le scientisme est vite venu montrer les dérives d’une telle vision du monde. 

Le scientisme, c’est cette idée selon laquelle la science ne pourrait être remise en question, que son progrès ne saurait être ralenti, c’est la nouvelle chapelle qu’a érigé l’homme moderne sur les décombres de la morale traditionnelle. Aujourd’hui, la voix scientifique est écoutée comme une voix divine, ses révélations prophétiques dictant à l’homme de nouveaux dogmes.

L’homme ne se limite heureusement pas, comme semble le croire notre temps, à un amas de chair dont il convient de maintenir la rentabilité. Subsiste en lui des aspirations et des pulsions dépassant les frontières de la froideur scientifique, ce sont ces aspirations profondes que la vision littéraire du monde se propose d’explorer. Dans cette mission se distingue particulièrement Kazuo Ishiguro, cet anglais venu du Japon qui ajoute à l’absurdisme d’un Kafka l’humaniste d’une George Sand. Là où, chez Kafka, la menace pesant sur les personnages vient de la folie du monde qui les entoure, Ishiguro nous présente des individus bâtissant malgré eux leur malheur. 

La société a évolué, les hommes se sont libérés au point de s’isoler, devenant ainsi tour à tour leurs propres bourreaux et leurs propres sauveurs. Si Ishiguro inventa bien une forme de dystopie dans « Klara et le soleil », ce ne fut que pour mieux illustrer la solitude rongeant l’homme moderne. Cette société si froide qu’elle offre des amis robotiques à ses enfants esseulés ressemble à ce que pourrait devenir notre monde si le scientisme et ses fils numériques parviennent à détruire toute forme de sociabilité spontanée. Puis il y a l’humanisme d’Ishiguro, sa capacité à dépeindre les sentiments de ses personnages avec une justesse troublante.

« Klara et le soleil » ressemble à un mix de la sensibilité de « Madame Bovary » et de l’inquiétude envers l’avenir d’un Philip K Dick. Aussi réussi soit il, le résultat ne représente pas le sommet d’un art littéraire qui atteignit son zénith avec « Les vestiges du jour ». Véritable K anglais, le majordome de ce livre n’est contraint par aucun système défini, ne subit la pression de personne. S’il est esclave d’une chose, c’est seulement de la vision sacrificielle qu’il a de son métier. En cette période troublée précèdent la seconde guerre mondiale, il est convaincu que sa vie n’aura de sens que s’il la met au service d’un grand homme. Il s’acharne donc à gratifier le diplomate qui l’emploie du service le plus irréprochable, est obsédé par la propreté de la vaisselle et la réactivité discrète de son équipe.

En dehors de sa mission, l’homme n’a aucune envie, aucune opinion, la haute idée qu’il se fait de son ascèse l’a déchargé du fardeau de la pensée. Pris dans le tourbillon des services successifs, il ne vit ses sentiments que comme de possibles obstacles à l’accomplissement de sa mission. La jeunesse est ainsi, obnubilée par l’envie d’agir elle se fait une idée excessive de ce qui ne sont que des lubies. Portant leur lot de désillusions, les événements de sa vie lui arrachèrent progressivement les œillères qu’il s’était imposé, lui donnant ainsi une vision plus complète de l’existence. 

Contrairement à Kafka, qui ne donnait des tourments de ses personnages qu’une vision ridicule et pitoyable, Kazuo Ishiguro montre la grandeur du fanatisme de cet homme. Au fond, l’auteur de la « Métamorphose » fut un grand manichéen, la société et son irrationalité fut pour lui le souverain mal. Plus nuancé, Ishiguro touche au génie en décrivant le moment où le père du héros, majordome lui-même, fait un malaise au milieu du service dirigé par son fils. Vite conscient que l’incident sera fatal à son aïeul, le majordome trouva tout de même la force de ravaler sa tristesse pour achever le service comme si de rien n’était.

Ce sens du devoir obstiné, cette pudeur sentimentale, l’homme la qualifiait de dignité, qualité suprême du majordome. A une époque où la guimauve du sentimentalisme est étalée partout avec un plaisir obscène, un tel courage s’apparente à la relique d’une grandeur perdue. Ce majordome n’est ni irréprochable ni foncièrement mauvais, son courage servile accouchant tour à tour d’une grandeur admirable et d’une médiocrité pathétique. C’est au nom de la loyauté envers cet idéal que le majordome fit également licencier son personnel juif pour ne pas indisposer les invités allemands de son maître, erreur qu’il ne regrettera que lorsque son employeur avouera regretter de lui avoir demander une telle bêtise. Les années passèrent ensuite au rythme des services et, lorsque la réputation de l’homme qu’il servait fut ruinée par sa proximité passée avec les dignitaires nazis, le majordome commença à relativiser l’importance de sa mission.

Lui revinrent alors les souvenirs de ces occasions où, s’il avait eu de l’existence une vision plus légère, il aurait pu bâtir son bonheur et construire son individualité. Dans son service, une jeune femme se prit pour lui de l’affection profonde qui constitue le socle des familles heureuses. Le majordome ne le vit pas, son service monopolisant l’intégralité de son attention. Véritable scientifique du service de table, il considérait les hommes comme un chimiste considère ses produits. Il évaluait ainsi les caractères comme certains évaluent l’efficacité d’un dégraissant, ne prêtant attention qu’à leurs capacités à servir sa cause. Une dévotion aussi totale n’était pas sans grandeur, même si cette grandeur semble en partie née d’une faiblesse. Ce que l’étranger de Camus subissait malgré lui, le majordome d’Ishiguro se l’infligea de façon volontaire. 

Le service d’un grand homme lui permit de se libérer des sentiments et du doute, lui offrait la possibilité de vivre la volupté de celui pour qui la vie est toute tracée. La haute idée que cet homme se fit de sa mission sembla d’abord le préserver des grandes douleurs de la vie, jusqu’au moment où la vieillesse l’obligea à prendre du recul sur son existence. Lui revinrent alors les images de ces moments où son parcours aurait pu prendre une autre direction. L’homme n’est pas fait pour étouffer ainsi sa vie dans une série de procédures austères, quelque chose en lui finit toujours par hurler son besoin de légèreté, de folie, de chaos, de liberté.

Ce besoin, la plupart des hommes le sublime dans le mariage et la vie de famille, ce qui reste la plus belle façon de répondre au problème posé par notre fin inéluctable. Restent finalement des idéaux qui ne paraissent plus si grands que ça et qui, dans leur chute, ont dévoilé l’irréparable erreur d’un vieil homme seul. Reste l’amertume du serviteur épuisé et un grand roman.

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Article illustré par des images du film de James Ivory (1993) avec Anthony Hopkins.