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COMME VOUS NE LES AVEZ JAMAIS ENTENDUES |
Sonia frissonne, les yeux exorbités, après la folie de cuivres
concluant "nuit de sabbat" de la symphonie Fantastique dans l'interprétation
hallucinée et diabolique de Paul Paray à Détroit en 1958. Et ce n'est pas un
jeu de mot !!!!!
- DU CALME Sonia, j'admets que c'est dément… Tu vas nous faire un
infarctus !!
- Pffff Waouh, et moi je crois comprendre pourquoi tu as choisi ce disque
comme sujet de cette chronique de la saga des disques légendaires…
- En effet : une symphonie de dingue déjà commentée mais que l'on écoute
sans fin, un chef génal mais curieusement mal connu dans son propre pays,
la prise de son éclatante assurée par la firme Mercury… 1958… l'aventure
de la stéréo… tous les ingrédients pour cette série d'articles…
- Il était français Paul Paray, et il dirige l'orchestre symphonique de
Détroit, pas vraiment l'un des big five…
- Ô ces appellations, tu connais mon point de vu mesuré… Quand il en
prend les rênes en 1952, mouais, un orchestre du middle-west sans plus…
dix ans après, on pourrait parler de big sixième…
- C'est quelle génération ce Maestro ?
- 1886-1979, un contemporain de Pierre Monteux autre français plus
célèbre…
- Tu reprends le style conférence de la série... Hormis ce chef, tu
abordes quel sujet ?
- L"histoire de l'éclosion des grands orchestres américains partis de l'adolescence malhabile pour atteindre l'âge adulte grâce à des maestros européens...
1 – Ascension des orchestres du Nouveau Monde grâce aux maestros de
l'Ancien Monde
😊
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| Affiche Concert Mahler NY 1896 |
Au XXème siècle, la musique dite "savante" ou "classique"
héritée de la culture occidentale poursuit son expansion au Nouveau Monde.
Au siècle précédent, la musique demeure essentiellement chorale au service
des services religieux (chouette cette antanaclase 😊). En parallèle de
petits orchestres sont créés pour interpréter des partitions venues
d'Europe. Les premiers conservatoires ouvrent leurs portes pour former des
musiciens compétents. Pour monter en gamme (essentiel en musique 😊), des
pédagogues font le voyage vers les USA. On cite souvent comme exemple la
direction par
Anton Dvořák du conservatoire de New-York entre 1892 et 1895 et l'écriture
à son départ de la
symphonie du Nouveau-Monde
(plus de style bohémien qu'amérindien) et du quatuor du même nom.
L'émergence d'une génération de compositeurs yankees au talent notable
devra attendre quelques décennies. Elle débutera avec l'extravagant
Charles Ives, personnage à qui je devrai consacrer un billet pour l'une de ses
compositions les moins barrées. Sinon dans le blog, nous avons déjà
découvert des créateurs imposants, de
Gershwin à
Tilson Thomas qui vient de nous
quitter, ce qui m'a imposé la rédaction d'un RIP la semaine passée.
Depuis quinze ans nous avons découvert dans le désordre :
Aaron Copland, John Adams, Steve Reich, Philip Glass, John Corigliano, George Crumb, Howard Hanson, Bernard Herrmann, James Horner, Michael Nyman et
Alan Hovhaness (1911-2000) que
je cite en dernier car, dans le billet dédié à ce compositeur au style
sortant des sentiers battus européens, j'écrivais :
Au XIXème siècle, les principales villes américaines,
surtout à l'Est, s'agrandissent notablement. Prenons l'exemple de Philadelphie qui de 1790 à 1799 assure la
fonction de Capitale pendant qu'à Washington la Maison
Blanche sort de terre… En 1800, la population est de 40 000
habitants et atteindra 2 000 000 en 1960 avant de
diminuer (crise économique ? ce n'est pas notre sujet). L'orchestre symphonique de Philadelphie ne verra le jour qu'en 1900 dans cette ville
considérée comme culturellement très active depuis le siècle des Lumières
et le romantisme européen… Dans ce domaine de l'éclosion réelle des
ensembles de musique symphonique aux USA, citons les quatre autres
phalanges des "big five" : New York (créée en 1842), Boston (1881), Chicago (1891), Cleveland (1918). Ils seront rejoints sur la côte Ouest par celui
de San Francisco en 1911, puis de Los-Angeles en 1919.
2 – Quand les USA avaient de beaux orchestres mais aucun maestro yankee
chevronné
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Eugène Ormandy le rigoureux |
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George Szell le très sévère |
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Fritz Reiner le tyranique !! |
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Artur Rodziński l'électrisant !! |
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Pierre Monteux aimable et patient !! |
À noter que très peu de maestros nés sur le sol américain seront les
premiers directeurs artistiques et chefs au bénéfice de chefs européens de
haut niveau effectuant une carrière internationale. La plus ancienne
phalange, la
Philharmonie de
New York, ne sera dirigée qu'à partir de 1958 par un chef né sur le sol
américain, soit plus d'un siècle après la fondation par
Ureli Corelli Hill de la
New York Philharmonic Society :
Leonard Bernstein. Parmi ses dix-huit prédécesseurs citons neuf noms de maîtres prestigieux
:
Gustav Mahler
(1909–1911),
Willem Mengelberg
(1922–1930),
Arturo Toscanini
(1928–1936),
John Barbirolli
(1936–1941),
Bruno Walter
(1947–1949),
Leopold Stokowski
(1949–1950),
Dimitri Mitropoulos
(1949–1958). Tous ont été cités dans des chroniques et même interprètes du
disque sujet de l'article. Ces vedettes de la baguette ont été soit invitées
par les fondateurs soit accueillies à bras ouvert. Plusieurs fuyaient
l'Europe et ses régimes oppressifs ou antisémites. (Cf. article
Bruno Walter
– Clic - ou
Toscanini - Clic). Après l'armistice de 1918, l'inexorable faillite intellectuelle
de l'Allemagne et de l'Empire Austro Hongrois fit le bonheur du macrocosme
orchestral Yankee alors en plein essor.
Autre saga de la baguette, le gang des chefs hongrois 😊. En
1921, débarque un petit homme de 22 ans,
Eugene Ormandy. Dès 1931 il dirige
l'orchestre de Minneapolis
avec brio. Admiré par ses pairs, on lui confie en 1936 le poste de
directeur de l'orchestre de Philadelphie, déjà de haut niveau grâce à
Leopold Stokowski, d'origine polonaise et british, qui part diriger à
New York. Il ne quitte son poste que 42 ans plus tard, un record ! À l'aimable
Ormandy
on opposera deux tyrans magyars :
George Szell, natif de Budapest, exigeant et irascible, règnera pendant 24 ans sur l'orchestre de Cleveland. Autre enfant de Budapest,
Fritz Reiner, irritable comme
Toscanini
mais dans le style réfrigérant. À partir de 1922, il dresse avec
rigidité les orchestres de
Cincinnati
et de
Pittsburg
en faisant la gueule et à coup de licenciements de musiciens. Cela dit il
hissera de manière autocratique le
symphonique de
Chicago
à la plus haute marche du podium des ensembles américains entre
1953 et 1963, et promouvra la stéréophonie de grande classe
avec RCA. À son départ, 90% des musiciens ont quitté cette ambiance
angoissante imposée lors des répétitions. On peut s'étonner de ces dérives
dictatoriales 😠, mais ces trois hommes ont donné à l'univers symphonique
américain des lettres de noblesse ; ronchons mais talentueux…
Poursuivons par un petit détour à
Boston, l'un des orchestres d'illustre réputation de la côte Est. Entre
1881 et 2002, seuls des maestros ayant traversé l'Atlantique
pour un temps ou définitivement conduiront l'orchestre vers les sommets.
Citons les plus expérimentés :
Arthur Nikisch
(1889–1893),
Pierre Monteux
(1919–1924),
Serge Koussevitzky
(1924–1949),
Charles Munch
(1949–1962),
Erich Leinsdorf (1962–1969),
William Steinberg
(1969–1972),
Seiji Ozawa
(1973–2002). Un allemand, patron de la
Philharmonie de Berlin
pour la mise en jambe, un russe immigré et mécène, chef pendant un quart de
siècle, deux autres allemands mais juifs fuyant la barbarie, un japonais qui
occupe le poste près de 30 ans avant de céder le podium pour cause de
maladie au premier américain sollicité :
James Levine… et deux français (soulignés) dont on va reparler en voyageant vers la
côte Ouest et la Californie.
- Dis donc Claude… Est, Ouest, Et Paul Paray dans tout cela ?
- Et bien il sillonnera la France et la planète et ajoutera grâce à son génie un orchestre dit "de province" métamorphosé à la liste de ceux de renom énumérés ci-dessus : celui de Détroit, disons le Middle-west… J'y viens... Avant, petit voyage en Californie... Sinon, il faudrait aussi parler des légendaires orchestres du Minesota-Cincinati ou de Saint-Louis... je me les mets de côté pour des raisons... secrètes...
Enfin : un petit détour vers les vagues du Pacifique pour surfer sur la
destinée des grands orchestres ayant vu le jour plus tardivement que dans
l'Amérique des premiers pionniers. La liste est maigre :
Orchestre symphonique de San Francisco,
Philharmonie de Los Angeles, et un outsider à
Seattle. Fondés successivement en 1911, 1919, 1903. À L.A.,
William Andrews Clark, un sosie pittoresque de John Goodman,
philanthrope et bibliophile, nomme un chef allemand
Walter Henry Rothwell à la tête de son
orchestre de L.A.
après le refus de
Rachmaninov. Le jeune
Rothwell
est hélas victime d'une crise cardiaque fatale en 1927 ! le niveau
commence à s'élever pendant le passage d'Artur Rodziński entre 1929 et 1933, jeune chef qui a assisté
son mentor
Stokowski
à
Philadelphie
et fera découvrir
Chostakovitch
aux USA pendant le guerre…
Arrive, fuyant l'Europe nazie,
Otto Klemperer, géant juif, moderniste, caractériel à ses heures, perfectionne le
tempérament de l'orchestre de L.A. qui lorgne un peu trop vers le style
hollywoodien. Klemperer
demandera au français
Pierre Monteux
de passage pour quelques concerts, de se porter au secours de l'orchestre de San Francisco au plus bas… Le créateur du
Sacre du Printemps
est surnommé le "bâtisseur d'orchestre" depuis sa réorganisation de l'Orchestre de boston
entre 1915 et 1924, faisant cadeau à son départ d'un ensemble
prestigieux à
Serge Koussevitzky
qui le maintient à ce niveau pendant un quart de siècle… Homme patient et
affable, de 1935 à 1954, il fait miracle, renouvelle le
répertoire et prépare la succession assurée entre autres par
Zubin Mehta,
Ozawa,
Herbert Blombstedt
et
MTT
dont je viens d'écrire le RIP.
- Dis donc Claude… je ne veux pas t'obliger. Et Paul Paray dans tout
cela ?
- On y arrive Sonia… La quasi-totalité des artistes cités dans ce chapitre dans ce récit de la construction du panel symphonique US nous ouvre des portes pour des articles de la saga des Disques Légendaires : Artur Rodziński cravachant la 1ère et la 8ème de Chostakovitch à New-York en 1944… et tu pourras réécrire "comme vous ne nous l'avez jamais entendue"…
- Admettons… Si on prenait un petit jus avant de partir pour Détroit
visiter un autre "bâtisseur et sauveur d'orchestre", d'après tes
confidences…
Quelques ☕☕☕☕☕☕☕
plus tard
3 – Paul Paray, le second "batisseur d'orchestre" avec une baguette de magicien 😊
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Paul Paray le navigateur |
Mai 1886, Le Tréport. Attablés à l'une des charmantes gargotes
alignées sur le quai du port : Sonia, robe en crinoline et capote "sur la
tête", face à vôtre rédacteur coiffé d'un canotier pour cacher sa calvitie,
dégustent des fruits de mer. À l'étage, un nourrisson s'égosille en attente
du sein maternel. Amusés d'une telle vaillance lyrique, on s'enquiert auprès
du serveur qui nous affranchit : "c'est le petit Paul Paray, avec une telle criaillerie, il ira loin ce
petit" !
- Ô Claude… c'est quoi ce galimatias Proust-Maupassant… Et Paul Paray
dans tout cela ?
Le père de
Paul Paray, Auguste, sculpteur sur ivoire et musicien donne ses premières
leçons de musique à son fils. Auguste est organiste à la paroisse du
Tréport et dirige la fanfare. Les aînés de la fratrie, un gars, une
fillette, profitent aussi de cette éducation familiale. Supposer qu'Auguste
maitrise et le jeu et l'enseignement du clavier semble pertinent à voir du
talent de son fils dès l'adolescence.
Paul
âgé de 14 ans exécute l'intégrale de l'œuvre pour orgue de
Bach
et un an plus tard les redoutablement difficiles
symphonies
de
Widor
et de
Vierne. Cette prouesse démontre que
Paul
bénéficie d'une virtuosité et d'une oreille absolue et, bien plus, du sens
de l'interprétation d'ouvrages savants et spirituels, une rare précocité que
l'on trouvait dans le passé chez
Mendelssohn
par exemple. En parallèle, il chante dans la
Chorale de la cathédrale de Rouen
et compose déjà un
magnificat
toujours inscrit au répertoire du chœur. Car si
Paul Paray demeure comme l'un des grands chefs français, il sera un compositeur qu'il
faut redécouvrir !
L'organiste
Henri Dallier, célèbre en son temps comme titulaire de l'orgue de la Madeleine,
successeur de
Gabriel Fauré
à ce poste et élève de
César Franck
aurait-il entendu jouer le jeune
Paul
? On ne sait pas quand ni où, peut-être lors d'une prestation sur l'orgue
Cavaillé-Coll-Widor de l'Abbaye de Rouen…. Le virtuose aide
Paul à intégrer le conservatoire de Paris
en 1904. Il y apprend l'harmonie, le contrepoint, et la composition ;
il jouait du piano, du violoncelle et même des timbales mais il devient
surtout un organiste de renom. Il sort diplômé en 1907.
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Paul Paray à son bureau |
D'un esprit très "largement ouvert" 😊, il fréquente comme pianiste les
bastringues parisiens mais aussi le gotha des compositeurs "classiques" de
la Capitale. En 1911, il remporte le Prix Médicis avec 19 voix sur 20
!! Dans le jury :
Gabriel Fauré,
Camille Saint-Saëns,
Charles-Marie Widor
et
Gabriel Pierné. Sa cantate
Yanitza, est une œuvrette oubliée comme quasiment toutes les
mièvreries imposées pour ce concours. Il part ainsi deux ans se
perfectionner et rentre à Paris en 1914 tout juste pour partir au
front. Ô pas longtemps, après deux mois à guerroyer sans passion, il est
fait prisonnier et attendra à Darmstadt l'Armistice de 1918. Il
refuse de mettre son talent au service des allemands, mais joue de
l'harmonium lors des offices religieux pour les prisonniers catholiques et…
protestants. Ce ne sont pas des détails insignifiants, ils dressent le
portrait humaniste de l'homme. Sans papier à musique, il compose de mémoire
un quatuor publié en 1919.
Revenu du stalag, il débute une carrière de chef d'orchestre en assistant
Camille Chevillard à la tête des
concerts Lamoureux. Le décès de
Chevillard
en 1923 lui permet d'accéder au poste de directeur jusqu'en
1928. Rénovateur, il inscrit aux programmes des musiques modernes de
:
Fauré,
Debussy,
Ravel
et
Ibert…
Dans la décennie qui précède la seconde guerre mondiale,
Paul Paray
entame une suite itinérante de contrats avec des orchestres français, plus
ou moins chorologiquement : directeur musical de l'Orchestre philharmonique de Monte-Carlo
et de celui du
Casino de Vichy.
En 1933, il succède à
Gabriel Pierné
à la tête de l'Orchestre Colonne à Paris. À l'Opéra de Paris, il dirige plusieurs opéras de
Wagner
:
La Walkyrie,
Siegfried
et
Tristan et
Isolde. Il conservera le poste jusqu'en 1940 et après la guerre de
1945 à 1956. Une chronique dédiée à cet orchestre légendaire,
hélas relégué au second plan, par des réformes de subvention contestable
mérite sa chronique…
Entre avril et octobre 1939 se tient à Flushing Meadows-Corona Park
l'Exposition universelle de New York.
Paul Paray
représente l'art musical français au nom du gouvernement et dirige
l'orchestre de N.Y. On lui propose de partager avec
Toscanini
la direction de l'Orchestre de la NBC voué aux diffusions radiophoniques et aux gravures de disques de meilleure qualité ; une phalange créée pour
le maestro italien opposant virulent de Mussolini, colérique mais
visionnaire, moderniste, socialiste et antifasciste ; un grand honneur que
le français décline pour retourner dans son pays en guerre… reprendre les
rênes des
concerts Lamoureux…
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| Opéra de Monte Carlo |
En 1940, le régime de Vichy collabore avec l'Allemagne, le
pétainisme s'allie au nazisme et applique une doctrine similaire. Le
gouvernement fusionne les
orchestre Colonne
et Lamoureux sous le seul nom de
Lamoureux (Édouard Colonne était juif). On maintient
Paul Paray
secondé par
Paul Bigot
à la direction d'un orchestre unifié sous réserve qu'ils dénoncent les
musiciens israélites.
Paray
refuse tout net et décide de ne plus jouer à Paris.
Bigot
acceptera…
Paray
dirige un temps en zone libre sous le contrôle de Vichy mais la même demande
ignoble de dénonciation lui est réitérée ! Qu'à cela ne tienne, il prend en
main l'orchestre de Monte-Carlo, fleuron symphonique et lyrique de la principauté de Monaco restée neutre.
Résistant à distance, il accueillera entre autres activités des musiciens du
territoire occupé devant fuir Milice et Gestapo française.
Bizarrement, il reprochera injustement à
Charles Munch
d'avoir "collaboreé" en dirigeant l'orchestre des concerts du conservatoire
(futur
orchestre de Paris) et en réorganisant le conservatoire. En réalité,
Munch
financera un réseau de résistance et protègera à ses risques et périls
nombre d'artistes menacés par la Gestapo, lui le premier… Est-ce de la
rancoeur de la part de
Paray
qui n'entrera pas dans la légende des chefs courageux de la musique
nationale, à l'inverse d'un
Munch
médaillé et qui part diriger le sompteux Orchestre de Boston
en 1946. Allez savoir… Les idéologies maudites parvenaient à
empoisonner les esprits même les plus éclairés… Paray, par décision de justice dut s'excuser de ces accusations…
De 1945 à 1952, il assure la renaissance de l'Orchestre Colonne tout en dirigeant en tournée la
Philharmonie de Vienne
et même assistant la création de celui d'Israël.
Depuis 1887, l'Orchestre de Détroit
dans le Michigan ouvre, fait faillite, ouvre encore, referme, déménage, fait
appel à des artistes pigistes, bref de manière triviale, patauge dans la
médiocrité… Passons sur les détails. En 1956, il s'installe pour 33
ans dans le Ford Auditorium et ses près de 3000 places. L'acoustique n'est
sans doute pas idéale.
Paul Paray arrive en 1953 pour dix ans, un chef expérimenté et populaire
depuis 1939 et son succès lors de l'exposition universelle de N.Y.,
l'orchestre commence son ascension vers le podium des grandes formations
américaines.
L'orchestre trouve année après année une grande renommée notamment avec ses
70 enregistrements pour le label Mercury qui concurrence sans
conteste la stéréophonie, technique pour laquelle RCA avait investi à
Chicago avec
Fritz Reiner.
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| Ford Auditorium de Détroit |
Lors de la prise de fonction de
Paul Paray
en 1953, l'orchestre n'a pas joué depuis deux ans ! Parfois repartir
presque à zéro avec un maestro expert et très exigeant quant au déchiffrage
des portées a du bon. Le chef imposera cohésion et précision dans le
dialogue concertant entre les pupitres : couleur, rythme, legato, nuances.
Paul Paray
exige à la manière de
Toscanini
une lecture méticuleuse et respectueuse des partitions. Chaque note et
détail du solfège doivent être respectés dans leur durée prévue, on
n'improvise pas une variante de l'œuvre par des initiatives personnelles,
parfois hédonistes. Pour ces hommes, par principe le compositeur a tout
prévu ! Certes ce concept peut être débattu.
Paul Paray
formé à l'école française se distingue donc du style de direction germanique
plus orienté vers le recours à des légatos très (trop) prononcés, et des
rubatos qui conduisent à un son global parfois splendide mais qui nuit,
surtout au disque, à une perception fine des interventions des différents
instruments, surtout ceux de la petite harmonie noyée dans un océan de
cordes.
Dans un article de Jean-Claude Hulot à propos de la parution en
2022 chez Eloquence de deux coffrets de 23 et 22 CD de
rééditions de gravures captées à Détroit pour
Mercury, le critique évoque la maitrise de
Paray
par ces mots : "précision, équilibre, élan et énergie" ! Quoi ajouter de plus hormis des synonymes creux ? Il poursuit par cette
expression "à mille lieues de la démesure d'un Knappertsbusch", le chef allemand le plus mystique et wagnérien qui soit, apôtre de la
méditation dans
Tristan
ou
Parsifal
certes, mais quelle hauteur de vue spirituelle.
(Clic)
Pour illustrer ce propos sur la latitude entre la fidélité absolue au
compositeur ou l'adaptation du langage à sa propre inspiration artistique,
en un mot démontrer que l'esprit peut l'emporter sur la lettre sans la
trahir, écoutons le début bouleversant de l'acte III de
Tristan und Isolde… La passion jusqu'à la folie jaillie du lyrisme dû aux nuances contrastées
de
Paul Paray
et l'affliction (solo de cor anglais) et la sensualité chez
Furtwängler
faisant chanter ses cordes jusqu'à un infini extatique. On notera pourtant
que les deux chefs jouent ce prélude à durée rigoureusement égale (7'20). La
magie musicale quand l'interprétation échappe au métronome pour privilégier
l'émotion.
Paul Paray Wilhelm urtwängler
|
Paul Paray
constituera un large patrimoine d'oeuvres pour l'orchestre. Au disque, il
n'est pas l'homme des intégrales hormis un flamboyant cycle symphonique de Schumann…. Sa contribution s'orientera vers un catalogue de grandes œuvres
françaises pour lesquelles il léguera une discographie de référence (là on
peut le dire). Si ces anthologies d'extraits Wagnériens ont vaillamment
traversé le temps, cela n'en est pas systématiquement le cas pour les
"standards" du classique au postromantisme, exception une "pastorale" de
Beethoven
de grande classe.
Paul Paray
puisera pour ses eregistrements dans la stéréo limpide et dynamique de
Mercury dans la musique française affinée avec les
orchestres
Colonne
et
Lamoureux
des réussites marquantes : des
Ravel
et des
Debussy
analytiques comme il se doit pour des œuvres bien plus expressionnistes que
plongées dans les brumes impressionnistes. "finesse, élégance et naturel" pour citer de nouveau Jean-Claude Hulot. Des
symphonies
peu jouées hors de France à l'époque :
Franck,
Chausson
(une exception :
Monteux
à
San Francisco
– son mono ingrat), une diabolique
Fantastique
de
Berlioz
(sans jeu de mot) qui reste dans toutes les comparaisons à l'aveugle la
gagnante haut la main et une célèbre 3ème de
Saint-Saëns
avec à l'orgue, Marcel Dupré. Ajoutons des partitions trop délaissées de nos jours en salle même si je
les ai commentées dans certaines chroniques du blog : la
Tragédie de Salomé
de
Florent Schmitt, hallucinante, des ouvertures et des ballets
d'Hérold,
Auber, ou
Ambroise Thomas. Avec 45 CD, on aura du choix, je m'interromps ici, nous allons écouter
deux monuments du microsillon.
En 1962,
Paul Paray
atteint ses 76 ans et quitte Detroit pour une fin de carrière pendant
laquelle il retrouvera les
Concerts Lamoureux, l'orchestre de Monte Carlo et de la
RTF entre autres. Pas de poste officiel mais une activité incroyable pour ce
géant de l'orchestre, fougue absolue qui prendra fin le lendemain de son
dernier concert le 10 octobre 1979. Il a 93 ans. En 1967,
aucunement rancunier,
Paul Paray
qui s'est réconcilié avec
Charles Munch
et lui avait même demandé de lui succéder à la direction des
Concerts Colonne
avant son départ pour Detroit, accepte de remplacer le fondateur de l'Orchestre de Paris épuisé (il décédera en 1968) lors d'une tournée de cette nouvelle
phalange dans les pays de l'Est : Kiev, Moscou, Leningrad et Riga.
4 – La plus satanique des gravures de la symphonie Fantastique de Berlioz
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| caricature de la création de la symphonie |
Qui n'a jamais vu cette caricature sarcastique de
Berlioz
dirigeant dans la salle du Conservatoire sa
symphonie
"fantastique" écrite en 1830 ? On peut s'interroger si en 1960, date de
l'enregistrement,
Paul Paray
qui a fait de l'orchestre provincial et en difficulté permanente de Detroit
un concurrent des big five (les 5 meilleurs orchestres US) ne s'est pas se
remémorer cette gravure brocardant la folie démoniaque de
Berlioz
dont la
symphonie fantastique
fit scandale par ses emportements orchestraux…
À l'évidence,
Paray
veut s'écarter des interprétations classiques influencées par le style
romanesque germanique pour restituer la fureur sèche et diabolique de
l'œuvre sous la baguette impétueuse de son auteur. La réussite est totale,
le disque reste cultissime 😊.
Certains musicologues considèrent la
symphonie
"fantastique" comme la réelle première symphonie romantique. Opinion pertinente quand
on découvrira
Harold en Italie (à programme détaillé et avec alto solo) et la
Damnation de Faust. Pour moi la
symphonie Héroïque
de
Beethoven demeure néanmoins la pierre fondatrice de l'époque romantique même si ce
n'est pas une œuvre à programme. Chez
Beethoven, seule la
6ème, la "Pastorale" peut revendiquer cette appellation contrôlée 😉…
En 2011, j'ai publié une chronique opposant deux belles versions :
celles de
Charles Munch
et
l'orchestre de Boston
et une seconde dirigée sur instruments d'époque par
John Eliot Gardiner.
(Clic). Je vous renvoie à l'analyse de l'œuvre et à son contexte créatif pour un
jeune compositeur autodidacte de 27 ans. Voici le résumé de la symphonie, et
quand je parle de programme,
Liszt, inventeur du poème symphonique inspiré par la poésie et la littérature en
est très proche. Ne sera-t-il pas l'auteur de deux symphonies dramatiques :
Faust Symphonie
et
Dante Symphonie
(et 13 poèmes symphoniques).
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| Berlioz - Photo de Pierre Petit |
1 : [00:00] :
Rêveries – Passions : un jeune musicien imagine une femme idéale
et s’en éprend d’une passion délirante. Les sentiments les plus opposés
s’affrontent : tendresse, colère, jalousie, chagrin, bref le spleen
total… chaque sentiment lui suggère un thème musical.
2 : [11:32]
Un Bal : le jeune homme est poursuivi sans relâche par l’image
de sa belle, vision qui vient gâcher la fête et notamment la valse
donnée à ce moment-là…
3 : [17:05]
Scène aux Champs : dans un calme de crépuscule, l’artiste
reprend un peu d’espoir de reconquérir son amour chéri. Il espère
vaincre sa solitude. Les idées noires réapparaissent, tromperie et
crainte de l’échec. Le tonnerre gronde.
4 : [31:42]
Marche au supplice : le garçon préfère la mort en s’empoisonnant
avec de l’opium, raté ! Dans son délire, il rêve qu’il a tué sa belle et
qu’il meurt exécuté sur l’échafaud…
5 : [36:09]
Songe d'une Nuit de Sabbat : toujours en songe, notre musicien
est entrainé au tombeau par sa chère aimée accompagnée d’une cohorte de
sorcières déchaînées, ignobles et grotesques.
Quant à l'interprétation, le style vigoureux et incisif (en bref glaçant et satanique) a été décrit avant. Les cuivres nous agressent par leur acdité flippante, un réalisme des timbres rare au disque. Plus encore, je viens de relire la fin de mon billet de 2011 dans lequel je concluais : "Cela dit, écoutez la furie démoniaque de Paul Paray avec l'orchestre de Détroit en 1959. Mais c'est dangereux, toutes les autres gravures semblent chambristes après une telle expérience. Réédité en CD…". La valse, un tourbillon dantesque, est indansable. 😧
Pour mémoire l'orchestration luxuriante est sans concurrente connue à
l'époque. Il faut attendre la fin du XIXème siècle pour que
Wagner, puis
Mahler
ou
Richard Strauss
prennent un chemin similaire :
Bois
: 2 flûtes (dont 1 piccolo), 2 hautbois (dont 1 cor anglais), 2
clarinettes (dont 1 petite clarinette), 4 bassons. Cuivres : 4
cors, 2 cornets à pistons, 2 trompettes, 3 trombones, 2 tubas.
Percussions : timbales, cymbales, grosse caisse, tambour,
cloches. Cordes pincées : 2 harpes. Cordes frottées :
violons 1 et 2, altos, violoncelles, contrebasses.
5 – Paray interprète La Mer de Debussy par grand vent
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| Marine (étude de la mer) de Claude Monet |
Un bol d'air marin bienvenu après le déchaînement des harpies ? peut-être
pas car voilà une interprétation de
La Mer
qui décoiffe. Alors
Debussy
impressionniste, expressionniste, abstrait en musique… Bof débat pour jour
de pluie et pour démarrer lire mon propos dans la chronique consacrée à
l'œuvre dirigée brillamment par
Michael Tilson Thomas
à San Francisco à qui j'ai rendu hommage la semaine passée.
(Clic)
Très logiquement ébauchée en Bourgogne (vue imprenable sur la plage), Debussy achève cette "symphonie" en 1905 lors d'un séjour sur la côte de la Manche à Eastbourne, station balnéaire du Sussex. Même si Camille Chevillard, à la tête des Concerts Lamoureux, n'assure guère lors de la création, déconcerté par une musique aussi novatrice et orchestrée, la partition a vite trouvé son public de fans et demeure un hit des programmes des concerts. Citons le pianiste Sviatoslav Richter ; "Dans la musique de Debussy, il n'y a pas d'émotions personnelles. Il agit sur vous encore plus fortement que la nature. En regardant la mer, vous n'aurez pas de sensations aussi fortes qu'en écoutant La Mer. [...] Debussy, c'est la perfection même".
Le pianiste légendaire résume à merveille l'inspiration de Debussy qui, bien au-delà des couleurs mordorées d'un Monet ou la violence figurative d'un Turner, en propose une synthèse. Les sous-titres de chacun des mouvements donnent la clé de l'inspiration. La Mer de Debussy illustre la lumière et surtout le mouvement des ondes jusqu’au coup de tabac. Donc trois esquisses, puisque le maître a choisi ce terme pour chaque partie.
I - [00:00]
De l'aube à midi sur la mer
II - [08:21]
Le jeu des vagues
III - [14:30]
Dialogue du vent et de la mer
Avec
Paul Paray
l'animation souhaitée ne manque pas. Les vagues jouent en frissonnant. Une
fois de plus l'instrumentation complexe paraît transparente (quelle présence
des solos instrumentaux dans II, notamment la trompette, fabuleuse, presque
en mode concerto). On pourrait commenter pendant des pages et des pages.
Quant au final III, mettez un ciré et souhaitez ne pas voir le mal de mer…
Encore une trompette mise à rude épreuve pour éviter les couacs ! Fureur et
raffinement dans ce disque de 1955, soit 70 ans (prise de son avec
trois micros).
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Écoute au casque ou avec des enceintes additionnelles plus que conseillée. Le son des PC, sauf exception, est vraiment une injure à la musique…
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INFO : Pour les vidéos ci-dessous, sous réserve d'une écoute directement sur la page web de la chronique… la lecture a lieu en continu sans publicité 😃 Cool. |





















