mercredi 10 juin 2026

The ALLMAN BROTHERS Band " First - same " (1969), By Brother Bruno




   Où, quand et avec qui débute la longue et riche histoire du southern-rock ? Certains s’empresseront de mettre en avant
Lynyrd Skynyrd, d’autant que ses origines remontent aux années soixante. Précisément en 1964. Mais à l’époque ce n’étaient que des adolescents, et, bien que la plupart des acteurs principaux aient déjà été en place, ce n’est que progressivement, lentement, que ce groupe légendaire va acquérir le caractère qu’on lui connaît. Et puis, son premier disque ne date que de 1973. D’autres brandissent fièrement Creedence Clearwater Revival ; cependant, si le groupe de John Fogerty a indéniablement marqué à jamais l’Amérique, et même si sa musique résonne comme extirpée des bayous, il reste avant tout un groupe Californien. Il y a aussi un certain Charlie Daniels, un vétéran qui se produit depuis les années 50, et qui, entre diverses séances de studio pour autrui, commence depuis quelque temps à se produire en solo en mélangeant allégrement blues, country et rock. Son premier album sort en 1971. Son rôle dans le développement du dit « rock sudiste » est indéniable, mais le gars est aussi foncièrement attaché à la country. Il y en a au fond de la classe, près du chauffage, qui mentionnent crânement Wet Willie, avec déjà un premier opus sorti en 1970. Toutefois, ce groupe d’excellents musiciens parait finalement plus une extension, certes bien rock’n’roll, d’un rhythm’n’blues énergique qu’une formation de southern-rock stricto sensu. De plus, hélas, ses disques ont rapidement glissé vers des sonorités plus neutres (fades ?) et sucrées ; restent ses très bonnes prestations scéniques… évoquant un J Geils Band sudiste. Tony Joe White ? Pourquoi pas, mais ne serait-ce pas plutôt du Swamp-rock ? Delaney & Bonnie ? Aaahhh… effectivement, on ne peut dénier qu’il y ait déjà dans leur premier essai de 1969, un souffle, un groove qui va nourrir parmi les meilleurs morceaux du genre. Mais… le duo joue principalement dans la catégorie Soul et rhythm’n’blues. Et le Eric Quincy Tate ? Ha, ha , ha ! N’était-ce pas Tony Joe White lui-même qui disait que ce groupe était le premier du genre avant même que l’appellation existe ? Alors ?

     Alors, il est bien probable qu'il y ait simplement eu à la fin des années, au sud-est des USA, une scène particulièrement riche qui s'est rapidement détournée – ou juste désintéressée - du psychédélisme pour se recentrer sur des fondamentaux issus du Blues, de la Soul et de la Country, en y injectant parfois un nappage jazzy. Le tout, évidemment, sous l'égide des divinités du Rock. Chaque groupe apportant d'une manière ou d'une autre sa pierre à l'édifice, chaque groupe restant attentif aux collègues, s'en nourrissant – d'ailleurs, certains musiciens papillonnent parfois entre diverses formations. Un brassage qui va vite devenir non pas une recette, mais un genre relativement à part.


    Ainsi donc, il serait plus juste de parler d'acteurs fondamentaux, voire de pionniers de ce rock dit « sudiste » ou « southern », que d'un seul et unique créateur.

     Cependant, en 1969, Atco Record publie le premier album d'un obscur sextet, qui semble bien poser, pour la première fois, discographiquement parlant, les bases d'un genre nouveau. Et quelles bases, mes aïeux ! Pourtant, cette galette à la pochette peu engageante – une photo mal exposée et mal définie, le lettrage du patronyme sans relief, des gus filiformes paraissant perdus, peu concernés -, n'a pas fait vraiment de vagues en dehors de la Floride et de la Georgie, malgré une réception positive de la presse (1). L'album parvient néanmoins à s'introduire dans les charts (188ème place) avec environ 35000 ventes, mais le single ne trouve pas son public. Rien de folichon. Pourtant, il semblerait bien que cet album éponyme est l'un des jalons des plus importants dans la musique populaire américaine. C'est une borne, une balise, un phare dont le rayon va éclairer une bonne partie de la surface de la planète.

     Ce premier jet du Allman Brothers Band frappe par son professionnalisme, sa maîtrise, son évidence. On a peine à croire à l'âge des musiciens, tant leur musique semble refléter celle d'un groupe rôdé par l'expérience, la route, les épreuves de la vie. Notamment le jeune Gregg Allman qui, à l'aube de ses vingt-et-un ans, chanterait pourtant presque comme un vieux bluesman éreinté par une vie de labeur. Mais il est vrai que tous ont débuté bien jeunes, se produisant déjà régulièrement sur scène dès l'adolescence. Sans oublier que les frangins Allman, Duane et Gregg, ont déjà enregistré deux albums – sous le patronyme de Hour Glass, en 1967 et 1968. L'aîné, Allman, joue aussi régulièrement pour le fameux studio d'enregistrement Muscle Shoals, en Alabama, et a même été sollicité par le studio d'Atlantic à New-York – pour Aretha Franklin. De jeunes gens, certes, mais pas des amateurs.

     Dès le premier mouvement de la reprise du « Don't Want You no More » en version instrumentale, qui n'a plus guère de rapport avec l'original du Spencer Davis Group, au point où si les auteurs de leur inspiration n'avaient été mentionnés, on n'y aurait vu que du feu (mais ces gars sont honnêtes... au contraire, peut-être, de certains loustics Anglais), on accède à un nouvel univers (pour l'époque) où le jazz fornique avec le rock et des ingrédients latins (ou hispanique) – possible que les prestations du Santana Blues Band aient déjà marqué (traumatisé ?) bien des musiciens. Une chaleureuse entrée en matière bourrée d'énergie et dotée d'un groove rare (nouveau), insufflé par deux percussionnistes exceptionnels : Jay Johanny Johnson dit « Jaimoe » et Claude Hudson « Butch » Trucks. Ces deux-là sont le moteur du groupe. Un moteur qui impose son rythme, son souffle et sa puissance. Poussant les musiciens à aller de l'avant, à s'envoler vers des cieux alors jamais fréquentés – ou si peu. 


   Quelques années avant Wishbone Ash, et plus encore avant Thin Lizzy, on y entend des guitares harmonisées. Celle de l'aîné Duane Allman et celle de Forrest Richard « Dickey » Betts. Gibson only, Les Paul principalement avec une Gold Top pour Duane et probablement une SG en plus pour Dickey. En seulement deux minutes, les Allman développent de nouvelles perspectives. Mais, non contents de nous saisir d'entrée à la gorge, ces assassins nous achèvent prestement avec l'enchaînement sur le slow-blues « It's Not my Cross to Bear ». Une tuerie. Le truc à faire verser une larme à un vieux troll pourfendeur de crânes. Duane, qui est l'instigateur du groupe, l'avait bien dit : « il nous faut un chanteur. Je ne vois que mon petit frère » (un truc comme ça, en résumé...). Et on ne peut que lui donner raison. Dès les premières secondes, lorsqu'il se présente avec des grognements de vieux guerrier blasé, on comprend que ce gars-là va mettre tout le monde d'accord. Le slow-blues, lui, est des plus communs, mais la voix éraillée de Gregg Allman fait la différence, fait croire, ressentir, son histoire, (le cœur en peine, Gregg a écrit ces paroles à la suite de la rupture avec une amante – ce qui ne sera pour le blondinet que le début d'une longue série), tandis que les soli de Duane nous font croire à d'autres mondes parallèles plus cléments. Jusqu'alors, les blanc-becs capables d'émouvoir autant avec une gratte se comptaient sur les doigts d'une main amputée (l'influence de B.B. King est évidente). Une mandale dont on a peine à se remettre.

   Suit le nerveux et impétueux « Black Hearted Woman », qui aurait pu être une simple réinterprétation (corruption ?) d'un Chicago Blues, s'il n'y avait eu cette pulsation latine – la double rythmique percussive de Jaimoe et Butch - tout en lestant cette dernière d'une forte teneur rock. Ce sera finalement un terreau dans lequel vont puiser les Allman eux-mêmes, mais aussi quantité de groupes peu scrupuleux ou au contraire transis d'admiration. Le break vocal et tribal à trois minutes quarante sera d'ailleurs repris – plutôt deux fois qu'une - par Foghat. Et quand on parle de Chicago Blues... la bande déroule un « Trouble No More » de Muddy Waters revisité. Une pièce qui a son importance, dans le sens où c'est avec elle que la troupe a pris forme ; le jour où Gregg a débarqué en pleine répétition, précisément pendant que ce morceau était travaillé - initialement avec Berry Oakley au chant -, et qu'il y pose sa voix, chantant pour la première fois avec le groupe monté, pièce par pièce, par son frère (2). La légende dit qu'une fois le morceau bouclé, dans le lourd silence qui suivit, tous les musiciens présents étaient convaincus que le groupe qu'ils formaient allait casser la baraque.

   Sur le Heavy-blues « Every Hungry Woman »,un peu dans le style du Chicago Transit Authority, Gregg râle tel un vieux guerrier levant haut sa hache, avant de l'abattre. Avec son tempérament onirique, « Dreams » tranche radicalement. Sur ce morceau, la basse installe un rythme de croisière pépère, tandis que l'orgue Hammond B3 couche des nappes de brumes opiacées sur lesquelles la slide de Duane vagabonde comme si elle était étrangère à l'attraction - Duane n'avait pas été surnommé Skyman sans raison (3). Une pièce qui sent un peu le patchouli, et qui reste plutôt à part dans le répertoire des Allman.

de G à D : B. Oakley, Jaimoe, D. Betts, B. Truks, Gregg et Duane

     Et puis, évidemment, il y a leur classique - classique parmi les classiques, sachant que déjà ce premier album en contient une majorité -, l'essence même de l'Allman, "Whipping Post". Tant de fois repris - souvent maladroitement -, tant de fois plagié. Ce morceau quasi emblématique, qui arrive comme un lointain orage d'été, doucement, sombrement. S'annonçant en grondant sourdement à travers la basse autoritaire d'Oakley, la rythmique en binôme de Jaimoe et Butch déchirant un dôme de chaleur accablante, tandis que guitares et orgue rafraîchissent flore et esprits dans une saine averse régénératrice. Bien entendu, en comparaison de la version live - et notamment celle gravée pour la postérité sur le fameux " At Fillmore East " de 1971 -, elle fait l'effet d'une belle ébauche, mais cette version demeure la première pierre posée pour l'édifice qui va rassembler tous les morceaux de bravoure du southern rock à venir. En l'occurrence, tous ceux qui vont se laisser aller, s'étirer dans des cavalcades de guitares fières et bravaches.  "J'ai été déprimé et on m'a menti. Et je ne sais pas pourquoi j'ai laissé cette méchante femme me ridiculiser. Elle a pris tout mon argent et détruit ma nouvelle voiture. Maintenant, elle est avec un de mes bons amis. Ils boivent un coup dans un bar à l'autre bout de la ville. Parfois je ressens, parfois je ressens comme si j'étais lié au poste de fouet... Bon dieu, j'ai l'impression de mourir. Mes amis me disent que j'ai vraiment été idiot... Je me noie dans le chagrin en regardant ce que tu as fait" Des paroles en partie prémonitoires... car la vie sentimentale de Gregg Allman aura été des plus tumultueuses (elle fit même les tabloïds, en particulier lors de ses incessantes ruptures et rabibochages avec Cher - ainsi que mariage et divorce). En plus de diverses relations libres - généralement chaotiques -, il a été marié sept fois, la plus longue union (sous serment) ayant durée sept ans. Mais, au contraire de la chanson, c'est plutôt lui-même qui était responsable de ses échecs récurrents, la faute incombant à ses addictions. 

     Sept morceaux pour trente-trois minutes et des poussières, mais quelle intensité ! Absolument aucun déchet, aucun temps mort. La classe avec un "C" majuscule. Le « Allman Brothers Band » était alors frais, sans pression, et pas encore cramé par les excès – ces diverses addictions qui vont malheureusement les plomber, alors qu'ils auraient pu être parmi les ténors incontournables des USA (voire plus) ; mais peut être que ça fait aussi partie de leur légende. À mon sens, l'un de leurs meilleurs albums studio, et, qui de plus, n'a pas pris une ride. D'ailleurs, imaginez, un groupe qui aujourd'hui sortirait un tel album... on crierait au génie. Plus de cinquante ans plus tard (!), ce disque remue toujours les tripes et ébranle le palpitant. De l'Art, avec un grand « A ». Des années plus tard, même Warren Haynes, qui passa tout de même vingt-cinq années au sein des Allman, considère la période 1969-1971 - soit celle de Duane Allman - comme la meilleure, la plus riche et inspirante.


    Pour en savoir un peu plus sur le Allman Brothers Band, l'éditeur "Le Mot et Le Reste" a récemment publié un bon bouquin : "The Allman Brothers Band" de Bertrand Bouard. Un livre qui pourrait s'avérer succinct pour certains - l'auteur sachant aller à l'essentiel -, mais indéniablement intéressant pour tous ceux qui voudraient appréhender, et se plonger, dans la musique du Allman Brothers Band


  1. la photographie ornant l'intérieur aurait été plus amusante et percutante (provocatrice ?), avec ces échalas nus, trempant dans une rivière arborée

  2. À l'époque avec Reese Wynans, le claviériste qui se fera un nom en accompagnant Stevie Ray Vaughan à partir de 1985 - et donc du magnifique album "Soul To Soul". Actuellement, toujours fringuant auprès du jeune Joe Bonamassa. Reese qui a été aussi un musicien de studio recherché et apprécié. Pour mémoire, il a fait également partie de la seconde mouture de Captain Beyond - le second groupe de Rob Evans.

  3. Ses immenses favoris tombants lui valurent aussi, plus tard, le sobriquet de "Skydog"



🎼

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💢 The Allman Brothers Band 👉 " At Fillmore East " (1971) 👉 Gregg ALLMAN (1947 - 2017
💢 Eric Quincy Tate 👉 " Eric Quincy Tate " (1970)
💢 Delaney & Bonnie 👉 " Home " (1969)

mardi 9 juin 2026

JIMI HENDRIX :”Electric Ladyland“ (1968) par Pat Slade


Aujourd’hui je m’attaque à une montagne, je dirai même au toit du monde.



L’Enfant Vaudou au Pays de la Dame Electrique




Electric Ladyland“. Ce nom seul fait vibrer les cœurs des aficionados de Jimi Hendrix et des passionnés de guitares électriques. Sorti en 1968, ce troisième et dernier album studio du mythique guitariste et compositeur est souvent considéré comme le sommet de sa carrière, voire une révolution complète dans le paysage musical du rock. Mais derrière ce chef-d’œuvre se cache bien plus qu’une simple collection de morceaux : c’est un véritable voyage psychédélique, une explosion d’innovations sonores et un manifeste de liberté artistique.

Avant de plonger dans le vif du sujet, plantons rapidement le décor. En 1968, le rock n’est plus seulement un genre musical, c’est un mouvement culturel. La contre-culture explose, les drogues psychédéliques envahissent les esprits créatifs, et la musique devient le vecteur idéal pour exprimer cette nouvelle liberté. Hendrix, multi-instrumentiste génial et showman hors pair, est déjà une icône. Avec ”Are You Experience“ et ”Axis: Bold as Love“, il a secoué l’univers des six cordes. Mais avec ”Electric Ladyland“, il décide de pousser le bouchon encore plus loin.

Dès les premières notes, on sent que cet album ne ressemblera à rien d’autre. On y trouve un melting-pot étonnant entre blues, rock psychédélique, funk, soul et même un soupçon de jazz. Chaque piste est presque une expérience sensorielle différente. Hendrix ne se contente pas de jouer de la guitare, il expérimente, bidouille les sons, manipule les effets et repousse les limites de l’amplification.

La pochette, qui montre un collage visuel psychédélique et troublant (avec une version européenne controversée affichant des modèles nus, polémique garantie en 68 !), annonce la couleur : on est là pour un trip sans concession. Produire *Electric Ladyland* n’a pas été une mince affaire. Hendrix a passé des mois enfermé dans les studios de New York, entouré d’ingénieurs du son, d’invités prestigieux comme Steve Winwood ou Buddy Miles et de toute une équipe prête à explorer chaque facette de sa musique. Le résultat ? Un album dense, parfois surchargé, mais toujours captivant. Ça bourdonne, ça gronde, ça s’échappe, bref, c’est un vrai feu d’artifice sonore. Le mixage de l’album est aussi un point d’attention. Contrairement à ses précédents opus, *Electric Ladyland* propose une richesse spatiale, avec des couches de sons qui se répondent, se croisent et vous embarquent littéralement dans le studio, comme si vous assistiez à une jam session secrète.

À sa sortie, l’album a reçu un accueil mitigé de la critique, certains le trouvant trop brouillon ou prétentieux. Mais le public, lui, a adoré cette audace et cette énergie brute. Au fil des décennies, ”Electric Ladyland“ s’est imposé comme un pilier du rock psychédélique et a inspiré des générations entières de musiciens.

Cet album témoigne aussi d’une époque magique où la musique n’était pas justifiée par des règles strictes mais était une libération totale. Hendrix y apparaît comme un artiste complet, capable de transcender son instrument et de faire parler ses émotions à travers chaque note.

C’est un condensé d’électricité pure. Parce que Jimi Hendrix y est malade d’inventivité et que chaque écoute révèle un détail nouveau. Parce que c’est un album qui défie le temps, qui fait pétiller les oreilles et battre le cœur plus vite. Et surtout, parce que dans ”Electric Ladyland“, le rock trouve un nouveau souffle, plus intense, plus profond, plus détonnant. Alors branchez votre ampli, montez le volume et laissez-vous emporter dans ce voyage à travers les territoires mystérieux et flamboyants de Jimi Hendrix. Vous ne regarderez plus jamais la guitare électrique de la même manière. Rock’n’roll et psychédélisme garantis, sans prise de tête, mais avec un max de feeling.

Electric Ladyland studio
 ...And The Gods Made Love Ouverture en douceur, ou presque. Ce titre, c’est comme un lever de soleil sur une plage extraterrestre, avec des nappes de guitares distordues et des sons spatiaux qui vous caressent délicatement les tympans. Hendrix s’amuse ici à poser une ambiance presque mystique, comme s’il voulait nous dire que la création divine pouvait avoir un côté bien rock’n’roll. Un prélude planant qui met direct dans l’ambiance "je vais te faire voyager dans mon trip".

Have You Ever Been (To Electric Ladyland)“ Le cœur de l’album est arrivé. Cette chanson, c’est l’invitation officielle à entrer dans le fameux "Electric Ladyland", la maison de la dame électrique, mais aussi le studio mythique qu’Hendrix a conçu pour enregistrer ses rêves sonores. La voix de Jimi est chaude, sensuelle, presque hypnotique. La basse groove, la batterie pulsen, bref, on se fait prendre par la main pour fouler ce territoire mystérieux où tout est possible. Pas étonnant que ce titre soit devenu un classique du genre.

Crosstown Traffic Là, ça commence à carburer ! Un des hits les plus accessibles et funky du disque. Avec son riff rapide et percutant, cette chanson parle de circulation... mais version Hendrix : c’est la circulation infernale de la passion, de la frustration, et bien sûr du rock qui bloque la route aux genres classiques. Son rythme funky, nous rappelle que Jimi n’était pas qu’un guitar hero, mais aussi un compositeur malin qui savait mêler groove et mélodie accrocheuse Les cuivres sautillants et le solo endiablé transforment ce morceau en petite bombe à écouter en boucle en klaxonnant (mais sans blesser personne !).

 Voodoo Chile“ Attention, pépite longue de plus de dix minutes, œuvre majestueuse. Ici, Hendrix nous offre une jam session bluesy à faire pâlir B.B. King et Muddy Waters. Le son est cru, brut, presque organique, du live avec son larsen. On sent les doigts magiques du guitariste décoller alors qu’il tisse des solos hypnotiques, flirtant avec le sacré et le profane. Accompagné de Steve Winwood et Jack Casady, ce titre est un vrai rituel vaudou électrique, une transe musicale qui vous tire vers le haut.

Jiùi et Steve Winwood
Little Miss Strange Changement de registre avec ce titre plus pop, presque enfantin, écrit par Noel Redding, le bassiste. Mais attention, ne vous laissez pas berner par cette douceur apparente, la mélodie est entêtante, le rythme sautillant, et la voix de Jimi, pleine d’humour, donne à la chanson un charme fou. C’est comme une pause acidulée avant de replonger dans les profondeurs du génie hendrixien. Petite curiosité qui apporte légèreté et sourire.

Long Hot Summer Night Retour à la sensualité et au groove brûlant. Ce morceau est un véritable slow-rock, parfait pour glisser ses mains dans les cheveux de quelqu’un, ou pour rêvasser à la chaleur d’une nuit d’été interminable. Le chant de Jimi est suave, soutenu par une rythmique irrésistible. Une ballade électrique qui, malgré son côté doux, dégage une énergie torride digne d’un barbecue en plein désert californien.
Come On (Part I)“ Hendrix reprend ce classique de Chuck Berry avec un entrain fou. Le riff déchaîné, la voix râpeuse, tout dans ce morceau respire la fête et le rock’n’roll originel. C’est une courte chanson, punchy, qui fait claquer les doigts et taper du pied, un clin d’œil enjoué au passé rock américain, remis à neuf façon héros psychédélique.

Gypsy Eyes Un des morceaux les plus funky de l’album, avec un riff accrocheur et une basse rondelette qui ronronne comme un chat satisfait. Hendrix y joue avec les effets wah-wah comme un magicien maniant sa bâguette. L’ambiance est jazzy et hypnotique, presque un peu mystérieuse, un vrai voyage au cœur de la nuit urbaine, entre néons et vapeurs de whiskey. Burning Of The Midnight Lamp Ici, on descend encore d’un cran dans la sophistication. Un arrangement de cordes subtils accompagne la guitare délicate de Jimi, donnant à ce titre une dimension presque baroque. La voix est douce, presque mélancolique, et le texte parle de solitude et d’angoisses nocturnes. On sent l’artiste en pleine introspection, loin des excès habituels. Un bijou de sensibilité qui enrichit la palette émotionnelle de l’album.

Rainy Day, Dream Away Place à la jam psychédélique pure et dure. Ce morceau propose une sorte de délire onirique, avec un groove lent, des paroles décousues et un jeu de guitare improvisé à souhait. Parfait pour fermer les yeux et flotter dans une mer de couleurs fluorescentes. Ça sent l’expérimentation et la liberté totale, comme si Jimi disait : "Lâchez prise, c’est ma salle de jeux" 1983… (A Merman I Should Turn To Be)“ C’est le moment où Hendrix emmène ses auditeurs sous l’eau, littéralement. Ce morceau long et hypnotique est truffé d’effets sonores aquatiques, de claviers flottants et d’une guitare en apesanteur. Le thème marin est un prétexte à une méditation sur l’avenir et la transformation. C’est expérimental, audacieux, parfois déroutant, mais toujours fascinant. Le rêve aquatique devient un symbole d’évasion suprême.

House Burning Down La tension monte de nouveau. Ce morceau explosif mêle le funk au rock avec une efficacité redoutable. Le rythme est haletant, la guitare crie sa rage, et la voix de Jimi n’a jamais été aussi incisive. L’image d’une maison qui brûle symbolise peut-être la destruction nécessaire pour renaître, ou simplement le feu intérieur d’un artiste en ébullition permanente. Bref, ça brille, ça flamboie, ça secoue les amplis.

All Along The Watchtower Impossible de passer à coté de ce monument. La reprise de la chanson de Bob Dylan est devenue mythique grâce à l’interprétation volcanique d’Hendrix. Chaque note de guitare est une flèche enflammée, chaque riff un cri du cœur. Le trio basse-batterie-guitare fonctionne à la perfection, et la tension qui monte crescendo est incroyable. Un chef-d’œuvre intemporel, hymne générationnel, conclusion explosive et sublime. "Voodoo Child (Slight Return)". Ce morceau est devenu légendaire, un incontournable des solos épiques. Avec son riff hypnotique et son jeu de wah-wah enflammé, Hendrix montre qu’il est le maître incontesté de la saturation et des effets. Ce titre, souvent bouclé en live avec une intensité phénoménale, est un appel à la révolte et à la puissance brute.

Electric Ladyland
Jimi avec le Zim
“ est un diamant brut poli par la virtuosité, l’expérimentation, et l’audace créative d’un génie en pleine ébullition. Ce disque, parfois sombre, souvent éclatant, toujours novateur, capture l’essence de la fin des 60’s comme peu de disques peuvent le faire. Entre riffs hallucinés, jams électriques et de poésie,
Jimi Hendrix nous offre un voyage à travers les âmes et les sons, un pavé dans la mare du rock.

Enfin, écoutez-le fort, très fort, parce qu’ici, la Lady électrique ne fait jamais semblant.






dimanche 7 juin 2026

LE BEST-OF POUR MARJANE


MARDI : Pat a déposé sur sa platine « Dynasty », album controversé du groupe de hard Kiss, qui s’encanaille du côté du disco ! Commercialement ils ont décroché le gros lot, le disque aligne aussi quelques très bons rock, au final une écoute plaisante.

MERCREDI : Bruno revient aux fondamentaux, le blues. Celui de Janiva Magness qui après les années de vaches maigres signait chez Alligator Records et y sortait ses meilleurs albums, dont ce « The devil is an angel to » du blues-soul limpide et raffiné.


JEUDI : Benjamin nous a proposé ce formidable récit du reporter Patrick Chauvel, dans « Sky » il raconte sa guerre du Vietnam et son amitié avec un indien Apache engagé pour les US. Une tragédie poignante dans un occident dont les certitudes entretiennent la folie.

VENDREDI : Luc a revu au cinéma l’emblématique « Short Cuts », le chef d’oeuvre de Robert Altman, film choral où s’entrecroisent neuf intrigues, une pléiade de comédiens extraordinaires, une tragi-comédie humaine sur les névroses et lâchetés de notre temps.

👉 La semaine prochaine, en musique, deux pointures dans leur genre, Jimi Hendrix d’un côté et Guiseppe Verdi de l’autre (de Pat ou du Toon, qui a invité qui ?), le programme musical de Bruno n’est pas encore défini (p’être qu’en se levant avant midi il aurait plus de temps pour bosser) et au cinéma le film "L’Abandon".


Et puis on est triste d’avoir perdu l’artiste dessinatrice réalisatrice Marjane Satrapi (56 ans aux pinceaux), célèbre pour son formidable « Persepolis », bédé autobiographie sur son enfance en Iran, et son arrivée chez nous. Il paraît qu’elle est morte de tristesse. C’est beau... 

Faute de temps, nous n’avions pas salué comme il se doit le colosse et colossal Sonny Rollins, 95 ans aux nougats, le dernier des immenses musiciens de jazz, dont on disait qu’il ne rejouait jamais le même chorus, étant capable de mémoriser toutes ses notes soufflées dans son ténor, comme un joueur d’échec se souvient de ses coups. Rhythm'n'blues, be bop, hard bop, free, caraïbe, Rollins ne cessait de varier les styles, il était aussi connu et respecté pour sa gentillesse et sa grande générosité en scène, qu'il arpentait encore dans sa neuvième décennie. Anecdote : à la fin des années 50, Rollins a eu du mal à gérer sa célébrité (et quelques addictions ?) il a arrêté de se produire pendant trois ans. Il travaillait toujours son instrument, mais conscient d'emmerder ses voisins (il habitait New York) il allait s'entrainer sous le pont de Williamsburg plusieurs heures par jour, quelque soit la météo ! Il revient en 1962 avec son fameux et bien nommé album « The Bridges ». Pour l’anecdote (bis), le générique de Bouillon de Culture (Bernard Pivot) c’était lui. On écoute le célèbre et caribéen « St Thomas ». 

vendredi 5 juin 2026

SHORT CUTS de Robert Altman (1993) par Luc B.


Après une décennie ‘70 où il tutoyait les sommets, M*A*S*H*, JOHN MC CABE, LE PRIVÉ, NASHVILLERobert Altman a eu du mal à adapter son cinéma corrosif aux années 80, le gars n’était plus en odeur de sainteté, surveillé de près par les studios après l’échec cuisant de son POPEYE. Le Nouvel Hollywood, les auteurs, basta ! Les boursicoteurs avaient repris le pouvoir.

Le grand Bob a continué à tourner régulièrement, mais tout le monde s’en foutait. Sans doute décidé à régler quelques comptes, il réalise en 1992 une satire vitriolée d’Hollywood, THE PLAYER, où se pressaient tous les acteurs disponibles, souvent jouant leurs propres rôles. 

Car eux, les acteurs, savaient combien Altman était un homme rare, choyant ses comédiens. Comme pour Lelouch, aussi adepte des films choraux (la comparaison s'arrête là) tout le monde veut en être, même pour une réplique.

THE PLAYER fait un carton, la carrière d’Altman est relancée. Il se lance dans un projet hors norme, un film choral qui suit une vingtaine de protagonistes, pour une durée de 3h10. Et là encore, un casting de luxe, tous les jeunots de l’époque. Il y a ceux qu’on voit toujours (Robert Downey Jr, Julianne Moore, Jennifer Jason Lee, Frances McDormand, Chris Penn) et ceux qu’on voit un peu moins… 

Et puis il y a Jack Lemmon, qui pourrait justifier à lui seul de visionner le film, sa scène à l’hôpital, un long monologue face à son fils, prouve si on l’avait oublié qu’il était un acteur prodigieux.

Ca raconte quoi ? La bonne blague… Pour faire simple, plutôt que de nommer les personnages, je vais citer les acteurs. Le scénario est adapté de neuf nouvelles de Raymond Carver, mais Altman a redistribué les cartes, entrecroise les intrigues, créé des passerelles entre chaque, imaginant des liens entre les personnages. Un scénario verrouillé, pas un boulon ne manque. Faites le test : quelle que soit la porte d'entrée (le boulanger, le chauffeur, la violoncelliste ?) chaque personnage nous conduit à un autre, à tous les autres. Par n'importe quel bout on prend le truc, on retombe sur ses pieds.  

Vous allez vouloir des exemples... Cette scène géniale de l’échange malencontreux des photographies, entre les maquilleurs d'effets spéciaux et les pêcheurs de truites, d’une ironie scabreuse. Ou Lily Taylor, l’apprentie maquilleuse, qui s’avère être la fille de Tom Waits, qui écluse les whisky dans le club où chante Annie Ross. Le bon père de famille qui récupère le chien abandonné par l'odieux Tim Robbins est celui qui a trouvé un cadavre lors d’une partie de pêche. Joué par Huey Lewis, le chanteur. Pas mauvais d’ailleurs, qui sort sa bite pour pisser face caméra. On en croise trois autres de chanteurs, Lyle Lovett, Tom Waits et donc Annie Ross.

Robert Altman a souvent filmé la musique (NASHVILLE, KANSAS CITY, THE LAST SHOW) ici enregistrée live au tournage, les moments dans le club avec Annie Ross sont merveilleux, un jazz bluesy qui ponctue toute la bande son. Elle joue une chanteuse alcoolique qui cohabite avec sa fille dépressive. Voisines d’un journaliste vedette de la télé, Bruce Davidson (qui aime se regarder en replay) dont le gamin est à l’hosto (le grand-père est Jack Lemmon qui oublie toujours le prénom de son petit fils) et partagent le même pisciniste, Chris Penn, perturbé dans sa libido, car marié à Jennifer Jason Leigh, opératrice en téléphone porno, qui susurre nonchalamment des « oh oui, j’aime te rentrer les doigts dans le cul » en faisant dîner ses mômes !

Ce que dépeint Robert Altman, ce sont les lâchetés, les névroses, les frustrations de ses contemporains. Si à priori SHORT CUTS est une comédie, le tableau d’ensemble est sinistre. A l’image du splendide générique, ces hélicoptères qui arrosent les champs de pesticides (les mêmes qu'au Vietnam dans M*A*S*H*) les phares rouge, vert, ce lettrage en couleur, cette contrebasse. On ressent de suite cette chape de plomb sur la ville, comme un danger imminent, la tragédie qui couve.

Un des personnages les plus fameux est sans doute Tim Robbins, ah la belle tête de con ! Un flic minable prétextant des missions ultra confidentielles pour quitter sa femme (Madeleine Stowe) et s’envoyer Frances McDormand

Regardez ce plan lorsqu’il sermonne sa femme, elle est assise, lui debout. Altman cadre le visage de l'épouse dominée par la braguette du mari. Le mâle alpha dans toute sa splendeur, ridicule, vulgaire. Plus tard, abusant de son petit pouvoir de flic mâchouillant un cure-dent, il arrêtera Anne Archer en voiture. Dont le mari Fred Ward est parti pêcher avec ses potes dans une crique où ils découvrent le cadavre flottant d’une jeune femme violée. Ce qui ne les traumatise pas pour autant. Ca fera une belle photo souvenir.

Dit comme ça, on se dit que ce film doit être incompréhensible. C’est tout l’inverse. Grâce à la virtuosité du montage, les idées de raccords (piscine / aquarium) Robert Altman parvient à fluidifier un récit sans cesse palpitant. La mise en scène y participe avec ce style reconnaissable entre mille, les longues focales et les zooms (effet optique, contrairement au travelling). La caméra est souvent placée loin de l’action, et sans cesse Altman utilise les panoramiques et redécoupe ses cadres grâce aux zooms avants ou arrières. Il veut un gros plan ? Zoom avant. Il veut revenir à un plan général ? Zoom arrière. 

C'est quoi l'intérêt ? Il n'y a pas de coupure, les acteurs jouent leur scène sur la durée (ils savent qu'ils seront suivis par le cadreur) et aussi dans l’espace, la profondeur. Quand Tom Waits, chauffeur de limousine, descend de sa voiture et rentre à l’intérieur du café où travaille sa femme, la caméra s'y trouve déjà. On passe d'un  extérieur à un intérieur uniquement avec un zoom arrière, via la vitrine. Chez Mathew Modine et Julianne Moore, les personnages passent du salon à la cuisine à la terrasse, la caméra reste au même endroit, c’est le zoom avant qui nous fait sortir par la baie vitrée. Tout cela participe à cette fluidité, et parfois aussi à l'étrangeté des scènes (quand Chris Penn reluque la violoncelliste à sa fenêtre).

Chaque histoire contient son lot de drames, petits ou grands. Le ressenti n'est pas le même devant la relation presque vaudevillesque de Frances DcDormand et son ex Peter Gallagher (qui tronçonne son appart centimètre par centimètre !) ou la détresse chronique d’Andy McDowell, qui vit un véritable cauchemar, confrontée à la mort d’un enfant, et à des coups de fil anonymes et sadiques. 

La sexualité est très présente. Sous plusieurs aspects, messagerie porno, voyeurisme, nymphomanie, adultère, ou ce barbecue chez Mathew Modine qui se termine dans un jacuzzi dont on se dit qu'il pourrait tourner à la partouze. Une sexualité qui travaille surtout les hommes. Voir ce plan sur Chris Penn qui assume mal le gagne-pain de sa femme, opératrice porno, qui aimerait aussi qu'elle lui débite des saletés à l’oreille. Le malaise de Mathew Modine face à sa belle sœur qui pose nue, s'en amuse et le défie. Julianne Moore qui retire et nettoie sa jupe tâchée avant un dîner, révélant qu'elle ne porte rien en dessous. Et joue donc toute sa (longue) scène le sexe à l'air. Vous en avez vu souvent des plans comme ça, dans le cinéma américain si pudibond ?  

Chaque histoire possède son degré de tension, on se doute que ça va péter quelque part. On ne sait pas quand, ni chez qui. Tous les personnages vivront un évènement commun, un séisme, métaphore par excellence. Certains s’en sortiront mieux que d'autres. On est heureux pour Tom Waits et Lily Tomlin, soulagé pour Andy McDowell, qui revient de loin, ravagé pour Annie Ross et catastrophé par Chris Penn.

Robert Altman ausculte son Amérique en proie aux névroses, s’amusent des liens cachés entre tous ces gens, ce qui inspirera Paul Thomas Anderson pour son MAGNOLIA (1999) autre tragi-comédie chorale d’une durée semblable, avec aussi Julianne Moore. Altman n’épargne aucune classe sociale, serveuse, chauffeur, ou journaliste vedette, médecin. On lui a d'ailleurs reproché ce tir tout azimut au motif que, non, tout le monde n'est pas comme ça ! On sent tout de même un regard plus bienveillant pour certains : la clown Archer, la prolo Leigh, le pochetron Waits. Les piques plus acérées pour le psychorigide Robbins (l’alerte au mégaphone !), la connasse McDormand, le lâche Ward.

SHORT CUTS est un film foisonnant, fascinant, qui vous prend dès les premières images et ne vous lâche plus ensuite. Un miroir grossissant dans lequel on adore ou on déteste se refléter, selon qu'on y reconnait les autres, ou soi même.  

Sans doute le sommet de la carrière de Robert Altman, pourtant pas avare de réussites (passées et futures) et tout simplement un des plus grands films américains de ces 50 dernières années.

Lien vers : Le Privé


couleur - 3h10 - format scope 1:2.39