jeudi 19 mars 2026

DISQUE LEGENDAIRE (8) – E. Mravinsky - la 2ème de Brahms à Vienne avec l'orchestre de Leningrad (1978) – par Claude Toon


- Bien, faisons le point Claude. Il y a déjà eu une chronique analysant la 2ème symphonie de Brahms conduite par Kurt Sanderling, les quatre symphonies dans une intégrale étiquetée déjà légendaire par Toscanini et un article au début du Deblocnot dédié à part égal à M. Mravinsky et M. Valery Gergiev dans les trois dernières (sur 6) de Tchaïkovski… On ne se répète pas un peu ? Sans vouloir t'offenser…

- Oui et non Sonia, un disque légendaire doit présenter un p'ti truc en plus, un aura d'inattendu et de mystère. Le maestro russe était un personnage peu commun et peu commode, il n'aimait pas les disques et encore moins les studios. Il ne dirigea aucun autre orchestre que celui de Leningrad, partagea avec son ami Chostakovitch une détestation commune du stalinisme…

- Oui un original en fait, mais alors d'où sort ce disque si il n'a jamais été gravé ? Et pourquoi à Vienne ? Qu'apporte-t-il pour Brahms ?

- Il s'agit d'un live de 1978 à Vienne où le chef aimait se produire car les salles des Philharmonies de Vienne et de Saint-Pétersbourg ont la même architecture et donc acoustique… Et la 2ème de Brahms était l'une de ses œuvres favorites… Quand on est maniaque…


Evgeny Mravinky En 1957 par Lev Russov
 

Partie 1 : Le Toon découvrit Mravinsky qui détestait le disque !!!

Jeune mélomane, dans les années 70, un copain plus chevronné en "classique" me parla d'un chef russe génial dont les disques étaient très rares. En effet ils consistaient souvent en des reports de concerts au son hasardeux, assurés par la firme Mélodya. Un autre ami me persuada de découvrir les trois dernières symphonies (Fatum – le destin) de Tchaïkovski qu'il capta à Londres  et Vienne, dont une exceptionnellement en studio pour DGG. (Une référence depuis, et une vraie !) Ce que je réussis à faire plus tard en écoutant une réédition en CD. Référence ? Vous connaissez mon aversion pour cette adjectif outrancier car subjectif, mais là oui, je confirme !!!

Avec l'arrivée du CD, la chute du régime soviétique et le décès du maître en 1988, diverses bandes de  radio ont émergé, tant dans le patrimoine des concerts donnés à Leningrad que dans d'autres pays. J'ai souvent cité ce chef dans les discographies alternatives, notamment celles de Chostakovitch malgré la médiocrité du son…

Evgeny Mravinsky n'a jamais été le seul chef hostile au disque de studio qui à son sens aseptise la passion et la spontanéité attendue dans une interprétation en live… La médiocrité du son avant la stéréo des années 55 et parfois après ne motivait guère les musiciens pointilleux, citons Célibidache. Il y a ceux qui penseront l'inverse pour se mettre au service des gens ne pouvant aller au concert : Toscanini, Dorati, Marriner, (et aussi pour le portefeuille 😊) comme Karajan. Le nouveau patron du Berliner, Kirill Petrenko n'aime pas les disques… Des très méchantes langues disent… tant mieux !

Il y a quelques années, la firme DoRéMi spécialisée dans la résurrection de raretés radiophoniques, ce qui permet de ne pas oublier de grands artistes peu gâtés au disque, a publié quatre concerts Brahms dirigés par Mravinsky entre 1949 et 1978 dans les salles des philharmonies de Leningrad et de Vienne. Hélas, un coût abusif et des ingénieurs du son qui n'ont pas maîtrisé une remastérisation soignée, j'avoue une petite déception côté son, mais quelle verve. Je l'avais cité (Clic) dans la chronique Brahms dont parle Sonia.

Nos amis japonais, de chez JVC je crois, on retravaillé la bande de 1978 et distribué le disqye via Melodya disons… chichement… et voici un sujet idéal pour évoquer la légende Mravinsky.


Salle de la Philharmonie de St Petersbourg et Evgeni Mravinsky
 

Partie 2 : Mravinsky : maestro à Leningrad pendant 50 ans non-stop

Je ne pense pas que le livre Guiness des records, des plus rigolos au plus débiles, mentionne la longévité artistique des maestros étant restés le patron unique et inflexible d'un orchestre, sans interruption et, cerise sur le gâteau, en n'ayant jamais dirigé une autre phalange, ni par désir, ni sur invitation… Evgeny Mravinsky a régné pendant un demi-siècle, de 1938 à 1988 sur l'Orchestre philharmonique de Leningrad redevenu en 1991 l'Orchestre philharmonique de Saint-Pétersbourg…

Youri Temirkanov lui avait succédé de 1988 à 2022 soit 34 ans, ce qui est long, certes… Cela dit, il n'a pas su, à mon humble avis, prolonger voire améliorer le niveau superlatif que son prédécesseur avait obtenu de l'orchestre, y compris dans les périodes les plus noires du soviétisme, et affichait une misogynie désuète de nos jours… pour être gentil. Le presque inconnu Nikolai Alekseev a repris le flambeau (ne pas confondre avec le courageux militant LGBT Nikolaï Alekseïev). 

De nos jours, côté orchestre symphonique dans l'ancienne capitale tsariste, Valery Gergiev a pris la place de leader avec son excellent Orchestre Marinsky. On n'aborde pas les sujets qui blessent… Valery est et reste un immense artiste… Les polémiques sur ses opinions politiques, ses déclarations de revenus zarbies et son amitié avec Poutine qui le rend indésirable en occident n'ont pas leur place dans le blog… (Ça m'attriste un peu quand même.)

Eugene Ormandy, hongrois exilé aux USA, doit être l'outsider avec 44 ans comme directeur de l'Orchestre de Philadelphie mais comme successeur de Leopold Stokovsky et ayant, pour varier les plaisirs débuté outre Atlantique avec l'Orchestre du Minesota pendant cinq ans.

Evgeny Mravinsky était distant avec les caciques du parti et même indiscipliné dans sa programmation pas toujours conforme aux censures des autorités, notamment celle de Jdanov, le pochtron et pantin de Staline chargé de veiller au respect du dogme du "réalisme soviétique" en art.  (Si je ne l'ai pas raconté cent fois cette histoire 😜) .

On octroya à Evgeny douze prix, médailles et autres babioles dont raffolait le régime : Prix Lénine en 1961 (plus Ordres de Lénine, 1967 et 1973) et même Prix Staline en 1946 tout comme son ami Chostakovitch lauréat en 1941, Dmitri, le compositeur qu'il jouait malgré les interdictions. Impossible de refuser la breloque démagogique supprimée en 1955 après la mort du tyran… 

En 1978, Evgeny Mravinsky est élu membre honoraire de la Société philharmonique de Vienne. Un honneur, qui là, le touche profondément à voir l'émotion affichée lors de la cérémonie par l'homme peu expansif et au faciès sévère (scène filmée pour un documentaire). Il est le seul chef russe à avoir reçu cette distinction pour le moins offerte avec parcimonie, surtout en n'ayant jamais dirigé la philharmonie viennoise (A l'inverse de Leonard Bernstein également récipiendaire). Remontons le temps… 


Conservatoire de Leningrad
 
Dmitri Chostakovitch et Evgeny Lravinsky
 
Großer Musikvereinssaal de Vienne
 
 

Partie 3 : Mravinsky : La biologie, la direction, les tournées…

Dans la chronique consacrée au cycle du "fatum" de Tchaïkovski, la biographie d'Evgeny Mravinsky se résumait à quelques généralités sur sa carrière et son tempérament disons fougueux.

Evgeny voit le jour en mai 1903 dans une famille de petite noblesse assez aisée et musicienne. Nous disposons de peu d'information sur sa prime jeunesse, notamment sur la période qui précède la Révolution de 1917. Il a alors 14 ans et a appris à jouer brillamment du piano avec ses parents… Le chaos révolutionnaire ruine la famille, son père meurt en 1918 de cause a priori inconnue. Il commence des études de biologiste avant de se passionner pour la musique. L'adolescent doit subvenir aux besoins de sa mère, une cantatrice connue. Il trouve un job au Ballet impérial comme pianiste accompagnateur en 1921 puis comme répétiteur de ballet dès 1923. Ce travaille se poursuivra jusqu'en 1931.

En 1924 il est accepté comme élève au Conservatoire de Leningrad* pour suivre une formation de composition (classe de Vladimir Chtcherbatchiov, ancien élève de Liadov, ami de Diaghilev le grand maître des ballets russes, et en délicatesse avec Jdanov pour… formalisme. En un mot, le formalisme s'appliquait à toute influence moderne occidentale (Mahler par exemple), et aux œuvres trop intellectuelles qui n'encensaient pas le socialisme avec enthousiasme 😊. Il étudie la direction d'orchestre (classe d'Alexandre Gaouk qui ressuscita la 1ère symphonie de Rachmaninov). Nikolaï Malko (1893-1963), directeur en titre de la Philharmonie de Leningrad jusqu'en 1934 lui prodigue des conseils sans imaginer que le jeune homme enfin diplômé à 28 ans lui succédera en 1938 pendant un demi-siècle ! En 1931 il avait pour la première fois dirigé l'Orchestre philharmonique de Léningrad. Cependant, il fait ses premières armes comme assistant puis chef principal du Théâtre académique d'opéra et de ballet de Leningrad (l'actuel Kirov). En 1937, il crée la 5ème symphonie de son ami Chostakovitch avec la philharmonie de Leningrad. Mravinsky dira que sa vocation prit son tournant définitif avec cette symphonie et la 5ème de Tchaïkovski.

(*) : Il accèdera gratuitement au Conservatoire. Evgeny bénéficia de l'aide de sa demi-tante Alexandra Kollontai, amie du directeur, Glazounov, et révolutionnaire bolchévique sincère. Bien que Commissaire du peuple au Bien-être social de Lénine, elle fut écartée de tout pouvoir à partir de 1922 et reléguée à des fonctions diplomatiques sans envergures… Elle échappa aux purges à venir. M'enfin, Alexandra Kollontai, femme, ministre, intègre, voulant donner sa vraie place aux femmes russes… et puis quoi encore… elle devint une paria politique 😊.

En 1938, Mravinsky remporte à Moscou le 1er prix du concours de direction de l'URSS auquel participe un jeune maestro, Kyrill Kondrachine âgé de 24 ans qui fera lui aussi une carrière éblouissante et signera une intégrale Chostakovitch qui fait toujours autorité. Il remplace immédiatement Fritz Stiedry, chef autrichien qui en 1933 avait fui le nazisme pour Leningrad mais qui, en refusant la nationalité soviétique qu'une nouvelle loi imposait aux artistes, émigra aux USA, laissant la place de chef principal à Mravinsky pour… 50 ans. La suite est à lire dans la partie 2.

- Mais Claude, si il ne quittait jamais Leningrad, d'où sort ce concert Brahms ?

- Bonne question Sonia.

Déjà opposé aux captations en studio (la  4ème symphonie de Tchaïkovski pour DGG de 1960 au Wemblet town Hall, et les autres au Musikverein de Vienne sont une inestimable exception), Mravinsky se radicalise après 1961 et seules des bandes de radio sont éditées par la firme Melodya et difficilement disponibles en occident dans des mauvais pressages.

La relative détente qui suit la Capitulation nazie permet à Mravinsky d'organiser des tournées européennes avec SON Orchestre de Leningrad : en Finlande (1946 où il rencontrera Sibelius octogénaire), en Tchécoslovaquie (1955) puis en RDA et en RFA, en Suisse, en Pologne et surtout en Autriche et au Japon (8 passages à Vienne, 6 à Tokyo). Il respectait une fréquence bisannuelle, mais fatigué, il ne quitta plus Leningrad à partir de 1984. Il mettra fin à sa carrière le 6 mars 1987.

Et pour répondre à la question de Sonia, prenons place dans la Großer Musikvereinssaal le 12 juin 1978


Brahms en 1875
 

Partie 4 : Mravinsky, son style et ses symphonies fétiches

Mravinsky le perfectionniste intraitable avec lui-même et avec ses musiciens, jusqu'à les terroriser, avait pour habitude de ne jamais affirmer connaître une œuvre dans les moindres détails. Pour les symphonies qu'il avait déjà dirigées cent fois, il exigeait toujours de nouvelles répétitions pour traduire fidèlement et avec cohérence l'abstraction du discours musical, le fondement de la musique, art éphémère destiné à l'interprétation en concert. Avantages : ses instrumentistes connaissaient de fait les partitions par cœur ! Certes, le patron faisait peur, les membres de l'orchestre angoissaient avant son arrivée mais aimaient aussi s'honorer de la qualité interprétative sur le fond et la forme obtenues d'eux par leur "tyran".

Dans le documentaire télévisé d'il y a bien des années, on voit Mravinsky scruter et annoter la partition de la 2ème symphonie de Brahms. Les financiers de l'orchestre l'interrogèrent avec crainte et déférence 😟 à ce sujet "Heu maitre, vous la jouez tous les ans depuis des décennies, six répétitions, ce n'est pas un peu excessif ? "Niet !". Cet approfondissement répété trouve sa logique dans la passion du chef pour les symphonies de Brahms ou d'autres compositeurs et, par ailleurs, se justifie en méditant cette confession qu'il fit lors d'une rare interview accordée à la télévision de Leningrad "J'essaie de comprendre l'intention du compositeur en m'immergeant dans "l'atmosphère" de sa musique, ce que j'appelle "l'atmosphérisation". Spéculation qui évolue avec le temps et les modes. Il en était de même pour Tchaïkovski.

On comprend donc qu'étudier finement le solfège et les notations sans relâche lui inspirait des conceptions différentes liées à son état d'esprit du moment… Cela explique son aversion pour le disque qui fige l'âme d'une œuvre dans un instant donné, la lie à un contexte éphémère. Le chef Sergiu Celibidache adhérait aussi à cette théorie.

Mravinsky, assez libre dans le respect des tempos, était d'une intransigeance maladive sur la durée des notes, des indications de nuances, le staccato vs legato. Son style ne se révélait jamais morne du fait d'une exécution d'une précision diabolique, chaque note devant jouer son rôle.

Pendant les répétitions rien ne devait perturber sa concentration tatillonne. Personne, même une notable proche du gouvernement, ne devait pénétrer dans la salle. À l'inverse de Toscanini, hystérique et grossier, il pouvait faire reprendre cent fois un motif à un groupe d'instruments ; imperturbable, calme, sévère, rarement impatient… Certains de ses élèves bravaient l'interdit en se cachant derrière les colonnes de la philharmonie. Ses élèves célèbres furent : Kurt SanderlingValery GergievMarris JansonsYuri Temirkanov… Tous ont fait de brillantes carrières !!

On raconte que lors des répétitions de la 8ème symphonie avec l'orchestre mis à l'abri à Novosibirsk en 1943, Mravinsky fit répéter au moins une journée entière un très difficile dialogue des bois (voir les extraits de ce passage du 5ème mouvement ci-dessous, par un orchestre de novices méritants et celui de Leningrad). 

Contraste sans ambiguïté :  un orchestre de jeunes musiciens, un jeu à peine concertant, timide et confus, mais on ne se décourage pas face à l'impossible…  la Philharmonie de Leningrad contrainte à la perfection après une répétition intensive infernale par le commandeur Mravinsky !!

     

Kirill Kondrachine en 1959

Mravinsky était un mystique orthodoxe même si peu pratiquant dans cette Russie où le régime organisait une déchristianisation culturelle (le culte de la personnalité voué à Staline participant à cette éviction de la foi en Dieu). Est-ce la raison pour laquelle, il refusa, prétextant une fatigue passagère, de créer la 13ème symphonie de son ami Chostakovitch, un requiem à la mémoire de la centaine de milliers de juifs massacrés par les SS aidés par des policiers ukrainiens à Babi Yar près de Kiev, "Babi Yar" sous-titre de la symphonie ? Mravinsky aurait-il reçu des menaces ? Dans le bourbier moral qu'est le régime bolchévique, n'excluons rien … Il venait pourtant de créer la 4ème symphonie très moderniste, la partition dormant prudemment dans un tiroir depuis les années 30…

En 1962 le régime apprécia peu l'audace critique du sujet "Babi Yar" dénonçant indirectement la participation ukrainienne, climat d'antisémitisme généralisé oblige. Dmitri fut très déçu par l'apparent opportunisme voire la lâcheté de son ami et soutien de longue date. Kirill Kondrachine, combatif et futur opposant, accepta de la créer, avec un succès étonnant, le compositeur vieilli avant l'heure est acclamé… L'amertume de Dmitri était d'autant plus grande que, avant la mort de Staline…, compositeurs et écrivains, comme Chostakovitch ou Prokoviev, subissaient les procès, autocritiques et purges qui s'enchaînaient,  les interprètes étant, eux, moins victimes de cette inquisition

Le temps referma les plaies, les deux hommes se réconcilièrent. Mravinsky fut le créateur de huit symphonies de Dmitri, (N° 5, 6, 8, 9, 10, 11, 12, 4 tardivement – la 7ème connue sa première à Moscou, juste pour une question d'organisation). Il établit en 1982 la référence de la très critiquée 8ème de 1943 dont il était le dédicataire. Il assurera la première de la 15ème symphonie à Leningrad dès sa publication et juste après la création à Moscou. Toute cette affaire montre comment la terreur du soviétisme pouvait broyer les hommes, même les plus résilients, et briser des amitiés. Son dernier concert en 1984 programmait l'une des œuvres de son complice pendant trente ans de galère : la 12ème symphonie, hommage fanfaronnant et sarcastique à Lénine.

 

Beethoven : symphonie N°6 "pastorale"
Concert à Leningrad en 1982
 
Partie 5 : Brahms et sa 2ème symphonie dite "pastorale"

Dans les années 90, le label Erato a publié une anthologie d'une douzaine des meilleures bandes disponibles techniquement et rendant hommage à Mravinsky dans le répertoire le plus fréquenté et populaire, notons : Tchaikovsky (N° 5 et 6), des extraits des opéras de Wagner, Chostakovitch (N°5, 10 et 12) et Beethoven (N° 5, 6 "pastorale" et 7). On sera surpris par la luminosité bucolique et cantabile du phrasé, ainsi que par la sensualité de la scène au bord du ruisseau. Le commentateur du documentaire disait que dans la statue du commandeur, se cachait un cœur… J'ajoute la vidéo YouTube… de cette symphonie.

Après le succès de son héroïque 1ère symphonie, Brahms, rassuré sur ses capacités à composer dans le genre, partit se reposer dans les Alpes Autrichiennes. Séduit par la beauté des paysages, il composa cette 2ème symphonie très poétique, un hymne à la nature, à sa sérénité agreste mais aussi sa grandeur. On la compare à la "pastorale" de Beethoven voire à la symphonie Alpestre de Richard Strauss.

Une analyse détaillée est déjà disponible (Clic). Je ne réitère pas mais souligne quelques détails de l'introduction et de la coda illustrant à merveille mes propos sur la précision du phrasé, la pertinence des nuances, l'équilibre entre les pupitres et en conséquence une interprétation habitée.

Pour mémoire : Brahms confirme son attachement à l'idéologie néoclassique en opposition, relative, au romantisme. L'orchestre comprend : 2 flûtes, 2 hautbois, 2 clarinettes en la, 2 bassons, 4 cors (2 en ut et 2 en mi bémol), 2 trompettes en ut, 3 trombones, 1 tuba, 2 timbales et les cordes. Brahms en opposant deux types de cors accentue les contrastes de timbres dans l'introduction.


Lac de Pörtschach am Wörthersee 
 
 

La symphonie comporte quatre mouvements. Particularité : la longue introduction du 1er mouvement peut donner lieu à une reprise, ce qui porte sa durée à 20-22 minutes ! Exemple : Carlo-Maria Giulini avec l'Orchestre de Los Angeles en 1981, reprise à [00:06], le maestro ne la fait pas à Philharmonie de Vienne en 1991. Dans les deux versions, le phrasé de l'italien est si somptueux que ça gêne peu… Je ne suis pas amateur de cette option qui convient mieux à la densité thématique des symphonies de Mahler, et encore (début de  la 6ème symphonie entre autres, reprise optionnelle). Mravinski ne rejoue pas cette intro et boucle le 1er mouvement en 15 minutes et toute la symphonie en 39 minutes, un Brahms plein d'allant… (Euphémisme.)

Brahms a longtemps été considéré comme un musicien au style énamouré, un compositeur de salon. Voilà une bien stupide habitude liée à une production chambriste qui, vers la fin de sa vie, gagne en intimisme. Parfois l'interprétation de sa musique symphonique pâtit de cet a priori. Brahms réfute le romantisme en tant que source d'inspiration, restant un néoclassique, mais tous ceux qui ont entendu le début martelé par les timbales de la 1ème symphonie, ou les finals cataclysmiques des 1ère ou 4ème symphoniees ou encore de l'allegro du 1er quatuor savent, et c'était surement le cas de Mravinsky, que nous écoutons dans ces œuvres majeures une musique d'homme comme dirait Fernand Naudin alias Lino Ventura (toujours utile Audiard).

Dans la partie 4, Mravinski témoignait de sa méthode consistant à caractériser "l'état d'esprit d'un compositeur lors de son travail", ce qu'il appelait par le "barbarisme : l'atmosphérisation", une "psychanalyse" de la partition et l'étude du contexte créatif si précieux pour nourrir son interprétation. Un saut vers l'Autriche s'impose…

1871 : Fort du succès de sa 1ère symphonie dont l'écriture à l'ombre du grand Beethoven l'avait angoissé pendant vingt ans, Brahms se sent optimiste. La symphonie est le passage obligé pour se reconnaître comme un "vrai compositeur accompli." Son séjour estival à Pörtschach am Wörthersee face à des forêts et des lacs doit le stimuler pour imaginer une nouvelle œuvre, ambitieuse, colorée et lumineuse, bucolique, voire chorégraphique à l'image des fêtes villageoises. A priori, les tempos étirés, les enchaînements languissants, le spleen, voici les critères musicaux souvent attribués à Brahms. On lui prête un caractère dolent et mélancolique, alors que le bonhomme s'affichait souvent bon vivant et aimant l'humour. Tous ces préjugés risquent d'entraîner un contresens interprétatif total. Mravinski ne tombe pas dans le piège du Brahms au style éternellement "élégiaque". 


Chapelle sur le lac Pörtschach

J'ai sélectionné le meilleur report parmi plusieurs vidéos YouTube. J'ignore si le Youtubeur, que je remercie, a utilisé un CD DoRéMi ou JVC-Melodya. Le son est très correct (quelques menues instabilités). Je ne suis pas un intégriste du remastering à tout crin. Les filtrages peuvent parfois aseptiser le son et les timbres. Ici, l'espace se révèle étroit, presque monophonique, mais la spatialisation est réaliste pour une prise de son de radio, les bois et les cuivres étant bien étagés en profondeur. Long débat qui a conduit à un engouement pour le vinyle analogique malgré les crics et les cracs 😊.

Écoutons les premières mesures et la furieuse coda conclusive pour se convaincre que Mravinski se sentait habité par un Brahms heureux. À noter que les quatre mouvements montrent des tonalités en mode majeur, de l'élan par moment mais aucun climat dramatique ne semble à l'ordre du jour.


1 - Allegro non troppo  (vivement mais pas trop - 3/4 - ré majeur). Le tempo adopté par Mravinski semble idéal, proche d'allégretto. Aucune emphase, un phrasé chaleureux et très régulier bien que l'homme aimait le rubato. Le "pseudo triolet"* ré-do-ré aux contrebasses d'une rare élégance car legato-staccato (un petit motif p répété toutes les quatre mesures) s'affranchit de la gravité ventrue si souvent entendue. ("Karajan et ses concertos pour contrebasses, ironisait bien méchamment Celibidache, l'ennemi juré de Herbert" 😅). Le premier thème est joué trois fois : 1 : cors en ut et bassons ; 2 – flûtes, clarinettes, bassons ; 3 – cors en mi bémol et bassons. Chaque motif s'achève soutenu par le "pseudo triolet" initial des contrebasses. Les liaisons sont très difficiles car non notées legato. Mravinski les enchaîne tendrement avec une précision d'horloger. L'entrée des violons (dolce) s'élève tel un soleil mordoré perçant une aube brumeuse… La direction du chef est très nuancée mais sans brutalité, les crescendos-decrescendos n'accusent aucune rugosité. On notera pour finir un équilibre subtil dans le jeu imposé aux cordes pour laisser maints solos de la petite et grande harmonie s'épanouir. Dans le développement plus fougueux, les cors imposent sans fard leur couleur éclatante. Que dire de plus, la perfection ? Il existe nombre de belles versions. Rarement vous entendrez la personnalité épicurienne en cet été 1870 de Brahms vous émouvoir à ce point, si vous aimez l'œuvre évidement.


Sonia m'a dit à l'écoute de l'introduction qu'elle se sentait invitée à danser. Logique, Brahms utilise une cadence à trois temps… 3/4, celui de la valse, une forme qu'il affectionnait, ayant écrit des dizaines de valses pour piano et voix. Le thème B à [02:20] énoncé au cordes seules (repérer les légers pizzicati des basses), n'est-il pas un écho de l'une des valses lyriques les plus célèbres : Wiegenlied opus 49 (Clic), une gracieuse mélodie que Brahms métamorphose dans tout le mouvement.  En ces décennies, n'oublions pas que Vienne vit au rythme de la famille Strauss, du beau Danube bleu que j'avais élu "poème symphonique". Mravinski insuffle une poésie intime vs allègre d'un Brahms qui chante son plaisir de vivre en montagne, loin de la fièvre viennoise. (À voir l'expression avenante du maestro sur la vidéo, on ne le dirait pas, effet d'une extrême concentration… 😊 )

(*) Un vrai triolet comporte trois notes identiques, exemple trois noires sur deux temps. Là il y a trois temps. La mesure ¾ pour le moins inhabituelle dans un grand allegro a sa raison d'être par ce désir d'intégrer la valse comme leitmotiv de l'allegro débutant la symphonie.


4 - Allegro non troppo : (Joyeux et plein d'entrain – 4/4 - Ré majeur de nouveau). Brahms raffolait des finals énergiques et des codas volcaniques, un défi diabolique pour les orchestres. À ce sujet, le musicologue et critique Malcolm MacDonald a défini en 1990 ce final comme "l'aube flamboyante du mouvement le plus athlétique et le plus exubérant que Brahms ait jamais écrit". Vérifions cette affirmation en ce soir de juin à Vienne… [30:10] Mravinky déclenche une tempête orchestrale que l'on pourra qualifier de Presto. (8'45 ! vs 11'05 pour Giulini.) Les cordes deviennent incandescentes dans l'exposé du thème A... 

Dans la coda se succèdent de brefs et fulgurants traits (quasiment des trilles avec un tel tempo) de trompettes, trombones et cors… Tout l'opposé de "Ce n'est pas assez triomphal, pas assez orgueilleux… de la bouillie !!!!" (maestro Stanislas Lefort alias de Funès). Le concours Maestra 2026 imposait aux cheffes candidates le final de la 4ème de Brahms noté Più allegro (véhément) dans la coda. Ah les filles, très en place, très… tout ce que l'on souhaite… mais bon sang, dans cette page infernale,  secouez-moi cet orchestre de Paris que diable, écoutez justement les anciens Mravinky ou Carlos Kleiber. En 2019Christoph von Dohnányi, 90 balais, dut cravacher la phalange parisienne dans la 3ème de Brahms pour lui faire atteindre l'exaltation souhaitée !

Revenons à Vienne, à Mravinky, et à la 2ème, [37:33] et… là, ça décoiffe, et surtout chaque phrase de cuivres galvanisée émerge d'un orchestre très organisé, poussé aux limites techniques de la clarté symphonique… quasi inégalable (sauf Thielmann à Vienne en DVD et Karajan en 1982… quelques autres surement mais peu).

Un chef-d'œuvre aimé du public, un chef au caractère bien trempé pour ne pas dire despotique qui ne dirigea pendant cinquante ans que SON orchestre qu'il amena "à coups de baguette" au sommet de la virtuosité, un enregistrement de radio quasi pirate, à Vienne parce l'architecture et l'acoustique de la salle exigées par le maestro lui convenaient, une interprétation à la fois habitée, poétique et survoltée… Les critères du disque légendaire sont réunis 😊 Et basta pour la super stéréo !!!!


Écoute au casque ou avec des enceintes additionnelles plus que conseillée.

Le son des PC, sauf exception, est vraiment une injure à la musique…


INFO : Pour les vidéos ci-dessous, sous réserve d'une écoute directement sur la page web de la chronique… la lecture a lieu en continu sans publicité 😃 Cool. 



mercredi 18 mars 2026

Nina ATTAL " Tales of a Guitar Woman " (2025),



   On ne l'avait pas vu venir celui-là. En fait, on ne l'a pas vu du tout. Pas de promotion, pas de "vu à la télé", pas de passage radio, pas d'articles dans les journaux, même pas un encart pour annoncer sa sortie. À côté, des olibrius au talent contestable sont invités avec tous les honneurs à des émissions de grande écoute, et aux journaux télévisés. Certains sont admis au club "select", d'autres sont simplement ignorés. Ainsi, on pourrait croire la scène musicale française limitée, renfermée sur elle-même, majoritairement restreinte aux chanteurs interprètes et aux bidouilleurs, alors qu'elle grouille d'excellents musiciens. Certains ont dû faire le choix de s'expatrier dans l'espoir de pouvoir vivre de leur passion ; quitte à rester dans l'ombre, mais satisfaits d'avoir la possibilité de jouer sans (trop) se renier.


   La "petite" Nina Attal bourlingue depuis plus d'une quinzaine d'années. Elle enregistre quatre albums et deux Ep, joue un peu partout en France, occasionnellement dans divers pays européens (notamment en Suisse où elle vit depuis quelques années), traverse même l'Atlantique pour jouer au Québec, récolte divers articles élogieux, mais ne fait toujours pas la une. Mais qu'importe, elle continue tranquillement son chemin. Explorant d'autres univers musicaux, s'essayant à une émission sur Youtube ("Piece of Wood" consistant à inviter un artiste pour l'interviewer et jouer avec lui), s'impliquant dans une troupe originale de cinq femmes (le "Electric Ladyland")  pour adapter à leur sauce le répertoire de Jimi Hendrix, ou encore en s'investissant dans un spectacle dédié à Prince. Nina ne chôme pas, toujours affairée dans une entreprise ou une autre en corrélation avec sa passion de la musique.

     En 2025, elle fait son retour discographique avec un album orienté "guitare", "Tales of a Guitar Woman". Un titre qui pourrait être trompeur pour les amateurs d'instrumentaux et de guitares échevelées, car si les morceaux présentés semblent bien essentiellement reposer sur la six-cordes, ce n'est pas à proprement parler un "album de guitare". Nina se garde bien d'en faire des tonnes, et c'est même parfois assez sobre. Et si, depuis ses concerts à succès avec le "Electric Ladyland", certains pourraient assimiler Nina Attal à une "Hendrix-woman", on pense bien plus aisément à John Mayer qu'au légendaire gaucher de Seattle. Sinon, c'est probablement son album le plus franchement appuyé sur le travail des guitares. Des compositions relativement ouvragées, qui prennent leur temps pour développer leur douce atmosphère, où divers parfums s'entrechoquent. Senteurs fleuries de pop, de soft-rock, de modern-blues et de folk. Occasionnellement de heavy-rock sulfureux.

     Aux premières notes, Nina plonge l'auditeur dans une sphère de rock brut et mélodique, hésitant entre heavy-rock et power-pop ; "Backdoor" résonne comme un Yardbirds mis au goût du jour, et, d'entrée, met les points sur les "i". À savoir qu'elle ne s'affiche pas avec une guitare pour faire joli. Excellente musicienne, elle produit toujours des étincelles dans ses soli, sachant faire parler la poudre avec une aisance et une fluidité pouvant faire souvent défaut à bon nombre de crâneurs. Tous les soli de l'album - quand il y en a, sont systématiquement savoureux. Incontestablement, elle sait tricoter... de la guitare. Et pas qu'un peu.

   Etrangement, "Can't Be Undone" s'enveloppe dans un brouillard de rock atmosphérique évoquant le travail de Madlen Keys. Atmosphérique toujours, mais avec un écho bucolique, comme inspiré par la solennité de l'instant fugace où le soleil s'éclipse derrière les cimes cernant le lac de Walenstadt, "The Sun is Shining" marie guitare acoustique, chant mélancolique, nappes brumeuses de claviers et violon éthérique. 

    Des pièces plus sobres et acoustiques, entre folk et americana (européena ??), permettent de mettre en avant la belle voix claire de Nina, dévoilant alors une fragilité chargée d'émotion, affirmant sans peur sa féminité. Trois titres chantés en français, "L'Hiver", "Jimmy" et "Pas la Peine" sont deux morceaux courts où Nina va à l'essentiel, de crainte de briser le climat intimiste, confident.

    "I Dance Through the Night" est une déflagration de rock lourd fuzzy, débridé, un heavy clair et obscur, un brin zeppelien, où Nina lâche les chiens. Ou plutôt les watts, faisant rugir une gratte avide de mordre. Là, par contre, on sent le poids des heures dédiées à la musique d'Hendrix. On regrette que l'instant ne se prolonge pas, ou qu'il ne soit pas renouvelé. Avec la ballade "Her Shadow", c'est l'ombre d'un Prince qui s'étire timidement, évitant toute emphase, tout éclat superfétatoire. 

     Un peu perdu au milieu de tout ça, une pop mainstream (pléonasme ?) tente une percée avec "Missed Something" et surtout "One Way", qui paraît rechercher les faveurs des programmateurs de radio.

     Une femme de tête, qui mène sa carrière comme elle l'entend, suivant ses envies, ses aspirations. Avec cette dernière réalisation, plutôt que de se plier à un cahier des charges imposé par un label, de perdre sa liberté artistique, elle a fait le choix risqué de s'auto-financer (avec l'aide d'un financement participatif) et d'enregistrer pour un petit et obscur label indépendant (LVCO, label de Mathieu Gramoli, par ailleurs batteur et producteur de l'album). Le résultat en valait la peine, avec un album qui s'avère déjà comme le meilleur de sa carrière. Certainement le plus sincère, le plus authentique. Nina a mûri et cela lui va parfaitement.


🔅    Le coin matos :    🔅

     Nina Attal reste fidèle à ses guitares, à savoir ses deux Stratocasters custom de chez Guitare Garage (avec un petit "Nina" à la place du logo Fender) montées en micro Hepcat (une équipée en micros 69' et l'autre en 59'), et sa Gibson ES-335 (celle exhibée sur l'album "Yellow 6/17", offerte par le paternel pour ses quinze ans). Le tout branché dans un vieux Fender Deluxe Reverb Custom (des 70's - avec le panneau chromé et le lettrage bleu) et dans un Magnatone. Les deux boostés par un petit lot de pédales, avec notamment la BB Preamp de Xotic, la Riot Reloaded de Suhr, la Tre-Verb de Fender, la Mel-9 d'electro-Harmonix (simulateur de Mellotron pour gratte), la Richochet Whammy de Digitech, la Flashback de TC-Electronic, la Spark de Tc Electronic (mini boost), une Ventilator II de WEO (émulation pointue de cabine Leslie) et une Wah-Xah Vox. Et en acoustique, Martin, Yamaha et un Dobro (voir pochette). Pour les prestations dédiées à Prince ou à Hendrix, Nina sort de sa besace un assortiment de petites boîtes de chez Doc Music Station (boîte française d'"effets boutique" fondée en 2012 par un prof de guitare qui s'est rapidement fait un nom avec la Lucy's Drive, un clone de la Klon Centaur).

 

 
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