Était ce une volonté des majors ? De l'industrie musicale ? Ou bien était ce un mouvement collectif cherchant à faire négocier un virage plus mélodique au rock ? Renouant avec la pop et le rhythm'n'blues des 60's ? Ou simplement, le fait de musiciens fatigués de galérer, s’engouffrant dans un lumineux tunnel où on leur promet une nouvelle vie pleine de reconnaissance, sonnante et trébuchante ? Probablement un peu de tout ça, qui fait que la seconde moitié des années soixante-dix voit fleurir dans toute la largeur des États-Unis des groupes peu ou prou imprégnés de tonalités et cadences assimilées au Rock AOR / FM. Même le rock sudiste, initialement plutôt attaché à une certaine tradition – du Blues à la Country de leurs campagnes -, succombe aux sirènes de ce format prisé par les radios. Plus tard, au grand dam de leurs fans, même des grands noms du rock-progressif vont s'y adonner.
Mais avant, il y a un quintet canadien qui, dès leur premier album en avril 1978, débarque fièrement avec une musique fusionnant avec une classe innée un rock-progressif à des tonalités « AOR », avec même quelques pincées de funk. Où la facette pop penche parfois dangereusement vers la (bonne) chanson de variété. Le tout largement immergé dans des sons de synthétiseurs de toutes les couleurs. Hérésie ? Peut-être, mais ce quintet assume fièrement sa direction et va en quelques albums imposer sa vision et son singulier caractère, traverser les frontières – jusqu'au delà du rideau de fer.
Quand le groupe se forme, ce n'est pas une réunion de jeunes fous inexpérimentés, se cherchant encore. Trois débarquent de Fludd, un groupe assez célèbre en son Canada natal, où a également joué Greg Godovitz de Goddo. Suite à l'arrêt de Fludd en 1977, à cause des soucis de santé persistants du guitariste Brian Pelling – qui décède de leucémie le 28 juin 1978 -, le bassiste Jim Crichton, le batteur Steve Negus et le claviériste Peter Rochon fondent SAGA. Crichton fait appel à son frère, Ian, pour tenir la guitare, et pour finir, la troupe engage comme chanteur le Gallois Michael Sandler – qui, en dehors de ses heures en tant que chauffeur de taxi (à Toronto), faisait ses armes au sein d'un petit groupe nommé Truck (1)
Si le chemin vers le succès international a été progressif, il n'en demeure pas moins que le son du groupe est établi dès son premier essai. D'ailleurs, il débute par deux classiques du groupe, longtemps indissociables de leur répertoire scénique : « How Long » et « Humble Stance ». Cinq autres compositions sont aussi souvent jouées en concert ; elles sont d'ailleurs présentes sur des live du groupes.
La boucle infinie de synthé échappée de Krafwerk (ou de Donkey Kong (2) ) - il fallait oser ! - et la batterie basique et amplifiée en mode dance-floor ont de quoi faire fuir, tout comme le riff quasi disco des claviers. Toutefois, grâce au contraste avec la guitare hargneuse et de la voix impérieuse, « How Long » se présente comme un fusion habile et inédite de genres habituellement antagonistes. « Humble Stance », lui, réduit sa dose de funk - quoi que - au profit d'une ambiance entre Renaissance et Gothique, établissant un pont mariant deux âges ; comme si Saga s'inscrivait dans une comédie musicale kitsch censée se dérouler dans un Moyen-Âge tardif.
La suite est nettement plus progressive, avec toujours un parfum gothique ténu, pouvant autant évoquer un Wishbone Ash (première période) qu'un Yes, tous deux irradiés de synthés précurseurs, anticipant la décennie suivante. En particulier avec "Will It Be You ? (Chapter Four)", SAGA démontre qu'il a de la suite dans les idées. En effet, c'est la première pièce d'un long puzzle, qui va s'étaler sur plusieurs albums dans un ordre aléatoire. Se terminant en 1981 avec l'album "Worlds Apart", contenant les chapitres 5 et 8. Généralement, ces chapitres sont les pièces les plus longues et les plus "progressives" des albums. Autre chapitre, le sixième, "Tired World", héritage d'un heavy-progressif, est un peu basique et long au démarrage. Ian semble avoir de la peine à se contenir et lâche quelques soli heavy - avec même un passage au tapping, alors peu commun à l'heure de l'enregistrement. En 2005, l'enregistrement en public " The Chapters Live ", l'intégralité des morceaux dans l'ordre. C'est aussi le dernier disque avec le batteur Steve Negus. Cet album live tardif se présente alors comme un concept album basé sur un récit personnel de science-fiction reprenant la vie d'Albert Einstein, avant d'enchaîner sur les efforts d'une civilisation extra-terrestre pacifique, soucieuse d'une humanité courant à sa perte, cherchant à préserver le cerveau du génie défunt.
"Perfectionist" s'annonce avec des trompettes en carton (synthétiques), et glisse dans une danse de la Renaissance - entre la Volte et la Branle - régulièrement ébranlée par de sombres claviers à la John Carpenter. Une bande son en accord avec une histoire digne d'Alice Cooper : ou comment Ellery Sneed, voulant mettre fin à ses jours, ne souhaitait pas partir seul tout en voulant laisser un bon et impérissable souvenir à ses amis, organise un banquet, une grande fête, avec en bouquet final, un toast, un vin spécialement agrémenté par ses soins...
Plus léger, éthéré et sobre, "Ice Nice" se laisse emporter par la brise dans des sphères sidérales, où seuls survivent les synthés ; contrées où l'on s'attend à voir surgir Kate Bush. Jusqu'au final, ballet d'aérolithes ou joutes entre guitare et clavier.
Il ne s'agit pas du meilleur du groupe, mais cet album dégage déjà une maturité étonnante - il a été enregistré en 1977 - et impose un style singulier, reconnaissable entre mille. Sa modernité préfigure des années avant les fiançailles du progressif avec le rock FM - à croire que Saga a servi d'exemple, même aux anciens -. Cependant, a contrario, c'est aussi cette modernité qui l'a desservi. Si le succès du quintet canadien explose - tardivement - à l'international avec l'excellent album "In Transit" - véritable best-of enregistré en public -, Saga n'a jamais totalement été accepté par les adeptes d'un genre ou d'un autre. Trop "Pop" et "AOR" pour les fidèles du Progressif, trop de synthés pour les partisans du Rock et trop Rock, voire parfois trop Heavy (notamment avec Ian Crichton qui peut envoyer quelques riffs et soli bien mordants), pour les néo-romantic-new-wave-gothico-trucmuche. Pas toujours facile de se singulariser dans ce large univers rock où les chapelles peuvent se révéler conservatrices, parfois même carrément sectaires. Un paradoxe dans cet "univers" qui est pourtant dès ses origines le fruit de brassage, d'alliage, de fusion.
| Textes | Musique | |||
|---|---|---|---|---|
| 1. | "How Long" | Michael Sadler | J. Crichton, Sadler, Rochon | 4:01 |
| 2. | "Humble Stance" | J. Crichton | Crichton, Crichton, Rochon, Sadler | 5:50 |
| 3. | "Climbing the Ladder" | M. Sadler | Crichton, Crichton, Rochon, Sadler | 4:45 |
| 4. | "Will It Be You? (Chapter Four)" | J. Crichton | Crichton, Crichton, Negus, Rochon, Sadler | 7:13 |
| Textes | Musique | |||
|---|---|---|---|---|
| 5. | "Perfectionist" | J. Crichton | J. Crichton, Sadler | 5:46 |
| 6. | "Give 'Em the Money" | J. Crichton | J. Crichton, Sadler | 4:25 |
| 7. | "Ice Nice" | J. Crichton | J. Crichton | 6:55 |
| 8. | "Tired World (Chapter Six)" | J. Crichton | Crichton, Crichton, Negus, Rochon, Sadler | 7:06 |
Sans rapport avec la formation américaine de hard-rock, ni même, apparemment, avec le très bon groupe Canadien de jazz-rock soul, dans lequel est brièvement passé Jim Crichton.
Oui, c'est un anachronisme
🎼🐝







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