MARDI :du
Slade chez Pat (qui l’eût cru?) avec le dernier album de la
formation d’origine, son titre « You boys make big noize »
en définit bien le contenu, moins glam que la période 70’s, le
son se durcit depuis quelques années. Pas le meilleur opus pour
tirer sa révérence.
MERCREDI :notre
druide Bruno célèbre le dernier album des irréductibles bretons de
Komodor« Time & Space », collection de titres
concis, très connotés 70’s, qui lorgnent parfois avec le glam ou
le punk-rock, du costaud qui s’écoute fort.
JEUDI :littérature
avec Benjamin qui a lu pour nous « André
la Poisse »du
dissident soviétique André Siniavski, où le héros est victime
d'une
malédiction : la malchance. Un
roman cruel et drôle, qui s’impose comme l’un des plus grands
livres de l’absurdisme moderne.
VENDREDI :au
cinéma, le
réalisateur
Ryan Cooglerrevisite
le film de vampires dans
« Sinners » et
situe
judicieusement l’action dans le berceau du blues. Film
hybride, entre drame picaresque, musical, film d’horreur et acte
politique. Et un double rôle pour Michael B. Jordan qui décroche un
oscar.
👉 La
semaine prochaine : on
a cassé notre tirelire pour se payer les Rolling Stones, Pat était chargé de les accueillir sur le tarmac. Plus modestement, Bruno a convié le
guitariste Paul
Gilbertpour son dernier opus. Le
Toon fêtera Pâques avec une messe de Schubert. Et Luc a replongé dans la
France collaborationniste avec une fresque historique de Xavier Giannoli.
Ryan Coogler commence a pesé dans le business. Premier
gros succès avec CREED (2015) une resucée de la franchise ROCKY BALBOA, avec
Michael B. Jordan et un Stallone vieillissant. Le réalisateur ne sera pas aux
commandes de la ribambelle de suites, mais Jordan oui. Entre l’acteur et le réal débute une collaboration avec BLACK PANTHER (2018) salué comme le premier film de superhéros noir - un Marvel comme les autres ni plus ni moins, surtout moins - et ce SINNERS. Coogler revisite le cinéma de genre pour l’adapter à sa
communauté, le film de boxe, de super héros, ou de vampire.
C'est l'actu du moment (d'où l'article) Michael B. Jordan a
reçu l’Oscar cette année. Etait-ce mérité ? Mouais… Non pas
que l’acteur démérite, mais les prestations de Di Caprio chez PTA (surtout) ou
Chalamet chez Safdie étaient d’un autre calibre. Sauf que dans SINNERS, le
comédien joue deux rôles, deux frères jumeaux, le genre d’acrobatie qu’on aime
bien récompenser (j'ai tout de même l'impression qu'il joue les deux partitions de la même manière, à part la couleur des chapeaux c'est quoi la différence ? On est loin du Jeremy Irons de FAUX SEMBLANTS, ou même de Laurent Laffitte dans le récent et rigolo ALTER EGO)
A savoir les frangins Smoke et Stack Moore, qui ont fait
fortune à Chicago dans trafic d’alcool, de retour dans leur bled de Clarksdale,
Mississippi, pour y ouvrir un juke joint. Une vieille grange aménagée pour y
jouer le blues, boire du vrai whisky et de la bière irlandaise. Ca tombe bien,
leur jeune cousin Sammie joue merveilleusement bien de la guitare et possède un
joli brin de voix (Miles Caton, musicien, dont c'est le premier rôle). L’action se déroule en 1932.
Clarksdale n’est une bourgade
prise en hasard dans le bottin. C’est un des hauts lieux du blues, y sont nés
ou passés des gars comme Son House, Charley Patton, Muddy Waters, John Lee
Hooker, on raconte que c’est là que Robert Johnson a pactisé avec le diable. Sammie
épate en jouant une chanson, son cousin reste bouche bée devant un talent si
précoce. Allusion surement à la légende Johnson. Le gamin croit que sa guitare
a appartenu à Charley Patton, qui lui en aurait appris les rudiments.
Toute la
première partie du film concerne l’installation du bouge, l’achat de la grange
à un gros blanc trop honnête pour l’être réellement, les retrouvailles avec les
petites amies, la blanche Mary pour Stack, la noire Annie pour Smoke, et les
amis chinois Grace et Bo Chow. Ce qui domine est l'idée
de communauté, l’entraide, un élan commun, centré sur une population exclue,
les noirs, les chinois. Les blancs sont immédiatement suspectés d’être du KKK. Scène
fameuse où Smoke pète les genoux à coups de flingues à deux types qui
regardaient de trop près son camion (les moeurs à Chicago sans doute). Coogler
s’offre un beau plan séquence reliant deux magasins de la rue, mise en scène
très fluide, rythmée juste ce qu’il faut, de la tchatche dans les dialogues, un
peu de frime aussi.
A noter deux formats différents d’images, le classique
1:1.85, et du scope 1:2.76 / 70 mn, ultra large, celui utilisé par Tarantino
dans LES HUIT SALOPARDS. J’avoue n’avoir pas compris pourquoi. On va être amené
à reparler de Tarantino ou de Robert Rodriguez assez souvent, le film lorgne
tout de même du côté de DJANGO UNCHAINED et UNE NUIT EN ENFER. L’image est
assez sombre, la photo contrastée, on sent que l'esthétique compte, mais certaines scènes sont limite lisibles.
Jusqu'à présent on donnait dans le bucolique testostéroné. Et puis cette scène en pleine cambrousse. Un gars, Remmick, fait le coup du « j’ai eu un accident, est-ce que vous
pouvez m’aider » à un couple de jeunes fermiers. Une petite brise nauséabonde commence à souffler. Puis déboulent une bande d’indiens Choctaws, armés
jusqu’aux dents, à la recherche de Remmick : « si vous le
voyez, ne le faites pas entrer »… Trop tard. Les fermiers sont sauvagement
trucidés par un Remmick l’écume aux lèvres, le regard aux reflets rouge.
Quand à
la tombée de la nuit la fête bat son plein dans le juke joint, Remmick et les
fermiers (bien vivants) s'invitent pour faire
le bœuf, et se lancent dans une interprétation sautillante d'un morceau country. La scène est troublante, par les attitudes, les politesses suspectes,
les mauvaises ondes qui planent. Impression confirmée lorsque Cornbread, qui fait office de videur, sort pisser, puis revient... changé, différent. Est-ce le même ? Le fait-on entrer ? Dialogue tarantinesque, en tension, le calme avant la tempête. Voyez comme la caméra est judicieusement placée à
l’extérieur, de profil à la baraque, délimitant l'espace intérieur (rassurant) et extérieur (hostile).
Autre grand
moment de mise en scène, lorsque Sammie joue un blues, la caméra virevolte en
plan séquence parmi les danseurs, soudain un guitariste s’invite dans le
cadre, une Gibson flying V en bandoulière, sapé funky comme un Bootsy Collins, le
son devient rock, et apparait un DJ qui fait scratcher ses platines, puis
des percussionnistes africains traversent l’image. En un seul plan virtuose,
Ryan Coogler résume tout ce que la musique noire doit au blues, et ce que le
blues doit à l’Afrique. Chapeau bas.
Ce qu’on subodore se confirme. Le film
verse alors dans le cinéma d’horreur, mix de vaudou, vampires, zombies, salement
sanglant, situation classique de la maison assiégée, une NUIT DES MORTS-VIVANTS
de George A. Romero épicée de sauce Tarantino/Rodriguez, l’humour potache et le
second degré en moins. Fallait-il faire durer les hostilités ? Pas sûr.
Comme dans le blues, less is more.
SINNERS se veut une allégorie de ce qu’on appelle l’appropriation
culturelle. Remmick est irlandais, donc issu aussi d’une communauté qui a lutté
pour s’intégrer (voir GANGS OF N.Y. de Scorsese). La figure du vampire s’approprie les âmes, fait siennes ses victimes. Remmick, cherche-t-il à se venger, à gommer les cultures pour n’en faire qu’une ? Identité culturelle que les frères Moore cherchent à sauvegarder, en se préservant de mixité ? Est-ce ce que
Smoke entend lorsqu’il interdit l’entrée à Remmick : « Ta musique n’a
pas sa place ici ». Le propos politique sous jacent n'est pas toujours clair. Et musicalement, ce serait un petit ripolinage historique puisque country et blues
faisaient bon ménage, la ségrégation musicale n’est venue que plus tard.
Par
contre, ne partez pas au générique de fin. Le meilleur est à venir, une scène
dans un club de blues, en 1992, mettant en scène Buddy Guy himself, qui reçoit
la visite de deux fantômes surgis du passé, son passé, il y est encore question
de pacte diabolique…
SINNERS a cumulé un nombre impressionnant de récompenses à
travers le monde, scénario, musique, interprétation. Ryan Coogler ose et
réussit un joli mélange de genres, une histoire originale, un scénario solide,
une belle direction artistique, dommage ne de pas avoir retenu les chevaux dans
la dernière partie, y’avait plus subtil à proposer.
couleur - 2h15 - format Imax 70mn 1:1.85 et 1:2.76
Bande annonce aussi tonitruante qu'exaspérante, des effets en veux-tu en voilà, qui donnent envie de fuir. Le film et sa musique valent mieux que ça.
Nous
sommes au beau milieu du 19e siècle et, tremblant comme un marmot
qui apprend à nager, l’humanité s’apprête à une bouée
qu’elle tenait depuis des siècles. L’aristocratie a ainsi
changé, le héros de l’époque n’est plus le guerrier ou le
curé, mais le bourgeois. Rapidement, la société s’adapte à la
plus grande valeur de ce nouveau héros moderne, le matérialisme.
Puisque les hommes sont enfin libres et égaux (beaucoup oublient la
précision « en droit » suivant cette affirmation) puisque la
morale traditionnelle a volé en éclat après la chute du pouvoir
religieux, la valeur de l’homme sera désormais résumée à sa
capacité à amasser.
Le drame du genre humain réside pourtant dans
le fait qu’il ne sait se contenter du réel, qu’il est sans cesse
troublé par des désirs et peines que la raison seule ne saurait
expliquer. Les stoïciens l’avaient déjà compris, eux qui
affirmaient laconiquement que nous souffrions plus en imagination
qu’en réalité. Précisons d’ailleurs que le stoïcisme n’a
jamais prêché pour museler toutes les passions humaines, une telle
entreprise ne pouvant que créer une humanité de psychopathes. Cette
philosophie prônait plutôt le calme face au torrent de ses
passions, incitant ainsi à discerner ce qui n’était plus en notre
pouvoir pour mieux concentrer nos efforts sur ce que nous pouvions
changer.
Au fond, à travers eux, le passé offrait à l’homme qui
ne croit plus en rien un premier remède contre l’hystérie
consumériste initiée et développée par la bourgeoisie
triomphante. Le 19ème, ensuite, connut différentes réactions
d’apparences opposées. Il y eut d’abord la hargne réactionnaire
symbolisée par Léon Bloy et, de manière plus modérée, par
Huysmans. A ce titre, des livres tels que « Le désespéré »
et « A rebours » sont les réactions à la même peine,
celle d’un dogme déchu se cachant pour hurler sa douleur. Bloy le
fit par haine de son époque, Huysmans par désespoir, tous deux
furent pourtant convaincus que l’humanité finirait par regretter
ce qu’ils jugeaient comme une erreur.
Le matérialisme et la
froideur scientifique qui l’accompagne ne suffirait pas à soulager
ses peurs irrationnelles, l’humanité fraîchement libérée ne
manquerait pas de revenir au bercail la queue entre les jambes. Si
l’on en juge par les témoignages des ecclésiastiques de notre
époque, ce triste retour s’impose aujourd’hui comme une réalité,
même si le bond de la ferveur catholique n’est pas spectaculaire
au point de parler d’un « retour aux sources ».
Ceux qui, comme
votre serviteur, ne furent jamais attirés par les bénitiers et les
messes, pourront tout de même savourer « Le désespéré »
et « A rebours » comme deux brûlants manifestes
d’insoumissions. Le premier devoir de celui qui écrit devrait
toujours être d’affirmer sa révolte contre son époque et, dans
ce domaine, Bloy et Huysmans comptent parmi les plus grands trésors
de notre littérature. Nietzsche décrit la souffrance comme
le moyen essentiel d’accéder à la transcendance, affirmant ainsi
que ce qui ne tue pas fortifie. Le but n’est pas tant, comme les
pénitents d’autrefois, de rechercher cette souffrance dans
l’espoir de se purifier, mais de ne pas la fuir afin de mieux
apprendre à la surmonter. Ainsi encourageait-il à dépasser ce qui
reste la plus grande peur des sociétés matérialistes, la douleur
était pour lui le mal nécessaire à celui cherchant à sortir de
l’égout dans lequel croupissait « Le dernier homme ».
Le dernier
homme, c’est celui qui a abandonné toute volonté de puissance,
toute discipline transcendante, il erre dans la liberté d’un monde
sans dieu telle une méduse ballottée par les flots. Aussi amorale
soit elle, la religion du surhomme n’en est pas moins une religion,
le nom Zarathoustra évoquant après tout celui d’un gourou au
sommet de sa montagne. Et, comme toute religion, nombre de brebis
galeuses et basses du front prirent ce qui était d’abord un anti
dogme pour une incitation à écraser son prochain pour accéder aux
jouissances les plus raffinées. Résumer Nietzsche à ce genre de
discours arriviste et faussement guerrier, c’est le vider de sa
mystique pour en tirer un guide de vie aussi simpliste que
stupide.
C’est surtout se servir d’un écrit foncièrement anti
conformiste pour imposer l’arrivisme sacralisé de notre triste
modernité. A une époque où la masse partage largement ce genre
d’idée, la philosophie de Nietzsche semblent rire de ceux qui
tenteraient de faire de sa pensée une morale de cadre par cette
phrase : « Tu veux une vie facile ? Suis le troupeau et oublie toi
en lui ». Le nietzschéisme, lorsqu’il encourage à « regarder
dans les abysses » est d’abord un individualisme poussant chaque
homme à identifier ses désirs de puissance afin de s’y consacrer
totalement. Ce désir peut être conforme aux idées de la société
ou non, choisir la résistance à l’époque comme la conformité
vis-à-vis d’elle. Selon Nietzsche, tout effort doit avant tout
servir nos propres souhaits, l’individu roi laissé à lui-même
doit prendre possession de ses pouvoirs. En bout de chaîne,
débarrassé de son obsession pour la transcendance mais pas de sa
profondeur philosophique, un tel raisonnement donnera naissance à
l’absurdisme.
L’absurdisme, c’est la philosophie résumée par
Albert Camus dans « Le mythe de Sisyphe », une incitation à aimer
l’absence de sens de l’existence humaine. Ainsi naquit un
Caligula ne sachant pourquoi il ne pouvait s’empêcher de faire le
mal, accomplissant ainsi les pires horreurs dans la plus pure
innocence. Cette innocence inhumaine culmine bien sûr chez
l’étranger, homme si insensible aux émotions que la mort de sa
mère ne déclenche chez lui aucun émoi. L’absurdisme fut
également annoncé par Kafka, dont le procès et le château
expriment l’angoisse que l’auteur ressent face à un conformisme
paraissant sans limite et devant la bêtise d’une administration
folle. Vient également bien sûr sa fameuse métamorphose, grand
livre se lamentant sur la violence du rejet humain.
Chez ces auteurs,
les héros sont toujours les victimes de leur irrationalité ou de
celle des autres, comme si l’humanité livrée à elle-même ne
pouvait que mesurer l’ampleur de sa folie. N’hésitant pas à
aller explorer les tréfonds de la conscience humaine, Dostoïevski
allait plus loin en présentant des hommes victimes de leurs
ambitions démesurées et autres aliénations volontaires. Ainsi
naquirent Raskolnikov et l’exilé du « sous sol », symbole de
cette adage stoïcien affirmant que l’imagination est la première
cause de souffrance de l’homme. Car le malheur, les héros
précédemment cités s’y précipitent sans aucune coercition et
l’entretienne avec un zèle tragique.
ANDRÉ LA POISSE raconte une histoire semblable, celle d’un homme ayant trouvé un
nouveau dieu, la malchance, force sadique qu’il juge responsable de
tous ses maux. Loin de nous apitoyer, les malheurs créés par cette
force obscure sont si spectaculaires, qu’il n’est pas rare qu’ils
provoquent le rire. ANDRÉ LA POISSE est aussi
tragi-comique qu’un homme qui, sur un dès à 20 faces, ne
parviendrait qu’à obtenir le chiffre 1 à chaque lancer. Il
continue pourtant, incarnant ainsi cette phrase de Churchill voulant
que « le succès consiste à aller d’échec en échec sans perdre
l’enthousiasme ». Tel semble être, au bout du compte, la mission
de l’homme privé de toute assistance divine. Ce courage
sauvera-t-il le pauvre André de son enfer absurde ? Vous le saurez
en lisant cet ANDRÉ LA POISSE qui s’impose comme
l’un des plus grands livres de l’absurdisme moderne.
Ils sont toujours là, ces infatigables et irréductibles Bretons, arpentant les routes d'Europe et squattant les festivals, en solo ou avec leurs potes de Moundrag, sous l'appellation Komodrag & The Mounodor. En aparté, ces derniers, la fusion des deux groupes, ont enregistré il y a quelques mois une excellente chanson qui a aussi fait office d'un clip bien sympathique (comme tous ceux du groupe d'ailleurs). Nombreux sont ceux qui abdiquent au bout d'une petite poignée d'années, particulièrement ceux qui s'obstinent contre vents et marées à garder leur indépendance. Difficulté d'autant plus accrue lorsque ces derniers s'obstinent à ne se plier à aucun diktat, à aucune pression mercantile qui pourrait impacter leur musique. Si les gars de Komodor - de même que les frangins de Moundrag - font de la musique, - leur musique -, ce n'est pas pour faire du pognon facile, ou dans l'espoir d'être intronisés dans le club des artistes médiatisés. Ceux qu'on invite avec déférence dans des émissions pompeuses où on se passe de la pommade pour parler de futilités - et, accessoirement, un peu de musique.
Ces deux groupes bretons se foutent même carrément de la mode vestimentaire, alors celle de la musique... Un état d'esprit qui est loin d'être isolé - qui paraît même prendre une relative ampleur -. On la retrouve d'ailleurs chez l'un des meilleurs combos européens ; en l'occurrence chez le talentueux DeWolff. Tous ont pour point commun de se concentrer bien plus sur leur musique que sur les paillettes - pour l'instant, ils n'ont pas succombé au miroir aux alouettes.
Depuis 2017, la troupe de bardes bretons (originaires du Finistère, de la petite ville de Douarnenez - ancien haut lieu de la pêche et de la sardine) continuent sans faillir leur quête. Celle consistant à pérenniser une musique que certains pourraient considérer comme dépassée, comme démodée (?). Mais, est-ce qu'une musique authentique, provenant de l'âme ou des tripes, plutôt qu'un cahier des charges, pourrait être considérée comme "démodée". Des considérations absurdes ? L'oreille humaine aurait tant changé ? En suivant ce genre de raisonnement, devrait-on alors régresser en continuant à consommer des mets dont la recette se perd au fond des âges ? Et pourquoi donc continuer à s'extasier sur des œuvres de peintres disparus depuis des lustres ? Devrait-on, également changer régulièrement d'amis, de compagnons ? Bon... on s'égare... revenons à nos moutons... à nos bretons.
En ce début d'année, Komodor fait enfin son retour discographique. Un bel album avec une pochette attrayante, à la trompeuse couleur "rock-progressif ". En effet, le quintet est plutôt du genre énervé, résonnant comme une entité de rock-garage biberonnée aux Deep-Purple, Steppenwolf, Blue Öyster Cult (ère N/B) et à la furia du rock de Detroit rock (celui des temps héroïques). En fait, non... Si, mais pas que... D'autant plus que certains morceaux brouillent les pistes. Comme "Once Upon a Time", qui semble faire fusionner le glam rock de Ziggy avec la rudesse du Ian Gillan Band, perturbé au micro par ce qui paraît être un diablotin taquin.
Sur le triste "Burning Land", les climats changent régulièrement, entre atmosphère psychée - avec une guitare nimbée d'un beau et large phaser typé "Gilmour" et une voix noyée par un effet de tremolo -, échos revendicatifs fortement soutenus par une chorale de lutte ouvrière, et un passage aux airs de reggae blanc. La chanson évoque le terrible incendie de 2022 qui avait détruit plus de 2000 hectares de végétation dans le Finistère. Un fait nouveau et traumatisant pour les Bretons qui n'ont pas l'habitude d'être confrontés à ce genre de malheur. "Mountains are now crying. The sun is changing, the lands are burning !! Wide black smoke is coming ! People are moving, they are falling"
Des cuivres sont conviés à festoyer sur l'énergique "Bliss & Joy", dans une ambiance propre à l'Alice Cooper Band des années 71-72. Avec un gros jeu de basse de Goudzou - à la Denis Dunaway -. Il y a un peu du Alice aussi dans le surprenant "Fall Guy", mais, avec cet effet de synthé tournant en boucle, il se révèle plutôt comme une fusion bricolée avec les Who. Sur les derniers instants, ça glisse vers le Cheap Trick de "Surrender". Evidemment, la musique de Komodor avec ses trois guitaristes est nettement plus rugueuse que celle de l'entité Komodrag & The Mounodor, sans Camille Goellaën-Duvivier et son orgue Hammond pour tempérer.
Plus direct, "Hard to Deal" démarre l'album en fanfare, avec un hard-rock enlevé, déchiré par des chœurs haut perchés, dans l'optique d'un The Darkness revisité à la sauce "70's". Et "Soul Tricker", avec sa fuzz survoltée, épaisse et baveuse, emboîte le pas à Blues Pills.
Pour "Raise Your Hands", la troupe a carrément, - et tranquillement -, puisé dans le terreau du MC5 (de "High Time') - un groupe particulièrement apprécié par la troupe. Même si le riff principal semble avoir ressorti son petit lexique sur Steppenwolf. Aux guitares, on pourrait croire à une jam entre Glen Buxton, Wayne Kramer et Michael Monarch. "Madness" porte bien son nom avec son rock offensif, serré et nerveux, mettant en musique une incursion d'irréductibles (et irascibles) Gaulois résistant à l'envahisseur dans un camp fortifié, pour une leçon de distribution de mandales en bonne et due forme. Dans le genre nerveux, "Ravish Holy Land" se présente comme un rock'n'roll prolétaire halluciné faisant resurgir le souffle toxique d'un Hanoï Rocks "Levez les yeux et découvrez cet incroyable flux... Sentez le regard venu de bien loin au-dessus, des Divas déjantées vous observent. Des formes inattendues, des bulles partout ! Entendez-vous ce cri primal ?" (une pièce inspirée par la singulière Ravish Sitar d'Electro Harmonix ?)
En bout de piste, pour "Top of the Bock", le quintet met les bouchées doubles pour un high-octane rock'n'roll, où les New-York Dolls sont invités par le docteur Frank N. Furter à se joindre à son show. Pour clore le chapitre, les Bretons semblent avoir mis la main sur le même brass-band qui finissait en fanfare le "Sister Ann" du Five. Un hommage évident ou bien une étonnante coïncidence ?
Un disque qui s'écoute fort, et qui se dévoile progressivement - avec pas mal de détails, parfois un peu occultés par l'enthousiasme difficilement tempéré des collègues - ça sonne live et foncièrement analogique. La connotation "70's" est évidente et cultivée, les références musicales fusent (fuzzent) de part et d'autre, sans jamais s'abaisser au plagiat. Malgré le nombre de gratteux au mètre carré (m²), ça ne s'étale jamais dans des joutes de six-cordes (affutées ou non), encore moins dans des envolées solitaires. Même si elle est plutôt douée en la matière, la troupe réserve ça pour la scène. Là, pour l'album, pour plus d'efficacité elle a fait le choix de morceaux concis allant à l'essentiel.
Une musique qui, en dépit d'un terreau millésimé, n'a rien de particulièrement nostalgique et a su se forger sa propre identité. Au contraire, il s'agit bien d'un groupe débordant d'énergie, de jeunesse. Du matériel de musicos pyromanes, apte à enflammer les scènes d'Europe et d'ailleurs. Ça risque de chauffer 🔥