mercredi 4 novembre 2026

WARHORSE " Red Sea " (1972), by Bruno

 


    Deep Purple est probablement le premier groupe a avoir généré un arbre généalogique. Un arbre aux branches et racines fournies. Déjà parce que tous les membres qui ont fait partie de l'aventure de ce groupe quasi mythique, ne serait-ce que pour le temps d'une tournée, ont tous - à l'exception de David Coverdale - un passif. Ensuite, parce que tous ceux qui sont passés par le quintet, ont fait par la suite une carrière - avec des succès divers. Toutefois, les deux licenciés du Mark I n'ont pas eu autant de chance que leurs successeurs. Rod Evans, le premier chanteur a su, un temps, rebondir avec un Captain Beyond plein de promesses - qu'il n'a pu hélas tenir. Après avoir quitté quelques années le monde du spectacle, il se brûle stupidement en montant une tournée annonçant la reformation de Deep Purple ... avec lui-même pour seul membre ayant fait partie du groupe. Une supercherie qui tourne au fiasco, avec des concerts désertés quand ils ne frôlent pas l'émeute, et un procès à la clef. Quant au bassiste, Nick Simper, peut-être injustement écarté (1), ça s'annonçait également sous de bons auspices, mais...

   La déconvenue et la surprise de son éviction soudaine, sans préavis ni concertation, déçoivent et affectent Nick Simper. Toutefois, malgré cette blessure émotionnelle, il ne tient pas à perdre son temps en se morfondant dans son coin. Il profite d'abord d'une opportunité : celle d'accompagner - ou de dépanner - la chanteuse Marsha Hunt (ex-copine de John Mayall – qui lui inspire les paroles de « Brown Sugar » (2) et de « Marsha's Mood » - et alors épouse de Mike Ratledge). Parallèlement, il met aussi à profit cette déconvenue pour se perfectionner à la basse en reprenant des cours au conservatoire et obtenir un nouveau diplôme - tout en accompagnant l'excentrique et roublard Screaming Lord Sutch. Hélas, pour cause de prochaine natalité, Hunt est contrainte au repos et en conséquence, dissout le groupe. Elle n'a alors enregistré que deux 45 tours avant cet arrêt nécessaire mais inopiné. Pour le coup, le groupe d'accompagnement de Marsha se retrouve sur le carreau. 


   La poisse semble poursuivre Simper, qui vient d'avoir deux jours auparavant, son premier enfant, une fille (3). Son salaire de musicien et de chef d'orchestre - Marsha, consciente de la médiocrité de son premier groupe, avait promu Nick chef d'orchestre pour qu'il le refonde et le dirige - va désormais cruellement manquer pour subvenir au besoin de la petite famille.

    Poussé par ses récentes obligations familiales, il se ressaisit prestement et met les bouchées doubles sur un projet parallèle. Un groupe qu'il a monté avec deux musiciens du groupe de Marsha : le guitariste Ged Peck et le batteur Mac Poole. Ce dernier a été sollicité par son pote Robert Plant, pour intégrer les New Yardbirds. Plus tard, après une prestation de Marsha Hunt, Jeff Beck, sûr de lui, l'aborde et lui propose de ranger son kit de batterie dans sa voiture, car désormais, il faisait partie de son groupe. Mais, au soulagement de Simper, refusa. (au contraire que certains batteurs de Beck et de John Bonham, Mac Poole, lui, ne rentra jamais dans l'histoire de la musique populaire britannique). La vocation de ce groupe, Iron Horse, est de pouvoir jouer une musique répondant plus aux affinités de ces trois musiciens. Toutefois, sous l'insistance de Simper, Marsha songeait à revoir sa copie et concéder à Simper des ouvertures sur des tonalités plus heavy et progressives. Avec la défection de Marsha, ils n'ont guère plus le choix que d'aller de l'avant, et de lancer dans la course leur cheval de bataille.

     Initialement, Rick Wakeman (qui a participé au premier single de Miss Hunt) fait partie du groupe, mais il ne s'éternise pas (hésitant, il fit maintes faux bond au groupe), préférant se jeter sur l'opportunité de rejoindre Strawbs. Un groupe déjà plus sérieux avec deux albums sur le marché (Rick joue sur une chanson du second opus). Il est remplacé par Frank Wilson, un organiste et chanteur, qui s'est fait un nom au sein du groupe Velvett Fogg (4), auteur d'un disque de proto-heavy-psychédélique, où l'orgue est prédominant. Pour le chant, c'est un certain Ashley Holt, jusqu'alors inconnu, qui est recruté sous les recommandations de Wakeman.

     C'est Vertigo qui, en 1970, ouvre grand ses portes au quintet qui doit au passage changer de patronyme - Iron Horse étant déjà pris aux USA -, et un premier opus sort rapidement avant la fin de l'année. Ce premier jet demeure pour beaucoup un classique du hard-rock à tendance progressive de ce début de décennie. La pochette, avec ce « cheval de guerre » de la première guerre mondiale, éreinté, et son cavalier un brin crasseux, visiblement épuisé et désabusé, est parfois plus connue que le disque lui-même (5).


 Toutefois, à bien y regarder, l'album souffre d'un flagrant complexe « purpleien ». Reprendre plus ou moins l'esprit, ou emprunter le même chemin, n'est pas un problème, mais les musiciens ne s'embarrassent pas de scrupules pour piquer de nombreux plans et des sonorités types de Deep Purple. À croire que Simper, sous le coup de la rancune et jalousant le succès de ses anciens compagnons, cherche à leur couper l'herbe sous le pied en reprenant des figures de style du Mark I.  Cependant, sans le talent et la maestria de Deep Purple. Ainsi, bien des fois, Holt force inutilement sa voix, étant alors à côté de la plaque, tandis que Peck - s'il imite bien le vibrato (mécanique) de Blackmore -, il est loin d'avoir sa technique, son lyrisme et sa vélocité. De la sorte, en cherchant à briller, à en mettre plein les esgourdes, il se fourvoie avec quelques pains... À ce jeu, seuls Simper et Wilson s'en sortent systématiquement avec les honneurs. Une erreur stratégique, d'autant qu'apparemment, le groupe a suffisamment de qualités requises pour briller par lui-même. Ou même par l'intermédiaire de reprises, tels que ce savoureux « St. Louis », plus hargneux et entraînant que l'original des Easybeats. Sans cette discernable obsession, l'album n'en aurait que meilleur. Pourtant, généralement, c'est cet album éponyme qui est plébiscité, au détriment du second, « Red Sea », qui lui, au contraire, est parfois carrément dénigré.

     Sorti environ un an et demi plus tard, « Red Sea » montre un quintet nettement plus soudé et mesuré, ne lâchant dorénavant les chiens qu'à bon escient. Ged Peck (6) n'est plus de la partie – éjecté, remercié ou lassé ? - et est remplacé par un Pete Parks plus régulier et habile. Assurément, au fil des mois écoulés, la formation a pris de l'assurance et de l'aplomb. Cependant, l'ombre collante – encombrante ? - du Pourpre Profond est tenace et ne manque pas de resurgir encore à l'occasion. Comme lors du long break instrumental de « Back in Time ». Mieux, pour la chanson éponyme, Simper n'hésite pas à reprendre le groove de « Hush ». Ou même l'orgue qui ne manque de se glisser alors dans la tonalité de feu-Jon Lord. Et même si cette pièce est assez robuste et de bon aloi, - avec un chant qui évoque, étonnamment Ian Astbury - elle semble s'être abaissée à récupérer des guenilles du Purple Mark I. Tandis que « Back in Time », nettement plus heavy, paraît tenter une plongée dans la facette lourde et indocile de « In Rock », néanmoins sans oser s'aventurer dans une profonde immersion - comme une tentative de fusion malhabile de "Into the Fire", de "Bloodsucker" et de "Child in Time". 


   Moins brut que le premier album, « Red Sea » décoche aussi quelques carreaux teintés de rhythm'n'blues et de Pop. En fait, après les deux premiers tirs, "Red Sea" et "Back in Time", qui accusent encore le poids de Deep Purple, le groupe adopte une nouvelle posture, plausiblement plus personnelle. Possible aussi que ce soit un tournant effectué pour prendre une voie relativement plus commerciale - qui aurait probablement plus convenu au marché américain.

     Quoi qu'il en soit, Simper et sa bande déroulent d'affilée trois admirables pièces de Heavy-soul-rock. Trois petits bijoux qui avaient suffisamment d'attrait pour s'immiscer sur les ondes. Avec notamment, "Confident But Wrong", probablement inspiré par les Easybeats (la reprise de "St. Louis") mais avec une pointe (encore) du Mark I,  le très réussi « Feeling Better », qui a le fessier coincé entre le progressif et la pop, préfigurant un futur penchant de Uriah Heep pour les douceurs - même si ça se corse progressivement. Tandis que « Sybilla », pur heavy-soul, trahit un fort intérêt pour Rare Earth, qui va jusqu'à l'utilisation pour le chant d'un écho occasionnel similaire. 

     En clôture, le quintet reprend « I (Who Have Nothing) » de Ben E. King (plus dans la version de 1970 de Tom Jones) (7), dans une version baignée par des chœurs et l'orgue d'Uriah Heep, dans une atmosphère de piété, avec extase au final. 

     Hélas, l'instrumental « Mouthpiece » casse la bonne tenue de l'album avec un solo de batterie (proche d'un Rick Lee, de TYA) qui aurait tellement gagné à être réduit de moitié. Ça démarrait pourtant bien avec un riff qui prend son temps, à la Kossof, et une envolée entraînée par l'orgue Hammond. Mais, d'entrée Poole, a des fourmis dans les jambes... et tout le monde finit par s'effacer pour le laisser se défouler pendant plus de quatre minutes... 

    Une fois n'est pas coutume, mais dans le cas présent, plusieurs rééditions CD offrent des inédits pas piqués des hannetons – tous composés par Nick Simper -. De très bonnes démos, qui démontrent que Warhorse avait encore bien des choses de qualité à offrir. Des pièces qui paraissent bien moins heavy et comparativement plus pop ; mais ce ne sont que des démos qui auraient pu encore changer d'apparat. On découvre un « She Was My Friend », une ballade aux saveurs soul qui aurait pu devenir un petit hit, un « House of Dolls » où le syndrome « Purple » refait surface, et un « Standing Right Behind » plein de jus. 

     Malheureusement, les ventes des deux albums ne répondent pas aux attentes de Vertigo, qui préfère se concentrer sur d'autres groupes plus vendeurs - notamment Black Sabbath, Gentle Giant et Status Quo - et lâcher Warhorse. Ashley Holt part alors épauler Rick Wakeman pour ses incursions en solo. Dépité, Simper jette l'éponge. Il remonte bien un nouveau groupe avec Pete Parks, Nick Simper's Dynamite, mais sans résultat probant. Simper et Parks poursuivent en travaillant comme auteurs-compositeurs et musiciens professionnels pour une société de management. Enfin, tous deux décident en 1978 de repartir à l'assaut avec une nouvelle formation : Fandango. Il en résulte deux albums de Heavy-rock bluesy, certes pas particulièrement transcendants, mais de très bonne tenue. Mais le groupe ne trouve pas son public, et le retour de Mac Poole en 1980 n'y change rien. Le public "rock'n'roll" a changé, et s'est orienté déjà depuis quelques temps vers des sonorités franchement plus agressives et métalliques. Le succès semble perpétuellement fuir Nick Simper, tout comme ses acolytes. Même pas sûr qu'on se souvienne que Simper ait aussi fait partie de la reformation de Quatermass - sous l'appellation Quatermass II.



  1. Initialement, seul Rod Evans devait être évincé, mais lorsque Ian Gillan se présenta à l'audition, il vint accompagné de son ami Roger Glover. Glover en profita pour prendre la basse de Nick et, en une soirée, le sort de Simper fut scellé. Pourtant, un peu plus tard, quand Blackmore, embarrassé, croise Simper venu récupérer des affaires, il lui dit qu'il est meilleur bassiste que son remplaçant. 

  2. Rien à voir avec le classique des Rolling Stones, même si certains écrits avance une probable inspiration venant de Marsha Hunt, avec qui Mick eut quelques aventures charnelles. On dit aussi que le « Brown Sugar » des Stones aurait été également inspiré par Tina Turner, avec qui Mick n'eut pas de relations autres qu'amicales. Avec Ike dans les parages... On parle aussi de la sensuelle « Ikette », Claudia Lennear comme source d'inspiration. Évidemment, il ne s'agit pas de l'actrice homonyme qui débute dans le cinéma dans les années 30, celle de « La Rançon de la Peur », de « Orgueil et Préjugés » et de « Johnny s'en va t'en guerre ». La Marsha Hunt en question est une artiste Afro-Américaine née à Philadelphie en 1946. Partie en Angleterre en 1966, elle souhaite y rester et fait alors un mariage blanc Mike Ratledge, claviériste de The Soft Machine. Fréquentant assidument le milieu musical anglais, alors qu'elle pensait n'avoir aucune  prédisposition en la matière, elle devient choriste (pour Alexis Korner et John Mayall – et même un tout jeune Elton John) puis chanteuse. Sa carrière décolle en rejoignant la comédie musicale « Hair » (version british), où elle se fait peut-être plus par son assurance et son charisme de panthère noire, sa plastique avenante, que sa voix. Elle est d'ailleurs promue mannequin. D'après Tony Visconti, Marc Bolan aurait eu pour elle un coup de foudre réciproque. S'ensuit une idylle jusqu'à ce que le prédateur Mick Jagger, qui n'a aucun scrupule avec briser les couples, jette son dévolu sur elle ; l'assaillant incessamment de propositions malhonnêtes jusqu'à ce qu'elle succombe à l'obsédé. De cette union éphémère, naîtra Karis, la première fille (et enfant) de Jagger. Mick, ou les Stones, voulaient qu'elle fasse la couverture de leur « Honky Tonk Woman », mais elle refusa catégoriquement.

  3.  C'est la "Miss Jane", une des premières chansons de Warhorse qu'on ne retrouve qu'en démo, sur la réédition du premier album.

  4.  Tony Iommi y fit un passage, mais n'est pas présent sur l'unique disque du groupe. Album qui jouit toujours d'une bonne réputation auprès des amateurs.

  5. Il a parfois été écrit que c'était une photo d'époque, soit de la première guerre mondiale, mais il s'agit bien d'une reconstitution. Le militaire fourbu n'est autre que le guitariste Ged Peck. Toute une série de photographies ont été prises dans une carrière, avec les musiciens accoutrés en militaire et armés, au milieu des chevaux empaillés (sic) sur un terrain saturé de fumigènes jonché de barbelés et de caisses de munitions. Mais seule celle du soldat harassé devant son cheval (le seul vivant de la séance) a été retenue.

  6.  Après Warhorse, et une tentative de collaboration sans lendemain avec Mitch Mitchell, Ged Peck retourne aux études pour étudier la guitare classique. Il est aussi admis en milieu universitaire et rentre dans l'enseignement, où il se spécialise dans l'histoire du Royaume-Uni et de la Russie.

  7.  À l 'origine, c'est une chanson italienne de Dinola de 1961. Elle est retravaillée - et américanisée - par le duo Leiber & Stoller au profit de Ben E. King.



🎶🐎⛵

Articles liés (liens) :

💢 Deep Purple Mark I 👉 " Live at Inglewood " (1968) 👉 " Deep Purple " (1969)



mardi 3 novembre 2026

”Benvenuto Cellini“ d'Hector Berlioz (1838) - par Pat Slade

 


Hector Berlioz reste et restera mon musicien préféré, son audace et sa puissance y sont pour beaucoup de chose.



Un 
Jour De Carnaval A Rome




”Benvenuto Cellini“ est plus abordable avec ses trois actes et sa durée de 3h30 que ”Les Troyens“ avec 5 actes et 4h00 de vocalise. C’est comme si tu comparais ”La Flûte enchantée“ et ”Don Giovanni“ de Mozart. ”Benvenuto Cellini“, Berlioz sculpte un opéra aussi fougueux que son héros

Benvenuto Cellini
Avec ”Benvenuto Cellini“, créé à l’Opéra de Paris en 1838, Hector Berlioz ne propose pas exactement une soirée tranquille, bien rangée, où chaque personnage entre, chante son air et ressort avec élégance. Son opéra est plutôt une gigantesque fresque en mouvement : des artistes qui se disputent, des amoureux qui tentent de s’enfuir, des carnavals déchaînés, des rivalités politiques et, au centre de tout cela, un sculpteur génial, arrogant, passionné et dangereusement impulsif. Bref, un opéra qui ressemble à son compositeur : ambitieux, original, parfois difficile à dompter, mais profondément vivant. 
Le héros, Benvenuto Cellini, s’inspire du célèbre orfèvre et sculpteur florentin de la Renaissance. Berlioz ne cherche pourtant pas à raconter fidèlement sa biographie. Il prélève quelques éléments dans les mémoires de Cellini — notamment le projet de fondre une statue de Persée à Florence — puis les transforme en une intrigue théâtrale pleine de libertés. Le résultat tient davantage de la légende romantique que du récit historique. Et c’est sans doute mieux ainsi : ce qui intéresse Berlioz, ce n’est pas la précision documentaire, mais l’énergie d’un artiste prêt à tout sacrifier à son œuvre.

Dès les premières mesures, on comprend que la partition ne va pas se contenter de suivre les habitudes de l’opéra français. Berlioz ouvre son ouvrage avec une vigueur impressionnante. Les cuivres brillent, les rythmes claquent, l’orchestre semble déjà en mouvement avant même que l’histoire commence. Cette musique possède une impulsion presque physique. Elle avance, bondit, se précipite. On y trouve les couleurs éclatantes du grand opéra, mais aussi une nervosité et une imagination orchestrale qui annoncent parfois Wagner, voire certains compositeurs du XXᵉ siècle. Enfin bref du Berlioz tout craché !

L’intrigue se déroule à Rome, pendant le carnaval. Benvenuto aime Teresa, fille du gouverneur pontifical Balducci. Le problème, c’est que Balducci déteste Cellini et souhaite marier sa fille à Fieramosca, un rival plus respectable — et surtout beaucoup moins encombrant. Teresa, de son côté, aime Benvenuto, mais elle vit sous la surveillance de son père. Ajoutons à cela Ascanio, l’apprenti de Cellini, ainsi que la foule romaine, les artistes, les soldats et les conspirateurs : il y a du monde sur scène, et personne ne semble vraiment décidé à se comporter calmement.

Le premier acte installe cette situation avec un mélange de comédie, de tension amoureuse et de spectaculaire. Teresa attend un rendez-vous avec Benvenuto, tandis que les quiproquos se multiplient. Fieramosca, qui tente de déjouer les plans de son rival, se retrouve entraîné dans une scène de déguisement particulièrement savoureuse. Berlioz montre ici un vrai sens du théâtre comique, même si son humour peut parfois paraître un peu massif. Il aime les situations qui débordent, les personnages qui s’agitent et les ensembles où plusieurs volontés se heurtent en même temps.

Mais l’amour n’est pas le véritable centre de gravité de l’opéra. Le personnage principal, c’est l’artiste au travail. Cellini doit réaliser une statue monumentale de Persée, mais il est en retard, manque d’argent et doit faire face à la jalousie de ses collègues. Le pape, qui commande l’œuvre, lui impose une date limite très stricte. Pour Cellini, cette statue est bien plus qu’une commande : elle représente sa liberté, sa réputation et sa capacité à laisser une trace dans l’histoire.

C’est là que l’opéra devient presque une réflexion sur la création artistique. Cellini n’est pas présenté comme un héros moral. Il ment, provoque, se bat et s’emporte. Il peut être franchement insupportable. Pourtant, sa passion possède une force qui finit par imposer le respect. Berlioz semble dire qu’un grand artiste n’est pas nécessairement un homme admirable dans la vie quotidienne, mais qu’il est capable d’une concentration et d’une audace hors du commun lorsqu’il crée.
La musique traduit admirablement cette personnalité. Le rôle de Cellini est exigeant, écrit pour un ténor capable de conjuguer puissance, souplesse et présence scénique. Il ne suffit pas de chanter juste : il faut donner l’impression d’un homme toujours au bord de l’explosion. Ses interventions alternent entre lyrisme amoureux, bravoure héroïque et emportements presque parlés. Le rôle demande une véritable endurance, car Berlioz ne ménage ni le chanteur ni l’auditeur.

Cellini et Teresa
Face à lui, Teresa apporte une ligne plus tendre et plus lumineuse. Elle n’est pas seulement une jeune fille attendant d’être délivrée par son amoureux. Elle possède une personnalité bien affirmée et doit constamment ruser avec son père et son prétendant. Ses passages permettent à la partition de respirer, même si Berlioz lui réserve aussi des moments de virtuosité (l’air de Teresa dans l’acte I ”Entre l’amour et le devoir“). Le duo entre Teresa et Cellini fonctionne particulièrement bien lorsque l’orchestre cesse de rugir pour laisser place à une émotion plus intime.

L’un des grands plaisirs de l’œuvre vient justement du contraste entre les scènes individuelles et les grands ensembles. Berlioz excelle dans les mouvements de foule. Son carnaval romain est une merveille de couleurs et de rythmes : on imagine les masques, les danses, on entend les cris, la confusion et l’excitation collective. Le célèbre ”Carnaval romain“, souvent joué séparément au concert, est devenu la partie la plus connue de l’opéra. Cette ouverture de concert est brillante, immédiatement séduisante et d’une efficacité redoutable. Elle donne pourtant une image un peu simplifiée de l’ouvrage, car ”Benvenuto Cellini“ ne se réduit pas à une pièce orchestrale éclatante.

Le deuxième acte est dominé par la préparation de la statue. Cellini a promis de livrer son Persée, mais les obstacles s’accumulent. Il doit faire face à ses rivaux et à une situation politique de plus en plus tendue. La représentation du monde artistique est assez amusante : chacun défend son territoire, sa réputation et ses intérêts. L’art n’est jamais séparé de l’argent, du pouvoir ou de la reconnaissance publique.
Puis arrive la scène de la fonte, point culminant de l’opéra. Cellini a besoin de métal, le temps presse et le fourneau menace de ne pas fonctionner. Tout semble perdu. Berlioz transforme alors le travail de l’atelier en un immense morceau de théâtre musical. Les chœurs, l’orchestre et les solistes participent à une montée de tension extraordinaire. Le métal devient presque une matière sonore : les cuivres grondent, les percussions renforcent l’impression de danger et les voix se superposent dans une agitation contrôlée.
Cette scène est fascinante parce qu’elle associe la précision concrète du travail manuel à une dimension presque mythologique. On n’assiste plus simplement à la fabrication d’une statue : on voit une œuvre naître dans la violence, la fatigue et la panique. Cellini doit aller jusqu’au bout avec le magnifique défi du héros ”Seul pour lutter“, même lorsque la réussite paraît impossible. La musique devient alors une véritable célébration de la volonté créatrice.

 Il faut cependant reconnaître que *Benvenuto Cellini* n’est pas un opéra parfaitement équilibré. L’intrigue amoureuse peut sembler secondaire, certains épisodes comiques ralentissent l’action et la construction dramatique manque parfois de clarté. Berlioz a tendance à accumuler les idées au lieu de les hiérarchiser. Il y a beaucoup de générosité, mais aussi une certaine dispersion. On comprend pourquoi l’œuvre a rencontré des difficultés lors de sa création : elle ne rentre pas facilement dans les catégories appréciées de son époque.

Et pourtant, c’est précisément cette liberté qui la rend attachante. *Benvenuto Cellini* n’est pas l’opéra d’un artisan prudent. C’est celui d’un compositeur qui veut repousser les limites du genre, mélanger le grandiose et le burlesque, le romantisme et la farce, le lyrisme et la cacophonie organisée. Tout n’est pas toujours convaincant, mais presque tout est personnel. A coté de cela ”La Damnation De Faust“ parait moins investi, nonchalant, et pourtant sera créer six ans plus tard.
Sir Colin Davis
 
 

En définitive, *Benvenuto Cellini* mérite d’être découvert sur scène, dans son énergie complète. Il faut accepter ses excès, ses détours et son intrigue parfois encombrée pour profiter de sa vitalité. Berlioz y célèbre un artiste qui refuse de se soumettre, quitte à mettre le feu à la ville — ou au moins à son atelier. Entre carnaval, passion amoureuse et lutte contre la matière, l’opéra nous rappelle que créer n’est jamais une activité paisible. C’est une bataille.
Et chez Berlioz, cette bataille est menée avec des trompettes éclatantes, des chœurs déchaînés et une imagination qui ne demande qu’à déborder. 

En référence discographique, la version de 1969 avec Nicola Gedda, Christiane Eda-Pierre sous la direction de Sir Colin Davis reste la référence mais la version de 2005 dirigé par Seiji Ozawa est très honnête, le chef japonais ayant été aussi un grand Berlozien. Ah… le Toon me demande d'ajouter un gravure récente : celle de John Nelson (Erato, 2004). Le chef  opte pour la version originelle complète de 1838.


Ci-dessous : 

1 - L'intégrale de Sir Colin Davis dans son cycle Berlioz légendaire des années 70.

2 - L'intégrale de l'édition de 1838 par John Nelson (une vidéo pour chaque acte). Un enregistrement de 2004.

3 - L'ouverture du Carnaval Romain dans une gravure historique...




L'ouverture volcanique sous la baguette de Pierre Monteux à Amsterdam en 1939...
 

dimanche 1 novembre 2026

UN BEST-OF TRICOLORE


MARDI : Fabuleuse pépite vintage et kitsch chez Pat, avec The Osmond Brothers, une fratrie qui lorgnait vers le succès des Jackson 5, futal patte d’eph’ et costards à paillettes, un redoutable sens du rythme, stars des charts dans les 70’s, ils avaient leur propre show télé.

MERCREDI : Bruno nous a dégoté encore un fameux bretteur, Scott Henderson, un guitariste de jazz-fusion mondialement connu qui s'offre avec « Tore down house » une incursion dans le Blues. Ca donne un superbe album constitué de pièces originales et explosives.

JEUDI : Benjamin poursuit son exploration de l’oeuvre de Maurice G. Dantec avec son troisième roman « Babylon Babies », un récit apocalyptique qui verse un peu plus dans la SF et créé un monde dangereux dans lequel son héros erre avec son instinct de survie comme seule boussole.

VENDREDI : en ces temps de chienlit et jets de caillasse, Luc s’est replongé dans le septennat Giscard et ses barbouzeries politiques avec « Blues, blancs, rouges » un polar tentaculaire de Benjamin Dierstein, écrit pieds au plancher, un tsunami narratif !

👉 La semaine prochaine, encore double dose de musique classique, avec l’audacieux et puissant Hector Berlioz chez Pat, et les œuvres symphoniques de Gabriel Dupont chez le Toon, du rock 70's avec Warhouse chez Bruno, et au cinéma les derniers jours de Jean Moulin par László Nemes. 

vendredi 30 octobre 2026

BLEUS BLANCS ROUGES de Benjamin Dierstein (2025) par Luc B.


Le premier chapitre est écrit comme on filmerait un plan séquence virtuose. 24 mai 1968 : le tout frais brigadier de police Jean Louis Gourvennec est réquisitionné par l’inspecteur Daunat des RG pour localiser le meneur gauchiste Alain Petitjean, soupçonné de planquer des explosifs. Les deux flics traversent la capitale entre jets de caillasses, barricades et grenades fumigènes. Dans ce chaos urbain, c’est par hasard que Gourv (comme surnommé ensuite) repère Petitjean en compagnie de Katharina Schwartzmann et Pierre Goldman. Il localise aussi les explosifs, mais la situation dégénère… BOUM !

[ Pierre Goldman ]  10 ans plus tard. Deux recrues de la police sorties major de promo, Marco Paolini et Jacqueline Lienard découvrent leurs affectations. Lui choisit de travailler à la BRI sous les ordres du fameux commissaire Broussard, qui a Jacques Mesrine dans le viseur. Elle, atterrit aux RG pour endiguer la menace terroriste. Le baron Empain vient d’être retrouvé un p’tit doigt en moins, et en Italie on reste sans nouvelle d'Aldo Moro.

Et puis il y a Robert Vauthier, mercenaire de la Françafrique, lassé des barbouzeries et des palais dorés d’Ali Bongo, qui pose ses valises à Paris et se rêve roi des nuits parisiennes. Castel et Régine n’ont qu’à bien se tenir. Il connaît du monde Vauthier, à commencer par Valéry Giscard d’Estaing qui l’invite à ses parties de chasses. Proxénète sur les bords (faut diversifier les activités), son réseau de putes de luxe sert aussi à collecter des infos dans le plumard des personnalités politiques. Il fraye avec les frères Zemour, ou Zampa, des gangsters qui tiennent les jeux, les filles, la dope. On va croiser aussi les membres du S.A.C. (service d'action civique) jamais bien loin des coups tordus, Pierre Debizet, Foccart, Pasqua.

Le jeune flic Paolini en deviendra membre, et trempera dans des affaires louches, comme celle du ministre Robert Boulin. De son côté Jacquie Lienard traque les gauchistes, fera du brigadier Gourvennec sa taupe au sein du mouvement de Petitjean, pour identifier le trafiquant d’armes Géronimo, proche du terroriste Carlos (pas le senior météo). Vauthier, entre deux coupes de champ’ dans sa boite de nuit qui fait fureur, devra mettre au pas quelques racketteurs, et reprendre du service pour gérer la fin de règne de Bokassa et l'avènement d'un p'tit nouveau : Kadhafi.

Ouf !... Vous aurez compris que l’auteur Benjamin Dierstein donne dans le polar mastoc, fleuve, chorale, tentaculaire, en retraçant la fin des années Giscard. Et ce BLEUS BLANCS ROUGES de quasiment un millier de pages n’est que le premier tome… L’auteur cherche, selon ses dires, à traduire l’effervescence narrative de « Les Affranchis » de Martin Scorsese, multipliant les points de vues, sans jamais lever le pieds. Il est aussi obnubilé par James Ellroy (auteur du « Quatuor de Los Angeles », entre autres) dont il reprend allégrement le style, des phrases courtes, descriptives, percutantes, avec une grossièreté assumée et un politiquement correct banni de son vocabulaire.

Il reprend aussi le principe d'une intrigue s’inspirant de faits réels, en mélangeant personnages fictifs et existants. Parfois sans doute de manière un peu complaisante (défilé de stars en boite disco, Delon, Dewaere, Miou-Miou, Joe Dassin, généralement sous un jour peu flatteur) mais le tout est minutieusement documenté. L'auteur cite ses sources en fin d’ouvrage : bouquins, mémoires, presse, documentaires télé, interviews. Autre idée piquée chez Ellroy, ces inter-chapitres reproduisant rapports d’écoutes, de filatures, revues de presse, qui permettent de resituer l’action dans l’actualité.

Benjamin Dierstein maintient la tension et le suspens de ses multiples intrigues, qui bien souvent s’entrecroisent, comme dans l'enlèvement d'un fils de bonne famille d'industriels par des factions d'ultra-gauche. Paolini et Lienard, qui se détestent depuis l'école de police, enquêtent finalement sur les mêmes cibles, la cloison est mince entre banditisme, terrorisme et affairisme politique. Dierstein réussit surtout un formidable flashback sur les années 78-79, une longue madeleine de Proust, depuis les bombons Picorette aux R16, le succès des « Bronzés » à la guéguerre Delon / Belmondo. Il revient surtout sur les évènements politiques, la fin des idéaux de mai 68 - Alain Krivine, Serge July - le début de la radicalité avec le romanesque Pierre Goldman qui passent ses nuits à jouer du bongo (pas Ali) dans les boites caribéennes de la capitale, les prémices d’Action Directe, avec Jean-Marc Rouillan qui muscle à coups d'explosifs la contestation de l'autorité étatique. 

[ le commissaire Broussard => ]  L'auteur met en scène le bordel ambiant. Chez les groupuscules anars ou gauchistes aux multiples ramifications, toujours plus radicalisées, leurs pensés politiques et modes opératoires (on est au coeur du dispositif grâce à l’infiltration de Gourvennec, séquences génialement tendues). Chez l'autre bord aussi, avec la guerre des services de polices, Anti-gang, RG, ou ce nouveau GIGN du commandant Prouteau. Ou ces réseaux qui se mettent en place pour soutenir une candidature Mitterrand. On suit aussi de près la traque de Mesrine jusqu'à la Porte de Clignancourt... On replonge dans une époque sans recherche ADN, portable, Internet ou réseaux sociaux. Donc cent fois dans le sommier on relit des pages de dossiers, on compare des photos floues, on tabasse les indics, on planque à proximité d'une cabine téléphonique. 

Quelques réserves tout de même concernant l'équilibre des intrigues. Jacquie Lienard disparaît du récit au moment où son indic touchait au but, c'est très frustrant (on le saura plus tard ?). Paolini s'absente pour revenir en fanfare 200 pages plus loin. Pourquoi ? Dierstein s’égare aussi parfois dans des dialogues tarantinesques à propos de tel chanteur, acteur (mais en planque toute la nuit, faut bien passer le temps). 

Il n'empêche, BLEUS BLANCS ROUGES est une lecture addictive, un tsunami narratif, non dénué d'humour et de satire, lorsqu'il regarde l'Histoire par le petit bout de la lorgnette, point de vue insolent et jouissif totalement assumé. Le savoir-faire est indéniable, notamment dans la manière de puiser dans le réel pour façonner une matière romanesque. En attendant la suite… 

Editions (poche) Folio  -  960 pages