Albert King qui est le seul des trois à avoir usurpé son patronyme. Né Albert Nelson, un 25 avril 1923 (ou 1924, suivant les biographies), à Indianola (ou à Itta Bena, ou à Aberdeen, suivant les biographies), il est, comme bon nombre de ses pairs afro-américains, initié très tôt à la musique ; celle jouée lors des offices à l'Église. Dans la formation de la congrégation, il y chante du Gospel, et le guitariste n'est autre que son père. Un père qui s'éclipse alors qu'il n'a que 5 ou 6 ans. Une absence forçant le jeune Albert à s'engager précocement dans la vie active. La précarité dans laquelle il survit lui impose d'être débrouillard. Ainsi, il conçoit lui-même son premier instrument , un diddley bow, à l'aide d'une boîte de cigares, de fil de fer et d'un bout de bois. Évidemment, avant de pouvoir vivre de la musique, il doit cumuler divers emplois, allant des champs de coton (dans sa prime jeunesse) aux travaux de construction - où il aurait appris à conduire les engins de chantiers -, et partant aussi dans le Nord pour bosser dans une fonderie. Son travail incessant dans les champs, les chantiers et les usines lui aurait forgé sa carrure. Avec sa taille approchant les deux mètres, ses larges épaules, ses paluches comme des battoirs, et un poids dépassant les 100 kilos (tranquille), le tout lié au flegme de l'homme tranquille, serein, il imposera le respect naturellement, sur scène comme en coulisse.
Lorsqu'il s'implique dans des groupes jouant la "musique du diable", il le fait derrière un modeste kit de batterie pour divers petits combos. Il devait probablement être assez bon batteur pour finir par jouer dans l'orchestre de Robert Nighthawk - où, d'ailleurs ce dernier lui transmet une partie de son savoir à la guitare des douze mesures. Ainsi que dans celui de Jimmy Reed, avec lequel, en 1953, il effectue ses premières séances studio.
Par nécessité, autant pour les opportunités musicales que pour subvenir à ses besoins, il passe une bonne partie des années 50 à changer de villes et d'états de résidence. Oscillant un temps entre Osceola (en Arkansas) et Gary (en Indiana), il finit par tenter sa chance à Saint Louis, dans le Missouri, où il commence à gagner une sérieuse réputation (1). Suffisamment pour que Little Milton - ou son label, Bobbin Records, qu'il vient de fonder -, lui fasse enregistrer ses premiers singles. Et puis, enfin, en 1959, à près de 35 ans, le succès frappe enfin à sa porte. D'abord bien timide, il prend de l'ampleur en 1961 avec le single "Don't Throw Your Love on Me so Strong" (avec Ike Turner au piano), qui séduit les radios "R&B", et déborde des frontières du Missouri et de l'Illinois. L'année suivante, c'est le grand saut avec un premier album : "The Big Blues". Malheureusement, Albert King n'y est pas toujours mis en valeur, empêtré dans une orchestration trop riche ou mal dosée - il n'est pas le seul à en avoir fait les frais. Et on sent toujours l'influence de B.B. King qui lui colle encore aux semelles. Influence d'autant plus lourde qu'à ses débuts, mister Albert Nelson se faisait passer pour son demi-frère (ou le frère, suivants les biographies), d'où le changement de patronyme. Une façon innocente, et peu coûteuse, de se faire de la publicité dans l'espoir de se créer un public qui constaterait par lui-même, sur place, que cet Albert avait ce qu'il fallait pour mériter ce nom (d'emprunt). Mais de là à baptiser sa guitare "Lucy"... sachant que BB King avait baptisé la sienne "Lucille", dès 1949 (2)... Quoi qu'il en soit, malgré ses défauts, ce premier album est tout de même une réussite. Mais c'est en 1967, qu'Albert King s'affirme définitivement comme un bluesman majeur avec un second album qui a non seulement marqué son époque, mais qui demeure aujourd'hui encore une référence du Blues moderne.
C'est Estelle Axton, co-fondatrice de Stax Records avec son frère Jim Stewart, voulant étendre leur catalogue au Blues, aurait souhaité que le label enregistre ce grand gaillard qui en dépit d'un premier album bien prometteur, n'était alors plus sous le moindre contrat. C'est une aubaine pour Albert qui en 1966, a l'opportunité d'enregistrer dans un studio qui a déjà fait ses preuves avec des artistes tels que Rufus Thomas, Booker T & The MG's, Sam & Dave et bien entendu Otis Redding. Opportunité aussi d'être soutenu par les musiciens "maison", alors souvent considéré comme ce qu'il y a de mieux dans le milieu de la soul et du Rhythm'n'blues - du moins dans le sud des USA. Soit pas moins que la troupe de Booker T & the MG's. Un groupe, multiracial (ait il besoin de l'évoquer, dans le sens où les principaux intéressés, liés par un indéfectible amour de la musique, ne faisaient pas de différence), qui ont enregistré et/ou accompagné en concert, des chanteurs aussi illustres que Wilson Pickett (qui n'aurait pas été particulièrement apprécié), Rufus Thomas, Otis Redding, Carla Thomas, Sam & Dave. Un groupe qui a aussi composé un beau petit lot de hits, dont certains sont devenus des classiques de la Soul et du R&B (3). La crème de la southern-soul avec Steve Cropper, Al Jackson Jr, Booker T Jones et Donald Dunn (fraîchement incorporé, en 65) solidement soutenus par une section rythmique emblématique : The Memphis Horns.
Alors que pour son premier album, Albert avait composé la majorité des morceaux - dix sur douze -, cette fois-ci, c'est carrément l'inverse avec seulement deux titres de sa main sur onze. Mais qu'importe. Albert imprime sa patte et décline de nouvelles lois du Blues - ou les consolide. Cet album combine la rugosité d'un Blues puisant sa source dans le Delta et durci par le tumulte quasi incessant des métropoles industrielles, que le velours de la southern-soul, étoffée par des cuivres omniprésents. Le rythme lui-même, la cadence, est d'ailleurs souvent plus proche de la Soul (prisée par les studios Stax) que de celui du Blues. La Flying d'Albert est incisive et vigoureuse, s'imposant comme une force tranquille, allant à l'essentiel en peu de notes. Elle compense un vocabulaire limité en triturant les cordes, avec des glissando et surtout des bends profonds parfois à la limite de la rupture. Gaucher, Albert a toujours joué sur des guitares de droitier sans inverser les cordes (4), ce qui lui permet d'avoir plus de fermeté, de force et de facilité pour effectuer ses bends, en tirant les cordes vers le bas (le mi aigü étant en haut, à la place du mi grave, et ainsi de suite...). Son petit Fender Twin Reverb (où la reverb ne semble guère sollicitée) paraît ne pas être ménagé, menaçant de tomber dans la saturation grasse - surtout dès qu'il joue sur les cordes de Sol et de Ré. Non pas à cause du niveau sonore, mais par son attaque franche aux doigts, principalement joué avec un pouce mastard. Autant sa tonalité, son timbre, que ses plans (récurrents) vont être pillés pour nourrir tous les slow-blues du British blues et de ses descendants. Et puis, bien sûr, il y a cette voix, impérieuse (royale ?), autoritaire, à la croisée du Blues et de la Soul sudiste, profonde et chaleureuse (en accord avec la carcasse d'Albert). S'il n'a pas autant de coffre que son "demi-frère" (5), Albert n'en est pas moins un bon chanteur, récitant ses paroles en restant accroché au tempo. Parfois avec véhémence, mais parfois aussi avec une telle retenue que ça frôle la timidité. À croire qu'à ces moments-là, il chante loin du micro, craignant de prendre l'ascendant sur la musique. Comme sur le vivifiant et latin "Crosscut Saw", où on peine à l'entendre. Et pourtant, sur les slow-blues, quand l'orchestration est plus aérée et feutrée, modérée, sa voix est là, s'affirmant comme une autorité fondamentale, imposant sa loi, ordonnant à l'auditeur de cesser toute activité (ou de monter le volume) pour se laisser envoûter. Ce que prouve le triptyque final, "Laundromat Blues", "As The Years Go Passing By" et "The Very Thought of You". Trois bijoux portés aux nues par Albert - bien aidé aussi par le piano de Booker T et les cuivres implorants, en particulier le saxophone ténor d'Andrew Love. Le premier pourrait être l'archétype, l'étalon du slow-blues sobre, intense et viril, le second demeure la version jamais réalisée et le troisième dévoile un Albert en parfait crooner. Trois boîtes à frissons. Dans le genre, "I Almost Lost My Mind" n'est pas en reste, mais est en deçà, peut être parce qu'il est dépouillé d'attributs du Blues.
Autre parangon du slow-blues, avec "Personnal Manager" où Albert lâche la bride à sa Lucy qui finit par ululer comme une harpie à la lune.
Évidemment, il y a les classiques, dont le titre éponyme. Une composition de Booker T et William Bell, spécialement à l'intention d'Albert. Un morceau tellement de fois repris - dès 1968 par Cream -, qu'il est devenu un standard. Tout comme "Crosscut Saw", le chaloupé et latin "Oh, Pretty Woman" (absolument aucun rapport avec la jolie donzelle de Roy Orbison) et le proto-hard-blues "The Hunter", porté à bout de bras par la basse (ici) fuzzy de Dunn. Également composé spécialement pour Albert - par les MG's au complet -, ce morceau a rapidement séduit un très large public. Dès l'année suivante, les brutes de Blue Cheer le reprennent, suivit par Pacific Gas & Electric ; en 1969, Free se l'accapare pour en faire un incontournable de son répertoire scénique. Il est d'ailleurs bien probable que le jeu soliste de Paul Kossof se soit en partie construit sur celui d'Albert King. "The Hunter" va passer tranquillement les années, les décennies, au travers d'innombrables reprises - celles des Ike & Tina Turner, Koko Taylor, Blue Magoos, bobby Harrison, Danzig, Great White, Canned Heat, Doyle Bramhall, Jimmy Hall, Gov't Mule, V. Campbell, Schenker-Pattison, Jane Lee Hooker, et bien d'autres.Injustement omis, le travail de Donald "Duck" Dunn est pourtant essentiel à cet album. En effet, sa basse impose le rythme, invitant suivant les situations à la danse ("Crosscut Saw") ou au recueillement ("As the Years Go Passing By"). Elle est d'ailleurs, bien des fois, légèrement en avant, comme si c'était elle qui conduisait la mesure de l'orchestration. Jusqu'à, occasionnellement, faire vibrer les membranes d'enceintes. Un brin avant-gardiste, elle s'aventure, avec "Oh, Pretty Woman" et "The Hunter", en des lieux peu explorés où bourgeonnent des tonalités fuzzy ; préfigurant peut-être là, la basse rock, voire proto-hard-blues.
Sans oublier non plus l'important de la production impeccable, au cordeau, attribuée à Jim Stewart, mais qui, serait, officieusement, plutôt le fruit d'un travail minutieux effectué en binôme par Steve Cropper et William Bell.
| 1. | "Born Under a Bad Sign" | W. Bell, Booker T Jones | 2:47 |
|---|---|---|---|
| 2. | "Crosscut Saw" | R.G. Ford | 2:35 |
| 3. | "Kansas City" | J. Leiber, Stoller | 2:33 |
| 4. | "Oh, Pretty Woman" | A.C. Williams | 2:48 |
| 5. | "Down Don't Bother Me" | Albert King | 2:10 |
| 6. | "The Hunter" | Booker T. Jones, Carl Wells, Cropper, Dunn, Jackson Jr | 2:45 |
| 7. | "I Almost Lost my Mind" | Ivory Joe Hunter | 3:30 |
|---|---|---|---|
| 8. | "Personal Manager" | Albert King, D.Porter | 4:31 |
| 9. | "Laundromat Blues" | Sandy Jones | 3:21 |
| 10. | "As the Years Go Passing By" | Deadric Malon | 3:48 |
| 11. | "The Very Thought of You" | Ray Noble | 3:46 |
(1) En fait, il s'installe de l'autre côté du fleuve, du Missouri, dans une bourgade, Brooklyn dans l'Illinois, où les loyers sont probablement plus abordables et où il n'est qu'à un quart d'heure de route de Saint-Louis.
(2) La guitare d'Albert, "Lucy", est une Gibson Flying V de 1959 (ou 1958, suivant les biographies...). Ainsi, Albert est, avec Lonnie Mack, l'un des premiers utilisateurs de la Flying V à devenir célèbre. Une guitare qui, à l'époque, avec l'Explorer et la Marauder, était jugée trop futuriste par les musiciens.
(3) À commencer pour eux-mêmes, avec l'instrumental "Green Onions" qui fait un carton en 1962, et qu'on peut encore entendre aujourd'hui, plus de soixante ans plus tard, passer à l'occasion sur la radio (même sur le territoire Français).
(4) Et même lorsque le luthier Dan Erlewine lui en concevra une en gaucher, - la Flying avec son nom sur le manche et la tête de Les Paul -, avec donc les potentiomètres en bas de caisse, qui ne risquent plus d'être bougés par inadvertance par son avant-bras, il gardera un montage à l'envers.
(5) Quand on pose la question à BB King sur l'hypothétique parenté qu'il aurait avec Albert, il rie doucement, niant évidemment tous liens familiaux. Toutefois, malicieux, il réplique que, par contre, dans la musique ils sont bien frères. Leur Blues ayant effectivement bien des similitudes.
(5) "The Very Thought of You" a été écrit - et sortie - en 1934 par Ray Noble (musicien, compositeur et chef d'orchestre de Jazz). La chanson est assez vite devenue un classique du Jazz, reprise et réenregistrée régulièrement par divers chanteurs. Notamment par Billie Holliday, Fitzgerald, Frank Sinatra, Sara Vaughan, Bing Crosby et Nate King Cole. On l'a retrouve aussi dans le film "Casablanca". Celle d'Albert s'appuie sur la version de Nate King Cole. Plus récemment, en 2002, c'est Rod Stewart qui l'a reprise sur son "The Great American Songbook", et en 2006, McCartney avec Tony Bennett.
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