lundi 4 mai 2026

R.I.P. Maestro Michael TILSON THOMAS (1944 – 2026) - par Claude Toon - avec des musiques de Gustav Mahler, Dmitri Chostakovitch, John McLaughin, Steve Reich, Aaron Copland et Hector Berlioz !



- Triste nouvelle Claude, je sais que tu aimais beaucoup cet artiste tant pour son talent que son charisme… Et puis tu m'avais confié que cette disparition était sans doute imminente…

- Hélas oui Sonia. Michael Tilson Thomas était atteint d'un cancer gravissime et l'avait confié à ses fans et amis par voix de presse en 2022. Il y avait encore eu quelques concerts puis… le Toon qui rédige ce RIP auquel il réfléchissait de temps à autres…

- Trois billets avaient été rédigés dès les débuts du blog. Deux furent originaux car dédiés à des compositeurs n'ayant à ce jour qu'un article chacun : Heitor Villa-Lobos le brésilien et George Gershwin, très connu comme premier lien entre classique et jazz…

- la richesse de la carrière de ce disciple de Leonard Bernstein se révèle trop vaste pour la détailler au-delà de ce qu'elle a été dans les billets depuis 2011… Rendre hommage à MTT (son surnom) se concentrera sur l'écoute d'enregistrements d'ouvrages du grand répertoire du XXème et un passage par une suite symphonique de Berlioz rarement jouée. MTT aimait beaucoup la musique française…  


Michael Tilson Thomas et Leonard Bernstein

Quatrième RIP justifiant un billet et non un entrefilet depuis de début de l'année 😥. Helmut Rilling, José van Dam et Michel Portal en février et ce mois-ci, le pianiste, compositeur et plus connu comme maestro Michael Tilson Thomas. Je réserve ces articles pour les lundis, sinon la ligne éditoriale musique classique risque de se transformer en rubrique nécrologique. La semaine passée, nous avons écouté Tombeau de Couperin de Ravel, hommage musical de style baroque en forme de suite pour piano, chaque pèce étant dédiée à un ami du compositeur mort sur le front de la tuerie planétaire 14-18… 7 jeunes hommes, artistes ou pas. J'espère ne pas imiter le grand Maurice par une succession d'épitaphes.

MTT (son surnom) fut au centre d'une des premières chroniques du blog en 2011, lors de mes (nos) débuts. En ce mois de juillet, il m'avait semblé logique de présenter La Mer, le chef d'œuvre expressionniste de l'un de mes compositeurs favoris : Debussy. Dans une myriade de gravures disponibles au catalogue, j'avais sélectionné celle de MTT dirigeant e Philharmonia. Clarté et énergie caractéristique du chef étaient au rendez-vous. Je reprends la courte biographie du maestro au sommet de sa carrière écrite pour ce billet :

 

Michael Tilson Thomas (M.T.T.) est de ces éternels jeunes hommes sur lequel le temps ne semble pas avoir de prise. Á 66 ans, toujours affable et souriant, il dirige depuis 1995 l’Orchestre de San Francisco, l’un des meilleurs orchestres américains et du monde. Il fut chef principal du Symphonique de Londres de 1987 à 1995.

Son répertoire, très étendu, nous a offert une intégrale Mahler exemplaire et de nombreux et excellents albums de musique américaine (Aaron Copland, Charles Ives).

Ouvertement gay, il a pris part à tous les combats contre l’intolérance envers la communauté homosexuelle. Pressenti à une époque pour diriger une autre grande phalange de la côte Est, l’Orchestre de Philadelphie, certaines âmes bien pensantes déclarèrent cela inconcevable, (no comment, décidément le film Philadelphia…). Il a créé à Miami un orchestre de jeunes musiciens prometteurs. En 2009, il a imaginé le YouTube Symphony Orchestra pour permettre de visionner des vidéos de concerts et de répétitions pédagogiques sur le net.


Elvis Costello (centre)
Michael Tilson Thomas (blouson) and Metallica
 

Ajoutons quelques précisions à propos de son enfance et bien entendu sur la période 2011-2026. Michael était issu d'une famille de tradition intellectuelle et artistique. Né à Los Angeles en 1944, enfant prodige, il étudie le piano avec John Crown, la composition et la direction d'orchestre avec Ingolf Dahl à l'Université de Californie du Sud (USC).

Ses débuts professionnelles sont éclectiques, la rigidité des carrières académiques européennes n'a guère traversé l'Atlantique comme je l'ai souvent soulignée. Il devient assistant au festival de Bayreuth à 22 ans !! Je n'énumère pas la liste des orchestres qu'il dirigera dès ses 25 ans (voir ci-dessus).

MTT collaborera avec des artistes en marge de l'univers "classique" tels John McLaughlin et Elvis Costello avec qui il enregistre des œuvres innovantes. Deux créateurs originaux du monde pop et rock… Du second, on doit, en complicité avec le chef, l'enregistrement d'un ballet extravagant : il signo (inspiré du songe d'une nuit d'été), capté avec l'Orchestre symphonique de Londres. (Disque publié par DG, la firme hyperclassique hambourgeoise.) Avec la même phalange british de prestige, il enregistrera le concerto "Mediterranean" de John McLaughlin… (son épouse, la pianiste Katia Labèque l'accompagne dans cinq duos en complément du CD).

Les deux hommes seront de nouveau réunis pour graver le 3ème album du guitariste : Apocalypse. Le Mahavishnu Orchestra, créé vers 1970 par John McLaughlin (15 musiciens), est rejoint par le LSO et MTT. (Lire le billet de 2022 de Benjamin sur cet artiste Clic). Le jazz-rocker accompagnera en studio les Stones, David Bowie, Miles DavisJimi Hendrix ou encore Paco de Lucía.

Passionné de pédagogie, de 1971 à 1977, MTT a succédé à son mentor Leonard Bernstein à la tête des Concerts pour la jeunesse de l'Orchestre philharmonique de New York. Éclectique ? 


 
 
 
Michael Tilson Thomas et Josh Robinson

- Un hyperactif Michael Tilson Thomas et une ouverture d'esprit hors du commun.

- Oui Sonia, attitude typiquement Yankee… Mais parlons musique classique quand même. On retrouve évidemment ce trait de caractère que tu soulignes dans ses programmes de concerts ou d'enregistrements. Je connais mal ses compositions plus confidentielles.

La carrière à la tête des grands orchestres (philharmonie de Buffalo 1971–1979, de Los Angeles 1981-1985, Orchestre symphonique de Londres, 1987–1995, et enfin de San Francisco 1995–2020) impose au chef une programmation traditionnelle pour satisfaire au goût populaire des mélomanes, mais pour chaque poste, il valorisera la musique de son pays, sans doute la plus innovante du monde dans la seconde partie du XXème siècle. Un demi-siècle de travail sans interruption où se côtoient Beethoven, Brahms, Stravinsky, Tchaïkovski, etc. … et surtout Mahler dont il gravera une intégrale remarquable des symphonies à San Francisco entre 2004 et 2010 pour le label propre à l'orchestre. Dans les billets présentant la 7ème symphonie et la cantate Das Klagende Lied, je suggérais ces réalisations comme d'excellentes versions alternatives à celles choisies pour la chronique.

Curieusement, pour sa discographie, les époques baroque, classique et romantique ne semblent pas avoir motivé le chef. On cherchera en vain des gravures consacrées à Bach, Mozart ou Haydn, aucun Bruckner non plus. Il deviendra le chantre des compositeurs US : Charles Ives, Aaron Copland (complice et compagnon de Bernstein), John Cage, Steve Reich, Walter Piston. MTT a peu dirigé d'opéras. On ne peut pas tout faire 😊.

Son leg est immense. Parcourons-le grâce à six œuvres marquantes de son style. Le meilleur témoignage en complément des enregistrements d'ouvrages de Gershwin, Debussy, et Villa Lobos, sujets de billets anciens dont voici les liens :


DEBUSSY Claude

La Mer - Philharmonia

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VILLA-LOBOS Heitor

Bachianas Brasileiras No. 2, 4, 5, 7 & 9 – R. Fleming (1996)

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GERSWHIN George

Rhapsodie in Blue - Gershwin sur piano-la  et M.Tilson Thomas

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Début 2020, on diagnostique chez le maestro un blastome (tumeur cérébrale très agressive). Il l'annonce officiellement en 2021. Il doit annuler nombre de concerts mais son type de cancer n'affecte pas gravement ses talents musicaux. Un concert à Los Angeles en janvier 2022 sera son adieu artistique. MTT jouera devant une salle hélas clairsemée à cause de l'épidémie de COVID. Au programme : la Pavane de Fauré, sa propre composition de 2019 ; les Méditations sur des poèmes de Rilke ("réflexions empreintes de mélancolie sur la vie et la mort" d'après Mark Swed du Los Angeles Times). L'œuvre chantée en allemand fait appel à deux solistes : Sasha Cooke, mezzo-soprano et Dashon Burton, baryton-basse (YouTube). En seconde partie, la philharmonie joue la 5ème symphonie de Prokofiev, chef-d'œuvre du compositeur russe de 1944 sensé chanter "l'homme libre et heureux" (ce qu'il ne pouvait être en ces années de guerre et de stalinisme au paroxysme de la tyrannie). Le programme était à l'image du chef : son intérêt pour la musique française, son travail de compositeur de musique moderne mais accessible par le grand public, et son désir d'un monde de paix et d'empathie.

Il se fera bien discret pendant une courte rémission entre 2023 et début 2025. En février 2026, son compagnon, Josh Robinson, écrivain, meurt à 79 ans des suites d'une chute. En avril Michael Tilson Thomas l'a rejoint après cinquante ans de vie commune.  

Nota : En septembre 2022 ne se sentant plus pouvoir assumer la direction du New World Symphony et de ses jeunes musiciens, MTT démissionne et ne conserve qu'une direction honorifique. Sans transition, le rôle de directeur est confié au chef français Stéphane Denève

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Voici un programme musical que j'espère représentatif des passions de MTT et de l'éclectisme de sa discographie et de ses partenariats avec des compositeurs "non classique". Hormis la 4ème symphonie de Mahler (2ème version à Amsterdam - Clic), il s'agit de découvertes dans le blog. Certaines bénéficieront-elles d'une chronique détaillée, c'est possible…


Écoute au casque ou avec des enceintes additionnelles plus que conseillée.

Le son des PC, sauf exception, est vraiment une injure à la musique…


INFO : Pour les vidéos ci-dessous, sous réserve d'une écoute directement sur la page web de la chronique… la lecture a lieu en continu sans publicité 😃 Cool. 



1 – Mahler symphonie N°4 : Complémentaire et conclusive des symphonies inspirées par le recueil de contes et de chansons "Des Knaben Wunderhorn (Le Cor enchanté de l'enfant)" est à la fois la plus courte et la plus légère en termes d'orchestration. MTT et l'orchestre de San Francisco aux couleurs raffinées et au discours pétillant (ah les cors à 6:02), sans compter une prise de son d'une limpidité et transparence de grande classe, nous offre l'une des plus poétiques et facétieuses gravures récentes. (2003).

2 – Chostakovitch, deux concertos pour violoncelle : Pas encore chroniqués, les concertos pour violoncelles du compositeur russe, très présent dans le blog, furent dédicacés au violoncelliste virtuose, ami et opposant au régime soviétique, Mstislav Rostropovitch. L'artiste donna la première du concerto N°1 opus 107 le 4 octobre 1959 à Moscou, puis créa le N°2, opus 126, en 1966, également à Moscou, l'orchestre étant placé sous la direction de Evgueny Svetlanov… Si chronique il y aura, Rostropovitch en sera la vedette légitime.

MTT et Mischa Maisky, virtuose de renom ont enregistré les deux œuvres avec l'orchestre de Londres pour DG en 1995. En deux mots l'opus 107 adopte la forme inhabituelle en quatre mouvements. Staline est mort depuis cinq ans laissant une nation exsangue. On retrouve dans les deux ouvrages cette opposition entre la farce musicale sarcastique chère au compositeur et l'expression de la mélancolie d'un homme alors rongé par un accès de poliomyélite en 1959 et les problèmes cardiaques dans les années 60. L'opus 126, en trois parties plus expansives, est écrit après l'éviction de Kroutchev par Brejnev, ce qui ne présage rien de bon pour la liberté de création, et fera entrer Dmitri dans la légende du genre.

Concerto N°1 opus 107 [1 à 4] – Allegretto / Moderato / Cadenza / Finale : Allegro con moto

Concerto N°2 opus 126 [5 à 7] – Largo / Allegretto / Allegretto



rototom

3 – Steve Reich - Désert : De la même génération que les compositeurs fondateurs du mouvement répétitif et minimaliste comme Glass, John Adams et Steve Reich, il était logique que MTT apporte une pierre à l'édifice de la discographie de ce style spécifiquement Yankee. Voici donc Désert de Steve Reich composé en 1984. Nous avons écouté en 2017 la musique pour 18 musiciens, son œuvre la plus populaire. On peut y lire une biographie de Steve Reich et écouter son interprétation de l'œuvre, la meilleure soit dit en passant. (Voir index)

Dans Désert, Steve Reich, toujours provocant et fantasque, met les petits plats dans les grands. Un chœur de 27 voix :  9 sopranos, 6 altos, 6 ténors et 6 basses. L'orchestre comprend 89 musiciens.  4 flûtes dont 3 doublées en piccolo, 4 hautbois dont 3 doublés en cor anglais, 4 clarinettes dont 3 doublées en clarinettes basses et 4 bassons dont 1 doublé en contrebasson. Continuons : 4 cors, 4 trompettes dont 1 doublée en trompette piccolo, 2 trombones, 1 trombone basse, et 1 tuba. Les percussions ne sont pas en reste : rototoms*, deux marimbas, deux vibraphones, deux xylophones, deux glockenspiels, des maracas, des baguettes, une grosse caisse et un tam-tam médium. À cela s'ajoutent 2 pianos joués par 4 pianistes, dont 3 jouant aussi du synthétiseur. Enfin : 48 instruments à cordes répartis en trois sections 4-4-3-3-2 disposées à gauche, au centre et à droite de la scène.

- Un quoi ? Claude ! Un rototom ?????

- Je mets une photo pour découvrir avec toi Sonia : en résumé un membraphone avec trois caisses claires sans fût en bois… diamètre : 6, 8 et 10 pouces. Utilisé par Phil Collins et Pink Floyd, ce "machin" est devenu un jouet pour les enfants et le martyr des parents.

- Ah… et ça donne quoi musicalement parlant Désert ?

Exposer en trois mots l'objectif de Reich n'a pas de sens. On retrouve tant au niveau orchestral que choral le rythme obsédant caractérisant le mode répétitif, cadence assurée par des mesures aux notes de valeurs égales (8 croches par exemples). Les transitions voix-groupes instrumentaux aux timbres variés constituent une succession de groupes et variations thématiques passionnante. L'œuvre recourt à et s'inspire des poèmes de William Carlos Williams (1883–1963), poète esthète et médecin américano-portoricain.

MTT dirige un ensemble de musiciens réunissant le chœur et les instrumentistes de l'orchestre de Brooklyn, un disque de 1985 après la création à Cologne en 1984. Cinq mouvements et 7 sections :

[00:00] Tempo rapide (noire= 192 à 4/4), [07:54] Tempo modéré, ❸, [14:53] A. Tempo lent, [21:52] B. Tempo modéré, [27:46]  C. Tempo lent, [33:41] Tempo modéré, [37:15] tempo rapide.

 

4 – Apocalypse (album de Mahavishnu Orchestra) : 3ème album de 1974 de l'ensemble créé par John McLaughlin également interprète qui a écrit les paroles et la musique. La quinzaine de musiciens du Mahavishnu Orchestra est associée à l'orchestre symphonique de Londres que dirige MTT assurant aussi la partie de piano. A priori inclassable (j'ai vu le mot Jazz Fusion dans un article). Écoutons ce réjouissant foutoir musical que l'on aimera ou détestera 😉. Il est important à mon avis d'écouter les cinq morceaux qui forment indéniablement une unité stylistique.



5 – Copland symphonie avec orgue : après ces escapades vers les musiques bizarres, concluons avec le grand répertoire classqiue, mais là encore en écoutant des pièces originales. Je n'ai jamais parlé réellement de Aaron Copland, compositeur américain (1900-1990), juste un extrait d'une anthologie de gravures de Antal Dorati proposée dans un billet de 2011 : Copland : Rodéo - Minneapolis Symphony Orchestra. (Clic) Ecoutons, interprétée à l'orgue par Paul Jacobs et MTT dirigeant l'orchestre de San Francisco la Symphonie pour orgue et orchestre de 1924. Le style postromantique reflète les courants musicaux du début du XXème siècle au USA, notamment un climat buccolique. Peu de temps après, un autre concerto intégrant du jazz fit scandale. À cette époque, chacun chez soi, ségrégation oblige 😒. Ellington détestait Gershwin… méprisant l'opéra Porgy and Bess et disant "La réalité quotidienne déboulonne le négroïsme noir de fumée de Gershwin".

6 – Berlioz - Romeo et Juliette : À la manière d'un poème symphonique, la symphonie lyrique de notre grand Hector peut se voir déclinée en une suite symphonique enchaînant les parties instrumentales de l'œuvre. En live, en 2019, avec le New World Symphony MTT et ses jeunes musiciens nous en donnent un bel exemple. On remarquera la direction athlétique du chef qui marque les ff en pliant les genoux…


dimanche 3 mai 2026

LE BEST-OF DE LA DERNIÈRE CHANCE


MARDI : en attendant la chronique complète du dernier Franck Carducci, Pat nous a fait écouter un extrait, le savoureux « The betrayal of blue ».

MERCREDI : certains groupes ont su suivre leur propre chemin, leur vision, sans se plier aux modes ou diktats, le trio Rush est de ceux-là, on a écouté leur « Counterparts » plus marqué heavy rock, un retour aux guitares, mais également un retour à l'excellence.


JEUDI : musique classique avec Maurice Ravel et « Le tombeau de Couperin » (1917) six pièces pour clavier interprétées par un Bertrand Chamayou au touché énergique, quatre ont été réorchestrées par le compositeur deux ans plus tard, le chef néerlandais Bernard Haitink y fait miracle.

VENDREDI : au cinéma un blockbuster de SF mâtiné de comédie potache, « Projet dernière chance » de Christopher Miller et Phil Lord aurait pu être signé par Kubrick et Mel Brooks. Visuellement splendide, sans recours au numérique, parfois bancal mais attachant.

👉 La semaine prochaine, dès lundi, Claude rendra hommage au Maestro Michael Tilson Thomas*, chez Pat donc son poto Franck Carducci, le dernier Robben Ford chez Bruno, Hermann Hesse dans la grande librairie de Benjamin, et Luc a revu le classique de Elem Klimov. 

* RIP illustré de musiques de Gustav Mahler, Dmitri Chostakovitch, John McLaughlin, Steve Reich, Aaron Copland et Hector Berlioz !

Bon dimanche

vendredi 1 mai 2026

PROJET DERNIÈRE CHANCE de Christopher Miller et Phil Lord (2026) par Luc B.


Dis comme ça : je suis allé voir le dernier film des réalisateurs de LA GRANDE AVENTURE LEGO, ça vous fissure une réputation. Christopher Miller et Phil Lord sont aussi à l’origine de TEMPÊTE DE BOULETTES GÉANTES et de l’adaptation bof cinoche de 21 JUMP STREET. Il est bon de rappeler cet historique, parce que PROJET DERNIÈRE CHANCE risque d’en désarçonner plus d’un, à commencer par votre humble et pourtant tolérant serviteur.

Gloubi-boulga improbable de blockbuster SF, huis-clos spatial et métaphysique, comédie potache. Ingrédients déjà utilisés par Bong Joon-ho dans MICKEY 17, que j’avais bien aimé - j'étais à peu près le seul...

De quoi s’agit-il ? Ryland Grace, un ponte de la chimie moléculaire mais simple prof de science en collège, se réveille d’un coma profond à bord d’un vaisseau, loin, très loin de notre galaxie. Ses deux compagnons de route non pas survécu au voyage. Grace est seul, azimuté, hirsute, pris de panique, c'est quoi ce cauchemar ? Flash-back...

Il avait été recruté (aux forceps) par Eva Stratt pour apporter ses compétences à une mission aussi sensible que secrète : sauver la Terre. Car le soleil perd son énergie, aspirée par on ne sait quoi. Notre température risque de perdre 20 degrés, seuls les vendeurs de doudounes s’en réjouissent.

Le phénomène serait du aux astrophages, genre de micro-organismes qui bouffent tout, et dont Ryland Grace est justement spécialiste. Notre soleil, les étoiles en sont victimes, sauf une : Tau Ceti. C’est là-bas qu’il faut aller élucider le mystère, à 11,9 années lumières, prévoyez le casse-croûte. Le carburant embarqué ne permet que l’aller, pas le retour. Une mission suicide, donc…

PROJET DERNIÈRE CHANCE c’est la rencontre de Kubrick et de Mel Brooks. Une fable métaphysique, par moment contemplative, les engins n’y dansent pas sur une valse mais sur du tango, les références à 2OO1 y sont légions (le sas de décompression, la marche à l’envers, la combinaison, le décès des compagnons, la voix synthétique) comme à STAR WARS, E.T., LA PLANÈTE DES SINGES, SOLEIL VERT et j’en passe. Mais le ton est résolument rigolo, l’acteur Ryan Gosling (également producteur) s’y amuse comme un fou, et passé un moment de gêne, nous aussi. 

Les scènes en flash-back, sur Terre, avec la communauté scientifique, les expériences en labo, ne sont pas ronflantes, souvent drôles, tiennent presque du gag, sérieux s’abstenir. Il y a chez Ryland Grace un côté Mac Gyver de la biologie, la témérité en moins. Scène géniale où il comprend qu’on ne lui laisse pas le choix (« où est problème ? vous n’avez pas de famille, d’amis, ni de chien... ») c’est lui qui partira sans billet de retour. Bruce Willis, lui, ne fuyait ses responsabilités, et se sacrifiait pour l’humanité sans frémir.

Le récit bascule lorsque Grace se retrouve face à un autre vaisseau, comme surgi de nulle part, qui le suit comme un aimant, une cathédrale de tubes dorés, qui tente d’entrer en communication en envoyant des sondes (qui tournoient comme un certain tibia lancé par un primate...).

La séquence est très belle, angoissante (ce tunnel), surprenante. Les réalisateurs ont proscrit le numérique, sont revenus aux fondamentaux du cinéma, prises réelles, transparences, effets photographiques. Le film est visuellement superbe. Grace se retrouve face à un alien qu’il surnomme Rocky, un bloc de pierre à cinq pattes, qui émet les mêmes sons que Chewbacca ou qu'un estomac affamé, et tressaute comme D2R2. What the fuck ?! On se fout de qui ? George Lucas* sort de ce corps ! Grace scanne les fréquences sonores du gros cailloux, les traduit en sons, en syllabes, en mots. Ils vont pouvoir communiquer et travailler ensemble. Car Rocky a le même problème d’astrophages sur sa planète.

Jolie trouvaille : il lui faut une voix à cet alien. Grace en essaie plusieurs, dont celle de Meryl Streep (« elle sait tout jouer ! » dira-t-il), mais finalement opte pour une voix masculine, posée, limite hautaine, qui rappelle l’ordinateur Hall 9000 dans 2OO1 en moins anxiogène.

On est un peu déphasé devant ce qui s’apparente à une resucée de E.T. avec cet alien gentil et gaffeur, qui fera marrer les moins de 8 ans. Mais ça finit par fonctionner car Miller et Lord y croient à leur buddy-movie spatial, vont au bout de leur délire, un huis clos improbable mais habilement entretenu par l’intrigue, l’action, filmée à l’ancienne (ça fait un bien fou !). On n’évitera pas les moments émotions un peu faciles sur la fin (E.T. et son gros cœur rouge qui bat…) ni les gags potaches pipi caca. 

Derrière les fanfaronnades du héros très cool (Ryan Gosling a tout de même un charme fou) le film arrive à rendre ce sentiment de solitude chronique, cette angoisse face à l’immensité, au vide, à l’inconnu, une plongée vers un ailleurs nourrie de questions existentielles. Le film est long, oui, mais bien rythmé et riche en péripéties. J’aurais une réserve sur la fin. Pas l’épilogue savoureuse entre Grace et Rocky, au second degré assumé, mais sur ce qui se passe sur Terre.

L’aventure de notre astronaute amateur est incroyable au sens strict du terme. On repense au dernier chapitre de LA PLANÈTE DES SINGES, le roman, pas le film. Qui semble avoir inspiré Andy Weir, auteur de la nouvelle ici adaptée, qui avait aussi écrit SEUL SUR MARS (adapté par Ridley Scott). L’angoisse finale qui suinte du film naît parce que Ryland Grace est le seul à savoir, et qu’il ne pourra jamais le raconter. Elle était là, la clé. Fallait-il une conclusion rationnelle, sans mystère, réconfortante, le bon vieux happy end ? Ce que Kubrick avait justement évité.

On parle parfois d’ovni cinématographique. J’en ai vu un, et je le prouve ! On accroche, ou pas. Un spectacle totalement débile, ou au contraire merveilleux, au sens du conte, pas si naïf, divertissant.


Couleur - 2h40 - format scope 1:2.39 / 1:2.20 / 1.1:90 / Imax (oui, un joyeux bordel !)

les réalisateurs préparaient un épisode de la franchise Star Wars, une production George Lucas donc, et ont été finalement virés du tournage à cause de leur façon de faire, plus proche d’un Michel Gondry que d’un James Cameron.

jeudi 30 avril 2026

RAVEL - Le tombeau de Couperin – Bertrand CHAMAYOU (Piano) vs Bernard HAITINK (Orch.) - par Claude Toon


- Salut Claude, journée piano apparemment… et… orchestre aussi… Ravel, j'adore, et Nema aussi m'a-t-elle dit un jour…

- Certes Sonia, Ravel n'a peut-être pas un catalogue aussi fourni qu'un baroqueux hyperactif, mais on cherchera en vain la médiocrité. Cette suite pour le piano en hommage au grand Couperin, est dédiée à ses amis morts dans les tranchées et comprend six pièces pour le clavier dont quatre ont été orchestrées…

- Malgré le destin terrible des dédicataires, je n'entends guère de lamentation dans ces pièces…

- Oui, à l'époque baroque, le mot tombeau désignait une œuvre rendant hommage à un personnage mais aussi bien après son décès que de son vivant… Ils étaient bizarres au XVIIIème siècle…

- J'aime beaucoup le touché énergique de Bertrand Chamayou déjà entendu dans les valses nobles et sentimentales en 2022, toujours de Ravel, sur le même CD… Tu n'as pas préféré choisir un autre interprète… histoire de…

- Je ne m'en aperçois que maintenant que tu lis l'index Sonia… Nous écouterons la dédicataire Marguerite Long… Pour la version orchestrale, Bernard Haitink reste un grand cru même si lui aussi est un abonné du blog…


Marguerite Long et Ravel
 

Ravel composera entre 1893 et 1923, soit trente ans d'activité (on dénombre 90 œuvres "officiels" qui ne portent d'ailleurs aucun numéro de catalogue). Une carrière écourtée, une mort prématurée en 1937 (Ravel atteint d'une maladie cérébrale n'écrira rien pendant les quatre dernières années de sa vie), deux raisons qui n'expliquent pas ce nombre modeste de partitions. Mais attention, il s'agit des ouvrages achevés, touchant à la perfection, d'une grande diversité car abordant tous les genres… instrumental, piano, musique de chambre, lyrique…

En réalité, je mentionne les ouvrages originaux édités et joués ou gravés au disque généreusement… Le musicologue Marcel Marnat a prolongé cette liste avec des œuvres orchestrées, réduites ou transcrites et autres manuscrits, un total de 111 partitions…

Sonia s'étonne d'une seconde mise à l'honneur de Bertrand Chamayou dans un choix d'interprètes immense. Ben oui, mais j'avoue avoir été, d'une part très séduit par l'expressivité de son jeu en écoutant une tribune des critiques consacrée à cette suite (je ne suis pas toujours d'accord avec le podium), et ne pas avoir consulter l'index en ayant l'idée de ce billet… prenant le risque d'un remake, ce qui n'est arrivé qu'une fois en 15 ans (Brahms Trio N°1 😊).

L'intégralité de l'œuvre de Ravel pour piano seul occupe simplement deux CD. Consultez l'index, j'ai proposé au fil du temps l'écoute de trois des quatre suites pour le clavier sous les doigts de divers interprètes de 15 à 87 ans ! La jeune sino-américaine Kate Liu adolescente dans Gaspard de la Nuit considéré par les pianistes comme les pièces les plus difficiles à exécuter de tout le répertoire pianistique, défi interprété également par Ivo Pogorelich et Vlado Perlemuter quasi nonagénaire et ayant connu Ravel, Miroirs par Jean-Efflam Bavouzet et enfin Valses nobles et sentimentales par Bertrand Chamayou (même album que celui de ce jour). Toutes les autres pièces isolées sont courtes, hormis une sonatine en trois brefs mouvements, et justifieraient un article anthologique pour l'ensemble, une idée de chronique. Nous entendrons le Tombeau de Couperin dans un enregistrement de Marguerite Long, la dédicataire et créatrice de l'ouvrage. 2 H 20 de musique de piano au total mais… mais aucun morceau sans intérêt !


Ravel en tenue militaire en 1916
 
Camions sur la Voie Sacrée
Verdun - Bar-le-duc

Une synthèse biographique du musicien figure dans le premier billet dédié à Ravel, l'un des compositeurs français les plus inventifs du début du XXème siècle. Je n'y reviens pas, préférant me focaliser sur les événements qui entourent la conception de l'œuvre présentée. (voir cet article : Le Boléro, la Valse, Daphnis et Chloé - 2ème suite, Pavane pour une infante défunte, Alborada del graciosoSeiji Ozawa Clic).

En 1914, Ravel occupe une place méritée dans le monde musical après des débuts difficiles. Il échouera cinq fois au prix de Rome suite à des favoritismes (magouilles). Il a écrit presque tout son catalogue pour piano seul hormis le Tombeau de Couperin. Il doit faire face à des critiques sur l'abandon des formes classiques (sonates, ballades, études, etc.) préférant les pièces isolées ou réunies en suites au climat expressionniste. On l'accuse d'imiter le style Debussy.* L'influence inverse supposée donnera aussi du grain à moudre aux critiques déconcertés face à cette musique moderne qui s'invente. En 1912 il a offert aux ballets russes de Diaghilev une partition de près d'une heure, Daphnis et Chloé, une symphonie chorégraphique pour orchestre et chœurs sans paroles écrites ! En 1911, il composera un petit opéra, L'heure espagnole, pour cinq voix solistes avec orchestre sur un livret de Franc-Nohain. Les succès seront en demi-teinte… la sanction des artistes visionnaires.

(*) Debussy était friand de l'usage des gammes modales et pentatoniques. Ravel n'a pas négligé ces modes mais restera très attaché à la tonalité, ah les critiques !

Donc août 1914, la Grande Guerre éclate. De petit gabarit (1,61m - 48 kg) Ravel avait déjà été réformé. Patriote mais non nationaliste à la manière de la Ligue nationale pour la défense de la musique française*, le combat au front lui est refusé. Néanmoins, opiniâtre, il conduira des véhicules et même une ambulance, y compris sur la Voie Sacrée à Verdun. Blessé en 1916, sa guerre est finie, mais pas celle de ses camarades dont beaucoup périssent sous les obus et la mitraille, dans la glaise du Nord.

(*) Ravel, au risque de voir son œuvre boycottée, refusa d'adhérer à cette ligue voulant interdire les musiques allemandes et austro-hongroises. Ravel rejette la confusion entre l'art et les idéologies barbares. Figure dans cette ligue : Vincent d'Indy (anti-dreyfusard, antisémite et monarchiste antirépublicain), Camille Saint-Saëns (nationaliste tendance dure et colonialiste) et Alfred Cortot (complaisant avec les nazis plus tard) et même Debussy et Fauré, désolé je balance ! Personne n'est parfait. Tout le contraire de Ravel, Dreyfusard, anticolonialiste, défenseur d'une gauche progressiste… proche des idées humanistes de Jaurès. Le compositeur français Albert Roussel et l'anglais Ralph Vaughan Williams seront aussi ambulanciers… Les écrivains Yankee John Dos Pasos et Ernest Hemingway également…

Les poètes Charles Péguy et Guillaume Apollinaire, les romanciers Alain-Fournier ou Louis Pergaud, sont des noms ancrés dans les mémoires parmi les 560 écrivains morts pendant le conflit. Ajoutons le compositeur Albéric Magnard. Dans l'hécatombe n'oublions pas d'autres intellectuels au profil plus modeste et bien entendu, les ouvriers et les cultivateurs en passant par les employés et les enseignants… Les forces vives et "utiles" du pays.


Pont Basque - Gabriel Delluc

Ravel verra disparaître sous les obus des amis très chers : un peintre, un jeune compositeur, des copains d'enfance, dont deux frères, d'autres. Sa mère décède en 1917, ajoutant un désarroi intime à la tristesse et à la mélancolie que même l'Armistice ne guérira pas complètement. Ravel l'humaniste ne peut comprendre la genèse de cette apocalypse qui tua 1,4 millions de soldats (900 par jour), 300 000 civils, sans compter 4,6 millions de blessés et invalides ; des chiffres qui donnent le vertige. Il dédie le Tombeau de Couperin à six (sept en réalité) de ses amis morts aux champs d'honneur ("au champ d'horreur" chantait Brel dans Jaurès, un hit de son dernier album de 1977). Il ne retrouvera que lentement le goût pour la composition. Pour le piano seul, il écrira en 1924 la Sonate pour violon et piano et les deux concertos seront composés entre 1929 et 1931, l'un titré "en sol" et le second, le célèbre "pour la main gauche" sera dédié au pianiste virtuose autrichien Paul Wittgenstein qui avait perdu son bras droit lors du conflit, sur le front russe 😳.

Le projet pour Le Tombeau de Couperin a germé dans son esprit dès avril 1914. Soyons clair, depuis 1870, la perte de l'Alsace et la Lorraine, l'opposition entre la triple entente et la triple alliance, l'Europe se transforme en poudrière. Les intellectuels et pas qu'eux savent qu'une allumette et… Cette allumette sera l'Attentat de Sarajevo le 28 juin 1914. Le militarisme, l'impérialisme et le nationalisme nourris de rancœur entre monarchies rivales et vieillissantes entretiennent les craintes du pacifiste et visionnaire Ravel. Dès novembre 1914, Ravel reçoit les faire parts de décès qui se succèderont.


Autoportrait de Gabriel Delluc

Je prête ces appréhensions à Ravel, par présomption allez-vous dire ? Possible, le musicien avait en projet de composer deux suites pour piano. Mi-septembre 1914, les allemands sont stoppés dans la Marne, évitant la prise de Paris (Au prix de 200 000 morts en une semaine et le début de l'effroyable guerre de position de quatre ans). À lire le portrait ci-dessus, on n'imagine mal Ravel écrivant un Te Deum cocardier pour cette pseudo victoire (euphémisme)… Pour preuve ce courrier d'octobre 1914 à son ami Roland-Manuel : "Je commence deux séries de morceaux pour pianos, dont une suite française. Oh non, ce n'est pas ce que vous croyez, La Marseillaise n'y figurera point, il y aura une forlane, une gigue, pas de tango".

La suite française se nommera Tombeau de Couperin ! Un peu de sémantique s'impose. Le mot tombeau ne cache en rien un requiem à nos enfants morts pour la patrie (des nantis) qui ne dirait pas son nom. SOS Larousse, 4. (musique) - Pièce musicale vocale ou instrumentale écrite à la mémoire de personnages illustres. En deux mots, ce genre musical de style lamentation apparait vers 1650, l'époque baroque. On en récence une trentaine qui nous sont parvenus de compositeurs connus comme Froberger ou Marin Marais (plusieurs), pour luth, viole, clavicorde, etc.. Tombé en désuétude à la fin du baroque classique, le XXème siècle s'intéresse de nouveau au genre : Debussy, de Falla, Messiaen, et  Ravel  et quelques autres. Certains sont des compilations, ainsi Tombeau de Paul Dukas pour piano, composées d'œuvres de Manuel de Falla (1935), Florent Schmitt (1936) et Olivier Messiaen (1935). Donc… un sujet très vaste …

Plus surprenant, la forme de ces tombeaux fait appel à des danses anciennes ; plutôt aux tempos lents : allemande, sarabande, mais pas toujours : le rigaudon (une forme de bourrée) … En regard du genre on évite la gigue et comme l'écrit pince-sans-rire Ravel : le tango !


Composer un Tombeau semble ainsi pertinent : rendre hommage à des amis disparus, mais dans un style animé honorant leur jeunesse, le souvenir des temps heureux à l'opposé d'une évocation mortifère des charniers dans des ouvrages sulpiciens. Pourquoi Couperin ? L'argumention paraît simple : François Couperin partage avec Rameau le statut de compositeur pour clavier parmi les plus essentiels de la fin du baroque et du début du classicisme français. Je vous invite à lire un billet consacré à ce maître génial à propos de l'album Tic-Toc Choc de 2012, une interprétation pétillante d'un programme varié, certes pour le piano et non le clavecin, sous les doigts virevoltants d'Alexandre Tharaud (Clic). Et comme vous pourrez le constater Ravel écrira dans le style clavecin : des notes brèves (noirs, croches…) et des nuances relativement limitées (l'opposé des tempêtes de Liszt). Nous n'entendrons pas un de profundis collectif, mais une suite de cadeaux d'adieu.

Ravel commencera la composition en 1914 par la forlane en ayant ce trait d'humour un tantinet anticlérical. "Je turbine à l’intention du pape. Vous savez que cet auguste personnage […] vient de lancer une nouvelle danse : la forlane. J’en transcris une de Couperin." En effet, on racontait que Pie X trouvait le tango indécent car lascif et promouvait la furlane (inspirée par la forlane) plus prude. Soyons honnête, Ravel fut victime comme d'autres d'une fake news de l'époque. Jamais Pie X ne se mêla de cette affaire de danse 😊. La lecture des titres fantaisistes et poétiques des pièces de Couperin montre un homme friand du bien vivre.

- En plus Claude, tango ou forlane, danser avec une soutane et une tiare sur le tête… pas facile… hihi…

- M'enfin Sonia, tu te gausses du Saint-Père !! Sacrilège !

La rédaction réelle aura lieu en 1917 après la démobilisation de Ravel. Pour chaque pièce, la guerre a dressé une liste de victimes suffisamment longue pour choisir les dédicaces. Le mari de la pianiste Marguerite Long sera le dernier de ce monument aux morts musical. La partition est achevée en juin 1918 alors que Ravel suit une convalescence morale et physique à Lyons-la-Forêt chez madame Dreyfus, la mère de son ami Roland-Manuel, futur compositeur trop jeune pour être enrôlé. Mme Fernand Dreyfus était la "marraine de Guerre" de Maurice, une femme lettrée chargée d'assurer la correspondance aux soldats pour soutenir le moral des combattants.


Marguerite Long donnera la première de l'ouvrage le 11 avril 1919 Salle Gaveau. C'est un succès total. La pianiste doit la rejouer en bis dans son intégralité ! (20 minutes environ).

Je ne commente pas les pièces, elles sont d'une grande spontanéité. Playlist :

Bernard Haitink vers 1977

1

Prélude    

Vif 12/16     noire pointée = 92 mi mineur  

à la mémoire du lieutenant Jacques Charlot compositeur (1885 - 1915)

2

Fugue

Allegro moderato 4/4 noire = 84 mi éolien (mode de la sur mi)

à la mémoire de Jean Cruppi fils de la dédicataire de

l'Heure espagnole (1892-1914)

3

Forlane

Allegretto 6/8 noire pointée = 96 mi mineur

à la mémoire du lieutenant Gabriel Deluc Peiintre basque (1883-1916)

4

Rigaudon

Assez vif 2/4 do majeur 

à la mémoire de Pierre et Pascal Gaudin amis d'enfance à Saint- Jean de Luz

(tués ensemble en 1914)

5

Menuet

Allegro moderato ¾ noire = 92 sol majeur  

à la mémoire de Jean Dreyfus fils de sa "marraine de Guerre" (1896-1917)

6

Toccata

Vif 2/4 noire = 144 mi mineur

à la mémoire du capitaine Joseph de Marliave mari de Marguerite Long

(musicologue spécialiste de Beethoven 1873-1914)


En 1919, Ravel décide d'orchestrer quatre des pièces : PréludeForlaneMenuet et Rigaudon. L'orchestration est très légère, une antithèse de celle de la Valse furieuse et déjantée, ici nous avons un ensemble classique : 2 flûtes, l'une jouant du piccolo, 2 hautbois, l'un jouant du cor anglais, 2 clarinettes en La et en Sib, 2 bassons, 2 cors en Fa, 1 trompette en Ut, harpe et cordes. Le discours évoque un subtil concerto pour orchestre. La création a lieu le 28 février 1920. Comme toujours, la rigueur et la probité par rapport à la partition du chef néerlandais Bernard Haitink fait miracle. Dire que le Concertgebouw d'Amsterdam était et reste l'un des ensembles symphoniques les plus colorés et disciplinés en Europe frise le pléonasme. Il existe d'autres belles versions…


Écoute au casque ou avec des enceintes additionnelles plus que conseillée.

Le son des PC, sauf exception, est vraiment une injure à la musique…


INFO : Pour les vidéos ci-dessous, sous réserve d'une écoute directement sur la page web de la chronique… la lecture a lieu en continu sans publicité 😃 Cool.