- Bien, faisons le point Claude. Il y a déjà eu une chronique analysant la 2ème symphonie de Brahms conduite par Kurt Sanderling, les quatre symphonies dans une intégrale étiquetée déjà légendaire par Toscanini et un article au début du Deblocnot dédié à part égal à M. Mravinsky et M. Valery Gergiev dans les trois dernières (sur 6) de Tchaïkovski… On ne se répète pas un peu ? Sans vouloir t'offenser…
- Oui et non Sonia, un disque légendaire doit présenter un p'ti truc en plus, un aura d'inattendu et de mystère. Le maestro russe était un personnage peu commun et peu commode, il n'aimait pas les disques et encore moins les studios. Il ne dirigea aucun autre orchestre que celui de Leningrad, partagea avec son ami Chostakovitch une détestation commune du stalinisme…
- Oui un original en fait, mais alors d'où sort ce disque si il n'a jamais été gravé ? Et pourquoi à Vienne ? Qu'apporte-t-il pour Brahms ?
- Il s'agit d'un live de 1978 à Vienne où le chef aimait se produire car les salles des Philharmonies de Vienne et de Saint-Pétersbourg ont la même architecture et donc acoustique… Et la 2ème de Brahms était l'une de ses œuvres favorites… Quand on est maniaque…
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Evgeny Mravinky En 1957 par Lev Russov |
Partie 1 : Le Toon découvrit Mravinsky qui détestait le disque
!!!
Jeune mélomane, dans les années 70, un copain plus chevronné en "classique" me parla d'un chef russe génial dont les disques étaient très rares. En effet ils consistaient souvent en des reports de concerts au son hasardeux, assurés par la firme Mélodya. Un autre ami me persuada de découvrir les trois dernières symphonies (Fatum – le destin) de Tchaïkovski qu'il capta à Londres et Vienne, dont une exceptionnellement en studio pour DGG. (Une référence depuis, et une vraie !) Ce que je réussis à faire plus tard en écoutant une réédition en CD. Référence ? Vous connaissez mon aversion pour cette adjectif outrancier car subjectif, mais là oui, je confirme !!!
Avec l'arrivée du CD, la chute du régime soviétique et le décès du maître
en 1988, diverses bandes de radio ont émergé, tant dans le
patrimoine des concerts donnés à Leningrad que dans d'autres pays. J'ai
souvent cité ce chef dans les discographies alternatives, notamment celles
de
Chostakovitch
malgré la médiocrité du son…
Evgeny Mravinsky n'a jamais été le seul chef hostile au disque de studio qui à son sens aseptise la passion et la spontanéité attendue dans une interprétation en live… La médiocrité du son avant la stéréo des années 55 et parfois après ne motivait guère les musiciens pointilleux, citons Célibidache. Il y a ceux qui penseront l'inverse pour se mettre au service des gens ne pouvant aller au concert : Toscanini, Dorati, Marriner, (et aussi pour le portefeuille 😊) comme Karajan. Le nouveau patron du Berliner, Kirill Petrenko n'aime pas les disques… Des très méchantes langues disent… tant mieux !
Il y a quelques années, la firme DoRéMi spécialisée dans la résurrection de raretés radiophoniques, ce qui permet de ne pas oublier de grands artistes peu gâtés au disque, a publié quatre concerts Brahms dirigés par Mravinsky entre 1949 et 1978 dans les salles des philharmonies de Leningrad et de Vienne. Hélas, un coût abusif et des ingénieurs du son qui n'ont pas maîtrisé une remastérisation soignée, j'avoue une petite déception côté son, mais quelle verve. Je l'avais cité (Clic) dans la chronique Brahms dont parle Sonia.
Nos amis japonais, de chez JVC je crois, on retravaillé la bande de 1978 et distribué le disqye via Melodya disons… chichement… et voici un sujet idéal pour évoquer la légende Mravinsky.
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| Salle de la Philharmonie de St Petersbourg et Evgeni Mravinsky |
Partie 2 : Mravinsky : maestro à Leningrad pendant 50 ans non-stop
Je ne pense pas que le livre Guiness des records, des plus rigolos au plus débiles, mentionne la longévité artistique des
maestros étant restés le patron unique et inflexible d'un orchestre, sans
interruption et, cerise sur le gâteau, en n'ayant jamais dirigé une autre
phalange, ni par désir, ni sur invitation… Evgeny Mravinsky a régné pendant un demi-siècle,
de 1938 à 1988 sur l'Orchestre philharmonique de Leningrad redevenu en 1991 l'Orchestre philharmonique de Saint-Pétersbourg…
Youri Temirkanov lui avait succédé de 1988 à 2022 soit 34 ans, ce qui est long, certes… Cela dit, il n'a pas su, à mon humble avis, prolonger voire améliorer le niveau superlatif que son prédécesseur avait obtenu de l'orchestre, y compris dans les périodes les plus noires du soviétisme, et affichait une misogynie désuète de nos jours… pour être gentil. Le presque inconnu Nikolai Alekseev a repris le flambeau (ne pas confondre avec le courageux militant LGBT Nikolaï Alekseïev).
De nos jours, côté orchestre symphonique dans l'ancienne capitale
tsariste, Valery Gergiev a pris la place de leader avec son excellent Orchestre Marinsky. On n'aborde pas les sujets qui blessent… Valery est et reste un immense artiste… Les polémiques sur ses opinions
politiques, ses déclarations de revenus zarbies et son amitié avec Poutine
qui le rend indésirable en occident n'ont pas leur place dans le blog… (Ça
m'attriste un peu quand même.)
Eugene Ormandy, hongrois exilé aux USA, doit être l'outsider avec 44 ans comme directeur de l'Orchestre de Philadelphie mais comme successeur de Leopold Stokovsky et ayant, pour varier les plaisirs débuté outre Atlantique avec l'Orchestre du Minesota pendant cinq ans.
Evgeny Mravinsky était distant avec les caciques du parti et même indiscipliné dans sa programmation pas toujours conforme aux censures des autorités, notamment celle de Jdanov, le pochtron et pantin de Staline chargé de veiller au respect du dogme du "réalisme soviétique" en art. (Si je ne l'ai pas raconté cent fois cette histoire 😜) .
On octroya à Evgeny douze prix, médailles et autres babioles dont raffolait le régime : Prix Lénine en 1961 (plus Ordres de Lénine, 1967 et 1973) et même Prix Staline en 1946 tout comme son ami Chostakovitch lauréat en 1941, Dmitri, le compositeur qu'il jouait malgré les interdictions. Impossible de refuser la breloque démagogique supprimée en 1955 après la mort du tyran…
En 1978, Evgeny Mravinsky est élu membre honoraire de la Société philharmonique de Vienne. Un honneur, qui là, le touche profondément à voir l'émotion affichée lors de la cérémonie par l'homme peu expansif et au faciès sévère (scène filmée pour un documentaire). Il est le seul chef russe à avoir reçu cette distinction pour le moins offerte avec parcimonie, surtout en n'ayant jamais dirigé la philharmonie viennoise (A l'inverse de Leonard Bernstein également récipiendaire). Remontons le temps…
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Conservatoire de Leningrad
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Dmitri Chostakovitch et Evgeny Lravinsky
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Großer Musikvereinssaal de Vienne
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Partie 3 : Mravinsky : La biologie, la direction, les tournées…
Dans la chronique consacrée au cycle du "fatum" de
Tchaïkovski, la biographie d'Evgeny Mravinsky
se résumait à quelques généralités sur sa carrière et son tempérament disons
fougueux.
Evgeny
voit le jour en mai 1903 dans une famille de petite noblesse
assez aisée et musicienne. Nous disposons de peu d'information sur sa prime
jeunesse, notamment sur la période qui précède la Révolution de 1917.
Il a alors 14 ans et a appris à jouer brillamment du piano avec ses parents…
Le chaos révolutionnaire ruine la famille, son père meurt en 1918 de
cause a priori inconnue. Il commence des études de biologiste avant de se
passionner pour la musique. L'adolescent doit subvenir aux besoins de sa
mère, une cantatrice connue. Il trouve un job au Ballet impérial comme
pianiste accompagnateur en 1921 puis comme répétiteur de ballet dès
1923. Ce travaille se poursuivra jusqu'en 1931.
En 1924 il est accepté comme élève au Conservatoire de Leningrad*
pour suivre une formation de
composition (classe de
Vladimir Chtcherbatchiov, ancien élève de
Liadov, ami de Diaghilev le grand maître des ballets russes, et en
délicatesse avec Jdanov pour… formalisme. En un mot, le
formalisme s'appliquait à toute influence moderne occidentale (Mahler
par exemple), et aux œuvres trop intellectuelles qui n'encensaient pas le
socialisme avec enthousiasme 😊. Il étudie la direction d'orchestre
(classe d'Alexandre Gaouk
qui ressuscita la
1ère symphonie
de
Rachmaninov).
Nikolaï Malko
(1893-1963), directeur en titre de la
Philharmonie de Leningrad
jusqu'en 1934 lui prodigue des conseils sans imaginer que le jeune
homme enfin diplômé à 28 ans lui succédera en 1938 pendant un
demi-siècle ! En 1931 il avait pour la première fois dirigé l'Orchestre philharmonique de Léningrad. Cependant, il fait ses premières armes comme assistant puis chef
principal du
Théâtre académique d'opéra et de ballet de Leningrad (l'actuel Kirov). En 1937, il crée la
5ème symphonie
de son ami
Chostakovitch
avec la
philharmonie de Leningrad.
Mravinsky
dira que sa vocation prit son tournant définitif avec cette symphonie et la
5ème
de
Tchaïkovski.
(*) : Il accèdera gratuitement au Conservatoire. Evgeny bénéficia de l'aide de sa demi-tante Alexandra Kollontai, amie du directeur, Glazounov, et révolutionnaire bolchévique sincère. Bien que Commissaire du peuple au Bien-être social de Lénine, elle fut écartée de tout pouvoir à partir de 1922 et reléguée à des fonctions diplomatiques sans envergures… Elle échappa aux purges à venir. M'enfin, Alexandra Kollontai, femme, ministre, intègre, voulant donner sa vraie place aux femmes russes… et puis quoi encore… elle devint une paria politique 😊.
En 1938,
Mravinsky
remporte à Moscou le 1er prix du concours de direction de l'URSS
auquel participe un jeune maestro,
Kyrill Kondrachine
âgé de 24 ans qui fera lui aussi une carrière éblouissante et signera une
intégrale
Chostakovitch
qui fait toujours autorité. Il remplace immédiatement
Fritz Stiedry, chef autrichien qui en 1933 avait fui le nazisme pour Leningrad
mais qui, en refusant la nationalité soviétique qu'une nouvelle loi imposait
aux artistes, émigra aux USA, laissant la place de chef principal à
Mravinsky
pour… 50 ans. La suite est à lire dans la partie 2.
- Mais Claude, si il ne quittait jamais Leningrad, d'où sort ce concert Brahms ?
- Bonne question Sonia.
Déjà opposé aux captations en studio (la 4ème symphonie de Tchaïkovski pour DGG de 1960 au Wemblet town Hall, et les autres au Musikverein de Vienne sont une inestimable exception), Mravinsky se radicalise après 1961 et seules des bandes de radio sont éditées par la firme Melodya et difficilement disponibles en occident dans des mauvais pressages.
La relative détente qui suit la Capitulation nazie permet à Mravinsky d'organiser des tournées européennes avec SON Orchestre de Leningrad : en Finlande (1946 où il rencontrera Sibelius octogénaire), en Tchécoslovaquie (1955) puis en RDA et en RFA, en Suisse, en Pologne et surtout en Autriche et au Japon (8 passages à Vienne, 6 à Tokyo). Il respectait une fréquence bisannuelle, mais fatigué, il ne quitta plus Leningrad à partir de 1984. Il mettra fin à sa carrière le 6 mars 1987.
Et pour répondre à la question de Sonia, prenons place dans la Großer Musikvereinssaal le 12 juin 1978.
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| Brahms en 1875 |
Partie 4 : Mravinsky, son style et ses symphonies fétiches
Mravinsky
le perfectionniste intraitable avec lui-même et avec ses musiciens, jusqu'à
les terroriser, avait pour habitude de ne jamais affirmer connaître une
œuvre dans les moindres détails. Pour les symphonies qu'il avait déjà
dirigées cent fois, il exigeait toujours de nouvelles répétitions pour
traduire fidèlement et avec cohérence l'abstraction du discours musical, le
fondement de la musique, art éphémère destiné à l'interprétation en concert.
Avantages : ses instrumentistes connaissaient de fait les partitions par
cœur ! Certes, le patron faisait peur, les membres de l'orchestre
angoissaient avant son arrivée mais aimaient aussi s'honorer de la qualité
interprétative sur le fond et la forme obtenues d'eux par leur "tyran".
Dans le documentaire télévisé d'il y a bien des années, on voit
Mravinsky
scruter et annoter la partition de la
2ème symphonie de
Brahms. Les financiers de l'orchestre l'interrogèrent avec crainte et déférence
😟 à ce sujet "Heu maitre, vous la jouez tous les ans depuis des décennies, six
répétitions, ce n'est pas un peu excessif ? "Niet !". Cet approfondissement répété trouve sa logique dans la passion du chef
pour les symphonies de
Brahms
ou d'autres compositeurs et, par ailleurs, se justifie en méditant cette
confession qu'il fit lors d'une rare interview accordée à la télévision de
Leningrad "J'essaie de comprendre l'intention du compositeur en m'immergeant dans
"l'atmosphère" de sa musique, ce que j'appelle
"l'atmosphérisation". Spéculation qui évolue avec le temps et les modes. Il en était de
même pour
Tchaïkovski.
On comprend donc qu'étudier finement le solfège et les notations sans
relâche lui inspirait des conceptions différentes liées à son état d'esprit
du moment… Cela explique son aversion pour le disque qui fige l'âme d'une
œuvre dans un instant donné, la lie à un contexte éphémère. Le chef
Sergiu Celibidache
adhérait aussi à cette théorie.
Mravinsky, assez libre dans le respect des tempos, était d'une intransigeance
maladive sur la durée des notes, des indications de nuances, le staccato
vs legato. Son style ne se révélait jamais morne du fait d'une exécution
d'une précision diabolique, chaque note devant jouer son rôle.
Pendant les répétitions rien ne devait perturber sa concentration tatillonne. Personne, même une notable proche du gouvernement, ne devait pénétrer dans la salle. À l'inverse de Toscanini, hystérique et grossier, il pouvait faire reprendre cent fois un motif à un groupe d'instruments ; imperturbable, calme, sévère, rarement impatient… Certains de ses élèves bravaient l'interdit en se cachant derrière les colonnes de la philharmonie. Ses élèves célèbres furent : Kurt Sanderling, Valery Gergiev, Marris Jansons, Yuri Temirkanov… Tous ont fait de brillantes carrières !!
On raconte que lors des répétitions de la 8ème symphonie avec l'orchestre mis à l'abri à Novosibirsk en 1943, Mravinsky fit répéter au moins une journée entière un très difficile dialogue des bois (voir les extraits de ce passage du 5ème mouvement ci-dessous, par un orchestre de novices méritants et celui de Leningrad).
Contraste sans ambiguïté : ❶ un orchestre de jeunes musiciens, un jeu à peine concertant, timide et confus, mais on ne se décourage pas face à l'impossible… ❷ la Philharmonie de Leningrad contrainte à la perfection après une répétition intensive infernale par le commandeur Mravinsky !!
❶ ❷
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| Kirill Kondrachine en 1959 |
Mravinsky
était un mystique orthodoxe même si peu pratiquant dans cette Russie où le
régime organisait une déchristianisation culturelle (le culte de la
personnalité voué à Staline participant à cette éviction de la foi en
Dieu). Est-ce la raison pour laquelle, il refusa, prétextant une
fatigue passagère, de créer la
13ème symphonie
de son ami
Chostakovitch, un requiem à la mémoire de la centaine de milliers de juifs massacrés par
les SS aidés par des policiers ukrainiens à Babi Yar près de Kiev,
"Babi Yar" sous-titre de la symphonie ?
Mravinsky
aurait-il reçu des menaces ? Dans le bourbier moral qu'est le régime
bolchévique, n'excluons rien … Il venait pourtant de créer la
4ème symphonie
très moderniste, la partition dormant prudemment dans un tiroir depuis les
années 30…
En 1962 le régime apprécia peu l'audace critique du sujet "Babi Yar" dénonçant indirectement la participation ukrainienne, climat d'antisémitisme généralisé oblige. Dmitri fut très déçu par l'apparent opportunisme voire la lâcheté de son ami et soutien de longue date. Kirill Kondrachine, combatif et futur opposant, accepta de la créer, avec un succès étonnant, le compositeur vieilli avant l'heure est acclamé… L'amertume de Dmitri était d'autant plus grande que, avant la mort de Staline…, compositeurs et écrivains, comme Chostakovitch ou Prokoviev, subissaient les procès, autocritiques et purges qui s'enchaînaient, les interprètes étant, eux, moins victimes de cette inquisition
Le temps referma les plaies, les deux hommes se réconcilièrent. Mravinsky fut le créateur de huit symphonies de Dmitri, (N° 5, 6, 8, 9, 10, 11, 12, 4 tardivement – la 7ème connue sa première à Moscou, juste pour une question d'organisation). Il établit en 1982 la référence de la très critiquée 8ème de 1943 dont il était le dédicataire. Il assurera la première de la 15ème symphonie à Leningrad dès sa publication et juste après la création à Moscou. Toute cette affaire montre comment la terreur du soviétisme pouvait broyer les hommes, même les plus résilients, et briser des amitiés. Son dernier concert en 1984 programmait l'une des œuvres de son complice pendant trente ans de galère : la 12ème symphonie, hommage fanfaronnant et sarcastique à Lénine.
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| Beethoven : symphonie N°6 "pastorale" |
| Concert à Leningrad en 1982 |
Dans les années 90, le label Erato a publié une anthologie d'une
douzaine des meilleures bandes disponibles techniquement et rendant hommage
à
Mravinsky
dans le répertoire le plus fréquenté et populaire, notons :
Tchaikovsky
(N° 5 et 6), des extraits des opéras de Wagner,
Chostakovitch (N°5, 10 et 12) et
Beethoven
(N° 5, 6 "pastorale" et 7). On sera surpris par la luminosité bucolique et
cantabile du phrasé, ainsi que par la sensualité de la
scène au bord du ruisseau. Le
commentateur du documentaire disait que dans la statue du commandeur, se
cachait un cœur… J'ajoute la vidéo
YouTube… de cette symphonie.
Après le succès de son héroïque
1ère symphonie,
Brahms, rassuré sur ses capacités à composer dans le genre, partit se reposer
dans les Alpes Autrichiennes. Séduit par la beauté des paysages, il composa
cette
2ème symphonie
très poétique, un hymne à la nature, à sa sérénité agreste mais aussi sa
grandeur. On la compare à la "pastorale" de
Beethoven
voire à la
symphonie Alpestre
de
Richard Strauss.
Une analyse détaillée est déjà disponible
(Clic). Je ne réitère pas mais souligne quelques détails de l'introduction et de
la coda illustrant à merveille mes propos sur la précision du phrasé, la
pertinence des nuances, l'équilibre entre les pupitres et en conséquence une
interprétation habitée.
Pour mémoire :
Brahms
confirme son attachement à l'idéologie néoclassique en opposition, relative,
au romantisme. L'orchestre comprend : 2 flûtes, 2 hautbois, 2
clarinettes en la, 2 bassons, 4 cors (2 en ut et 2 en mi bémol), 2
trompettes en ut, 3 trombones, 1 tuba, 2 timbales et les cordes. Brahms
en opposant deux types de cors accentue les contrastes de timbres dans
l'introduction.
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| Lac de Pörtschach am Wörthersee |
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La symphonie comporte quatre mouvements. Particularité : la longue
introduction du 1er mouvement peut donner lieu à une reprise, ce
qui porte sa durée à 20-22 minutes ! Exemple :
Carlo-Maria Giulini
avec l'Orchestre de Los Angeles
en 1981, reprise à [00:06], le maestro ne la fait pas à Philharmonie de Vienne
en 1991. Dans les deux versions, le phrasé de l'italien est si
somptueux que ça gêne peu… Je ne suis pas amateur de cette option qui
convient mieux à la densité thématique des symphonies de
Mahler, et encore (début de la
6ème symphonie
entre autres, reprise optionnelle).
Mravinski
ne rejoue pas cette intro et boucle le 1er mouvement en 15
minutes et toute la symphonie en 39 minutes, un
Brahms
plein d'allant… (Euphémisme.)
Brahms
a longtemps été considéré comme un musicien au style énamouré, un
compositeur de salon. Voilà une bien stupide habitude liée à une production
chambriste qui, vers la fin de sa vie, gagne en intimisme. Parfois
l'interprétation de sa musique symphonique pâtit de cet a priori.
Brahms
réfute le romantisme en tant que source d'inspiration, restant un
néoclassique, mais tous ceux qui ont entendu le début martelé par les
timbales de la
1ème symphonie, ou les finals cataclysmiques des
1ère
ou
4ème symphoniees ou encore de l'allegro du
1er quatuor
savent, et c'était surement le cas de
Mravinsky, que nous écoutons dans ces œuvres majeures
une musique d'homme comme dirait
Fernand Naudin alias Lino Ventura (toujours utile
Audiard).
Dans la partie 4,
Mravinski
témoignait de sa méthode consistant à caractériser "l'état d'esprit d'un compositeur lors de son travail", ce qu'il appelait par le "barbarisme :
l'atmosphérisation", une "psychanalyse" de la partition et l'étude du contexte créatif si
précieux pour nourrir son interprétation. Un saut vers l'Autriche
s'impose…
1871 : Fort du succès de sa 1ère symphonie dont l'écriture à l'ombre du grand Beethoven l'avait angoissé pendant vingt ans, Brahms se sent optimiste. La symphonie est le passage obligé pour se reconnaître comme un "vrai compositeur accompli." Son séjour estival à Pörtschach am Wörthersee face à des forêts et des lacs doit le stimuler pour imaginer une nouvelle œuvre, ambitieuse, colorée et lumineuse, bucolique, voire chorégraphique à l'image des fêtes villageoises. A priori, les tempos étirés, les enchaînements languissants, le spleen, voici les critères musicaux souvent attribués à Brahms. On lui prête un caractère dolent et mélancolique, alors que le bonhomme s'affichait souvent bon vivant et aimant l'humour. Tous ces préjugés risquent d'entraîner un contresens interprétatif total. Mravinski ne tombe pas dans le piège du Brahms au style éternellement "élégiaque".
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| Chapelle sur le lac Pörtschach |
J'ai sélectionné le meilleur report parmi plusieurs vidéos YouTube.
J'ignore si le Youtubeur, que je remercie, a utilisé un CD DoRéMi ou
JVC-Melodya. Le son est très correct (quelques menues instabilités).
Je ne suis pas un intégriste du remastering à tout crin. Les filtrages
peuvent parfois aseptiser le son et les timbres. Ici, l'espace se révèle
étroit, presque monophonique, mais la spatialisation est réaliste pour une
prise de son de radio, les bois et les cuivres étant bien étagés en
profondeur. Long débat qui a conduit à un engouement pour le vinyle
analogique malgré les crics et les cracs 😊.
Écoutons les premières mesures et la furieuse coda conclusive pour se
convaincre que
Mravinski
se sentait habité par un
Brahms
heureux. À noter que les quatre mouvements montrent des tonalités en mode
majeur, de l'élan par moment mais aucun climat dramatique ne semble à
l'ordre du jour.
1 - Allegro non troppo (vivement mais pas trop - 3/4 -
ré majeur). Le tempo adopté par
Mravinski
semble idéal, proche d'allégretto. Aucune emphase, un phrasé chaleureux et
très régulier bien que l'homme aimait le rubato. Le "pseudo triolet"* ré-do-ré aux contrebasses d'une
rare élégance car legato-staccato (un petit motif p répété
toutes les quatre mesures) s'affranchit de la gravité ventrue si souvent
entendue. ("Karajan et ses concertos pour contrebasses, ironisait bien méchamment
Celibidache, l'ennemi juré de Herbert" 😅). Le premier thème est joué trois fois :
1 : cors en ut et bassons ; 2 – flûtes, clarinettes, bassons ; 3 – cors
en mi bémol et bassons. Chaque motif s'achève soutenu par le "pseudo triolet" initial des contrebasses. Les liaisons sont très difficiles car non
notées legato.
Mravinski
les enchaîne tendrement avec une précision d'horloger. L'entrée des violons
(dolce) s'élève tel un soleil mordoré
perçant une aube brumeuse… La direction du chef est très nuancée mais sans
brutalité, les crescendos-decrescendos n'accusent aucune rugosité. On notera
pour finir un équilibre subtil dans le jeu imposé aux cordes pour laisser
maints solos de la petite et grande harmonie s'épanouir. Dans le
développement plus fougueux, les cors imposent sans fard leur couleur
éclatante. Que dire de plus, la perfection ? Il existe nombre de belles
versions. Rarement vous entendrez la personnalité épicurienne en cet été
1870 de
Brahms
vous émouvoir à ce point, si vous aimez l'œuvre évidement.
Sonia m'a dit à l'écoute de l'introduction qu'elle se sentait invitée à
danser. Logique,
Brahms
utilise une cadence à trois temps… 3/4, celui de la valse, une
forme qu'il affectionnait, ayant écrit des dizaines de valses pour piano et
voix. Le thème B à [02:20] énoncé au
cordes seules (repérer les légers pizzicati des basses), n'est-il pas un écho de l'une des valses lyriques les plus célèbres
: Wiegenlied opus 49
(Clic), une gracieuse mélodie que
Brahms
métamorphose dans tout le mouvement. En ces décennies, n'oublions pas
que Vienne vit au rythme de la famille
Strauss, du
beau Danube bleu
que j'avais élu "poème symphonique".
Mravinski
insuffle une poésie intime vs allègre d'un Brahms
qui chante son plaisir de vivre en
montagne, loin de la fièvre viennoise. (À voir l'expression avenante du
maestro sur la vidéo, on ne le dirait pas, effet d'une extrême
concentration… 😊 )
(*)
Un vrai triolet comporte trois notes identiques, exemple trois noires
sur deux temps. Là il y a trois temps. La mesure ¾ pour le moins
inhabituelle dans un grand allegro a sa raison d'être par ce désir
d'intégrer la valse comme leitmotiv de l'allegro débutant la symphonie.
4 - Allegro non troppo : (Joyeux et plein d'entrain – 4/4 - Ré majeur de nouveau). Brahms raffolait des finals énergiques et des codas volcaniques, un défi diabolique pour les orchestres. À ce sujet, le musicologue et critique Malcolm MacDonald a défini en 1990 ce final comme "l'aube flamboyante du mouvement le plus athlétique et le plus exubérant que Brahms ait jamais écrit". Vérifions cette affirmation en ce soir de juin à Vienne… [30:10] Mravinky déclenche une tempête orchestrale que l'on pourra qualifier de Presto. (8'45 ! vs 11'05 pour Giulini.) Les cordes deviennent incandescentes dans l'exposé du thème A...
Dans la coda se succèdent de brefs et fulgurants traits (quasiment des trilles avec un tel tempo) de trompettes, trombones et cors… Tout l'opposé de "Ce n'est pas assez triomphal, pas assez orgueilleux… de la bouillie !!!!" (maestro Stanislas Lefort alias de Funès). Le concours Maestra 2026 imposait aux cheffes candidates le final de la 4ème de Brahms noté Più allegro (véhément) dans la coda. Ah les filles, très en place, très… tout ce que l'on souhaite… mais bon sang, dans cette page infernale, secouez-moi cet orchestre de Paris que diable, écoutez justement les anciens Mravinky ou Carlos Kleiber. En 2019, Christoph von Dohnányi, 90 balais, dut cravacher la phalange parisienne dans la 3ème de Brahms pour lui faire atteindre l'exaltation souhaitée !
Revenons à Vienne, à Mravinky, et à la 2ème, [37:33] et… là, ça décoiffe, et surtout chaque phrase de cuivres galvanisée émerge d'un orchestre très organisé, poussé aux limites techniques de la clarté symphonique… quasi inégalable (sauf Thielmann à Vienne en DVD et Karajan en 1982… quelques autres surement mais peu).
Un chef-d'œuvre aimé du public, un chef au caractère bien trempé pour ne pas dire despotique qui ne dirigea pendant cinquante ans que SON orchestre qu'il amena "à coups de baguette" au sommet de la virtuosité, un enregistrement de radio quasi pirate, à Vienne parce l'architecture et l'acoustique de la salle exigées par le maestro lui convenaient, une interprétation à la fois habitée, poétique et survoltée… Les critères du disque légendaire sont réunis 😊 Et basta pour la super stéréo !!!!
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Écoute au casque ou avec des enceintes additionnelles plus que conseillée. Le son des PC, sauf exception, est vraiment une injure à la musique…
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INFO : Pour les vidéos ci-dessous, sous réserve d'une écoute directement sur la page web de la chronique… la lecture a lieu en continu sans publicité 😃 Cool. |
















