jeudi 28 mai 2026

DISQUES LÉGENDAIRES (12-13) – 2ème symphonie de SIBELIUS – S. KOUSSEVISTKY (1950) vs A. COLLINS (1954) – par Claude Toon

 

- Je pense que dans les années 50, Sibelius le finlandais n'était pas encore connu comme un grand compositeur, Claude… Surtout en France…

- Ah ça ne risque pas Sonia, mais de nos jours, il est très apprécié. En 2007, Esa-Pekka Salonen a donné une intégrale de son œuvre symphonique salle Pleyel avec l'orchestre de Los Angeles… Il n'est pas le seul à l'avoir fait…

- Toutes les symphonies ont été chroniquées au fil des ans. Pour la 2ème, tu avais retenu le chef Okko Kamu qui avait gravé les symphonies 1 à 3 pour compléter une semi intégrale de Karajan chez DG. Je suppose que les deux chefs disons… historiques, héros du jour, sont des personnalités qui ont participé à la découverte de Sibelius…

- Oui un mécène et chef qui a dirigé l'orchestre de Boston pendant vingt-cinq ans (voir le billet précédent) et un anglais excentrique qui a enregistré la première intégrale sous amphétamine…

- Deux originaux ces maestros… je pense. Ce sont des disques monophoniques… Le son est-il acceptable ?

- Pour Koussevitzki, ce n'est hélas pas miraculeux, mais d'une énergie époustouflante. Mais à Londres les ingénieurs du son puis des spécialistes en numérisation nous ont offert une clarté très convenable pour cette captation âgée de 70 ans …



1 - Serge Koussevitzky, le maestro russe de Boston

Serge Koussevitzky
 

Cherchant des informations sur cet artiste, un site résume son CV : "Sa vie, longue de soixante-dix-sept ans, fut marquée par une profusion d'innovations : compositeur, maestro, éditeur musical, artiste d'enregistrement, défenseur de la musique contemporaine et partisan des droits des musiciens."

Cette phrase me fait songer à une définition du Robert II. Quelques précisions s'imposent pour découvrir comment Koussevitzky enregistrera au crépuscule de sa vie une vision mythique d'une symphonie de Sibelius. À la lecture de ces savoir-faire présentés dans un style élogieux, on pourrait croire que l'homme deviendra le plus grand maestro de son temps. Vous connaissez mon aversion pour ces jugements subjectifs. Faudrait-il pour cela oublier qu'il fut le contemporain de Toscanini et de Wilhelm Furtwängler… Mais si ces deux noms sont des incontournables de l'histoire de la direction d'orchestre dans un large répertoire, d'autres plus jeunes tel Carlos Kleiber ont étendu le palmarès depuis, et peu d'entre eux furent mécène, compositeur et fondateur de l'industrie du disque. Koussevitzky, disparu à l'aube du microsillon, mérite cet article mi-historique mi-musical et l'écoute d'un disque hors normes (pas le seul…).

Opposer son interprétation de Sibelius à celle contemporaine d'une autre personnalité éclectique et excentrique, Anthony Collins (indubitablement british) montrera que les interprétations flamboyantes d'une même œuvre ne sont pas forcément une exclusivité d'artistes éternellement en tête d'affiche des écoutes comparées entre discophiles passionnés ou critiques de la presse spécialisée, des radios telle France Musique… ou des… blogs, sauf le nôtre 😊!

Le jeune Serge voit le jour en 1874 à Vyshniy Volochek, ville moyenne à mi-chemin entre Moscou et Saint-Pétersbourg. Ses parents, musiciens et de confession juive, lui enseignèrent le violon, le violoncelle et le piano. Il apprend également la trompette. Vyshniy Volochek n'est pas loin de l'Institut philharmonique de Moscou où le jeune serge entre à 14 ans pour apprendre sérieusement le métier : la contrebasse comme instrument (pas courant ce choix), et la théorie musicale comme il se doit. Contrebassiste au Bolchoï en 1894, il gravit les échelons jusqu'à premier soliste en 1901. Je parlais de Koussevitzky et de ses différents talents. Il compose en 1903 avec l'appui de Reinhold Glière un concerto pour contrebasse qui fait "un tabac" lors de sa création à Moscou. Un ouvrage jovial et poétique (j'ajoute un interprétation en live au Concertgebouw d'Amsterdam), décliné en duo avec piano et souvent joué en concert… L'influence de Tchaïkovski est patente. 



Serge Koussevitsky et Olga Naumova (1947)
 

Il se marie en 1902 avec une ballerine, Nadejda Galat, qu'il quitte en 1905 pour épouser Natalie Ouchkova, fille d'un très riche négociant de thé, à la tête de la firme Gubkine. Opportuniste, la dote est-elle conséquente ? Sans doute pas complètement* car il restera fidèle à son épouse jusqu'à son décès en 1942. Bien qu'âgé de 66 ans, il se marie une troisième fois en 1947 avec Olga Naumova sa secrétaire et la nièce de Natalie, une jeunette de 46 ans (1901-1978). Autant joindre l'utile à l'agréable, si je puis me permettre cette facétie coquine… Le côté people est ainsi réglé, Rockin' appréciera. Olga participera grandement à la renommée post mortem de son mari et au maintien à haut niveau de l'Orchestre de Boston

(*) Notons que la fortune de la dame lui permet de rembourser les dettes de jeu de son professeur… Sympa ce geste, mais bizarre. Cela dit, la même manne financière permettra à Koussevitzky de créer son propre orchestre, trivialement "pour se faire la baguette" et d'organiser des tournées dans les villes situées sur la Volga et dépourvues d'orchestres symphoniques. Koussevitzky se révèle ainsi un homme d'affaire au service de la découverte de la musique en Russie.

Plus dans le ton du billet : Koussevitzky et Natalie partent s'installer à Berlin étudier la direction avec le maestro très réputé Arthur Nikisch. Nikisch perfectionnera la philharmonie de Berlin entre 1895 et 1922. Notons au passage que ce maestro était au chevet de l'orchestre de Boston de 1889 à 1893 ; le monde est petit. (Quant aux dates, mes infos ne sont guère concordantes, le mystère du web). 



Koussevitzky arrive à Boston
avec son bouledogue Drolet
🐕

Ce diable d'homme hyperactif devient éditeur de musique. À ce titre il publie les jeunes loups modernistes en ce début du XXème siècle : Rachmaninov, Scriabine, Prokofiev, Stravinsky et Nikolaï Medtner… Merci qui ? Maestro, éditeur, contrebassiste, financier, impossible de détailler sa carrière avant 1924, date à laquelle, le français Pierre Monteux qui a remis sur pied un orchestre de Boston au bord du gouffre lui confit la baquette pour 27 ans… et part restaurer pendant 20 ans l'orchestre de San Francisco… (Voir l'article précédent dédié au développement des orchestres Yankees grâce aux grands chefs européens Clic).

Serge Koussevitzky se taillera une renommée, sans grande équivalence, de commanditaire et de créateur d'œuvres novatrices. Entre 1920 et 1924 en France : il a programmé nombre de musiques contemporaines, polissant les premières souvent malmenées par des orchestres peu familiers des innovations. Citons : Pacific 231 d'Arthur Honegger, la Deuxième Rhapsodie de George Gershwin et la Suite en fa d'Albert Roussel, l'orchestration par Ravel des Tableaux d'une exposition de Moussorgski, le concerto pour violon N°1 de Prokofiev en 1923 et la Symphonie n° 2 en 1925.

Dans le même esprit, en 1930, il commande et crée à l'occasion du 50ème anniversaire de l'Orchestre de Boston : l'Ode de Copland, la Symphonie n° 4 de Prokofiev (révisée en 1947) la Musique de concert pour cordes et cuivres de Paul Hindemith et la Symphonie de psaumes de Stravinsky, ainsi que des œuvres d'Albert Roussel et de Howard Hanson. Impossible d'énumérer les quinze créations assurées par le maître. Aux compositeurs déjà cités, ajoutons : Bartok, Martinu, Barber, Bax, Bernstein

Koussevitzky a atteint la cinquantaine à son arrivée comme directeur du symphonique de Boston et a déjà acquis des compétences en Europe de mécène et d'administrateur qui s'ajoutent à celles de maestro de talent. Sa manière de diriger réunit l'exaltation russe et l'élégie romantique d'essence germanique et autrichienne. Ses exigences : respect de la partition, legato sans emphase, élégance des nuances. Il influencera l'art de ses élèves par ce style étincelant, notamment un jeune Leonard Bernstein dont la direction pimentée et fulgurante laissera sa marque lors de son passage à la Philharmonie de New York entre 1958 et 1969 (sans doute sa période la plus engagée en tant qu'interprète et compositeur). Je ne m'attarde pas sur la programmation, j'ai déjà mentionné qu'au grand répertoire classique, Koussevitzky le visionnaire entraînera l'orchestre sur la voie du modernisme en explorant les partitions du début du XXème siècle et en commandant d'autres.


On ne peut passer sous silence deux grands projets destinés à stimuler la vie musicale de son pays et même au-delà.


Koussevitzky Music Shed

En 1942, en plein conflit mondial il crée les Fondations musicales Koussevitzky. L'objectif consiste à soutenir et motiver la création musicale par des commandes certes mais également en finançant leur création et leur édition. Ce ne sont pas des œuvrettes pour une seule soirée. Exemples : l'opéra Peter Grimes de Benjamin Britten, le Concerto pour orchestre de Béla Bartók mourant et ruiné, créé en 1944, la Symphonie n° 3 d'Aaron Copland en 1946.

La fondation n'ignore pas la France (pas celle de Leibowitz et du sérialisme théorique). Elle passera commande du quatuor à cordes Ainsi la nuit d'Henri Dutilleux en 1971 et, bien avant, une autre production française d'envergure : la Symphonie Turangalîla d'Olivier Messiaen, un chef d'œuvre de 1949 pour piano, ondes Martenot et grand orchestre (Chronique en projet). Leonard Bernstein et les sœurs Loriod ont donné la première à Boston. Koussevitzky âgé venait de passer la baguette à Charles Munch pour 13 ans. Par ailleurs il était le mentor et ami de Leonard Bernstein à qui il offrit une paire de boutons de manchettes que Lenny a portée toute sa vie en concert.



Bernstein, Koussevitsky, Lukas Foss
 

Autre aventure : sa contribution au festival de Tanglewood, ville du Massachusetts. La mécène Gertrude Robinson Smith "une femme de caractère, courageuse et fortunée", en pleine crise économique de 29 eut l'idée de mettre sa fortune à la disposition de la musique en organisant des concerts en plein air à Holmwood dans la propriété des Vanderbilt à Lenox, en 1934 et 1935 avec l'orchestre de New-York. Le succès est immédiat.

En 1936 et 1937, Koussevitzky accepte de venir avec le symphonique de Boston. Malédiction, en 1937, lors du second concert avec un public de 8000 mélomanes, un orage d'enfer gâche la soirée dédiée à Wagner. Gertrude Robinson Smith monte sur scène  et lance en hurlant une souscription pour construire une vraie salle pour jouer au sec… 😊 Les fonds sont vite réunis et en 1938, surgit du sol une vaste salle de 5700 places, le Koussevitzky Music Shed qui recevra une petite sœur le Seiji Ozawa Hall de 1200 place en 2006. Un grand chœur verra le jour. Le chef nippo-américain Seiji Ozawa, patron de l'orchestre pendant trente ans, interprètera avec ce chœur et le symphonique de Boston des œuvres aux effectifs envahissants comme la 8ème symphonie de Mahler. En 1951, la 9ème symphonie de Beethoven dirigée par Leonard Bernstein en hommage à Koussvitsky décédé… 2900 concerts ont été organisés depuis la création.


Les mélomanes débutants bénéficient de nos jours de discographies de qualité grâce à des interprétations expressives et émouvantes qui n'ont rien à envier à celles des anciens et à des techniques d'enregistrement offrant une spatialisation tridimensionnelle de l'image orchestrale et une fidélité des timbres instrumentaux inconnues dans la première moitié du XXème siècle. Et cela depuis la production de microsillons à partir de supports analogiques, monophoniques puis stéréophoniques. Pour certains, les années 60-70 incarnent la grande époque de l'audiophilie, la HIFI, période suivie par l'émergence du traitement numérique du signal audio et du pressage des CD sans rayures mais empreints selon les amateurs à l'oreille exigeante, d'une légère sécheresse sonore… Ça se discute. Les disques vinyles authentiques en parfait état sont rares et les platines audiophiles masquant les distorsions coûtent cher.


Réédition de la version de 1935 (1948)

En explorant l'histoire de la musique enregistrée, l'amateur découvrira des virtuoses et des maestros ayant signé des gravures dont la splendeur interprétative concurrence, voire peut mettre à mal, celles d'autres disques plus récents, malgré leur esthétique sonore exemplaire. Que ne donnerions-nous pas pour écouter les réalisations mémorables de Toscanini, Furtwängler, et aujourd'hui celles de Koussevitzky autrement que dans des repiquages ternes de 78 tours ou des premiers 33 tours ? (Chronique 1).

Les trois chefs ci-dessus ont cessé d'enregistrer au début des années 50 (1952, 1953, 1951) nous léguant un patrimoine discographique important mais majoritairement issu de 78 tours. Quelques disques sont correctement restaurés, d'autres souffrent d'un son nasillard et confus… Point commun, chaque maître a pu, avant son décès enregistrer un ou plusieurs microsillons, au son encore imparfait, mais indispensables pour les discophiles, exemple : Tristan et Isolde de Wagner par Furtwängler pour EMI. À ce sujet une approche de l'histoire du disque est à lire dans un article consacré à la création par EMI de l'orchestre de Studio Philharmonia et aux symphonies de Brahms dirigées par Toscanini (Chronique). On découvrira dans ce billet, l'engouement du maestro italien pour le disque et sa collaboration avec la firme RCA. J'écrivais : "Malgré ses sautes d'humeur délirantes… il constitue avec l'orchestre de la NBC créé à son intention et RCA une discographie issue de concerts diffusés à la radio…"

Également en exclusivité pour RCA, Koussevitzky et le symphonique de Boston offriront à la postérité un catalogue passionnant. Hélas, un seul disque bénéficiera de l'arrivée du microsillon : la 2ème symphonie de Sibelius. Le chef avait déjà abordé l'œuvre en 1935… 


2 – Anthony Collins, le maestro british qui inventa la carrière à la Yankee 😊

Anthony Collins

On peut s'interroger pourquoi après m'être intéressé longuement au célèbre chef Koussevitzky, je me dois d'évoquer un musicien moins connu et pas uniquement star des salles de concert classique … Anthony Collins (1893-1963).

Tête ronde, chauve, nœud papillon classieux, le style anglais quoi… On pourrait répondre sir Thomas Beecham dans un quizz ludique à partir d'un trombinoscope des maestros anglais. Oui, Beecham, petit fils du roi de l'aspirine des laboratoires Beecham, héritier suffisamment richissime pour créer son propre orchestre le Royal Philharmonic Orchestra de 1949 à 1961 (voir article Haydn, compositeur jovial dans la lignée du tempérament humoristique et facétieux du chef anglais, grand amateur de Sibelius soi dît en passant…) Il avait rencontré le compositeur finlandais en 1908 et déclara en 1954 – "Sibelius ressemblait alors à un boxeur et... le temps n'avait rien arrangé" 😊).

Bien qu'altiste de formation, membre du Symphonique de Londres, et même chef à l'occasion, Anthony Collins restera avant tout un compositeur de musique de films. Il en composera vingt-cinq entre 1937 et 1954, notamment pour le réalisateur Herbert Wilcox (1891-1977). Il sera nommé trois fois aux oscars. J'avoue ne connaître la filmographie concernée et le réalisateur Wilcox en particulier n'y d'Eve ni d'Adam (SOS Luc). On se résume, chef d'orchestre habile, compositeur pour le cinéma, on pensera ainsi à John Williams, Bernard Herrmann, les musiciens yankees touche à tout, d'où le titre du chapitre.

- En fait Claude que vient faire au juste ce bonhomme pittoresque dans ce billet ?

- Dans la douzaine d'intégrales de grand d'intérêt répertoriées par la presse et les fans de Sibelius, celle de Collins réalisée entre 1953 et 1955 est la plus moderne et ardente dans sa conception… C'est ce que l'on appelle dans le jargon des mélomanes la rencontre entre une œuvre, ici un cycle de sept symphonies, et un chef inattendu. Collins est le premier à ne pas diriger le fougueux finlandais en le considérant comme un romantique tardif voire attardé ! Waouh ! Bref Collins et Koussevitzky même combat !

3 – Nature, hymne et chevauchée finlandaises

Toutes les symphonies de Sibelius ont été commentées au fil des ans dans une série d'articles entre 2013 et 2025, évidemment par des chefs différents mais tous considérés comme membres de ceux qui, à l'âge du microsillon et de la stéréophonie, ont donné une place importante au compositeur finlandais qui, avant son décès en 1967* à 91 ans ne faisait pas les choux gras des salles de concert. Certes en 2021, je parlais déjà dans un article dédié à la 3ème symphonie du travail de Koussevitzky et de Beecham pour faire émerger Sibelius des brumes musicales et ajoutais l'interprétation de la 3ème symphonie par Anthony Collins, mais quand on kiffe on radote 😊.

(*) Au journal de midi de l'ORTF, un hommage lui fut rendu. C'était ça la TV à l'époque, avant la dérive "poubelle" ! Hein Shuffle

Attaque d'Edvard Isto (1899)

Sibelius appartient en début de carrière à l'école postromantique. Cela dit, à l'inverse d'un Bruckner le théologien ou d'un Richard Strauss l'auteur de poèmes symphoniques à la thématique nourrie de littérature classique ou de philosophie, le compositeur finlandais trouve son inspiration dans les légendes nordiques épiques et violentes. Il écrit deux suites symphoniques à programme précis : la Kullervo Symphonie et la suite de Lemminkäinen. Sibelius compose plus en viking qu'en esthète. Précisons que de 1809 à 1917, la Finlande est un Grand-duché rattaché à la Russie tsariste dans une relative bonne entente. En 1898, le tsar Nicolas II publie le "Manifeste de février" qui prive le grand-duché de tout droit à l'autonomie et applique une censure rigoureuse sur toute création artistique contestant l'omnipotence russe ! Sibelius, comme nombre de ses compatriotes, n'apprécie guère ce dictat qui s'appliquera jusqu'en 1917 alors qu'il franchit le grand pas obligé pour tout compositeur "postromantique" : l'écriture de symphonies. Presque terminée, la 1ère symphonie de 1899 n'est pas influencée par des élan patriotiques.

La 1ère symphonie rencontre d'emblée un vif succès. Dans l'ouvrage initialement prévu comme une musique à programme, chaque mouvement portait un sous-titre poétique qui disparaîtra lors de la publication définitive. Par son ampleur et son style elle s'inscrit comme un héritage de Tchaïkovski sans le dramatisme de la 6ème symphonie "pathétique".

La 2ère symphonie voit le jour en 1902 dans cette période de révolte de la population contre le "Manifeste de février". De romantique, Sibelius bascule-t-il dans le romanesque teinté d'héroïsme ? Curieusement, l'orchestre perd ses percussions pour un retour à l'effectif de la 2ème symphonie de Brahms. (2/2/2/2 – 4/3/3 + tuba + cordes et timbales). Une analyse complète est à lire (Clic). Une conjecture demeure quant à la puissance expressive tantôt bucolique tantôt révoltée de l'œuvre. Le dernier mouvement déroule une marche a priori triomphale. Exprime-t-elle un hymne à la culture finnoise et ses guerriers mythiques ou un désir de lutter contre l'oppresseur, une rythmique inexorable et sans compassion au risque de se voir taxée de pompiérisme ?

Et nous arrivons enfin à tenter de percer l'état d'esprit des interprétations "sauvages" de Koussevitzky et de Collins.

Koussevitzky : Avec Maggy Toon, Sonia, Pat et Nema nous avons écouté une réédition vinyle de 1970 environ. Ce qui transparait d'emblée est la précision des attaques, le tranchant du récit, la transparence de l'orchestre malgré la prise de son primitive. Ah les cuivres éclatants de fierté : tuba, trombones et trompettes étincelantes. Nous sommes scotchés par tant de vaillance. Dans une symphonie que d'aucun revendique romantique, on se trouve laminés comme dans les plus rageurs scherzos d'un Mahler

Collins : Avec son collègue, on pense avoir atteint le sommet du style épique. Anthony Collins surenchérit avec le symphonique de Londres. Les orchestres anglo-saxons ont la réputation de se démarquer de leurs homologues germaniques par l'absence de pathos. Collins avait correspondu avec Sibelius pour préparer son périple en studio du 21 février 1952 au 27 janvier 1955. Un commentateur "amazonien", Melomaniac, que je connaissais bien m'avait amusé en écrivant "Dans la Deuxième, le rubato de l'Andante se trouve parfois secoué au shaker. Dans le choral de cuivres qui embrase le Finale, le timbalier réinvente sa partie façon "Sonneaufgang" de "Also sprach Zarathustra"". Quand je parlais d'amphétamine… Génial ou barré, j'adore sans réserve.

Nota :  Kenneth Wilkinson réalisa pour Decca une prise de son qui annonce la grande époque stéréo du label… le jeune Maazel à Vienne par exemple dans la même intégrale.


Écoute au casque ou avec des enceintes additionnelles plus que conseillée.

Le son des PC, sauf exception, est vraiment une injure à la musique…


INFO : Pour les vidéos ci-dessous, sous réserve d'une écoute directement sur la page web de la chronique… la lecture a lieu en continu sans publicité 😃 Cool. Hélas la numérotation et l'accès à un mouvement particulier n'est plus disponible 😡





mercredi 27 mai 2026

KIN PING MEH " N° 2 " (1972), by Bruno



       Dans la continuité du travail de prospection des œuvres oubliées des années 70, et des découvertes archéologiques de cette riche décennie, après l'exhumation de "Carmen Mika and Oz" qui était un groupe japonais, on enchaîne avec "Kin Ping Meh" qui était un groupe... allemand. De Mannheim.

     Un groupe qui a toujours posé problème aux bibliothécaires du rock, qui ne savaient jamais vraiment où le ranger. Hésitant à l'enfermer dans la niche (un peu fourre-tout) "Krautrock", ou bien "heavy-rock", ou simplement "progressif". L'instabilité de la formation, allant de paire avec des changements de tonalités, contribuait à cette confusion. Toutefois, on peut convenir que l'attribut "krautrock" a été parfois attribué seulement en fonction de la nationalité. En effet, rien à voir avec les Amon Düül, Nektar, Ash Ra Tempel, Popol Vuh, Neu!, Can et autre Tangerime Dream. À la limite, Birth Control, qui, lui aussi, souffre du même dilemme. Non, Kin Ping Meh, c'est simplement du heavy-rock 70's. Du Classic-rock, comme on dirait de nos jours. Soit juste du bon heavy-rock - sans sulfites, sans gluten, sans pesticides - qui ne s'embarrasse pas de frontières, et par là donc peut naturellement pencher vers ce qu'on pourrait considérer comme un penchant "progressif". Du moins... pour ses premières années. En effet, par la suite, cela glisse vers une forme de heavy-pop-rock - de second choix.

     Kin Ping Meh se forme dans le quatrième trimestre 1969, et adopte ce patronyme - probablement sous l'impulsion de Joaquim Schäfer, guitariste, pianiste, compositeur et choriste - en référence au roman de mœurs chinois du XVIème siècle : Jin Ping Mei (1). Cette première mouture, un quintet, attend patiemment de se construire, de se mettre au point, avant de s'exposer en concert. Pendant des mois, elle s'affûte. Ainsi, dès qu'elle commence à se produire, elle gagne en réputation. Mais c'est après avoir remporté plusieurs concours mettant en compétition diverses formations sans contrats, que Polydor s'y intéresse et lui propose un contrat.


 Bien soutenus par des prestations régulières, relativement abondantes pour leur statut, les premiers singles (45 tours) se vendent bien, passent en radio, et les médias relayent ces premiers modestes succès. Le second simple, "Everyday", ressemble à s'y méprendre à un bœuf entre Uriah Heep et Triangle. Avec ces bons résultats, Polydor envoie le groupe en studio et un premier album éponyme sort en 1971. Mais déjà intervient la première défection. Joachim Schäfer s'en va continuer seul sa route, en solo. Le groupe devant rentrer en studio, il est remplacé au plus vite par Willie Wagner

     Ce premier essai est enregistré assez rapidement et sort presque dans la foulée. Derrière la console, en tant qu'ingénieur, on retrouve un certain Conny Plank, qui va être l'un des producteurs allemands les plus demandés. Il se fait un nom avec le Krautrock mais aussi avec les débuts de la musique électronique, notamment avec Kraftwerk. Il va aussi travailler à plusieurs reprises pour Brian Eno et Ultravox, ainsi que sur le premier Rita Mitsouko. Plank est repris en tant qu'ingénieur pour le second album et passe à la production pour le troisième Kin Ping Meh. Ce premier jet est bien accueilli et aujourd'hui encore est considéré comme un classique du heavy-rock - ou parfois du rock-progressif - allemand. C'est effectivement un bon album ; cependant, il souffre de quelques longueurs aux résurgences psychédéliques et d'une certaine instabilité à cause de quelques morceaux fluets.

     La carrière du quintet est lancée. Sa notoriété naissante lui permet d'effectuer régulièrement une partie des tournées continentales de groupes du Royaume-Uni. Parallèlement, il est sollicité pour une comédie musicale, ainsi que par la télévision pour composer et jouer le générique d'une série et la musique d'une publicité. Toujours dans l'année, il participe à la cérémonie d'ouverture des jeux olympiques de 1972, pour les épreuves de voile à Kiel. Un agenda chargé, qui finit par avoir raison de certains membres. Ainsi, c'est une nouvelle mouture qui enregistre le deuxième album ; judicieusement nommé... " N° 2 ".

      Ce deuxième effort présente une formation nettement plus sûre, solide et mature. L'orientation est nettement plus heavy, avec de fortes connotations hard-blues, tout en gardant quelques liens avec le progressif. Kin Ping Meh, visiblement décomplexé, déballe avec assurance un heavy-rock de qualité. Werner Stephan, le chanteur (principal) - ayant trouvé ses marques, son style, et se laissant emporter par la musique - semblerait presque méconnaissable. Tandis que les guitares, sans faire dans le gros son, dans la fuzz énervée, se sont épaissies la couenne. Une approche plus hard-blues, plausiblement dû à un nouvel arrivant à la guitare et compositeur actif : Uli Groß


   Les Teutons, audacieux, s'emparent de "Come Together" (des Beatles...) pour le traîner sans ménagement dans un marsh de heavy-blues poisseux et épais. Une version qui aurait probablement enchanté des gus tels que Leslie West, Marino, Charlton, Iommi. Déjà largement étiré sur six minutes, ces Germains n'ont aucun scrupule à l'enchaîner à une jam de guitares et basse hallucinées. Ça défouraille et part tout azimut dans une atmosphère évoquant fortement les improvisations de Mountain - même si la guitare est bien moins lourde et rageuse que celle de West. Par contre, Thosten Herzog, semble vraiment avoir écouté à la note près Felix Pappalardi.

     Mais auparavant, avec "Come Down the Riverside", l'album, sous un arpège vif de gratte folk et un chant radieux, débute sous un doux soleil printanier. Mais lorsque surgissent riff et batterie surexcitée, c'est carrément une explosion de fleurs resplendissantes aux parfums enivrants. Comme si, en 1972, un petit quintet allemand avait participé, avec une adresse digne de vétérans, aux balbutiements d'un heavy-rock aux contours pop. D'un rock-FM avant les excès de productions, de synthés et de chœurs. "Don't Force Your Horse" continue sur la même tonalité, pratiquement sur le même tempo, mais en s'élançant directement sur un riff simple et carré. Étrangement, un des guitaristes impose une ritournelle à la limite de vriller les esgourdes - et casse quelque peu l'intensité du morceau. Même si, à deux reprises, une cavalcade de guitares furieuses rattrapent cet étonnant égarement. 

     Par contre, "Livable Ways" s'envole rejoindre des espaces plus progressifs. Un beau morceau à tiroirs qui, malgré divers changements de rythmes et d'atmosphères, ne perd jamais en intensité. Au contraire... Huit minutes intenses, où passent et s'entrechoquent Lucifer Friends, Yes, Birth Control, Jade Warrior, Spooky Tooth, Manfred Mann.

     Enfin, Kin Ping Meh, dans un mélange de bougies parfumées et d'encens, voire d'herbes du maquis et de soupe aux champignons, dans une débauche d'échos et de mellotron, joue sa ballade onirique, « Day Dreams ». Une pièce qui aurait beaucoup gagné à écourter son introduction – ou même carrément à s'en passer.

     Malheureusement, pour la suite et la fin de l'album, on ne sait pas trop quelle mouche a piqué le groupe, mais ça part en biberine. Le caractère Country-variétoche (sorte de country-apfelstrudel) de « Very Long Ago » est absolument incongru (les trois minutes paraissent interminables - une purge), de même que « I Wonna Be Lazy », qui se corrompe dans un ersatz de glam-bubble-gum qui ferait passer les Rubettes pour des rockers. Des ambitions commerciales qui vont doucement s'affirmer les années suivantes, et par là même, étouffer tout ce qui faisait le sel de ce quintet de Mannheim. Même si le quatrième effort, "Virtues and Sins", avec, encore une fois, une mouture remaniée, révèle quelques fort bons moments. Dont une savoureuse version du "Rich Kid Blues" de Terry Reid - sommet de l'album, évidemment. Cette dernière formation, avec l'arrivée de l'Anglais Geff Harrison, avec son timbre corrodé (proche de son homonyme Bobby Harrison), avait les moyens de prolonger honorablement sa carrière. Mais Harrison ne s'attarde pas, et après un dernier disque sorti en 1977, particulièrement insipide, sans aucun membre d'origine, Kin Ping Meh n'est plus.

     Quoi qu'il en soit, indéniablement, s'il y a bien un album à retenir de cette formation allemande des plus instables, c'est bien celui avec la pochette présentant une tête de gros porc obèse : le " N° 2 ".


(1) "La prune dans le vase d'or"... tout un programme... ce roman de mœurs daté du XVIème siècle a été maintes fois dénoncé pour ses paragraphes érotiques, parfois particulièrement explicites. De plus, l'histoire nous narre les problèmes rencontrés par un riche marchand pour parvenir à combler charnellement – matériellement, il n'a aucun souci -épouse, concubine et maîtresses.



🎶🍓🐷

mardi 26 mai 2026

LA FEMME FLIC (1980) d’Yves Boisset - par Pat Slade




Fini le flic à la Belmondo qui distribue des torgnoles et court sur le toit des métros, la femme se fait flic et on y gagne au change.



Le Charme de la Parité




Ah, ”La Femme Flic“ d’Yves Boisset, un film qui ne manque pas de piquant et qui mérite qu’on en parle. Sorti en 1980, ce long-métrage est un mélange savamment dosé de polar et d’un soupçon de féminisme avant l’heure. Alors, attachez vos ceintures, on embarque pour une chronique décalée de ce film pas comme les autres.

 Dès le départ, le titre donne le ton : ”La Femme Flic“. Pas ”l’homme flic“, non, ”la femme“ parce qu’en 1980, voir une policière en vedette, c’était déjà un petit vent de fraîcheur dans un océan de moustachus et de flingues à la ceinture. L’héroïne, Corinne Levasseur, incarnée par Miou-Miou, est une policière qui n’a pas froid aux yeux. Elle débarque dans un commissariat où la testostérone est à son comble, et où elle doit prouver que oui, elle est aussi efficace – voire plus que ses collègues masculins. Elle le fait, souvent avec panache et un sens de la répartie qui ferait pâlir n’importe quel inspecteur. Le film a ce charme désuet propre aux années 80, avec ces plans un peu granuleux, ces dialogues bien sentis, et cette ambiance urbaine du Nord qui donne envie de ressortir sa veste en jean. Yves Boisset joue sur le contraste entre la dureté du métier de flic et la sensibilité féminine de son personnage principal, sans jamais tomber dans le cliché niaiseux. Corinne se bat, s’énerve, rit, pleure parfois (ok, ça reste rare), mais surtout elle avance, tête haute.

Ce qui m’a vraiment plu, c’est cette approche plutôt en avance sur son temps. Aujourd’hui, on parle beaucoup d’équité et de représentativité, mais en 1980, mettre une femme au cœur d’une enquête policière, avec autant de présence était presque révolutionnaire. Boisset ne la montre pas comme une super-héroïne invincible, mais comme quelqu’un qui galère, qui doute, qui peut se planter. Bref, un personnage crédible et attachant. Mais l’intérêt du film ne réside pas tant dans le suspens que dans la manière dont il met en scène le combat quotidien d’une femme dans un monde d’hommes. Entre scènes de boulot, petits moments de vie perso un peu bancals, et dialogues piquants,  Le scénario fait mouche grâce à sa simplicité efficace : Corinne doit enquêter sur un réseau de prostitution infantile dans la noirceur du Pas-de-Calais et de ses bassins minier. Là où le film devient intéressant, c’est qu’il ne verse jamais dans le sensationnalisme.

Jean-Pierre Kalfon
Les personnages sont crédibles, ni tout blancs ni tout noirs, ce qui donne une vraie profondeur à l’intrigue. Yves Boisset utilise cette enquête pour pointer du doigt des dysfonctionnements sociaux, la misère, le racisme, la corruption qui restent malheureusement toujours d’actualité. Côté casting, Miou-Miou livre une performance impressionnante. Elle parvient à transmettre toute la dualité de son personnage : à la fois dure et vulnérable, rigoureuse dans son travail mais humaine. Face à elle, on retrouve des visages connus comme Jean–Pierre Kalfon, qui joue un rôle assez ambivalent de directeur de MJC, alimentant la tension dramatique du film. La mise en scène de Boisset est nerveuse, avec un bon rythme qui évite à tout moment l’ennui, malgré une intrigue qui reste ancrée dans le quotidien et la routine du boulot de flic.   

Leny Escudero 
On peut parler des collègues masculins de l’héroïne joués par des acteurs comme Roland Blanche ou Jean-Marc Thibault dans le rôle du commissaire. ils incarnent les défis que rencontre la femme flic dans un univers profondément machiste. Certains sont clairement hostiles, faisant preuve d’un sexisme latent qui donne du piquant aux confrontations dans les scènes de bureau. Par ailleurs, les seconds rôles ne se limitent pas aux seuls collègues le film propose aussi une galerie de petits rôles bien sentis, des petits malfrats aux témoins en passant par les civils rencontrés par la femme flic dans ses enquêtes. Comme Leny Escudero anti-flic convaincu mais qui va l’aidera dans son enquête ainsi qu’un jeune abbé (Phiippe Caubère). Et il y a aussi les sales gueules et les méchants comme Niels Arestrup le photographe et François Simon (le fils de Michel Simon) un médecin radié de l’ordre, ancien collaborationniste, misogyne et comme Céline il vit entouré de chats ayant des noms d’écrivains célèbres.

 Ce qui fait aussi le charme de La Femme Flic, c’est sa bande-son signée Philippe Sarde. Elle accompagne parfaitement les moments d’introspection ou de tension, sans jamais prendre le dessus. Le film a ce petit côté vintage qui le rend encore plus attachant aujourd’hui, avec ses décors urbains et son ambiance années 80, qui évoquent une époque où la place d'une femme dans la police en fait une pionnière. En résumé, ”La Femme Flic“ est un film qui fait réfléchir, et parfois lever un sourcil. Il nous rappelle qu’avant que la parité ne devienne un slogan politique, certains artistes avaient déjà compris l’importance de raconter autre chose. Une œuvre à (re)découvrir pour son côté vintage, et son héroïne qui fait figure de pionnière.

Alors si vous avez envie d’une soirée cinéma où suspense rime avec charisme  n’hésitez pas à plonger dans cet univers un peu kitsch mais terriblement attachant. Et surtout, gardez en tête : derrière chaque flic, il y a une histoire… et pour une fois, c’est une femme qui la raconte.