mardi 27 juillet 2021

BILL DERAIME : «Qu’est-ce que tu vas faire ?» (1981) - par Pat Slade


Après cinquante années au service du blues, le bon vieux Bill raccroche sa guitare pour une retraite bien méritée. Mais sa discographie restera comme une profonde empreinte dans un style musical que peu d’artistes de l’hexagone ont représenté.



UN DERNIER BLUES AVANT DE PARTIR



Le blues, le Deblocnot a ses spécialistes : Rockin et Luc voire à ses heures Bruno, pour l'option rock. Pour ma part, je ne suis pas un esthète dans le domaine mais, quand ça touche la chanson française, je crois que je suis capable d’écrire quelque chose de sympa. Le blog a déjà parlé plusieurs fois du blues à la française, Rod Barthet, Manu Lanvin, le groupe Awek, Paul Personne et Bill Deraime bien sûr ! Donc le blues se porte bien dans l’hexagone. Mais un de ses piliers va quitter la scène. Au mois de juin, la maison de disque de Bill Deraime annonçait qu’il arrêtait la musique et qu’il prenait sa retraite (A 74 ans c’est plus qu’honnête). 19 albums studios, 3 live, 1 compilation. Sur son deuxième album «Plus la Peine de Frimer» (clic) le dernier titre était «Un Dernier Blues», la boucle est bouclée, l’homme au béret est arrivé au terminus.


Avec son deuxième album «Plus la peine de frimer», il va faire un premier tube avec «Faut que j’me tire ailleurs» mais le succès ne sera pas au rendez-vous.

En 1981 «Qu’est-ce que tu vas faire ?» Le troisième album qui lui ouvrira les portes du succès et relancera le blues dans une France moribonde où «La Danse des Canards» et Herbert Léonard nous emboucanaient les oreilles. Huit titres qui fleurent bon une musique dont seul Bill a le secret de fabrication. Avec sa voix cassée et son vibrato, chacun de ses morceaux prend une autre dimension. Il a su s’entourer de bons musiciens comme le guitariste Lionel Gaillardin et le bassiste Daniel Schnitzer qui ont fait partie du groupe «Il était une fois», le batteur Charly Guedj, le guitariste harmoniciste Chris Lancry et la section cuivre de Jacques Higelin les frères Yvon et Alain Guillard. «Qu’est-ce que tu vas faire ?» le morceau titre assure avec une grosse rythmique qui sera un petit hit suivi par «Babylone tu Déconnes» le gros morceau de Bill Deraime, celui qui fera le succès de l’album. «Le Vieil Homme» Une jolie ballade douce qui nous laisse souffler avant la suite. «Bye Bye Mister Blues» la énième aventure en chanson de son aventure sentimentalo-amoureuse avec Géraldine depuis «Géraldine» sur «Plus la Peine de Frimer» et «L’occase» sur «Entre Deux Eaux», «Bye Bye Mister» c’est du blues rapide et festif avec un petit coté gospel, un très bon titre qui prend une autre dimension quand il est joué sur scène.

 «Demain Peut-être» : un morceau rapide et nerveux avec un harmonica bien en place mais les chœurs en arrière plan ont tendance à casser un peu le truc. «Laisse-Moi une Chance» Du vrai, du bon, du blues avec ses solos, un de mes titres préférés. «Toujours Plus Loin» encore un bon morceau avec une histoire pas très drôle, mais Bill n’en a pas fait une chanson larmoyante. «Cauchemar Paranoscénique» : le groupe joue en arrière plan et Bill chante la déchéance du chanteur, un titre qui aurait pu convenir à un Charlélie Couture à l’époque de «Poèmes Rock».    

Maintenant qu’il est en retraite, peut-être qu’il aura le temps de sortir en CD ses sept premiers albums qui n’existent toujours qu’en vinyle, mais j’espère que ce ne seront que des adieux à la Line Renaud et qu’il reviendra te temps à autres sur scène pour jouer la musique qu’il a toujours su faire, en attendant, Bill tu nous a foutu le blues !   




dimanche 25 juillet 2021

BEST-OF SULPICIEN


MARDI : à force de headbanguer comme un furieux au son du boogie-rock de Status Quo qui publiait en 72 le disque « Piledriver », Pat s’est déboîté deux cervicales et a perdu trois cheveux. Il lui en reste plein. Mais comment faire autrement avec ce groupe, un des plus vieux encore sur le circuit, qui a mis au point une redoutable machine à dodeliner de la tête.

MERCREDI : Bruno pense que les Bellrays ont sorti avec « Hard sweet and sticky » un des meilleurs albums de l’année 2008. On le croit sur parole, le groupe californien mené par la redoutable chanteuse Lisa KeKaula a délaissé ses oripeaux hard-punk, pour sucrer leur musique de Soul, et ça leur va à merveille.

 

JEUDI : en 77, les punks dominaient la scène musicale, piétinant sans une once de respect leurs illustres ainés, dinosaures du hard et du prog. C’est l’année pourtant choisie par National Health pour sortir leur « First album », qui comme nous le rappelle Benjamin, est immédiatement entré au panthéon du prog, digne successeur des Soft Machine, Matching Mole, Gong…    

VENDREDI : pris d’une soudaine crise de foi, Luc s’est rué voir le dernier film de Paul Verhoeven « Benedetta », un drame mystico-médievalo-lesbien (ça arrache !) dominée par la sensuelle prestation de Virginie Efira en abbesse défroquée. Pamphlet provocateur qui rate un peu sa cible à force de grotesque, mais on pardonne tout à notre hollandais préféré, qui à 83 berges au goupillon n’a rien perdu de sa niaque.

💬 On se retrouve dès mardi avec Bill Deraime, Cheap Trick, Sylvie Germain et Delphine de Vigan. Bon dimanche, portez-vous bien, et faites-vous vacciner qu’on en sorte de cette panade !


Et une pensée pour Renée Dorléac. Qui ça ? La maman de Catherine Deneuve, décédée la semaine dernière à l'âge canonique de 109 ans !  Après une carrière au théâtre jusqu'au début des années trente (elle a joué Cosette des Misérables en 1921 !), elle s'est consacrée ensuite au doublage, depuis Le Magicien d'Oz en 1939 jusqu'à Edward aux mains d'argent en 1990. Respect.  

vendredi 23 juillet 2021

BENEDETTA de Paul Verhoeven (2018-21) par Luc B.

Le dernier Paul Verhoeven aurait pu s’appeler LA CHAIR ET LE SANG N°2. Le hollandais violent repose ses caméras dans un moyen âge soumis au dogme catholique, avec ce qu’il faut de sexe et de sang. Verhoeven ne tourne plus pour Hollywood depuis 20 ans et le (très) bon HOLLOW MAN (2000), revenu au bercail il nous avait épaté avec BLACK BOOK (2006) et ELLE (2016). Comme ce dernier, BENEDETTA est tourné en langue française.

L’annonce du film (qui sort 3 ans après son tournage, pandémie oblige) nous avait émoustillés. Pensez-donc ! L’histoire d’une nonne lesbienne interprétée par Virginie Efira, on avait l’eau (bénite) à la bouche. Détail amusant, la pulpeuse Virginie - qui ici se donne corps et âme mais surtout corps -  jouait dans ELLE une bourge catho coincée du cul. Le film s’avère moins sulfureux que son sujet le supposait, ah ma bonne dame, y’a plus d’époque, je n’ai même pas entendu les ligues catholiques hurler au scandale ! Pourtant le coup du godemichet taillé au canif dans le bois d’une statuette de la Vierge, et poncé pour éviter les échardes, fallait oser !    

(photo à droite : la vraie Benedetta Carlini qui aura passé la moitié de sa vie au cachot) Au XVIIè siècle donc, la jeune Benedetta Carlini est confiée par ses parents à la mère supérieure du couvent de Pescia. C’est que la jeune fille est très pieuse, et affirme parler à Jésus. Dans la première scène, le convoi est attaqué par des bandits, que la gamine repousse en implorant le Très Haut. La petite inspire le respect. 

Au couvent, face à l’austérité qui y règne, Benedetta se réfugie dans la prière. Elle se cramponne aux pieds d'une statue de la Vierge, qui vacille, tombe à la renverse, la petite se retrouve coincée dessous, visage contre poitrine, la bouche collée à un téton de bois. Fallait oser (bis) 

10 ans plus tard.…

L’incident était-il un présage de la future orientation sexuelle de sœur Benedetta ? Elle jouit de tous les égards, scrutée par les autres nonnes qui croient voir en elle le messager de Jésus. C’est sur cela que porte le film. Ce n’est pas une attaque anti-religieuse, mais qui pointe du doigt les manifestations mystiques, l’obscurantisme, l'hypocrisie. Voir la scène ou Mère Felicita (Charlotte Rampling, impeccable comme toujours) monnaye l'entrée de Bartolomea au couvent, la main protectrice du Christ à un prix !

Séquence révélatrice avec la cérémonie des voeux de Benedetta. Ses parents y assistent, fiers, remplis de piété, leur fille monte vers Dieu. Verhoeven filme en réalité un numéro de cabaret, moins sexy que SHOWGIRL (1996). Benedetta attachée à des cordes reliées à des poulies, tirées par des nonnes, afin que l’héroïne s’élève vers le ciel, devant un public en pâmoison.   

Benedetta voit Jésus, lui parle, se frotte à lui (euh… Verhoeven ne recule pas devant le grotesque de certaines scènes), elle en porte aussi les stigmates. C’est là où certaines commencent à tiquer. Benedetta chevilles et poignets suintant le sang, irrite par sa foi démonstrative, incite à la méfiance. Est-elle une habile usurpatrice avide de pouvoir, une démente, une possédée du Diable ? Lorsque la foi de Benedetta est mise en doute, elle menace, vocifère, d’une voix caverneuse à la manière de la jeune Regan dans L’EXORCISTE. Là encore le ridicule n’est pas loin.  Mère Felicita a son avis sur la question, mais elle-même est-elle objective puisque Benedetta la spolie de son autorité au couvent, en devenant abbesse.

L’affaire se corse lorsque la jeune désœuvrée Bartolomea (Daphné Patakia, le regard halluciné) entre au couvent et devient la protégée puis la maîtresse de Benedetta. Là encore, Verhoeven laisse planer le doute. Est-il question d’amour entre ces deux femmes ? La première doit la vie sauve à la seconde. Bartolomea provoque-t-elle le désir par perversité, se donne-t-elle en offrande, est-elle amoureuse, subjuguée ou dévergondée ? Qui de l'une manipule l'autre finalement ?

Comme souvent chez Verhoeven, la sexualité féminine est dépeinte comme le moyen ultime de prendre le pouvoir aux hommes. Benedetta inspirait le respect, engendre maintenant le doute, la méfiance, le rejet. Une enquête est diligentée par le Nonce (Lambert Wilson), qui débarque au couvent alors que la peste ravage le pays. Bah oui, si en plus y’a de gros bubons qui suintent le pus, c’est plus drôle. Le procès pour calmer l’hérétique offre son pesant de tortures affriolantes.

Paul Verhoeven réalise de belles images, des plans d’ensemble à l’intérieur de l’abbaye baignée de lumières diaphanes, des clairs-obscurs, éclairage à la bougie, le rendu est réaliste, austère à souhait, mais un peu propret, les costumes sortent du pressing, on est loin de l'atmosphère boueuse et gothique de LE NOM DE LA ROSE. Les dialogues et le jeu très contemporains dans ce film historique coincent un peu, on a parfois l'impression que la production a manqué de moyen, de temps. Le kitsch, sûrement assumé car Verhoeven en est friand, fait sourire lorsqu’on devrait frémir.

Verhoeven filme en équilibriste. Toujours sur le fil. C'est le cinéaste de l’ambiguïté et des faux semblants - BASIC INSTINCT - ambiguïté des personnages, mais aussi des images qu'il filme, d'où ce malaise diffus. C’est ce qui a fait sa réputation, et quand on voit sa filmographie, y'a peu de déchet, son ELLE avec Huppert était un sommet du genre. Mais là on a l’impression qu’il verse dans une provocation d’un autre âge, qu'il se frotte les mains comme un gamin qui a bien préparé sa blague. J’ai à l’esprit BAD LIEUTENANT (Abel Ferrara, 1992) aux scènes sulpiciennes beaucoup plus sulfureuses et marquantes.

A la sortie de la séance j’ai demandé à un spectateur son avis (on était cinq dans la salle !). Le gars me dit qu’il est catholique, et que ce film est superbement représentatif de l’Église à cette époque, y compris dans le grotesque des situations. Okay. Il est surtout représentatif de son auteur, qui ne se renie pas, du Verhoeven pur jus. Mais je me sens comme les soeurs du couvent Pescia face aux démonstrations de Benedetta : pas totalement convaincu. 


couleur  -  2h10  -  format scope 

jeudi 22 juillet 2021

NATIONAL HEALTH "First album" (1977) par Benjamin

Le rock progressif n’était pas encore à son apogée lorsque, dans la petite ville de Canterbury, un groupe s’apprêtait à écrire une des plus belles pages de son histoire. Après un premier album encore proche du rock expérimental anglais, « Volume two » inventait un modèle autour duquel toute une scène allait broder. Mélange de free jazz, de psychédélisme expérimental et d’une extravagance pop très anglaise, le second album de Soft Machine est au rock de Canterbury ce que « Led Zeppelin I » est au hard-rock, une base incontournable.

C’est aussi le disque qui tua la formation légendaire de Soft Machine. Après la sortie de l’album, la plupart de ses musiciens souhaitaient partir dans une direction plus élitiste, se rapprocher des grandes œuvres free jazz. Cette vision est loin de plaire à Robert Wyatt, le lutin batteur, auteur de certaines de leurs plus belles pastilles jazz pop. Après avoir supporté le virage de ses collègues sur « Third » et « Fourth » Wyatt finit par claquer la porte. Il perpétue alors la légèreté de sa pop jazzy en formant Matching Mole, qui entre vite dans le rang d’une descendance qui salue son intégrité. C’est l’époque où Dave Stewart* joue au sein de Hatfield of the North, qu’il quitte après un bref passage chez Gong. Fils de la Machine Mole, Hatfield of the North enregistra deux monuments jazz rock avant de s’éteindre. Né des cendres de ce groupe éphémère, Gilgamesh connait le même sort, laissant ses musiciens perdus au milieu d’une époque devenue hostile.

En 1975, le rock progressif commence à perdre sa popularité, permettant ainsi à une presse qui ne l’a jamais aimé d’accélérer sa chute. Les grandes figures du mouvement sont en pleine crise, Peter Gabriel quittant Genesis alors que Emerson Lake et Palmer n’a plus sorti d’album depuis deux ans. Symbole du progressisme anglais, Yes est descendu par une critique qui ne supporte plus ses fresques alambiquées. Coté canterburien, toutes les grandes figures sont mortes ou en perdition. Pendant ce temps, Dr Feelgood a ramené le rock à sa plus simple expression avec l’album « Down by the jetty » et les futurs punks se font les dents sur son pub rock.   

1975, c’est aussi le renouveau du CBGB, un petit club New Yorkais où les Ramones, Patti Smith et autres icones destroys feront leurs débuts. Alors forcément, quand les ex membres de Gilgamesh forment un groupe dans la lignée du rock canterburien, les maisons de disques ont tendance à les rejeter. Le premier album de National Health sort enfin en 1977, en pleine explosion punk. Grandiose anomalie temporelle comme seul le rock sait en produire, ce premier album de National Health renoue avec les grandes heures des lutins de Canterbury.

Les climats aériens s’écrasent sur des envolées instrumentales complexes, l’orgue et le piano entrent dans un dialogue grandiloquent, pendant qu’une chanteuse issue d’Hatfield of the North souligne les passages les plus mélodiques de sa voix de Billie Holiday anglaise. A travers ce dialogue entre la pop la plus séduisante et le progressisme le plus exigeant, c’est toute une époque qui semble pousser son chant du cygne.

Plus intéressé par les braillements de Joey Ramone et Johnny Rotten, le grand public n’est pas prêt à se replonger dans un tel bain symphonique. Cette musique est désormais réservée à un public averti, cantonné aux bacs à soldes des disquaires. Les enchantements de Glastonbury sont devenus des reliques du passé, les témoins d’une certaine ambition pop qui ne reviendra plus. Après un second album coulé dans le même moule que ce premier essai somptueux, National Health disparait rapidement. 

Devenu culte, son premier album entre dans la lignée des grandes reliques produites par Soft Machine, Matching Mole, Gong et autres Hatfield and the north. En écoutant ce genre d’album, Robert Wyatt doit jubiler, lui qui défendit si bien cette musique contre les ambitions prétentieuses de ses ex-partenaires.

* homonyme de Dave Stewart, guitariste et partenaire d'Annie Lennox dans Eurythmics.