jeudi 25 février 2021

MOZART - Symphonie N°25 (1773) – Riccardo MUTI (1998) – par Claude Toon


- Le retour de Mozart Claude, et une symphonie, la 25ème cette semaine, une œuvre de jeunesse pleine de bonne humeur ?
- Mozart a 18 ans, plus un gamin, pas encore dans les difficultés de la trentaine… Mais de la bonne humeur… pas vraiment, plutôt nerveuse voire inquiète…
- Ah bon, je te fais confiance, je sens une chronique enflammée. Tu as choisi la version d'un chef italien je crois… Il n'assurait pas le concert du nouvel an à Vienne ?
- En effet Riccardo Muti était invité par la Philharmonie de Vienne cette année, hélas devant une salle vide à cause de la pandémie.
- Tu en parles pour la première fois, ce n'est pas un chef plutôt d'opéra ?
- 79 ans, une carrière d'exception… En effet beaucoup d'opéras notamment à la Scala, mais un maestro très éclectique actuellement patron du symphonique de Chicago…


Mozart vers 1770-1773

La 25ème symphonie de Mozart écrite par un adolescent est bien trompeuse. À cet âge, et par rapport à sa production habituelle, on s'attend à une musique légère même si de grande classe, innovante, et témoignant de la joie de vivre et du plaisir d'être reconnu comme un génie de la musique tant comme interprète que comme compositeur… Que nenni, Mozart reste un cabotin et pourtant nombreux sont les musicologues qui entendent dans cette symphonie écrite en tonalité mineure l'expression d'une morosité voire d'une détresse…

Mon cœur balance quant aux raisons profondes de cette perception d'un ouvrage au climat tragique. Est-ce la confession de la rage et de la mélancolie d'un musicien vieilli précocement par le rythme de travail insensé, auquel son génie et surtout son père l'ont soumis dès la plus tendre enfance ? Ou alors, comme d'autres compositeurs ou écrivains, Mozart jeune adulte s'intéresse-t-il au courant de pensée Sturm und Drang (tempête et passion) de la seconde moitié du XVIIIème siècle dit des lumières, idéologie exacerbant la révolte des intellectuels envers une société figée dans les règles monarchiques et académiques, surtout à Vienne ? La vigueur tumultueuse du premier mouvement et la langueur tristounette de l'andante plaident en faveur d'une combinaison des deux postulats,  à mon humble avis.

Faire le bilan de presque 15 ans de carrière, du quotidien de Mozart et de sa passion pour les innovations pourra, je pense, nous apporter une réponse. La 25ème symphonie écrite en décembre 1773 conclut une année particulièrement féconde donc épuisante pour le jeune homme. Je n'ai jamais compris la tendance à sous-titrer inconsciemment cette symphonie de "Tragique". Survoltée et tourmentée ? Oui, bien entendu. Mais de là à parler de "tragédie"… Que dirait-on alors des adagios mortifères et glaçants des 6ème "Tragique" et 9ème symphonies de Mahler ou encore du final réellement "pathétique" de l'ultime 6ème Symphonie de Tchaïkovski ?

La composition d'un ouvrage aussi âpre en cette période créatrice plutôt euphorique surprend. Totalement euphorique ? À voir… Toute l'enfance et l'adolescence de Mozart sont marqués par d'incessants voyages comme virtuose et apprenti compositeur. Course de ville en ville jusqu'à une forme d'épuisement qui nuira à son développement et impactera grandement sa santé à l'âge adulte. 1772, Mozart bourlingue en Italie, souvent à Rome. En 1770, il s'était montré capable de transcrire pour clavier en peu de temps le Misere d'Allegri de mémoire. Le génie musical s'exprime ainsi et le tempérament frondeur du garçon tout autant, toute transcription de l'œuvre vocale "sacrée" étant interdite par le Vatican au risque d'excommunication ! En mars 1772, suite à la mort de son protecteur, le prince-archevêque de Salzbourg, Sigismund von Schrattenbach, Hieronymus von Colloredo-Mansfeld hérite du poste et du job et va remettre les pendules à l'heure côté planning. 


Hieronymus von Colloredo-Mansfeld

Le prince-archevêque Colloredo est un homme cultivé mais d'esprit janséniste. Il décide de rémunérer Mozart; un second salaire bienvenu pour la famille. Envers du décor : terminées les pérégrinations incessantes à parcourir l'Europe, le musicien salarié se voit imposer de composer uniquement (ou presque) des ouvrages religieux et, pire, suivre des règles précises sur le fond et la forme… les messes brèves composées à l'époque montrent que le carcan musical et l'obligation de résidence à Salzbourg ne sont pas du goût de Mozart. On sent à l'écoute (enregistrements rares) que ce travail permet plus un perfectionnement de la technique orchestrale et vocale que la révélation d'un mysticisme ardent et papiste chez le futur franc-maçon. Les relations entre Colloredo et Mozart ne feront que s'envenimer jusqu'au départ de Salzbourg de ce dernier en 1776. Commence le début des vaches maigres, du conflit avec son père à propos de ses conquêtes féminines, en un mot de sa vie d'homme, les galères comprises.

En 1773, malgré les nouvelles contraintes, vont voir le jour les messes et pièces dévotes d'intérêt modeste certes, mais aussi six quatuors (n° 8 à 13), genre majeur chez Mozart, un quintette, quelques concertos (n°2 pour violon, n°5 pour piano et celui pour basson) et surtout, en octobre il écrit fiévreusement une série de quatre symphonies (N° 23 à 26, la n°22 datant de mars), premier groupe des 9 symphonies dites "salzbourgeoises" achevées en 1774. Une année tout à fait constructive où il a rencontré Joseph Haydn qui, en dehors de l'enseignement que le maître lui apporte, devient un soutien, un ami et un admirateur (avec réciprocité).

Par ailleurs, approchant de ses dix-huit ans, Mozart se passionne comme évoqué plus haut pour le mouvement Sturm und Drang qui fascine tous les jeunes créateurs autrichiens, le romantisme puisera ses racines dans cette idéologie. Question légitime, que vient faire la symphonie du jour dans un groupe de partitions qui semble prolonger la liste sans fin des divertimentos ? Hormis la symphonies N° 25, le plan reste constant : une dizaine de minutes, trois mouvements – pas de menuet – très plaisantes mais guère métaphysiques. 

Ne serait-ce point une provocation préromantique dans cette Autriche frivôle qui ne pense que divertissement facile ? Une demi-heure ou moins en fonction des reprises, quatre mouvements, une imagination folle et pas vraiment un climat enjoué… ("Tant que les Autrichiens auront leur bière brune et leurs petites saucisses, ils ne se révolteront jamais" Citation vacharde en 1794 de Beethoven séduit par la révolution française, le Directoire et le Consulat.)

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- Hummm, Sonia ? tu peux m'expliquer la présence de ces jolies nouilles dans l'iconographie de ce billet consacré à Mozart si je ne m'abuse ?
- Ben Claude, tu m'as demandé d'illustrer ton papier et Nema m'a dit que cette symphonie était célèbre depuis une publicité Barilla de 1989, d'où cette belle présentation et la vidéo du clip…
- Très drôle ! Mozart écrit une musique quasi tragique en sol mineur, c'est fort rare, et toi tu assaisonnes l'affaire à coup de pâtes, désespérant. Tu penses à quoi pour la sauce ?
- Bah, Riccardo Muti est né à Naples, donc de la sauce napolitaine, hihi…
- SONIA !!!!! Ça ne me fait pas rire, laisse-moi travailler le sujet, pffff… Nema va m'entendre…

Désolé chers lecteurs pour cet intermède pizzaiolo, mais il semble évident qu'étant gamine Nema a dû voir cette publicité TV et a piégé Sonia qui elle n'était pas née… En 1989, mes collègues de bureau me taquinaient avec la "symphonie Barilla"… pas très culturelle cette vanne, mais pas méchante. Et puis il est vrai que la course de l'athlétique et sexy rat d'hôtel sur les toits après son larcin, rythmée par le thème introductif dramatique et tranchant de Mozart est une chouette idée… Ces emprunts à but mercantile ne me gênent en rien. Il est sympa de constater qu'ainsi des thèmes musicaux classiques ou autres marquent durablement l'inconscient collectif, une marque du génie de leurs auteurs… Rappelons-nous la valse Jazz N°2 de Chostakovitch pour vanter les produits financiers CNP…

Reprenons après cet appartement… Pardons cet aparté ! Où ai-je la tête avec les bévues de Sonia ?

- Hihi Claude, tu avais écrit une coquille…
- Ô Sonia, juste une petite coquille… Autrement dit une coquillette hihi haha hihi haha. On se marre avec pas grand-chose dans le Deblocnot…

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Riccardo Muti (né en 1941)
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Une bizarrerie dans la rubrique musique classique de votre Blog. On ne compte plus les papiers sur des gravures du chef Milanais Claudio Abbado disparu en 2014 à 80 ans, ou même Riccardo Chailly lui aussi milanais de 67 ans, et pas un mot sur son quasi contemporain napolitain Riccardo Muti ! Pourtant le maestro a été particulièrement prolixe au disque chez plusieurs labels phares… Pourtant on le rencontre dans des discographies alternatives, ne serait-ce que la semaine passée dans la Faust Symphonie de Liszt… 13 chroniques & RIP pour Claudio Abbado, 4 pour Riccardo Chailly (Index).

Deux a priori perdurent sur cet artiste. Un, Riccardo Muti c'est Verdi, point !? Deux, côté caractère, l'homme serait dictatorial voire désagréable comme les grands anciens : Toscanini, Klemperer, Reiner, Mravinsky, sans parler de l'imbu Celibidache, etc. il serait bon de nuancer ce jugement.

En examinant la carrière de Riccardo Muti on met en doute le présupposé tenace que Muti serait un spécialiste de Verdi, passant sans temps dans les fosses d'opéra.

1971-1980 : Philharmonia Orchestra (succède à Otto Klemperer)         
1980-1986 : Orchestre de Philadelphie (succède à Eugène Ormandy)    
1986-2005 : Scala de Milan (succède à Claudio Abbado)       
2008-2022 : Orchestre symphonique de Chicago (succède à
Bernard Haitink)
Sans compter des invitations très fréquentes à la philharmonie de Vienne qui n'a pas de chef attitré et sera sollicité six fois, dont cette année et depuis 1993, pour diriger les concerts du Nouvel an.   

On pourrait poursuivre en citant d'autres orchestres ou opéras prestigieux : Covent garden, Le Met, etc.


Riccardo Muti et Ildar Abdrazakov en 2015 durant
les répétitions d'Ernani de Verdi à Salzbourg

Né en 1941,     Muti étudie à Milan dès 8 ans le violon puis le piano à 13 ans. À Naples, il sera diplômé de philosophie et apprend la direction d'orchestre. Il remporte le premier prix du Concours Guido Cantelli en 1967 à 25 ans. Devenu dans la foulée chef de l'Orchestre du Mai musical florentin, une carrière d'exception l'attend, la liste ci-dessus le montre sans hésitation. Si Verdi est son péché mignon, il a enregistré avec brio douze des hits du compositeur italien, il se distingue aussi dans les interprétations du répertoire lyrique italien : Donizetti, Bellini, Puccini, et d'autres moins connus comme Leoncavallo. Pour l'opéra allemand, par contre aucun Wagner ou autres à ma connaissance. Côté musique symphonique, il aborde là aussi avec talent la plupart des compositeurs classiques et romantiques de Mozart à Bruckner et les post romantiques comme Respighi ou Richard Strauss.

Et c'est là qu'apparaît la différence avec le boulimique Abbado, son confrère de la même génération, dont l'inventaire de concerts et de disques s'étendait du baroque à la musique contemporaine voire expérimentale, un musicien entretenant des liens étroits avec l'avant-garde : Nono, Boulez… Nota : Riccardo Muti a enregistré plusieurs disques de musique de films de Nino Rota, l'ami fidèle de Fellini ?

En 2005, l'exigence et la qualité sont des valeurs dépassées pour la Scala aux dires des syndicats. Riccardo Muti et Carlo Fontana, le directeur, doivent démissionner écœurés. Un soir de grève surprise en 1995Muti avait assuré un récital de piano, sympa mais ça gonfle. Le trompettiste Sandro Malatesta estime la programmation passéiste (pas faux) et organise les grèves, d'autres suivront ! Le diplomate Daniel Barenboïm assure l'intérim de 2005 à 2015 puis le chaleureux Riccardo Chailly tente depuis 2015 de redonner les ors perdus à la salle mythique. Riccardo Muti est revenu en 2017 à la Scala, mais prudent, avec le symphonique de Chicago 😊 un triomphe.

 

Dernière interrogation. Riccardo Muti a-t-il le caractère sévère qu'on lui prête. Il y répond très bien lui-même dans une interview que je vous invite à lire (Clic) déclarant "Je marie l’humour et la discipline, c’est mon caractère". Je partage ce choix. Je ne pense pas qu'un maestro ait à négocier outre mesure avec les musiciens les lignes directrices de l'interprétation. Quelques idées, oui, pourquoi pas ? Mais pour une exécution cohérente, un seul décideur doit s'imposer.

Toscanini et Celibidache étaient odieux, en effet. Riccardo Muti doit vitupérer de manière volubile comme tout napolitain, mais les blagues entre les notes ne sont pas absentes. Et puis un célèbre ronchon, Fritz Reiner avait fait fuir 90 % des musiciens du symphonique de Chicago tandis que ces dix dernières années, trois orchestres américains haut de gamme se sont bousculés pour recruter Riccardo Muti, dont la philharmonie de New-York. Sur Wikipédia vous trouverez une liste non exhaustive de sa discographie, elle est démente !

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Haydn vers 40 ans

En cette fin d'année pendant laquelle Mozart a dû se plier aux exigences du prince et des goûts des autrichiens pour le divertissement, rien n'interdit de penser que le jeune homme ait souhaité innover et donc entendu ou du moins consulté les partitions des quatre symphonies écrites par Haydn dans le cadre du mouvement Sturm und Drang où l'expression d'une musique plus psychologique prend le pas sur la musique pure plus distrayante (voir plus haut).

Le compositeur viennois qui a atteint la quarantaine et complète la formation de Wolfgang lui aurait-il fait étudier ses symphonies parmi les pus abouties d'un catalogue qui en comprend 104, et notamment les plus bouleversantes : no 49 en fa mineur "La Passion" (1768), no 26 en ré mineur "Les Lamentations" (1769), no 44 en mi mineur "Funèbre" (1772) et l'étrange no 45 en fa dièse mineur "Les Adieux" (1772).

On note que toutes sont en tonalité mineure comme la 25ème de Mozart, un mode utilisé très rarement par Haydn, le jovial Joseph étant adepte des tonalités majeures. Encore un point commun entre les deux hommes. Des symphonies contemporaines de leur rencontre et du début de leur amitié.

Encore une remarque en faveur de ma théorie en comparant les orchestrations. Les quatre symphonies de Haydn comportent la même harmonie : 2 hautbois et 1 basson pour les bois, 2 cors côté cuivres. Pas de flûte ni de timbales. Une couleur sombre avec un rôle important donné aux cordes graves. Dans sa suite de symphonies fin 1773 Mozart expérimente diverses combinaisons instrumentales ; pour la 25ème : 2 hautbois, 2 bassons (uniquement dans l'andante), 2 cors en si bémol et 2 cors en sol ; la similitude avec les règles de Haydn est plus que troublante. Evidemment, sont présentes les cordes avec comme dans "La Passion" un usage notable des contrebasses et des violoncelles, mais pas de continuo au clavecin, même si les baroqueux croient bon d'en ajouter un.


La tempête de Claude Joseph Vernet, 1777

1 – Allegro con brio : Les thèmes introductifs de maintes symphonies de Mozart ou de Beethoven ont un impact émotionnel puissant et durable sur l'auditoire, j'en suis convaincu ; agressifs ou chaleureux ils vous prennent à bras le corps, mémorisés instantanément, ils nous envoûteront à tout jamais. Pam pam pam paaaam de la 5ème de Beethoven, ou celui scandé et pourtant élégiaque de la 40ème de Mozart (en sol mineur comme la 25ème) ; des intros sublimes de Bach : 1er prélude en do majeur du clavier bien tempéré I, le prélude de la 1ère suite pour violoncelle seul. Des airs populaires qui font les choux gars des publicitaires…

Une chevauchée de notes serrées, trois noires encadrées de croches, quatre mesures staccatos en folie (une à une : sol, ré, mi, fa #), voilà pour le moins une entrée en matière impétueuse… du pur Sturm und Drang. (Des séries de six notes de même hauteur, à regarder la partition, on pense à l'écriture répétitive minimaliste d'un Philip Glass ou d'un Steve Reich deux siècles en avance.) Le thème initial, rageur, décoche une suite de sept doubles arpèges montants-descendants furibonds. Une écriture dense et noire de notes, exigeant une virtuosité frénétique sans faille des instrumentistes. Un drame se noue, nul esprit de divertissement pour l'égayer, et pourtant Mozart a indiqué Allegro con brio, soit littéralement : joyeux avec panache. Cependant, d'aucuns insistent sur le "tragique" de cette introduction. Possible, mais la "passion" est loin d'être absente. Fougue plutôt équivoque chez un Mozart enflammé par ce travail si nouveau pour lui mais sensible à la noirceur du préromantisme à la mode dans le monde musical du temps. [0:40] Un second thème marqué par le solo nostalgique et introverti du hautbois laissera ensuite libre cours au chant des cors. Cette section conduit [2:00] à une reprise in extenso et ad libitum au gré du maestro avec sans cesse les réapparitions insistantes des deux premiers motifs.   

[3:54] Le développement se voudrait moins énergique, plus galant, mais cette tentative de calmer le jeu est troublée par des réminiscences d'éléments agrestes de la première section. [4:38] Une reprise de tout le début du mouvement se conclut par une coda rythmée à [9:27] ; un canon obstiné construit à partir des quatre mesures initiales. L'absence de mesures arpégées n'offre aucune fantaisie mélodique à l'issue de l'allegro plein de panache certes, mais bien peu joyeux

Les tenants de l'esprit tragique de cet allegro ne se méprennent en rien, c'est un sentiment tout à fait licite en écoutant cette course à l'abîme. Mais alors parlons de danse macabre avec une pointe d'humour noir… Mozart chorégraphie une débauche de sentiments opposés.

Tant dans mon propos qu'à l'écoute, l'impression de répétition sans fin des motifs musicaux n'est pas une illusion. D'où la difficulté d'interpréter cette musique en échappant à des longueurs lancinantes et, osons le mot : rabâchées. Si Riccardo Muti avec un sens de l'articulation altière, un tempo allant et un désir de déchaîner le discours parvient à nous entraîner dans une course démente, ce n'est pas hélas toujours le cas. Même si les reprises sont omises, ramenant l'allegro de 10 à 6-7 minutes, je me suis surpris à bailler en écoutant des versions historiques mais hélas ennuyeuses de : Böhm que j'adorais, Walter ou Klemperer !


Goethe méditatif en Italie ; J. H. W. Tischbein, 1787

2 – Andante : [V2] Changement de tonalité. Mozart délaisse l'âpre sol mineur pour le plus méditatif mi bémol majeur. On s'attend après les bourrasques anxieuses et tumultueuses de l'allegro à un retour à la quiétude. La tonalité ne fait pas tout. Dans ce mouvement de six minutes règne un sentiment de solitude affligée. Les cordes utilisent leurs sourdines et le basson va faire son entrée. L'instrument dialoguant avec les violons par petites touches.  Le premier groupe thématique adopte un rythme de ballade. [V2-0:38] Le second thème tente d'animer par sa rythmique nonchalante le propos, mais la mélancolie ne se dissipe guère… Riccardo Muti impose avec soin l'équilibre entre les pupitres. À une morne langueur, il oppose une tendre modulation qui évoluera vers une sourde inquiétude. Le velouté des cordes de la Philharmonie de Vienne ne plaira sans doute pas à ceux en attente d'une dramaturgie plus accentuée.

 

3 – Menuetto : [V3] Retour du sol mineur de l'allegro. Le menuet n'aura-t-il qu'un rôle d'intermezzo ? Et bien non ! Le thème est de nouveau martial, glaçant ; les reptations des cordes graves inspirent l'affliction. Une telle gravité est totalement nouvelle dans l'inspiration mozartienne. Les accords des cors, lointains apportent une couleur funèbre à cette mélopée reprise da capo après le Trio. Le trio est insolite par son orchestration mettant au repos les cordes et faisant appel à la voix ténébreuse du basson et de seulement deux cors !? On pensera à un petit concert d'harmonie dans un kiosque salzbourgeois, un dimanche gris.

 

3 – Allegro : [V4] Maintien du sol mineur. Moins abrupt par sa thématique, le final prolonge le climat rageur de l'allegro con brio. Les traits de cordes restent vindicatifs, les développements mélodiques inquiétants et saccadés. On ne peut que conclure que la bonhomie et la fantaisie n'ont pas de place dans cette expérience symphonique épique du jeune adulte. On retrouvera ce style rude dans l'ouverture de Don Juan et au début de la 40ème symphonie elle aussi en sol mineur et d'autres ouvrages plus tardifs au fur et à mesure que les nuages s'obscurcissent au-dessus de Mozart, mais ceci est une autre histoire.


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Les symphonies de la maturité (35 "Haffner" à 41 "Jupiter") bénéficient d'une discographie pléthorique y compris à très haut niveau. Les symphonies de l'enfance et de l'adolescence (1  à 20) plus proches du divertimento sont moins exigeantes sur le fond et il existe quelques semi intégrales très agréables. Bien entendu divers maestros ont proposé l'intégrale de toutes les partitions symphoniques, les 40 numérotées (la 37 n'existe pas car attribuée un temps à tort à Mozart), catalogue officiel souvent complété par des œuvres de jeunesse numérotées 42 à 55, voire par d'autres découvertes de temps à autres. Leur authenticité fait débat ; on considère que Wolfgang serait l'auteur d'une soixantaine de symphonies, mais si sa correspondance où des comptes-rendus de l'époque en font mention, les manuscrits sont perdus. Les musicologues ont du pain sur la planche… Mozart a commencé à écrire dans le genre dès l'âge de 8 ans en 1764 pour y mettre fin en 1788, trois ans avant sa mort.

 

Il n'existe pas à ma connaissance d'enregistrement indépendant des 9 symphonies dites "salzbourgeoises", ou du moins une édition d'un grand intérêt. La symphonie N°25 domine nettement le groupe par ses dimensions ambitieuses et sa profondeur préfigurant le romantisme. J'ai réécouté un grand nombre de versions anciennes issues soit des intégrales célèbres (Böhm à Berlin), ou de compilations (Klemperer, Bruno Walter). J'ai été déçu, moins par Klemperer électrisant que par ses confrères. Certes le style de ces grands anciens est d'une grande classe, mais justement là est le talon d'Achille de ces interprétations trop "romantiques". Tout cela a mal vieilli. Ces pages s'étirent de manière impeccable mais monotone ; quid de l'agressivité et la nostalgie du jeune chien fou. Ah ! Une exception et une belle :

Début des années 70, le jovial Joseph Krips grave pour Philips les symphonies 21 à 41 avec le Concertgebouw d'Amsterdam, il meurt peu après. Le vieil homme redonne fraicheur et vitalité à son compositeur fétiche, chassant les lourdeurs du style XIXème siècle encore en vogue. Un coffret de six CD réédité de façon trop épisodique. On trouve à prix imbattable le premier CD avec les symphonies 21-25. Sans les reprises, le flot musical gagne en concision. Avec Joseph Krips la musique se veut chagrine, grave, mais sans excès. Sturm und Drang mais jamais suicidaire… Du grand art et une prise de son très claire (Philips1972 – 5/6). Voir article consacré aux N° 40 & 41 (Clic).

Le miracle nous vient encore du Concertgebouw d'Amsterdam, mais en 1983 sous la baguette de Nikolaus Harnoncourt. Le pionnier du retour aux sources avec des instruments d'époque et des recherches sur les timbres et le style de jeu à l'époque baroque transpose ici le fruit de trente ans d'expérience avec un orchestre moderne dégraissé. La musique virevolte, le staccato syncopé et l'articulation vaillante restituent comme jamais l'esprit épique et ténébreux de l'ouvrage. Seul Muti le concurrence par la finesse implacable de sa battue (TELDEC – 6/6).

Autre très beau disque isolé : celui de Jeffrey Tate dirigeant l'effectif réduit et coloré de l'English Chamber Orchestra. Une alternative à Joseph Krips grâce aux symphonies 27 et 31 plus élaborées. (Warner – 5/6) Jeffrey Tate est l'auteur d'une intégrale remarquable. (Clic)


mercredi 24 février 2021

BUDDY GUY "Sweet Tea" (2001), by Bruno


     En 2001, le vétéran Buddy Guy, affichant alors soixante-cinq ans au compteur, trois ans après l'album "Heavy Love", revient avec un disque pour le moins surprenant. Au point de déchaîner les passions.
     Alors que le Blues, pour le meilleur et pour le pire, est devenu mainstream et donc généralement peu ou prou policé, Buddy, lui, débarque en ce début de nouveau siècle pratiquement à contre courant avec ce disque sans fard, brut de décoffrage (euphémisme), sale et rugueux, absolument anti-commercial. Un disque qui va marquer les esprits.
 

   Bien que la pochette, avec au recto une vieille baraque décrépie dans le bayou (swamp-blues ?) et le verso avec la photo en noir & blanc de George Guy, guitare en main, affectant une mine déterminée et arrogante, du genre "j'vais vous en mettre plein la tête avec ma guitare", laissait présager quelque chose de pas très catholique, la surprise reste de taille. La séance n'a rien d'un instant cossu et raffiné passé dans un salon de thé. "Sweet Tea", c'est le nom du studio où est enregistré le disque, dans le comté d'Oxford. La gueule du studio ? Voir la pochette ci-dessus. Certainement pas le genre d'endroit où risquent de se pointer des bimbos du r'n'bi.  

     Cela débute en douceur, à pas feutrés, dans une ambiance de vieux bluesman jouant et chantant seul, pour lui-même, sous le préau  (retour au Delta-blues ?). "Done Got Old" est la complainte d'un vieil homme déplorant le poids de l'âge. "Et bien, j'ai vieilli. Je ne peux faire les choses que je faisais, car je suis un vieil homme... je ne peux marcher comme auparavant, ni même aimer comme autrefois. Et maintenant les choses ont changé. quand j'ai vieilli, je ne peux plus faire ce que je faisais car je suis un vieil homme ". Bien qu'absolument acoustique, la chanson, par son sujet, plombe l'atmosphère.

     Après cette entrée en matière épurée au possible, la suite est d'un contraste saisissant. En effet, dès "Baby Please Don't Leave Me", Buddy plonge dans un Blues craspec, bancal, mal embouché, proche du Hill Country Blues des familles Burnside et Kimbrough, avec une puissance qui le fait flirter avec le Hard-blues 70's. Une batterie pesante s'annonce sur un mid-tempo, de suite épaulée par une basse monstrueuse, vrombissante, écrasante. Une basse pachydermique faisant trembler le sol. Félix Pappalardi serait-il revenu d'outre-tombe ? La voix de Buddy s'annonce menaçante et déclamatoire, sa guitare souffre à travers un vieil ampli aux H.P. fatigués, délivrant une fuzz naturelle et une réverb du style "J'ai mis l'ampli au fond du parking souterrain pour l'acoustique, et j'ai poussé le son au max pour le volume et la vibration". "Baby Please Don't Leave Me" est un Blues à l'intensité quasi mythique, et ses sept minutes défilent comme des éclairs déchirant un proche horizon aux nuances cobalt et barbeau, annonçant un orage inquiétant et dévastateur. L'originale de Junior Kimbrough sent le désespoir, un profond spleen, celle de Buddy, elle sent le soufre 😈.
 

   A  côté, "Look What All You Got", composition de James "T-model" Ford, semble festive et imbibée de gnôle artisanale. L'interprétation manifestement live, est parfois à la limite de virer bordélique. "Stay All Night" appelle les créatures de la nuit à se livrer une bacchanale, une danse consacrée à la pleine lune. C'est le temps de l'Esbat. La reprise de Lowell Fulson, "Tramp", est par contre un peu gâchée par une guitare solo assourdissante et noyée d'échos cyclopéens. Les hostilités reprennent sérieusement avec "She Got the Devil in Her". Une chanson de ce singulier et opiniâtre bluesman qu'est CeDell Davis qui, en dépit de la maladie et du destin, s'entête à jouer un blues primitif (1). Là encore, Buddy force le trait jusqu'à flatter les esgourdes des amateurs de tonalités heavy. 

     Retour de cette basse imposante et fuzzante avec le quatrième morceau signé David "Junior" Kimbrough, "I Gotta Try You Girl". Hill country blues hypnotique et sulfureux. Buddy l'étire et y insuffle une fibre heavy qui en fait une pièce de douze minutes que n'aurait pas renié Mountain. A nouveau, sa Stratocaster à pois laisse libre cours à sa fureur. Autre réincarnation avec le "Who's Been Foolin' You" de Robert Cage qui passe d'un Country-blues à un pur Chicago-blues, façon Muddy Waters. Rien d'étonnant sachant que la matière première de McKinley Morganfield vient de sa terre natale, le Mississippi.

     Et jusqu'au dernier titre, le seul estampillé Buddy Guy, nous sommes saisis par la force des morceaux et la qualité des interprétations live - on entend parfois les musiciens communiquer entre eux -. Malgré deux morceaux un peu faiblards, "Sweet Tea" est un autre chef-d'œuvre de Buddy Guy (ce n'est pas le seul à son actif).

      Respects à Davey Faragher (Faragher Brothers, John Hiatt, Cracker, Sheryl Crow, Montrose, Willy DeVille, Bonnie Raitt, Joan Osborne, Elvis Costello, à partir de 2002) et à sa basse menaçante et omniprésente, ainsi qu'à Spam, l'acolyte de T.Model Ford, à la batterie. Ainsi qu'au loufoque Jimbo Mathus à la guitare rythmique, qui va rester un temps avec Buddy pour le soutenir sur scène, et pour l'album suivant, le plébiscité "Blues Singer". Pour les rares parties de piano, on a fait appel au vétéran Bobby Whitlock, musicien incontournable des années 70 (multiinstrumentiste pour Delaney & Bonnie et Derek & The Dominoes, et qui a participé aux "All Things Must Past", "Exile on Main Street", "Eric Clapton - 1st", "The Sun, Moon, Herbs" du Dr John, avant de se retirer dans une ferme, pendant plus de dix années)

     Avec cet album, Buddy Guy rend un profond hommage au Blues du Mississippi. Plus particulièrement à celui du comté d'Oxford et aux musiciens chaperonnés par le label Fat Possum. Dont sont également issus Spam et Mathus, qui ont participé à l'enregistrement de ce brûlant objet. Buddy profite de sa notoriété internationale pour exposer un Blues resté vierge des diktats de l'industrie musicale. Celui qui est généralement appelé Hill Country Blues, voire Punk blues. Ici, porté à ébullition par la ferveur de Buddy Guy. Un album cru et essentiel.
 

No.TitreCompositeurs
1."Done Got Old"Junior Kimbrough3:23
2."Baby Please Don't Leave Me"Junior Kimbrough7:24
3."Look What All You Got"James Ford4:45
4."Stay All Night"Junior Kimbrough4:10
5."Tramp"Lowell Fulson, Jimmy McCracklin6:47
6."She Got the Devil in Her"Ellis Davis5:10
7."I Gotta Try You Girl"Junior Kimbrough12:09
8."Who's Been Foolin' You"Robert Cage4:55
9."It's a Jungle Out There"Buddy Guy5:37



(1) Ellis "CeDell" Davis, atteint par la polio, perd progressivement l'usage de sa main droite. Il retourne alors sa guitare, comme le ferait un gaucher, et cale dans cette main infirme, un basique couteau de table qu'il utilise comme d'un bottleneck par-dessus le manche. Un soir, lors de l'évacuation d'un club par la police, le public, dans sa précipitation, le bouscule et le piétine. Bien diminué, en chaise roulante, il continue néanmoins à chanter et jouer son Country-blues. Les notes peuvent parfois être approximatives, stridentes, fausses, mais l'émotion est toujours là. 



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