Lorsqu’il
s’agit de comprendre le monde, l’homme est partagé entre deux
visions de plus en plus opposées. La première, la scientifique, est
sans doute celle qui parait la plus rassurante. Pour elle, tout est
une question de causes et de conséquences logiques, comme si le
monde n’était qu’une énorme horloge dont il convenait
d’analyser tous les rouages.
Sa pensée est froide et ne vise qu’à
une chose, trouver la solution la plus efficace aux problèmes
qu’elle se pose. Appliquée aux sujet les plus bassement techniques
et biologiques, elle participa à l’éradication de nombre de maux
fatals à nos aïeux. Si nous ne pouvons que célébrer l’invention
du vaccin, du chauffage, de l’automobile, toutes ces choses rendant
le séjour de l’homme sur terre plus doux, le scientisme est vite
venu montrer les dérives d’une telle vision du monde.
Le
scientisme, c’est cette idée selon laquelle la science ne pourrait
être remise en question, que son progrès ne saurait être ralenti,
c’est la nouvelle chapelle qu’a érigé l’homme moderne sur les
décombres de la morale traditionnelle. Aujourd’hui, la voix
scientifique est écoutée comme une voix divine, ses révélations
prophétiques dictant à l’homme de nouveaux dogmes.
L’homme ne se
limite heureusement pas, comme semble le croire notre temps, à un
amas de chair dont il convient de maintenir la rentabilité. Subsiste
en lui des aspirations et des pulsions dépassant les frontières de
la froideur scientifique, ce sont ces aspirations profondes que la
vision littéraire du monde se propose d’explorer. Dans cette
mission se distingue particulièrement Kazuo Ishiguro, cet anglais
venu du Japon qui ajoute à l’absurdisme d’un Kafka l’humaniste
d’une George Sand. Là où, chez Kafka, la menace pesant sur les
personnages vient de la folie du monde qui les entoure, Ishiguro nous
présente des individus bâtissant malgré eux leur malheur.
La
société a évolué, les hommes se sont libérés au point de
s’isoler, devenant ainsi tour à tour leurs propres bourreaux et
leurs propres sauveurs. Si Ishiguro inventa bien une forme de
dystopie dans « Klara et le soleil », ce ne fut que pour
mieux illustrer la solitude rongeant l’homme moderne. Cette société
si froide qu’elle offre des amis robotiques à ses enfants esseulés
ressemble à ce que pourrait devenir notre monde si le scientisme et
ses fils numériques parviennent à détruire toute forme de
sociabilité spontanée. Puis il y a l’humanisme d’Ishiguro, sa
capacité à dépeindre les sentiments de ses personnages avec une
justesse troublante.
« Klara et le soleil » ressemble à
un mix de la sensibilité de « Madame Bovary » et de
l’inquiétude envers l’avenir d’un Philip K Dick. Aussi réussi
soit il, le résultat ne représente pas le sommet d’un art
littéraire qui atteignit son zénith avec « Les vestiges du
jour ». Véritable K anglais, le majordome de ce livre n’est
contraint par aucun système défini, ne subit la pression de
personne. S’il est esclave d’une chose, c’est seulement de la
vision sacrificielle qu’il a de son métier. En cette période
troublée précèdent la seconde guerre mondiale, il est convaincu
que sa vie n’aura de sens que s’il la met au service d’un grand
homme. Il s’acharne donc à gratifier le diplomate qui l’emploie
du service le plus irréprochable, est obsédé par la propreté de
la vaisselle et la réactivité discrète de son équipe.
En dehors de
sa mission, l’homme n’a aucune envie, aucune opinion, la haute
idée qu’il se fait de son ascèse l’a déchargé du fardeau de
la pensée. Pris dans le tourbillon des services successifs, il ne
vit ses sentiments que comme de possibles obstacles à
l’accomplissement de sa mission. La jeunesse est ainsi, obnubilée
par l’envie d’agir elle se fait une idée excessive de ce qui ne
sont que des lubies. Portant leur lot de désillusions, les
événements de sa vie lui arrachèrent progressivement les œillères
qu’il s’était imposé, lui donnant ainsi une vision plus
complète de l’existence.
Contrairement à Kafka, qui ne donnait
des tourments de ses personnages qu’une vision ridicule et
pitoyable, Kazuo Ishiguro montre la grandeur du fanatisme de cet
homme. Au fond, l’auteur de la « Métamorphose » fut un
grand manichéen, la société et son irrationalité fut pour lui le
souverain mal. Plus nuancé, Ishiguro touche au génie en décrivant
le moment où le père du héros, majordome lui-même, fait un
malaise au milieu du service dirigé par son fils. Vite conscient que
l’incident sera fatal à son aïeul, le majordome trouva tout de
même la force de ravaler sa tristesse pour achever le service comme
si de rien n’était.
Ce sens du devoir obstiné, cette pudeur
sentimentale, l’homme la qualifiait de dignité, qualité suprême
du majordome. A une époque où la guimauve du sentimentalisme est
étalée partout avec un plaisir obscène, un tel courage s’apparente
à la relique d’une grandeur perdue. Ce majordome n’est ni
irréprochable ni foncièrement mauvais, son courage servile
accouchant tour à tour d’une grandeur admirable et d’une
médiocrité pathétique. C’est au nom de la loyauté envers cet
idéal que le majordome fit également licencier son personnel juif
pour ne pas indisposer les invités allemands de son maître, erreur
qu’il ne regrettera que lorsque son employeur avouera regretter de
lui avoir demander une telle bêtise. Les années passèrent ensuite
au rythme des services et, lorsque la réputation de l’homme qu’il
servait fut ruinée par sa proximité passée avec les dignitaires
nazis, le majordome commença à relativiser l’importance de sa
mission.
Lui revinrent alors les souvenirs de ces occasions où, s’il
avait eu de l’existence une vision plus légère, il aurait pu
bâtir son bonheur et construire son individualité. Dans son
service, une jeune femme se prit pour lui de l’affection profonde
qui constitue le socle des familles heureuses. Le majordome ne le vit
pas, son service monopolisant l’intégralité de son attention.
Véritable scientifique du service de table, il considérait les
hommes comme un chimiste considère ses produits. Il évaluait ainsi
les caractères comme certains évaluent l’efficacité d’un
dégraissant, ne prêtant attention qu’à leurs capacités à
servir sa cause. Une dévotion aussi totale n’était pas sans
grandeur, même si cette grandeur semble en partie née d’une
faiblesse. Ce que l’étranger de Camus subissait malgré lui, le
majordome d’Ishiguro se l’infligea de façon volontaire.
Le
service d’un grand homme lui permit de se libérer des sentiments
et du doute, lui offrait la possibilité de vivre la volupté de
celui pour qui la vie est toute tracée. La haute idée que cet homme
se fit de sa mission sembla d’abord le préserver des grandes
douleurs de la vie, jusqu’au moment où la vieillesse l’obligea à
prendre du recul sur son existence. Lui revinrent alors les images de
ces moments où son parcours aurait pu prendre une autre direction.
L’homme n’est pas fait pour étouffer ainsi sa vie dans une série
de procédures austères, quelque chose en lui finit toujours par
hurler son besoin de légèreté, de folie, de chaos, de liberté.
Ce
besoin, la plupart des hommes le sublime dans le mariage et la vie de
famille, ce qui reste la plus belle façon de répondre au problème
posé par notre fin inéluctable. Restent finalement des idéaux qui
ne paraissent plus si grands que ça et qui, dans leur chute, ont
dévoilé l’irréparable erreur d’un vieil homme seul. Reste
l’amertume du serviteur épuisé et un grand roman.
********************
Article illustré par des images du film de James Ivory (1993) avec Anthony Hopkins.
On argumente (trop) souvent pour savoir quel serait le groupe, ou les groupes, pouvant être dignes de porter le flambeau d'un rock'n'roll pur et dur. Sur la liste, ils sont plus nombreux qu'on ne pourrait le croire, toutefois, est-ce que dans cet éternel débat houleux, Rose Tattoo ne serait pas un peu oublié ? Alors qu'indéniablement, il en est l'un des plus sincères et honorables représentants. Rose Tattoo, ou un long chemin parsemé d'obstacles. Un parcours chaotique où jonchent sang, sueur, bibine, herbacés, peines, joies et désillusions, amitiés et liens de sang. Une troupe dont la carrière fut continuellement incertaine, et, pourtant, lorsqu'en 1976 résonnent les premières notes du fabuleux et hypnotique "Rock'n'Roll Outlaws", un portail s'est ouvert. Une porte par laquelle se sont faufilés des élémentaux, venus à nouveau propager la bonne parole d'un rock'n'roll sain et festif - en tant que muse ou en prenant (en douceur) possession de musiciens. Un rock'n'roll cru et sans faux col que certains taxeront de prolo, extirpé de la rue, de ruelles moites et glissantes, où l'on sort plus facilement le surin que le dico. Peut-être... probablement... mais qu'importe...
Les Rose Tattoos sont toujours restés fidèles à eux-mêmes, attifés sur scène comme à la ville. Simplement, modestement, sans paillettes, sans brushing, sans bling-bling. Même leur scène, à l'image de leur musique, était dépourvue de toute forme d'artifice. Pas même un fumigène dégoté dans un vide grenier, surtout pas un pantin ou des danseuses. Des effets pyrotechniques ? Malheur ! Leur musique est déjà naturellement incendiaire ! Faire cohabiter les deux aurait été prendre bien des risques inutiles.
Au crépuscule du vingtième siècle, Rose Tattoo était de l'histoire ancienne. Après une résurrection exceptionnelle en 1992, déjà retardée en raison de la maladie et du décès du batteur Dallas "Digger" Royall, et après avoir tourné avec les Guns 'n'Roses - qui ne voulaient personne d'autre qu'eux pour les accompagner sur leur tournée australienne (1) -, les membres étaient retournés à leurs occupations personnelles.
Toutefois, ces lascars à la mine patibulaire avait beau faire, s'essayer à divers projets, ou même simplement honorer un travail pour subvenir aux besoins de leur famille, ils avaient non seulement cette fièvre du rock'n'roll soudée à leur ADN, mais aussi ce besoin impératif de jouer avec leurs "frères de sang". En parlant de "travail pour subvenir aux besoins de leur famille", il existe un documentaire sur Angry Anderson, où on peut le voir en combinaison de travail blanche, équipé de seaux, brosses et détergents, en train de faire le ménage, de récurer à quatre pattes salles de bain et gogues. Évidemment, un journaliste lui demande si ce n'est pas difficile de se résoudre à ce travail ingrat après avoir connu le succès et les ovations d'un public ravi. Avec une humilité rare, et sans totalement arrêter sa besogne, il répond que si, bien sûr, la scène lui manque, forcément, mais il doit avant tout penser à sa famille, et faire tout son possible pour que ses enfants ne soient pas lésés. Et pas question de claquer la solde au bar ou de rentrer bourré. Déjà bien heureux d'avoir pu voyager, de vivre des années de sa passion, d'avoir même pu faire l'acteur, alors que bien de ses amis, eux, n'avaient jamais eu cette chance.
Bref, toujours des fourmis dans les jambes, les musiciens ne résistent pas à l'opportunité d'une tournée nationale en 1998. Si ça ne va pas vraiment plus loin, Rose Tattoo reste vivant, survit à travers d'occasionnels petits concerts à travers le pays. Les rêves de tournées conquérantes à travers le monde sont de l'histoire ancienne. Doutant qu'on se souvienne d'eux au-delà du pays des kangourous et de celui des kiwis, les membres se contentent désormais du simple plaisir de jouer à l'occasion devant un public fidèle - bien que plus restreint qu'auparavant. Jusqu'au jour où l'organisation du festival de Wacken Open Air - alors considéré comme LE festival européen incontournable de heavy-metal et de hard-rock -, fait des pieds et des mains pour avoir Rose Tattoo à l'affiche. Les Australiens, un peu surpris, hésitent, puis sous l'insistance de la direction, se lancent en prévoyant au passage une poignée de dates dans des salles modestes ; là où on voudrait bien d'eux. Histoire de rentrer dans leurs frais. Or, ce 5 août 2000, consternation pour les Aussies. Non seulement un large public attend impatiemment leur prestation, mais il leur fait un triomphe. Qui l'aurait cru ? Pas les membres de Rose Tattoo, au contraire des organisateurs du festival. Ces derniers, visiblement, avait prévu le coup puisque le set a été enregistré et a fait l'objet d'un double live (2 CD), "25 To Life", édité prestement la même année, fin octobre, par leurs compatriotes de SPV - Steamhammer. C'est le début d'une nouvelle aventure pour ce groupe de quinquagénaires.
En 2002, les Tatts déboulent avec un méchant "Pain" débordant de rock'n'roll en mode tronçonneuse. Ça ne fait pas dans la dentelle. Comme si ça devait être un dernier barouf d'honneur, ces "rock'n'roll outlaws" envoient leurs chansons comme d'autres des bastos avec une Browning M2 HB. Tout n'est pas du même niveau, et on pourrait reprocher à Rajner Hänsel d'avoir donné une teinte "métallique", mais cet album remet les pendules à l'heure - tout en foutant la honte à des rockers du dimanche. Avec seize torpilles (!), les Tatts auraient gagné à être moins généreux. C'est un peu comme si, après nous avoir transformé en passoire, ils venaient s'assurer du travail en nous piétinant à pieds joints, jusqu'à ce que notre carcasse soit profondément enfoncée dans le sol.
Rose Tattoo est "back in the saddle" again. Hélas, comme toujours, la poisse semble les suivre, s'échinant à ébranler ce groupe. Le 27 mars 2006, le fondateur du groupe, l'ex Buffalo Peter Wells, décède d'un cancer (2). Il avait été diagnostiqué en 2002, mais n'étant pas opérable, il n'a eu d'autre choix que de lutter. Durant l'année précédant son décès, très affaibli, il est contraint de limiter les concerts. Lorsque Rose Tattoo, avec d'autres groupes et artistes aussies, organise et participe à un concert de charité à son attention, il doit se résoudre à ne rejoindre ses vieux camarades que pour une seule chanson.
En octobre 2006, c'est au tour de Ian William Rilen, premier bassiste du groupe et auteur de "Bad Boy For Love", présent lors de la mouture éphémère de 1998, de tirer sa révérence.
C'est en hommage à ses frères d'armes disparus, que les Tatts baptisent leur dernier album "Blood Brothers". Un album "coup de poing", frais comme le désert de Broken Hill, duveteux comme l'échine d'un crocodile, et surtout, surtout, terriblement excitant. En 2007, le nouveau Rose Tattoo revient à son meilleur. La petite bande d'outlaws ne réitère pas les erreurs précédentes. L'album est nettement plus court - quarante minutes et des poussières, va à l'essentiel, et renoue avec une tonalité de "Rock australien" brut de décoffrage et sans faux col. Cette fois-ci, c'est quelqu'un du pays, Mark Optiz, qui est à la console. Un gars qui a fait ses preuves en qualité d'ingénieur et/ou de producteur auprès de groupes généralement considérés parmi les meilleurs nationaux - dont AC/DC, The Angels, Cold Chisel, Swanee, Divinyls, INXS, Jimmy Barnes, Noiseworks, Hoodoo Gurus, Models, The Saints.
Wells n'étant malheureusement plus d'attaque, on appelle à la rescousse Dai PritcHard pour reprendre la slide. Un solide gaillard, qui a appris les rudiments de la scène en accompagnant Jimmy Barnes et ... Olivia Newton John, mais surtout Billy Thorpe. Ainsi qu'un vieux compagnon, Michael Cocks, ancien membre historique jusqu'en 1982 - jusqu'à ce qu'il quitte cet équipage qui avait alors tendance à écluser un peu trop souvent.
Pour le première et la dernière fois, Rose Tattoo déroule sur disque une reprise : "Black Eyed Cruiser". Un classique qui, injustement, ne parviendra pas à s'imposer hors des frontières. Une composition du duo Harry Vanda & George Young, réalisée dans une tentative de relancer la carrière de leur ancien coéquipier au sein des Easybeats, Stevie Wright. Évidemment, la version des Tatts est nettement plus alcoolisée, plus percutante. Wright avait mis des gants, Angry et ses potes les ont retirés et cognent à mains nues. Bare-knuckles !
Bien chauffés après cette reprise fumante, les Tatts, dans un élan de générosité, distribuent les mandales. Des "bourre-pifs", véritable quintessence de ce heavy-blues-rock australien cru, près de l'os. Certes des combos tels que The Aztecs, Kings of the Sun, The Angels, Coloured Balls, Doomfoxx, Jimmy Barnes à ses débuts en solo, et bien évidemment AC/DC, mais Rose Tattoo a ce don inné d'injecter à cette musique une sorte d'urgence et quelque chose de viscéral, d'authentiquement organique. Un rock d'où semble parfois sourdre l'écueil de quelques dangers, menaces et colère. Comme s'il avait pris vie dans des bas fonds où règnent misère et affliction. Des lieux d'abandon où l'on noie l'accablement ou le pessimisme dans la bière et la fureur d'une musique expiatrice. Les paroles d'Angry content rarement des histoires d'amour, préférant à l'occasion se pencher sur des histoires de sexe où, là encore, la recherche du plaisir flirte avec le danger, la sanction ("Sweet Meat", "Lubricated"). Plus généralement, alors que le rock'n'roll américain et anglais se complait dans l'hédonisme, l'égocentrisme et le consumérisme, l'inspiration du quintet vient de la dureté de la rue, des péripéties de petites gens écrasées par une société implacable, du prolétariat, des malfrats en quête de rédemption.
Alerte et nerveux, catapulté par des grattes mordantes, "Slipping Away" impose une vision défaitiste - ou serait-ce un avertissement ? "Douloureux, brisé, tremblant de tous ses membres, désespéré de survivre. Torturé, déchiré, reculant plus mort que vivant. Il arrive un moment où l'on devient aveugle envers ceux qui nous sont chers. Leur amour est si fort. Perdu au plus profond de soi, on ne voit plus leurs larmes. On sombre ! ... Les reines adolescentes des revues disent que c'est normal de se comporter vulgairement. Yeux ternes et vides, cuisses informes, il faut maigrir pour plaire ! Avaler ces pilules, boire à satiété ne t'apportera pas l'happy hour. Puis tu te retrouves seule, et sans personne à la maison quand tout tourne mal ... L'obscurité est ma seule amie, j'ai éteint la lumière du jour". "Once in a Lifetime", qui n'aurait pas dépareillé sur le formidable premier opus, assis sur un lit de slide en lames de rasoir avec une rythmique percussive et transcendentale, et qui annonce le moment où il est temps de lâcher prise, de se laisser partir. "... Une fois dans sa vie, on entend ce fleuve couler. Il montera et t'emportera ! Mais il est temps pour toi de partir. Baigne toi dans l'absolution, une constitution spirituelle, assoiffé de rédemption, noyé dans le salut. J'ai entendu cette cloche triste chanter doucement ... Nous avons vu la gloire dans l'histoire d'un outlaw. Nous avons vu l'émerveillement. Nous avons senti le tonnerre et l'éclair. On nous a dit : "c'est aujourd'hui qu'il est temps de te laisser partir". Une chanson bien certainement dédiée à l'ami parti récemment, et qui peut également l'être aux défunts Dallas Digger Royall et Ian Rilen. Mais la faucheuse n'a pas encore fini sa moisson au sein des Tatts...
de G à D : Pritchard, Angry, DeMarco, King & Cocks
Les Tatts se rappellent que l'injustice sociale ne datent pas d'hier, évoquant avec "1854", la révolte dite "rébellion d'Eureka", lorsque des mineurs, accablés de taxes (à leur sens indues) et d'actions jugées disproportionnées et brutales du gouvernement (ou de son représentant), ont fini par prendre les armes. Le courage et la détermination des mineurs n'ont pas fait le poids face à un bataillon largement plus nombreux et mieux armé. Un massacre arrêté par un capitaine, scandalisé par la folie meurtrière de ses hommes... "... Nous ne sommes pas nés pour vivre en esclavage, nous ne sommes pas nés esclaves. Il est écrit que nous sommes créés égaux. Un droit fondamental du berceau à la tombe. Il y a des temps qui se retournent contre nous, il y a ceux qui brisent ces voies sacrées. La trahison construit des verrous et des chaînes. Nous sommes forcés de vivre nos jours les plus sombres". Le drapeau conçu pour l'occasion, cinq étoiles placées au centre et aux extrémités d'une croix blanche sur fond bleu, encore nommé "drapeau Eureka" ou "Southern Cross", est resté en Australie un symbole de contestation.
Pas de ballade dans les parages, juste un blues poisseux et accablé, avec "Blues City". Pour le reste, on préfère quand ça rue dans les brancards. Sans pour autant se perdre dans des courses puériles de vitesse - it's only rock'n'roll ! Rien à voir avec le cirque, le barnum cher aux Ricains. Rien d'artificiellement exacerbé, ou forcé. Même quand ils la jouent belliqueux, notamment avec "Man About Town", aux parfums capiteux de The Angels.
En omettant sa dernière réalisation de 2020, qui n'est qu'un réenregistrement du premier essai (3) - enrichi de quelques inédits depuis longtemps divulgués, et d'une chanson composée par Anderson et Rilen, "Rosetta" -, Rose Tattoo aura conclu une carrière discographique de fort belle manière. Avec un album qui, s'il n'égale probablement pas les trois premiers, n'en est pas moins une bien belle pièce de heavy-blues-rock torride et sans concessions. Pure émanation d'un rock australien. Rien de plus naturel, car les belligérants n'ont jamais pratiqué autre chose que du rock saignant, - ou presque - même lors de diverses carrières solo ou avec d'autres gangs.
Une fois encore, avec cet album qui a fait l'unanimité, Rose Tattoo rebondit, prêt à assaillir les scènes d'Europe et d'Amérique. Mais... c'est au tour de Mick Cocks, principal compositeur de "Blood Brothers", de partir précocement. En 2009, en quelques mois, il succombe à un cancer du foie. Deux ans auparavant, c'était Lobby Loyde, une figure tutélaire du rock aussie, qui succombe à un cancer du poumon le 21 avril 2007. Loyde, après avoir fait partie des Aztecs, avait monté un groupe de proto-boogie-punk, Coloured Balls. En 1974, il produit le premier album auquel a participé Angry : "Something to Say" de Buster Brown. Angry et Loyde se retrouvent en 1979, lorsque ce dernier rejoint Rose Tattoo. Il y a joue de la basse pendant un peu moins d'un an.
5 août 1947, Melbourne - 21 septembre 2026, Sydney
Le 21 septembre dernier, Gary Stephen "Angry" Anderson, cette boule de nerf qui participa à la réputation de Rose Tattoo, a quitté ce monde à l'âge de 79 ans. Malmené dès son enfance par la vie, victime de violences et de dénuement, il se créa une carapace, un aspect de "bad boy". Pourtant, immanquablement, les journalistes qui l'ont interrogé tout au long de sa longue carrière, témoignent de sa courtoisie, de sa bienveillance et de son humilité. Ses pairs musiciens et chanteurs pensaient de même. Tout comme le staff et les acteurs engagés dans le "Mad Max : Au-delà du dôme du Tonnerre" où il avait le rôle de "Ironbar". Il en était de même pour les autres lascars... même lorsqu'ils n'étaient pas très frais, et assez imbibés... Au contraire de bien des "rock stars", égocentriques, au creux de la vague (dans les abysses), il sut museler sa fierté pour prendre tout travail se présentant, même les plus ingrats, avec pour seul souci le bien de sa famille et de ses enfants. Meurtri par la vie, par la perte d'amis, par la perte d'un de ses fils (assassiné en 2018 dans un parc), une fois sur scène, il exultait, se laissait emporter par la musique, s'offrait au public en se donnant à 100 %. Une anecdote raconte que du personnel d'une scène, aux USA, l'aurait vu se pointer sur scène bourré comme un coing, mais sans rien faire paraître... et après avoir régurgité derrière les amplis entre deux chansons , enchaîner comme si de rien n'était. Le 7 août dernier, en Allemagne, à Cologne, Angry Anderson, à 79 balais, chantait encore du rock'n'roll corrosif. Et debout, même si cela faisait déjà quelques années qu'il n'arpentait plus la scène comme auparavant. Ou qu'il se cognait la tête contre les amplis, ou s'étranglait avec le câble de son micro... Sacré Angry. Un personnage. Rest In Peace. Nice boys don't play Rock'n'Roll !
(1) On raconte que les Guns, pourtant sur leur longue tournée "Use Your Illusion", consécration d'une gloire internationale, auraient été subjugués par l'intensité des prestations de Rose Tattoo.
(2) Particulièrement actif, parallèlement à Rose Tattoo, il continuait à se produire et réaliser des disques en solo ou avec son épouse Lucy De Soto.
(3) Avec, outre Anderson et Pritchard, l'ex The Angels Bob Spencer, l'ex-AC/DC Mark Evans et Jimmy Barnes, fils de Jimmy, à la batterie
Corto Maltese, le marin solitaire loin de son foyer, qui visite la
planète et son histoire par la même occasion.
Hugo Pratt et son Héros Romanesque
Corto Maltese, le marin au cœur vagabond et au flegme à toute épreuve, c’est un peu le
gentleman aventurier que tout lecteur du journal ”Pif Gadget“ rêvait de croiser au détour d’une page ou d’un port exotique. Créé en
1967 par Hugo Pratt, ce personnage incarne une époque révolue où les cartographes traçaient
des routes au compas et où l’aventure avait encore ce goût d’embruns salés
et de mystère. Alors embarquer pour une chronique décontractée et
détaillée sur ce héros pas comme les autres.
Corto Maltese
un marin pas banal.
Dès son premier coup de crayon,
Hugo Pratt
fait souffler un vent nouveau dans l’univers de la bande dessinée. Corto
n’est pas le héros bourrin qui règle tout à coups de poings, ni le
gentil garçon qui sourit naïvement à chaque mésaventure. Non, Cortoil est plus genre ”je suis cool, je fume une clope, j’ai vu des choses que tu ne peux
même pas imaginer, et je vais te raconter ça tranquille“.
Son look ? Une casquette vissée sur sa tignasse noire, une cigarette
au bec (parfois remplacée par un cigare, question de style), un manteau long qui flotte au vent, et ce regard mélancolique d’un
gars qui a traversé le siècle en bousculant les conventions. Et
surtout, ce faciès débonnaire qui cache une intelligence redoutable et
un sens de la répartie à toute épreuve.
Des aventures géo-politico-poétique.L’un des charmes de
Corto Maltese, c’est que ses aventures sont bien plus que de simples péripéties
rocambolesques. À travers lui, Hugo Pratt
nous entraîne dans un monde en ébullition, entre guerres mondiales,
révolutions oubliées, et rencontres exotiques. On passe de Venise à la
Sibérie, de l’Amazonie aux îles du Pacifique, en compagnie d’un héros
qui semble à la fois étranger et chez lui partout.
Et ce n’est pas pour rien que derrière l’encre et le papier, on
sent le travail d’un historien passionné. Chaque album regorge de
références pointues, d’anecdotes historiques croustillantes, et
d’une vraie poésie qui donne envie de sortir sa carte du monde et de
se perdre dans les méandres de l’Histoire.
On ne fait pas une aventure épique sans équipage digne de ce nom, et Corto Maltese
n’y coupe pas. Parmi ses compagnons de route, hauts en couleur, on trouve Rasputin, ce géant russe aussi imposant qu’attachant, avec sa barbe
broussailleuse et son penchant pour les coups de poing réglos.
N'oublions pas Pandora, mystérieuse femme fatale dont la présence ajoute une touche
d’intrigue et de sensualité aux récits.
Sans oublier que Corto
croise aussi plein de figures historiques, du poète à l’espion, du
pirate au révolutionnaire, donnant à chaque album un parfum d’épopée
foisonnante où l’imaginaire flirte constamment avec la
réalité.
Visuellement, la série est un vrai régal. Le trait de
Pratt
est élégant, épuré, mais suffisant pour plonger lecteur et
lectrice dans une ambiance unique. Au fil des cases, on ressent le
souffle du vent, la chaleur moite des tropiques, le craquement du
bois sur l’eau. L’artiste maîtrise à merveille le clair-obscur,
jouant avec les ombres pour renforcer cette atmosphère souvent un
peu mélancolique, parfois dramatique, toujours profondément
humaine. De la poésie en noir et blanc.
Pourquoi Corto Maltese
reste une icône ?Parce qu’il est universel, tout simplement. Il parle à celles et
ceux qui aiment l’aventure mais aussi la réflexion, la fantaisie
mais aussi la vérité nue. Parce qu’il ne se contente pas de tracer
des routes imaginaires, il interroge notre rapport au monde, aux
autres, à la liberté.En plus, il a ce côté rebelle attachant, un peu désinvolte, qui
ne se prend jamais au sérieux mais qui inspire le respect. Et
avouons le, n’est-ce pas rafraîchissant dans un monde où les héros
sont souvent trop parfaits ou trop formatés ?
En résumé, pourquoi lire Corto Maltese ?
Pour voyager sans bouger de son canapé. Pour découvrir une
époque fascinante à travers les yeux d’un anti-héros
charismatique. Pour savourer une écriture à la fois simple et
profonde. Pour admirer un graphisme intemporel qui ne vieillit pas d’un
poil. Pour s’émouvoir, et s’interroger sur le monde.
Alors voilà, si vous ne connaissez pas encore
Corto Maltese, c’est le moment ou jamais de plonger dans ses
aventures. Promis, vous ne verrez plus jamais les cartes
marines de la même façon. Et qui sait, peut-être que comme
lui, vous aurez envie de lever l’ancre, pour partir à la
recherche d’horizons insoupçonnés. Mais même si Corto
est un aventurier des mers et un gentilhomme de fortune,
il n’est pas non plus un enfant de chœur
Corto Maltese, les voyages imaginaires d’Hugo Pratt.
MARDI :un
chef d’oeuvre chez Pat,
le
fameux et intemporel « The
Dark Side of the Moon », le huitième album de Pink Floydreste
une œuvre ambitieuse, accessible et
sophistiquée, une
musique apaisante,
mélancolique.
MERCREDI : du
blues avec Bruno, et du meilleur, avec le classique « Born
under the bad sign » du prodigieux Albert King, entouré de la
section rythmique de Stax Records, le disque combine la rugosité du
delta blues durcie au son des métropoles industrielles.
JEUDI :c’est
dans un amphi surpeuplé que le Toon a décliné sa brillante thèse
« La prétention des suprémacistes de la musique classique
est-elle absurde ? » (qu'on aurait pu sous-titrer "Arf, les goûts et les couleurs...") le
tout solidement argumenté, documenté, illustré, et commenté… (plus quatre chouettes extraits musicaux circonstanciés ♬♬).
VENDREDI :un
film-portrait avec
« La
vie d’une femme » de Charline
Bourgeois-Tacquetqui
étudie
toutes les facettes d’un personnage, familiale, amoureuse,
professionnelle. Léa Drucker éblouit dans un
récit bien filmé mais qui ne surprend pas tant que cela.
👉 La
semaine prochaine, de
la bédé, et pas des plus mauvaises avec les aventures de Corto
Maltese d’Hugo Pratt, mais aussi du rock aussie (arf!) avec Rose
Tattoo, de la littérature avec Kazuo Ishiguro (« Les
Vestiges du jour »), et on s’encanaillera au cinéma avec
Olivia Wilde.
Et un dernier salut à la belle et diaphane Marina
Vlady, 88 ans aux miches, actrice
de théâtre, de télévision, qui
avait vraiment
débuté
au
cinéma avec
André Cayatte, qui
a
tourné souvent
avec
Robert Hossein (monsieur Vlady), elle a été « La Princesse de
Clèves » pour Jean Delannoy, la Juliette de Jean Luc Godard
dans « Deux ou trois choses que je sais d’elle », la
marquise de Parabère pour Tavernier dans « Que la fête
commence », « L’adorable menteuse » de Michel
Deville, la Regina
dans « Le lit conjugal » de Marco Ferreri, rôle qui lui
a valu une Palme d’Or à Cannes
et un Golden Globe.