jeudi 10 septembre 2026

DISQUES LÉGENDAIRES (15) – Kathleen FERRIER et John NEWMARK – BRAHMS – 4 Chants sérieux (1950) - par Claude Toon


Brahms en 1896
 

L'idée de ce bref article m'est venue en revoyant un film cruel de Claude Chabrol "Que la bête meurt" avec un Jean Yanne atteignant les limites absolues de l'infamie dans le rôle d'un type immonde qui tue accidentellement un gamin en voiture et s'enfuie. Le père, interprété par un glacial Michel Duchaussoy, ignorant toute forme de pardon, décide d'éliminer la "bête", œil pour œil, dent pour dent. L'un des films de Chabrol dénués de tout humour. À voir…

Le lien avec Brahms  : dans la Bande Originale, le compositeur Pierre Jansen choisit comme musique générique l'un des lieder les plus sombres du cycle quatre chants sérieux de Brahms dans l'interprétation bouleversante de Kathleen Ferrier en 1950.  

En s'inspirant d'une citation d'E. T. A. Hoffmann (1776-1822, l'auteur des contes) les mélomanes disent parfois à propos du choral final de la 5ème symphonie de Bruckner "Celui qui n'est pas ému par le choral final de la 5ème n'a pas de cœur ou n'est pas un homme". Une remarque non officielle qui peut s'appliquer à ces lieder et plus encore à l'interprétation de Ferrier, et ce pour tous, quelques soient leurs goûts musicaux… Juste un sentiment perso, le débat reste ouvert 😊… Précisons que Bruckner achève une symphonie de 1H30 par un choral de cuivre d'une puissance spirituelle dionysiaque. Le lieder est une méditation intime sur la mort et ses inconnues…

 

Lorsque l'on parle de lieder (mélodie en français) notre pensée ne va pas immédiatement à Brahms. On évoque Schubert, le voyage d'hiver notamment ou La Belle Meunière, Schumann et Les Amours du poète ou encore l'Amour et la vie d'une femme, et même Richard Strauss assidu à poursuivre ce style au crépuscule du postromantisme. Pourtant on dénombre 200 à 300 lieder de la plume du compositeur hambourgeois plus connu pour ses symphonies, son requiem allemand, et sa musique de chambre, etc. Notons que les cycles sont notés Lieder opus x, ce qui ne permet pas de se souvenir des titres aussi facilement que ceux de Schubert. En ce jour, parmi ce catalogue considérable, nos écouterons un cycle précis et à l'inspiration inhabituelle titré Quatre chants sérieux". 


Couverture hébraïque de l'Ecclésiaste
 

Oui, inhabituel car la plupart des milliers de lieder romantiques consistent en la musique de textes de poètes du XVIIIème et du XIXème siècle : Goethe (Le Roi des Aulnes ou Marguerite au rouet par Franz Schubert), Heinrich Heine (Les Amours du Poète de Robert Schumann). Wilhelm Müller (Le Voyage d'hiver et La Belle Meunière de Schubert), Joseph von Eichendorff (Schumann et Richard Strauss). Friedrich Rückert (Schumann) et plus tard les Kindertotenlieder de Gustav Mahler. La thématique se réfère à l'amour, la nature, les saisons, les contes populaires…

Or les Quatre chants sérieux illustrent des extraits bibliques, un cas rare dans le genre Lieder ! Citons trois exceptions par soucis d'équité : Dvořák et ses Chants bibliques, le recueil le plus proche de celui de Brahms ; Ludwig van Beethoven et les Six lieder sur des poèmes du fabuliste mystique Christian Fürchtegott Gellert ; et enfin Schubert et deux lieder dont le psaume 23. Un article de 2023 permettait d'écouter trois Chœurs avec orchestre de Brahms (textes profanes de poètes allemands) et la Rapsodie pour Contralto chantée par Maryline Horne (Clic).

 

Le contexte de composition du cycle des quatre chants sérieux est dramatique. Il y a dans les destins des êtres proches des coïncidences temporelles troublantes. Combien de fois ai-je évoqué la proximité affective entre Clara Schumann et Johannes Brahms après la mort dans la folie de Robert en 1856… amitié sans faille, platonique ou plus intime… nul ne le sait ? Quarante années ont passé, en cette année 1896, le beau et svelte Johannes des années 1850 n'a que 63 ans mais fait songer à un vieillard ventripotent à la barbe de prophète.

Clara a 76 ans, elle ne s'est jamais remariée. En mars, elle est victime d'un AVC et meurt le 20 mai. Evidemment, elle aussi n'est plus celle dont les portraits de jolie jeune femme des années 1830-40 justifiaient le béguin envers elle des deux compositeurs. Johannes sent que la mort étend ses ailes et sa faux pour lui aussi. Il décline, maigrit, souffre et achève en mai le cycle de Quatre chant sérieux, méditation mystique sur le trépas, à partir de textes extraits de la bible, ancien et nouveau testament. En juillet, ses craintes se justifient par l'apparition d'un ictère tenace. La faculté préfère lui cacher le diagnostic terrible d'un cancer pancréatique qui l'emportera en 1897. Johannes n'est pas dupe et se sait condamné à rejoindre Robert, Clara et des amis déjà partis dans l'au-delà…


John Newmark (1904-1991 )

Quatre chant sérieux opus 121 sera son ultime chef d'œuvre. L'opus 122 est une suite de chorals pour orgue composée fin 1896. Brahms avait certes marqué un grand coup avec son requiem allemand en 1865. Il poursuivit toute sa vie l'écriture de motets et chœurs pour voix mixtes, ou pour soliste, pour orgue, la liste est longue. Tous ces ouvrages sont en allemand vernaculaire, choix logique pour un artiste issu de la communauté luthérienne même s'il deviendra libre-penseur.

Il est d'usage que je commente dans un but informatif et musicologique les disques présentés. Là, la clarté des textes (traduits ci-dessous en français) écarte de facto une telle ambition. Les lieder sont composés pour voix de basse ou alto même s'il existe des adaptations pour soprano et même avec orchestre…


Curieusement Brahms puise les trois premiers textes dans le livre de l'Ecclésiaste ou Livre de la Sagesse voire Le Livre de Ben Sirac le Sage, dernier livre dans l'ancien testament selon la tradition, reconnu comme inspiré par les Églises catholiques et orthodoxes mais pas par les protestants… Un chouia de catéchisme : il rassemble des pensées philosophiques, des maximes, si je peux me permettre, voyons-le comme le guide du routard de la Bible. De plus l'orignal fut écrit en grec et non en langage hébraïque… bref, il se concentre sur la sagesse exigée de l'homme et l'immortalité de l'âme. Donc, les sources d'inspiration de Brahms sont :

1 - Car c'est de l'homme qu'elle procède (Ecclésiaste 3:19-22)

2 - Je me suis retourné et j'ai regardé (Ecclésiaste 4:1–3)

3 - Ô mort, que tu es amère de la part de Jésus ! Siracide (Ben Sirac le Sage) 41: 1-2

4 – "Lorsque je parle aux gens" de la première lettre de Paul aux Corinthiens 13 :1–3, 12–13 (Bible de Luther)


Kathleen Ferrier en 1950

La création eut lieu en novembre 1896 à Vienne avec succès. La difficulté d'interprétation est inouïe. J'entends par là que contrairement aux lieder nourris de poésie destinés aux schubertiades et autres soirées culturelles, ce cycle n'a rien de divertissant. Le chanter avec un excès de lyrisme, comme une prouesse digne de l'opéra, sera un contresens.

Je dois dire que peu d'enregistrement me touchent car rares sont ceux qui ne s'égarent pas, même légèrement, des règles énoncées ci-avant…

La voix idéale de Kathleen Ferrier, à la gravité élégiaque et la plasticité du discours sans affectation héritée du fait qu'elle suivit peu de formation académique du chant après ses études de piano, entre en communion avec mon tempérament mystique et émotif… (Ce phénomène est connu par chacun de nous dans tous les genres musicaux.) Ferrier se joue avec une facilité déconcertante des exigences imposées par une partition diabolique (si je puis dire 😊) : une tessiture très large dans les basses et des possibilités de sauts dans l'aigu qui ont dû être travaillées ardûment pour ce disque, l'absence totale de ligne de chant opératique hors sujet, une technique sans faille pour aborder les phrases longues écrites par Brahms. Enfin, l'osmose est parfaite entre son expression poignante et la complicité du jeu pianistique dense assuré ici par le pianiste québécois John H. Newmark (1904 - 1991).


Autre disque qui me plait : En 1951, Hans Hotter accompagné par le légendaire Gerald Moore ! On retrouve en version masculine une profondeur de grande classe. Janet Baker et André Previn sont, une fois de plus une alternative passionnante avec une plus-value sonore évidente, EMI 1978.

La gravure de Kathleen Ferrier n'a jamais quitté le catalogue et les lieder complètent la Rhapsodie pour alto et chœur d'hommes déjà commentée en 2019 (Clic). Une biographie de la chanteuse anglaise disparue la quarantaine venue, célèbre pour son interprétation fabuleuse du chant de la Terre de Mahler avec la Philharmonie de Vienne dirigée par Bruno Walter était à lire dans ce billet.


Écoute au casque ou avec des enceintes additionnelles plus que conseillée.

Le son des PC, sauf exception, est vraiment une injure à la musique…


INFO : Pour les vidéos ci-dessous, sous réserve d'une écoute directement sur la page web de la chronique… la lecture a lieu en continu sans publicité 😃 Cool. 

Jaquette de la réédition en CD


Texte en allemand dans le site Vier ernste Gesänge, op. 121 (La traduction en français du lied 1 est du charabia 😊)

Je propose celle-ci :

[1] Denn es gebet dem Moschen

 

[2] Ich wandte mich und sahe an

Car le sort des fils de l'homme est le même

que celui des bêtes,
comme l'une meurt,
ainsi meurt l'autre ;
ils ont tous un même souffle,
et l'homme n'a rien de plus que la bête ;
car tout est vanité.

Tout va dans un même lieu ;
tout a été fait de la poussière,
et tout retourne à la poussière.
Qui sait si l'esprit des fils de l'homme monte en haut,
et si le souffle de la bête descend en bas
dans la terre ?

C'est pourquoi j'ai vu qu'il n'y a rien de mieux
pour l'homme que de se réjouir de ses œuvres,
car c'est là sa part.
Car qui le conduira pour voir
ce qui sera après lui ?


« Je me suis tourné et j'ai regardé tous ceux
qui souffrent de l'injustice sous le soleil ;
Et voici, il y avait les larmes de ceux
qui subissaient l'injustice et n'avaient point de consolateur ;
Et ceux qui leur faisaient du tort étaient trop puissants,
de sorte qu'ils ne pouvaient avoir de consolateur.

Alors j'ai loué les morts,
qui étaient déjà trépassés,
plus que les vivants
qui étaient encore en vie ;
Et celui qui n'existe pas encore est meilleur que tous deux,
car il ne s'aperçoit pas du mal
qui se produit sous le soleil. »

 

 

[3] O Tod, wie bitter

 

[4] Wenn ich mit Menschen

« Ô Mort, combien tu es amère,
quand pense à toi un homme
qui vit des jours heureux et dans l'abondance,
et qui vit sans souci ;
et à qui tout réussit en toutes choses,
et qui peut encore bien manger !
Ô Mort, combien tu es amère.

Ô Mort, combien tu fais du bien à l'indigent
qui est faible et vieux,
qui est plongé dans tous les soucis,
et qui n'a rien de mieux à espérer
ni à attendre !
Ô Mort, combien tu fais du bien ! »

 

 

1 Quand je parlerais les langues des hommes et des anges,
si je n'ai pas l'amour,
je suis un airain qui résonne, ou une cymbale qui retentit.
Et quand j'aurais le don de prophétie, que je connaîtrais tous les mystères
et toute la connaissance, et que j'aurais toute la foi
jusqu'à transporter des montagnes,
si je n'ai pas l'amour, je ne suis rien.
Et quand je distribuerais tous mes biens pour nourrir les pauvres,
et quand je livrerais mon corps pour être brûlé,
si je n'ai pas l'amour,
cela ne me sert de rien.
...
Aujourd'hui nous voyons au moyen d'un miroir,
d'une manière obscure,
mais alors nous verrons face à face.
Aujourd'hui je connais en partie,
mais alors je connaîtrais comme j'ai été connu.
Maintenant donc ces trois choses demeurent : la foi, l'espérance, l'amour ;
mais la plus grande d'entre elles, c'est l'amour.

mercredi 9 septembre 2026

BULL ANGUS " First - Same " (1971), by Bruno

 


      Bon, ça y est : on repart dans les trucs obscurs... avec un sextet au nom de bovin, sorti de Poughkeepsie. Une ville tranquille bordée par l'Hudson, située au nord de l'état de New-York, à 240 kilomètres de Providence et à 130 kilomètres de New-York. Bull Angus a été monté par deux potes fins guitaristes, Larry LaFalce et Dino Paolillo, qui après s'être forgés à la scène dans un groupe New-yorkais, ont choisi de retourner à la maison afin de monter un groupe en conformité avec leurs aspirations musicales. Refoulant l'amateurisme, ils se tournent vers des musiciens déjà expérimentés, qui ont déjà fait leurs armes lors de la décennie précédente. Ce ne sont donc pas des perdreaux de l'année, et la musique, à la fois forte et (relativement) raffinée, s'en ressent. 

     La formation se met au vert, s'installant dans un bâtiment d'une ferme des environs, à un peu plus d'une vingtaine de kilomètres, proche de Rhinebeck, où ils peuvent à loisir taper comme des sourds sur la batterie et faire hurler les amplis et le chanteur sans que la police municipale ou le shérif du comté ne débarquent l'air vénère, matraque en main. Là, tranquillement, ils se constituent un répertoire de pièces originales qu'ils affûtent auprès d'un premier public. Celui à disposition, occupant les champs cernant la ferme, composé uniquement de bovins... de Black Angus (ou Aberdeen Angus), d'où le patronyme du sextet. On n'a jamais su si les bovins avaient apprécié - ou même supporté -, ou si, au contraire, ils avaient préféré prendre volontairement le tragique chemin de l'abattoir plutôt que de devoir continuer à subir plus longtemps le vacarme de ces jeunes chevelus filiformes.

     Après les bovins, c'est au genre humain, celui plus généralement noctambule, amateur de bières et de rock et errant dans des clubs à la lumière tamisée, de goûter la musique de ce Bull Angus. Le sextet ne chôme guère, écumant scrupuleusement tous les clubs de l'État, en débordant régulièrement sur le Massachusetts. Il ne faut guère plus que quelques mois au groupe pour acquérir une bonne réputation scénique qui, dans la foulée, va lui permettre d'être "invité" à rejoindre l'écurie Mercury. C'est ainsi qu'en l'an 1971 du siècle dernier, - une année particulièrement riche en manifestes Rock -, Bull Angus sort sa première galette. Un premier album pas piqué des hannetons. 


   Et d'entrée, sans sommation, ça défouraille avec un "Run Don't Stop" à toute berzingue qui envoie des bastos tout azimut ; comme si un commando de la Légion Étrangère s'était, par un étrange hasard du destin, retrouvé à proximité de Barad Dûr, cerné par des hordes d'orques agressifs et affamés, certains d'avoir trouvé matière à leur prochain barbecue. Le chanteur, Frankie Previte, semble être pris au dépourvu, peinant à trouver ses marques sous le flot continu de grattes vénères. "Mother's Favorite Lover (Margaret)", - réponse d'un garçon à l'infidélité de sa mère avec Margaret -, a quasiment le même tempérament. Bien que le tempo y soit nettement plus modéré, le chant, les interventions des guitares et de l'orgue Hammond demeurent vives et hargneuses. Même le solo de flûte - joué par Previte - virevolte comme une bécasse (d'Amérique) folle, prête à planter son bec dans la chair.

     Plus lent, un poil pesant, "Uncle Duggie's Fun Bus Ride" - hommage à leur fidèle roadie - pourrait être une forme de proto-Point-Blank copieusement agrémenté de sauce "Bloodrock". On remarque le jeu du batteur, Geno Charles, qui, depuis le début, sait au moment opportun tambouriner comme un forcené, comme un pilote de rallye rétrogradant pour, dans un bruyant dérapage, éviter in extremis la sortie de route. On pense parfois à l'exemple de Ian Paice ; une référence purpleienne qui revient aussi sur quelques interventions d'orgues - avec néanmoins moins de fougue que l'Anglais. Le groupe a d'ailleurs parfois été comparé à Deep Purple, ce qui ne semble aucunement approprié - sauf si on considère qu'une petite poignée de plans d'Hammond pyromanes et qu'une batterie véloce, nerveuse et ample, soient suffisantes. D'autant que même à deux, les guitaristes ne peuvent prétendre rivaliser avec Blackmore, et que Previte n'a pas la puissance d'un Gillan, ni même d'un David Byron. S'il fallait faire un rapprochement avec quelques groupes célèbres, ce serait plutôt vers les USA qu'il faudrait se tourner. Ainsi, dans l'ensemble, ce serait vers la rudesse et l'âpreté des Texans de Bloodrock, et la fougue, la dynamique de Blue Öyster Cult (1) - plus évidente lors des plages instrumentales à la faveur d'envolées guitaristiques de haute volée. En filigrane, on peut supposer que Grand Funk Railroad, alors incontournable aux USA, notamment en arpentant continuellement tous les espaces dédiés à la musique live du continent (nord américain), a eu un certain impact. Plus étonnant, certains mouvements semblent augurer l'énergie et l'approche "right in your face" du Point Blank des années 76-78.

     Avec  "A Time Like Ours", le heavy-rock du sextet se pare de quelques teintes jazzy, avant que la seconde partie ne penche davantage vers une pulsation à la Ten Years After.

   Plus longue pièce de cette très bonne fournée, "Miss Casey" avec ses 7 mn 30, en profite pour prendre son temps, tel un sadique avec son surin devant sa victime, et en variant ses angles d' attaque. Ce qui permet d'estimer et d'apprécier la qualité de jeu de la section rythmique, de Lenny Venditti (basse), et de Geno Charles. 

     C'est certain, Bull Angus, avec ses deux guitaristes à l'unisson ou complémentaires, n'est aucunement un innovateur en la matière. Cependant, pour l'époque, leur approche a indéniablement quelque chose de moderne. Alors que même les six-cordes de Blue Öyster Cult  - qui n'a pas encore sorti de disque - s'appuient encore sur des plans hérités du Blues, enrichis par la culture Jazz de Donald Roeser, LaFalce et Paolillo sont déjà dans une direction proto-Metal. Toutefois, naturellement, sans rien de forcé, et sans la raideur et le manque de chaleur qui pourra, parfois, caractériser certaines formations du Heavy-metal. Une singularité du groupe qu'on peut retrouver la même année, sur les deux albums de Uriah Heep, "Salisbury" et "Look At Yourself", lorsque Ken Hensley et Mick Box se jettent côte à côte dans quelques cavalcades en lâchant la bride à leur Gibson. 

     "Pot of Gold" sort un gros riff bien funky (ça sent la strato), préfigurant le virage que prendra Grand Funk Railroad dès lors qu'il va généreusement agrémenter sa musique de Soul.  Particulièrement à l'aise sur cette pièce, plus que jamais, le chanteur, Previtte, présente alors d'étonnantes similitudes avec les intonations de John O'Daniel (de Point Blank).

     Sur "Cy", LaFalce et Paolillo dégainent leur gratte acoustique, et, dans un ensemble de chœurs particulièrement maîtrisés, déroulent une bien belle pièce de folk, mêlant le plus intimiste et aérien d'America, de Crosby, Stills & Nash et de Steeleye Span

     Pour clore ce premier chapitre, Bull Angus revient au tout électrique sur une longue pièce, aux parfums de progressif. "No Cream for the Maid"  présente des aspects d'un Jethro Tull aux accents proto-metal. Au contraire de tous les autres, celui-ci s'étire inutilement sur un dernier et long mouvement répétitif. Seule faute de goût de l'album. Rien de salace ici, mais plutôt le malaise, ou la dénonciation de la main mise d'une "élite" méprisant les "petites gens", les écrasant sous leur joug, les reléguant à des outils, des objets. L'atmosphère du morceau est d'ailleurs oppressante, et il aurait suffit d'adjoindre aux guitares une fuzz grasse pour en faire une pièce de proto-doom. 


   L'année suivante, en 1972, Bull Angus sort son deuxième album : "Free For All". Curieusement, ce deuxième essai manque cruellement d'affutage. À croire qu'on n'a pas laissé suffisamment de temps au groupe pour qu'il se constitue un nouveau et solide répertoire à la hauteur du premier. La constitution du sextet est assez récente, remontant au plus tard à fin 69. Du moins pour l'amorce, mais la consolidation se fait au début de 1970. Et dès lors qu'elle s'est attaquée au circuit des clubs de la région, la troupe n'a pas eu à trop galérer. Après la rencontre assortie d'une prestation devant un cadre de Mercury, il n'a fallu qu'un mois pour qu'elle entre en studio. L'album, lui, a été bouclé en une seule semaine. Il a fallu plus de temps pour concevoir la pochette et organiser la distribution. Ensuite, rapidement, elle a été entraînée dans des tournées interminables, sollicitée pour ouvrir pour Rod Stewart, Fleetwood Mac et Deep Purple.

     Composer dans ces conditions de nouvelles pièces est une gageure, et c'est probablement la raison pour laquelle deux reprises ont été incluses. Et c'est probablement cette précipitation qui fait que la force, l'énergie, la vivacité, la pertinence telles qu'on les trouvait sur le premier essai, semblent alors anémiées. À tel point qu'on pourrait croire qu'il s'agit du premier album d'un groupe se cherchant encore. À moins que ce ne soit une volonté délibérée du groupe d'essayer de se rendre plus tendre, plus accessible ? Difficile à croire avec des morceaux tournant autour des 5 minutes, format inapproprié au passage radio, même s'il est vrai que les grosses radios américaines étaient alors plus portées sur des douceurs. Malheureusement, Bull Angus n'a pas réussi la difficile épreuve du second album. "Free For All" est loin d'atteindre le succès du premier, et le groupe, désillusionné, finit par se séparer quelques mois plus tard.

     De ce sextet bien prometteur, il semblerait que seul Frank Previte ait réussi à faire à nouveau parler de lui. Après le split de Ball Angus, et une poignée d'années, il fait un retour médiatique avec Franke and The Knockouts. Groupe du New-Jersey de Pop-rock (avec Tico Torres, futur batteur de Bon Jovi) qui aura eu droit à bien plus de succès que Bull Angus. Plus tard, il est sollicité pour chanter dans la B.O. de "Dirty Dancing", dont sur le hit "(I've Had) The Time of my Life" (oui, celui qui a squatté toutes les radios du monde) qui lui vaudra plusieurs récompenses. "(I've Had) The Time of my Life", "Someone Like You" et "Hungry Eyes" étaient à l'origine des maquettes de Franke and The Knockouts, qui ont été récupérées et réarrangées pour le film. D'après Previte, c'est après fait écouter lui-même la maquette de "(I've Had) The Time of my Life" à l'acteur principal, Patrick Swayze, (en présence d'une autre personne liée au film - Eleanor Bergstein ?), que ce dernier l'adopta immédiatement. Cela aurait été la chanson qu'ils attendaient, qu'ils recherchaient.


(1) Les deux groupes se sont forcément croisés, voire même côtoyés. Les séances d'enregistrement du premier disque du BÖC - sorti en 1972 - se déroulent en 1971, la même année que l'enregistrement et la sortie de l'éponyme de Bull Angus. Mais le quintet de Long Island officiait depuis plus longtemps que Bull Angus.



🎼🐄
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💢 POINT BLANK 👉" First - Same " (1976) 👉 " Second Season " (1977)
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mardi 8 septembre 2026

RIP Tim Curry (1976 2026) par Pat Slade



Pour ma 700ème chronique, un hommage à Tim Curry, une “tronche” du cinéma, l‘œil globuleux et son sourire inquiétant on fait de lui l’acteur d‘une génération.



Ça (c’est vraiment lui !)




Pour les incultes en cinéma, Tim Curry n’est pas le créateur d’une sauce  pour accompagner le poulet, l’acteur s'est fait connaitre auprès de plusieurs générations et d’un public des plus variés. Pour ma part, ce n’est ni avec le “The Rocky Horror Picture Show“ ni dans ”Ça“ mais son 1994 dans le film “The Shadow” avec Alec Baldwin .

                                                                    

Il est des carrières qui se racontent comme une succession de rôles. Celle de Tim Curry se raconte plutôt comme une traversée des genres, des époques et des imaginaires. Acteur, chanteur, interprète de théâtre et figure culte du cinéma, il a construit une œuvre d’une richesse singulière, portée par une voix immédiatement reconnaissable, une présence magnétique et cette capacité rare à rendre fascinants les personnages les plus extravagants. De la scène londonienne aux productions hollywoodiennes, des comédies musicales aux films d’horreur, Tim Curry n’a jamais cessé de surprendre. Son parcours mérite autant l’admiration que l’affection.

Né en 1946 en Angleterre, Timothy James Curry grandit dans un environnement marqué par la musique et la culture. Très tôt, il manifeste un intérêt pour le spectacle et suit une formation artistique qui le conduit vers le théâtre. Dans le Londres des années 70, il découvre un univers théâtral en pleine transformation, où les conventions sont bousculées et où l’interprète doit savoir tout faire : jouer, chanter, danser, provoquer et émouvoir.

C’est sur scène que Tim Curry se fait véritablement remarquer, notamment grâce à son rôle dans “The Rocky Horror Show”. Créée en 1973, cette comédie musicale débridée mélange science-fiction, parodie de films de série B, sensualité et rock’n’roll. Curry y incarne le docteur Frank-N-Furter, un savant excentrique et ouvertement séducteur, dont l’entrée en scène est devenue légendaire. Vêtu d’un corset, de bas résille et de talons hauts, il interprète “Sweet Transvestite” avec une assurance et une ambiguïté qui défient les normes de l’époque.

Le personnage aurait pu sombrer dans la simple caricature. Tim Curry lui donne au contraire une dimension presque aristocratique, faite de glamour, d’humour, de danger et de vulnérabilité. Sa voix grave, son accent maîtrisé et son regard intense transforment Frank-N-Furter en icône. Lorsque le spectacle est adapté au cinéma en 1975 sous le titre “The Rocky Horror Picture Show”, Curry reprend le rôle et contribue à faire du film l’un des phénomènes les plus durables de la culture populaire. D’abord accueilli de façon mitigée, le long-métrage devient progressivement un film culte, projeté durant des décennies en séances de minuit et accompagné de rituels collectifs par des générations de spectateurs.
             
Frank-N-Furter aurait pu devenir une prison dorée. Tim Curry en fait au contraire un tremplin. Il démontre rapidement qu’il ne se résume pas à cette figure flamboyante et transgressive. Sa carrière cinématographique s’enrichit de rôles très différents, souvent marqués par une certaine étrangeté. Il apparaît notamment dans “Cluedo”, comédie policière adaptée du célèbre jeu de société, où il incarne un majordome aussi nerveux qu’énigmatique. Le film, devenu lui aussi culte, repose en grande partie sur son rythme et son énergie. Curry y révèle un talent comique remarquable, capable de passer de l’ironie au burlesque en une fraction de seconde.

Dans “L’Histoire sans fin 2”, il participe à l’univers fantastique avec une intensité qui rappelle son goût pour les mondes imaginaires. Dans ”Maman, j’ai encore raté l’avion“, il apparaît dans un registre plus léger, tandis que dans ”Les Trois Mousquetaires”, il fait preuve d’un sens du panache qui lui est propre.

Mais c’est sans doute son interprétation de Pennywise, le clown maléfique de la mini-série ”Ça“, adaptée du roman de Stephen King, qui a durablement marqué l’imaginaire collectif. Diffusée en 1990, cette œuvre met en scène une créature capable de prendre l’apparence des peurs les plus profondes de ses victimes. Sous les traits de Tim Curry, Pennywise devient une figure d’épouvante inoubliable. Son maquillage, son sourire inquiétant et ses mouvements presque enfantins composent un personnage terrifiant précisément parce qu’il semble osciller entre le jeu et la menace.

Curry comprend que l’horreur ne réside pas uniquement dans les cris ou les effets spectaculaires. Elle naît aussi d’une voix, d’un silence, d’un geste légèrement trop lent. Sa performance dans “Ça” repose sur cette maîtrise de la suggestion. Il peut paraître grotesque, puis soudain glacial. Il amuse l’espace d’un instant avant de faire basculer la scène dans le cauchemar. Des années plus tard, son Pennywise demeure une référence pour les amateurs du genre, et l’interprétation continue d’être citée parmi les grandes incarnations de la peur à l’écran.

L’une des forces de Tim Curry tenait à son exceptionnelle polyvalence. Il était capable de jouer les méchants, les excentriques, les figures autoritaires, les personnages comiques ou les êtres vulnérables, sans perdre cette signature qui le rendait identifiable dès les premières secondes. Son apparence, son phrasé et sa voix pouvaient le cantonner à un type de rôle. Il choisissait au contraire d’en faire des instruments modulables. Chez lui, le grotesque pouvait cacher une profonde mélancolie, et une véritable sensibilité.

Sa carrière était également marquée par une présence constante dans la culture populaire. Tim Curry n’était pas seulement un acteur apprécié, il est devenu une référence, une source d’inspiration et une figure de ralliement pour tous ceux qui refusent les catégories trop étroites. Son Frank-N-Furter a offert une visibilité rare à une expression libre du genre et de la sexualité. Son Pennywise a prouvé qu’un acteur pouvait transformer une créature de cauchemar en personnage inoubliable. Ses rôles comiques ont montré qu’il maîtrisait aussi la précision du timing et l’art de l’autodérision.

En 2012, Tim Curry sera victime d’un accident vasculaire cérébral. L’épreuve bouleverse sa vie et réduit considérablement ses apparitions publiques. Pourtant, elle ne diminue ni l’importance de son œuvre ni l’attachement que lui portent ses admirateurs. Avec courage et dignité, il poursuivra certaines activités artistiques, notamment dans le domaine du doublage et de la lecture. Sa voix, justement, demeurera un lien précieux avec le public : profonde, théâtrale, immédiatement reconnaissable, elle continuera de faire vivre l’artiste.

Rendre hommage à Tim Curry, c’est célébrer bien davantage qu’une collection de personnages célèbres. C’est saluer une conception de l’interprétation fondée sur la liberté, la générosité et le refus de la monotonie. Il a su transformer l’excès en élégance, l’étrangeté en force et la différence en langage artistique. Peu d’acteurs ont traversé autant d’univers avec une identité aussi forte.

Tim Curry appartient à cette catégorie rare d’artistes dont les performances ne s’effacent pas lorsque le générique se termine. Elles restent dans la mémoire, parfois sous la forme d’une chanson, d’un sourire inquiétant, d’un éclat de rire ou d’une réplique prononcée avec une musicalité incomparable. Sa carrière est une invitation à ne jamais se laisser enfermer dans une définition unique. Et c’est peut-être là son plus bel héritage : avoir rappelé, par son talent et son audace, que l’art véritable commence souvent là où les frontières cessent d’exister.