LUNDI :Claude
a rendu hommage au maestro Michael Tilson Thomas, disciple de Leonard
Bernstein, aussi pianiste et compositeur, qui n’hésitait pas à
collaborer avec des musiciens venus d’autres univers. Avec un programme de musiques de Gustav Mahler, Dmitri Chostakovitch, John McLaughin, Steve Reich, Aaron Copland et Hector Berlioz !
MARDI :Pat
a bien évidemment écouté la dernière livraison de Franck
Carducci, avec ou sans ses Fantastic Squad, un « Sheeple »
qui oscille entre pop mccartnesque et longues plages de
prog où les musiciens rivalisent de chorus rageurs.
MERCREDI :Bruno
a écouté le dernier Robben Ford« Two shades of blue »
où le guitariste, qui gagne en finesse avec l’âge, rend hommage à
un autre virtuose, Jeff Beck, dans un disque scindé en deux parties,
format chanson et pistes instrumentales.
JEUDI :
en
bonne place dans la bibliothèque de Benjamin, ce roman philosophique
de Hermann Hesse« Siddhartha », qui nous emmène dans
l’Inde du mysticisme bouddhiste, où l’auteur a grandi.
VENDREDI :hissé
au rang de film culte, ce « Requiem pour un massacre » de
Elem Klimov nous plonge dans la boue, le sang, la violence, en
suivant un gamin parti
combattre les
nazis. Spectacle
éprouvant, qui filme au plus près la guerre et ses ravages.
👉 La
semaine prochaine,
passerons
nous voir Hubert-Félix Thiéfaine, le groupe Pavlov’s dog, le chef
Paul Paray et l'Orchestre de Détroit (oui oui, ils seront tous là, sauf le troisième basson pour une histoire de passeport non renouvelé), et le couple Laure Calamy et
Vincent Macaigne.
REQUIEM POUR UN MASSACRE est né de
deux volontés. Celle, intime, du réalisateur Elem Klimov, né en 1933, qui a
vécu la période racontée, et celle, officielle, des dirigeants
soviétiques qui souhaitaient marquer le quarantième anniversaire de
la victoire russe sur l’Allemagne nazie. Un film de commande,
de propagande, non exempt donc de manichéisme. Mais peut-on leur en
vouloir ? Que Klimov avait déjà tenté de réaliser sept ans plus
tôt, en adaptant deux récits d’Alès Adamovitch. Le projet initial avait
été recalé par la censure gouvernementale.
Cette fois c’est la
bonne. Elem Klimov reçoit toute l’aide officielle. Autorisation de tournage (dantesque d'après les témoignages, le APOCALYPSE NOW des Ruscofs) dans une réserve naturelle près de Minks, moyens illimités, techniques et humains. Nous en avions parlé à propos
de Andreï Tarkovsky, la Russie d’alors bénéficiait de
techniciens hors pair sortis de la prestigieuse école de cinéma de
Moscou.
C’est un film de guerre mais surtout sur la guerre. Avec cette dimension Kubrickienne de se placer (donc la caméra) au dessus des évènements purement narratifs, de transmettre l'émotion par les seules images, sans psychologie, avec ces visages déformés comme des masques de tragédie, l'absurdité, l'abstraction. Mais sans le regard satirique.
On suit
le jeune patriote Fliora Gaïchoun, qui contre la volonté de sa
mère s’enrôle dans l’armée biélorusse, en 1943. Un pays dévasté par les divisions nazies qui massacrent
aveuglement tous les villages qu’elles traversent. 628 en tout. 628
Ouradour-sur-Glane, avec ce modus operandi tristement célèbre
: les habitants sont enfermés dans l’église du village et brûlés
vifs.
Russe / enfant / guerre. On pense à L’ENFANCE D’IVAN de
Andreï Tarkovski à plusieurs égards, ces scènes entre réalisme
clinique et onirisme, omniprésence de la forêt, marécages, et ces
traces incandescentes de tirs dans la nuit. REQUIEM POUR UN MASSACRE
est avant tout une expérience sensorielle, visuelle et sonore. Lorsque l'image refuse de montrer, le son prend le relai. Le Terrence Malick de LA LIGNE ROUGE a forcément vu le film, la faune (le héron, les reptiles), la flore, scènes oniriques, utilisation du Steadicam.
Fliora est trop jeune pour
participer aux combats, il sera quand même admis sur la photo de groupe. Superbe séquence, rare moment de joie, d'unité, remarquez la composition de l'image, que le personnage du photographe met au point en temps réel. Roujev, le commandant de l'unité, laisse Fliora au campement. Le gamin y croise la jeune, hautaine et troublante Glacha, aux yeux de chatte. Encerclés par les bombardements, les deux gamins fuient dans la forêt. Pas d’effets spéciaux ici, mais de
véritables bombes larguées à quelques mètres des acteurs, et cette fumée noire qui envahit l'écran.
Et soudain cette scène magique. Après une nuit de pluie, les deux ados
secouent les arbres pour en faire tomber les gouttes, douche
régénératrice. Parenthèse enchantée, Glacha,
robe trempée qui épouse ses formes juvéniles, générant un arc en
ciel.
Fliora décide de revenir à son
village. Vide. Seule Glacha remarquera
les cadavres entassés derrière une baraque. Pensant les villageois
réfugiés sur une île, Fliora se jette dans les marécages pour les
rejoindre.
Scène éprouvante car filmée dans sa longueur, les deux gamins comme aspirés par la boue. Les comédiens étaient réellement à deux doigts
d’y passer. La bande-son mixe des grondements oppressants, des cris
d’animaux, qui provoque le même malaise que le requiem de Ligeti à
la fin de 2OO1. A entendre (sic) cet effet de surdité après l’explosion
d’une bombe, que Spielberg reprendra dans LE SOLDAT RYAN.
Puis commence la
quête de nourriture. Long
plan séquence sur Floria et Roubej qui repèrent une ferme, menacent le paysan, lui volent sa vache, puis détalent. Pris sous le feu allemand, Roubej y
perdra la vie. La vache aussi, qui se reçoit une rafale. Il ne fait
aucun doute qu’on a réellement tiré sur le bestiau. Toutes les
fusillades du film sont en balles réelles. Sur le vif, Elem Klimov et son opérateur ont l'instinct de filmer l’agonie de la bête. Gros plan de l’oeil secoué de spasmes et dévoré par les mouches.
De nouveau seul, Floria est recueilli par un paysan qui
l’amène à son village. Plans sublimes de la charrette fendant une brume opaque juste percée par la lumière rasante du soleil en contre jour, comme si plus rien n'existait, aucun horizon.
Une
première partie de film qui tient du parcours initiatique, avec ce gamin bravache qui affronte les réalités de la guerre, en témoin souvent impuissant. On notera l'absence de sexualité. Pourtant Glacha suinte un désir érotique, mais le gamin, par pudeur, peur, ne se laisse pas ensorcelé, la droiture moral avant tout ! La censure soviétique est-elle passée par là avec ses grands ciseaux ?
Un parcours qui
s’achève dans un village bientôt cerné par une division SS.
C’est avec de larges plans séquences que Klimov orchestre le chaos, les SS ivres, dégénérés, l’église, les villageois enfermés,
et cette phrase de l’officier : « les adultes peuvent
sortir par cette ouverture, mais laissez les enfants dedans ».
Les enfants étant l’avenir de l’humanité, les tuer est la
meilleure manière de génocider un peuple. Le massacre n’est pas filmé frontalement, reste hors champ, par contre le son nous fait entendre les cris des suppliciés. Je ne sais
pas à quoi ressemble l’enfer, on ne doit pas en être bien loin.
Film de
propagande pour célébrer le martyr et la résistance des
biélorusses, certes, qui montre donc que la violence ne venait
d’un seul camp. Toutefois Klimov nuance (la censure n’a rien vu ?!) en montrant quelques russes parmi les SS. Une vérité
historique, on a vu les mêmes cas en Ukraine où les gens du cru avaient
participé avec enthousiasme au massacre des juifs.
Sur la fin, Klimov mêle à son récit des bandes d'actualités - sur fond du
Requiem de Mozart- qui défilent à l'envers. On rembobine l'Histoire jusqu'aux sources du Mal, et cette photo d’Adolf Hitler bébé
dans les bras de ses parents. On se souvient de la réplique de
l’officier SS à propos des enfants à tuer en priorité. Chacun
aura son explication. Comme chez Kubrick. Pour Klimov, les enfants sont promesse
de vie, il n’est pas concevable de s’en prendre à eux. Même le
p'tit Adolf en barboteuse. Le premier projet de Klimov recalé par la censure s’appelait : « Tuez Hitler ».
A ce stade REQUIEM POUR UN MASSACRE a depuis longtemps quitté le cadre strict du film du guerre pour entrer dans une autre dimension. Floria tire au fusil comme un zombie sur un portrait du chancelier du
Reich. On remarquera ses cheveux blanchis, ses rides aux yeux, comme
s’il avait pris quarante ans dans la gueule. Voyez ce gamin qu'il croise, nouvelle recrue, même casquette, même allure, même fusil trop grand. Comme une version de lui même, avant. L’acteur Alekseï
Kravtchenko avait 14 ans à l’époque, il n’était pas comédien. Au
casting, le réalisateur avait diffusé aux prétendants au rôle des
images des camps nazis, puis proposé une bonne collation. Kravtchenko est
le seul qui avait refusé, la boule au ventre : il a au rôle.
On se souvient longtemps de son visage ahuri, apeuré, crispé, puis carrément déformé par l’horreur et l’incompréhension. C’est par
ses yeux qu'on voit la guerre, qu'on ressent la guerre. Toute la distribution est amateur, des gens du cru, qui n'ont pas eu de mal à rejouer ce qu'ils avaient vécu. Ce qui apporte au film ce
réalisme clinique (d’après le terme de Klimov) une description documentaire des faits narrée avec le langage du
cinéma. Un langage évident, en ligne claire, une mise en scène sans esbroufe : plans d’ensemble / gros plans / panoramiques, et ces
fameux travelling au steadicam. Et une profondeur de champ qui permet d'ancrer les personnages dans l'espace, de composer des cadres où le décor, l'arrière plan, compte autant que les protagonistes.
On remarquera ces plans en
contre-plongée, caméra pointée vers le ciel (le divin ?) avec
entrée ou sortie de champ par le bas de l'image, comme si les personnages
sortaient de terre pour aspirer l’oxygène, ou y retournaient s'y cacher. Klimov ose ce que seul Chaplin se permettait : les regards caméra, qui interpellent, accentuent le trouble. Verboten dans la grammaire académique du cinéma. Mille images mériteraient d'être décrites, tant ce film en regorgent, on retiendra celle de cette belle nana aux yeux clairs qui dépiaute des écrevisses, en suce goulument les pinces, assise à l'avant d'un camion, pendant le massacre du village.
REQUIEM POUR UN MASSACRE était sorti
discrètement dans deux salles à Paris, sa réputation doit au
bouche à oreilles. Il a gagné des prix en Russie, of course, jamais
ailleurs, car présenté dans aucun festival international. Elem
Klimov n’a plus rien tourné ensuite. Il a été nommé par
Gorbatchev président du syndicat des cinéastes russes. C’est l’homme d’un film – il a lui même renié
ses précédentes réalisations – mais quel film ! Une œuvre
superbe, profonde, éprouvante, souvent qualifié de meilleur film de guerre jamais réalisé.
Nous
sommes en plein 16e siècle et, tiraillé par les frustrations de ses
pulsions inassouvies, un homme ne parvient plus à apprécier
l’admiration dont il fait l’objet. Des années durant, il a
travaillé comme un damné, la tête dans les formules scientifiques
et la reconnaissance de ses semblables comme seul but. Il avait alors
l’enthousiasme et la spontanéité de la jeunesse, se livrait à ce
combat avec l’énergie de ceux qui se sentent encore immortel. Ainsi mémorisa t-il les
concepts les plus complexes mit en place les théories les plus
révolutionnaires. La science fut pour lui la vanité magnifique de
l’homme cherchant à égaler les dieux, la religion d’une
humanité éclairée.
[ Goethe ] Derrière ses formules se cachait une nouvelle
énergie, un nouveau remède, un nouveau confort. La science rendra
bientôt inutile l’entretien d’un feu, le dressage des chevaux,
les récoltes à la main, tous ces travaux épuisant empêchant
l’homme de profiter des voluptés de la vie. Au fond, les
scientifiques tels que le docteur Faust sont pareils aux moines
sacrifiant leurs vies pour la rédemption de l’humanité. Ce genre
d’homme pensent sans doute que seule la science peut ramener
l’humanité au paradis perdu, que chaque progrès l’éloigne de
cet enfer où elle ne peut gagner son pain qu’à la sueur de son
front. Les années passèrent et, alors que la vieillesse avait
emporté son enthousiasme et sa vigueur, le brave docteur Faust
commençait à regretter de s’être chargé d’un si lourd
sacerdoce. Alors, pour sortir du
mouroir de ses regrets, le vieux scientifique vendit son âme au
diable pour revivre sa jeunesse perdue. Avec « Faust »,
Goethe traumatisa la pensée allemande en posant le dilemme de
l’opposition entre la pensée et l’action, l’intellectuel et le
pulsionnel.
Nietzsche clarifia bien sûr cette opposition dans
« Naissance de la tragédie », où il différenciait le
Dionisiaque et l’Apollinien, c’est-à-dire le domaine du rêve et
de l’instinctif. Des décennies plus tard, alors que
l’obscurantisme nazi s’emparait du pays de Goethe, un écrivain
mit en scène ses angoisses dans ce qui peut être considéré comme
un prolongement de la morale du mythe faustien.
Dès son enfance,
Hermann Hesse avança dans la vie tel un nageur tentant de progresser
à contre courant. Atteint de troubles bipolaires, il s’écorcha à
toutes les autorités avec la maladresse de celui qui tomba dans la
vie comme sur un parterre de ronces. Ainsi se succédèrent les
conflits familiaux et les changements d’établissements scolaires,
jusqu’au jour où l’instabilité de cette vie absurde lui parut
insupportable. Le fameux « Loup des steppes » n’était
autre que lui, le roman devenu un classique donnait à ses troubles
et à son salut une portée universelle. Il faut toutefois souligner
que, là où le personnage du loup des steppes est torturé par son
obsession pour Faust, c’est cette même obsession qui sauva la vie
de Hesse. De ce loup à « Narcisse et Goldmund » en
passant par « Siddhartha », une bonne part de son œuvre
tourna autour du grand problème soulevé par Goethe. Trouver une
harmonie entre ses rêves et ses pulsions, entre son idéal et ses
besoins triviaux, telle est la grande préoccupation de ses
personnages.
Dans cette optique, « Siddhartha » est un
plus grand livre que le déjà remarquable « Loup des
steppes ». Ayant pris un peu de recul sur ses propres névroses,
Hesse nous emporte ici dans l’Inde du mysticisme bouddhiste. Comme
le docteur Faust, son Siddhartha y grandit comme un sage dont son
entourage admire la grandeur. Pourtant, malgré son apparente
sérénité, une angoisse poussait le jeune homme à fuir cet amour
confortable mais assommant. Au fond, l’affection dont il faisait
l’objet ainsi que le futile plaisir qu’il en retira lui
apparurent comme les éléments d’une vaste supercherie. Il était
convaincu que, derrière la futilité de ces artifices, la véritable
profondeur de la vie ne demandait qu’à se révéler aux yeux de
l’homme ayant atteint la sagesse.
Le premier chemin de cette sagesse
lui parut être la souffrance, cette douleur nécessaire à celui qui
cherche à maîtriser le courant impétueux de ses pensées et de ses
sentiments. Ainsi suivit-il des jours durant l’enseignement des
shramanas, ces hommes pour qui toute forme de plaisir empêchait
d’accéder à la véritable beauté de la vie. Refusant toutes
attaches aux hommes et aux choses, cette tribu lui permit d’atteindre
une sérénité bien éphémère.
Nul ne pourrait admettre que la
véritable sagesse se trouve en refusant tout ce qui fait le sel de
la vie, une telle morale ne peut mener qu’à la tristesse et à la
frustration. Siddhartha quitta donc les shramanas pour rejoindre la
ville, où il s’abandonna aux joies du jeu et aux extases du corps.
Mais la débauche ne vaut finalement pas mieux que la chasteté et, à
mesure qu’il se lassait de ces plaisirs futiles, Siddhartha
nourrissait un dégoût de lui-même qui ne fit que croître. Est-ce
donc de cette succession d’ennuis et de peines dont parlait
Schopenhauer quand il affirmait "la vie balance sans cesse entre
la souffrance et l’ennui" ? Le sens de la vie serait donc qu’elle
n’en a aucun, qu’elle n’est que l’accumulation des lubies
austères et des débauches plus ou moins honteuses de l’homme. Pas
du tout !
Mais je ne voudrais pas donner ici toutes les explications
d’un récit qui se vit autant qu’il se lit. Toute sa vie Hermann
Hesse a refusé de considérer la littérature comme une clef de
compréhension de l’existence. Les livres ne furent pas, selon ses
dires, un moyen de comprendre la vie, mais de s’en échapper. La
réflexion, il semblait laisser ça aux philosophes, comme si les
écrivains vivaient dans un imaginaire éloigné de toute
préoccupation terrestre. Ne vous y trompez pas, une telle opinion
relevait plus de la posture que d’une conviction profonde. L’homme
était trop cultivé pour ne pas savoir que, de « Candide »
à « Sur les falaises de marbres » en passant par
« Ainsi parlait Zarathoustra », nombre d’œuvres
s’élevèrent entre ces univers voisins que sont la philosophie et
la littérature.
Un écrivain trop abstrait ne serait qu’un pompeux
styliste, un autre trop rationnel s’apparenterait à un démagogue
vendeur de camelote. Tout grand écrivain recherche l’universel
dans le personnel, le concret dans l’abstraction, la grandeur
jusque dans la simplicité. Il est finalement semblable à ce
Siddhartha qui, derrière le rideau des apparences, cherche à saisir
la profondeur de la vie, la sagesse. Une chose est sûre, une telle
lecture procure une sérénité que l’occident a depuis longtemps
perdu et qui fit la grandeur des légendes asiatiques. Au lecteur de
dire si un tel récit évoque plus pour lui un Candide exotique où
un Faust perdu au pays du Bouddha.
Mister
Robben Ford est un musicien étonnant. En dépit d'une carrière
musicale débutant à la fin des années soixante qui l'a amené,
parfois en toute discrétion, à accompagner des artistes comme
Charlie Musselwhite, Joni Mitchell, Jimmy Whitherspoon, Rick
Springfield, et Miles Davis, à avoir été un musicien de studio
réputé et sollicité (il
joue même sur le "Creature of the Night" de Kiss),
à avoir fait partie de l'orchestre du Sunday Night (sur
la chaîne NBC, présenté par Jools Holland),
et d'un bon paquet d'albums salués par la critique, Robben Ford
semble ne jamais avoir pris la grosse tête. Il demeure un homme simple, fidèle à lui-même. Un type affable et réservé, d'apparence
toujours calme et prévenante, totalement hermétique aux clichés de
vedette capricieuse à l'intellect limité.
Depuis
le 16 décembre dernier, Robben Ford affiche 74 ans au compteur, et après
un dernier album studio en 2021, et la sortie d'un très bon album
live en 2023, "Night in the City", on pensait qu'il
glisserait doucement vers une douce retraite. Mais le voilà qui revient cette année avec un nouvel album plein de fraîcheur. Non
seulement son jeu n'a pas pris une ride - il a peut-être même gagné
en finesse -, mais, plus étonnant, sa voix n'a rien de celle d'un
homme de son âge. Visiblement, le temps semble glisser sur cet
homme.
Ce
"Two Shades of Blues" est voulu comme un hommage marqué à
Jeff Beck. Cependant, plutôt que de s'aventurer à reprendre
quelques compositions d'El Becko, - ce qui, d'après Robben, aurait
pu paraître prétentieux mais aussi carrément casse-gueule -, il s'est évertué
à jouer, ou du moins à tenter de jouer dans l'esprit. Sans chercher
à l'imiter. Juste essayer de retrouver l'esprit, l'essence du
phénomène. Évidemment, pour ce faire, Robben a dû s'équiper
d'une Fender Stratocaster - nécessaire pour l'utilisation des différentes
configurations de micros, et surtout pour le travail des notes au
vibrato. Si depuis quelques années, il est devenu un fervent adepte
de la Telecaster (il a développé un rapport étroit avec une vieille planche élimée de 1960 - elle fait d'ailleurs la couverture de ses deux dernières éditions), cela faisait des années qu'il avait carrément
abandonné la Stratocaster. Par contre, en aparté, Robben semble
avoir totalement oublié son modèle signature de Fender : la Master
Series Esprit Signature (c'est
celle qu'on voit sur la pochette de "Talk to Your Daughter" et celle de "Handfull of Blues").
Une belle gratte.
Initialement,
cet album devait être principalement instrumental, avec
éventuellement, l'incorporation d'une ou deux chansons au maximum. Un
projet que Robben espérait enthousiasmant et gratifiant. Rendre
hommage à l'un de ses héros nécessitait un investissement
personnel, autant pour rendre justice à la musique de Jeff que pour
ne pas s'exposer à l'opprobre. Or, pour Robben, ces sessions se
révèlent éprouvantes et décevantes. Passablement déçu du
résultatdans l'ensemble, il ne garde en tout et pour tout que
trois morceaux - les trois derniers de l'album. Pourtant, ce sont des monstres forts d'un actif imposant le respect qui ont participé aux séances américaines. Pas moins que Gary Husband, Darryl Jones et Larry Goldings. Mais l'histoire a
maintes fois démontré que ce n'est pas forcément en réunissant
les meilleurs qu'on fait une bonne équipe. Il est nécessaire que le
courant passe, et là, apparemment, ça n'a pas été le cas.
Finalement,
Robben décide de remettre le couvert avec une autre équipe, à
Londres (1). Avec des gars frôlant l'anonymat, mais avec lesquels nait une véritable émulation, d'où germe une
poignée de chansons. Quatre chansons qui font la première partie de
l'album. Probablement la partie la plus intéressante et la plus chargée d'émotion. Pour le coup, l'esprit "Jeff Beck" est remisé, mais il en résulte incontestablement une belle brochette de chansons où se mêlent
blues tranchant, rhythm'n'blues généreux, rock moelleux et pop noble, qui
rappellent parfois le temps du Blue Line (de
Robben Ford, for shüre). Pour ces séances anglaises, la
Strato semble avoir été alors délaissée, laissant à nouveau la
place à des tonalités de Telecaster, robuste et affûtée, avec
quelques plages d'apparence plus gibsoniennes - entre Gibson ES-335 et Les Paul en P90. Seul instrumental de ces sessions
londoniennes, l'excellent "Two Shades of Blues" - qui a donné
son nom à l'album -, qui s'immerge à nouveau dans des
tonalités beckiennes.
L'album
est scindé en deux parties bien distinctes : la première aligne
quatre superbes chansons, et la seconde est intégralement réservée
aux instrumentaux. Un choix qui marque la différence entre les enregistrements américains et les séances anglaises, soulignant ainsi que ces dernières se révèlent nettement plus attractives et
mnémoniques.
Un
premier chapitre débutant par "Make
my Own Weather", qui s'inscrit comme une profession
de foi, une conduite de vie qui se veut aussi être une ode à
l'optimisme et à la liberté. « …
Je trouve le plaisir là où tu vois la douleur. Trouve le soleil là
où tu vois la pluie, parce que je fais ma propre météo. La vie
sous pression, cela n'a aucun sens pour moi ». Un
robuste et élégant blues-rock jazzy comme seul Robben semble être capable
de réaliser. Du moins avec une telle classe, une telle
aisance. Une chanson affûtée par la scène depuis quelques années.
Une belle entrée en matière suivie par une magistrale version du
"Jealous Guy" de John
Lennon. Probablement l'une des meilleures jamais réalisées à ce
jour. Une version en mode Blues-rock, assise sur un lit de cuivres et
un orgue qui ronronne. À la fois chic et solide, parfaitement
équilibré entre finesse et chaleur organique.
Suit
un magnifique et solaire "Perfect
Illusion", l'acmé de l'album où Ford trempe son
Blues dans une soul lumineuse et une Pop tonique, bridant sa guitare
pour laisser du champ aux cuivres et au piano "...
Mais dans ce fleuve de scènes changeantes, j'ai vu un visage. Un
visage comme une fleur, et j'ai ressenti une force. Et je crois,
oui, je crois avoir trouvé en toi l'illusion parfaite. Tout ce qui
vient s'en va. Le monde n'est là que pour la forme. Tout ce que je
croyais savoir s'est évanoui à ta vue.".
Le
chapitre « chanson » se referme sur une seconde et
dernière reprise, "Black Night".
Un slow-blues popularisé par Charles Brown, qu'il jouait déjà dans les années 70, alors avec le Charles
Ford Blues Band, le groupe fondé avec ses frères (2).
Le second
chapitre est donc exclusivement réservé aux instrumentaux. Des
morceaux faisant - apparemment - fi de démonstrations techniques pour
se recentrer sur l'expressivité, l'émotion. Les trois dernières
pièces correspondent aux séances américaines. Ce sont elles qui
portent la marque de Jeff Beck, notamment grâce à la Stratocaster
spécialement acquise à cet effet - avec l'aide de quelques
nouvelles pédales d'effets censées permettre de s'approcher du
grain et de quelques trucs relativement plus tordus propres à
Beck. Finalement, ça sonne toujours comme du "Robben Ford", mais
jouant sur une Strato et tentant parfois d'émuler Jeff Beck, notamment par
le travail du vibrato sur les notes. Finalement, plus une série d'instrumentaux semblant refléter la personnalité calme et posée - voire positive - de Robben. C'est joué avec retenue et une certaine luminescence,
sans exubérance ni agressivité. Une classe innée pour une croisière intersidérale où l'on prend le temps de se laisser absorber par le paysage (musical) de jazz-rock bluesy solaire.
Mais
en fait, c'est quoi la musique de Robben Ford ? Du Blues ? Du Rock ? De la
pop-bluesy ? Du heavy-soft-rock jazzy ? (??) Tout au long de sa
très longue carrière, Robben n'a jamais cessé de brouiller les
pistes. Se refusant à s'enfermer totalement dans un genre en
particulier ou dans un autre. Laissant toujours la porte entrouverte, afin de
laisser pénétrer librement divers courants venus rafraichir son inspiration et sa
musique. On ne pourrait même pas la considérer à part entière
comme une fusion intentionnelle, travaillée, tant sa musique semble
plutôt être l'émanation naturelle d'une source musicale dépourvue d'intention commerciale et de quelconques barrières.
Et puis, peu importe
ce que c'est précisément. C'est tout simplement de la bonne
musique, sans fard, sans faux col. De la musique composée et
interprétée avec le cœur et l'âme, sans arrière pensée
commerciale. Bref, du Robben Ford.
(1) Un peu lassé de la vie américaine, après une résidence à Nashville, Robben Ford a voulu s'installer à Paris. Ville qu'il adore, mais n'ayant pu s'intégrer au tumulte de la vie parisienne, il a récemment opté pour Londres. La City restant une ville onéreuse, il souhaite actuellement émigrer en Italie.
(2) Partie intégrante du répertoire scénique du groupe, on retrouve aussi "Black Night" sur le premier disque daté de 1972.