jeudi 30 avril 2026

RAVEL - Le tombeau de Couperin – Bertrand CHAMAYOU (Piano) vs Bernard HAITINK (Orch.) - par Claude Toon


- Salut Claude, journée piano apparemment… et… orchestre aussi… Ravel, j'adore, et Nema aussi m'a-t-elle dit un jour…

- Certes Sonia, Ravel n'a peut-être pas un catalogue aussi fourni qu'un baroqueux hyperactif, mais on cherchera en vain la médiocrité. Cette suite pour le piano en hommage au grand Couperin, est dédiée à ses amis morts dans les tranchées et comprend six pièces pour le clavier dont quatre ont été orchestrées…

- Malgré le destin terrible des dédicataires, je n'entends guère de lamentation dans ces pièces…

- Oui, à l'époque baroque, le mot tombeau désignait une œuvre rendant hommage à un personnage mais aussi bien après son décès que de son vivant… Ils étaient bizarres au XVIIIème siècle…

- J'aime beaucoup le touché énergique de Bertrand Chamayou déjà entendu dans les valses nobles et sentimentales en 2022, toujours de Ravel, sur le même CD… Tu n'as pas préféré choisir un autre interprète… histoire de…

- Je ne m'en aperçois que maintenant que tu lis l'index Sonia… Nous écouterons la dédicataire Marguerite Long… Pour la version orchestrale, Bernard Haitink reste un grand cru même si lui aussi est un abonné du blog…


Marguerite Long et Ravel
 

Ravel composera entre 1893 et 1923, soit trente ans d'activité (on dénombre 90 œuvres "officiels" qui ne portent d'ailleurs aucun numéro de catalogue). Une carrière écourtée, une mort prématurée en 1937 (Ravel atteint d'une maladie cérébrale n'écrira rien pendant les quatre dernières années de sa vie), deux raisons qui n'expliquent pas ce nombre modeste de partitions. Mais attention, il s'agit des ouvrages achevés, touchant à la perfection, d'une grande diversité car abordant tous les genres… instrumental, piano, musique de chambre, lyrique…

En réalité, je mentionne les ouvrages originaux édités et joués ou gravés au disque généreusement… Le musicologue Marcel Marnat a prolongé cette liste avec des œuvres orchestrées, réduites ou transcrites et autres manuscrits, un total de 111 partitions…

Sonia s'étonne d'une seconde mise à l'honneur de Bertrand Chamayou dans un choix d'interprètes immense. Ben oui, mais j'avoue avoir été, d'une part très séduit par l'expressivité de son jeu en écoutant une tribune des critiques consacrée à cette suite (je ne suis pas toujours d'accord avec le podium), et ne pas avoir consulter l'index en ayant l'idée de ce billet… prenant le risque d'un remake, ce qui n'est arrivé qu'une fois en 15 ans (Brahms Trio N°1 😊).

L'intégralité de l'œuvre de Ravel pour piano seul occupe simplement deux CD. Consultez l'index, j'ai proposé au fil du temps l'écoute de trois des quatre suites pour le clavier sous les doigts de divers interprètes de 15 à 87 ans ! La jeune sino-américaine Kate Liu adolescente dans Gaspard de la Nuit considéré par les pianistes comme les pièces les plus difficiles à exécuter de tout le répertoire pianistique, défi interprété également par Ivo Pogorelich et Vlado Perlemuter quasi nonagénaire et ayant connu Ravel, Miroirs par Jean-Efflam Bavouzet et enfin Valses nobles et sentimentales par Bertrand Chamayou (même album que celui de ce jour). Toutes les autres pièces isolées sont courtes, hormis une sonatine en trois brefs mouvements, et justifieraient un article anthologique pour l'ensemble, une idée de chronique. Nous entendrons le Tombeau de Couperin dans un enregistrement de Marguerite Long, la dédicataire et créatrice de l'ouvrage. 2 H 20 de musique de piano au total mais… mais aucun morceau sans intérêt !


Ravel en tenue militaire en 1916
 
Camions sur la Voie Sacrée
Verdun - Bar-le-duc

Une synthèse biographique du musicien figure dans le premier billet dédié à Ravel, l'un des compositeurs français les plus inventifs du début du XXème siècle. Je n'y reviens pas, préférant me focaliser sur les événements qui entourent la conception de l'œuvre présentée. (voir cet article : Le Boléro, la Valse, Daphnis et Chloé - 2ème suite, Pavane pour une infante défunte, Alborada del graciosoSeiji Ozawa Clic).

En 1914, Ravel occupe une place méritée dans le monde musical après des débuts difficiles. Il échouera cinq fois au prix de Rome suite à des favoritismes (magouilles). Il a écrit presque tout son catalogue pour piano seul hormis le Tombeau de Couperin. Il doit faire face à des critiques sur l'abandon des formes classiques (sonates, ballades, études, etc.) préférant les pièces isolées ou réunies en suites au climat expressionniste. On l'accuse d'imiter le style Debussy.* L'influence inverse supposée donnera aussi du grain à moudre aux critiques déconcertés face à cette musique moderne qui s'invente. En 1912 il a offert aux ballets russes de Diaghilev une partition de près d'une heure, Daphnis et Chloé, une symphonie chorégraphique pour orchestre et chœurs sans paroles écrites ! En 1911, il composera un petit opéra, L'heure espagnole, pour cinq voix solistes avec orchestre sur un livret de Franc-Nohain. Les succès seront en demi-teinte… la sanction des artistes visionnaires.

(*) Debussy était friand de l'usage des gammes modales et pentatoniques. Ravel n'a pas négligé ces modes mais restera très attaché à la tonalité, ah les critiques !

Donc août 1914, la Grande Guerre éclate. De petit gabarit (1,61m - 48 kg) Ravel avait déjà été réformé. Patriote mais non nationaliste à la manière de la Ligue nationale pour la défense de la musique française*, le combat au front lui est refusé. Néanmoins, opiniâtre, il conduira des véhicules et même une ambulance, y compris sur la Voie Sacrée à Verdun. Blessé en 1916, sa guerre est finie, mais pas celle de ses camarades dont beaucoup périssent sous les obus et la mitraille, dans la glaise du Nord.

(*) Ravel, au risque de voir son œuvre boycottée, refusa d'adhérer à cette ligue voulant interdire les musiques allemandes et austro-hongroises. Ravel rejette la confusion entre l'art et les idéologies barbares. Figure dans cette ligue : Vincent d'Indy (anti-dreyfusard, antisémite et monarchiste antirépublicain), Camille Saint-Saëns (nationaliste tendance dure et colonialiste) et Alfred Cortot (complaisant avec les nazis plus tard) et même Debussy et Fauré, désolé je balance ! Personne n'est parfait. Tout le contraire de Ravel, Dreyfusard, anticolonialiste, défenseur d'une gauche progressiste… proche des idées humanistes de Jaurès. Le compositeur français Albert Roussel et l'anglais Ralph Vaughan Williams seront aussi ambulanciers… Les écrivains Yankee John Dos Pasos et Ernest Hemingway également…

Les poètes Charles Péguy et Guillaume Apollinaire, les romanciers Alain-Fournier ou Louis Pergaud, sont des noms ancrés dans les mémoires parmi les 560 écrivains morts pendant le conflit. Ajoutons le compositeur Albéric Magnard. Dans l'hécatombe n'oublions pas d'autres intellectuels au profil plus modeste et bien entendu, les ouvriers et les cultivateurs en passant par les employés et les enseignants… Les forces vives et "utiles" du pays.


Pont Basque - Gabriel Delluc

Ravel verra disparaître sous les obus des amis très chers : un peintre, un jeune compositeur, des copains d'enfance, dont deux frères, d'autres. Sa mère décède en 1917, ajoutant un désarroi intime à la tristesse et à la mélancolie que même l'Armistice ne guérira pas complètement. Ravel l'humaniste ne peut comprendre la genèse de cette apocalypse qui tua 1,4 millions de soldats (900 par jour), 300 000 civils, sans compter 4,6 millions de blessés et invalides ; des chiffres qui donnent le vertige. Il dédie le Tombeau de Couperin à six (sept en réalité) de ses amis morts aux champs d'honneur ("au champ d'horreur" chantait Brel dans Jaurès, un hit de son dernier album de 1977). Il ne retrouvera que lentement le goût pour la composition. Pour le piano seul, il écrira en 1924 la Sonate pour violon et piano et les deux concertos seront composés entre 1929 et 1931, l'un titré "en sol" et le second, le célèbre "pour la main gauche" sera dédié au pianiste virtuose autrichien Paul Wittgenstein qui avait perdu son bras droit lors du conflit, sur le front russe 😳.

Le projet pour Le Tombeau de Couperin a germé dans son esprit dès avril 1914. Soyons clair, depuis 1870, la perte de l'Alsace et la Lorraine, l'opposition entre la triple entente et la triple alliance, l'Europe se transforme en poudrière. Les intellectuels et pas qu'eux savent qu'une allumette et… Cette allumette sera l'Attentat de Sarajevo le 28 juin 1914. Le militarisme, l'impérialisme et le nationalisme nourris de rancœur entre monarchies rivales et vieillissantes entretiennent les craintes du pacifiste et visionnaire Ravel. Dès novembre 1914, Ravel reçoit les faire parts de décès qui se succèderont.


Autoportrait de Gabriel Delluc

Je prête ces appréhensions à Ravel, par présomption allez-vous dire ? Possible, le musicien avait en projet de composer deux suites pour piano. Mi-septembre 1914, les allemands sont stoppés dans la Marne, évitant la prise de Paris (Au prix de 200 000 morts en une semaine et le début de l'effroyable guerre de position de quatre ans). À lire le portrait ci-dessus, on n'imagine mal Ravel écrivant un Te Deum cocardier pour cette pseudo victoire (euphémisme)… Pour preuve ce courrier d'octobre 1914 à son ami Roland-Manuel : "Je commence deux séries de morceaux pour pianos, dont une suite française. Oh non, ce n'est pas ce que vous croyez, La Marseillaise n'y figurera point, il y aura une forlane, une gigue, pas de tango".

La suite française se nommera Tombeau de Couperin ! Un peu de sémantique s'impose. Le mot tombeau ne cache en rien un requiem à nos enfants morts pour la patrie (des nantis) qui ne dirait pas son nom. SOS Larousse, 4. (musique) - Pièce musicale vocale ou instrumentale écrite à la mémoire de personnages illustres. En deux mots, ce genre musical de style lamentation apparait vers 1650, l'époque baroque. On en récence une trentaine qui nous sont parvenus de compositeurs connus comme Froberger ou Marin Marais (plusieurs), pour luth, viole, clavicorde, etc.. Tombé en désuétude à la fin du baroque classique, le XXème siècle s'intéresse de nouveau au genre : Debussy, de Falla, Messiaen, et  Ravel  et quelques autres. Certains sont des compilations, ainsi Tombeau de Paul Dukas pour piano, composées d'œuvres de Manuel de Falla (1935), Florent Schmitt (1936) et Olivier Messiaen (1935). Donc… un sujet très vaste …

Plus surprenant, la forme de ces tombeaux fait appel à des danses anciennes ; plutôt aux tempos lents : allemande, sarabande, mais pas toujours : le rigaudon (une forme de bourrée) … En regard du genre on évite la gigue et comme l'écrit pince-sans-rire Ravel : le tango !


Composer un Tombeau semble ainsi pertinent : rendre hommage à des amis disparus, mais dans un style animé honorant leur jeunesse, le souvenir des temps heureux à l'opposé d'une évocation mortifère des charniers dans des ouvrages sulpiciens. Pourquoi Couperin ? L'argumention paraît simple : François Couperin partage avec Rameau le statut de compositeur pour clavier parmi les plus essentiels de la fin du baroque et du début du classicisme français. Je vous invite à lire un billet consacré à ce maître génial à propos de l'album Tic-Toc Choc de 2012, une interprétation pétillante d'un programme varié, certes pour le piano et non le clavecin, sous les doigts virevoltants d'Alexandre Tharaud (Clic). Et comme vous pourrez le constater Ravel écrira dans le style clavecin : des notes brèves (noirs, croches…) et des nuances relativement limitées (l'opposé des tempêtes de Liszt). Nous n'entendrons pas un de profundis collectif, mais une suite de cadeaux d'adieu.

Ravel commencera la composition en 1914 par la forlane en ayant ce trait d'humour un tantinet anticlérical. "Je turbine à l’intention du pape. Vous savez que cet auguste personnage […] vient de lancer une nouvelle danse : la forlane. J’en transcris une de Couperin." En effet, on racontait que Pie X trouvait le tango indécent car lascif et promouvait la furlane (inspirée par la forlane) plus prude. Soyons honnête, Ravel fut victime comme d'autres d'une fake news de l'époque. Jamais Pie X ne se mêla de cette affaire de danse 😊. La lecture des titres fantaisistes et poétiques des pièces de Couperin montre un homme friand du bien vivre.

- En plus Claude, tango ou forlane, danser avec une soutane et une tiare sur le tête… pas facile… hihi…

- M'enfin Sonia, tu te gausses du Saint-Père !! Sacrilège !

La rédaction réelle aura lieu en 1917 après la démobilisation de Ravel. Pour chaque pièce, la guerre a dressé une liste de victimes suffisamment longue pour choisir les dédicaces. Le mari de la pianiste Marguerite Long sera le dernier de ce monument aux morts musical. La partition est achevée en juin 1918 alors que Ravel suit une convalescence morale et physique à Lyons-la-Forêt chez madame Dreyfus, la mère de son ami Roland-Manuel, futur compositeur trop jeune pour être enrôlé. Mme Fernand Dreyfus était la "marraine de Guerre" de Maurice, une femme lettrée chargée d'assurer la correspondance aux soldats pour soutenir le moral des combattants.


Marguerite Long donnera la première de l'ouvrage le 11 avril 1919 Salle Gaveau. C'est un succès total. La pianiste doit la rejouer en bis dans son intégralité ! (20 minutes environ).

Je ne commente pas les pièces, elles sont d'une grande spontanéité. Playlist :

Bernard Haitink vers 1977

1

Prélude    

Vif 12/16     noire pointée = 92 mi mineur  

à la mémoire du lieutenant Jacques Charlot compositeur (1885 - 1915)

2

Fugue

Allegro moderato 4/4 noire = 84 mi éolien (mode de la sur mi)

à la mémoire de Jean Cruppi fils de la dédicataire de

l'Heure espagnole (1892-1914)

3

Forlane

Allegretto 6/8 noire pointée = 96 mi mineur

à la mémoire du lieutenant Gabriel Deluc Peiintre basque (1883-1916)

4

Rigaudon

Assez vif 2/4 do majeur 

à la mémoire de Pierre et Pascal Gaudin amis d'enfance à Saint- Jean de Luz

(tués ensemble en 1914)

5

Menuet

Allegro moderato ¾ noire = 92 sol majeur  

à la mémoire de Jean Dreyfus fils de sa "marraine de Guerre" (1896-1917)

6

Toccata

Vif 2/4 noire = 144 mi mineur

à la mémoire du capitaine Joseph de Marliave mari de Marguerite Long

(musicologue spécialiste de Beethoven 1873-1914)


En 1919, Ravel décide d'orchestrer quatre des pièces : PréludeForlaneMenuet et Rigaudon. L'orchestration est très légère, une antithèse de celle de la Valse furieuse et déjantée, ici nous avons un ensemble classique : 2 flûtes, l'une jouant du piccolo, 2 hautbois, l'un jouant du cor anglais, 2 clarinettes en La et en Sib, 2 bassons, 2 cors en Fa, 1 trompette en Ut, harpe et cordes. Le discours évoque un subtil concerto pour orchestre. La création a lieu le 28 février 1920. Comme toujours, la rigueur et la probité par rapport à la partition du chef néerlandais Bernard Haitink fait miracle. Dire que le Concertgebouw d'Amsterdam était et reste l'un des ensembles symphoniques les plus colorés et disciplinés en Europe frise le pléonasme. Il existe d'autres belles versions…


Écoute au casque ou avec des enceintes additionnelles plus que conseillée.

Le son des PC, sauf exception, est vraiment une injure à la musique…


INFO : Pour les vidéos ci-dessous, sous réserve d'une écoute directement sur la page web de la chronique… la lecture a lieu en continu sans publicité 😃 Cool. 




mercredi 29 avril 2026

RUSH " Counterparts " (1993), by Bruno

 


     Il existe des groupes au caractère trempé, qui ont réussi, contre vents et marées, à tenir tête aux diktats de l'industrie musicale. Des groupes qui ont perduré en suivant leur propre chemin, leur vision, sans se plier aux modes imposées. Rush s'impose en digne représentant de ce genre, un exemple à suivre. Rappelons à cet effet, qu'en 1976, après trois disques (1), les cadres de Mercury leur avaient posé un ultimatum. Les disques se vendaient assez bien, mais insuffisamment suivant leurs critères, et sans un effort évident pour pondre un (ou deux) hit(s) radiophonique(s) pour leur prochain album, Rush serait mis à la porte sans autre forme de procès. Ainsi, Mercury refuse de distribuer le travail de leur quatrième album en l'état. Mais les trois loustics de Rush - fortes têtes - n'en ont cure et restent campés sur leurs positions : ils ne retoucheront pas une seule note. C'est simple : ça sort ainsi, dans son intégralité, ou ça ne sort pas du tout et ils retournent chez eux, retrouver leur ancien travail. 

     Leur entêtement leur a donné raison : le succès de "2112" (sorti il y a tout juste cinquante ans, le 1er avril 1976) a définitivement rabattu le clapet aux cadres de Mercury qui ont bien retenu la leçon et qui vont dorénavant laisser tranquille le trio. 

     Une liberté de création qui va permettre au trio canadien de s'offrir une carrière exemplaire. Bien sûr, sur le long terme, leur parcours a parfois été chaotique. Cependant, jusqu'à la fin, Rush est l'un des rares groupes apparentés "heavy-rock" à avoir pu traverser les années 90 et à continuer à effectuer des concerts à forte audience. Ce n'est pas une perte de succès qui a incité le groupe à s'arrêter définitivement, mais des petits ennuis de santé. D'ailleurs, leur dernier album, "Clockwork Angels", de 2012, a été quasi-unanimement reconnu comme l'un de leurs meilleurs disques (n° 1 au Canada et n° 2 aux USA). Ainsi, Rush tire sa révérence après un coup de maître. Pas évident pour un dix-neuvième album d'une formation qui s'est fait fort de ne pas rester enfermée dans des formules faisant recette. Au contraire, Rush s'est distingué par ses prises de risques, cherchant à se renouveler régulièrement. D'où son évolution, qui l'a fait passer d'un heavy-rock épique trempé de blues - dans le style d'un Led Zeppelin - à un rock nettement plus progressif, qui va entraîner l'implication de plus en plus marquée de synthétiseurs. Ce qui, à l'époque, divisa les rangs de la fan-base, laissant parfois dubitatifs - voire blessés - même les plus hardcores du groupe. 


   Mais, à l'aube des années quatre-vingt-dix, après deux albums, "Presto" et "Roll The Bones", qui semblent marquer le pas, bien que toujours empreint d'un certain succès commercial, Rush fait un retour fracassant dans le heavy-rock. Et même une incursion réussie dans le heavy-metal. Heavy-metal ? En fait, non. Si. Pas vraiment. Car comme toujours, lorsque Rush emprunte de nouvelles voies, ce n'est jamais une cassure franche et brutale. Il y a toujours une continuité. Et puis bien sûr, Rush est un groupe reconnaissable entre mille. Evidemment, il y a la voix haut perchée de Geddy Lee, mais il y a aussi le jeu singulier d'Alex Lifeson, complexe et acrobatique. Et que dire de Neil Peart, qui fut sans conteste l'un des meilleurs batteurs de Rock, incessamment en quête de progression (2), sachant faire chanter ses cymbales et psalmodier, ou gronder, ses fûts.

     "Counterparts" est un album fascinant, auquel, malgré les années, on ne cesse de revenir (plus ou moins) régulièrement. Certain de satisfaire des esgourdes exigeantes, mais aussi pour y (re)découvrir de nouvelles choses. "Counterparts" est un album qui, de prime abord, pourrait paraître dur, métallique (métôl ?), chargé et relativement agressif, parfois sombre, mais jamais ténébreux. Une sensation induite par le retour en force de la guitare de Lifeson. Après des années à s'être faite plus discrète pour laisser du champ aux claviers, à ronger son frein, elle a laissé éclater sa bulle créatrice, éclaboussant de la plus belle des façons ce disque. Pour le coup, ce quinzième (!) album est non seulement un retour aux guitares, mais également un retour à l'excellence.

     Bien que la sensation « heavy-metal » soit prégnante, les guitares d'Alex ne sont pas pour autant spécialement gonflées par de grosses distos voraces. Au contraire, il y a de nombreuses pistes limpides et claires ; plutôt scalpels que tronçonneuses. Et lorsque « disto » il y a, c'est plutôt dans une vibe « nature » ; c'est-à-dire un ampli aux lampes surchauffées (ça hume bon le gros Marshall 100 watts). Sur ce point, Alex Lifeson nous éclaire en expliquant qu'après s'être enregistré pendant des années en se branchant dans la régie, il était revenu à la bonne vieille méthode des amplis poussés à donf (ou presque). « J'avais deux amplis à fond. Il m'a fallu quelques jours pour m'y habituer, mais après, franchement, j'ai adoré. Je sentais le bois vibrer contre mon corps et j'entendais le son des amplis à travers les micros. J'étais complétement absorbé par l'énergie du son et de l’atmosphère. Je me suis dit : « Mais où étais je passé ? À quoi étais-je passé ?  … Pour toutes les pistes de base, je me suis branché directement dans les amplis, sans effets, et j'ai poussé le volume à fond. J'ai joué sur ma Paul Reed Smith, ma Les Paul et ma Telecaster » Propos recueillis dans une interview accordée à Guitar Player en 1993. Les deux amplis en question sont un Marshall 100 w. et un Peavey 5150 (3). Mais outre le volume sonore, ce qui procure cette puissance, sans perdre en définition, c'est la vieille ficelle de superposer deux pistes de guitares jouées sur deux instruments à la tonalités différentes (souvent en utilisant une montée en single coils et une seconde en humbuckers).


   Geddy Lee
 revient aussi à des tonalités plus organiques avec un vieil ampli Ampeg, sauvé de la casse, fourgué par Kevin Shirley (ici, juste en tant qu'ingénieur), et qui, d'après Lee, menaçait de prendre feu à tout instant.

     D'entrée, avec « Animate », Rush annonce la couleur : fini les synthés, ou sinon avec parcimonie, en toile de fond. La musique paraît plus orageuse et dure, moins axée sur la mélodie. Une première cartouche qui se distingue par ses paroles, peu communes dans le milieu « harderoque », s'appuyant sur une recherche de Carl J.Jung à propos de l'harmonie de la psyché de l'humain, de l'équilibre féminin-masculin, l'Anima et et l'Animus, que l'orchestration. Cependant, musicalement, c'est à partir de « Stick it Out » que le groupe explose, faisant suffisamment d'étincelles pour illuminer les nuits les plus noires. Pourtant, finalement, le riff de base de « Stick it Out » n'est rien d'autre qu'une énième émanation de Led Zeppelin (et il est d'ailleurs joué sur une Les Paul), avec une basse qui se situerait entre John Paul Jones et Mike Inez (Alice in Chains, Ozzy). C'est un retour à un heavy-rock pur et dur, pas loin de la première période du trio. Tout comme « Cut the Chase », qui suit une direction assez identique, sauf que là, c'est la basse Fender Jazz Bass 72 de Geddy qui prend la barre, solidement appuyée par les patterns fous et martelés de Neil – à croire qu'il a quatre bras.

     « Nobody's Hero » repose les esgourdes avec ce premier mouvement acoustique sérieusement typé «Pete Townsend » - qui revient ponctuellement. Le morceau évolue sur une orchestration dramatique induite par une section de cordes. Un morceau relativement pop, où Geddy Lee démontre toute la progression de son chant, désormais plus mesuré et habité. Un chant se voilant ici de regret et de tristesse pour donner du corps à cette chanson écrite par Peart en hommage à un ami récemment décédé. Un ami différent dans ses mœurs mais pas moins sincère et méritant, bien plus authentique que ceux qui se créent, ou s'achètent, une image.

     « Between Sun & Moon » est une puissante performance semblant marier le grunge de Pearl Jam à la pop - avec toujours un bon assaisonnement "heavy-rock". L'éphémère break, par contre, est un gros clin d’œil aux Who, et tout du long, Peart envoie quelques patterns de bûcheron psychopathe à la Keith Moon.      « Alien Shore » est une nouvelle prouesse de Geddy à la basse (qui paraît parfois se dédoubler), ainsi que de Neil, dont le jeu s'imbrique dans un équilibre de funambule. Alors que tous deux jouent des phrases assez rapides, Alex, flegmatique, se contente de laisser résonner ses accords, plantant ainsi un décor chargé de mystère en alternant arpèges cristallins chargés d'échos (de delay) et riffs paresseux.


     « The Speed of Love » fait redescendre la température, s’inscrivant plutôt dans la continuité d'un U2, voire d'un Simple Minds, qui aurait épousé un son plus métal. « Double Agent » semble maintenir un cap similaire, jusqu'à ce que Lifeson déboule avec un riff dur et méchant, plongeant dans un heavy-metal épineux à peine temporisé par le chant de Geddy, qui tente dans cette tempête orchestrale d'imposer - avec difficulté - une fibre lyrique. À l'écoute de ces deux dernières pièces, il est aussi probable que le « Love » de The Cult ait été apprécié et assimilé par les Canadiens.

« Leave That Thing Alone » pourrait bien être le maillon faible de l'album. Il a pourtant été sélectionné pour concourir au titre du meilleur instrumental de l'année. Certes, de bons moments, mais ça semble tourner en boucle, et surtout, ça ne tient pas la comparaison avec l'ensemble de l'album.

     Heureusement, « Cold Fire » revient aux choses sérieuses. Introduit par un riff incandescent découpé au laser, il reviendrait presque à un rock classique, aux réminiscences de Blue Öyster Cult (l'arpège de Lifeson semble d'ailleurs reprendre quelques notes de « (Don't Fear) the Reaper »).

     Rush étant ce qu'il est - un groupe qui n'a jamais cherché la facilité - après neuf morceaux au cordeau, quasi imparables, et un instrumental, il clôture ce chapitre par un superbe « Everyday Glory », encore empreint d'une pop-rock alternative évoquant autant U2, que The Alarm et Simple Minds, mais sans jamais renier sa propre essence. Un final d'apparence aussi chaleureuse qu'un soleil de printemps, pourtant, les paroles de la chanson, elles, n'ont rien de jubilatoire, évoquant l'irréparable traumatisme de l'enfance face à la violence d'un couple se déchirant « Dans la maison où personne ne rit, et personne ne dort. Dans la maison où l'amour se meurt et les ombres rampent, une petite fille se cache en tremblant avec ses mains sur les oreilles. Repousser ses larmes jusqu'à ce que la douleur disparaisse. Maman dit de vilains mots, Papa frappe le mur. Ils pourront se battre pour leur petite fille plus tard, pour le moment, ils se fichent de tout... Dans la ville où personne ne sourit et personne ne rêve, poussent ceux qui s'ennuient à l'extrême »

     Alors qu'en ces débuts des années 90, une grande majorité de groupes affiliés au mouvement « heavy-rock » souffre cruellement de la surmédiatisation du grunge, Rush, lui, avec cet album, suit tranquillement son chemin et grimpe tranquillou sur la seconde place du billboard. Une première pour le trio de Toronto. En dépit des genres qui s'entrechoquent et s'accouplent, « Counterparts » est d'une cohérence rare. Si l'on fait exception de l'instrumental « Leave That Thing Alone », tout semble s'enchaîner dans une logique imparable, liant l'auditeur à une écoute intégrale, le plongeant hypnotisé dans cet univers. Rush est revenu à ses fondamentaux, mais avec des esgourdes curieuses qui n'ont pas été sourdes à l'actualité musicale des dernières années - probablement en particulier U2 mais aussi Pearl Jam. Il en résulte un album monstrueux, inoxydable, rivalisant de trouvailles, porté par trois musiciens au meilleur de leur forme, où Rush s'impose avec l'un des meilleurs albums de Heavy-rock-metôl-progressif de l'année. Certains iront jusqu'à le hisser au rang des meilleurs de la décennie.


   En 2018, après plus de quarante ans d'existence, et près de vingt albums studio, Rush avait annoncé tout arrêter, définitivement. Sans espoir de remonter un jour sur scène. Derrière ce qui semblait être une résolution radicale mais aussi une simple et juste aspiration à profiter d'une retraite paisible, il y avait la maladie 
de Neil Peart, et les soins qui en découlaient. Continuer à profiter de l'engouement des foules sans leur vieil et indéfectible ami, était difficile envisageable. Rush était vraiment la fusion de trois musiciens soudés et complémentaires. Après plus de trois années de dur combat contre la maladie, le 7 janvier 2020, Neil Peart succombe. Rush fait alors désormais partie de l'histoire. Et lorsqu'on interroge Lee ou Lifeson sur une hypothétique reformation de Rush, tous deux disent que c'est impossible sans Neil.

     Cependant, dans le courant de l'automne 2025, on apprend qu'une tournée de Rush est prévue pour 2026. Finalement, Geddy et Alex, une fois le deuil digéré, ont de nouveau été saisi par l'irrépressible envie de remonter sur scène ensemble, afin de faire vivre la musique de Rush (n'oublions pas qu'ils sont tous deux amis d'enfance). Celle de leur vie, de leur indéfectible amitié. Ainsi, cette année, Rush a repris la route avec un nouveau membre en la personne de l'Allemande Anika Nilles, qui c'était déjà faite remarquer en incorporant le groupe de Jeff Beck pour sa tournée de 2022. Il faut avoir un sacré bagage et une certaine confiance en soi pour remplacer un batteur de l'acabit de Neil Peart.


No.Titre
1."Animate"6:04
2."Stick it Out"4:30
3."Cut to the Chase"4:48
4."Nobody's Hero"4:55
5."Between Sun & Moon"4:37
6."Alien Shore"5:47
7."The Speed of Love"5:02
8."Double Agent"4:52
9."Leave That Thing Alone" (instrumental)4:05
10."Cold Fire"4:27
11."Everyday Glory"5:11



(1) Le premier, éponyme, a été initialement sorti par le label Moon Records. Le propre label du groupe créé en 1973 par le management et les musiciens de Rush, à la suite des refus catégoriques des majors canadiennes d'enregistrer le groupe. Quand des chansons de ce premier disque commencèrent régulièrement à passer en radio (celle du comté), Mercury se ravisa promptement et vint les démarcher pour gentiment leur proposer d'intégrer son écurie. En 1974, Moon Records est transformé en Anthem Records, un label indépendant, qui a permis à Rush de garder une certaine - et enviable indépendance - et qui a aussi accueilli des groupes et musiciens tels que Coney Hatch, Max Webster, Ian Thomas, A Foot in a Coldwater, BB Gador, Spoons.

(2) En dépit d'une reconnaissance internationale, de récompenses et d'un succès pérenne, Neil, particulièrement exigeant envers lui-même, n'était jamais totalement satisfait de son jeu que de ses compétences. Ainsi, à 45 ans, il décide de prendre des cours pour améliorer la facette jazz de son jeu et améliorer son swing.

(3) Le désormais fameux ampli 5150 de Peavey n'était alors commercialisé que depuis quelques mois, en 1992. 



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