mercredi 4 février 2026

SCORPIONS " Taken By Force " (1977), by Bruno



   C'est l'album le plus mésestimé de l'ère Roth du groupe, parfois même oublié, ignoré, délaissé. Un album charnière où se confrontent deux univers. Alors qu'auparavant le groupe opérait une forme d'alchimie entre des velléités de Rock massif inspiré par Mountain, et des pulsions de heavy-blues halluciné hérité des Hendrix et Trower, ce cinquième opus révèle une scission entre deux camps. L'un cherche à se débarrasser de toute réminiscence psychédélique, romantique et bluesy pour plonger dans un métal inoxydable, tranchant et macho, tandis que l'autre, campé sur ses positions, souhaiterait aller plus loin dans son voyage mystique intersidéral. De part et d'autre, en bonne intelligence, on fait bien des concessions pour garder la cohésion du groupe, mais aussi simplement pour ne pas rompre des liens d'amitié de plusieurs années. Malgré tout, un nouvel élément va entraîner une rupture définitive. 

     Le dernier accueilli au sein de la formation ne tient pas à juste se contenter de frapper comme un sourd sur ses fûts. Il souhaite aussi participer activement au processus de création des chansons. D'autant que le gars se sent des talents de parolier. Il va se distinguer par des sujets plus terre-à-terre, souvent ouvertement sexuels, à l'opposé des aspirations plus poétiques du filiforme moustachu. Ce dernier, sans pour autant montrer la moindre animosité envers son nouveau camarade de jeu, se sent particulièrement embarrassé vis-à-vis de la chanson "He's Woman - She's a Man", dont les paroles ont été inspirées par la rencontre dans un quartier "chaud" de Paris d'une belle femme qui n'en était pas une. Déjà qu'il n'est pas vraiment en phase avec le versant "métôl" du morceau, l'ajout de paroles qu'il juge vulgaires et déplacées, font qu'il ne veut en aucune façon, y être associé. Au point de s'opposer à la jouer. Toutefois, Ulrich Roth, bien brave, finit par céder sous la pression de ses camarades et lâche ici un vertigineux solo ad-hoc - qui va marquer des légions d'apprentis métalleux. Le label, RCA Records, le choisit pour en faire un premier simple. Ce qui va obliger Ulrich à interpréter maintes fois ce morceau qui lui pose problème. En concert, évidemment, mais aussi en représentation télévisée, où le groupe doit généralement se contenter de jouer un seul morceau, celui censé être le plus représentatif du groupe... 


 De toute façon, voyant bien que les aspirations du duo Meine-Schenker allaient vers un durcissement, vers des sonorités plus lourdes et métalliques, et estimant qu'en suivant cette voix,  il ne pourrait jamais, musicalement, s'exprimer pleinement, Ulrich prend la décision de quitter le groupe pour voler de ses propres ailes. Une fois n'est pas coutume, mais la rupture se fait sans accroc. Conformément à ses valeurs, dans un souci d'honnêteté, pour que le groupe puisse prendre ses dispositions, et que cela ne pénalise pas une carrière qui prend forme, Roth fait part de ses ambitions bien avant sa démission. D'autre part, pendant l'intégralité de son préavis, il demeure sur scène pleinement investi - même sur les morceaux qu'il ne chérit pas particulièrement. En conséquence, il assume la tournée japonaise programmée - et tant espérée - par les Teutons. Tournée triomphale, dont des extraits ont été immortalisés sur le magistral "Tokyo Tapes".

     Pour son dernier album avec les potes arachnides, il offre encore d'excellentes compositions, parmi les meilleures pièces de l'album - qui ne comporte d'ailleurs aucun déchet, aucun truc bâclé. Même si, au milieu, il a glissé un hargneux "I've Got to be Free" - du Hendrix-Métôl où, sur certains passages, Klaus est à la limite d'être faux - directement adressé à ses camarades. Qui eux, ne feront le rapprochement que des années plus tard... "Tu me brûles l'esprit ! Tu gâches mon art ! Tu me fais perdre mon temps ! Aucun goût dans tes actions, pas de goût dans ta ligne, pas de vérité dans ta direction ! Tu dis vouloir être une superstar, je m'en fous de savoir comment aller aussi loin ! ... Je ne suis pas ton tremplin ! Je dois être libre ! Alors laisse ma vie tranquille.  Tu es amoureux du succès ... ne suis pas mes traces, tes voies ne sont pas les miennes. Votre dieu principal est l'argent ! Tu me gâches la vie ! Tu dis que tu le fais pour notre bien, mais tu ne veux pas voir ce que je déteste ! Tu me trouves idiot de quitter ton show, mais tu ne peux pas voir ce que je vois, alors laisse-moi partir !" Plus tard, Roth concédera que ces paroles sont dues à sa jeunesse, et qu'à cette époque, il était aussi un peu imbu de lui-même.  


   Mais il y aussi l'inquiétant "The Sails of Charon", semblant trempé dans un mysticisme oriental et aux faux airs de "Gates of Babylon" de Rainbow. Un morceau étourdissant, un classique de l'ère Roth-Scorpions, plébiscité par des gamins qui vont prochainement faire les beaux jours de la NWOBHM, ainsi que par Rudolf Schenker et le nouveau venu, Herman Rarebell. Pour cette pièce, Roth s'est inspiré du flamenco, auquel il a joint une teinte Trowerienne avec une touche hard apportée par la frappe brutale d'Herman et le chant offensif de Klaus. Yngwie Malmsteen et le groupe Angra reprendront cette chanson. Et puis "Your Light", une pièce lumineuse et un peu légère, porteuse d'espoir, aux paroles baignées de religion, en référence au Christ. Une sorte de funky lourd, porté par une Strato hyperlaxe et chantante, gazouillante, invitant l'allégresse même en des jours sombres. Et quel solo ! Nom di diou !

   À côté, quasiment en opposition, une poignée de morceaux coup-de-poing contrastent radicalement. À commencer par "Steamrock Fever" qui annonce la couleur, notamment celle du désir de conquérir les USA - "la fièvre steamrock in L.A. " - avec un missile offensif à la gloire (espérée, fantasmée) du groupe, avec l'ajout d'un public bruyant et participatif. Adjonction sympathique au début mais... vite gonflant (par contre, l'authentique marteau-piqueur dans l'intro, enregistré par Dieter Dierks dans la rue adjacente, est sympa). Et puis deux titres qui dévoilent la nouvelle carapace de Scorpions. "We'll Burn the Sky", qui alterne entre des mouvements en mode "slow romantique" et d'autres en mode "uppercut", et  "He's a Woman - She's a Man", - qui insupporte Roth -, conçu pour abattre des murailles. À inclure dans le lot  "Suspender Love", depuis longtemps joint aux rééditions CD. À l'origine, c'était une face B (de 45 tours), qui a joui d'un certain intérêt dès son insertion au fameux "Tokyo Tapes". Cependant, en comparaison, la version studio manque un peu d'énergie et de gnaque.
 

   Les paroles de "
We'll Burn the Sky" ont été composées par Monika Dannemann, ancienne patineuse artistique, qui a connu charnellement Jimi Hendrix. C'est avec elle que Jimi a passée ses derniers jours, et pris les derniers clichés du guitariste. C'est elle qui est présent lors de son décès. Dans le temps, elle donnera différentes versions des derniers instants du gaucher, éveillant ainsi la suspicion quant à sa responsabilité (volontaire ou non). Bien qu'elle soit alors en couple avec U. Roth depuis plusieurs années, la chanson est une ode à l'amour qu'elle porte toujours à Hendrix. "... Tu es ma vie qui s'enflamme, et tu portes mon amour. Grâce à toi j'ai été tellement inspirée. Tu es gravé au plus profond de mon cœur. Mes rêves me rappellent que nous ne faisons qu'un... Quand pourrais-je te rejoindre pour être libre ?". Peintre talentueuse, elle réalisera de très belles peintures sur Hendrix (une obsession). Elle se présente comme celle qui a été la fiancée d'Hendrix, mais à la première édition de son livre autobiographique, elle est poursuivie pour diffamation par Kathy Etchingham. Une autre fiancée... Monika Dannemann-Roth perd le procès... et se suicide deux jours après le verdict.

    Naturellement, Scorpions ne serait pas tel qu'il est sans ses éternelles ballades, qui, lors de la décennie suivante, ont fini par émoustiller bien des cœurs (d'artichaut). C'est cette facette qui a permis de séduire les radios, permettant au groupe de se faire connaître du plus grand nombre. Certains, peu au fait, ont parfois cru que c'était un groupe de ballades - ou du moins, essentiellement porté dessus. Sur cet album, c'est l'émouvant "Born to Touch Your Feelings" qui suit la tradition. Rudolf tisse un arpège délicat pendant que la guitare d'Ulrich Roth se languit, pousse des gémissements élégiaques (des effets de violoning). Tandis que Klaus Meine chante avec une délicatesse rare, comme s'il avançait à pas feutré.

     Inspiré par le récent décès d'Elvis Presley, "The Riot of Your Time" est un titre un peu à part dans la discographie du groupe, avec sa guitare acoustique frappée durement pour un riff presque simple et énergique (presque cow-punk ?) revenant ponctuellement tempérer ce solide hard-rock teuton d'où se détache une atmosphère étrange de mauvais présage. Comme des bourrasques annonçant une proche tempête - qui n'arrive finalement pas. 

     Un disque un peu oublié, voire mésestimé, occulté par le succès de "Tokyo Tapes" et plus encore par celui de l'imposant "Lovedrive", souvent désigné comme un album charnière qui ne suit pas la comparaison avec "In Trance" et "Virgin Killer", ni avec ceux de la nouvelle ère (avec Mathias Jabs), "Taken by Force" est pourtant indéniablement un bel effort, chargé de morceaux qui reviendront régulièrement dans la set-list des Scorpions, évidemment, mais aussi dans celle d'Uli Jon Roth (à l'exception de ...). 

 


   Un petit mot sur la pochette : étonnamment, alors que la pochette du précédent album, "Virgin Killer", particulièrement douteuse, sortie contre l'avis du groupe, n'avait pas subi les foudres de la censure européenne (au contraire de celle des Etats-Unis), celle de "Taken by Force" ne passe pas. À la place, dans la précipitation, RCA élabore une pochette sans âme, noire avec au milieu le titre en rouge, et en haut, en bandeau, cinq photos ; une par musicien, qui n'ont pas l'air spécialement ravi. Rudolf est surprenant avec son look funky-latino. Apparemment, dans l'Europe des années 70, on trouve plus choquant des gamins jouant à la guerre dans un cimetière militaire, que l'image d'une fille prépubère nue dans une position qui, 
sans la juxtaposition d'un impact de vitre brisée, n'aurait rien caché de son entre-jambe. Dorénavant, c'est l'inverse. On découvre enfin l'original du présent album, tandis que celle de "Virgin Killer", plus un peu plus de trente après son édition, est désormais interdite. Alors que malheureusement les gens peuvent être exposés aux pires horreurs sur le net et la télévision, que des sites marchands proposent des poupées pour d'ignobles et d'inavouables "divertissements", la reproduction sur internet de la pochette concernée peut être sévèrement punie. On peut d'ailleurs voir sur des sites de ventes d'occasions, des vendeurs masquer la pochette de leur vieux vinyle, tandis qu'en 2008, Wikipedia avait vu sa page bloquée par l'IWF. "L'encyclopédie libre" dût alors faire un recours en justice.


Face 1


ParolesMusique
1.Steamrock FeverKlausRudolf3:37
2.We'll Burn the SkyMonika DannemannR.Schenker6:26
3.I've Got to Be FreeU. Jon RothRoth4:00
4.The Riot of Your TimeMeineR.Schenker4:09
Face 2

ParolesMusique
5.The Sails of CharonU. J. RothU. J. Roth5:16
6.Your LightU. J. RothU. J. Roth4:31
7.He's a Woman - She's a ManMeine, H. RarebellR.Schenker3:15
8.Born to Touch Your FeelingsMeineR.Schenker7:40



 
Francis Buchhloz 19.02.1954 - 22.01.2026

   En hommage à Francis Buchhloz, qui a succombé à 71 ans, le 22 janvier dernier, d'un cancer contre lequel il luttait depuis quelque temps en toute discrétion. Homme de l'ombre du quintet teuton le plus célèbre de la planète Harderoque, arrivé en 1974, il semble n'avoir jamais participé à la composition. À l'exception de "Kick After Six" sur l'album "Crazy World". Effacé, rarement présent lors des interviews, souvent accaparé par Meine et Schenker, l'homme semblait être le membre le moins influent ou important du groupe. Cependant, il est certain que l'envol du quintet aurait plus long et difficile si B ne s'était pas personnellement impliqué dans l'administratif , faisant ainsi office dans les années de vaches maigres de secrétaire et de manager. Harassé par le travail et dépité par les difficultés éprouvées lors des petites escapades hors Allemagne, il faillit raccrocher (la première tournée en Angleterre fut une catastrophe... ce qui servira de leçon).  Lorsque le succès international arrive, le groupe signe un contrat avec une société de management, déchargeant ainsi Buchhloz d'une lourde charge de travail. Toutefois, il aurait gardé, en partie, la main sur les comptes. Aux débuts des années 90, quelques temps après la sortie de "Crazy World", il y a un lourd différent entre lui et le groupe (
plus particulièrement Meine, à ce qu'il semblerait) quant à la gestion des comptes. De mémoire, certains auraient estimé qu'il aurait pris dans la caisse plus que de raison... Mais quand pense Buchhloz ?  En désaccord, il préfère quitter le groupe en 1993. Parallèlement, bien que connu pour composer lui-même ses lignes de basses - peut-être pas nécessairement sur les chansons écrites par Roth -, il n'a été inclus qu'une seule fois dans les compositeurs. Il renoue avec la scène dans les années deux mille. D'abord en accompagnant Uli Jon Roth, puis avec d'ex-membres de Fair Warning avec lesquels il monte un groupe : Dreamtime. Avec lequel il enregistre un bon disque de Hard FM, "Dream and Deliver". Plus tard, c'est Herman Rarebell qu'il retrouve au sein de la formation menée par Michael Schenker, Temple of Rock. On le retrouve sur deux copieux albums live : "Temple of Rock : Live in Europe" de 2012 et "On a Mission : Live in Madrid" de 2016.


"Chers fans,
c'est avec une immense tristesse que nous venons d'apprendre le décès de notre ami de longue date et bassiste, Francis Buchholz. Son héritage au sein du groupe restera à jamais gravé dans nos mémoires, et nous garderons toujours en mémoire les nombreux bons moments passés ensemble. Toutes
nos pensées vont à Hella, à sa famille et à ses amis. Repose en paix, Francis.

Klaus, Rudolf, Matthias"




🎶♏
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mardi 3 février 2026

SCORPIONS : ”Animal Magnetism“ (1980) par Pat Slade



Animal Magnetism“ est le disque qui me fera connaitre Scorpions bien avant leur fameux live ”Tokyo Tapes“... 



Un Animal Magnétique




 J’ai toujours eu un train de retard sur les modes, alors que certains découvraient le Hard rock, j’en étais encore au Glam Rock. J’ai commencé à acheter mes premiers vinyles de rock avec mon petit salaire d’apprenti menuisier. Le premier sera le live d’AC/DC If You Want Blood You've Got It suivi d’Highway to Hell“ et le suivant sera un album de Scorpions avec ”Animal Magnetism“. Pourquoi celui-là et pas un autre ? Mes achats de polychlorure de vinyle ont souvent été attirés par le graphisme ornant la pochette et celles de Scorpions vont beaucoup m’intriguer. Même si je n’avais jamais acheté un album du groupe teuton, j’avais déjà écouté leur album live de 1978 “Tokyo Tapes“ et le titre ”Fly to the rainbow“ et le solo d’Ulrich Roth m’avait impressionné. Roth, le guitariste Hendrixien qui fondera plus tard son groupe Electric Sun. Il quittera Scorpions la même année et sera remplacé par Matthias Jabs. Ils enregistreront ”Loverdrive“ en 1979 et ”Animal Magnétism“ l’année suivante.

Le magnétisme animal… qu’est-ce que c’est ? c’est une ancienne théorie et pratique thérapeutique de la fin du XVIIIème siècle qui eut d'importantes conséquences sur le développement de la médecine et de la psychologie voire de la parapsychologie. ”Make it Real“ un riff d’intro prometteur pour la suite de l’album, Klaus Meine égal à lui-même, une mélodie accrocheuse et un duo de guitaristes aux riffs efficace.

Don't Make No Promises (Your Body Can't keep)” le premier titre écrit par Matthias Jabs, une rythmique surpuissante, un morceau agressif. Même si la mélodie est un peu brouillonne, ça reste un très bon hard rock dans leur style bien reconnaissable. ”Hold Me Tight“ On découvre le côté sombre de Scorpions avec un Klaus Meine inquiétant qui ferait presque penser à Ronnie James Dio.                  

Twentieth  Century Man“ comme pour le morceau précédent, la noirceur se dégage du morceau, la voix de Klaus hors norme et des guitares à la limite de la saturation. On est loin de la légèreté de l’album ”Lpverdrive“. ”Lady Starlight“ : des morceaux comme eux seuls savent en jouer, arpèges de guitares tout en douceur et un chanteur à la voix de velours ce titre "lady Starlight" reste dans la ligné de ”Holyday“, la grande sœur de ”Still Loving You“. ”Falling in Love“ net et sans bavure, guitares acérées et refrain accrocheur, pourquoi faire plus compliqué ?

Only a Man“ Klaus commence à capela en changeant les tonalités au cours du morceau et toujours des riffs saignants et une rythmique imposante. ”The Zoo“ : en quarante-cinq ans ce morceau n’a pas pris une ride, la performance des zicos est parfaite, que ce soit la basse omniprésente, la batterie qui écrase tout sur son passage, des guitares à l’unisson avec Matthias Jabs à la talkbox qui fera passer le jeu de Peter Frampton dans ” Do You Feel Like We Do“ pour un gazouillis d’oiseau. ”Animal Magnetism“ : retour dans le côté obscur du groupe, moins d’agressivité issue des instruments, mais beaucoup de maitrise et de technique.

Un très bon disque qui connaitra un succès populaire. Mais Scorpions a toujours eu des problèmes avec la présentation de ses pochettes. On se souvient avec ”Virgin Killer“, ”Taken by Force“, ”In Trance“, ”Loverdrive“ et ”Animal Magnetism“ ne dérogera pas a la règle, la photo conçu par Hipgnosis représentant une femme agenouillée devant un homme tournant le dos, un chien à ses côtés sera considérée comme sexiste. De toute manière après avoir écouté cet album, je mettrais le pied à l’étrier et j’achèteras dans la foulée ”Loverdrive“ et en 1984 j’irais les voir au Palais Omnisports de Paris avec un certain plaisir.

Scorpions, la petite bébête qui pique avec sa queue mais à la différence de son cousin arthropode, il n’est pas mortel… hormis pour les oreilles.

 

P.S : Vendredi 23 janvier, décès du bassiste Francis Buchholz à l'âge de 71 ans?



dimanche 1 février 2026

LA RUÉE VERS LE BEST OF


MARDI : banco à Bangkok pour Pat 117, notre routard tout terrain, qui a déniché en Thaïlande ce « Best shot » de l’icône du rock FM Pat Benatar, une compilation qui réunit le meilleur de la production de la reine du body lycra.

MERCREDI : Bruno salue le vent de fraîcheur heavy rock qui a soufflé sur les tristounettes années 80, grâce à The Cult, dans « Love » les guitares sont grassouillettes et le chant de Ian Astbury déclamatoire et halluciné.


JEUDI : Benjamin prolonge son visa et reste en Californie pour nous conter « Le Folk rock », avec David Crosby qui pleure, et Tom Petty qui émerge, dopant sa musique de douceur byrdsienne et d’énergie rhythm’n’blues.

VENDREDI : on a revu un classique de Charlie Chaplin, paumé dans les steppes neigeuses de « La Ruée vers l’or », il y fustige le rêve américain fondé sur la richesse et le déclassement, un film dont il révisera le montage 15 ans plus tard.

👉 La semaine prochaine, Pat nous fera une piqûre de rappel avec Scorpions, et peut être bien Bruno aussi, il y aurait du Roth dans l’air (Ulrich ou Philip ?), chez Claude 4 cycles de lieder de Gustav Mahler, et au cinéma l’autopsie du pouvoir poutinien avec Olivier Assayas

Bon dimanche. 

vendredi 30 janvier 2026

LA RUÉE VERS L’OR de Charlie Chaplin (1925 / 42) par Luc B.


C’est au cours d’un déjeuner chez Douglas Fairbanks que Chaplin a trouvé l’idée de son nouveau film, après l’échec commercial de L’OPINION PUBLIQUE* (1923). Les deux amis regardaient des stéréogrammes (l’ancêtre de l’image 3D) dont l’un représentait une file de trappeurs gravissant une montagne enneigée du Klondike, au Canada. Plus tard, Chaplin lit un article racontant l’horrible épopée d’un groupe de migrants pris dans une tempête de neige, dont quelques uns ne durent la vie qu’en mangeant les cadavres de leurs camarades.

Voilà un bon point de départ pour une comédie ! Il écrivait : « Il est paradoxal que la tragédie stimule l’esprit de ridicule, qui est une attitude de défi. Nous rions de notre impuissance face aux forces de la nature, ou nous devenons fou ».

C’est avec LA RUÉE VERS L’OR que Charlie Chaplin modifie sa façon de travailler, élaborant un script précis, en ayant dès le départ une vision globale de son film. Ce qui permet à ses équipes de travailler aux repérages, à la construction des décors, costumes et accessoires.

Par contre, ce qui ne change pas, c’est cette habitude de peaufiner une scène en refaisant mille fois les prises, pour ajuster, préciser un gag, une intention. Chaplin en a l’idée générale mais cherche constamment à la rendre meilleure. Il était producteur et distributeur de ses films (co-créateur de United Artists avec Fairbanks, Griffith et Mary Pickford) travaillait dans ses propres studios, il avait donc une liberté totale. Si mes calculs sont bons (on parlait à l’époque en mètres, pas en minutes) Chaplin aurait imprimé quelques 30 heures de pellicule pour un montage final de 1h10.

Par exemple, la fameuse scène où Charlot (appelons le comme ça, son personnage n’a jamais de nom) et Big Jim dégustent une chaussure cuite a nécessité 63 prises ! Le cuir de la godasse était fabriquée en réglisse, ce qui a provoqué quelques dérèglements intestinaux aux deux acteurs… Mais à chaque prise Chaplin trouve une idée en plus, celle géniale où il sert la semelle comme on lève un filet de daurade, ou les clous qu’il suce avec délectation comme des os. Scène d’autant plus géniale que, regardez ce détail, avant de servir la grolle, il prend soin de bien nettoyer l’assiette !

Cette scène de la chaussure fait partie des gags de substitutions dont Chaplin est friand. Détourner l’utilisation d’un objet pour une autre. Dans LES TEMPS MODERNES il prend une burette d’huile comme fleuret, ou un poulet en guise d'entonnoir. Ici, une godasse devient une dinde de Noël. Plus tard Charlot lui même deviendra un poulet devant lequel, en pleine hallucination, Big Jim salive.

Scène techniquement difficile à tourner. Ca paraît con aujourd’hui, mais à l’époque les trucages se réalisaient en direct au tournage, à la caméra, les laboratoires n'étaient équipés que pour développer la pellicule, pas pour réaliser des effets spéciaux. Chaplin tourne sa scène, le cameraman amorce un fondu de fermeture, Chaplin met son costume de poulet, reprend sa place et gestuelle exacte (l’autre acteur reste parfaitement immobile) le cameraman rembobine pour reprendre avec un fondu d’ouverture. A l’écran, Charlot se métamorphose en poulet, et vis et versa.

Plusieurs séquences ont été tournées en décors naturels, près du lac Tahoe en Californie du nord, comme la première scène impressionnante qui ouvre le film, cette file ininterrompue de chercheurs d’or dans un paysage enneigé. 600 figurants recrutés parmi les locaux, heureux de gagner trois sous et de figurer dans un film avec Charlot. Sur la photo de tournage on voit plusieurs caméras alignées, aux optiques différentes, car Chaplin tournait tout en double, par sécurité. Ce qui lui permettra 15 ans plus tard de revoir son montage, on y reviendra…

Après cette scène d’ouverture, qui sert à poser le contexte, on retrouve Charlot perdu dans le blizzard, cherchant sa direction sur une carte, qui trouve refuge dans la cabane de Black Larsen, un repris de justice. Le film prend parfois des allures de western, avec ces de coups de flingues, de meurtres. Un aspect qui refroidira un peu le public des petites villes, qui ne s’attendait pas à un film violent ! Scène géniale lorsque pris dans les courants d’air, Charlot patine au sol, ne parvient pas à sortir de la cabane, systématiquement soufflé à l’intérieur.

Autre scène mémorable, la cabane suspendue dans le vide, qui tangue. Le décor était construit sur des pistons que les accessoiristes actionnaient selon que Chaplin et Mack Swain (fidèle complice) s’y déplaçaient. Pour les plans éloignés, le réalisateur a recours à une maquette miniature suffisamment convaincante, on ne voit pas de différence. Cette bicoque soufflée par un tourbillon rappelle celle du MAGICIEN D’OZ.

Une fois de plus, Chaplin filme un marginal qui cherche sa place, à s'intégrer à la société, en appréhender les codes. Le film moque le rêve américain, où chacun est prêt à mentir, trahir, tuer pour acquérir sa concession, la richesse. Chaplin y développe aussi, dans la tradition du mélodrame, une romance contrariée. Pour cela il faut une jeune première. Edna Purviance, partenaire de Chaplin de longue date n’est pas sélectionnée (son penchant pour l’alcool la rendait peu fiable), c’est Lita Grey qui est choisie, la gamine qui jouait l’ange dans THE KID. Évidemment Chaplin fricote avec elle et la met en cloque. Elle était mineure, ça la fout mal, ils se marient. Le scandale est étouffé, et Georgia Hale, tout juste 18 ans, reprend le rôle.

Les scènes dans le bar tranchent par leur effervescence et le nombre de figurants par rapport à celles dans la cabane. Chaplin filme en légère contre-plongée pour accentuer l’espace, joue sur la profondeur, chaque strate du plan contient son lot d'actions. C’est là qu'il tombe raide dingue d'une allumeuse, Georgia, qui est davantage attirée par le baraqué Jack Cameron. Charlot invite Georgia à réveillonner. Elle ne viendra que dans ses rêves… 

Ainsi naît un des plus beaux numéros de Chaplin, la danse des petits-pains, d’une poésie et d’une tendresse infinie. Le retour à la réalité est rude. Chaplin n’est jamais meilleur que lorsqu’il filme le désespoir, la solitude. Et souvent il se filme de dos ou de trois quart arrière (dans la scène de l'incendie vue du toit du DICTATEUR il joue de dos, quel acteur serait aussi expressif dos à la caméra ?!). J’adore ce plan où il mate les fêtards depuis l’extérieur du bar, très beau visuellement, graphique, sa silhouette qui se détache de la fenêtre, la position incertaine du corps.

LA RUÉE VERS L'OR se finit bien. C’est rare dans l’oeuvre de Chaplin. On peut faire un parallèle avec la fin de LES LUMIÈRES DE LA VILLE, où la fleuriste reconnaissait le vagabond. Chaplin joue avec l'idée de méprise (comme le milliardaire alcoolo de LES LUMIÈRES DE LA VILLE) l'illusion du costume, mais ici inversé. C’est parce que Charlot devenu millionnaire renfile ses hardes pour les besoins d’une photo, que Georgia le reconnaît. On se rend compte surtout qu’il y a une unité dans toute l’oeuvre de Chaplin, des motifs dramatiques sans cesse exploités, creusés, améliorés.

En 1942, Charles Chaplin décident de revoir le montage de son film, de supprimer les intertitres au profit d’une voix off. Conséquence directe si on retire les cartons : la durée du film est raccourcie et tous les raccords doivent être corrigés. C’est là qu’interviennent les images issues de la deuxième caméra, mais aussi des rushes non montés. On estime que la moitié des plans de la version 42 sont différents de la version 25. Chaplin a gommé l’aspect documentaire et anxiogène des scènes avec les trappeurs, trop réalistes - qui rappellent l'incroyable plan d'ouverture de AIGUIRRE de Werner Herzog - il ne reste que le plan d’ensemble au début, dommage. Il voulait donner une tonalité plus légère au drame, dont les aspects les plus noirs avaient choqué les spectateurs.

Il a aussi édulcoré sa diatribe anti-US, à l’heure où l’Amérique venait de subir l’attaque de Pearl Harbor. Et a modifié le baiser final à Georgia pour se conformer au code Hays depuis entré en vigueur (pas de baiser sans mariage !) et éviter de relancer les rumeurs  - fondées - quant à ses turpitudes sexuelles, alors que le FBI l'avait dans le collimateur. 

La version officielle de LA RUÉE VERS L’OR est aujourd’hui celle, sonorisée, de 1942, depuis éditée en dvd par MK2. Mais l’originale est encore diffusée - histoire rocambolesque - achetée par un collectionneur à la société chargée par le frère de Chaplin de détruire les archives lors de l’exil contraint du cinéaste en 1952 ! Bobines rafistolées et diffusées grâce à un biais juridique : Chaplin avait oublié de renouveler le copyright de son propre film. Un montage qui ne serait pas totalement conforme à la version projetée lors de la première du 26 juin 1925 à Hollywood, car remontée avec des extraits glanés ici ou là. Il faudrait un bouquin entier pour raconter cette histoire, qui rappelle l’aventure du NAPOLÉON d’Abel Gance.

Même dans sa version tronquée, remodelée, aseptisée, LA RUÉE VERS L’OR reste un des chefs d’oeuvre de Charlie Chaplin, mais dont les modifications par l’auteur lui-même, hélas, impactent la noirceur dramatique, au profit d’un drolatique divertissement.

* L'Opinion Publique est le seul film dramatique de Chaplin, dans lequel il ne joue pas, un superbe mélodrame mondain dont l'action se passe à Paris, qui a lancé la carrière de l'acteur Adolphe Menjou.

Et bon anniversaire, la Ruée à 100 ans !! 


noir et blanc - 1h09 - format sonorisé 1:1.37 pour la version 1942
noir et blanc - 1h29 - format muet 1:1.19 pour la version 1925.

La nouvelle bande annonce restaurée pour le centenaire, et la scène géniale de la godasse, version sonorisée, avec la voix de Chaplin :