vendredi 27 février 2026

MARTY SUPREME de Josh Safdie (2026) par Luc B.


Ce n’est pas un biopic du champion de tennis de table Marty Reisman, dont s’inspire l’histoire, c’est beaucoup plus que ça !

C’est l’histoire d’un looser magnifique, mais non dénué de talent, qui fantasme sa gloire. Qui s’est mis en tête de devenir champion du monde, sans l’aide de personne. Un type dont l’arrogance confine au grand art. La caricature de l’american dream, tout est possible si vous y croyez. L’action de passe en 1952.

En attendant la gloire, on découvre Marty Mauser vendeur de chaussures dans la boutique de son oncle, pour gagner quelques dollars - et besogner la femme d’un copain dans l’arrière-boutique - pour financer son voyage à l’open de Londres. Il y fait des merveilles, véritable show acrobatique qui enthousiasme le public, mais se ramasse piteusement en finale face au japonais Koto Endo. Il aura sa revanche aux prochains championnats de Tokyo, s’il peut payer son billet d’avion…

L’argent est un élément moteur du film. Aux US, pas de fric, pas de pouvoir. Marty Mauser vit dans la dèche, car aucun emploi n’est digne de lui. Il fait de la figuration avec les Harlem Globetrotters, des exhibitions acrobatiques, joue contre une otarie pour amuser la galerie. Quand il n’emprunte pas du fric au premier venu, il le vole ou escroque des parieurs avec un complice dans des rades du New Jersey. Un p'tit côté L'ARNAQUEUR de Robert Rossen, avec Newman. Ce qu’il gagne, c’est surtout beaucoup d’ennemis. Marty vit dans un rêve, le sien, rien n’est trop beau, trop grand. A Londres, il va se plaindre au comité d’organisation pour être logé dans un palace Hyatt. C’est qu’il lui faut une bonne literie, un service de chambre, c’est quand même un futur champion de monde ! La douloureuse sera envoyée à la fédération...

Il y rencontre Kay Stone, ancienne gloire du cinéma muet (Gwyneth Paltrow, petit rôle, mais épatante). Qui a surtout pour qualité d’être la femme de Milton Rockwell, richissime industriel. Marty embobine Kay Stone pour monter prendre un verre dans sa chambre (dialogues brillants, ping-pong verbal de chaque instant) ils deviennent amants occasionnels. S’il vise le fric du mari (qui lui proposera un mécéna pour une exhibition commerciale, pfff, pas l'genre de la maison) Marty apprécie aussi les diams de madame, dont il subtilise habilement le collier en plein coït sous la douche.

Si Marty Mauser est le moteur du film - Thimothée Chalamet est de tous les plans - gravitent autour de lui un tas de personnages secondaires (on y croise David Mamet ou Philippe Petit). C’est une des grandes qualités de ce scénario, qui sans cesse insuffle et provoque des rebondissements. Comme cette scène géniale dans un hôtel miteux où Marty se planque de représailles. « 2,50$ la nuit, et pas de douche ! » tonne le gérant. Et pour cause, les planchers vétustes ne supportent pas le poids de la baignoire qui s’effondre, écrasant les locataires du dessous, Ezra Mishkin et son chien !

Ce qui nous vaut une séquence mémorable, le cleps qu’il faut amener chez le véto, détournement du fric de Mishkin qui s’avère être un mafieux (joué par le réalisateur Abel Ferrara), poursuite en voiture avec des créanciers à cran, explosion d’une station service. Et plus tard une pitoyable tentative de rançon qui va très mal tournée.

Parfois, le film rappelle UNE BATAILLE APRÈS L’AUTRE de Paul Thomas Anderson, où les scènes cocasses se suivent et se bousculent à un rythme frénétique, où action, vaudeville, satire et burlesque font bon ménage, avec un héros azimuté au centre des enjeux. Comme PTA, Josh Safdie a tourné en pellicule 35 mn (gonflée en 70 mn). Les époques se télescopent. Le film se passe en 1952 mais reprend la texture des films des 70’s. Le légendaire chef op’ Darius Khondji y fait des merveilles, longues focales, zoom, travail sur les clairs obscurs. Et l'ensemble est orné de musiques des 80’s. Josh Safdie n’hésite pas à balancer le plastoc compatible « Forever young » d’Alphaville dès le début (sur fond de spermatozoïdes cherchant l’ovule, explication à la toute fin…) et conclure par « Everybody wants to rule the world » de Tears for Fears.

Un patchwork musical qui puise aussi dans le classique ou le doo-wop, digne des films de Martin Scorsese dont l’influence se ressent aussi sur le montage, qui ne cesse de dynamiser le récit, elliptique, coupant toute scène superflue ou décorative. Cette mise en scène énergique épate par sa cohérence, proche des personnages (beaucoup de gros plans) qui ne débande pas du début à la fin, épouse à merveille la trajectoire du personnage, sans cesse en mouvement et hésitations. Une caméra au diapason de son acteur, comme celle de John Schlesinger pouvait filmer le maigrelet Dustin Hoffman dans MARATHON MAN. Thimothée Chalamet, la peau lardée d'acné (pas de Clearasil à l'époque ?), regard troublé par ses verres de lunettes corrigés, porte le film sur sa carrure de crevette. 

Il y joue un personnage condescendant, égoïste (on est pas loin du personnage monomaniaque de WHIPLASH), souvent abjecte. Voir sa réplique sur Hitler, qui contrairement à lui n’a pas fini le travail, qui sidère les journalistes : « Je suis juif, j’ai l’droit d’en rigoler ». Très belle scène presque onirique du récit de son partenaire, rescapé des camps, qui s’enduisait de miel pour ensuite se faire lécher le corps par ses codétenus. Mauser est de ceux qu’on aimerait gifler à chaque scène. Josh Safdie exhausse nos vœux lorsque l'affreux jojo reçoit une fessée cul nul à coups de raquette de ping-pong lors d’une réception où il avait eu l'outrecuidance de s'incruster.

MARTY SUPREME peut exaspérer par son trop plein de tout. Moi, j’aime ce cinéma généreux, qui déborde de partout, qui vous prend dès la première scène pour ne vous relâcher qu’au dernier plan. Ce récit picaresque qui s'affranchit des codes hollywoodiens, est un film indépendant (à gros budget) produit par la société A24, qui arrive après des ANORA, EDDINGTON, THE BRUTALIST, un renouveau de films d’auteur (qui sentent bon l'esprit Nouvel Hollywood ) à la fois exigeants et grand public. Du très bon cinéma américain.


couleur  -  2h30  -  format scope 1:2.39 pellicule 35/70 mn 

3 commentaires:

  1. Shuffle Master.27/2/26 08:26

    Un film au top (spin, évidemment), pour moi, fanatique de ping pong depuis des années, et pas seulement depuis l'apparition des frères Lebrun. D'ailleurs, la hype dont ils bénéficient n'est pas arrivée jusqu'ici, je trouve très difficilement des gens pour taper des balles. Ça fait effectivement penser à Scorcese. Hors sujet: j'ai vu avant-hier Black Dog, que tu avais chroniqué: entièrement d'accord avec ce que tu en a dit.

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  2. Savais-tu qu'un des frères Lebrun avait été approché par Safdie pour jouer dans le film, qui a refusé pour cause d'agenda chargé. Mais d'autres pongistes y font de la figuration, le joueur japonais du film est un vrai champion. Ravi que cela t'ait plu, comme Black Dog. Aucun rapport, mais j'ai revu "Red Rock West" à la télé, pas vu depuis des lustres, ça tient bien le coup, totalement invraisemblable, un peu cabotin, mais une série B bien jouissive. Ca ressemble à du James Adley Chase dans le genre rebondissement toutes les trois pages.

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  3. Shuffle Master.27/2/26 13:50

    Oui, pour un des Lebrun, je l'ai vu dans une critique, celle de Libération, je crois. À mon avis, il a fait une connerie, mais bon....

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