« On ne comprend rien à l’époque moderne si on ne remarque pas
qu’elle est une lutte acharnée contre toute forme de vie
intérieure ». George Bernanos : La France contre les robots.
Regardez les donc marcher au pas sous les ordres d’un hurleur acéphale.
Tondus, habillés, rentrés dans le rang, le militaire découvre la volupté
d’abandonner toute volonté individuelle. Dans les rangs, certains
regrettent la douceur du foyer, la bonté d’une épouse ou l’affection d’une
mère.
L’armée représente l’idéal de la masse moutonnière, un monde où l’homme
se noie dans la foule, un univers où le cancer du conformisme triomphe.
C’est ainsi que, forcé de participer à la grande mascarade du service
militaire, la part la plus éveillée de la jeunesse en gardera une méfiance
viscérale pour les mouvements de foule et les dictats des modes
successives. Planté derrière son bureau avec l’assurance agressive de ceux
qui ne sortirent jamais du rang, un sergent recruteur observait le
spécimen qu’on venait de lui apporter avec un mélange de dégoût et de
mépris.
Quand il entendit cet oiseau rare disserter sur sa passion pour les astres
et les signes astrologiques, le rigoureux fonctionnaire en vint à
regretter l’époque où les bébés étranges étaient jetés du haut des
falaises pour préserver la grandeur de la société grecque. Lorsque l’homme
ajouta que son statut d’objecteur de conscience lui interdisait de porter
les armes, le diagnostic du recruteur fut sans appel : réformé pour
troubles schizophrènes.
Ainsi fut perpétué ce farouche rejet de l’originalité qui, dans l’armée
comme dans toute société moderne, tente de faire de la vie un chemin
unique et rigoureusement balisé. Malheur à celui qui osera s’éloigner
des mœurs du troupeau, la masse le tourmentera alors jusqu’à ce qu’il
daigne accorder le violon de son âme. Méprisé par ce recruteur, Herman Pool Blount
ne fut pourtant pas de ces éléments dysfonctionnels nuisant à la bonne
marche de la société. La philosophie de cet homme fut plutôt celle de
ceux ayant choisi le repli, la plongée en soi même, l’élévation dans
l’obscurité de la solitude plutôt que sous les applaudissements de
la masse.
Sa jeunesse, il la passa dans le silence monacal des bibliothèques où il
se passionna pour l’astrologie et les croyances tournant autour du cosmos.
Puis vint l’apprentissage de la composition, qu’il étudia avec un talent
lui valant le respect de ses maîtres. C’est que même les fusées les plus
imposantes commencent leurs périples sur la terre ferme et, avant
d’explorer sa musicalité cosmique,
Sun Ra devait apprendre l’art
de l’harmonie. Cet art, il le mit d’abord au service des big band,
symboles swinguant de la grandeur d’une Amérique triomphante.
Les big band furent les descendants des grands orchestres de la vieille
Europe, l’étendard d’une musique se modernisant sans perdre ses
prétentions artistiques. Rythmant les plaisirs des quartiers chauds de
Chicago, les grands orchestres de jazz donnaient de la classe à
l’hédonisme et de la grandeur à la volupté. De la pulsation de la basse au
miaulement langoureux des cuivres, en passant par les étincelles dansantes
du piano, la musique de ces orchestres était une invitation à savourer le
bonheur de vivre.
Arrivé à Chicago peu après que la grande muette l’ait rejeté,
Blount fit ses classes en
soutenant les envolées de l’aigle Coleman Hawkins et du faucon
Fletcher Henderson. Les deux hommes entraient alors de plein pied
dans l’air bop, dont les quintets et quartets avaient marginalisé les
grands orchestres. Les patrons de clubs ouvrirent ainsi grand leurs bras à
ces petites formations peu coûteuses, faisant progressivement des grands
orchestres de Duke Ellington et Count Basie les derniers
vestiges d’une époque révolue.
Blount ne jurait pourtant que
par les orchestres, seuls eux pouvaient entretenir une grandiloquence
digne de son mysticisme spatial. Se renommant
Sun Ra, il produisit ainsi une tripotée d’albums remettant les grandes
formations à la pointe de l’avant garde. Vint d’abord
« Jazz by Sun Ra »
(1956) et sa relecture euphorique du jungle rhythm
ellingtonnien.
Semblant retenir leur énergie libertaire, les cuivres de ce disque n’en
déploient pas moins un swing rajeunissant l’irrésistible gaieté du jazz
d’avant-guerre. Il fallait pourtant offrir à ce temps avide d’exploits
individuels une friandise à se mettre sous la dent. C’est que, suivant
l’exemple des indisciplinés Lester Young et Charlie Parker, nombre de saxophonistes surent s’émanciper de la tutelle tyrannique
de l’orchestre pour ériger des monuments à leurs gloires. « Saxophone colossus » de Sonny Rollins, « Soul station » de Hank Mobley, « Blue train » de John Coltrane, tous ces classiques firent des solistes les nouveaux maîtres de
l’époque.
Ainsi se révéla John Gilmore, ténor trop souvent oublié, virtuose ayant souvent accepté de fondre son
génie dans le chaos surréaliste de l’Arkestra. En cette fin de fifties où
Sun Ra s’accrochait encore aux
repères du jazz conventionnel, la tradition bop offrit à cet homme une
occasion qu’il s’empressa de saisir. Ainsi naquit
« Enlightment » (1959), lumineux courant cuivré où la mélodie de
Gilmore coule avec la grâce du
Nil abreuvant les premiers hommes. Nous étions alors à l’aube des sixties
et, dans l’ombre des luttes pour les droits civiques, les jazzmen allaient
faire naître la nouvelle musique de la liberté. Sensible lui aussi à cette
inspiration prenant ses sources au berceau de l’humanité,
Sun Ra acheva de canoniser son
saxophoniste en ouvrant l’album
« The nubians of Plutonia »
sur la mélodie d’« Enlightment ».
Ceux qui virent ensuite la pochette de cet album et ses sonorités
exotiques comme un ralliement de l’Arkestra
à la cause du black power furent ensuite bien déçus. Cette déception
explique sans doute que, comme nombre de mélomanes contaminés par la
bêtise racialiste, l’ex grand écrivain Marc Edouard Nabe ne perdit
jamais une occasion d’injurier ce grand gourou du jazz spatial. Au fond,
ces gens méprisaient Sun Ra
pour les mêmes raisons que le sergent qui le réforma. Planté dans le
cosmos tel un stack au milieu des mers, l’esprit de Sun Ra
fut inatteignable pour ses contemporains. Si le mouvement Free lui
servit à quelque chose, c’est avant tout à libérer toute l’excentricité
de son swing cosmique. Avant de définir son nouvel héliocentrisme, il
fallait trouver le soleil autour duquel tourneraient les improvisations
de l’orchestre.
Ce soleil fut d’abord le rythme, dont les échos grandioses posèrent le
plafond de sa fascinante « Magic city »
(1965). Puis vinrent les trois volumes de « The Heliocentric word of Sun Ra », véritable extension du domaine de la percussion jazz. Gilmore
se fit alors le chef de file d’une nuée d’étoiles filantes cuivrées se
glissant dans les espaces laissées par l’écho de percussions
caverneuses. L’homme se fit ensuite artificier sur le live « It’s after the end of the world »
(1970), ses chorus cataclysmiques sonnant tels des big bang annoncés
par une chorale d’illuminés cosmiques. Faisant ensuite du synthétiseur
le nouvel instrument phare du jazz moderne, Sun Ra
ne cessa ensuite d’entretenir avec son saxophoniste un dialogue hors du
temps. Mélodieuse sur « Media dream », « Cosmos », « Lanquidity » et l’apothéose tendre de « Sleeping beauty », cette discussion se fit plus intense sur les deux bourrasques
torrentielles de « My brother the wind vol 1 et 2 ».
Vint ensuite le plus connu « Space is the place », funk jazz atmosphérique porté commercialement par un film (John Coney, 1974) aux airs de pub XXL. Moins tubesque que l’excellent « On Jupiter » et moins aventureux que « The magic city » et autres « Heliocentric worlds », « Space is the place »
eut au moins le mérite de dessiner plus clairement le contour du mythe
porté par l’Arkestra. Ayant trouvé le bonheur dans ses rêves cosmiques, Sun Ra
rêvait que, tel le héros d’une nouvelle genèse, le peuple noir le suivrait
dans de grandes explorations cosmiques. Ainsi grandit une musique partant
des célébrations des premières tribus africaines pour s’élever vers les
galaxies les plus obscures.
Sun Ra eut beau penser qu’il
ne faisait pas partie du genre, son corps n’en était pas moins celui d’un
homme limité par la faiblesse d’un corps périssable. Victime d’une
première attaque en 1990, il décéda trois ans plus tard, laissant ainsi
John Gilmore conduire le
flamboyant vaisseau de son
Arkestra. S’il fallait résumer en quelques mots la grandeur de l’œuvre immense
qu’il laissa derrière lui, il faudrait commencer par reprendre ses propres
mots :
« Ma musique va d’abord faire peur aux gens. Elle représente le
bonheur et ils n’en ont pas l’habitude »
Ainsi fut la musique de l’Arkestra, prison de bonheur fusionnant le moderne et la tradition dans un feu
d’artifice mélodieux ou chaotique.
Une version, comment dire... bien barrée et survoltée du classique de Duke Ellington :
Comme Zappa (mort la même année), une discographie si imposante qu'on ne sait pas par quel bout la prendre... J'ai "Lanquidity" et le morceau "Space is the place" sur une compile. Merci pour la sélection, même si le free ne m'enchante pas des masses.
Comme Zappa (mort la même année), une discographie si imposante qu'on ne sait pas par quel bout la prendre... J'ai "Lanquidity" et le morceau "Space is the place" sur une compile. Merci pour la sélection, même si le free ne m'enchante pas des masses.
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