Sacré album ! On n'en fait plus des comme ça ! Vouaille ! Fait comme à la maison, du 100 % bio, sans synthés ou autres trucs louches concoctés par ordinateur. Et qui sonne du feu de dieu !! Naann... pas dans l'sens maousse costaud. Juste dans le sens de chansons formidables qui sonnent authentiques. Pourtant, ce disque, bien que plébiscité par la presse, a été éclipsé par les grosses productions de cette année quasi magique où les chefs-d'œuvre se bousculent. La discrétion et l'humilité non feinte de son auteur n'ont rien arrangé dans un monde où l'image prédomine. Même à cette époque, pas encore vraiment corrompue par les écrans, trop d'amateurs allaient plus voir un groupe en concert, au mieux y assister, plutôt que simplement aller l'écouter. L'augmentation progressive du volume sonore a été en partie encouragée pour couvrir tous les cris, le brouhaha d'un public pas nécessairement respectueux.
L'auteur et interprète concerné est un Écossais, né le 12 avril 1945, à Houston, une vieille petite ville de quelques milliers d'habitants. Évidemment, Houston et ses environs ne comptent pas assez d'amateurs et d'établissements pour se vouer intégralement à la musique, et espérer que de maigres revenus soient suffisant pour subvenir à de modestes besoins. Il lui faut partir, s'expatrier en Angleterre, à Londres. La vie n'y est guère facile, mais il réussit à s'y faire des potes, et à jouer assez régulièrement, mais sans opportunité d'enregistrement. En 1966, il fait la rencontre d'un garçon plus âgé, un autre Écossais - par son père -, Ian Patterson, fraîchement débarqué à Londres, qui rejoint le groupe où il officie, The Scenery. Tous deux ont vécu dans la même région ; un peu plus de 40 kilomètres séparant Houston d'Hamilton, la ville d'où venait le nouvel arrivant. Ça crée des liens (1).
Ils composent ensemble et réussissent à réaliser le premier et unique 45 tours de The Scenery. On y sent un certain potentiel, notamment avec "Thread of Time" dans la lignée des Small Faces. Mais, lassé de stagner, Miller tente sa chance, sans trop y croire, en passant une audition pour Keef Hartley. Un batteur connu en Angleterre pour avoir remplacé Ringo Starr après son départ de Rory Storm and the Hurricanes, avant de participer à l'aventure The Artwoods où joue Jon Lord (et le frère de Ron Wood), puis pour avoir accompagné un temps John Mayall (il est présent sur "Crusade" et "The Blues Alone"). À l'audition, on demande d'abord à Miller de chanter un classique du blues, "Stormy Monday Blues", puis de jouer de la guitare. Alors qu'il s'était présenté à l'audition sans penser un seul instant se retrouver à la place du chanteur principal, en 1968, à sa grande surprise, il est embauché sans autre forme de procès, en tant que guitariste, mais aussi pour assurer seul le chant. Il abandonne ainsi son compatriote Écossais, qui, lui aussi, ne va pas tarder à sérieusement rebondir avec un nouveau groupe, Mott the Hoople, abandonnant au passage son nom de famille, se contentant désormais d'un Ian Hunter. Plus tard, lors des premières sessions, Tom Jones, dans les parages, en écoutant une performance d'Anderson, aurait glissé à l'oreille de Hartley sa respectueuse approbation ("That boy can sing !").
Quasiment inconnu auparavant, grâce au Keef Hartley Band, Miller va tourner partout au Royaume-Uni et pas mal en Europe, faire ses premières télévisions, réaliser d'excellents disques et même traverser l'Atlantique (2). Les meilleurs disques du groupe sont ceux où il s'impose comme compositeur principal. Cependant, après trois années passées sur les routes, exténué, il veut passer à autre chose. Si le Blues fait effectivement partie intégrante de sa musique, Miller ne se considère aucunement comme un bluesman, car non seulement le Folk - qui représente plus ses racines - occupe une place tout aussi importante dans son cœur, mais surtout il n'est pas voué à une église, pouvant se laisser doucement emporter par divers autres courants.
De plus, il a des chansons qui, pour une raison ou une autre, n'ont pas été incorporées au répertoire du KHB. Des chansons qui lui tiennent à cœur, auxquelles il croit suffisamment pour ardemment souhaiter les enregistrer. Désormais fort d'une certaine notoriété - qui reste tout de même modeste -, il a la possibilité de réaliser son propre album, et d'enregistrer les chansons chères à ses yeux (ou esgourdes). Deram Records, le propre label du KHB, conscient de son potentiel, lui donne son aval et lui offre des moyens plutôt corrects pour réaliser son projet dans de bonnes conditions - avec notamment une location des studios Tridents (3). Est-ce à dire que Deram considérait qu'il était la force créatrice du groupe ? On pourrait le croire, d'autant plus qu'après son départ, le Keef Hartley Band ne fait pas long feu, la nouvelle mouture faisant pâle figure en comparaison avec la première.
"Bright City" est un superbe album, révélant une nature plus complexe et authentique de ce que Miller Anderson avait précédemment laissé entrevoir. Plus raffinée et intimiste qu'avec le KHB, mais aussi plus crue, lâchant alors la bride qui retenait sa sensibilité. Il a pourtant gardé près de lui, des acteurs du KHB. À commencer par Gary Thain, l'excellent bassiste Néo-Zélandais qui finira (précocement) sa carrière chez Uriah-Heep, et le claviériste Mick Weaver, qui va bientôt être auréolé d'une excellente réputation en tant que musicien de studio (Juicy Lucy, Frankie Miller, Alvin Lee, Gilmour, E. Burdon, S. Marriott, Otis Grand, Taj Mahal, Andy Fairweather Low, Gary Moore, Buddy Guy, Otis Rush, Arthur Adams, Jimmy Barnes, ). Ainsi que le producteur du groupe, Neil Slaven, assisté par Roy Thomas Baker.
Une sensibilité (presque) insoupçonnée qui explose sur des titres de folk-rock évoquant plus des parfums d'herbes grasses, de rosée, de tourbe, de sapins et d'embruns marins que d'effluves de la Tamise et d'air saturé de gaz carbonique. La chanson éponyme en étant probablement la plus représentative - bien qu'un peu ternie par quelques élans de violons qui auraient tant gagné à être en retrait. Une belle ballade qui, sans haine, sans cri, sans violence, dans un élan de profonde nostalgie pour son Ecosse natale, laisse transparaître l'inconfort de Miller. "Nos sentiments sont mis de côté pour satisfaire notre avidité. Nous cherchons quelque chose dont nous n'avons pas vraiment besoin. Je ne demande rien et je ne reçois rien en retour. Ville lumineuse, laisse tes feux brûler. Ville brillante loin des vents froids. Pas de clair de lune jouant tristement à travers un terrain vague... Ville brillante, laisse-moi te vois brûler".
"The Age of Progress" suit cette même humeur maussade, de regrets "La ville impose son rythme et les gens le ressentent... ma chambre était sombre, j'aspirais à mieux, mais ce que j'ai obtenu était pire.. et la vie citadine n'est qu'une malédiction... Dans l'ombre du progrès nous pleurons tous... Il y a longtemps, le monde a perdu l'Eden, mais nous n'avons pas à vivre dans une décharge. J'ai du mal à pointer du doigt quand j'y ai aussi pris part". Pourtant, Miller chante plutôt comme si son cœur était porteur d'espoir et de renaissance. Le piano s'allie à la guitare folk pour tracer un mince sentier jonché de désillusions et de doutes, ponctuellement inondé de chœurs vivaces, débordant de jeunesse, chassant la pénombre.
"Grey of Progress" serait dans la même veine avec en sus des épanchements jazzy conduits par une trompette veloutée (un bugle) et un piano virevoltant comme un papillon luttant contre une brise légère. Hélas, là aussi, son envol est brisé par quelques volées de violons superfétatoires un brin aigüe, ébréchant une chanson qui aurait pu être un pur joyau.
Plus épurée, "Shadows 'Cross my Wall" s'annonce comme un soleil d'automne chassant le voile blanc liant par le gel les feuilles ocres à la terre. La flûte féérique de Lyn Dobson (4) amplifie la douce atmosphère champêtre, tandis que le chant de Miller se fait fébrile, fragile ; comme si l'homme craignait d'ébranler une harmonie précaire, de gâcher un instant de magie. Un final de toute beauté démontrant que les ornements rajoutés - à savoir les violons - sont superflus ; la sincérité naturelle de Miller se suffisant à elle-même. Sublime. Ce que confirme "Another Time, Another Place", une "face B" d'un "45 tours" (single) réintégrée à l'album par les rééditions. Presqu'autant bucolique en dépit de quelques violons, mais qui là, savent se tenir en restant subtilement, discrètement, en arrière...
Une poignée de morceaux plus électriques égrainent aussi l'album. "Alice Mercy (To Whom it May Concern)" qui brouille les pistes en débutant comme une sombre messe, avant d'emprunter le folk-rock du Neil Young des années 68-70, et de le cabosser de jets d'ébauche de rock agité. Tandis que le dernier et long mouvement est totalement acoustique et sobre. Seule la flûte de Dobson ose venir voler autour de Miller et de sa guitare. "... Submergée par le chagrin, elle pleure, ... elle s'enfuit, folle. Elle prend un couteau, tu sais qu'elle compte se donner la mort. Mais il est facile de vivre et difficile de mourir. Elle reste juste pour lutter contre sa douleur...". "Nothing In This World" est nettement plus direct, proto-hard même. Et "High Tide, High Water" - indéboulonnable classique de son répertoire scénique - s'étire tranquillement dans un heavy-blues-rock, nonchalant, qui prend son temps, se laissant emporter par la chaleur des Marshall - un morceau de la famille des Free, Humble Pie et James Gang.
En dépit des quelques critiques formulées, et de sujets de chansons généralement sombres, cet album est magnifique. Malheureusement, aussi bien Miller que Deram font une erreur en sortant cet album au milieu de deux autres sorties du Keef Hartley Band. Un album studio et un live la même année, et au milieu celui d'Anderson. C'est trop. On comprend que, le futur du KHB étant des plus incertains, Deram ait voulu capitaliser sur le groupe et ses satellites avant qu'ils ne soient écrasés par une actualité musicale alors des plus dynamiques et audacieuses. Mais, généralement dans l'industrie musicale, la faconde dessert plus qu'elle ne rapporte. Ainsi, ce "Bright City" est un peu passé sous les radars. Un album parfois aussi incompris, voire rejeté, parce que probablement trop différent de la musique de KHB.
La réédition de 2022 donne en bonus des pièces issues de trois sessions live pour la BBC (dont une pour John Peel). Prestations saisissantes, où Miller, sans filet, dévoile un immense talent. Les séquences acoustiques, où il n'est accompagné que par la flûte tourbillonnante de Dobson, entre jazz et folk, parfois du piano de Peter Dines (celui des derniers opus de T-Rex), sont d'une pureté et d'une sensibilité émouvantes. Le quasi-anonymat de Miller Anderson reste un mystère, voire un non-sens.
(1) Miller présenta aussi son nouveau pote à une autre futur figure du rock : Mick Ronson. Ronson, qui après les années fastes avec Bowie, rejoindra temporairement Ian en 1974.
(2) Le groupe traverse aussi l'Atlantique pour participer au festival de Woodstock. Si le fait est généralement méconnu, c'est parce que le manager du groupe s'opposa catégoriquement à ce que les caméras présentes filment la moindre seconde de "ses protégés". Encore un qui avait du flair... La prestation n'a donc pas été non plus incluse dans les éditions en vinyle. Ce n'est que récemment, en 2019, pour les 50 ans du festival où toutes les archives ont été récupérées et dépoussiérées, que la performance de Keef Hartley Band est enfin incorporée dans une édition (disque n° 13). Le quintet s'est aussi distingué par un cachet parmi les plus maigres : 500 $ pour un quintet qui a fait le déplacement d'Angleterre. En comparaison, Sha Na Na en a touché 700.
(3) Studios fondés en 1968 et longtemps courus par les musiciens Anglais. De grands disques, des classiques, y ont été enregistrés dans les années 70. Beatles, Manfred Man, Free, Bowie, Queen, Supertramp, T.Rex, Jeff Beck, Elton John, Rolling Stones, Genesis, Thin Lizzy, Mott the Hoople, Judas Priest, Nazareth, Variations, Baker Gurvitz Army, George Harrison, Savoy Brown, Tommy Bolin, M. Ronson, McCartney, Small Faces, Atomic Rooster, entre autres, y ont travaillé - plus une tripoté d'Américains à la recherche d'une certaine patine anglaise.
(4) Lyn Dobson qu'on retrouve aussi sur des disques de Manfred Mann, Small Faces, Humble Pie, Soft Machine, John Martyn.
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