A savoir les frangins Smoke et Stack Moore, qui ont fait fortune à Chicago dans trafic d’alcool, de retour dans leur bled de Clarksdale, Mississippi, pour y ouvrir un juke joint. Une vieille grange aménagée pour y jouer le blues, boire du vrai whisky et de la bière irlandaise. Ca tombe bien, leur jeune cousin Sammie joue merveilleusement bien de la guitare et possède un joli brin de voix (Miles Caton, musicien, dont c'est le premier rôle). L’action se déroule en 1932.
Clarksdale n’est une bourgade
prise en hasard dans le bottin. C’est un des hauts lieux du blues, y sont nés
ou passés des gars comme Son House, Charley Patton, Muddy Waters, John Lee
Hooker, on raconte que c’est là que Robert Johnson a pactisé avec le diable. Sammie
épate en jouant une chanson, son cousin reste bouche bée devant un talent si
précoce. Allusion surement à la légende Johnson. Le gamin croit que sa guitare
a appartenu à Charley Patton, qui lui en aurait appris les rudiments.Toute la première partie du film concerne l’installation du bouge, l’achat de la grange à un gros blanc trop honnête pour l’être réellement, les retrouvailles avec les petites amies, la blanche Mary pour Stack, la noire Annie pour Smoke, et les amis chinois Grace et Bo Chow. Ce qui domine est l'idée de communauté, l’entraide, un élan commun, centré sur une population exclue, les noirs, les chinois. Les blancs sont immédiatement suspectés d’être du KKK. Scène fameuse où Smoke pète les genoux à coups de flingues à deux types qui regardaient de trop près son camion (les moeurs à Chicago sans doute). Coogler s’offre un beau plan séquence reliant deux magasins de la rue, mise en scène très fluide, rythmée juste ce qu’il faut, de la tchatche dans les dialogues, un peu de frime aussi.
A noter deux formats différents d’images, le classique
1:1.85, et du scope 1:2.76 / 70 mn, ultra large, celui utilisé par Tarantino
dans LES HUIT SALOPARDS. J’avoue n’avoir pas compris pourquoi. On va être amené
à reparler de Tarantino ou de Robert Rodriguez assez souvent, le film lorgne
tout de même du côté de DJANGO UNCHAINED et UNE NUIT EN ENFER. L’image est
assez sombre, la photo contrastée, on sent que l'esthétique compte, mais certaines scènes sont limite lisibles.
Jusqu'à présent on donnait dans le bucolique testostéroné. Et puis cette scène en pleine cambrousse. Un gars, Remmick, fait le coup du « j’ai eu un accident, est-ce que vous pouvez m’aider » à un couple de jeunes fermiers. Une petite brise nauséabonde commence à souffler. Puis déboulent une bande d’indiens Choctaws, armés jusqu’aux dents, à la recherche de Remmick : « si vous le voyez, ne le faites pas entrer »… Trop tard. Les fermiers sont sauvagement trucidés par un Remmick l’écume aux lèvres, le regard aux reflets rouge.
Quand à
la tombée de la nuit la fête bat son plein dans le juke joint, Remmick et les
fermiers (bien vivants) s'invitent pour faire
le bœuf, et se lancent dans une interprétation sautillante d'un morceau country. La scène est troublante, par les attitudes, les politesses suspectes,
les mauvaises ondes qui planent. Impression confirmée lorsque Cornbread, qui fait office de videur, sort pisser, puis revient... changé, différent. Est-ce le même ? Le fait-on entrer ? Dialogue tarantinesque, en tension, le calme avant la tempête. Voyez comme la caméra est judicieusement placée à
l’extérieur, de profil à la baraque, délimitant l'espace intérieur (rassurant) et extérieur (hostile).
Autre grand
moment de mise en scène, lorsque Sammie joue un blues, la caméra virevolte en
plan séquence parmi les danseurs, soudain un guitariste s’invite dans le
cadre, une Gibson flying V en bandoulière, sapé funky comme un Bootsy Collins, le
son devient rock, et apparait un DJ qui fait scratcher ses platines, puis
des percussionnistes africains traversent l’image. En un seul plan virtuose,
Ryan Coogler résume tout ce que la musique noire doit au blues, et ce que le
blues doit à l’Afrique. Chapeau bas.
SINNERS se veut une allégorie de ce qu’on appelle l’appropriation
culturelle. Remmick est irlandais, donc issu aussi d’une communauté qui a lutté
pour s’intégrer (voir GANGS OF N.Y. de Scorsese). La figure du vampire s’approprie les âmes, fait siennes ses victimes. Remmick, cherche-t-il à se venger, à gommer les cultures pour n’en faire qu’une ? Identité culturelle que les frères Moore cherchent à sauvegarder, en se préservant de mixité ? Est-ce ce que
Smoke entend lorsqu’il interdit l’entrée à Remmick : « Ta musique n’a
pas sa place ici ». Le propos politique sous jacent n'est pas toujours clair. Et musicalement, ce serait un petit ripolinage historique puisque country et blues
faisaient bon ménage, la ségrégation musicale n’est venue que plus tard.
Par contre, ne partez pas au générique de fin. Le meilleur est à venir, une scène dans un club de blues, en 1992, mettant en scène Buddy Guy himself, qui reçoit la visite de deux fantômes surgis du passé, son passé, il y est encore question de pacte diabolique…
SINNERS a cumulé un nombre impressionnant de récompenses à travers le monde, scénario, musique, interprétation. Ryan Coogler ose et réussit un joli mélange de genres, une histoire originale, un scénario solide, une belle direction artistique, dommage ne de pas avoir retenu les chevaux dans la dernière partie, y’avait plus subtil à proposer.




Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire