jeudi 26 mars 2026

ANDRÉ LA POISSE de Andreï Siniavski (1981) par Benjamin


Nous sommes au beau milieu du 19e siècle et, tremblant comme un marmot qui apprend à nager, l’humanité s’apprête à une bouée qu’elle tenait depuis des siècles. L’aristocratie a ainsi changé, le héros de l’époque n’est plus le guerrier ou le curé, mais le bourgeois. Rapidement, la société s’adapte à la plus grande valeur de ce nouveau héros moderne, le matérialisme. Puisque les hommes sont enfin libres et égaux (beaucoup oublient la précision « en droit » suivant cette affirmation) puisque la morale traditionnelle a volé en éclat après la chute du pouvoir religieux, la valeur de l’homme sera désormais résumée à sa capacité à amasser. 

Le drame du genre humain réside pourtant dans le fait qu’il ne sait se contenter du réel, qu’il est sans cesse troublé par des désirs et peines que la raison seule ne saurait expliquer. Les stoïciens l’avaient déjà compris, eux qui affirmaient laconiquement que nous souffrions plus en imagination qu’en réalité. Précisons d’ailleurs que le stoïcisme n’a jamais prêché pour museler toutes les passions humaines, une telle entreprise ne pouvant que créer une humanité de psychopathes. Cette philosophie prônait plutôt le calme face au torrent de ses passions, incitant ainsi à discerner ce qui n’était plus en notre pouvoir pour mieux concentrer nos efforts sur ce que nous pouvions changer. 

Au fond, à travers eux, le passé offrait à l’homme qui ne croit plus en rien un premier remède contre l’hystérie consumériste initiée et développée par la bourgeoisie triomphante. Le 19ème, ensuite, connut différentes réactions d’apparences opposées. Il y eut d’abord la hargne réactionnaire symbolisée par Léon Bloy et, de manière plus modérée, par Huysmans. A ce titre, des livres tels que « Le désespéré » et « A rebours » sont les réactions à la même peine, celle d’un dogme déchu se cachant pour hurler sa douleur. Bloy le fit par haine de son époque, Huysmans par désespoir, tous deux furent pourtant convaincus que l’humanité finirait par regretter ce qu’ils jugeaient comme une erreur. 

Le matérialisme et la froideur scientifique qui l’accompagne ne suffirait pas à soulager ses peurs irrationnelles, l’humanité fraîchement libérée ne manquerait pas de revenir au bercail la queue entre les jambes. Si l’on en juge par les témoignages des ecclésiastiques de notre époque, ce triste retour s’impose aujourd’hui comme une réalité, même si le bond de la ferveur catholique n’est pas spectaculaire au point de parler d’un « retour aux sources ».

Ceux qui, comme votre serviteur, ne furent jamais attirés par les bénitiers et les messes, pourront tout de même savourer « Le désespéré » et « A rebours » comme deux brûlants manifestes d’insoumissions. Le premier devoir de celui qui écrit devrait toujours être d’affirmer sa révolte contre son époque et, dans ce domaine, Bloy et Huysmans comptent parmi les plus grands trésors de notre littérature. Nietzsche décrit la souffrance comme le moyen essentiel d’accéder à la transcendance, affirmant ainsi que ce qui ne tue pas fortifie. Le but n’est pas tant, comme les pénitents d’autrefois, de rechercher cette souffrance dans l’espoir de se purifier, mais de ne pas la fuir afin de mieux apprendre à la surmonter. Ainsi encourageait-il à dépasser ce qui reste la plus grande peur des sociétés matérialistes, la douleur était pour lui le mal nécessaire à celui cherchant à sortir de l’égout dans lequel croupissait « Le dernier homme »

Le dernier homme, c’est celui qui a abandonné toute volonté de puissance, toute discipline transcendante, il erre dans la liberté d’un monde sans dieu telle une méduse ballottée par les flots. Aussi amorale soit elle, la religion du surhomme n’en est pas moins une religion, le nom Zarathoustra évoquant après tout celui d’un gourou au sommet de sa montagne. Et, comme toute religion, nombre de brebis galeuses et basses du front prirent ce qui était d’abord un anti dogme pour une incitation à écraser son prochain pour accéder aux jouissances les plus raffinées. Résumer Nietzsche à ce genre de discours arriviste et faussement guerrier, c’est le vider de sa mystique pour en tirer un guide de vie aussi simpliste que stupide.

C’est surtout se servir d’un écrit foncièrement anti conformiste pour imposer l’arrivisme sacralisé de notre triste modernité. A une époque où la masse partage largement ce genre d’idée, la philosophie de Nietzsche semblent rire de ceux qui tenteraient de faire de sa pensée une morale de cadre par cette phrase : « Tu veux une vie facile ? Suis le troupeau et oublie toi en lui ». Le nietzschéisme, lorsqu’il encourage à « regarder dans les abysses » est d’abord un individualisme poussant chaque homme à identifier ses désirs de puissance afin de s’y consacrer totalement. Ce désir peut être conforme aux idées de la société ou non, choisir la résistance à l’époque comme la conformité vis-à-vis d’elle. Selon Nietzsche, tout effort doit avant tout servir nos propres souhaits, l’individu roi laissé à lui-même doit prendre possession de ses pouvoirs. En bout de chaîne, débarrassé de son obsession pour la transcendance mais pas de sa profondeur philosophique, un tel raisonnement donnera naissance à l’absurdisme. 

L’absurdisme, c’est la philosophie résumée par Albert Camus dans « Le mythe de Sisyphe », une incitation à aimer l’absence de sens de l’existence humaine. Ainsi naquit un Caligula ne sachant pourquoi il ne pouvait s’empêcher de faire le mal, accomplissant ainsi les pires horreurs dans la plus pure innocence. Cette innocence inhumaine culmine bien sûr chez l’étranger, homme si insensible aux émotions que la mort de sa mère ne déclenche chez lui aucun émoi. L’absurdisme fut également annoncé par Kafka, dont le procès et le château expriment l’angoisse que l’auteur ressent face à un conformisme paraissant sans limite et devant la bêtise d’une administration folle. Vient également bien sûr sa fameuse métamorphose, grand livre se lamentant sur la violence du rejet humain. 

Chez ces auteurs, les héros sont toujours les victimes de leur irrationalité ou de celle des autres, comme si l’humanité livrée à elle-même ne pouvait que mesurer l’ampleur de sa folie. N’hésitant pas à aller explorer les tréfonds de la conscience humaine, Dostoïevski allait plus loin en présentant des hommes victimes de leurs ambitions démesurées et autres aliénations volontaires. Ainsi naquirent Raskolnikov et l’exilé du « sous sol », symbole de cette adage stoïcien affirmant que l’imagination est la première cause de souffrance de l’homme. Car le malheur, les héros précédemment cités s’y précipitent sans aucune coercition et l’entretienne avec un zèle tragique.

ANDRÉ LA POISSE raconte une histoire semblable, celle d’un homme ayant trouvé un nouveau dieu, la malchance, force sadique qu’il juge responsable de tous ses maux. Loin de nous apitoyer, les malheurs créés par cette force obscure sont si spectaculaires, qu’il n’est pas rare qu’ils provoquent le rire. ANDRÉ LA POISSE est aussi tragi-comique qu’un homme qui, sur un dès à 20 faces, ne parviendrait qu’à obtenir le chiffre 1 à chaque lancer. Il continue pourtant, incarnant ainsi cette phrase de Churchill voulant que « le succès consiste à aller d’échec en échec sans perdre l’enthousiasme ». Tel semble être, au bout du compte, la mission de l’homme privé de toute assistance divine. Ce courage sauvera-t-il le pauvre André de son enfer absurde ? Vous le saurez en lisant cet ANDRÉ LA POISSE qui s’impose comme l’un des plus grands livres de l’absurdisme moderne. 

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