vendredi 5 juin 2026

SHORT CUTS de Robert Altman (1993) par Luc B.


Après une décennie ‘70 où il tutoyait les sommets, M*A*S*H*, JOHN MC CABE, LE PRIVÉ, NASHVILLERobert Altman a eu du mal à adapter son cinéma corrosif aux années 80, le gars n’était plus en odeur de sainteté, surveillé de près par les studios après l’échec cuisant de son POPEYE. Le Nouvel Hollywood, les auteurs, basta ! Les boursicoteurs avaient repris le pouvoir.

Le grand Bob a continué à tourner régulièrement, mais tout le monde s’en foutait. Sans doute décidé à régler quelques comptes, il réalise en 1992 une satire vitriolée d’Hollywood, THE PLAYER, où se pressaient tous les acteurs disponibles, souvent jouant leurs propres rôles. 

Car eux, les acteurs, savaient combien Altman était un homme rare, choyant ses comédiens. Comme pour Lelouch, aussi adepte des films choraux (la comparaison s'arrête là) tout le monde veut en être, même pour une réplique.

THE PLAYER fait un carton, la carrière d’Altman est relancée. Il se lance dans un projet hors norme, un film choral qui suit une vingtaine de protagonistes, pour une durée de 3h10. Et là encore, un casting de luxe, tous les jeunots de l’époque. Il y a ceux qu’on voit toujours (Robert Downey Jr, Julianne Moore, Jennifer Jason Lee, Frances McDormand, Chris Penn) et ceux qu’on voit un peu moins… 

Et puis il y a Jack Lemmon, qui pourrait justifier à lui seul de visionner le film, sa scène à l’hôpital, un long monologue face à son fils, prouve si on l’avait oublié qu’il était un acteur prodigieux.

Ca raconte quoi ? La bonne blague… Pour faire simple, plutôt que de nommer les personnages, je vais citer les acteurs. Le scénario est adapté de neuf nouvelles de Raymond Carver, mais Altman a redistribué les cartes, entrecroise les intrigues, créé des passerelles entre chaque, imaginant des liens entre les personnages. Un scénario verrouillé, pas un boulon ne manque. Faites le test : quelle que soit la porte d'entrée (le boulanger, le chauffeur, la violoncelliste ?) chaque personnage nous conduit à un autre, à tous les autres. Par n'importe quel bout on prend le truc, on retombe sur ses pieds.  

Vous allez vouloir des exemples... Cette scène géniale de l’échange malencontreux des photographies, entre les maquilleurs d'effets spéciaux et les pêcheurs de truites, d’une ironie scabreuse. Ou Lily Taylor, l’apprentie maquilleuse, qui s’avère être la fille de Tom Waits, qui écluse les whisky dans le club où chante Annie Ross. Le bon père de famille qui récupère le chien abandonné par l'odieux Tim Robbins est celui qui a trouvé un cadavre lors d’une partie de pêche. Joué par Huey Lewis, le chanteur. Pas mauvais d’ailleurs, qui sort sa bite pour pisser face caméra. On en croise trois autres de chanteurs, Lyle Lovett, Tom Waits et donc Annie Ross.

Robert Altman a souvent filmé la musique (NASHVILLE, KANSAS CITY, THE LAST SHOW) ici enregistrée live au tournage, les moments dans le club avec Annie Ross sont merveilleux, un jazz bluesy qui ponctue toute la bande son. Elle joue une chanteuse alcoolique qui cohabite avec sa fille dépressive. Voisines d’un journaliste vedette de la télé, Bruce Davidson (qui aime se regarder en replay) dont le gamin est à l’hosto (le grand-père est Jack Lemmon qui oublie toujours le prénom de son petit fils) et partagent le même pisciniste, Chris Penn, perturbé dans sa libido, car marié à Jennifer Jason Leigh, opératrice en téléphone porno, qui susurre nonchalamment des « oh oui, j’aime te rentrer les doigts dans le cul » en faisant dîner ses mômes !

Ce que dépeint Robert Altman, ce sont les lâchetés, les névroses, les frustrations de ses contemporains. Si à priori SHORT CUTS est une comédie, le tableau d’ensemble est sinistre. A l’image du splendide générique, ces hélicoptères qui arrosent les champs de pesticides (les mêmes qu'au Vietnam dans M*A*S*H*) les phares rouge, vert, ce lettrage en couleur, cette contrebasse. On ressent de suite cette chape de plomb sur la ville, comme un danger imminent, la tragédie qui couve.

Un des personnages les plus fameux est sans doute Tim Robbins, ah la belle tête de con ! Un flic minable prétextant des missions ultra confidentielles pour quitter sa femme (Madeleine Stowe) et s’envoyer Frances McDormand

Regardez ce plan lorsqu’il sermonne sa femme, elle est assise, lui debout. Altman cadre le visage de l'épouse dominée par la braguette du mari. Le mâle alpha dans toute sa splendeur, ridicule, vulgaire. Plus tard, abusant de son petit pouvoir de flic mâchouillant un cure-dent, il arrêtera Anne Archer en voiture. Dont le mari Fred Ward est parti pêcher avec ses potes dans une crique où ils découvrent le cadavre flottant d’une jeune femme violée. Ce qui ne les traumatise pas pour autant. Ca fera une belle photo souvenir.

Dit comme ça, on se dit que ce film doit être incompréhensible. C’est tout l’inverse. Grâce à la virtuosité du montage, les idées de raccords (piscine / aquarium) Robert Altman parvient à fluidifier un récit sans cesse palpitant. La mise en scène y participe avec ce style reconnaissable entre mille, les longues focales et les zooms (effet optique, contrairement au travelling). La caméra est souvent placée loin de l’action, et sans cesse Altman utilise les panoramiques et redécoupe ses cadres grâce aux zooms avants ou arrières. Il veut un gros plan ? Zoom avant. Il veut revenir à un plan général ? Zoom arrière. 

C'est quoi l'intérêt ? Il n'y a pas de coupure, les acteurs jouent leur scène sur la durée (ils savent qu'ils seront suivis par le cadreur) et aussi dans l’espace, la profondeur. Quand Tom Waits, chauffeur de limousine, descend de sa voiture et rentre à l’intérieur du café où travaille sa femme, la caméra s'y trouve déjà. On passe d'un  extérieur à un intérieur uniquement avec un zoom arrière, via la vitrine. Chez Mathew Modine et Julianne Moore, les personnages passent du salon à la cuisine à la terrasse, la caméra reste au même endroit, c’est le zoom avant qui nous fait sortir par la baie vitrée. Tout cela participe à cette fluidité, et parfois aussi à l'étrangeté des scènes (quand Chris Penn reluque la violoncelliste à sa fenêtre).

Chaque histoire contient son lot de drames, petits ou grands. Le ressenti n'est pas le même devant la relation presque vaudevillesque de Frances DcDormand et son ex Peter Gallagher (qui tronçonne son appart centimètre par centimètre !) ou la détresse chronique d’Andy McDowell, qui vit un véritable cauchemar, confrontée à la mort d’un enfant, et à des coups de fil anonymes et sadiques. 

La sexualité est très présente. Sous plusieurs aspects, messagerie porno, voyeurisme, nymphomanie, adultère, ou ce barbecue chez Mathew Modine qui se termine dans un jacuzzi dont on se dit qu'il pourrait tourner à la partouze. Une sexualité qui travaille surtout les hommes. Voir ce plan sur Chris Penn qui assume mal le gagne-pain de sa femme, opératrice porno, qui aimerait aussi qu'elle lui débite des saletés à l’oreille. Le malaise de Mathew Modine face à sa belle sœur qui pose nue, s'en amuse et le défie. Julianne Moore qui retire et nettoie sa jupe tâchée avant un dîner, révélant qu'elle ne porte rien en dessous. Et joue donc toute sa (longue) scène le sexe à l'air. Vous en avez vu souvent des plans comme ça, dans le cinéma américain si pudibond ?  

Chaque histoire possède son degré de tension, on se doute que ça va péter quelque part. On ne sait pas quand, ni chez qui. Tous les personnages vivront un évènement commun, un séisme, métaphore par excellence. Certains s’en sortiront mieux que d'autres. On est heureux pour Tom Waits et Lily Tomlin, soulagé pour Andy McDowell, qui revient de loin, ravagé pour Annie Ross et catastrophé par Chris Penn.

Robert Altman ausculte son Amérique en proie aux névroses, s’amusent des liens cachés entre tous ces gens, ce qui inspirera Paul Thomas Anderson pour son MAGNOLIA (1999) autre tragi-comédie chorale d’une durée semblable, avec aussi Julianne Moore. Altman n’épargne aucune classe sociale, serveuse, chauffeur, ou journaliste vedette, médecin. On lui a d'ailleurs reproché ce tir tout azimut au motif que, non, tout le monde n'est pas comme ça ! On sent tout de même un regard plus bienveillant pour certains : la clown Archer, la prolo Leigh, le pochetron Waits. Les piques plus acérées pour le psychorigide Robbins (l’alerte au mégaphone !), la connasse McDormand, le lâche Ward.

SHORT CUTS est un film foisonnant, fascinant, qui vous prend dès les premières images et ne vous lâche plus ensuite. Un miroir grossissant dans lequel on adore ou on déteste se refléter, selon qu'on y reconnait les autres, ou soi même.  

Sans doute le sommet de la carrière de Robert Altman, pourtant pas avare de réussites (passées et futures) et tout simplement un des plus grands films américains de ces 50 dernières années.

Lien vers : Le Privé


couleur - 3h10 - format scope 1:2.39 

9 commentaires:

  1. Shuffle Master.5/6/26 07:46

    Entièrement d'accord avec la conclusion. On prend une claque la première fois qu'on le voit, ça prend tout de suite, la maîtrise est totale sans que ça tourne à la démonstration complaisante. Il ne passe quasiment jamais à la télé, en raison peut-être de sa longueur, mais c'est un peu le cas de tous les films d'Altman. Je n'ai pas accroché du tout à The Player. Le Privé est un de mes favoris. Hors sujet: tu as chroniqué Dossier 137?

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  2. Rare à la télé, oui, je l'ai revu à la cinémathèque, la copie était assez dégueulasse d'ailleurs, dommage, ça ne rend pas justice au film. Ce n'est pas la première fois que je constate, dans ce temple de la cinéphilie, que les copies projetées sont abimées. Après, ce n'est pas leur genre de projeter des trucs numérisés en 4k, mais tout de même.

    "Dossier 137" : j'étais persuadé d'avoir écrit dessus, visiblement non, je n'ai rien retrouvé ! J'avais bien aimé, mais bon... pas autant que "La nuit du 12" du même réalisateur. C'est froid, clinique, statique, il n'y a pas trop de 'cinéma', mais les rouages de l'enquête sont bien montrés, les questions d'éthique, les confrontations de témoignages, Drucker est impressionnante. Mais certaines scènes m'ont paru tiré par les cheveux (elle suit sa témoin jusque chez elle, en banlieue, vraiment ?? la scène du supermarché...).

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    1. Tu fais exactement les mêmes reproches à Dossier 137 que deux critiques du M

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    2. Shuffle Master5/6/26 10:57

      Tu fais exactement les mêmes reproches à Dossier 137 que deux critiques du Masque et la Plume... Moi, j'ai trouvé le film excellent. Clinique, c'est vrai. Ayant bossé dans l'administration, la partie "on vous lâche, mais on vous soutient car vous n'aurez pas de sanction administrative" avec la convocation devant la cheffe à plume de la DGPN et celle de la cheffe de service sont criantes de vérité.

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    3. Cette dernière scène est superbe. Mais j'avais tellement aimé "La nuit du 12" où l'histoire s'inspirait aussi de faits réels, enquête clinique aussi, que celui-ci m'a paru un peu en dessous. L'aspect docu l'emporte sur le "cinéma", ce qui n'était pas le cas dans l'autre.

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  3. The Player m'avait sidéré à l'époque avec ce casting de dingue, toutes ces stars dans leurs propres rôles. Aujourd'hui c'est monnaie courante, les caméos, ou la série "Dix pourcent", la participation amicale de... Mais dans mon souvenir, à l'époque on n'avait jamais vu ça, pas avec cette ampleur. Et puis il y a ce plan séquence au début, un truc incroyable. Mais en le revoyant il y a quelques années, je me suis rendu compte que la satire tournait parfois au grand-guignol, que c'était longuet, alambiqué, un peu complaisant. Il faudrait le revoir encore pour trancher !

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  4. Jennifer Jason Leigh m'enfin, pas Lee...

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    1. Merci, c'est corrigé. Le pire est de l'avoir écrit correctement plus loin ! De son vrai nom Jennifer Lee... donc elle ne m'en voudra pas !

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  5. Pas revu depuis une éternité, rien à ajouter ...

    Ah si, le plus grand film américain des 50 dernières années de plus de 3 heures et avec encore plus plein de stars, c'est Avengers Endgame. Euh, j'ai dit une connerie ?

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