THE PLAYER fait un carton, la carrière d’Altman est relancée. Il se lance dans un projet hors norme, un film choral qui suit une vingtaine de protagonistes, pour une durée de 3h10. Et là encore, un casting de luxe, tous les jeunots de l’époque. Il y a ceux qu’on voit toujours (Robert Downey Jr, Julianne Moore, Jennifer Jason Lee, Frances McDormand, Chris Penn) et ceux qu’on voit un peu moins…
Ca raconte quoi ? La bonne blague… Pour faire simple, plutôt que de nommer les personnages, je vais citer les acteurs. Le scénario est adapté de neuf nouvelles de Raymond Carver, mais Altman a redistribué les cartes, entrecroise les intrigues, créé des passerelles entre chaque, imaginant des liens entre les personnages. Un scénario verrouillé, pas un boulon ne manque. Faites le test : quelle que soit la porte d'entrée (le boulanger, le chauffeur, la violoncelliste ?) chaque personnage nous conduit à un autre, à tous les autres. Par n'importe quel bout on prend le truc, on retombe sur ses pieds.
Vous allez vouloir des exemples... Cette scène géniale de l’échange malencontreux des photographies, entre les maquilleurs d'effets spéciaux et les pêcheurs de truites, d’une ironie scabreuse. Ou Lily Taylor, l’apprentie maquilleuse, qui s’avère être la fille de Tom Waits, qui écluse les whisky dans le club où chante Annie Ross. Le bon père de famille qui récupère le chien abandonné par l'odieux Tim Robbins est celui qui a trouvé un cadavre lors d’une partie de pêche. Joué par Huey Lewis, le chanteur. Pas mauvais d’ailleurs, qui sort sa bite pour pisser face caméra. On en croise trois autres de chanteurs, Lyle Lovett, Tom Waits et donc Annie Ross.
Ce que dépeint Robert Altman, ce sont les lâchetés, les névroses,
les frustrations de ses contemporains. Si à priori SHORT CUTS est une comédie, le
tableau d’ensemble est sinistre. A l’image du splendide
générique, ces hélicoptères qui arrosent les champs de pesticides (les mêmes qu'au Vietnam dans M*A*S*H*) les phares rouge, vert, ce lettrage en
couleur, cette contrebasse. On ressent de suite cette chape de plomb
sur la ville, comme un danger imminent, la tragédie qui couve.Un des personnages les plus fameux est sans doute Tim Robbins, ah la belle tête de con ! Un flic minable prétextant des missions ultra confidentielles pour quitter sa femme (Madeleine Stowe) et s’envoyer Frances McDormand.
Dit comme ça, on se dit que ce film doit être incompréhensible. C’est tout l’inverse. Grâce à la virtuosité du montage, les idées de raccords (piscine / aquarium) Robert Altman parvient à fluidifier un récit sans cesse palpitant. La mise en scène y participe avec ce style reconnaissable entre mille, les longues focales et les zooms (effet optique, contrairement au travelling). La caméra est souvent placée loin de l’action, et sans cesse Altman utilise les panoramiques et redécoupe ses cadres grâce aux zooms avants ou arrières. Il veut un gros plan ? Zoom avant. Il veut revenir à un plan général ? Zoom arrière.
Chaque histoire contient son lot de drames, petits ou grands. Le ressenti n'est pas le même devant la relation presque vaudevillesque de Frances DcDormand et son ex Peter Gallagher (qui tronçonne son appart centimètre par centimètre !) ou la détresse chronique d’Andy McDowell, qui vit un véritable cauchemar, confrontée à la mort d’un enfant, et à des coups de fil anonymes et sadiques.
Chaque histoire possède son degré de tension, on se doute que ça va péter quelque part. On ne sait pas quand, ni chez qui. Tous les personnages vivront un évènement commun, un séisme, métaphore par excellence. Certains s’en sortiront mieux que d'autres.
On est heureux pour Tom Waits et Lily Tomlin, soulagé pour Andy
McDowell, qui revient de loin, ravagé pour Annie Ross et catastrophé par Chris
Penn.Robert Altman ausculte son Amérique en proie aux névroses, s’amusent des liens cachés entre tous ces gens, ce qui inspirera Paul Thomas Anderson pour son MAGNOLIA (1999) autre tragi-comédie chorale d’une durée semblable, avec aussi Julianne Moore. Altman n’épargne aucune classe sociale, serveuse, chauffeur, ou journaliste vedette, médecin. On lui a d'ailleurs reproché ce tir tout azimut au motif que, non, tout le monde n'est pas comme ça ! On sent tout de même un regard plus bienveillant pour certains : la clown Archer, la prolo Leigh, le pochetron Waits. Les piques plus acérées pour le psychorigide Robbins (l’alerte au mégaphone !), la connasse McDormand, le lâche Ward.
SHORT CUTS est un film foisonnant, fascinant, qui vous prend dès les premières images et ne vous lâche plus ensuite. Un miroir grossissant dans lequel on adore ou on déteste se refléter, selon qu'on y reconnait les autres, ou soi même.
Sans doute le sommet de la carrière de Robert Altman, pourtant pas avare de réussites (passées et futures) et tout simplement un des plus grands films américains de ces 50 dernières années.
Lien vers : Le Privé









Entièrement d'accord avec la conclusion. On prend une claque la première fois qu'on le voit, ça prend tout de suite, la maîtrise est totale sans que ça tourne à la démonstration complaisante. Il ne passe quasiment jamais à la télé, en raison peut-être de sa longueur, mais c'est un peu le cas de tous les films d'Altman. Je n'ai pas accroché du tout à The Player. Le Privé est un de mes favoris. Hors sujet: tu as chroniqué Dossier 137?
RépondreSupprimerRare à la télé, oui, je l'ai revu à la cinémathèque, la copie était assez dégueulasse d'ailleurs, dommage, ça ne rend pas justice au film. Ce n'est pas la première fois que je constate, dans ce temple de la cinéphilie, que les copies projetées sont abimées. Après, ce n'est pas leur genre de projeter des trucs numérisés en 4k, mais tout de même.
RépondreSupprimer"Dossier 137" : j'étais persuadé d'avoir écrit dessus, visiblement non, je n'ai rien retrouvé ! J'avais bien aimé, mais bon... pas autant que "La nuit du 12" du même réalisateur. C'est froid, clinique, statique, il n'y a pas trop de 'cinéma', mais les rouages de l'enquête sont bien montrés, les questions d'éthique, les confrontations de témoignages, Drucker est impressionnante. Mais certaines scènes m'ont paru tiré par les cheveux (elle suit sa témoin jusque chez elle, en banlieue, vraiment ?? la scène du supermarché...).
Tu fais exactement les mêmes reproches à Dossier 137 que deux critiques du M
SupprimerTu fais exactement les mêmes reproches à Dossier 137 que deux critiques du Masque et la Plume... Moi, j'ai trouvé le film excellent. Clinique, c'est vrai. Ayant bossé dans l'administration, la partie "on vous lâche, mais on vous soutient car vous n'aurez pas de sanction administrative" avec la convocation devant la cheffe à plume de la DGPN et celle de la cheffe de service sont criantes de vérité.
SupprimerCette dernière scène est superbe. Mais j'avais tellement aimé "La nuit du 12" où l'histoire s'inspirait aussi de faits réels, enquête clinique aussi, que celui-ci m'a paru un peu en dessous. L'aspect docu l'emporte sur le "cinéma", ce qui n'était pas le cas dans l'autre.
SupprimerThe Player m'avait sidéré à l'époque avec ce casting de dingue, toutes ces stars dans leurs propres rôles. Aujourd'hui c'est monnaie courante, les caméos, ou la série "Dix pourcent", la participation amicale de... Mais dans mon souvenir, à l'époque on n'avait jamais vu ça, pas avec cette ampleur. Et puis il y a ce plan séquence au début, un truc incroyable. Mais en le revoyant il y a quelques années, je me suis rendu compte que la satire tournait parfois au grand-guignol, que c'était longuet, alambiqué, un peu complaisant. Il faudrait le revoir encore pour trancher !
RépondreSupprimerJennifer Jason Leigh m'enfin, pas Lee...
RépondreSupprimerMerci, c'est corrigé. Le pire est de l'avoir écrit correctement plus loin ! De son vrai nom Jennifer Lee... donc elle ne m'en voudra pas !
SupprimerPas revu depuis une éternité, rien à ajouter ...
RépondreSupprimerAh si, le plus grand film américain des 50 dernières années de plus de 3 heures et avec encore plus plein de stars, c'est Avengers Endgame. Euh, j'ai dit une connerie ?
Pas faux. Avec Robert Downey Jr en commun.
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