jeudi 4 juin 2026

SKY de Patrick Chauvel (2005) par Benjamin


Que faire lorsque la révolte prend tout l’espace ? Lorsque chaque chose que vous voyez et chaque être que vous rencontrez ne fait qu’entretenir ce feu menaçant de vous consumer ? Je ne parle pas ici de la rébellion dévote d’un Léon Bloy, celui-ci eut au moins le réconfort de penser que le paradis céleste succéderait à l’enfer terrestre. Je veux ici parler de la révolte sans rédemption, du malheur des hommes sûrs de ce qu’ils ne veulent pas sans savoir définir ce qu’ils veulent. 

[ Patrick Chauvel ]  Pour comprendre comment naît et grandit un tel dilemme, il faut avoir lu la trilogie autobiographique de Jules Vallès. Vient d’abord « L’Enfant », qui marque la naissance d’une révolte allumée par la violence de l’autorité parentale. Dès les premières heures le décor d’une vie est ainsi planté, toute forme d’autorité sera assimilée à l’injustice belliqueuse de la tutelle parentale. Si Vallès fut sans dieu, il n’en était pas moins un fanatique, fanatique de l’opposition et de la douleur. C’est que, par la magie de sa colère, il fit de ses échecs une preuve de vertu, de sa souffrance une marque de supériorité. Puisque ce monde le dégoûtait, Vallès voulut le détruire, désir qu’il défendit jusqu’au sacrifice suprême.

Ainsi monta t-il sur les barricades, sa soif de vengeance rejoignant le cri de dizaines de ventres affamés. Dans toute révolte de cette intensité, il y a un désir de violence, une volonté farouche de faire payer au monde le mépris qu’il nous porte. Vallès eut au moins la chance de mettre sa hargne au service d’une utopie, donnant ainsi à ses livres un lyrisme troublant, une colère régénératrice. Puis les grandes idées moururent sous la mitraille, l’obsession du confort eut la peau de tous les grands idéaux. 

Ne restait plus alors à un homme comme Bukowski qu’à s’enfermer dans un nihilisme cynique et stoïcien. Les coups de la vie glissèrent ainsi sur le vieux Buck telles des épines de rose, lui laissant des marques juste assez profondes pour nourrir sa poésie de "pas grand-chose". La vie était dure dans ses bas-fonds, mais il y vécut libre.

Ayant fait du désespoir sa muse, il prit le parti de devenir le porte parole des égarés. Sans les idéaliser, le vieux Buck fit du petit peuple le symbole d’une humanité touchante mais toujours plus basse qu’elle ne le laisse voir. Bukowski c’est la révolte sans la haine, l’humour comme remède au désespoir et la provocation pour le simple plaisir de faire hurler les saintes nitouches. Je pensais jusque là que l’évolution de la révolte littéraire s’arrêtait là, qu’il n’existait en dehors de ce cadre que chouineries pompeuses et moraline gluante. 

Puis j’ai lu Patrick Chauvel. « Sky » raconte ses débuts, alors qu’à 18 ans il se mit en tête de devenir photographe. Il s’engagea alors donc comme reporter dans l’armée américaine au Vietnam, lieu où un homme l’observait discrètement. L’inconnu, lui aussi perdu dans une guerre qui n’était pas la sienne, trouva avec lui celui qui racontera son histoire. 

Le premier contact entre les deux hommes fut pour le moins viril, Chauvel se faisant immobiliser par l’inconnu qui grava sur son visage une entaille en forme de larme. Cette larme, c’était le symbole de la révolte douloureuse et silencieuse d’hommes engagés dans une lutte absurde.

La nature elle-même fut un ennemi, l’humidité menaçant sans cesse de faire pourrir les pieds des soldats dans leurs bottes. Puis il y avait cette menace silencieuse, cet ennemi dont les tirs semblaient jaillir de nulle part. Dans ce contexte, l’inconnu qui tatoua sauvagement Chauvel était un atout vital pour sa compagnie. Faisant partie des derniers représentant des tribus amérindiennes, celui-ci chassait le Viêt-Cong avec l’assurance de ses ancêtres chassant le bison. 

Chez les Viet, la réputation de cet assassin d’élite s’était répandue comme une traînée de poudre. La peur avait ainsi changé de camps, nombre de guérilleros étant mort sans avoir eu le temps d’entendre les flèches siffler. Ce que cet indien nommé Sky avait repéré dans le regard de loup de Patrick Chauvel, c’était cette sensibilité qui est la source de toute grande révolte.

Ce que le Vietnam montrait, c’est que le mal n’avait ni race ni idéologie, il prospérait simplement dans les cœurs assez faibles pour se plier à sa volonté. Dans la jungle vietnamienne, les forces du bien et du mal furent d’ailleurs difficilement discernables. Il n’est pas évident de qualifier de bien ces forces qui, par la brûlure du napalm et le feu de la mitraille, ajoutèrent au malheur d’un peuple sur le point d’être englouti par l’enfer communiste. 

Nulle grande idée ne saurait justifier l’agression d’un peuple, nulles bonnes intentions n’a le droit de paver le chemin d’un nouvel enfer. Sky était fils d’un peuple perdu, Chauvel l’enfant terrible se sentant perdu au milieu des siens. Sky permit à ce reporter de mettre des mots sur sa révolte, de trouver les causes de son regard farouche. 

A Saïgon, Chauvel maudit un proxénète s’engraissant sur le dos de familles miséreuses. L’homme lui expliqua sans honte que certaines familles vietnamiennes lui envoyaient leurs filles afin de gagner de quoi manger. Les militaires se battaient donc en partie pour ça, pour protéger et nourrir le commerce ignoble de ce genre d’esclavagistes modernes. Dans les allées de Saïgon, le jeu et l’opium se diffusaient tels les rites de la religion du plaisir, dernière valeur sacrée d’un occident en manque d’idéaux.

Sky faisait partie d’un peuple qui, contrairement à l’occident moderne, continuait de voir cette quatrième dimension de la vie chère à Julius Evola. La vie était pour lui faite de "signes", peuplée d’esprits, le lien entre les vivants et les morts était permanent. C’est en tentant d’oublier cette profondeur de la vie pour se convertir au matérialisme occidental que Sky s’est détruit. 

Le récit de cette destruction nous est raconté de façon brute et lucide, à travers les yeux d’un homme auquel le malheur de cet indien dévoila la bassesse contemporaine. La vie du jeune photographe s’élevait ainsi sur les décombres de ce destin brisé, le malheur de Sky allumant dans l’esprit du "loup" une flamme qui ne s’éteindra jamais plus. Puisqu’il n’existait pas plus de guerres justes que de parties politiques ou peuples innocents, il ne lui restait plus qu’à témoigner de la souffrance des hommes plongés dans le brasier de la guerre. 

Ce long témoignage commença avec « Sky », troublant « Vol au dessus d’un nid de coucou » français, tragédie poignante dans un occident dont les certitudes entretiennent la folie.


Aux éditions J'ai Lu  -  310 pages


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