Que
faire lorsque la révolte prend tout l’espace ? Lorsque chaque
chose que vous voyez et chaque être que vous rencontrez ne fait
qu’entretenir ce feu menaçant de vous consumer ? Je ne parle pas
ici de la rébellion dévote d’un Léon Bloy, celui-ci eut au moins
le réconfort de penser que le paradis céleste succéderait à
l’enfer terrestre. Je veux ici parler de la révolte sans
rédemption, du malheur des hommes sûrs de ce qu’ils ne veulent
pas sans savoir définir ce qu’ils veulent.

[ Patrick Chauvel ] Pour comprendre comment
naît et grandit un tel dilemme, il faut avoir lu la trilogie
autobiographique de Jules Vallès. Vient d’abord « L’Enfant »,
qui marque la naissance d’une révolte allumée par la violence de
l’autorité parentale. Dès les premières heures le décor d’une
vie est ainsi planté, toute forme d’autorité sera assimilée à
l’injustice belliqueuse de la tutelle parentale. Si Vallès fut
sans dieu, il n’en était pas moins un fanatique, fanatique de
l’opposition et de la douleur. C’est que, par la magie de sa
colère, il fit de ses échecs une preuve de vertu, de sa souffrance
une marque de supériorité. Puisque ce monde le dégoûtait, Vallès
voulut le détruire, désir qu’il défendit jusqu’au sacrifice
suprême.
Ainsi monta t-il sur les barricades, sa soif de vengeance
rejoignant le cri de dizaines de ventres affamés. Dans toute révolte
de cette intensité, il y a un désir de violence, une volonté
farouche de faire payer au monde le mépris qu’il nous porte.
Vallès eut au moins la chance de mettre sa hargne au service d’une
utopie, donnant ainsi à ses livres un lyrisme troublant, une colère
régénératrice. Puis les grandes idées moururent sous la
mitraille, l’obsession du confort eut la peau de tous les grands
idéaux.
Ne restait plus alors à un homme comme Bukowski qu’à
s’enfermer dans un nihilisme cynique et stoïcien. Les coups de la
vie glissèrent ainsi sur le vieux Buck telles des épines de rose,
lui laissant des marques juste assez profondes pour nourrir sa poésie
de "pas grand-chose". La vie était dure dans ses bas-fonds, mais
il y vécut libre.
Ayant fait du désespoir sa muse, il prit le parti
de devenir le porte parole des égarés. Sans les idéaliser, le
vieux Buck fit du petit peuple le symbole d’une humanité touchante
mais toujours plus basse qu’elle ne le laisse voir. Bukowski c’est
la révolte sans la haine, l’humour comme remède au désespoir et
la provocation pour le simple plaisir de faire hurler les saintes
nitouches. Je pensais jusque là que l’évolution de la révolte
littéraire s’arrêtait là, qu’il n’existait en dehors de ce
cadre que chouineries pompeuses et moraline gluante.
Puis j’ai lu
Patrick Chauvel. « Sky » raconte ses débuts, alors qu’à
18 ans il se mit en tête de devenir photographe. Il s’engagea
alors donc comme reporter dans l’armée américaine au Vietnam,
lieu où un homme l’observait discrètement. L’inconnu, lui aussi
perdu dans une guerre qui n’était pas la sienne, trouva avec lui
celui qui racontera son histoire.
Le premier contact entre les deux
hommes fut pour le moins viril, Chauvel se faisant immobiliser par
l’inconnu qui grava sur son visage une entaille en forme de larme.
Cette larme, c’était le symbole de la révolte douloureuse et
silencieuse d’hommes engagés dans une lutte absurde.
La nature
elle-même fut un ennemi, l’humidité menaçant sans cesse de faire
pourrir les pieds des soldats dans leurs bottes. Puis il y avait
cette menace silencieuse, cet ennemi dont les tirs semblaient jaillir
de nulle part. Dans ce contexte, l’inconnu qui tatoua sauvagement
Chauvel était un atout vital pour sa compagnie. Faisant partie des
derniers représentant des tribus amérindiennes, celui-ci chassait
le Viêt-Cong avec l’assurance de ses ancêtres chassant le bison.
Chez les Viet, la réputation de cet assassin d’élite s’était
répandue comme une traînée de poudre. La peur avait ainsi changé
de camps, nombre de guérilleros étant mort sans avoir eu le temps
d’entendre les flèches siffler. Ce que cet indien nommé Sky avait
repéré dans le regard de loup de Patrick Chauvel, c’était cette
sensibilité qui est la source de toute grande révolte. Ce que le
Vietnam montrait, c’est que le mal n’avait ni race ni idéologie,
il prospérait simplement dans les cœurs assez faibles pour se plier
à sa volonté. Dans la jungle vietnamienne, les forces du bien et du
mal furent d’ailleurs difficilement discernables. Il n’est pas
évident de qualifier de bien ces forces qui, par la brûlure du
napalm et le feu de la mitraille, ajoutèrent au malheur d’un
peuple sur le point d’être englouti par l’enfer communiste.
Nulle grande idée ne saurait justifier l’agression d’un peuple,
nulles bonnes intentions n’a le droit de paver le chemin d’un
nouvel enfer. Sky était fils d’un peuple perdu, Chauvel l’enfant
terrible se sentant perdu au milieu des siens. Sky permit à ce
reporter de mettre des mots sur sa révolte, de trouver les causes de
son regard farouche.
A Saïgon, Chauvel maudit un proxénète
s’engraissant sur le dos de familles miséreuses. L’homme lui
expliqua sans honte que certaines familles vietnamiennes lui
envoyaient leurs filles afin de gagner de quoi manger. Les militaires
se battaient donc en partie pour ça, pour protéger et nourrir le
commerce ignoble de ce genre d’esclavagistes modernes. Dans les
allées de Saïgon, le jeu et l’opium se diffusaient tels les rites
de la religion du plaisir, dernière valeur sacrée d’un occident
en manque d’idéaux.
Sky faisait partie d’un peuple qui,
contrairement à l’occident moderne, continuait de voir cette
quatrième dimension de la vie chère à
Julius Evola. La vie était
pour lui faite de "signes", peuplée d’esprits, le lien entre
les vivants et les morts était permanent. C’est en tentant
d’oublier cette profondeur de la vie pour se convertir au
matérialisme occidental que
Sky s’est détruit.
Le récit de cette
destruction nous est raconté de façon brute et lucide, à travers
les yeux d’un homme auquel le malheur de cet indien dévoila la
bassesse contemporaine. La vie du jeune photographe s’élevait
ainsi sur les décombres de ce destin brisé, le malheur de Sky
allumant dans l’esprit du "loup" une flamme qui ne s’éteindra
jamais plus. Puisqu’il n’existait pas plus de guerres justes que
de parties politiques ou peuples innocents, il ne lui restait plus
qu’à témoigner de la souffrance des hommes plongés dans le
brasier de la guerre.
Ce long témoignage commença avec « Sky »,
troublant « Vol au dessus d’un nid de coucou » français,
tragédie poignante dans un occident dont les certitudes
entretiennent la folie.
Aux éditions J'ai Lu - 310 pages
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