mercredi 3 juin 2026

Janiva MAGNESS " The Devil is an Angel Too " (2010), by Bruno



    Il y a une femme, là-bas... où ça ? Aux USA. Une femme donc, qui, pendant un certain temps, n'a cessé de se retrouver dans les listes (convoitées ?) de diverses manifestions censées récompenser d'un quelconque titre honorifique (assorti d'un bibelot pas nécessairement du meilleur goût) la carrière, le talent ou une œuvre d'un acteur de la sphère musicale. Cette femme, c'est Lisa Marie Magness. Une femme pour laquelle la vie n'augurait rien de bon, mais qui a été sauvée par sa persévérance et la musique. 

     Née à Detroit le 30 janvier 1957, le ciel s'est subitement terriblement assombri le jour où on retrouve sa mère suicidée. Trois ans plus tard, c'est son père qui met fin à ses jours. À la suite de quoi, à seize ans, elle fut placée dans des familles d'accueil - elle en aurait fait plus d'une dizaine. Nombreux sont ceux qui n'auraient pas su surmonter ces épouvantables épreuves, mais Lisa Marie a fini par trouver la force de redresser la tête. Cependant, le chemin fut particulièrement long et éprouvant, jonché d'obstacles et d'adversités Indélébilement marquée par les drames familiaux, elle finit par se laisser berner par le réconfort de l'alcool dans lequel elle faillit se noyer. Les drogues ne tardent pas à suivre. Instable, ingérable, elle se marginalise rapidement. À 17 ans, elle a une fille qu'elle ne peut décemment garder. Entre ses addictions et un comportement psychotique et parfois agressif, violent, elle fait le vide autour d'elle. Les établissements scolaires comme les familles d'accueil changent, défilent. Elle se retrouve même un temps à la rue.

     Même un premier mariage, malheureux, ne parvient pas à temporiser une vie des plus tumultueuses.


   Ce parcours de vie chaotique qui l'a saisie dès son adolescence aurait pu, aurait dû, avoir un dénouement fatal, s'il n'y avait eu cette passion qui l'étreignit précocement. Cette passion, c'est la musique, à laquelle elle goûte tôt grâce à la collection de disques du paternel. Mais le choc musical, celui des plus déterminants, celui qui va régir à jamais le cours de sa vie, c'est un concert d'Otis Rush. La prestation sans filet du gaucher de Philadelphie, acteur majeur du West Side Sound du Chicago Blues, laisse pantoise la jeune fille qui ne s'en remet pas. Elle reçoit rapidement une seconde claque mémorable avec une prestation de BB King - d'autres, et non des moindres, suivent rapidement, confortant la petite Lisa Marie dans la direction qu'elle souhaite faire prendre à sa vie. Néanmoins, par timidité, par modestie ou par manque de confiance, elle ne s'engage pas de suite dans une carrière artistique. Pour rester en contact avec la musique, s'y immerger d'une façon ou d'une autre, elle s'oriente vers des études pour devenir ingénieur du son  (quand d'autres se contenteront de devenir groupies). Malgré un rythme de vie dissolue - voire autodestructeur -, elle finit par obtenir son diplôme. 

     Cependant, par quelque concours de circonstances, plutôt que de rester confortablement assise derrière une console - dans un studio des Twin Cities (Minneapolis - Saint Paul) -, elle se retrouve à faire les chœurs pour une séance de studio. Une expérience payante, qui lui permet d'être maintes fois renouvelée jusqu'à gagner une certaine réputation dans le milieu professionnel (du Blues). De fil en aiguille, à force de travail et d'abnégation, elle finit logiquement par se placer sur le devant de la scène - sous l'appellation Janiva Magness and The Mojomatics, à Phoenix, où le journal local lui dédie un article élogieux en proclamant ce groupe comme le meilleur groupe de Blues de cette grande ville.

     Cependant, son corps et son âme restent marqués par sa vie passée ; combattant incessamment ses anciennes addictions, elle a tôt fait de tomber dans la déprime ou la colère. Elle a changé de prénom, optant pour Janiva, pour tenter de rompre avec son lourd passé, mais les obstacles, les rechutes, les doutes, les découragements, ne cessent de repointer leur nez. Ses difficultés à communiquer ne faisant que renforcer les problèmes. Et puis, dans les années 90, c'est la grande résolution. Elle prend le taureau par les cornes. Elle monte son propre label, "Fat Head Records", pour pouvoir enfin proposer ses propres disques. Des productions certes à la distribution des plus modestes, mais qui lui permettent de laisser une trace et de gravir, prudemment, les échelons dans une niche particulièrement surpeuplée - saturée même - en Amérique du Nord. À la même époque, rongée par la culpabilité, elle cherche à retrouver la fille qu'elle avait due abandonner. Une fois retrouvée, elle lui consacre du temps. Même si ça oblige Janiva à être moins présente sur la scène musicale - six années séparent ses deux premiers albums, "More Than Live" de 1991 et "It Takes One to Know One" de 1997, elle compense ce retrait par un nouvel équilibre espéré depuis tant d'années. Depuis, les deux femmes sont restées proches.

     Les choses s'accélèrent considérablement dès lors qu'elle signe avec le label canadien indépendant, "NothernBlues Music" (Otis Taylor, Moreland and Arbuckle, Watermelon Slim). Les albums, mieux produits, révèlent un Blues classieux et raffiné qui semble, par rapport aux précédents, avoir pris un sérieux coup de jeunesse, tout en gagnant en assurance et maturité. Visiblement, Janiva Magness, tardivement, en s'approchant de la cinquantaine, a réussi à trouver un juste équilibre. Une harmonie entre un Blues relativement ouvragé et un blues urbain rustique - fusion de BB King, Etta James et Otis Rush - avec de belles touches de Soul millésimé. Sa voix - et sa longue expérience - font qu'elle se glisse avec aisance et dans les différents styles abordés. Du Blues ouvragé à la BB King au country-blues, en passant par la Soul des 60's.

   Bruce Iglauer, qui n'a pas ses oreilles dans sa poche, lui fait les yeux doux et l'invite à enregistre pour sa boîte, Alligator Records. S'ensuit trois albums formidables, indéniablement parmi les meilleurs de sa carrière. Pourtant, les séances n'ont pas été de tout repos, avec deux caractères bien trempés qui sont souvent entrés en conflits. Chacun avec sa vision, campant sur ses positions, mais finalement, argotant sur des détails. Visiblement, vu l'excellence de ces trois albums, ce fut des conflits constructifs.

     De ces trois réalisations, s'il n'en fallait garder qu'une, ce serait la seconde, " The Devil is an Angel Too", sortie en 2010, un an après sa distinction en tant qu'artiste de l'année décernée par le Blues Music Award - elle est ainsi la deuxième femme à avoir reçu ce prix, après Koko Taylor. Dès les premières mesures du sulfureux "The Devil is an Angel" (hit perdu datant de 1965), qui semble nous entraîner dans une cérémonie vaudou, chichement éclairée par quelques torches chancelantes, au plus profond d'un sombre bayou de la "Bataria Preserve", il est évident que Javina a gagné en maturité et assurance, accédant ainsi à un niveau qui semble alors défaut à de trop nombreuses productions du moment. On y reconnaît bien la guitare âpre, tranchante et rustique de Zach Zunis, déchirant l'air épais de traits rouillés et fébriles. Une gratte terreuse imposant régulièrement un contraste sur des morceaux plus élaborés, plus orchestrés, cuivrés. Ainsi, si dans l'ensemble, Janiva paraît s'épanouir dans un Blues classieux, les guitares "poussiéreuses et crues", en gardant ses racines rurales - voire du Chicago Blues originel -, évitent de déraper vers des ambiances ampoulées. 

     Rien n'est surjoué ou déplacé sur cet album. Tout est parfaitement en place, et rien n'est laissé au hasard. Même si parfois l'orchestration paraît relativement riche, il n'y a absolument rien d'ostentatoire. L'équipe se contentant généralement alors d'un orgue (Wurlitzer ou Farfisa) pour épaissir. Plus occasionnellement, et bien moins qu'auparavant, ce sont quelques phrases de saxophone qui s'immiscent. Un saxo joué par Jeff Turmes (son mari, et futur ex), également guitariste en titre et parfois compositeur. D'ailleurs, comme l'atteste le sobre et intimiste "Weeds Like Us", Janiva n'a pas spécialement besoin d'un orchestre cossu pour transmettre l'émotion.


   Il lui a pourtant parfois été reproché de ne pas être assez impliquée dans le chant, de ne pas se révéler plus mordante. Plus rugissante ? Il est vrai qu'il y a une certaine retenue, et jamais, du moins en studio, elle ne se laisse vraiment totalement emporter par l'émotion ; comme si une certaine pudeur endiguait tout débordement. Mais déjà, la musique privilégiée par Janiva, si elle tourne autour du Blues sous bien des formes, ne semble jamais tomber dans le Blues-rock. Et lorsqu'elle s'immerge dans la Soul, c'est plutôt pour des atmosphères plus feutrées.
Certains semblent croire que pour être considérée comme une grande chanteuse de Blues, il faudrait s'écorcher les cordes vocales comme Janis Joplin ou rugir comme Koko Taylor ; la justesse restant alors secondaire. Et puis, chacun son style. On sent pourtant chez cette femme du vécu, une certaine profondeur d'âme dans son intonation. Comme si elle pesait chaque mot, comme si chaque phrase avait du sens. Et puis, à la manière de biens des bluesmen (d'autrefois?), lorsqu'elle commence à élever le ton jusqu'à atteindre un registre plus rauque, elle s'éloigne du micro. Ainsi, paradoxalement, sa voix pourrait même paraître moins forte, moins puissante dès lors qu'elle paraît être submergée par le chant, l'émotion. Il faut écouter l'intensité qu'elle confère au formidable « Homewrecker » de Nick Lowe, avec, là aussi, une orchestration minimaliste. Ou encore le célèbre « I'm Feelin' Good » tant de fois repris et immortalisé par Nina Simone.

     Et lorsqu'elle s'attaque au « I'm Gonna Tear Your Playhouse Down » d'Ann Peebles (écrit par Earl Randle) – honteusement massacré par Paul Young -, elle lui donne plus de corps, d'ardeur ; et, en lieu et place des violons originaux, bien aidée par une guitare rugueuse et abrupte.

     On pourra à juste titre reprocher à cet album d'être principalement constitué de reprises, cependant, à part quelques exceptions, Janiva (et Iglauer?) n'a pas particulièrement pioché dans des grands succès connus de tous. La plupart de ces chansons pouvant demeurer obscures même pour l'amateur de Blues et de Soul. Seuls deux morceaux sont des originaux offerts par le guitariste (et mariJeff Turmes. Quoi qu'il en soit, le plaisir est réel et ne s'estompe pas avec les ans. C'est probablement son meilleur album.

     L'album suivant, « Stronger for It » de 2012, sera plus personnel, avec l'inclusion de quelques unes de ses compositions, et d'autres morceaux lui évoquant son passé douloureux et sa rédemption. Sa reconnaissance tardive ne cesse de s'amplifier et en 2013, elle est nominée dans cinq catégories des Blues Music Awards. Fort de ce succès, elle relance son label et sort son premier album uniquement composé d'originaux, dont sept de sa main. À partir duquel elle s'écarte parfois du Blues pour œuvrer dans une forme d'Americana un brin policé. Bien que les albums suivants marquent le pas, son succès - qui reste très modeste comparé aux grosses pointures à la médiatisation agressive – prend un peu plus d'ampleur. L'album « Love Wins Again » de 2016 grimpe à la cinquième place des charts « blues ». En 2025, à 68 ans, elle sort d'une semi retraite pour un dix-septième album, « Back For Me », encore chaleureusement salué par la critique.




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