jeudi 16 juillet 2026

JOE HENDERSON (1937 - 2001) par Benjamin


Les poumons se gonflèrent à craquer, donnant l’impression à Joe Henderson de respirer pour la première fois. Au fond, cette sensation était la seule qui vaille, celle pour laquelle chaque homme se lève chaque matin plein d’espoir. Des années durant, il avait tâtonné à la recherche de cette passion capable de le faire renaître, de cette ivresse rendant le poids de la vie si léger. 

La nostalgie de l’enfance n’est au fond que la tristesse de ceux qui n’ont jamais trouvé cette ivresse, laissant ainsi la légèreté de leurs premiers jours agoniser sous le poids de lourdes obligations. La vraie maturité n’est ni un deuil des années passées ni un refus des années futures, mais le "fait de retrouver le sérieux que nous avions aux jeux étant enfant"

Henderson porta à sa bouche la corne dorée qui, portée par son souffle , semblait lancer ses premiers cris d’homme. A ses cotés, son frère vécut la même révélation grâce à la magie du saxophone. Joe Henderson venait de trouver ce pourquoi il était né, les démons de la tristesse et de l’envie n’auront plus jamais prise sur lui. Le jazz était la musique de la joie et de la légèreté, l’union du Dionysiaque et de l’apollinien par la force du swing. A l’âge où tant de jeunes hommes sombraient dans les tourments de l’adolescence, le saxophoniste intégra ses premiers orchestres pour faire swinguer cette jeunesse torturée. 

Se produisant d’abord dans son lycée, le jeune homme entretint sa joie de vivre en produisant la bande son de dizaines de premiers émois amoureux. C’est peu après cette époque que le musicien eut la révélation de sa vie à l’écoute de John Coltrane. Pour bien comprendre l’ampleur de la révolution coltranienne, il faut avoir écouté « Blue train » jusqu’à ce que l’esprit en soi totalement imprégné.

Toujours très mélodique, ce Coltrane-là apporta au jazz une troublante profondeur mystique. L’écho de ces tapis de son produisait une marée voluptueuse, la beauté de ses mélodies allumait une lueur d’espoir dans les âmes les plus obscurcies. Saint patron du jazz moderne, Coltrane résumait sa modeste ambition en affirmant qu’il voulait que sa musique rende les gens heureux. Si son initiation en était restée là, Henderson aurait sans doute suivi le virage mystico free de son modèle, pour devenir un des frères de Pharoah Sanders. Mais tout cela fut trop rêveur, trop tendre, il manquait à cette musique la joie virile qu’un grand du bop lui fit découvrir. 

Sonny Rollins, le colosse du saxophone, le titan gardien du temple de la légèreté bop. Grâce à ces deux influences, Henderson apprit à donner de la légèreté à son intensité sonore, à mettre de la profondeur dans ses mélodies les plus légères. Ses débordements solistes s’immisçaient naturellement dans les blancs laissés par l’orchestre, qu’il servait ainsi sans se servir de lui. 

Comme pour annoncer la diversité des paysages qu’il allait explorer, Henderson fit ses premiers pas dans la cour des grands grâce à l’orchestre de Yussef Lateef. Surnommé le voyageur, Lateef marqua les sixties en osant pactiser avec les forces méprisées du rhythm’n’blues sur le fabuleux « The blue Yussef Lateef ».

La route de Joe Henderson croisa ensuite celle de Sonny Stitt et Lou Donaldson, avec qui il forma la fine fleur d’une génération perdue. Le premier subissait les foudres des nostalgiques de Charlie Parker, le second le mépris des traditionalistes pour tout ce qui s’approchait du funk. Puisque, écartelé entre la folie du free et le traditionalisme bop, l’époque obligeait chacun à choisir son camp, Joe Henderson se rangea derrière la barricade réactionnaire.

Autour de lui se forma un noyau dur de la résurrection bop, dans lequel défila notamment Lee Morgan, Mccoy Tyner et Paul Chambers. De cette période naquit les albums « In ‘n out » (1964) et « Mode for Joe » (1966), disques où l’homme dévoile toute l’étendue de sa palette sonore.

Ces disques s’insérèrent ainsi, au coté de chefs-d’œuvre tels que le « Sidewinter » de Lee Morgan et « Song for my father » de Horace Silver, dans l’ultime et grandiose symphonie d’un classicisme refusant de disparaître. Le succès ne fut que d’estime, mais ce musicien n’en avait cure. Pour lui, l’argent était suffisant dès qu’il permettait de dormir à l’abri et manger à sa faim. Plus qu’une question matérielle, la vie fut pour lui une expérience spirituelle, une question de sensations plus que de possessions. Entre deux engagements, l’homme avait pu apprécier les récits d’Hermann Hesse qui fascinèrent tant son époque.

Sa quête n’était finalement pas si éloignée de celle d’un Siddharta, le héros de Hermann Hesse cherchant par le voyage la sagesse qu’il cherchait par l’exploration musicale. Aussi lumineux soit-il, le swing bop lui sembla vite trop agité pour lui permettre de renouer avec la profondeur Coltranienne. S’il se soumit bien à la mode du funk dans laquelle brillèrent Miles Davis et Herbie Hancock, l’album multiple était parcouru par un écho mélodieux annonçant de plus profondes méditations.

C’est alors que, faisant de son œuvre un temple à la gloire de son mari disparu, Alice Coltrane fit du saxophone de Joe Henderson le plus grand messager de son amour suprême. Grâce à elle, le saxophoniste brisait définitivement les murs de ces chapelles cherchant à donner une définition trop stricte du jazz. Comme « A love suprem » et « Karma » avant lui, l’album « The Elements » tient plus de l’expérience spirituelle que du jazz. Grâce à lui, celui que la pauvreté ne sut jamais abattre allumait dans des centaines d’esprits la lumière de l’éternel optimisme.

Qu’importe la maigreur des cachets et des royalties, cet homme ne vécut que pour que son souffle ranime les cœurs torturés. Ce bonheur qu’il avait donné, le musicien n’en fut vraiment payé qu’à peine dix ans avant de succomber à une crise cardiaque. Ainsi s’acheva l’existence d’un homme dont la joie fut si inébranlable, qu’elle réveilla celle de ceux qui surent apprécier sa musique. 

1 commentaire:

  1. Comme pour Tyner, plutôt période Milestone ("Power to people", "The elements") que Blue Note (le bop me passe généralement au-dessus de la tête). Ou alors en sideman ("Basra" de Pete La Roca).

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