jeudi 18 juin 2026

MILES DAVIS (1926 - 1991) hommage par Benjamin


Nous fêtons donc aujourd’hui le centième anniversaire de la naissance d’un des plus grands musiciens de notre temps, le regretté Miles Davis. Le drame de sa perte réside surtout dans le fait que, contrairement à nombre d’artistes de notre époque standardisée, un tel homme ne se remplace pas. Il y eut bien les rejetons du cool, dont Chet Baker fut le représentant le plus brillant. L’héritage milesien brilla encore au début des années 2000, grâce au parcours météorique du jeune Roy Hargroove. Ces hommes ne furent toutefois, malgré leur indéniable génie, que les artisans consciencieux d’une beauté qu’ils n’avaient pas inventé. 

[ avec Charlie Parker ]  La grandeur de Miles Davis se situa dans sa façon d’évoluer toujours un peu à l’écart des modes, de se placer dans une voie n’exprimant aucune adhésion trop franche, aucun rejet trop tranché. Les tendances de l’époque teintaient son œuvre sans la dénaturer, dépoussiéraient son swing sans le livrer aux marchands de tapis de la culture pop. La seule exception à cette règle fut le bebop, auquel ses premiers albums donnent leurs dernières lettres de noblesse. La musique entendue dans notre jeunesse nous marquant à jamais, le roi Miles ne se fit le serviteur que du jazz cher à Duke Ellington et Art Tatum, que sa mère diffusait en boucle dans la maison familiale. 

Au piano, le jeune Miles préféra pourtant la trompette, qu’il jouait avec une finesse qui attira vite l’attention d’un saxophoniste aussi méprisé de la critique qu’adoré du public jazz. Surnommé le loup solitaire, Sonny Stitt fut sans cesse accusé de plagier le plus bel oiseau des steppes bebop. Charlie Parker était alors l’obsession des musiciens de cette époque, nombre d’entre eux ayant sombré en cherchant la source de son génie dans l’héroïne qu’il consommait sans modération. Huxley n’avait rien inventé en prétendant que la drogue « ouvrait les portes de la perception », des délires similaires avaient déjà décimé le monde du jazz des années avant la sortie de son livre.

Le talent de Charlie Parker semblait si surnaturel, que ses auditeurs pensaient qu’il ne pouvait qu’être du à la drogue. Prouvant le contraire grâce à la vivacité gracieuse de son jeu, Sonny Stitt vit une critique illuminée préparer son bûcher. L’homme parvint tout de même à lancer la carrière du jeune Miles, qui participa également aux concerts d’un certain Illinois Jacquet. Après avoir connu le disciple, Miles Davis joua avec le maître lors de ses études musicales à Saint Louis. A cette époque, deux noms semblaient résumer l’énergie gracieuse d’un son qui conquit vite les clubs de toute l’Amérique. Pour les patrons de ces salles, les quintets et quartets de bebop furent en effet moins onéreux que les grands big band d’antan. 

Le jazz était passé du collectivisme à l’individualisme, célébrant ainsi la dextérité de ses premiers héros. Parmi eux s’imposa un poète au swing nuageux, le président adoré des saxophonistes ténors. Lester Young fut l’autre pôle du swing bebop, l’homme préférant la douceur et la légèreté au festival sonore de Charlie Parker

[ John Coltrane, au fond ] Grâce à lui, Miles Davis apprit comment laisser résonner ses notes pour qu’elles imprègnent mieux les mélodies. Le trompettiste maîtrisait mieux que quiconque l’art de se faire désirer, les longs échos de ses notes furent des souvenirs voluptueux faisant chavirer le cœur des mélomanes. Son jeu représentait finalement la réconciliation entre la vision individualiste et la vision collective du jazz, il se mettait en valeur en servant la mélodie. Rassurés par la discrétion gracieuse de ce trompettiste embellisseur de mélodies, des monstres sacrés tels que Coleman Hawkins, Sarah Vaughan et Thélonious Monk vinrent baigner leur swing dans la marée cotonneuse de son souffle séduisant. 

Miles n’avait pourtant pas un caractère d’humble serviteur, sa discrétion musicale fut proportionnelle à ses ambitions artistiques. Son jeu léger exprimait également et surtout son envie de sortir le jazz de l’ornière des clubs pour l’offrir au grand public. Ainsi naquit « Birth of the cool » lumineux big bang né de l’union du swing de la musique noire et du génie mélodique occidental. A peine sorti du bain bouillonnant du bebop, le roi Miles engendrait une série de dauphins dédiant leurs vies à ce qui ne fut qu’une passade.

Vite revenu au bebop, il pensa enfin avoir fixé son orchestre lorsqu’il fut rejoint par l’imposant Sonny Rollins. Aussi parkerien que le trompettiste était lesterien, colosse véloce auquel la douceur milesienne donnait une certaine légèreté, Rollins ne fut malheureusement qu’une lueur d’espoir dans un début de carrière en dents de scie. Epuisé par l’héroïne, le saxophoniste quitte finalement l’orchestre pour entamer une rude cure de désintoxication. Mis au pied du mur, Miles Davis se souvint d’un jeune musicien que son colosse avait humilié lors d’une homérique joute instrumentale. John Coltrane n’était alors qu’un apprenti hésitant, dont la timidité servile irritait un Miles ayant l’impression d’avoir perdu la clef de son orchestre. Lorsque, à peine commencé les séances de « Workin with the Miles Davis quintett », Coltrane eut l’inconscience de demander ce qu’il doit jouer, Miles lui répondit d’un cinglant «  si tu as besoin qu’on te le dise alors tu n’as rien à faire ici »

Thélonious Monk eut plusieurs fois l’occasion d’assister à ces séances  où, convaincu d’avoir du accepter un saxophoniste au rabais, Miles Davis traitait Coltrane avec une sévérité flirtant avec la tyrannie. Le pianiste se fit alors professeur, les espaces irréguliers de son jeu atypique montrant progressivement à Coltrane le chemin de sa virtuosité hyperactive. Des jours durant, Monk improvisa avec le saxophoniste, quittant plusieurs fois la pièce en lançant un renfrogné « tu ne l’as pas ». Vint enfin le jour où, dansant près du piano sa célébration d’ours bien léché sur le rythme du swing coltranien, il s’écria sur un ton euphorique « tu l’as ! ».

Ce que Coltrane avait, Miles Davis le découvrit lorsqu’il rejoignit sa formation au festival de Newport. Surpassant l’impressionnante vélocité parkerienne, le saxophoniste liait ses notes dans de somptueuses tapisseries sonores. Pour Miles se fut une révélation et, vite rejoint par le tout aussi nerveux Cannonball Adderley, Coltrane fit partie de la plus grandiose section de cuivre de l’épopée milesienne. Toujours soucieux de donner au jazz une certaine élégance mélodique, le roi Miles se trouva un partenaire idéal en la personne de Gil Evans. Grâce à lui, il redonna au jazz son rang de musique classique moderne. « Kind of blue » naquit d’abord d’une idée de Miles Davis, enregistrer un album restituant la profondeur mystique de ces églises où naquit sa vocation musicale.

Il donna donc à ses musiciens quelques vagues indications, laissant ainsi la rencontre de leurs inspirations les mener sur des chemins inattendus. Aussi discret que lui, le pianiste Gil Evans constella le souffle nuageux du trompettiste de ses étoiles cristallines. Si Monk utilisait aussi bien le piano comme un instrument percussif que mélodique, le tendre Gil Evans préférait le cantonner dans le rôle de propagateur de douceur céleste. Si Monk attisa les premières flammes du génie coltranien, c’est bien le mysticisme de « Kind of blue » qui lui montra sa voie. Ce que le trompettiste voyait alors comme un sommet à perpétuer, le saxophoniste le prit pour une révélation, le point de départ de son grand pèlerinage mystico jazz. 

[ avec le batteur Tony Williams ]  Après avoir trouvé son Gil Evans en la personne de Mccoy Tyner, Coltrane ne tarda pas à partir écrire sa propre légende. Des disques tels que « My favourite things », « Ballads » , « Coltrane sound » et « Someday my prince will come » ont la beauté crépusculaire des fins d'âge d'or. Pour Coltrane, le jazz modal fut une rampe de lancement, pour Miles il était un Eden trop vite perdu. Privé de la vélocité du swing coltranien, sa muse s’étiolait au point d’accoucher de la platitude soporifique de « Quiet night ». Si « Seven step to heaven » fut un sursaut, il n’annonçait rien du virage radical que Miles s’apprêtait à prendre. 

Les choses commencèrent à prendre forme sur l’album « ESP », disque trop méconnu où se dévoile le talent de composition du jeune Tony Williams. Le jeu de ce batteur, véloce et percutant, éloigna Miles de la douceur modale pour le rapprocher de plus en plus de la violence des musiques électriques. Le bouillonnement fiévreux de « Miles smile » annonça ensuite le déchaînement d’une révolte, celle d’un jazz bien décidé à contester au rock son titre de musique la plus populaire du siècle. 

Le rock, Miles Davis le découvrit lorsque sa compagne de l’époque l’incita à assister à un concert de Jimi Hendrix. Revenu au pays couvert de gloire après son voyage en Angleterre, le guitariste lui parut possédé par sa musique. Agité par les vagues sismiques d’une rythmique heavy blues, le voodoo child donnait vie à une guitare hurlant de déchirants orgasmes mystiques.

Du jazz, Hendrix avait gardé le goût des improvisations sans filets, sa prestation ayant la magie d’une série de fulgurances miraculeuses. Lorsqu’ils se parlèrent après le concert, Hendrix avoua à Miles Davis qu’il avait appris à jouer en reproduisant les chorus de l’album « Kind of blue »

Celui qui se pensait alors fini était loin de se douter que, à quelques kilomètres de là, un jeune homme s’inspirait de son jeu pour créer une virtuosité qui allait lui révéler la voie de sa renaissance. Enregistré peu de temps après, l’album « Filles de kilimanjaro » sonne comme la reprise en main d’un héritage vampirisé par les rockers les plus virtuoses. Le jazz fusion répondait ainsi au jazz rock, Miles Davis se faisait le souverain des jazzmen refusant de laisser les rockers faire de leur art un folklore désuet.

[ avec John Mclaughlin ] La profondeur mystique de « Kind of blue » disparut ainsi momentanément dans une fièvre funko jazz rock qui, contre toute attente, ne devait pas durer. C’est que, rebuté par l’extrémisme strident des insurgés du free jazz, le grand Miles se remit à rêver d’une musique aussi moderne que profonde. Dans l’ombre des studios, la rythmique de son orchestre imprima une boucle nonchalante et hypnotique, derniers relents fascinants d’un psychédélisme déjà moribond. Frères artistiques déployant un écho aqueux digne de Tangerine Dream, Chick Corea et Herbie Hancock enrobèrent ce mantra sous un régénérant édredon spirituel et futuriste. Comme apaisé par ce bain spirituel, la trompette du roi Miles retrouva la légèreté fascinante de « Flamenco sketches »

« In a silent way » est aussi la grande réussite de Teo Macero, le producteur qui montra à Miles Davis la magie du cut up. Après avoir laissé l’orchestre improviser à sa guise, l’homme convoquait Miles pour couper et recoller les bandes de manière à créer une musique aussi authentique qu’avant-gardiste. C’est ainsi que, réarrangeant les improvisations comme on assemble les éléments d’une structure monumentale, Miles Davis et Teo Macero dessinèrent les décors vertigineux de « Bitches brew »

Séduisant aussi bien les amateurs de Soft Machine et King Crimson que les admirateurs de Charles Mingus, le disque acheva de réunir les rockers les plus élitistes et les jazzfans les plus ouverts. L’immense succès auquel aspirait le roi Miles n’était pourtant pas advenu, ce qui le cantonnait dans le rôle ingrat du parrain aussi respecté des critiques qu’ignoré du grand public.

Mort en 1967, John Coltrane voyait son œuvre célébrée par les insurgés du free jazz qu’il influença tant. De son coté, à peine sorti de l’orchestre du trompettiste, Tony Williams surfait sur la vague d’un rock aussi populaire que virtuose. N’ayant jamais voulu réellement entrer dans un mouvement populaire, Miles Davis semblait condamné à rester un génie à la popularité modeste. Bien décidé à récolter les fruits de sa notoriété, Miles travailla sur un album s’inscrivant dans la lignée des blockbusters funky de « Sly and the family stone » et autres « Band of gypsys »

Le succès aurait sans doute été au rendez-vous si, venant tout juste de quitter son orchestre, Herbie Hancock n’avait pas eu la même idée quelques jours plus tôt. Rendu inaudible par l’intensité groovy des Headhunters, l’album « On the corner » fait aujourd’hui partie de ces pépites oubliées que l’histoire n’a pas encore réhabilitée. Cet échec commercial engendra un certain silence de la part du trompettiste, qui parvint tout de même à sortir de ses tiroirs la matière composant l’excellent « Get up with it », son dernier grand album. Ce disque s’affirmait comme le dernier où, perché sur le trône d’une notoriété dépassant les frontières du jazz, Miles Davis se nourrissait des modes de son temps sans s’y soumettre. 

Affaibli par des problèmes de santé, il disparut ensuite durant six longues années. De retour au début des piteuses eighties, il livra une triste soupe commerciale aussi rejetée par la critique que par le grand public. En guise de chant du cygne, Miles Davis parvint tout de même à mêler le jazz au rap et à l’électro dans un swing que ne manqueront pas de reprendre les RH factors de Roy Hargroove

Telle fut la grandeur d’un Miles qui, tout au long de sa carrière, chercha à faire du jazz une musique aussi riche que populaire. Si aucun de ses disques n’atteignit les sommets commerciaux d’un « Abbey road » ou d’un « Dark side of the moon », cette quête de gloire eut au moins le mérite de donner naissance à une des œuvres musicales les plus fascinante de l’histoire musicale moderne.


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