mercredi 7 novembre 2018

BILLY F GIBBONS "The Big Bad Blues" (septembre 2018), by "Big Bad" Bruno


       Ben, oui. Voilà... C'est comme ça. C'est là qu'il est l'meilleur. Pour sûr. Vingt dieux ! Billy ! Billy F. Gibbons ! Le shaman du blues cradingue et du boogie crapuleux ! Le sympathique filou qui a su habiller d'une fine couche de vernis son Heavy-blues pour l'imposer sur toutes les ondes de la planète.

       Il va valoir s'y faire mais l'avenir du plus célèbre "Little Ol' Band from Texas" semble bien compromis. Entre l'âge des musiciens (tous les trois 70 balais au compteur l'année prochaine, le dernier étant Billy qui les aura en décembre, contre mai pour Dusty) et les ennuis de santé de Dusty Hill qui ont entraîné l'arrêt immédiat de leur dernière tournée américaine, fin 2017, il est probable que le trio ne se produise plus que sporadiquement. Une lueur d'espoir toutefois. Le trio a assumé quelques dates cet été, et aurait travaillé ensemble en vu d'un éventuel prochain album.

       Seulement, il y en a un qui a la bougeotte. Il y a trois ans déjà, en 2015, il a cédé à la tentation de réaliser un premier disque solo. Ce qui répondait aussi à une attente de nombreux fans. D'autant plus que les participations du révérend sur des albums d'autrui se comptent sur les doigts d'une main. Cependant, "Perfectamundo" a été pour beaucoup une douche froide. En effet, le Reverend G avait décidé de graver pour la postérité des chansons qui sont pour la plupart bien éloignées de l'univers de ZZ-Top. Probablement que sans le profond respect que tous les fans du groupe ont pour Billy, il aurait pu être couvert de goudron et de plumes et exposé dans les rues d'Houston. Si, quasi unanimement, son audace et son ouverture d'esprit ont été saluées, peu ont goûté à ses effets d'auto-tune sur la voix - une hérésie - et les divers effets synthétiques. Alors que l'album aurait gagné en saveur avec une production moins riche et moins sucrée.
   Enfin, c'est son choix et Gibbons ne craint pas le regard réprobateur des sceptiques et les critiques acerbes. Il a le cuir tanné.

   Pour mémoire, il y a plus de trente ans, avec le trio il avait déjà fait les frais de quelques copieuses vindictes pour les albums "El Loco", "Eliminator" et "Afterburner". Ce qui n'avait nullement gêné la mise sur orbite du second sus-nommé, dont le phénoménal élan - disque de diamant rien qu'aux États-Unis avec plus de dix millions de ventes - allait permettre de soutenir le suivant, bien que douteux. Sympathique mais douteux. Après un début un peu difficile, et après des années à avoir développé ses recettes de Boogie et de Blues épicées au Heavy-rock, ses compères et lui-même avaient pris tout le monde au dépourvu en imposant des synthés tempérés par un son énorme de guitare gargantuesque.

   Ils avaient réussi le pari risqué de créer une nouvelle branche, une nouvelle dimension du boogie-rock. Ils avaient plongé dans la modernité tout en donnant l'impression de faire partie des dépositaires d'une certaine tradition.
     Dorénavant, ils pouvaient à l'envie retourner vers des contrées nettement plus roots comme forcer le trait d'expériences électro-acoustiques ; tantôt au bord de la rupture, tantôt saturées d'effets synthétiques. Le champ était désormais libre. Même si le revers de la médaille a été une pression pour que le trio réalise à nouveau le miracle commercial d' "Eliminator", et que beaucoup de gens ne connaissent finalement qu'à travers "Eliminator" et "Afterburner", et les clips, avec une exception pour le titre "La Grange".

       Enfin, quoi qu'il en soit, aujourd'hui, le Reverend G revient aux fondamentaux. C'est un retour à ce qu'il sait faire de mieux. Un boogie-rock bien largement tartiné de Blues épais, joué en apparence en toute simplicité mais avec générosité, avec un coeur gros comme ça ; "larger than life".
Et forcément, on ne manquera pas de reprocher à ce disque de ne refaire finalement que du ZZ-Top. Oui ... Oui ! 🙌... "c'est pas faux" ... Mais qu'est-ce que c'est bon !!
Mais ... ce n'est pas totalement vrai non plus...

       Certes, avec les premières mesures de "Missin' Yo' Kissin'", avec son riff trébuchant et son pattern trottinant, on est immédiatement plongé en territoire connu et rassurant. Cependant, il y a le petit ingrédient supplémentaire, le "Monsieur Plus", avec l'harmonica de James Harman, que Gibbons n'hésite pas à qualifier de "master of the Mississippi Harp". Cependant, si ce morceau résonne bien comme du matériel estampillé ZZ-Top, il a été composé par madame Gibbons ; Gilligan de son prénom. Mimétisme ?
Harmonica que l'on retrouve encore, cette fois-ci carrément omniprésent, sur le paresseux "My Baby She Rocks". Dans un esprit Jimmy Reed pur jus. La tradition remise au goût du jour - ce qui ne rime pas forcément avec sons chimiques aseptisés de laboratoire - grâce à la magie que le Reverend extirpe de ses guitares au grain chaleureux et onctueux. 
La voix du révérend commence à porter le poids des ans. Quelque peu écrasée par les guitares, elle doit parfois s'appuyer sur un discret auto-tune. Un peu regrettable, bien que pas vraiment flagrant, car son timbre, naturellement rocailleux comme le désert de Sonora, est pourtant un délice. 
Plus étonnamment, "Second Line" évoque immédiatement les boogies en mid-tempo post-1970 de Ten Years After. Avec en sus, un clavier qui double la rythmique renforçant la comparaison. Seul le chant poussiéreux du sieur et son solo ramène le morceau dans la chaleur et les parfums Texans.

     Avec "Standing Around Crying", il rappelle son amour indéfectible pour Muddy Waters. Pour mémoire, Gibbons avait récupéré des débris de la cabane dans laquelle McKinley Morganfield avait passé une partie de sa vie (1), dans la commune de Clarksdale, pour en faire le corps d'une guitare, la "Muddywood" (2). Ceci dans l'espoir de récupérer un peu du mojo du pionnier du Chicago Blues. Bien que ce classique des classiques - né en 1952 (!), mais évidemment bien plus proche de la version de "Fathers & Sons" de 1969 - ait été repris de nombreuses fois, y-compris par les plus grands, tranquillement, aisément, Billy Gibbons a gravé une des meilleures versions jamais enregistrées. L'âpreté ici présente, et la chaleur pesante d'un soleil de plomb, feraient presque passer la copie de Leslie West pour un slow pour midinettes.
Et il pourrait bien en être de même avec le trépidant "Rollin' And Trumblin'" qui donne l'image d'un hot-rod fou, monté avec des ressorts d'amortisseurs surdimensionnés - Special Monument Valley -, surgissant sur trois roues, dévalant à toute berzingue dans le Downtown d'Houston.

Autre hommage à une de ses idoles majeures, Bo Diddley, avec "Bring It to Jerome". Précisément, une composition de son percussionniste (et accessoirement, choriste) Jerome Green. (les fameux maracas qui insufflaient une pulsation africaine ). Pas la pièce la plus connue du premier opus (1958) de McDaniel qui pourtant comporte, déjà, une majorité de classiques.
"Mo' Slower Blues" annonce la couleur. Un slow-blues, poisseux, caniculaire,bougon, avec le piano de Mike Flanigin ( Jimmie Vaughan Trio)

     Pour les inconditionnels du label ZZ-Top, en particulier celui qui fait fondre le bitume, en plus des deux bastos d'ouverture, il y a encore "Let the Left Hand Know" et "That's What She Said". Deux gros et gras "Rattlesnake-boogie" qui se situeraient entre "Rhythmeen" et "La Futura" avec un semblant de roots - de "plus proches des racines" - supplémentaire apporté par cet harmonica pertinent (joué par J. Harman et Billy F. Gibbons himself) qui, loin de tempérer, procurent une fiévreuse moiteur prélevée dans les bayous, pendant les nuits de pleines lune d'été ; lors de cérémoniels consacrés à Marie Leveaux.
Ainsi que le guilleret "Hollywood 151" qui est un prétexte pour ressortir l'attirail des gimmicks d' Elmore James, plus d'autres directement inspirés par le maître à penser en matière de slide du Révérend. 

   Pour refermer ce second chapitre en solitaire, Willy G a choisi une pièce qui parait incongrue et décalée au regard des précédentes, "Crackin' Up". Cette fois-ci, c'est très proche de l'original de Bo Diddley de 1959 ("Go Bo Diddley" second opus), ça sonne très kitsch, typé 50's et ... fait un peu fin de soirée arrosée.
   Évidemment, tout comme pour Muddy Waters et Elmore James, Bo Diddley fait partie des musiciens qui l'ont suffisamment influencé pour avoir une incidence notable sur sa musique. Et pas que, puisque les fameuses Gretsch Jupiter Thunderbird "Billy-Bo" sont un hommage marqué au créateur du diddley beat et du jungle beat. Sans oublier qu'il a aussi une réplique de la célèbre Gretsch rectangulaire.

   Néanmoins, pour compléter le tableau des héros de Billy Gibbons, il manque une chanson de Lightnin' Hopkins. Et une de Freddie King. Une d'Earl King. Et encore une autre d'Albert King. Peut-être pour un prochain chapitre.

       Pour la tournée qui suit la sortie de l'album, récemment débuté, Billy Gibbons retrouve la joie simple d'un public restreint dans des salles à taille humaine.




(1) C'est sous le porche de cette modeste cabane, qu'Alan Lomax, lors de son quasi légendaire périple pour la bibliothèque du Congrés, a enregistré pour la première fois Muddy, en 1941.
(2) Toutefois, plutôt que d'être joué, l'instrument a servi de pièce pour le Delta Blues Museum, musée consacré au blues du Delta, dont Billy Gibbons a été l'un des principaux instigateurs et mécènes. 


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Autres articles / Billy F Gibbons
- son premier essai solo, "Perfectamundo" (2016)
- avec ZZ-Top, "La Futura" (2012)

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