vendredi 4 décembre 2020

LA NUIT DES GÉNÉRAUX d'Anatole Litvak (1967) par Luc B.

 

Commençons par le début, le générique. Une succession de gros plans. D'abord une paire de bottes noires, des médailles militaires, une casquette ornée de l’aigle nazi, une croix de fer, et un pantalon avec une bande rouge sur le côté. Un uniforme de général…

Ce pantalon caractéristique est l’unique image que verra le témoin d’un meurtre odieux, par la fente d’une porte de chiottes où il s’est réfugié, soucieux de ne pas croiser le tueur qui descend l’escalier. Nous sommes à Varsovie, en 1942. Dans une piaule minable, une prostituée vient d’y être charcutée. Le major Grau (Omar Sharif) commence son enquête à partir de ce témoignage précis : l’assassin serait un général allemand. Une idée inconcevable dans le troisième Reich tout puissant, mais pas pour Grau, cet électron libre idéaliste qui dira : « la justice est aveugle, elle ne voit pas les bandes rouges ou les galons dorés »

Trois généraux n’avaient pas d’alibi pour ce soir-là : Tanz, Galber et Kahlenberg. Les aléas de la guerre et des mutations administratives dispersent les suspects, qui se retrouvent deux ans plus tard à Paris, où Grau, devenu colonel, reprend son enquête.  

LA NUIT DES GÉNÉRAUX vogue entre le film policier et le film de guerre, ce qui en fait toute la saveur et l'originalité. La petite histoire croise la grande Histoire. Car il se trouve que Galber et Kahlenberg (le comédien Donald Pleasence et sa tête de fouine) font partie du complot pour assassiner Hitler à Rastenburg (20 juillet 44), un épisode sur lequel revient le très bon film WALKYRIE avec Tom Cruise, "Walkyrie" étant le mot de code prononcé par le colonel Von Stauffenberg indiquant que le führer avait péri. Je ne reviens pas sur les détails, mais la charge de dynamite s’avéra moins puissante que prévu, ayant été calculée pour un blockhaus en béton, et non pour une baraque en bois.

Muté à Paris, le colonel Grau demande le soutien de la police parisienne, et de l’inspecteur Morand, joué par un Philippe Noiret débonnaire qui joue en anglais, comme le reste de la distribution. C'est toujours rigolo ces films américains où tout le monde cause en english. Il y a beaucoup d’acteurs français dans ce film, parce qu'une bonne partie de l’intrigue se passe à Paris, mais aussi parce que le réalisateur Anatole Litvak, d’origine ukrainienne, chassé par les nazis, a trouvé refuge chez nous avant de gagner Hollywood. Son grand succès d’avant-guerre est MAYERLING (1936) avec Danielle Darrieux, il tournera ensuite plusieurs films en France dans les 60’s.

C’est ainsi qu’on croise Pierre Mondy en soldat allemand (!) en moins pittoresque que dans LA SEPTIÈME COMPAGNIE, mais aussi Sacha Pitoëff, Philippe Castelli, Jacques Seiler, Nicole Courcel, Pierre Tornade ou Mac Roney la fine gâchette des TONTONS FLINGUEURS. On a même droit à Juliette Gréco qui pousse la chansonnette dans un club clandestin de Saint Germain des Près.

Il y a un dialogue savoureux entre Grau et Morand. Le flic allemand cherche à arrêter un général pour meurtre, Morand rétorque : « mais le meurtre n’est-il pas l'affaire des généraux ? ». Grau apprécie le trait d’humour. « quand ils tuent 10 000 personnes on les décore, mais une seule victime et on les arrête ? ». Plus tard, alors que les soupçons se portent sur le général Tanz, Morand objectera : « si cet homme peut détruire une ville à sa guise, pourquoi irait-il tuer une pute ? »

Le général Tanz devient le principal suspect. Anatole Litvak n’en fait pas mystère, le film réside moins dans qui est le tueur, que dans comment le confondre. Tanz a le profil idéal, un sauvage, un psychopathe. Voyez-le droit dans ses bottes, debout dans sa voiture inspecter un quartier à détruire au lance-flamme (quelle image !) insensible à toute pitié, imperturbable alors qu’on lui tire dessus. Un maniaque de la propreté, qui exige des bains à 31 degrés, se fait promener à Paris par le caporal Hartmann, visite les musées, subjugué par l’art décadent des Picasso, Lautrec, Gauguin. Dans cette scène il tombe presque hypnotisé par un auto-portrait de Van Gogh, deux regards de fou qui se croisent, il en fait même un malaise. Il demande ensuite à Hartmann : « les attraits de Paris ne servent-ils qu'à stimuler l’intellect et l’estomac ? ».

Hartmann comprend que Tanz, qui passe pour un séminariste, cherche à s’encanailler et l’emmène aux putes. Le général Tanz est joué par Peter O’Toole (qui partageait déjà avec Omar Sharif l’affiche de LAWRENCE D’ARABIE) un grand comédien shakespearien dont on connait le penchant pour l’alcool. Sur ce tournage, il ne tenait à peine debout, trop imbibé, d’où cette prestation hallucinante, regard vitreux, ailleurs, démarche chancelante, gestes tremblotants. Il ne compose pas un rôle, il essaie juste de tenir debout le temps du plan, au grand dam de Litvak.

Le film est long, 2h30, mais reste prenant, et se déroule sur deux époques. Ce que nous indiquent dès le départ des flash-foward (= un flash-back dans l’autre sens !). Ainsi voit-on des scènes avec un Morand vieilli, les cheveux blanchis, sans que l’on comprenne d’abord pourquoi (aucune indication à l’écran) mais qui suggère que l’intrigue ne s’arrêtera pas à la période de l’Occupation. Litvak en profite pour écorner la dénazification, ces criminels de guerre notoires passés au travers des gouttes, qui se sont rachetés une réputation en capitaine d’industrie ou aristocrate de salon.  

Je vous le disais, ce film mêle la grande et la petite histoire, deux trajectoires intimement liées qui culmine dans une scène fabuleuse, point de connexion savamment orchestré, lorsque Grau met enfin la main sur Tanz, lui disant : « avant qu’on vous arrête pour haute trahison, je vous arrête pour meurtre ». Mon éthique (et toc) de chroniqueur m’interdit de vous en dire plus…

A ce stade de l’article, vous vous dites : mais pourquoi il nous cause de ce film ? Et bien mes p’tits poulets - pardon pour cette liberté de ton - c’est parce que j’ai vu ce film il y a… arrfff… 25 ans, qu’il m’avait marqué, et que je ne l’ai revu que récemment au détour d’une diffusion télé. 

LA NUIT DES GÉNÉRAUX est une grosse production, beaucoup de moyens, de décors, ces images de soldats allemands défilant sur les Champs Elysées, de Paris reconstitué (certaines images semblent être des archives vite colorisées, on voit la rue de Rivoli en couleur mais avec des drapeaux nazis en noir et blanc !) un scénario dense, captivant, mise en scène solide, distribution de choc, décors d’Alexandre Trauner, photo d’Henri Decaë, musique de Maurice Jarre : le must. A l’époque cela n’a pas été un franc succès, qu’importe, c’est un film que j’apprécie, et c’est tout ce qui compte !


couleur  -  2h28  -  scope 1:2.35  

  

jeudi 3 décembre 2020

MAHLER – Des Knaben Wunderhorn – Von OTTER / QUASTHOFF/ ABBADO (1999) - par Claude Toon


- Retour du compositeur autrichien ? Claude… Ça veut dire quoi Knaben Wunderhorn ? Ce n'est pas une symphonie…         
- "Le cor merveilleux de l'enfant" : titre de recueils de poésies et de contes traditionnels allemands… Mahler en a mis en musique une douzaine au fil du temps…
- Je vois, ils forment un cycle de Lieder comme le Chant de la terre déjà commenté, une œuvre ultime de Mahler ?       
- Non un filet garni de lieder isolés mais la thématique est la même et on retrouve des réminiscences musicales piochées dans les symphonies…   
- Heuuu, je connais bien Anne Sofie von Hotter mais le chanteur Thomas Quasthoff est affreusement handicapé ! Pas de bras, peu de jambes… Une voix magique certes…
- Un enfant "thalidomide", un scandale sanitaire début des années 60. Trop jeune Sonia pour que tu connaisses. Un chanteur plutôt de lieder que d'opéra, évidement…


Mahler Jeune

Évoquons brièvement l'affaire "thalidomide", une tragédie médicamenteuse du début des années 60. Le sujet musical sera plus gai avec ses charmants lieder. Fin des années cinquante, la pharmacopée est bien maigre pour soulager anxiété et nausées chez les futures mamans… Une molécule, "le thalidomide", est commercialisée en 1957 par Grünenthal GmbH pour soulager ces troubles. Ce sédatif découvert en 1953 ne présente pas le risque létal du surdosage lié aux barbituriques… Pourtant certains médecins et pharmaciens critiquent assez vite le manque de vigilance lors des tests. Aux USA, Frances Oldham Kelsey inquiète du manque de transparence et experte pour la FED interdira l'usage du médicament et en France (la lenteur administrative a parfois du bon) l'AMM ne sera jamais délivrée. Le mal est hélas en marche : le thalidomide provoquera de graves malformations chez le fœtus ! Notamment le non développement des membres. 30 000 enfants, surtout en Allemagne, Pays-Bas et Angleterre naitront avec des moignons en lieu et place des bras et jambes… Thomas Quasthoff sera de ceux-là… Je me rappelle de ce scandale qui éclata quand, entrant au lycée en 6ème (à l'époque), je commençais à découvrir un monde idyllique où le fric à tout prix conduisait à des drames de ce genre ; d'autres suivront, du Mediator aux prothèses mammaires PIP "bricolées" par feu Jean-Claude Mas. (400 000 femmes victimes de son escroquerie).

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Thomas Quasthoff

Des Knaben Wunderhorn (version littéraire) :

L'éclosion du courant romantique à la fin du siècle des lumières éveille chez les poètes allemands une passion pour les chants traditionnels et populaires. Ceux du moyen-âge bien sûr avec ses chevaliers et ses drames épiques qui feront également les choux gras des auteurs d'opéra, mais aussi ceux de l'époque. Le fantastique est bien présent dans la thématique tout comme les chants de soldats en ces années de guerres napoléoniennes… Et de citer Goethe et son Faust et de nombreux poèmes mis en musique par Schubert. (Le roi des Aulnes.)

Rassembler un patrimoine populaire n'échappe pas à l'esprit nationaliste de mise en cette époque politiquement troublée et guerrière. Deux dramaturges et poètes en vue, Clemens Brentano (1778-1842) et Achim von Arnim (1781-1831) s'associent pour compiler une somme vertigineuse des textes des chansons populaires germaniques. Leur travail conduira à la rédaction entre 1805 et 1808 de trois forts volumes réunissant mille titres et publiés sous le titre générique Des Knaben Wunderhorn ! Dans le même esprit, les frères Grimm rassembleront les contes et légendes parfois glauques dans lequel Wagner puisera avec gourmandise.

Quoique complices, les deux écrivains adoptent des méthodes d'écritures différentes. Brentano souhaitait ne rien changer à l'authenticité sur le fond et la forme de la versification. À l'inverse, von Arnim modernise le style, coupe ou ajoute à son gré quand il estime la rédaction trop longue ou trop datée. Il en conserve cependant l'esprit. Il y aurait maintes anecdotes à raconter à propos de ce travail littéraire, mais pour cet article, l'idée à retenir est que les poésies constituant Des Knaben Wunderhorn seront une mine d'or pour les compositeurs de lieder ; Mahler étant le plus connu, certes, mais n'oublions pas : Carl Maria von Weber, Schubert, Schumann, Brahms, Richard Strauss et sans doute d'autres petits maîtres.

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Des Knaben Wunderhorn (version musicale) :

Anne Sofie von Otter

La chronologie de la composition des lieder écoutés ce jour est floue et les spécialistes consultés le reconnaissent. Mahler a composé en dehors de ses symphonies comportant parfois des parties lyriques (2, 3, 4, 8) plusieurs cycle de Lied qui forment un tout indissociable ; Lieder eines fahrenden Gesellen (Chants d'un compagnon errant), les Rückert-Lieder (Rückert-Lieder) et Les Kindertotenlieder (Chants pour des enfants morts, sur des poèmes de Rückert). Le chant de la terre, chef-d'œuvre absolu (Clic) est une symphonie Lyrique. Composés entre 1900 et 1904, les deux derniers cycles empruntent des textes de Friedrich Rückert, écrivain, traducteur, pédagogue et orientaliste célèbre en Bavière. Deux cycles de cinq lieder qui marquent l'aboutissement de l'art de Mahler dans le domaine.

Les Lieder eines fahrenden Gesellen marquent les débuts officiels de Mahler dans l'univers du lieder (il existe aussi trois ouvrages de jeunesse peu connus). Au nombre de quatre, le premier est extrait des Des Knaben Wunderhorn, les trois autres poèmes sont de la plume du compositeur lui-même. Ensemble achevé en 1885, Gustav a environ vingt-cinq ans, il sera orchestré plus tard et créé en 1896.

Pour la douzaine de lieder Des Knaben Wunderhorn, il est tentant pour les interprètes de chercher une unité stylistique et émotionnelle qui n'existe pas… Ils ont été composés au fil du temps, quand  Mahler se plongeait à ses moments perdus dans les livres de Clemens Brentano et Achim von Arnim. Le romantique autrichien raffolait du climat épique et élégiaque, un rien sarcastique et affligé qui caractérise ces chansons. Écrits entre 1892 et 1898 pour voix et piano puis orchestrés, ils seront publiés dans un recueil nommé Humoresk en 1899. Ils peuvent être chantés de manière unitaire (un bis) où dans leur complétude mais aucun ordre n'est imposé, chaque artiste fait ses choix. La partition n'impose aucune tessiture masculine ou féminine précise, on trouvera parmi les chanteurs des sopranos, des ténors, des basses, etc.… Mahler n'a inscrit qu'une ligne de chant, donc si certains lieder peuvent mettre en jeu deux voix qui se répondent, toute initiative en duo est proscrite. Il est d'usage de préférer une seul interprète pour tout le lied. Curiosité et parodie : UrlichtLumière primitive (1893) se retrouve dans la 2ème symphonie ; quant à Des Antonius von Padua Fischpredigt, il utilise les thèmes du scherzo de cette 2ème symphonie et se gausse du prêche aux poissons de saint Antoine de Padoue. Enfin Es sungen drei Engel – Trois anges chantaient (1895) composé pour la 3ème symphonie pour voix d'alto, chœur de femme et de garçons est ici ajouté comme un 13ème lied (il n'a jamais été composé pour accompagnement de piano).

On remarquera dans ces musiques fantasques plusieurs lieder en forme de marche militaire grotesque, à commencer par Revelge. Ces marches sont nombreuses dans les symphonies, elles sont la représentation de l'avancée dérisoire de l'homme vers un destin qu'il ne maîtrise pas, un chemin chaotique inexorable vers la mort, concept naturel mais philosophiquement absurde pour Mahler.

Orchestration : 1 picolo, 2 flûtes, 2 hautbois + cor anglais, 2 clarinettes, 2 bassons, 4 cors, 2 trompettes, (pas de trombones !), quatre timbales, triangle, tambour militaire, grosse caisse, cymbales, harpe et cordes.

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Historiquement, la discographie est assez foutraque. En 1915 : premier enregistrement du Lied "Wer hat dies Liedlein erdacht" par Oskar Fried, chef et ami très proche de Mahler. Suivront quasi exclusivement des captations isolées sur une seule face de 78 tours de ce lied cousin du scherzo de la 2ème symphonie. En 1950, l'arrivée du microsillon offre l'opportunité à Felix Prohaska, pédagogue et chef d'opéra viennois d'enregistrer les 12 lieder chantés par Lorna Sydney (Mezzo), et Alfred Poell (baryton). Ne m'en demander pas plus, l'histoire les a injustement oubliés.  Il faut attendre les années 60 pour voir apparaître dans les bacs de nouvelles intégrales dont, dans un premier temps la 2ème mouture de Felix Prohaska dont je parle en conclusion. Depuis, une flopée d'interprétations d'un ou quelques lieder ont été publiées; mais les intégrales de qualité sont relativement rares par rapport à la pléthore d'enregistrements des symphonies.

Les disponibilités YouTube sont maigres… Coup de chance, le disque paru en 1999 opposant Anne Sofie von Otter à Thomas Quasthoff, l'orchestre philharmonique de Berlin étant dirigé par un grand mahlérien, Claudio Abbado, était dispersé en vidéos unitaires, mais le Toon en a fait une playlist… Espérons qu'elle sera maintenue !

Je ne présente plus Claudio Abbado, déjà vedette de 12 articles, il fait son retour. Grand Mahlérien, je vous invite à relire le RIP écrit en 2014 lors du décès du maestro après plus de dix ans de lutte contre le cancer. (Clic)

Bon pied bon œil, la mezzo-soprano d'origine suédoise Anne Sofie von Otter poursuit sa fin de carrière en proposant des albums originaux de temps à autres. Un article lui a été consacré avec un portrait détaillé lors de la sortie de son album "Douce France" en 2014. Une reprise de célèbres chansons à texte françaises. Nous l'avons aussi entendu dans le Requiem de Duruflé (Clic)

Si Thomas Quasthoff était né en 1900 et non en 1959 avec son terrible handicap, il ne nous aurait pas enchantés de sa voix de baryton d'une rare fluidité. Non, il aurait été recueilli par le cirque Barnum et tenu un rôle dans Freaks, le bouleversant chef-d'œuvre de Tod Browning mettant en scène des monstres anatomiques… Il possède de courtes jambes comparables à celles des victimes du nanisme et juste deux mains fixées directement aux épaules… Son père et ses deux frères, avec l'appui de sa mère, vont tout faire pour offrir une vie quasi normale au petit garçon. Pas de climat déprimant, Thomas intègre le plus normalement possible la vie familiale. Son père remarque très tôt les dons musicaux (oreilles et chant) chez son fils. Il tente de le faire admettre au conservatoire en vain car l'étude du piano y est obligatoire… C'est lors d'un radio-crochet de la NDR à Hambourg qu'il bluffe l'assistance en tenant la scène pendant 1H30 au lieu des cinq minutes habituellement accordées dans ce genre d'émission.

Il commence des études de droit qui l'ennuient, enchaine les petits boulots comme animateur à la NDR. C'est ainsi - belle revanche sur la rigidité des règles conventionnelles - que la pittoresque soprano Charlotte Lehmann, professeur à Hanovre, propose de prendre en charge Thomas pendant cinq ans ; il étudie aussi la musicologie.


Claudio Abbado vers 1999

Bien entendu, Thomas ne peut accéder a priori aux scènes lyriques à ses débuts, mais il va se distinguer comme chanteur de lieder (en langue allemande, le répertoire est infini) ou comme soliste dans les messes et les oratorios. Un exemple : il fait un tabac dans le Voyage d'hiver de Franz Schubert accompagné par le pianiste Charles Spencer. La voix de baryton est d'une tessiture large couvrant cinq styles différents, du baryton léger (Pelleas) jusqu'au baryton-basse comme Walter Berry ou Nicolaï Ghiaurov (Boris Godounov). Les frontières ne sont pas très délimitées, Thomas se classe dans la catégorie Baryton basse un peu lyrique comme Dietrich Fischer-Dieskau. Je trouve à ce sujet que les voix des deux chanteurs m'émeuvent autant : souplesse du phrasé, clarté de la diction, ton velouté chez Fischer-Dieskau mais moins apprêté chez Quasthoff au timbre plus carré. Mais à ce niveau… on ne compare rien, on admire, point !

Il réalise un rêve en 2004 en interprétant à Vienne le rôle d'Amfortas, roi cloué au lit par une  malédiction dans le Parsifal de Wagner, un rôle éprouvant. Autres rôles marquants : Méphistophélès de la Damnation de Faust de Berlioz, en version de concert, à l'invitation de Bernard Haitink, Fidelio… Il aurait souhaité chanter Rigoletto ; le personnage créé par Verdi est un bouffon, souvent un nain au XVIème siècle. Il s'est illustré néanmoins avec Falstaff et Don Carlos de Guiseppe Verdi.

Thomas Quasthoff aura triomphé de l'indicible, sa bouille ronde et rigolarde et son talent attirant la sympathie et non l'apitoiement.

En 2012, il quitte la scène pour devenir professeur à l'Académie de musique Hanns Eisler à Berlin. Mais incorrigible, en 2017 il rejoint un trio de Jazz berlinois où il chante des standards de jazz, de soul et de blues de Marvin Gaye, John Lennon, Stevie Wonder, Ray Charles et… lui-même.

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Pour ce disque, Claudio Abbado et ses deux complices retiennent un ordre assez classique pour les douze lieder auxquels ils ajoutent Urlicht extrait de la 2ème symphonie. Ils laissent de côté le lied évoquant un paradis pour jardin d'enfants et concluant la 4ème symphonie de 1899. Un texte amusant également chanté à partir du recueil des Des Knaben Wunderhorn ; à noter qu'une voix de soprano est requise pour accentuer l'aspect ludique du poème.

Peu de commentaires à faire sur cette suite de lieder magnifiquement chantés, il faut bien le dire. Un mot sur la direction d'Abbado, légère et truculente, sans effets appuyés à l'inverse de certains mouvements des symphonies. La partition ne se prête pas à des envolées dramatiques et rappelle en cela la 4ème symphonie qui, elle aussi, ne comporte pas de trombones, un signal au maestro de service J.


Le premier lied "Revelge" est une marche comme Mahler les aime tant. Un texte ambigu entonné vigoureusement par un soldat atteint par une balle et qui voit passer ses compagnons d'arme indifférents à son sort. L'homme a-t-il perdu la raison ? Les esprits des soldats laissent le champ libre au tambour qui semble devenu le guide suprême de la troupe. " tralali, tralalei, tralala ; je dois marcher jusqu'à la mort…". Mort et absurdité, deux thématiques fortes dans l'univers mahlérien. Thomas Quasthoff se révèle le personnage idéal : viril, braillard, gagné par l'ironie aberrante de la situation et un soupçon pleurnichard, aucune coquetterie propre à l'opéra ; génie de Thomas Quasthoff. La courte introduction orchestrale montre la maîtrise atteinte par Mahler pour exprimer ce climat : rythme saccadé, trompette et bois sarcastiques, caisse claire et tambour. [V1 -3:30] Et que dire de la folie orchestrale quand la marche se développe dans une loufoquerie barbare et gueularde de troupiers dans la seconde moitié du Lied…

La nature, les mésaventures des villageois sont les autres dadas du compositeur autrichien. Bien que le second texte, "Rheinlegendchen", soit écrit au masculin (ils le sont presque tous), il nous est chanté par la mezzo Anne Sofie von Otter. Un paysan, une bien-aimée à venir, un anneau qu'avale un poisson, un roi… Petit conte burlesque sur les rives du Rhin. Le premier quatrain résume la fantaisie de l'affaire : "Tantôt je fauche près du Neckar, tantôt je fauche près du Rhin, / Tantôt j'ai une bien-aimée, tantôt je suis seul ! À quoi cela sert-il de faucher si ma faux ne coupe pas ? À quoi sert une bien-aimée si elle ne veut pas rester ?" Si la voix de la diva est un savoureusement féminine (on préfère une contralto), elle apporte aussi , comme le baryton, une jubilation et une clarté dans la diction qui enchantent. Cela est encore plus net dans Verlor'ne Müh, qu'Abbado se refuse de faire chanter en alternance comme le dialogue entre deux jeunes gens peut le permettre.

Bon ! En un mot, une version qui se place au sommet de la discographie, je vous laisse savourer l'ensemble, sachant que les textes et leurs traductions sont disponibles dans le site : Lieder net Archive

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Mahler n'est pas le seul compositeur à avoir puisé dans les mille pages du Knaben Wunderhon pour composer des lieder. À ce sujet, le baryton Thomas Hampson a gravé une anthologie de lieder de divers compositeurs et pas des moindres : Brahms, Mendelssohn, Richard Strauss, Schumann, Loewe, Carl Maria von Weber, Zemlinsky et même Schoenberg. Deux copieux CD, des interprétations pour lesquelles le chanteur américain est accompagné au piano par le légendaire Geoffrey Parsons (1929-1995). Le baryton a enregistré seul avec un orchestre de chambre l'intégrale du cycle de  Mahler et une sélection de quelques titres dans un disque en compagnie de Michael Tilson-Thomas et de l'orchestre de San-francisco.  


1

Revelge

Réveil / Le matin entre trois et quatre heures

Thomas Quasthoff

2

Rheinlegendchen

Petite légende du Rhin

Anne Sofie von Otter

3

Trost im Unglück

Consolation dans le malheur

Thomas Quasthoff

4

Verlor'ne Müh

Duo Garçon, allons dehors ! / Petite sotte,

Anne Sofie von Otter

5

Der Schildwache Nachtlied

Chant de nuit de la sentinelle

Thomas Quasthoff

6

Das irdische Leben

La vie ici-bas

Anne Sofie von Otter

7

Lied des Verfolgten im Turm

Chant du prisonnier dans la tour

Thomas Quasthoff

8

Wer hat dies Liedlein erdacht?

Qui a inventé cette petite chanson ?

Anne Sofie von Otter

9

Des Antonius von Padua Fischpredigt

Le prêche de Saint Antoine de Padoue aux poissons

Thomas Quasthoff

10

Lob des hohen Verstandes

Éloge de la haute sagesse

Thomas Quasthoff

11

Wo die schönen Trompeten blasen

Où les fières trompettes sonnent

Anne Sofie von Otter

12

Der Tamboursg'sell

Le tambour

Thomas Quasthoff

13

Urlicht

Lumière primaire

Anne Sofie von Otter


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Si le trio Anne Sofie von Otter, Thomas Quasthoff et Claudio Abbado se place sur le podium des interprétations remarquables, pour varier les plaisirs et montrer que la crème des chanteurs et des chefs de renom ont été tentés d'affronter cette boîte à joujoux de lieder, voici trois autres versions exemplaires.

En 1963 paraît la première intégrale en stéréophonie. Un coup de maître ! Le baryton Heinz Rehfuss helvète-américain (1917-1988). Le chanteur a une voix plus grave que Quasthoff mais tout aussi bonhomme et ne se limite pas à chanter pas, non il incarne lui aussi avec sarcasme et drôlerie les personnages. Maureen Forrester qui chanta le Chant de la terre avec Fritz Reiner (seule réelle concurrente de Ferrier dans le registre contralto) est tout à fait dans le ton. On comprend pourquoi le chef d'opéra Felix Prohaska fut le pionnier de l'enregistrement de l'ouvrage. Il obtient des couleurs enchantées de l'orchestre de l'opéra de Vienne (Vanguard – 5/6). Un CD qui obtint 5 des plus hautes récompenses de la presse spécialisée lors de sa réédition !

De 1967 à 1969, Leonard Bernstein qui enregistre pas à pas son premier cycle des symphonies de Mahler à New-York invite Walter Berry (1929-2000) et Christa Ludwig (1928 -) à graver ces lieder. Les deux chanteurs sont mariés à la ville. Je trouve Berry un peu terne, mais je ne peux jamais faire l'impasse sur l'alto velouté de Ludwig qui, elle aussi signa l'un des Chant de la terre inoubliable avec Klemperer. Le choix de chanter les lieder 1, 2, 3 et 8 en voix alternées est fort discutable, comme toujours (Sony – 4/6).

Riccardo Chailly nous a offert une belle intégrale des symphonies lors de son passage comme directeur du Concertgebouw d'Amsterdam. En 2000, il rassemble deux des meilleurs chanteurs de l'époque : Barbara Bonney incandescente et Mathias Goerne "athlétique" pour ce qui est sans doute la meilleure version moderne exæquo avec celle dirigée par Abbado. Bonne idée, il confie le lied de la 4ème symphonie en complément mais chantée par une mezzo-soprano légère : Sara Fulgoni, très logique. Même initiative pour le lied 10 "Revelge" confié à un ténor (pour faire songer à l'adolescent blessé ?), un ténor suédois disparu bien tôt, Gösta Winbergh (1943-1972). Prise de son fabuleuse (DECCA – 5/6).


Il existe une gravure de 1968 réunissant la soprano Elisabeth Schwarzkopf, le baryton Dietrich Fischer-Dieskau, l'orchestre symphonique de Londres étant dirigé par George Szell. Un casting de rêve qui ne peut qu'attirer le chaland ! Moi le premier. Quelle déception ! Plusieurs lieder sont chantés en duo (admettons pour Wo die schönen Trompeten blasen un  dialogue garçon-fille) ; Mahler s'opposait farouchement à cela. Fischer-Dieskau chante ces miniatures avec une sévérité digne d'Amfortas dans Parsifal. Ça marchait bien dans les Kindertotenlieder avec Böhm (magnifique) mais là… Elisabeth Schwarzkopf divine chez Strauss fait des vocalises et minaude. La direction très sèche de Szell qui jouait peu Mahler dérive vers Hindemith. Incompréhensible pour moi et opinion bien entendu tout à fait personnelle (EMI - 3/6). Pour les fans de ces immenses artistes uniquement, mais qui cependant devraient aussi se régaler avec au moins une des versions présentées.

(Possibilités d'écoute des trois interprétations sur Deezer : Chailly, tout comme celles de Bernstein et de Prohaska ; et en toute objectivité, faites-vous un avis pour : Elisabeth Schwarzkopf-Dietrich Fischer-Dieskau)