mardi 28 mars 2017

JOHN MAYALL "Talk about that" 2016


Le temps semble ne pas avoir de prises sur lui, il y a 50 ans (!)  Mayall intronisait dans ses Bluesbreakers un gamin de 21 ans, un jeune gratteux surdoué nommé Eric Clapton, des dizaines d'autres musiciens feront leurs armes chez papy John au fil des décennies. Le grandfather of the british blues mérite aujourd'hui bien son surnom à 83 ans et voici un soixante deuxième  album  (si j'ai bien compté) enregistré en Californie. Peut être doit il sa longévité à son de hobby de collectionneur de films pornos,  dans ce cas notre ami Luc B  vivra centenaire...
Il est accompagné de son band depuis plusieurs albums, à savoir Rocky Athas aux guitares, Jay Davenport aux drums, Greg Rzab à la basse plus une section de cuivres (Ron Dziubla sax, Mark Pender trompette, Nick Lane trombone) et derrière les manettes le producteur Nick Corne, patron du label Forty below Records. Mayall multi instrumentistes s'occupant des claviers (orgue hammond et piano) plus quelques guitares, et bien sur harmonica et chant, il signe aussi 9 des 11 titres, les 3 autres étant des reprises de morceaux, de Bettye Crutcher (Memphis soul songwriter-"it's hard going up") et Jerry Lynn Williams (singer  & songwriter-"don't deny me") et du grand Jimmy Rogers ("goin' away baby").
Mais le petit plus est la présence  d'un invité de marque, un aigle venu poser sa griffe sur 2 titres, l'Eagles  Joe Walsh  qui réalise là un rêve: "C'était depuis les années 70 inscrit sur ma liste de choses à faire avant de mourir que de jouer avec John Mayall. John a eu les plus grands guitaristes anglais et d'autres avec ses BluesBreakers. Eric Clapton, Peter Green, Mick Taylor, je les ai tous étudié pendant des heures et cela m'a permis de devenir un meilleur guitariste. Ces albums étaient légendaires et j'ai toujours eu envie de travailler avec Mayall et voir ce que ça donnerait."

"Talk about that" qui ouvre nous montre un Mayall en forme, au chant assuré malgré les tempes blanchies sur ce blues où l'orgue est mis en avant; "It's hard going up" est plus énergique, bien soutenu par les cuivres et un piano sautillant. Mais voici Mr Joe Walsh qui débarque sur "The devil must be laughing" et il n'est pas venu pour rien puisqu'il balance sur ce mid tempo quelques jolis solos, un peu dans la veine d'un Albert King. Chargement de style avec "Gimme some that gumbo", New Orleans festif où les cuivres se déchaînent et où Rocky Athas montre qu'il n'est pas qu'un faire valoir à la guitare. Sur "Goin' away baby" John son instrument fétiche, l'harmonica  pour un petit festival comme il en fait régulièrement sur chaque album ou sur scène. Mais revoici Joe Walsh qui nous la joue cartes sur table avec "Cards on the table" blues rock bien enlevé avec cerise sur le gâteau la slide  bien crémeuse de l'ex Eagles; pour moi le gros titre de l'album. "Blues lent avec "I didn't mean to hurt you",  blues texan avec cuivres sur "Don't deny you", beat funky sur  "Blue midnight", Rythm'n'blues blues avec cuivres et harmo pour "Across the county line" qui rappelera aux fans les tout premiers Mayall et on termine avec "You never know" et son piano jazzy.

Je garde une tendresse particulière  pour Mayall car il m'a fait découvrir et aimer  le  blues ainsi qu'à des tas d'autres petits blancs becs européens (et aussi  à des américains qui se sont repenchés sur leurs bluesmen oubliés) et éveillé bien des vocations, de  musiciens bien sur mais aussi de modestes chroniqueurs  comme votre serviteur...Bien sur il ne faut pas chercher à comparer un vieil homme de 83 ans et le fougueux musicien chevelu des seventies mais ça fait plaisir de constater que ce monument est toujours debout  et que ma foi il produit encore des albums de qualité.
Long life blues! Long life Grandpapa John !

ROCKIN-JL


à lire aussi sur Mayall: John Mayall plays John Mayall
et John Mayall - a special life


lundi 27 mars 2017

RIP JOHN WETTON (12/06/1949 - 31/01/2017)



Encore un géant qui disparait...

Et oui, la série noire continue avec le décès de John Wetton.
Le légendaire bassiste/chanteur a finalement perdu son combat contre cette saloperie de cancer contre lequel il se battait depuis plusieurs mois.
"John Wetton, qui n'avait pas replongé dans l'alcoolisme depuis dix ans, est mort dans le sud de l'Angleterre dans son sommeil, de complications générées par un cancer du colon" ont précisé ses proches dans un communiqué.
Après avoir grandi à Bournemouth, John Wetton débute sa carrière à la fin des années 60 dans des petits groupes locaux avant d’intégrer son premier groupe professionnel MOGUL THRASH en 1971. La formation se dissout après la sortie de leur premier (et dernier) album. Après avoir brièvement travaillé avec le groupe de rock progressif RENAISSANCEJohn Wetton rejoint alors Roger Chapman au sein de FAMILY. Sous employé et ne pouvant pas intervenir dans la direction musicale du groupe, John Wetton accepte la proposition de Robert Fripp pour intégrer la nouvelle formule de KING CRIMSON.

Bill Bruford, Robert Fripp &John Wetton  avec KING CRIMSON époque "Red".
KING CRIMSON, avec John Wetton, nous offrent 3 albums somptueux ("Lark's Tongue In Aspic", "Starless And Bible Black" et "Red"). Le bassiste/chanteur nous montre enfin toute l’étendue de son talent, un son de basse inimitable et surtout une voix si particulière, chaude et captivante.
 Malheureusement, Robert Fripp dissout le groupe avant la tournée et John Wetton rejoint URIAH HEEP. Avec les hardeux anglais, il enregistre 2 albums, "Return To Fantasy" (1975) et "High And Mighty" (1976).  Pendant ce bref séjour chez URIAH HEEP, Wetton co-écrit 2 chansons, mais chante très peu.
A la même époque, il dépanne son pote Brian Ferry en assurant la basse pendant quelques concerts de ROXY MUSIC et apparait sur 5 titres de l'album live "Viva !" qui sort en 1976.
En septembre 1976, John Wetton et Bill Bruford contacte Rick Wakeman pour monter un nouveau groupe, mais le projet ne voit jamais le jour. Finalement, Wetton ramène Eddie Jobson (violon, clavier) croisé chez ROXY MUSIC et Bruford recrute le fabuleux guitariste Allan Holdsworth (SOFT MACHINE, GONG) pour une aventure baptisée UK. Cette formation dure 3 ans et nous laisse 3 albums (2 studio et 1 live) dont le fabuleux 1er LP tout simplement intitulé "UK" (mars 1978).
Les divergences musicales auront raison du groupe qui se sépare au début de l'année 1980 après une dernière tournée européenne. 
JOHN WETTON entre dans les années 80 en publiant enfin son 1er album solo "Caught In The Crossfire" (1980), une petite parenthèse avant le grand départ vers le succès.
Après une brève collaboration avec WISHBONE ASH pour l'album "Number The Brave", on retrouve JW chez les lorrains du groupe ATOLL. Il leur offre le morceau "Here Comes The Feeling" que l'on retrouvera quelques mois plus tard sur le 1er ASIA.
C'est John Kalodner, le découvreur de talents de Geffen Records, qui a l'idée juteuse de réunir John Wetton (basse), Steve Howe (YES), Carl Palmer (ELP) et Geoffrey Downes (claviers) pour former ce qui deviendra l'un des premiers "supergroupe" des années 80 : ASIA.
Pour la presse musicale de l'époque, ASIA est un groupe de dinosaures et ils sont descendus en flèche avant même d'avoir jouer la moindre note !!! Peu importe, JOHN WETTON voit le 1er album de son groupe caracoler en tête des ventes de l'année 1982 et se dit que c'est bien mérité.
Les années dorées avec ASIA (de G à D : S.Howe, C. Palmer, J. Wetton et G. Downes)
La suite n'égalera jamais cet exploit et ce n'est pas la valse des musiciens qui arrangera les affaires du groupe, bien au contraire. Même la reformation d'ASIA en 2007 n'arrivera pas à retrouver la magie et la spontanéité de ces moments perdus à jamais et comme le dit si bien la chanson "Heat Of The Moment", tout a été saisi dans le feu de l'action...
Après 3 albums studio, JOHN WETTON quitte ASIA et petit à petit, sombre dans l’alcool. 
Après une sérieuse traversée du désert dans les années 90, il réapparait de temps en temps pour une collaboration ou un album solo "Battlelines" (1994), puis "Arkangel" (1997), mais ses albums n’intéressent plus grand monde et ne sont pas vraiment indispensables.
Mais JOHN WETTON retrouve le moral et se lance dans de nombreuses tournées, seul ou avec son groupe et publie une bonne quinzaine d'albums live en 10 ans. Je vous conseille particulièrement "Amata - Live In Poland" (2004) et "Akustika - Live in America" (1996), un album intimiste et très beau.
Il retrouve son vieux compère Geoff Downes pour le projet "ICON" qui donnera naissance à 3 albums entre 2005 et 2009. JOHN WETTON pendant cette période retrouve sa flamme de compositeur et se dit que ce serait peut être le bon moment de reformer ASIA
Le groupe renait de ces cendres avec la formation mythique (Wetton, Downes, Palmer, Howe) en publiant tout d'abord "Phoenix" en 2008, puis "Omega" (2010), "XXX" (2012) et "Gravitas" (2014) sans Steve Howe, remplacé par le jeunot Sam Coulson
L'album "XXX" est très bon, les autres sont très moyens.
Évidemment, il m'est impossible de vous énumérer toutes ses collaborations et tous les projets auxquels cet immense bassiste à participé. Je vous indiquerez uniquement ceux qui valent le détour (enfin, à mon avis). 
Tout d'abord "Phenomena II" (1993), dans lequel il chante le titre "Did It All For Love". Ensuite, je citerai "The Tokyo Tapes" (1998) avec Steve Hackett. Puis, je pourrai également vous conseiller "Wetton/Manzanera" (1987), le live avec Ken Hensley "One Way Or Another (2003) et toujours avec Steve Hacket les 2 volumes "Genesis Revisited" (1997 & 2012).
Alors que le groupe préparait une tournée de 4 mois avec JOURNEY, JOHN WETTON subit une sérieuse opération chirurgicale et débute un lourd traitement de chimiothérapie. Malgré de sérieux espoirs de guérison, c'est finalement le cancer qui aura le dernier mot, le 31 janvier dernier.
Putain, ça me fout les boules !!! Il ne me reste plus qu'à écouter "The Smile Has Left Your Eyes" et "Only Time Will Tell" en ton hommage, mon vieux John....
 
Rest in Peace, John.


dimanche 26 mars 2017

DEBLOCNOT BE GOOD ! (Best of en hommage à Chuck berry)




Lundi : Pat a commencé fort la semaine avec une orgie de décibels: le dernier concert enregistré de Motorhead, 5 semaines avant que Lemmy n'aille foutre le bordel chez Saint Pierre... Un Lemmy fatigué mais qui jusqu’au bout sera monté s'éclater  sur les planches.


Mardi : coup dur  pour le rock'n'roll que le décès de Chuck Berry, Rockin revient sur la carrière et le parcours émaillé d’embûches du père de Johnyy be good, Maybellene, roll over Beethoven  et dizaines d'autres titres devenus des standards du rock. 

Mercredi : un disque qui n'était pas vraiment prévu mais un bon résultat que ce "Lost in Paris Blues Band', avec autour de Paul Personne, Robben Ford, Ron Thal, Beverly Jo Scott et d'autres invités. Belles guitares, blues rock et rock seventies au menu de Bruno.

Jeudi : le retour de Pat qui l'affirme haut et fort: "I love rock'n'roll"! Un manifeste emprunté à Joan Jett qui en 1981 sortait cette petite bombe sur l'album du même nom. 

Vendredi : On révise nos classiques avec Luc qui se replonge dans "Les sentiers de la gloire" de Stanley Kubrick, un pamphlet envers la guerre, ses horreurs et les élites qui les décident ; avec un grand Kirk Douglas.

Samedi : Claude nous rappelle que le compositeur Franco-Belge César Franck n'a pas uniquement composé une célébrissime symphonie en ré mineur, loin de là ! Place à son quintette pour piano et cordes, un modèle du genre et une première en France. Le Toon met les petits plats dans les grands en nous conviant à l'écoute du disque de Sviatoslav Richter et du Quatuor Borodine.

samedi 25 mars 2017

FRANCK – Quintette pour piano et cordes – S. RICHTER & Quatuor BORODINE – par Claude TOON



- Ah, chronique dédiée à César Franck M'sieur Claude ! Ce compositeur que vous évoquez souvent dans vos billets n'a été commenté qu'une seule fois pourtant…
- Oui Sonia, à propos de sa célèbre symphonie en ré mineur. Franck avait une telle charge de travail comme organiste et pédagogue que ses œuvres sont rares...
- Hum ! Il était peut-être perfectionniste ? Il me semble que vous écrivez souvent que la forme quintette avec piano est difficile à manier…
- Oui, il y en a peu et souvent un seul par compositeur : Schumann, Brahms, deux pour Fauré pour citer ceux que j'ai déjà présentés dans ce blog.
- Sviatoslav Richter était un grand pianiste russe et vous n'en avez encore jamais parlé ?
- Il y a tellement de musiciens à rencontrer Sonia… Oui un artiste intelligent, d'une grande finesse, et l'interprétation de ce quintette bénéficie de ces qualités…

Sviatoslav Richter
XXXXXX
La forme quintette avec piano et quatuor à cordes semble rebuter ou effrayer les compositeurs. Comme je l'avais écrit dans une chronique de 2015, Schumann fut le pionnier dans l'instrumentation idéale : 1 piano et 1 quatuor à cordes classique. Le quintette "la truite" de Schubert comporte une instrumentation atypique sans second violon et avec une contrebasse. Tiens, Wikipédia a établi un récapitulatif et l'on est surpris de ne trouver qu'une vingtaine d'œuvres de ce genre dans l'histoire de la musique. Par ailleurs, chaque compositeur, hormis Fauré, ne s'est aventuré qu'une seule fois dans la composition de ce mini concerto pour piano et cordes. C'est ainsi que dans l'index, on trouvera des articles consacrés aux quintettes isolés de Schumann et de Brahms, et les deux de Fauré. Trois articles seulement… Oui, mais pour quatre chefs-d'œuvre, et voici aujourd'hui un cinquième.
Si une certaine symphonie en ré mineur reste l'une des œuvres phares du compositeur d'origine belge, c'est plus encore dans la musique de chambre que César Franck va révolutionner dès 1843 l'écriture musicale, influencé en cela par l'art wagnérien du leitmotiv et du chromatisme. En cette année-là, voit le jour les Trios Opus 1 N° 1-3 et Opus 2 (pour piano et cordes). Des ouvrages attachants mais absolument pas enregistrés* malgré une verve et une habileté certaines… Car oui, à en croire uniquement la discographie, on pense que Franck a peu composé, très occupé par ses fonctions d'organiste et de pédagogue. Et bien non, le catalogue sans être fleuve n'est en rien négligeable dans la plupart des genres, mais à part des dizaines de gravures de la symphonie et sans doute autant de la sonate pour violon et piano, les labels et les artistes boudent ce compositeur qui de fait reste à découvrir !
(*) Il existe un coffret de quatre CD dédié à la musique de chambre. Je crains bien que ce soit le seul réunissant autant d'ouvrages divers à côté de la célèbre sonate et du quintette (Édité chez Cypres en 2012 – une intégrale sans doute). Écoute sur Deezer. Sviatoslav Richter et deux comparses ont enregistré le premier trio il y a bien longtemps…
Si le quintette pour piano et cordes a connu de belles interprétations au disque, on ne peut pourtant pas parler de discographie pléthorique. Coup de chance, pour vous faire partager cette œuvre majeure, des artistes russes se sont penchés avec brio sur le sujet en 1982 : Sviatoslav Richter et le Quatuor Borodine, en un mot des légendes même si je n'avais pas encore eu l'occasion de présenter ces grands musiciens.
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César Franck
Parlons des cinq artistes participant à cet enregistrement avant d'écouter ce quintette.
Bientôt la 300ème chronique "classique" et pas un mot sur Sviatoslav Richter alors que je ne compte plus le nombre de pianistes virtuoses mentionnés dans ces pages ! Emil Gilels, son exact contemporain à un an près, qui fut la vedette de l'article consacré au 4ème concerto de Beethoven, voyageait beaucoup à travers le monde à une époque où la Russie soviétique du rideau de fer distribuait les visas avec parcimonie. Le public occidental avait donc élu Gilels "meilleur pianiste russe" ! Celui-ci, gêné par trop d'honneurs répondait invariablement "attendez d'avoir entendu Richter…".
Sviatoslav Richter a vu le jour en Ukraine en 1915. Issu d'un milieu bourgeois, le garçon doit s'éloigner un temps de ses parents cultivés et aisés qui, inquiets par les premières violences bolchéviques, l'envoient à Odessa. Un gamin qui surprend très tôt pour sa passion pour l'art en général et la peinture en particulier. Parcours étrange puisque Richter va apprendre le piano en autodidacte. Cette absence de formation académique conduit la plupart du temps à un amateurisme de talent, guère plus. Pourtant en 1934, il donne en concert les si difficiles ballades de Chopin et dans la salle on murmure "cet homme est un génie"… Il va pouvoir perfectionner sa technique avec Heinrich Neuhaus pendant trois ans. L'apprentissage en solitaire a laissé une trace : avant la virtuosité que va acquérir Richter pendant ces cours, le pianiste joue d'abord ce qui se cache derrière les notes : l'émotion. Richter ne s'adaptera jamais à l'enseignement staliniste obligatoire qu'il sèche, et sera même exclu un temps du conservatoire. Sa carrière va en souffrir longtemps et sa reconnaissance en occident sera tardive.
Sviatoslav Richter devient dans les années 40 l'ami de Prokofiev et réussira à faire aimer le 5ème concerto alors que le compositeur, pourtant excellent pianiste, échouait à faire admettre sa composition. Il créera aussi ses dernières sonates.
Si son répertoire est large, ses compositeurs de prédilection restent Debussy, Chopin et Wagner dont il aimait jouer des transcriptions, y compris dans le train dans lequel un wagon avait été aménagé avec un piano. Il y a des ouvrages qu'il se refusera d'interpréter comme certaines sonates de Beethoven ou les Variations Goldberg de Bach alors qu'il léguera une intégrale d'une beauté sidérale du Clavier bien tempéré. Il estimait que tout pianiste devait connaître ce cycle par cœur…
Portrait de Sviatoslav Richter par Anna Troyanovskaya
En 1960, âgé de 46 ans, le virtuose va profiter de la relative détente de l'époque Kroutchev pour conquérir l'occident. Allergique à toute médiatisation, ses tournées sont improvisées tant pour les lieux et les dates que pour les programmes. Le grand pianiste (un géant) a toujours refusé les règles, les systèmes… Drôle d'artiste qui pouvait jouer un jour à Carnegie Hall, puis à la Grange de Meslay sur les bords de Loire ou encore dans un village isolé de Sibérie. Comme l'italien Arturo Benedetti Michelangeli, les annulations de concert étaient fréquentes, souvent pour des raisons de santé qui touchent les grands émotifs. Pour jouer les concertos, il exigeait dix répétitions et comme Glenn Gould, pour éviter les mauvaises surprises, il voyageait avec son propre piano. Bref, je ne vais pas plus loin : Richter est une légende comme personnage secret et surprenant mais aussi comme virtuose au touché délicat et dynamique. Étrangement, ce pianiste d'une intelligence rare, jouait fort mal Mozart qu'il avouait ne pas comprendre, alors que Horowitz si imbu de lui-même le jouait divinement bien. Mystère de la musique et de l'humain. Sviatoslav Richter disparaitra en 1997, peu de temps après avoir arrêter sa carrière.

Deux mots sur le quatuor Borodine qui sera sans doute invité de nouveau. Il s'agit d'une formation créé en 1944 autour de Rudolf Barchaï (Clic). Il existe toujours, telle une institution, mais après avoir changé de nombreuses fois de musiciens aux divers pupitres. Leurs enregistrements des quatuors de Chostakovitch sont des références. Je n'ai aucune photo des interprètes en 1982, juste les noms : Mikhail Kopelman et Andrei Abramenkov (violons), Dmitri Shebalin (alto), Valentin Berlinsky (violoncelle).
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Eugène Boudin : marée haute à Deauville
Le quintette est écrit en 1879. Une œuvre de maturité (Franck a 57 ans). Elle précède de dix ans la symphonie en ré mineur qui sera le chant du cygne symphonique de Franck. Points communs aux deux œuvres : une durée d'une quarantaine de minutes, et l'absence de scherzo, ce mouvement de divertissement, avec son rôle de pause hérité du menuet classique et qui, pour certains compositeurs modernistes du XIXème siècle, n'a plus systématiquement sa place dans les ouvrages romantiques à l'inspiration plus cérébrale.
Il s'agit du premier quintette de la main d'un compositeur établi en France (ceux de Fauré datent de 1906 et 1919). Dédié à Camille Saint-Saëns, ce compositeur-pianiste tiendra la partie de piano lors de la création début 1880. Il fera la fine bouche en se trouvant confronté à cette musique qui ne procède en rien de son académisme chéri, et pire : se nourrit du chromatisme et du principe des leitmotive d'un Wagner. Il laissera la partition sur le piano en fin de concert et partira, méprisant, vers les coulisses ! Quelle élégance pour un dédicataire d'une œuvre aussi géniale… Debussy, lui, appréciera, toujours friand d'expressions nouvelles, le public restant plutôt divisé.

1 - Molto moderato quasi lento - Allegro : On imagine parfois la musique de Franck comme terne et grave. L'introduction du premier mouvement tend à prouver le contraire. Des traits de cordes jaillissent comme des vagues écumantes. Le violon solo joue la mélodie soutenu par un léger continuo des trois autres cordes. Cinq mesures à la fois épiques et lyriques malgré le tempo lent. Le piano enchaîne seul une série d'arpèges en triolet, apportant des rayons lumineux dans cette brume matinale. Le choix des peintures impressionnistes d'Eugène Boudin (merci d'éviter les vannes) n'a pas de lien direct avec l'émotion mais avec le climat musical, à savoir un espace immense, un clair-obscur.
Eugène Boudin : Soleil couchant
Ce premier double sujet est repris deux fois, exprimant langueur et même sensualité. Il faut dire que la finesse et le subtil staccato de Richter n'est pas étranger à la beauté plastique et élégiaque du discours. Le Quatuor Borodine évite lui aussi tout effet sirupeux et germanisant dès les premières mesures riches de tensions dramatiques. César Franck comme j'en ai rêvé (j'ai acquis ce disque récemment). Dans cette introduction introspective, cordes et piano se répondent plus qu'ils ne concertent, désarroi et état d'âme versatile typiquement romantiques. On apprécie également la sonorité drue du Quatuor Borodine, sans vibrato, soulignant de belle manière la spiritualité majestueuse du propos dans cette introduction. Par la reprise du groupe thématique, on pense à une forme sonate, pourtant  César Franck ne va pas en rester là, une sorte de coda hardie va clore ce lento pour un autre univers… 
[3:31] Le piano abandonne ses suites d'arpèges pour lancer en solo un allegro au rythme martial s'emplifiant crescendo. [3:45] Un motif chromatique de trois mesures énoncé à l'unisson aux cordes est repris plusieurs fois pour marquer sa fonction de leitmotiv. Piano et cordes vont le chanter plus avant en alternance. Il va s'insinuer dans chaque phase du développement et même au-delà dans tout le quintette. Franck fait intervenir une à une ou en complicité les cordes, une technique qui rappelle celle structurant les concertos pour orchestre. L'inventivité du phrasé, les variations de climat et de dynamique n'ont que rarement rencontré une telle vitalité dans l'interprétation. Les motifs de l'introduction ressurgissent, métamorphosées, impétueux. Le quintette prend vraiment une dimension symphonique impossible à décrire en quelques phrases. [12:10] Un passage plus méditatif précède la coda qui réexpose les motifs précédents avec allégresse, la lumière cendrée initiale semblant laisser place à l'ivresse.

Eugène Boudin : Honfleur
2 - Lento con molto sentimento : [16:35] On retrouve une sourde inquiétude dans le début du lento central. Certes, une morosité masquée par l'apparente sérénité ambiante. Si le piano se montrait volubile dans l'allegro, il joue ici la carte des accords pp tandis que le violon soutenu par les cordes graves chante une complainte, celle du temps perdu d'un Proust. César Franck imagine une ballade tendre sous un ciel mordoré. La mélodie se révèle ondulante, serpentine et infiniment gracieuse. Nostalgique mais non bouleversante. Est-ce de la précision et de l'équilibre souverain entre le piano et le quatuor que nait ce sentiment paisible à l'écoute de cette version, à l'opposé de la tristesse un peu grise d'autres gravures ? C'est fort possible. [18:45] Une variante du leitmotiv apparait pour s'évader du climat élégiaque de mise. Franck confirme ainsi son désir d'unifier l'œuvre à la fois par l'unité poétique et romantique du discours, mais aussi par cette résurgence de motifs. [22:26] Réémergence du thème introductif de manière énigmatique pour préparer un passage passionné et intense, presque terrifiant, suivi d'une conclusion apaisée.

3 - Allegro non troppo ma con fuoco : [28:06] De nerveuses doubles croches soutenues par des accords sombres au piano préfigurent un final plus enlevé sans tourner le dos aux tonalités mineures précédentes (malgré un fa majeur initial). On pourra regretter un manque de transition marquée avec l'esprit des deux mouvements précédents, mais Franck reste fidèle à l'unité émotionnelle souhaitée dans sa composition. Plus joyeux et quasi festif, ce final verra les thèmes incontournables de la forme cyclique rejaillir plusieurs fois dès l'entrée du second développement et de la coda [33:36] et [36:32]. Une interprétation culte par sa vigueur.

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La discographie de ce quintette est abondante. Je possède une gravure de 1992 dans laquelle Gabriel Tacchino et le quatuor Atheneum-Enesco proposaient une lecture quasi métaphysique. Hélas le disque paru chez le label confidentiel Pierre Verany semble avoir disparu du catalogue en CD (Disponible d'occasion). Pour les fans de Franck, le coffret de 4 CD Cypres réunissant toute sa musique de chambre est incontournable malgré une jaquette à faire peur !!!
La vidéo du CD commenté ce jour, puis un lien Deezer vers le disque de 1992...