dimanche 13 octobre 2019

COUCOU DU BEST OF



Lundi
: Nema aime manger chinois mais là n'est pas la question. Elle nous parle du roman China Dream de Ma Jian, écrivain chinois réfugié en Europe. Ma Daode, fonctionnaire fier de l'utopie chinoise de Xi Jinping va prendre sa retraite. L'heure de réveiller ses souvenirs de jeunesse sous Mao… Se souvenir peut devenir une plongée du rêve vers l'enfer intérieur enfoui…Un roman haut en couleurs.

Mardi : Une camisole et une bonne douche glacée pour Pat qui a revu "Vol au dessus d'un nid de coucou" de Milos Forman, un film de 1975.  Un film référence sur la folie et les asiles avec un immense Jack Nicholson et une incroyable galerie de personnages. Chef d'œuvre !

Mercredi : Bruno revient sur l'album des gallois de Stereophonics de 2001 "Just enough education to perform",  qui n'a pas pris une ride. Pas épargné par la presse, c'était pourtant un bon cru entre pop sixties, folk, rock 70's teinté de blues ; à redécouvrir…

Jeudi : de sacrés timbrés que nous a trouvés Rockin' ! Le duo basse/batterie Galoche, dont le son punk/rock/electro/hardcore groove bien !! Portant des textes sur le quotidien de la vie en couple, souvent drôles voire très osés…

Vendredi : Bruno et Luc retracent la carrière de Ginger Baker, décédé à 80 ans, l'un des plus grands batteurs de l'histoire du rock, dont la renommée commença avec Eric Clapton et Jack Bruce au sein de Cream… C'était aussi un  personnage ingérable et amateur de jazz et de… polo comme nous le racontent nos chroniqueurs.

Samedi : Claude Toon revient une fois de plus de Finlande. Il a un abonnement avec Finnair… Il poursuit son cycle de chronique des sept symphonies de Jean Sibelius dont le style évolua du romantisme au modernisme. Cette semaine, la 5ème, âpre et sauvage comme son pays, un chef d'œuvre dirigé par John Barbirolli, un maître dans le domaine…


samedi 12 octobre 2019

SIBELIUS – Symphonie N°5 (Version 1919) – John BARBIROLLI (1966) – par Claude Toon



- Waouh M'sieur Claude, suis en nage, suis venue en jogging, mais c'est bizarre mon podomètre me carotte de 500 m alors que je fais toujours le même parcours !
- Ah bon ! Heu, vous n'avez pas couru ou marché à reculons pour varier les plaisirs, dans ce cas, bah oui le podomètre décompte… C'est le GPS qui est en cause…
- Ah bah si, un moment j'ai marché à contresens pour admirer le lever de soleil et les lumières sur le parc Montsouris… Quelle intelligence M'sieur Claude…*
- Ça me paraît logique… Bien parlons musique… Au programme une symphonie épique de Sibelius de 1919 qui n'a rien de ringarde quoiqu'en pensaient certains contemporains…
- Ah oui, j'aime bien, les belles et étranges forêts finlandaises, les légendes, etc. Jonh Barbirolli n'est pas un petit nouveau…
- Non en effet, un article à propos de la 6ème symphonie de Mahler, un autre dédié à Frederik Delius ; un maestro souvent cité dans les discographies alternatives, notamment Sibelius…
* Hihihi, c'est rigolo, ce n'est pas la première fois que j'arrive à faire croire à cette blague… Pat a entendu, il se gondole… Notre assistante me fait vraiment trop confiance. Je suis taquin avec elle… Dans un sens, sa joie de vivre me fait plaisir… (Au fait : rien à voir avec le GPS, mais ça, tout le monde s'en doute ; encore une étourderie de Sonia).

Après les billets sur les symphonies 4, 2 et 7 de Jean Sibelius (pour respecter l'ordre chronologique des publications), écoutons la 5, quatrième œuvre symphonique d'intérêt majeur. Cela dit, les autres, 1, 3 et 6 ne sont pas à dédaigner malgré un attrait moindre de la part des chefs et du public…
Pour Sibelius né en 1865, le début du XXème siècle se révèle une époque tourmentée car il n'était pas encore très reconnu en dehors de sa Finlande natale. Oui tourmentée : l'addiction à l'alcool (un combat qui le poursuivra toute la vie), un douloureux et épuisant cancer de la gorge en 1908 (il va y survivre 50 ans), des périodes de dépression et de manque d'inspiration chez ce créateur d'une exigence maladive envers son travail et dont les ébauches de manuscrits finissent souvent en cendres dans le poêle ! Pour rappel, il arrêtera de composer en 1926 après l'écriture de Tapiola (Clic), l'homme de nature solitaire se murant trente ans dans le silence musical jusqu'à sa mort en 1957.
Aucune hésitation, Sibelius appartient au courant postromantique dans lequel on trouve deux compositeurs célèbres et du même âge : Richard Strauss le bavarois et Gustav Mahler l'autrichien. L'épithète postromantique affublé à Sibelius a très longtemps renvoyé une image ringarde ! (Il faudrait ajouter à cette liste l'anglais Ralph Vaughan Williams.) Pourtant en Allemagne, et même aux USA, le début du XXème siècle coïncide avec une réelle reconnaissance de sa musique ; la deuxième symphonie et son concerto pour violon, compositions d'envergure ne sont pas étrangères à ce succès. Sibelius voyage dans toute l'Europe et rencontre Mahler, Dvorak, Richard Strauss. Tous apprécient sa production malgré une grande disparité de styles : l'extraversion psychanalytique de Mahler, la tradition quasi classique de l'auteur de la symphonie du nouveau monde et la luxuriante orchestration de Strauss, alors que l'orchestre de Sibelius rappelle celui de Brahms cinquante plus tôt.
Mais de 1900 à 1930, l'heure est à la modernité, celle de l'atonalité, du dodécaphonisme, des gammes tonales et autre polyrythmie, citons : Debussy, Stravinsky, Bartok et bien sûr Schoenberg. Les critiques et musicologues  officiels, en un mot l'intelligentsia autoproclamée classera Sibelius comme représentant d'un passé musical archaïque. Les sources d'inspiration du finlandais étant souvent liées aux sagas moyenâgeuses n'arrangent rien à l'affaire.
On ne découvrira en France Sibelius qu'après sa mort et encore, dans les années 60-70, des troisièmes couteaux comme René Leibowitz ou Antoine Goléa (logique, ils étaient potes) épinglent toujours Sibelius comme "le plus mauvais compositeur du monde". Dans les années 60, les intégrales sur vinyles de Bernstein, Barbirolli ou Maazel changent la donne auprès d'un public jeune, avide de nouveauté ; j'en étais, les 5 LP originaux Decca de Maazel avec rien de moins que la Philharmonie de Vienne me regardent depuis une étagère…
Quant à l'écriture ringarde, ces braves gens auraient dû examiner la partition de notre 5ème symphonie. J'en reparlerai !
Pour conclure sur ce sujet, Gustav Mahler connaîtra le même rejet, alors que depuis une trentaine d'années, il fait les beaux jours des concerts…
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Akseli Gallen-Kallela (Début du printemps)
Entre 1914 et 1919, la situation politique en Finlande est infernale. Depuis 1809, le pays possède le statut de Grand-Duché autonome mais sous l'œil inquisiteur de la Russie tsariste. Cette semi-liberté donne naissance à une culture nationaliste à la fois par la langue et le patrimoine propre au pays nordique. La révolution bolchévique de 1917 a pour conséquence d'exacerber les tensions entre Gardes rouges pro-soviétiques et Gardes blancs nationalistes, tous prêts à en découdre. La Finlande devient indépendante au soulagement de Sibeliusen attente d'une prochaine guerre Il avait composé sa 5ème symphonie en 1914 à la demande de son pays qui souhaitait marquer en 1915 son cinquantième anniversaire en tant que grand compositeur national.
La symphonie est créée en décembre 1915 sous la direction de Robert Kajanus, ami du compositeur. C'est un succès, mais Sibelius l'exigeant, retouche en 1916 sa partition, une version dont on n'a guère de trace. Les années suivantes agitées politiquement dépriment le musicien qui travaille un peu sur deux nouvelles symphonies et diverses pièces, tout en essayant de moins boire… Ces détails historiques ont leur importance pour apprécier cette musique marquée par l'amour des paysages de son pays, une inspiration puisée dans les légendes du Kalevala et une pincée d'accent patriotique notamment dans Finlandia, poème symphonique devenu l'hymne national finnois.
La version définitive est créée en novembre 1919 sous la direction du compositeur. C'est l'édition finale que nous écoutons ce jour et qui est la plus jouée en concert. (Partition).
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John Barbirolli en 1969
Point commun entre Sibelius et John Barbirolli : la bouteille. N'y voyez aucune moquerie ou jugement, le maestro avouait sans détour avoir besoin de ce dopage pour donner le meilleur de son art en scène… Une biographie plus détaillée est à lire dans la chronique consacrée à la 6ème symphonie de Mahler, autre postromantique à la pensée et au style aux antipodes de ceux de Sibelius que le maestro dirigeait avec génie (Clic).
Parue chez EMI, son intégrale des années 60 avec le Hallé Orchestra est souvent considérée comme La référence. Globalement c'est assez vrai même si pour chaque symphonie on trouvera d'autres réussites. Détail important : la prise de son est d'un réalisme époustouflant ; on entend même (c'est hyper rare) les attaques d'archets sur les cordes à la fin du presto. Un espace sonore aéré et une dynamique soutenue nous font encore regretter l'époque analogique… (Sur du matos audiophile haut de gamme bien entendu.)
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L'orchestration reste fidèle au romantisme, même les rares percussions cristallines de la 4ème symphonie de 1911 ont disparu !
2/2/2/2 ; 4 cors, 3 trompettes, 3 trombones, timbales et cordes.
La version de 1915 comportait quatre mouvements dont un scherzo en seconde position. Sibelius fusionnera le premier mouvement avec ce scherzo dans la mouture définitive avec maintes modifications. À noter que ce grand mouvement (presque la moitié de l'ouvrage) n'est pas de forme tripartite stricte avec un scherzo de forme académique pour le conclure. Plutôt une symphonie dans la symphonie avec une liberté de forme assez inouïe que seuls les spécialistes savent déchiffrer facilement…

Akseli Gallen-Kallela : Rapides d'Imatra
1 - Tempo molto moderato – Largamente – Allegro moderato – Presto : Ils me font marrer les détracteurs de Sibelius comme Theodor Adorno, pourtant un musicologue chevronné et moderniste, mais prudent par rapport à l'absolutisme du sérialisme. (Je le cite : "produit de marketing, vulgaire, et réactionnaire", mots suggérant un esprit fascisant chez Sibelius qui ne cachait pas sa passion patriotique pour la culture finnoise !!!). Forme musicale archaïque ? Ah la la, dès qu'un compositeur rejette l'académisme sonate de type ABA'B'CAB… etc. ou le dodécaphonisme viennois, on crie au blasphème…
Oublions ces grincheux et leur théorie philosophique là où il est inutile d'en chercher. Écoutons la belle aurore boréale introductive : deux cors soutiennent par un accord de sixte mineur un premier thème énoncé par les deux autres cors. Dans le voyage au ton tantôt pastoral tantôt pathétique proposé par la symphonie, le compositeur invite à la méditation et à la contemplation des paysages grandioses de sa terre natale. Un choral rayonnant des flûtes et des bois intervient pour prolonger ce tableau coloré (magnifiques sonorités altières des hautbois et des clarinettes). À ce propos, le tableau d'Akseli Gallen-Kallela ci-contre illustre la dualité dans la musique du compositeur. Tout d'abord l'exaltation face à l'éclat doré de ce soleil voilé par la brume et, plus en avant, le bouillonnement des Rapides d'Imatra symbolise la rudesse et l'opiniâtreté des finnois. Les cordes ne font leur entrée que tardivement [1:25] et, étrangement, dans une atmosphère ténébreuse. Une introduction caractéristique du langage sibélien toujours proche de celui du poème symphonique. Sibelius mêle une forme de naturalisme présente dans les premières mesures qu'il fait suivre de motifs allégoriques plus épiques, sans réellement de transition marquée. Cette genèse novatrice d'une thématique complexe en continue et d'une expressivité ambiguë lui attira beaucoup d'animosité, car oui, cette musique n'a pas pour but de simplement distraire par la facilité mais d'émouvoir. Pour l'exigeant Sibelius chaque note doit avoir un rôle suggestif.
Bigre, un paragraphe développé et nous n’avons entendu que jusqu'à [2:09]. Un nouveau groupe thématique s'élance opposant un climax glorieux à des déferlantes de cordes… des vagues venues de la Baltique ? On comprend aisément que commenter chaque épisode dans une telle diversité prolongerait au-delà du raisonnable ce papier. Dans ce qui précède, l'essentiel est dit : l'opposition entre une forme d’expressionnisme et d'évocation des légendes tragiques du cycle du Kalevala, épopée chevaleresque si chère à Sibelius et dont la violence rarement contenue établit un pont avec l'histoire pour le moins troublée de la Finlande en ces années-là. John Barbirolli magnifie ces contrastes si âpres tant par la nature du récit musical que par la grande variété mélodique et surtout par l'orchestration. Exemple : le Largamente à [5:23] avec une mélopée lugubre du basson sera syncopé brutalement à [7:23] par le crescendo frissonnant et enfiévré d'un choral de cuivres apocalyptique. Cette manière de passer d'un climat dramatique à un autre, volubile, est unique dans l'histoire de la musique. (Transition à [8:48].) L'ex scherzo de 1915 (qui ne m'emballe pas) devient à [9:02] l'allegro moderato au rythme bucolique et qui s'enchaîne avec grâce avec l'épisode précédent. Quatre minutes d'une musique fantasque en forme de concerto pour orchestre aux ruptures de tempos et aux scansions obstinées. Équipée pittoresque qui nous conduit à une coda d'une puissance cuivrée témoignant de la double admiration de Sibelius pour la terre sauvage de Finlande et pour son peuple farouche. Deux leitmotivs dans les œuvres de Sibelius, notamment dans Chevauchée nocturne et lever de soleil. (Clic)

Robert Kajanus
2 - Andante mosso, quasi allegretto : [14:08] Le second mouvement n'a pas subi de modification notable entre les versions de 1915 et de 1919. Si l'allegro peut se définir comme une joute thématique entre tragédie nordique et réjouissance pastorale, l'andante sera d'atmosphère champêtre. Grand admirateur  des époques baroque et classique, Sibelius se veut chantre du bien-vivre dans les campagnes finnoises. La lecture de la partition surprend par la sobriété en termes de notes. Nous avons sous les yeux des portées qui évoquent celles de l'école minimaliste : des groupes de notes de durées égales, très peu de legato, un staccato qui ne doit pas paraître saccadé. Les musiciens sont mis à rude épreuve car il y aura pourtant un magnifique flot mélodique  ; mais attention : aucun pathos !!! Cela peut expliquer que les orchestres américains, anglais et finlandais au son plus tranchant nous offrent un Sibelius plus vibrionnant que leurs concurrents germaniques…
Bienvenue dans un univers dansant et bucolique, une musique légère, un divertimento. Quelques mesures sereines aux clarinettes, bassons et cors et des pizzicati des altos et des violoncelles simulent le battement d'ailes des oiseaux. Bien sûr les volatiles gazouillent sur un air joyeux des flûtes. Des oiseaux qui picorent aussi au rythme desdits pizzicati. L'écriture apparaît d'une simplicité a priori désarmante sur le plan du solfège, et pourtant la poésie se voit brillamment agrémentée par des touches de couleur instrumentale… [16:06] les cordes reprennent le thème énoncé aux flûtes lors de l'introduction. Donc, de nouveau, pas de forme sonate mais une suite de variations peignant divers aspects de l'imagerie musicale que se fait le compositeur de son pays et de son folklore. [18:04] Passage élégiaque dans lequel s'imposent les cordes en pizzicati, les bruissements de la forêt, ritournelles clopinantes des flûtes et des bois (on pourrait souligner un goût commun avec Mahler pour ces marches cocasses évoquant les cavalcades de la faune cachée dans les forêts de résineux et de bouleaux). La nature exaltée par Sibelius étant plus fougueuse que celle d'un Beethoven dans la symphonie "pastorale". Petit détail sur le langage orchestral : les cordes ne jouent jamais seules (sauf début du final). Très sollicitée, l'harmonie illumine par mille détails subtils une orchestration que l'absence de percussions aurait pu faire craindre un peu terne. On en est loin. [20:23] Une douce transition notée tranquillo nous entraîne vers la coda. [20:55] Reprenant le tempo et la thématique initiale, la conclusion, passionnée à souhait, joue l'apaisement dans l'univers féérique et forestier : une longue mélodie dominée par les cordes qui donnent dans les dernières mesures la parole aux hautbois, aux flûtes et aux clarinettes qui prennent congé sèchement sur une mesure syncopée, une simple noire. Comme dans l'allegro, et n'anticipons pas le surprenant final, Sibelius abandonne l'éternel et académique point d'orgue parfois criard et pompeux.

Le Dieu Ukko du tonnerre
3 - Allegro molto – Misterioso – Un pochettino largamente – Largamente assai : [23:13] La musique de Sibelius donne souvent la part belle aux chevauchées des héros de la mythologie locale (Kullervo, Lemminkäinen). L'introduction en est un exemple parfait avec ses trémolos héroïques et serrés des cordes seules (cette fois-ci) et des timbales. Dans son ouvrage consacré à Sibelius, le compositeur Éric Tanguy confie que ce passage "aurait été inspiré à Sibelius par un vol de cygnes au couchant". Belle métaphore même si nos cygnes semblent très pressés😊. Un thème ? Oui, ou plutôt un fredonnement qui serpente dans le flot musical avec d'infimes variations de hauteur, symbolisant l'empressement chaotique des volatiles… [24:30] Un second thème intervient introduit par l'harmonie. Pas n'importe quel thème, une procession, une marche inébranlable. La symphonie N°1 de 1899 baignait dans une atmosphère romantique traditionnelle. Mais la 2ème (Clic) de 1902 innovait par son final, une marche implacable, un majestueux crescendo de 15 minutes montrait cet intérêt de Sibelius, tout comme Mahler, pour ces conclusions vaillantes. [25:27] Un infléchissement de l'orchestration apporte une grandeur crépusculaire au flot musicale. [26:18] Reprise de la mélodie survoltée initiale chantée par les hautbois et les clarinettes.
Pour le final, Sibelius a vu grand. [27.10] reprise encore et encore du thème trépidant originel. [28:11] Un développement largamente se construit à partir du second thème processionnaire, laissant imaginer une coda crépusculaire, à tort. [30:08] Le suspens surgit via un retour du second motif martial entonné avec une force minérale contenue. Une progression orchestrale vers une éloquente coda mugissante et glorieuse qui conduit dans un rugissement de cuivres et de timbales à la plus étonnante conclusion de l'histoire de la symphonie : 7 accords isolés fff en tutti sur la noire, déflagrations suivies de temps de silence absolu. Les deux derniers sont plus rapprochés par un artifice arythmique. Pour vous la faire simple : 7 coups de marteau de titan (Ukko, le Thor finlandais). Grandeur et optimisme après une 4ème symphonie mystique et désenchantée (Clic). Faut-il entendre dans ce déferlement fanfaronnade ou exaltation célébrant un travail de longue haleine ? Chacun décidera…
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Si à titre personnel et pour de nombreux critiques, l'interprétation hardie de Barbirolli confirme l'importance de l'œuvre comme l'une des symphonies majeures du XXème siècle, n'en déplaise à certains, la discographie n'en est pas moins riche.
Quelques suggestions :
L'intégrale réalisée par Lorin Maazel à Vienne dans les années soixante reste une alternative, ne serait-ce que pour la beauté confondante de la Philharmonie de la capitale autrichienne (Decca – 5/6). Herbert von Karajan adoptait un style à son image, legato, mais qui plaisait à Sibelius. Seules les quatre dernières ont donné lieu à une gravure chez DG à cause d'une affaire fumeuse de contrat avec EMI. Beaux enregistrements analogiques des années 60. Je préfère quand même la rigueur ascétique et sauvage de Barbirolli. (DG – 5/6).
Un disque intéressant complète cette sélection. Osmo Vänskä a enregistré sur un même CD avec l'orchestre de Lahti les deux versions connues de 1915 et de 1919. Certains critiques ont crié au génie, classant cette interprétation au même niveau de bravoure que celle de Bernstein à New-York dans les années 60 (hélas indisponible, une intégrale avec laquelle j'ai découvert le cycle des symphonies fin des années 60). Mouais ! L'orchestre manque quand même de la précision exigée par le langage, j'avoue : je m'ennuie. Par contre, l'écoute de la première mouture montre la maturation de l'œuvre dont la coda démente n'existait pas. Une curiosité (BIS – 4/6). Je propose cette interprétation de la version de 1915 (la première gravure à mon sens) à votre arbitrage.

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vendredi 11 octobre 2019

RIP - GINGER BAKER (1939 - 2019) par Luc B. comme Baker et Bruno


** des balais... humour de batteur.
     Du fameux power trio psychédélique, il n’en reste plus qu’Eric Clapton. Après le décès de Jack Bruce en 2014 (à 71 ans) on a appris que Ginger Baker avait définitivement jeté ses baguettes. Il avait 80 balais, et les balais** ça compte pour un type qui se revendiquait avant tout musicien de jazz.

Clapton, Baker et Bruce
   Il est à jamais associé au super-groupe CREAM, qui n’aura eu pourtant que deux ans d’activité, de 1966 à 1968, c'est dire la déflagration. Le temps de transporter la pop musique dans la stratosphère, de maltraiter à coups de distorsions les classiques blues, saupoudrer de LSD les longues improvisations jazzy jouées sur des pyramides d’amplis réglés sur 11, et importer dans la musique rock les solos de batterie venus du Jazz. Bonham avait son "Moby Dick", Ian Paice son "The Mule", pour Baker c'était "Toad".

     CREAM précurseur du hard-rock ? On le dit, mais pas certain que Baker, Bruce et Clapton fussent d’accord avec ce raccourci, tellement la musique de CREAM brassait d’influences. Réduire Ginger Baker aux deux années de CREAM l’aurait fait hurler (et il hurlait suffisamment comme ça), il était certes un batteur, mais un musicien au sens large, un arrangeur, un leader.

     Célèbre pour sa tignasse rousse flamboyante (d’où le surnom de Ginger, car il se prénommait en réalité Peter Edward) et pour son caractère de chien. Ce n’est pas sympa pour les cleps, mais dans sa dernière maison en Afrique du Sud, il y avait à l’entrée une pancarte prévenant le visiteur « beware of the Baker » et non « beware of the dog » ! Un type imbuvable, caractériel, violent. Son enfance n'a pas franchement baigné dans bonheur, un père décédé quand le gamin a 4 ans, puis souffre-douleur en classe, mais ça n'explique pas forcément ce caractère de chiottes. 

     Dans le documentaire que lui a consacré Jay Bulger en 2012, cette première scène hallucinante : Baker agresse à coups de canne le réalisateur, lui casse le nez, en menaçant : « t’as pas intérêt à mettre dans MON film (sic) tous ces connards que j’ai mis trente ans à oublier !! ». Impression exacerbée par ses yeux de fous dilatés par les drogues. Ginger Baker est resté accro à l’héroïne pendant 20 ans. Substance qu’il découvre en même temps que la musique africaine, chez son maître Phil Seaman (1926-72), batteur qui a joué avec tous les jazzeux britanniques.

     Baker sera profondément influencé par les rythmes des percussions africaines, qui deviendront sa marque. De même qu’il tambourinait son pupitre d’école pour faire danser ses camarades (quand ceux-ci ne lui tapaient pas sur la gueule) il va tambouriner ses toms de batterie, pour créer un tapis percussif, un grondement continu. Pour avoir plus de force et de nuances, il joue avec deux grosses caisses, démultipliant les coups les plus sourds. Puis deux toms médiums sur le devant et deux toms basse sur sa gauche. Et chose assez rare, il en rajoutera parfois deux autres sur la droite ! Sans doute avait-il vu Jo Jones, qui jouait avec un tom basse de chaque côté. Il remplace à lui seul un groupe de percussionnistes, le son de sa batterie reste très brut, tribal, en avant, à l'inverse des mix aseptisés. Il jouait aussi avec un charley réglé très haut, très au dessus des toms, comme quoi la cadence 2/4 lui importait, lui qui choisissait ses accompagnateurs sur ce seul motif : ils ont le rythme.

avec Fela
     Les batteurs star étaient des batteurs de Jazz, Krupa, Roach, Blakey, ou Buddy Rich, dont le kit trônait au devant de la scène. Dans le Rock, la batterie et la basse étaient reléguées au rang de rythmique. Ginger Baker va placer l'instrument au premier plan, surtout dans un trio comme CREAM. C'est la batterie qui va créer le son du groupe, comme plus tard Bonham avec LED ZEPPELIN, ou Keith Moon avec The WHO, ou l’exubérant Mitch Mitchell pour THE JIMI HENDRIX EXPERIENCE.

     Quand on est un gamin anglais né de la guerre, et qu’on veut jouer de la musique, on ne peut pas faire l’impasse sur Alexis Korner et sa formation à géométrie variable THE BLUES INCORPORATED. Vivier où nagèrent John Mayall, Led Zep, les Stones… Mais quand les jeunes Jagger ou Richards écoutaient Muddy Waters ou Chuck Berry, Baker lui se noyait les esgourdes dans les JAZZ MESSENGERS d'Art Blackey, ou Charlie Mingus. Chez Korner, le gringalet derrière les fûts est un certain Charlie Watts, qui laissera son tabouret à Ginger pour rejoindre les STONES. Aux claviers on trouve le rondouillard Graham Bond, qui bientôt volera de ses propres ailes, avec le collectif GRAHAM BOND ORGANISATION (1965) qui accueillera Ginger Baker à la batterie, John Mc Laughlin à la guitare (futur Miles Davis) et un certain Jack Bruce à la contrebasse. Musicalement c’est l’entente parfaite, mais humainement les deux s’invectivent et se détestent cordialement. Baker se défonce de plus en plus, Graham Bond est junkie lui aussi, ils s’enfilent tous les deux des cocktails d’héroïne, cocaïne et LSD dans la même seringue !  

Ne tenant jamais en place, Ginger Baker monte un nouveau groupe. Avec qui ? Son meilleur ennemi Jack Bruce ! CREAM est né, rejoint par Eric Clapton à la guitare. C’est enfin la gloire, mais Baker expliquera qu’il n’en retirera aucun bénéfice pécuniaire, car les batteurs sont considérés dans l’industrie musicale comme des arrangeurs, et un arrangeur ne perçoit pas de droits d’auteur. C’est Jack Bruce qui touche le pactole. 

de g à d : J. Bruce, G. Baker, G. Bond,  J. Mc Laughlin
     Fin de l’aventure psychédélique en 1968, Clapton jette l'éponge, lassé des guerres intestines. Le guitariste monte le groupe BLIND FAITH avec Steve Winwood, et qui a eu vent du projet et s'y s'invite ? Ginger Baker et son kit infernal ! L'aventure ne durera guère, par manque de préparation, et Eric Clapton ne semble pas à l'aise avec son ténébreux batteur. De la part de ce nouveau super groupe si prometteur, restera à la postérité leur premier concert, à Hyde Park, en juillet 1969, avec un Clapton et un Baker étonnamment sages et réservés, et un unique et magistral album (c'est la première pochette sans titre et sans patronyme de l'histoire de la musique populaire).
  
  Baker se lance alors en 1970 dans le GINGER BAKER'S AIR FORCE, puis s’envole pour l’Afrique, un continent qui le fascine tout comme sa musique. Il traverse le Sahara en voiture !  C’est la rencontre avec Fela Kuti, la star du Nigéria et du continent africain. Baker joue et enregistre avec lui, trop heureux d’être dans le saint des saints de l’Afrobeat. Il s'installe à Lagos (Nigéria). C’est en Afrique qu’il se prend de passion pour le polo, montant des clubs, des championnats, y engouffrant le peu d’argent qu’il arrive à gagner. C’est la rupture avec Fela (divergence pseudo politique), un nouveau départ aux Etats Unis pour essayer de décrocher de la drogue, en vain, puis Hawaï, en vain toujours. 

En 1974, il monte le BAKER GURVITZ ARMY avec les frères Gurvitz (Gun, Three Man Army). Mais là encore, en dépit de trois albums très intéressants, mêlant habilement le Heavy-rock au Rock-progressif avec quelques soupçons de Jazz, l'aventure tourne court. Le dernier effort à l'approche relativement plus commerciale, trahi probablement un besoin inassouvi de reconnaissance. Les concerts n'en sont pourtant que plus riches, avec notamment l'apport Soul de Mr Snips (Sharks, Chris Spedding). Cependant, quelques dissensions surgissent avec Adrian Gurvitz. C'est au moment où Ginger ne semble plus autant investi dans la musique. Le décès subit du manager met définitivement fin à cette formation.  
[Plus tard, le bassiste, Paul, qui a côtoyé certains des meilleurs batteurs des 70's (dont Buddy Miles et Carmine Appice) dira de Baker qu'il est le plus original avec qui il ait joué.]

Néanmoins, il retourne rapidement à sa carrière solo en embarquant à sa suite le chanteur Mr Snips.

Baker's Jazz Confusion
     Dans les années 80 il joue avec le célèbre groupe de space-rock Anglais, les HAWKWIND pour un seul album - ou un et demi si l'on tient compte de la première face de "Zones", l'album électro de 1983, contenant démos et pièces live avec Baker - mais Baker ne tient pas en place, aucune formation ne tient sur la longueur.

En 1985, il surprend de nouveau en rejoignant le provocateur John Lyndon au sein de son Public Image Limited, pour l'enregistrement du disque "Album". Si Ginger n'aura pas que des mots doux envers l'ancien Sex Pistols, ce dernier, au contraire, aura toujours à cœur de vanter son talent. Après cette expérience éphémère, il poursuit une carrière en dilettante, accompagnant à l'envie diverses formations ou en se consacrant à sa carrière solo recentrée sur le Jazz fusion.

     En 1993, il est à nouveau sous les projecteurs en renouant avec un vieux compagnon, Jack Bruce, pour un énième super-groupe avec un Gary Moore, trop heureux de jouer avec deux de ses idoles. L'album, "Around The Next Dream" (lien), sorti en 1994 - dont seul Ginger est mis à l'honneur sur la photo de pochette, avec clope au bec et une belle paire d'ailes au dos - ne parvient pas à faire de vague dans une Amérique obnubilé par la scène de Seattle. Cependant, l'accueil de l'Europe est plutôt chaleureux. Hélas, cela ne suffit pas à cimenter ce trio de luxe qui ne passe pas l'année.

     Le problème c’est qu'il est ingérable. Personne ne veut de lui. Il considère Eric Clapton comme son seul véritable ami dans la profession. Et même Clapton avec toute la patience du monde, le trouve trop toxique pour le fréquenter intimement ! Baker explore toujours le jazz, il produit des séances avec ses idoles Art Blakey, Elvin Jones, Max Roach, enregistre avec Charlie Haden, crée son BAKER'S JAZZ CONFUSION. En 2005, reformation éphémère de CREAM pour quelques concerts londoniens et un cd live, un nouvel accord financier, et enfin les royalties qui tombent.

     Il réalise son rêve, s’installe en Afrique du Sud, élève quelques chevaux, joue au polo, et ressort ses baguettes de temps à autre, avant qu’un médecin lui déconseille les concerts, ayant le cœur trop abîmé par 60 ans d’excès et sa légendaire irascibilité. Trois mois plus tard, en juin 2016, il subit une opération à cœur ouvert. Auparavant, en 2012 il accepte le projet du réalisateur Jay Bulger de faire un documentaire sur lui : « Beware of Mr. Baker ». Baker s’y révèle odieux comme d’habitude, mais d’une parfaite honnêteté. On l’entend lancer un « John Bonham, très bon technicien mais qui swinguait comme un sac de patates », et à propos de Keith Moon (dont pourtant le jeu tout en roulement aurait dû lui plaire) on a juste droit à un beurk irrespectueux !   

     Ginger Baker était un homme peu fréquentable, exécrable mari, père absent, attiré par des filles d’autant plus jeunes qu’il vieillissait de son côté… Son bonheur consistait en une caisse de bière, deux putes et une batterie. On ne peut pas le réduire à un simple batteur de rock, il aimait surtout le jazz-fusion  et pouvoir être reconnu parmi ses pairs (de baguettes). Avant Paul Simon ou Peter Gabriel, il a fusionné la musique pop et les rythmes africains, dirigé ses innombrables formations comme des big band de jazz, explosant les formats à coups d’improvisations. 

L'éruptif batteur est mort au vénérable âge de 80 ans (autrement dit, un rescapé !) le dimanche 6 octobre 2019, à Londres. Je lui souhaite le plus tard possible, mais si d'aventure le ténébreux Ritchie Blackmore venait à le rejoindre là-haut, le duel risque d'être sanglant, entre lancer de cymbales dans la tronche et coups de stratocaster dans la face, avant de se rejoindre devant une bonne bouteille.

(merci à Bruno pour avoir saupoudré cette nécro de toute son érudition. Vu le coco, fallait bien s'y mettre à deux !)



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