lundi 18 mars 2019

MAGGIE de Henry Hobson (2015) - par Z Claude Toon




Maggie et Walde
JE DÉTESTE LES FILMS DE ZOMBIES !!!
Pourquoi avoir regardé ce film étiqueté film de zombies alors ? Et bien parce que ce n'est pas réellement un film de zombies… contrairement à ce que l'on peut lire dans la presse et les sites spécialisés. Opinion personnelle sans doute, mais un zombie doit répondre à mes yeux à une spécification très précise : être un mort en état de décomposition avancée qui revient "à la vie" pour semer la mort et donc faire naître de nouveaux zombies qui eux-mêmes… etc.
Quelques films échappent à mon désintérêt. La nuit des morts vivants de George A. Romero en 1968, film fauché en NB vraiment dégueu pour l'époque, un mini fort Alamo en pleine campagne assiégé par des macchabées surgis des sépulcres à cause du rayonnement d'un satellite ; un film culte qui a engendré une véritable culture du genre. (White zombie de 1932 était plutôt un film sur le vaudou.) Autres films qui m'ont amusé : les suites de La nuit des morts vivants également de Romero, notamment Le Territoire des morts en 2005 et World War Z de Marc Forster en 2013 avec Brad Pitt, un peu débile mais bénéficiant d'un budget pharaonique donc d'effets spéciaux vertigineux dignes d'un péplum… Le reste : des nanars, des films gore ou même des comédies, des séries à 200 épisodes, des jeux vidéo. Pour faire un mot : avec cette surenchère, on bouffe du zombie depuis des lustres, et ce n'est pas bon du tout 😝. J'ai même vu un OVNI titré "les castors zombies", une idée de chronique sous LSD pour une autre fois, un grand moment de nanar peuplé de bimbos en bikini ou… sans. Ah, j'y pense, le flippant Dernier train pour Busan de Sang-ho Yeon, un bon opus sud-coréen avec pléthore de rebondissement.
Donc, spécification d'un zombie façon Toon : un individu mort d'une cause quelconque : mort naturelle, accident, assassinat, maladie infectieuse. (Avec le temps, le décès, le passage par la morgue et le certificat d’inhumation sont devenus parfois superflus, le candidat zombie mute de vivant à mort-vivant directement.) Cela dit, le comportement du zombie reste basique, le zombie plus ou moins putréfié, ressuscité ou mutant, se déplace de son canapé jusqu'à la cuvette des chiottes de son T2 dans un délai d'au moins 20 minutes, en se dandinant d'un pied sur l'autre. Ma phrase est idiote puisque ledit zombie étant mort, il n'a jamais envie de pisser…
Plus souvent, il arpente les rues, l'encéphale hors service, à la recherche d'un vivant-non-mort, pour lui bouffer la cervelle et me "bouffer la tête" en passant. En cause : des scénarios répétitifs jusqu'à l'absurde. Dans certains films, le zombie est plus sportif et surexcité, voire assure des cascades en superhéros. Tiens je pense à Ghost of Mars de Carpenter, très original et pourtant boudé, film "totalement barré" où des ouvriers d'une mine martienne sont devenus des monstres abusant à outrance du piercing tendance dure et s'attaquant farouchement à toute personne "normale" et comestible.

Walde et Caroline
Revenons à Maggie. Une épidémie planétaire fait rage, mais à la manière de la peste noire du moyen-Âge. Un début d'extinction de l'humanité, des villes saccagées, des hostos débordés. Une terrible maladie en trois phases : d'abord deux mois d'incubation après morsure par un malade infecté. Morsure ? Oui, lors du second stade de l'évolution de la maladie,  le patient devient violent, enragé, inconscient de ses actes et attaque ses congénères. Dernier stade : la mort, mais non suivie de la petite ballade dans la rue en titubant ; non, la mort définitive. En résumé, un vague comportement typique de celui des zombies en phase deux, certes, mais c'est la conséquence d'un syndrome répondant à un mixe entre la peste bubonique au ralenti (vu le lent pourrissement de l'épiderme) et la rage. Aucun traitement, pas de vaccin. L'origine ? Le réalisateur évite de broder sur la sempiternelle pseudoscience cinématographique : catastrophe écologique comme dans Contagion, ou virus militaire qui s'est fait la malle… Maggie raconte les derniers temps de connivence entre une adolescente infectée mais courageuse et un père désemparé qui espère un miracle, l'évocation de la fin d'un bonheur filial qui se meurt de manière atroce et inéluctable. Maggie prend la forme d'un mélodrame, pas celle d'un film d'horreur survolté.
Wade Vogel  (Arnold Schwarzenegger) part à la recherche de sa fille Maggie (Abigail Breslin) disparue depuis une quinzaine. Il la retrouve dans un hôpital. La gamine ayant été mordue est donc contaminée mais encore en relative bonne santé physique et mentale. Compréhensif, son médecin l'autorise à rentrer chez-elle pendant l'incubation mais elle devra revenir dès l'apparition des symptômes d'agressivité pour être mise en quarantaine. (Des soins palliatifs ? Pas certain.)
Maggie est orpheline de mère, mais son père Wade a refait sa vie avec Caroline (Joely Richardson) qui, malgré sa tendresse pour sa belle-fille et son dévouement pour la soigner, cherche à protéger ses deux jeunes enfants, Bobby et Molly. La vie reprend entre inquiétude et tension. La maladie va prendre possession inexorablement de Maggie. Quelle décision prendra le père : emmener sa fille en quarantaine pour respecter le loi ? Lui faire une injection létale réputée douloureuse ? Ou mettre fin aux souffrances de sa fille avec une arme le moment venu ? Trois options…

Le film a divisé la critique (légèrement positive) mais a fait un bide total auprès du public malgré la présence de la star ex Terminator, ex Governator, ici en père de famille rongé par l'incertitude. Les amateurs qui attendaient Schwarzi en destructor de zombies en ont été pour leurs frais, d'où cet insuccès de Maggie qui flirte avec la thématique zombie, mais se présente plutôt comme un drame familial. La dimension SF est discrète et le film nous fait surtout assister à l'ultime lutte d'une famille aux côtés d'une jeune mourante pouvant être prise à tout moment de fureur incontrôlée et vorace… Pour Wade, l'avenir se résume à trois choix qui ont un unique point commun, la perte de sa fille chérie. Elle est sympa Maggie, passant même une dernière soirée "feu de camp" avec d'autres camarades ados, déjà malades ou encore sains. Il n'y a jamais de crise d'hystérie dans la petite ferme et les champs des alentours. Des récoltes que l'on brûle en espérant ralentir l'apocalypse, symbole d'une humanité qui va disparaître. Donc un récit vraiment en opposition avec les règles de la guéguerre contre les zombies et assimilés.

Le rythme est lent (un peu trop). On ressent une volonté d''apporter un certain réalisme à cette tragédie et de l'humanité. Du Sheriff censé faire appliquer la quarantaine aux médecins, les hommes baissent les bras et laissent le temps poursuivre son effroyable hécatombe. Ce n'est pas bien filmé de par l'usage répété de la caméra portée qui donne le mal des transports, les cadrages sont approximatifs et les couleurs ternes, un budget maigrichon à l'évidence. Peu de scène d'action hors sujet, juste une échauffourée dans une station-service. Le film s'achèvera sur une quatrième option, un surprenant acte d'amour… Je n'en dis pas plus.
Schwarzi et Abigail Breslin sont convaincants, le colosse qui fit sa gloire avec des biceps d'héroïc-fantasy conjugue virilité et détresse et confirme qu'au sortir d'une carrière erratique, il a toujours sa place sur la toile.
Pas un chef d'œuvre, quelques grosses ficelles de mélo, mais un long métrage atypique qui renouvelle un genre usé jusqu'à la corde et qui peut encore émouvoir un public complice.

Format : couleur — 2,35:1 – 87'




dimanche 17 mars 2019

BEST OF 17 Mars




Lundi
: Nema fait les poubelles… Non pas que les rétributions modestes pour ces piges au blog la laissent sur la paille (Luc estime que ça ne vaut pas plus), mais elle nous commente La décharge, un roman drolatique et un chouia pathétique de Paolo Teobaldi. Après avoir tout perdu, Tizio travaille dans une décharge, d'où un roman picaresque en forme de cours magistral sur le recyclage des déchets… Insolite !

Mardi : Pour une fois Pat a rangé ses calembours et s'est fait sérieux pour nous parler de Faby Perier, touché par l'histoire de cette chanteuse rescapée de la maladie qui chante pour vivre, et ses mots n'ont pas laissé insensible notre chroniqueur.

Mercredi : Bruno s'est bien éclaté avec le disque de Yarol Poupaud, longtemps guitariste de feu Johnny, "Un disque où se télescopent des références aussi diverses que l'électro, l'afrobeat, le punk, la Soul, le Blues, le "dancefloor", sans jamais se départir d'une essence Rock", de quoi s'éclater donc, avec  de bonnes grosses parties de guitares. 

Jeudi : Rockin' affichait une mine tristounette…  En cause, le sentiment que le blues hexagonal n'a pas le succès qu'il mérite. Difficile de le consoler en disant qu'il n'y a pas que le blues. Et pourtant ledit Blues se porte bien, la preuve en est avec cet album du groupe AWEK titré "Let's party down" sorti cette année. Dès les premières mesures du titre "Every time", on comprend que la "party" va être belle et durer jusqu'au bout de la nuit avec son ambiance Mississipi…

Vendredi : Luc nous parle de Midgnigt Spécial de Jeff Nicholls sorti en 2016. Lorgnant vers la SF, le film mélange secte fanatique et course poursuite pour retrouver un gamin qui en sait trop sur… et semble posséder des pouvoirs paranormaux !! Luc suit l'affaire et site Spielberg, Terence Malick et John Carpenter. Si ça ce n'est pas des références. Beaucoup de péripéties à ne pas spolier, et le réalisateur montre que l’on n’a pas forcément besoin de 300 millions de budget et de techniques numériques à gogo pour faire naître le mystère et le fantastique.

Samedi : Claude avait pris froid lors d'une Thalasso… Du coup il est reparti en Finlande (dans l'équipe on aurait choisi les Caraïbes, mais Claude c'est Claude…). Du coup il revient avec une chronique sur En Saga, un poème symphonique de Sibelius. Pas de programme explicite, mais le climat de cette belle fresque orchestrale s'inspire de du spectacle des forêts, des lacs, des aurores orangées et du bruit des aventures épiques des héros finnois. Interprétation au top de Vladimir Ashkenazy.

samedi 16 mars 2019

SIBELIUS – En Saga (1892/1902) – Vladimir ASHKENAZY (1981) – par Claude Toon



- Ah M'sieur Claude, on voit que vous revenez d'une Thalasso… Une jaquette représentant la mer… Ça a fait du bien à vos vieilles douleurs ?
- Merci Sonia de vous préoccupez avec tant d'à propos de ma petite santé… Oui, ça requinque, mais du coup je propose un article court faute de temps…
- En Saga de Sibelius ? Un conte épique avec des cadavres plein les lacs et les forêts de Finlande ?
- Drôle de vision de ce compositeur ma belle. Et bien non pas de programme littéraire pour ce poème symphonique, mais une ambiance de légende, de saga…
- On a déjà rencontré Vladimir Ashkenazy dans la 2ème symphonie de Rachmaninov il y a quatre ans. Une belle interprétation à coup sûr…
- En effet, extrait d'une intégrale symphonique moins réputée que d'autres, et c'est dommage car le style est vaillant et la prise de son somptueuse… 
2 heures plus tard
- Heuu M'sieur Claude, c'est ça que vous appelez un article court ?
- Ben voyez-vous Sonia, quand on aime on ne compte pas, je me suis laissé entraîner par mon sujet !

J'ignore d'où Sonia sort cette histoire de cadavres voguant sur les lacs ou accrochés aux conifères finlandais. Je sais bien que Sibelius s'est abondamment inspiré des légendes héroïques et sauvages du cycle du Kalevala, une épopée composée au XIXème siècle par Elias Lönnrot, une œuvre d'une importance capitale de la culture finnoise. Certes, dans La Kullervo symphonie ou la Suite de Lemminkäinen les héros connaissent une fin tragique très shakespearienne, mais nous ne sommes pas non plus sur les champs de bataille de l'antiquité ou des guerres napoléoniennes… J'évoque ici deux grandes partitions nourries de ces légendes et dont je parlerai un jour.
Mythes et légendes du Kalevala présentent à leur manière des similitudes avec la littérature médiévale européenne comme les récits de Chrétien de Troyes : Perceval et la quête du roi Arthur, sans parler d'autres auteurs et différents personnages comme Robert le diable… Dans tous les cas un univers plutôt violent très prisé à l'époque romantique. 
Essayons de cerner les différentes étapes qui jalonnent la création de la version définitive de En saga en 1902. Pour approcher la personnalité et l'importance de Sibelius dans le postromantisme, mais pas que, je vous invite à lire une biographie présente dans un billet consacrée à la 4ème symphonie (Clic)… Au sujet de ce risque de limiter le rôle de Sibelius à un simple apport dans le romantisme tardif, j'avais insisté sur les approches modernistes du compositeur avant qu'il ne se mure dans le silence (et un peu la boisson) dans deux articles, celui dédié à sa 7ème symphonie (Clic) de 1924 et un autre présentant son ultime œuvre orchestrale : le poème symphonique Tapiola en 1926 (Clic).
Pendant toute sa carrière active, Sibelius puisera son inspiration dans le Kalevala, même après la composition de ses premières symphonies, œuvres de musique pure bien qu'aux accents expressionnistes reflétant la beauté énigmatique et la noblesse sombre des paysages de Finlande. On peut citer deux poèmes symphoniques moins connus que En Saga ou Tapiola : La Fille de Pohjola (1906) pour orchestre très rutilant, ou encore Luonnotar (1913) pour soprano et orchestre, les titres étant ceux, on le devine, de personnages de cette saga légendaire.

Composée en 1891 pour une création en avril 1892, la grande fresque symphonique Kullervo posait problème. L'ouvrage dure une grande heure, son exécution est ardue et requiert des solistes et un chœur d'hommes, plus un oratorio profane sur des textes du Kalevala qu'une symphonie au sens traditionnel du terme… Curieusement, le compositeur la rejettera et elle ne sera rejouée dans son intégralité qu'en 1958. Est-ce que Robert Kajanus, chef d'orchestre proche du compositeur a joué un rôle dans la mise au rencart de la vaste partition ? C'est possible, en cette fin du XIXème siècle, peu d'orchestres nordiques maitrisaient facilement de tels effectifs. Robert Kajanus commande une pièce de dimension plus modeste. À partir d'ébauches diverses dont un septuor, Sibelius compose un poème symphonique qui avec sa vingtaine de minutes n'est pas vraiment si modeste que cela dans son ambition. L'orchestration est assez colorée.
Comme pour Kullervo, les musiciens font la moue devant cette œuvre sans programme (eh oui !) et s'opposent à sa création. Robert Kajanus se fâche et l'œuvre est créée par le compositeur au pupitre en février 1893 (juste pour cette pièce dans un concert dirigé par ailleurs par Kajanus). Le succès est moyen, le public aime pouvoir se référer à un récit, un héros, des péripéties. N'oublions pas que nous sommes à l'époque où le bavarois Richard Strauss suit une voie similaire avec des poèmes symphoniques illustrant les aventures de Don Juan ou Till l'espiègle.
Si Sibelius n'a jamais défini par écrit ou verbalement ses intentions quant à un programme – ce qui est contraire au concept même de poème symphonique – on ne peut nier qu'à l'écoute les épisodes évoquent le climat général épique, guerrier et passionné du Kalevala. Une fois de plus, l'œuvre est un peu oubliée, mais c'est sans compter l'intérêt que lui portera Ferruccio Busoni, pianiste virtuose et compositeur italien, qui vient d'être fasciné par la création de la 2ème et imposante symphonie du finlandais (Clic). Nous sommes en 1902. Il demande à son confrère d'inscrire En Saga au répertoire. Sibelius qui joue désormais dans la cour des grands revoit la copie vieille de dix ans et le poème symphonique va prendre la forme définitive et populaire que nous lui connaissons.
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Dans la version définitive, l'orchestration est celle de l'orchestre romantique enrichie de quelques percussions :
2 flûtes, 2 hautbois, 2 clarinettes en si et en la, 2 bassons, 4 cors en fa, 2 trompettes en fa, 3 trombones, timbales, grosse caisse, triangle, cymbales et cordes. (Partition)
Le pianiste virtuose devenu un maestro de renom Vladimir Ashkenazi a toujours bien servi la musique slave et ici nordique. Certainement ses origines russes expliquent cela. J'avais signalé son excellente intégrale des concertos si difficiles de Prokofiev il y a quelques semaines. Par ailleurs, pour une biographie détaillée de cet immense artiste tout jeune octogénaire, rendez-vous à l'article consacré à la Symphonie n°2 de Serge Rachmaninov, Vladimir Ashkenazi dirigeant le Concertgebouw d'Amsterdam (Clic).
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L'œuvre, comme la plupart des poèmes symphoniques, se présente de manière monolithique, enchaînant des épisodes contrastés. Le chant lointain des quatre cors pp appuyé par le basson, se fait entendre, incantation accompagnée par des trilles des violons, arpégées pour les seconds violons, les altos et les violoncelles. Le style de Sibelius dans sa quintessence : une aube mordorée, la brume sur les lacs, les esprits qui veillent dans les forêts lieux de mystères et de drames fabuleux à venir. En l'absence de programme, le compositeur fait appel à notre imaginaire et à notre connaissance même occidentalisée des légendes de son pays, de sa littérature chevaleresque…
XXXXX
[0:20] À propos de chevalier, un premier leitmotiv apparaît, martial, scandé par les bois. Un appel agreste des trompettes se fait entendre. Seraient-ce les plaintes des âmes des héros investissant l'espace sonore, lamentations des maudits ou ivresses des élus des dieux ? [0:48] Ce groupe thématique est repris, réexposition conclue par une étrange et diaphane note frappée à la cymbale. La Baltique, une vague qui vient mourir sur le rivage ? [1:12] Étrange, pour le moins ! Un roulement de cymbale notée ppp (la partition précise d'utiliser les baguettes des timbales) nimbe l'orchestre dont les violons divisés par quatre (1er) et deux (2nd) entonnent délicatement une ondulante mélodie accompagnant la marche inquiétante des bassons. Vladimir Ashkenazi équilibre parfaitement les différents jeux de timbres, métal, bois, cordes ; l'eau et le vent. [2:12] Nouvelle idée musicale plus allante de la part des bois. [3:10] Ne jamais oublier le monde farouche du Kalevala : débute ici un développement aux accents presque barbares, des mélodies erratiques, une orchestration vigoureuse. En un mot, je vous laisse découvrir la multitude d'idées auxquelles Sibelius fait appel dans son œuvre. Rien de surprenant que, face à ces changements incessants de rythmes et de couleurs sonores, les musiciens de l'époque se soient trouvés désarçonnés.
[7:55] Le frémissement des cordes tranche par son style glaçant avec la générosité sonore du passage concertant qui suit : l'évocation d'une bataille d'un âge ancien ? [9:46] Retour du leitmotiv au violoncelle. Si les poèmes symphoniques de Liszt apparaissent toujours un soupçon délayés et tonitruants, rien de tel dans cet ouvrage, notamment à l'écoute de la fascinante diversité mélodique et orchestrale de ce passage central. [12:22] Quelques violons en pleur nous renvoient aux drames amoureux, à la mort de nombreux héros qui clôt de nombreuses épopées abandonnant des mères et des bien-aimées éplorées. [14:08] La mort des héros est souvent précédée de chevauchées insensées que l'on entend ici. Folies symphoniques qui établissent un trait d'union sauvage avec un autre poème : Chevauchée nocturne et lever de soleil (Clic). [15:52] Le chant plaintif du hautbois introduira une coda à la fois mortifère et élégiaque. La scansion initiale se fait entendre une ultime fois mais aux cordes graves. Un poème symphonique d'une densité musicale d'exception qui préfigure, à durée égale, la 7ème symphonie et Tapiola qui mettront fin à la création chez Sibelius dans les années 20, chef-d'œuvre ultimes avant 30 ans de renoncement…
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Pas de programme défini, Sibelius nous invite à improviser notre voyage astral dans la nature abrupte de la Finlande et sa mythologie. Après une genèse chaotique En Saga est devenue une valeur sûre du concert et du disque. J'avais pu l'entendre sous la baguette de Paavo Berglund en ouverture d'un concert au TCE fin des années 70' à une époque ou Sibelius n'était pas encore très apprécié dans l'Hexagone. Wikipédia propose une liste très exhaustive de gravures. De par sa durée, on trouve ce poème symphonique en complément des disques consacrés aux symphonies ou diverses anthologies. Parmi les intégrales, Kurt Sanderling nous propose une vision survoltée et une prise de son de l'orchestre symphonique de Berlin d'exception. Le choix ne manque donc pas, et voici quelques disques originaux par leur programme :
Wilhelm Furtwängler a souvent dirigé de belle manière le compositeur finlandais qui lui-même s'imposait comme un compositeur majeur dans la culture musicale germanique (et yankee). Une captation en live de 1942 donne au chef illustre l'occasion de magnifier les contrastes de l'œuvre grâce à son habituel rubato. Fantasmagorique, mais le son est d'un autre âge, on s'en doute ; pour les énigmatiques roulements ppp de cymbale, c'est mort. On tousse beaucoup en 1942 😁 (DG – 5/6). Les compléments sont appropriés et captivants : Till l'espiègle de Strauss cité dans l'article et la deuxième suite de Daphnis et Chloé de Ravel. Un programme épique et mythologique cohérent qui me fait attribuer 6/6 à l'ensemble.
En stéréo, on appréciera le trait acéré de Okko Kamu que nous avions déjà entendu dans une 2ème symphonie qui n'a pas pris une ride par sa vaillance (DG – 5/6). Un double album comportant divers poèmes symphoniques dont quelques-uns dirigés par Eugen Jochum bien que ce n'était pas son répertoire de prédilection.
Autre programme en album isolé : Tapiola et En saga couplés à une sélection de lieder, très original de la part de Hannu Lintu dirigeant l'orchestre de la radio finlandaise. (Ondine - 4/6).

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Pour les amateurs de jeux des "sept erreurs", en bonus : la version originale de 1892 dirigée par Osmo Vänskä à la tête de l'orchestre symphonique de Lahti (Naxos)



vendredi 15 mars 2019

MIDNIGHT SPECIAL de Jeff Nichols (2016) par Luc B.


J’aime beaucoup le cinéma de Jeff Nichols, américain, 40 balais, 5 films au compteur. On a déjà parlé de lui à l’occasion de TAKE SHELTER (2011) et MUD, SUR LES RIVES DU MISSISSIPPI (2012). Une écriture et des ambiances bien à lui. MIDNIGHT SPECIAL (comme la chanson de Leadbelly, bien qu’elle n’apparaisse que très revisitée au générique de fin) a été tourné en 2014, et a mis deux ans à arriver sur nos écrans. Entre temps, Nichols avait réalisé LOVING (2016), si bien qu’il s’est retrouvé avec deux films projetés la même année. Pourquoi ce délai ? Parce que MIDNIGHT SPECIAL est un objet hybride, entre film d'auteur et fantastique, que les studios n’ont pas su distribuer. Les cons !
Magnifique entrée en matière. Intérieur nuit, chambre d’hôtel, télé allumée sur les infos où on diffuse l’avis de recherche pour un gamin de 10 ans. Il s’appelle Alton Meyer. Et se trouve justement dans la chambre en question, sous la garde de deux hommes, qui l’embarquent aussitôt en bagnole. Ce qui intrigue l’employée de nuit de l’hôtel... Ils doivent avoir des trucs à se reprocher, ces deux mecs, pour conduire de nuit tout phares éteints, des lunettes infra-rouge sur le nez… Il y a Lucas au volant, et Roy, que le gamin appelle papa. Moins ravisseurs que protecteurs ?  
Deuxième séquence : le FBI fait une descente dans une assemblée religieuse, le "Ranch". Le prédicateur-gourou s’appelle Calvin Meyer. Tiens, comme le môme... Il prétend être le père adoptif d'Alton. Mais juste avant l’arrivée du FBI, il avait confié comme mission à deux sbires patibulaires de « retrouver le gamin, et sous quatre jours, avant la date fatidique ». Hum... Alton doit être sacrément précieux pour être protégé / pourchassé, sans qu'on sache pour le moment qui lui veut du bien, qui lui veut du mal... 
Débarque dans l’équation les services secrets. La NSA. L’enfant recherché serait en possession de secrets d’état d’une telle importance que la peine encourue pour les détenir n’existe même pas dans le code pénal ! Calvin Meyer, lui, ne parle pas de secrets d'état, mais de  « paroles de Dieu ». Mazette, rien que ça ?  
Ce film m’évoque trois réalisateurs. Le Spielberg de RENCONTRES DU TROISIÈME TYPE (hommage assumé) le John Carpenter de STARMAN ou du VILLAGE DES DAMNES, et le Terrence Malick qui filme si bien le mysticisme de la nature. Par moment aussi le Eastwood d'UN MONDE PARFAIT. Mais Spielberg est la référence qui marque le film (Nichols a grandi avec E.T. c’est certain !) dans l’aspect complotiste de l’état, la manifestation du surnaturel dans ce qu’elle a de plus quotidien. Pas d’effets spéciaux spectaculaires, mais utilisés avec parcimonie.
D’ailleurs, quand les yeux du gamin projettent des rayons lumineux (là on pense à Carpenter) ce sont de véritables LED collés à ses paupières, pas un effet en post-production. Le fantastique chez Nichols sonne vrai, réel. Alors que Lucas, Roy et Alton sont dans une station-service, ils subissent une attaque d’aliens, ça explose de partout, par Toutatis, la foudre tombe du ciel ! A moins que ce ne soit qu'un satellite météo qui s’est cassé la gueule… La frontière entre réel et fantastique est fine.
Tout le périple avec l’enfant se passe de nuit, pour éviter les barrages de police, certes, mais pas que. Ca ajoute au mystère, à la clandestinité. Le gamin porte sans cesse des lunettes opaques le protégeant de la lumière du jour. Pourquoi ? Alton est le secret le mieux gardé d’Amérique après les comptes en banque de Trump. Leitmotiv de Roy qui répète « il est plus important ». Qui est ce gamin aux pouvoirs surnaturels ? Très beau plan lors d'un interrogatoire filmé par caméra. Sur l'écran de contrôle, Alton est assis sur sa chaise, mais quand on regarde dans la pièce, il est debout... La caméra passe d'une image à l'autre. C’est tout bête, mais ça marche !  
Il y a une petite chute de rythme au deux tiers du film, mais l’action est relancée avec l’attaque au motel. Jeff Nichols n’est pas Spielberg, il n’en a pas les moyens (financiers) pas boom boom badaboum avec le tintamarre de John Williams, mais la violence frappe vite, juste, et la dernière partie instille une jolie tension. On ne sait pas où ils veulent en venir, mais on veut y arriver avec eux ! Même si au final la révélation ne surprend pas tellement, faut dire qu’on en a vu d’autres dans le genre. Je crois que Nichols aurait dû préserver davantage de mystère, jouer l’économie, comme dans TAKE SHELTER, justement.
Qui a comme point commun la présence à l’écran de l’acteur Michael Shannon (de tous les films du cinéaste), on y croise aussi le grand Sam Shepard, les excellents Kirsten Dunst (la mère d'Alton) et Adam Driver (l'expert de la NSA), Joel Edgerton, tous absolument formidables. MIDNIGHT SPECIAL n’est sans doute pas le meilleur film de son auteur, mais ce mélange de SF, hommage aux 80’s, road movie, et dans lequel Jeff Nichols parle encore une fois de la famille, du lien à l’enfant (inspiré par le soir où il a dû conduire son fils aux urgences), possède son lot d’étrangeté, de suspens, et de beaux moments de mise en scène. Et démontre qu’on n’a pas forcément besoin de 300 millions de budget et de numérique à gogo pour faire naître le mystère et le fantastique.
Joli film. A voir en famille.

Bon, une bande annonce comme d'hab', minable et plein d'effets... Il faut savoir qu'un metteur en scène n'a pas la main sur ses bandes annonce, sauf si on s'appelle Kubrick ou Hitchcock, c'est le distributeur qui fait son truc, pour "vendre" son produit au public, attirer le client, quitte à dénaturer l'oeuvre (dans 90% des cas). Le film vaut mieux que ça...



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