samedi 25 mai 2019

RAVEL – Ma Mère l'Oye (Ballet 1912) - Jean MARTINON (1974) - par Claude Toon



- Dieu quelle est triste cette jaquette de CD M'sieur Claude, surtout pour cette belle musique féérique de Ravel que vous écoutez… C'est quoi ?
- Le ballet Ma mère l'Oye, Sonia. Inspiré de contes célèbres comme Le petit poucet ou La belle et la bête…
- Oui je vois, un joli sujet. La pochette n'affiche ni le nom de l'orchestre ni celui du chef… Un album collégial ?
- Même pas, il s'agit d'une intégrale sur trois CD réalisée avec l'Orchestre de Paris dirigé par Jean Martinon en 1974 à la salle Wagram…
- Un grand chef français dont vous nous avez parlé à propos de Saint-Saëns et de la célèbre et tonitruante symphonie avec orgue, d'après l'index…
- En effet. Ces contes ont été écrits au départ pour le piano puis sous forme d'une suite orchestrale. Et là, voici une belle interprétation du ballet, là plus complète…

Ravel en 1910
Pour cette 11ème chronique consacrée au compositeur français, nous nous intéresserons à l'une de ses passions : le monde de l'enfance, son éducation musicale, les contes de grand-mère… Bien que le titre du recueil Contes de ma mère l'oye ne comporte que huit des plus célèbres contes de Charles Perrault (1628-1703) comme la belle au bois dormant, le petit poucet ou le chaperon rouge, etc., le compositeur étendra son inspiration à d'autres écrivains comme Madame Leprince de Beaumont (La belle et la bête) et Madame d'Aulnoy (Le serpent vert). En tout état de cause, que des auteur(e)s du XVIIème siècle, donc de l'époque classique.
L'idée de Ravel n'est pas de raconter chaque conte par le menu, mais d'illustrer le climat général, une scène ou encore un dialogue particulier extrait de chaque récit. Bien que célibataire n'ayant jamais eu de bambins, le compositeur aime la féérie et le monde enchanteur des légendes pour les chères têtes blondes. L'enfant et les sortilèges, un mini opéra sur des textes devenus un peu compassés de Colette reste un moment unique dans l'histoire de la musique dédiée aux enfants, comme Pierre et le Loup de Prokofiev par exemple pour citer un autre compositeur majeur… Et puis, les histoires de fées, d'ogres, de monstres, de princesses ou encore de châteaux étranges ne pouvaient que séduire un compositeur cherchant des timbres nouveaux et mystérieux, notamment pour les deux adaptations orchestrales de cette partition originale : une suite et un ballet.
Pendant que j'y pense, une biographie succincte de Ravel est à lire dans l'article consacré à son ouvrage sans doute le plus connu ! Le Boléro. (Clic)
C'est de 1908 à 1910 que Ravel compose Ma mère l'Oye pour piano à quatre mains. Un petit ouvrage destiné aux enfants Jean et Mimie de ses amis Ida et Cipa Godebski. Les jeunes pianistes âgés de six et dix ans créeront ce cahier de cinq pièces salle Gaveau le 20 avril 1910. L'écriture est plutôt facile, destinée à des petites mains débutantes ; rien à voir avec les exigences virtuoses des chefs-d'œuvre déjà écoutés dans le blog que sont Miroirs ou Gaspard de la Nuit (Index). (Partition pour piano) Chacun des cinq "contes musicaux" est précédé d'extraits des textes et de conseils donnés aux interprètes. J'aurais aimé vous proposer une interprétation par deux élèves de conservatoire en vidéo. Je n'en ai pas trouvé, donc j'ajoute à ce billet une vidéo d'une gravure due à des pianistes confirmés, à savoir Pascal Rogé et son épouse Denise-François Rogé, rien de moins ! Un duo complice qui montre comment avec peu de notes Ravel fait chanter la magie du sujet, joue sur des timbres enchanteurs et orientalisants… Pour enfants donc, mais quand même pas trop tôt, et assez doués en plus… À noter que l'ouvrage fût initialement publié sous le titre Cinq pièces enfantines.

Illustration d'une édition vers 1700
C'est sous le titre Ma mère l’Oye, cinq pièces enfantines, suite pour orchestre, que Ravel orchestre en 1911 ce qui deviendra la version la plus populaire de l'œuvre : la suite. Contrairement à la générosité orchestrale de son ballet Daphnis et Chloé commencé en 1909, le compositeur réduit l'orchestre de manière quasi chambriste, supprimant trompettes et trombones, limitant les vents à deux pupitres mais conservant une percussion colorée :
2 flûtes + 1 piccolo, 2 hautbois + 1 cor anglais, 2 clarinettes, 2 bassons + contrebasson, 2 cors, timbales, cymbales, grosse caisse, tam-tam, glockenspiel (jeux de timbres sur la partition), xylophone, célesta, 1 harpe, cordes.
Il en résulte une belle légèreté qui ne trahit en rien l'ambiance enfantine originelle.
Et enfin, troisième mouture : le ballet. Il est écrit à la demande du mécène Jacques Rouché pour le programme de 1912 du Théâtre des Arts. Ravel ajoute un prélude, des interludes et un nouveau tableau intitulé Danse du rouet et scène. L'ordre des pièces est modifié. La partition durant initialement un bon quart d'heure atteint désormais la demi-heure, l'une des plus belles réussites du compositeur dans l'univers du ballet. Et c'est cette édition très complète que nous propose ce jour Jean Martinon.
~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~

J'avais choisi l'excellente interprétation de Jean Martinon avec l'Orchestre de l'ORTF lors de la rédaction d'un article sur la 3ème symphonie "avec orgue" de Camille Saint-Saëns en avril 2015. Une biographie de ce chef très (trop) discret qui dirigea notamment la philharmonie de Chicago introduisait ce billet. (Clic) Nous le retrouvons ici dans cette intégrale de la musique orchestrale de Ravel gravée en 1974 avec l'Orchestre de Paris, soit six ans après la création de l'orchestre de la Capitale par Charles Munch en 1968, Charles Munch qui ne put le peaufiner que deux ans avant de s'éteindre. Une période troublée pour cet orchestre qui vit défiler à son chevet Herbert von Karajan ou Georg Solti. Jean Martinon conduisait alors l'orchestre de l'ORTF qui devait prendre le nom d'Orchestre National de France. Hélas, lui-même disparait prématurément en 1976 à 66 ans. On retrouve dans cette intégrale Ravel la probité du maestro : clarté, délicatesse et équilibre des timbres. L'une des meilleures intégrales qui soient avec la première de Boulez pour CBS (pas la 2ème pour DG décevante). Une seconde chronique était consacrée aux Nocturnes de Debussy.
~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~

Structure du ballet :
[0:00]
1.   Prélude
[14:25]
7.     Tableau IV. Petit Poucet
[3:28]
2.   Tableau I. Danse du rouet et Scène
[18:02]
8.     Interlude
[7:04]
3.   Tableau II. Pavane de la Belle au bois dormant
[19:31]
9.     Tableau V. Laideronnette, impératrice des pagodes
[8:42]
4.   Interlude
[23:10]
10.   Interlude
[9:39]
5.   Tableau III. Les Entretiens de la Belle et de la Bête
[24:35]
11.   Apothéose : Le Jardin féérique
[13:43]
6.   Interlude


 
La Belle et la Bête de Jean Cocteau
Prélude : cette introduction ajoutée pour étoffer le ballet n'est pas vraiment une ouverture dans le sens où elle n'utilise pas la thématique des différents tableaux. Par contre, elle enchaîne avec poésie une série de motifs divers dont l'orchestration chatoyante et féérique s'inspire de celle de la suite orchestrée l'année précédente. Ravel semble vouloir planter un décor sonore qui sied aux contes se déroulant dans un Moyen-âge empreint de magie et de violence (même si les contes se terminent toujours bien). Quelques notes de flûtes et de basson nous plongent dans une sombre forêt, celle où se perd le petit Poucet qui chapardera les bottes de l'ogre. [0:20] Un appel des cors résonne au loin (utilisation de sourdines) pour confirmer cette impression de mystère ténébreux. On l'entendra plusieurs fois dans le prélude. [0:50] Quelques trilles du picolo et de la flûte évoqueront les oiseaux témoins des aventures légendaires dans ces bois qu'un vent sifflé par les cordes vient troubler… La fin du prélude nous fait frissonner, les instruments s'élancent dans un inquiétant chassé-croisé de sonorités agrestes scandées par le xylophone.
Le 1er tableau chasse ces sombres accents. Il s'agit bien d'une danse, mais légère, guillerette, presque sensuelle avec dans sa seconde partie l'évolution en une course poursuite ; une panique ? La pièce n'existant pas dans la partition pour piano, il est difficile d'en savoir plus sur l'extrait de texte illustré. À l'évidence, il s'agit du rouet et du fuseau dont sera victime la "belle" maudite par la méchante fée non invitée au baptême de la jeune princesse, d'où le mouvement de panique que Ravel a nommé Scène [5:33] et qui se termine dans la tristesse, un dialogue de cordes graves et de cuivres. La pavane (2ème tableau) est une danse lente, bien entendu. Un très beau thème chanté à la flûte puis au bois sur un fond de pizzicati fera songer au sommeil séculaire de la princesse. Le premier interlude d'une minute permet d'assurer les transitions.
Le 3er tableau donne la parole à la belle prisonnière du château de la bête qui lui répondra par l'intermédiaire du sévère contrebasson, mais avec douceur. Y aurait-il affinité à travers cet échange qui se termine par un solo de violon d'une immense tendresse sur un fond de harpe.
Le 4er tableau ne nous présente pas un petit Poucet très diable. Le cor anglais prête-t-il sa voix au gamin ? [16:36] Un étrange jeu espiègle des flûtes témoigne de la modernité et de l'inventivité de l'orchestration. L'interlude suivant avec ces arpèges cristallins de harpe et ses notes graciles au célesta et au glockenspiel prépare l'écoute du 5er tableau au pays des pagodes. La flûte entonne un motif orientalisant en accord avec la mode du temps. Le tamtam accentuera les timbres exotiques souhaités par le compositeur. Si l'on peut dire, Ravel fait feu de tout bois avec bois et surtout percussions dans son orchestration chamarrée, du grand art…
Le dernier interlude exploite le thème de cor entendu dans le prélude. Dans son ballet, Ravel ne se contente donc pas d'assembler en kyrielle des morceaux déjà existants mais propose une partition d'une grande cohérence. Dans la conclusion appelé un peu pompeusement Apothéose, Ravel nous promène en suivant un long crescendo dans un kaléidoscope vertigineux de sonorités, du solo de violon à la marche finale élégiaque. Jean Martinon opte pour un tempo délicat. Seule la vigoureuse coda martelée par les timbales, le triangle et tout l'orchestre vient rompre le charme envoutant des pages précédentes. (Partition)
~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~



vendredi 24 mai 2019

EN QUATRIEME VITESSE (1955) de Robert Aldrich, par Luc B.

Robert Aldrich. Un nouveau venu dans le Déblocnot’ et pourtant, sûr que vous avez déjà vu un de ses films. Le gars est né en 1918, dans des draps en soie, père financier ayant des parts dans des studios de cinéma. Une aubaine pour le petit Bob qui va entrer à la RKO, découvrir tous les métiers, devenir assistant pour quelques grands noms, Dmytryk, Dassin, Chaplin (des types politiquement à gauche, comme Aldrich), ou Ophüls, Renoir. La bonne école.

Il commence à tourner au début des années 50, et va être un de ceux qui ont dynamité les genres. Son cinéma est très masculin, viril, violent. Il fera équipe plus d’une fois avec Burt Lancaster, dans BRONCO APACHE (1954) et l’année suivante dans VERA CRUZ, western qui dépoussière le genre, qui par la veulerie des protagonistes, sa violence, son cynisme et ses cadrages baroques, annonce le western italien des 60’s. Alors que le film de guerre est jusqu’ici dévoué à célébrer l’armée et l’Amérique toute puissante, il dézingue le mythe avec ATTAQUE (1956). Il fera pareil avec KISS ME DEADLY, notre sujet du jour.

Suivent des allers retours en Europe, des films moins convaincants, mais on retiendra QU’EST-IL-ARRIVE A BABY JANE ? (1962, avec le duo de harpies Bette Davis et Joan Crawford) et sans doute son plus populaire et excellent LES DOUZE SALOPARDS (1967). Les présentations sont faites, on peut y aller…

Avec EN QUATRIÈME VITESSE, Robert Aldrich s’attaque au Film Noir, et particulièrement au film de détective. Le traitement qu’Aldrich fait subir au genre va influencer le polar des années 60 et 70, dont Don Siegel ou Clint Eastwood. La vision quasi romantique qu’on avait du détective privé joué par Humphrey Bogart chez John Huston ou Howard Hawks, des types certes cyniques mais respectueux de la justice, sympas, charmeurs, va exploser en vol. Aldrich accepte cette adaptation d’un roman de Mickey Splillane, écrivain à succès, peu talentueux et controversé par ses idées politiques fascistes. Son héros littéraire vous le connaissez, c’est Mike Hammer, objet d’une série TV dans les années 80 avec Stacy Keach. Hammer en anglais signifie marteau. Tout est dit.

Aldrich trouve le roman mauvais et va tout reconstruire avec son scénariste Albert Isaac Bezzerides (un nom de médicament !). Ils vont surtout remplacer l’intrigue autour d’un paquet de drogue par la menace nucléaire, et une charge contre le maccarthysme. Un comble quand on connaît l’orientation politique de Spillane ! Un film qui flirte avec les peurs du moment, les dangers du communisme, des aliens, de la bombe atomique (voir L'invasion des profanateurs... ). Mais surtout un polar Noir violent, sadique, porté par un héros peu recommandable.

Déjà, le générique défile à l’envers. Un signe. Puis cette femme, Christina, qui court nue sous un imperméable, de nuit. Que fuit-elle ? Elle se jette sous les roues de la Jaguar de Mike Hammer qui n’a d’autre choix de la prendre en stop. Scène magnifique, quand elle lui dit : « déposez-moi à l’arrêt de bus. Et si je n’y parviens pas, alors souvenez-vous de moi ». Fabuleuse réplique pleine de mystère. Mais après un arrêt dans une station service où elle demande au pompiste de poster une lettre (on saura plus tard pour qui, pourquoi), Christina et Hammer tombent dans une embuscade. Séquestrée, Christina sera torturée pour avouer son secret. On ne voit que ses jambes nues, suspendues, une pince dans la main d'un type, on entend ses cris... Scène violente, choquante, pour l’époque.

Christina ne survit pas, Mike Hammer, oui.  Qui compte mener l’enquête. Son pote flic, Pat Murphy, l’en dissuade. Il y aurait là dessous une sombre affaire d’état : le Projet Manhattan (colloque secret initiant la fabrication de la bombe H en 1942). C’est avec sa secrétaire et maîtresse la brune brûlante Velda, qu’il poursuit ses investigations. Qui dit Film Noir, dit intrigue tortueuse. Mike Hammer tente de démêler la pelote, relie les indices, fouille le passé de Christina, interroge son entourage, dont son amie Lily Carver. Une drôle de fille. Excellent plan de présentation, avachie sur son pieux, nue sous son peignoir (décidément!), un flingue à la main.

On va croiser plein de personnages, tellement qu’on s’y perd mais c’est la loi du genre, qui crèvent à peine le temps d’imprimer l’écran. C’est pas compliqué, chaque scène a son lot de cadavres. Hammer est un dur. Un bourrin. Pas une once d’humour, mais au top de la technique, il possède un des premiers répondeurs téléphoniques ! Ce qu’il préfère : se taper des gonzesses et frapper les gens (ou l'inverse). Voir la scène chez un médecin légiste, où Hammer lui coince la main dans un tiroir, et jouit visiblement de la douleur infligée. Un sadique.

Bon, il s’en prend quelques unes dans la tronche, cogné, assommé, enlevé, drogué en penthotal, mais il répond coups pour coups, distribue les bourres-pif, et avance en fonçant. Le titre français porte bien son nom. Comme dans LE FAUCON MALTAIS, tous les protagonistes veulent mettre la main sur un truc. Hitchcock appelait ça un Mac Guffin : un prétexte pour nourrir l’intrigue, faire naitre le suspens mais qui au fond a peu d’importance. Ici, une mystérieuse boite dont on comprend que le personnage de Christina connaissait la cachette. Que contient-elle ? Qui s'y frotte, s'y brûle...

La boite de Pandore. La mythologie grecque. Boite qui contenait tous les maux du monde, qui s’en sont échappés lorsque Pandore, trop curieuse, l'a ouverte. La référence est passée totalement à côté de la plaque aux Etats Unis, les studios n’ont rien pigé à cette histoire ! Par contre, en Europe, et en France en particulier, EN QUATRIÈME VITESSE a reçu des avis élogieux des jeunes critiques de la Nouvelle Vague, Truffaut en tête, qui interviewa le réalisateur américain. Aldrich dira que les français y ont vu beaucoup plus qu’il n’y avait à voir, que son film avait été surévalué !

On peut comprendre l’engouement du film chez nous, série B de luxe, par son interprétation sans filtre ni glamour, sa mise en scène coup de poing, sa violence sèche, son montage cut, et l’extraordinaire photo noir et blanc contrastée à souhait, (voir la fabuleuse dernière scène sur la plage et ses ombres gigantesques derrière Hammer et Velda). Les cadres multiplient plongées et contre-plongées, la profondeur de champs, un style rappelant évidemment Orson Welles, mais aussi Robert Siodmak, Jacques Tourneur, Fritz Lang, Otto Preminger, tous européens d’origine. La touche finale : un tournage en décor réel, à Los Angeles.

Le film est peuplé de tronches admirables, comme ces deux tueurs joués par Jack Elam et Jack Lambert, éternels seconds couteaux hollywoodiens, ou Paul Stewart adepte de la piquouse, ou encore le mécanicien grec Va-va-voum Nick, assez agaçant, caricatural, qui mourra écrasé par la voiture qu’il était en train de réparée. Bien fait. Des femmes fatales en veux-tu en voilà, on notera le physique atypique de Gaby Rodgers dans le rôle de Lily Carver, cheveux très courts, comme Maxime Cooper en secrétaire dévouée, assez vulgaire, qui tranche avec les physiques avantageux des gloires des années 40.

A mon sens, le film pêche par l’interprétation monolithique de Ralph Meeker (vu chez Lumet, Kubrick, Fuller, et beaucoup à la télé), mais épate carrément par son épilogue apocalyptique, dans la maison sur la plage où Lily Carver ouvre la fameuse boite, qui diffuse (idée géniale) un son proche d’un râle humain, satanique, comme un dernier souffle macabre. Et y se passe quoi ? Y’a quoi dans la boite ? Non mais oh ! Vous croyez p’être que j’vais vous raconter la fin ? On culmine, les amis, on culmine… Un classique !!

Noir et blanc  -  1h45  -  format 1:1.85


jeudi 23 mai 2019

J&V "Stairway to nowhere" (EP 6 titres 2019) + l'interview

Tout a commencé par le mail d'un fidèle lecteur désireux de passer de l'autre coté du miroir et qui me proposait d'écouter les titres qu'il venait  de graver avec son groupe.  Un duo lyonnais qui se produit depuis quelques temps  dans la région  sur les scènes du milieu blues (duo ou parfois quatuor d'ailleurs) . Autant l'avouer et je ne citerai pas de noms, depuis la naissance de ce blog  j'ai parfois eu quelques  mauvaises surprises et reçu des cd, disons, moyens  même si les heureuses découvertes l'emportent.  Et bien ce J&V -J pour John, V pour "Vic"- fait partie de cette seconde catégorie et les 6 titres de ce "Stairway to nowhere" présentent un blues élégant et racé servi par des guitares subtiles et  par la voix pleine de vécu de John, le chanteur d'origine anglaise. Mais le mieux serait  de leur laisser la parole pour en savoir plus  sur ces passionnés qui  contribuent à faire  (sur)vivre le blues:

photo J.Zerr
1)  John et Vic' , pouvez vous nous parler un peu de vous deux, notamment vos parcours musicaux respectifs ?

John :
J'écoutais les 78 tours puis les 45 tours de mon grand frère en Angleterre, mon pays de naissance, beaucoup de jazz et de blues, dès l'adolescence. Je m'amusais à imiter les voix des chanteurs que j'entendais.  Aujourd'hui encore, je m'amuse à imiter les voix de chanteurs comme Elvis Presley, Leonard Cohen, Bob Dylan ou encore Cat Stevens, et, bien sûr, beaucoup de chanteurs de blues.
J'étais batteur dans un groupe de rock au lycée, mais j'ai dû arrêter, car je gênais les voisins quand je répétais – quand on a dissout le groupe, j'ai demandé au guitariste solo de m'apprendre des accords de guitare, et ensuite je me suis transformé en interprète solo folk et blues à l'université en Angleterre.
En arrivant en France à l'âge de 25 ans en tant que professeur d'anglais, j'ai vite compris que les chansons étaient un bon outil d'apprentissage auprès des jeunes (voir les remarques de Vic ci-dessous concernant notre rencontre).  

‘Vic : Et bien, moi c’est Ludovic : Ludo à la ville… et Vic à la scène ;). Je suis donc un grand schizo… l’interview ne va donc pas être facile ;-) (on est plusieurs dans ma tête, mais c’est moi le patron…). Niveau musique, et bien, disons que je ne vis pas de la musique, mais j’aurais du mal à vivre sans elle. Alors, ça a commencé enfant avec le piano, de façon assez « scolaire », jusqu’un certain soir où quelqu’una  rentré une cassette (oui une cassette… ça ne nous rajeunit pas) dans l’autoradio de la voiture qui me ramenait d’un match de basket, et là, j’ai compris que je devais faire un truc avec une guitare électrique et le blues. C’était l’album « Showdown ! », je m’en rappelle comme si c’était hier !
John Hughues

2)  Comment vous êtes vous rencontrés et comment est né J&V ? 

Vic :
Entre nous,  c’est une « vielle histoire ». Puisque l’Acte I -  pas encore J&V - remonte au XXème siècle J. A l’époque, j’étais étudiant sur un campus lyonnais… et John mon prof d’anglais ! Accessoirement, c’était LE prof d’anglais que tout le monde voulait avoir : 3 blagues à la minute, cours intéressants, sympa, cultivé… et moins accessoirement, organisateur d’un concert annuel avec les élèves musiciens qu’il croisait dans ses cours. La condition était de jouer des chansons en anglais…  et ça se terminait en un spectacle dans un amphi bondé, au succès garanti, ambiance du campus aidant.  Bref c’est comme ça que l’on s’est connu : je lui ai dit que je jouais de la guitare électrique, un petit « essai » et c’était parti pour quelques scènes sur le campus et autour à l’époque, avec d’autres copains étudiants. De la reprise alors (Clapton, Dire Straits, Pink Floyd et déjà un peu de blues dont je suis fan depuis mais 13 ans…).

Puis diplôme en poche, je suis parti à la Capitale… où j’ai passé une douzaine d’année avec un boulot passionnant mais en mettant de côté la musique (la guitare au placard : plus envie). Revenu à Lyon début 2013… sans doute des réminiscences des bonnes vibrations passées sur les scènes des mes années étudiantes, et me voilà qui retrouve une furieuse envie de rejouer, et renouer avec la musique qui a fait vibrer toute mon adolescence, le blues. Je me frotte à quelques jams locales, croise des musiciens pro et semi-pros qui m’encouragent et me redonnent confiance en m’offrant de partager quelques dates avec eux ce qui achève de me redonner le virus.

Je recontacte l’ancienne clique de musiciens de mes années campus : je retrouve John, retraité mais toujours au top, et rapidement, on décide de lancer le duo J&V. Voilà donc l’Acte II… Plaisir intact de jouer ensemble, créneau blues affirmé (mais pas que), c’est (re)parti, en mieux : l’âge parfois a du bon J Pour certaines  scènes (et sur le disque), on s’appuie sur deux vieux compères, du même « cénacle », Marco (basse) et Vince (batterie), avec là aussi un plaisir intact de jouer et rejouer. Avec notre premier EP, on espère enclencher l’Acte III,… qui reste à écrire ! L’idée est surtout de trouver de « belles » scènes et leurs publics, avec qui partager et vibrer au rythme de notre musique.

John : Rien à ajouter, sinon que, à la fin de mes 25 années de concerts organisés avec les étudiants en fin d'année scolaire, j'ai compilé un 'best of', et Vic se trouve dans 9 des 17 chansons qui figurent sur ce CD personnel... il était déjà super doué. 


3) Un mot sur le titre de cet EP "Stairway to nowhere" , clin d'oeil au "Starway to heaven" de  Led Zep? au "Train to nowhere" de Savoy Brown , à une réplique culte de Marylin dans "7 ans de reflexion"  ou ...rien à voir avec tout ça?

‘Vic : Mmm… excellente question… dont tu as la réponse : rien à voir avec tout ça :) (sans pour autant nier que j’ai aussi pas mal écouté Jimmy Page…). Cet escalier vers nulle part, il est à la fois ancré dans mon quotidien (la couverture du LP a été faite à partir de photos d’un escalier abandonné se perdant dans des ronces près de chez moi, qui m’inspire au plus haut au point à chaque fois que je le croise)… et a aussi une dimension plus allégorique, à divers titres. A commencer par ce disque lui-même peut-être, nous verrons bien ;-). Bref, laissons encore un peu de mystère planer…
John : C'est d'abord le fruit du hasard mais il y a certainement un petit quelque chose d'inconscient là-dedans....

Vic Peters - photo JP Pichon
4) Venons-en à cet album 6 titres plein de bonnes vibrations bluesy , de Chicago aux eaux boueuses du Misissippi mais également quelques accents jazzy, justement quelles sont vos influences et vos disques de chevet ? Et sur les artistes plus contemporains avez vous des favoris ? 

‘Vic :
Pour ma part, j’écoute énormément de blues, musique qui m’a toujours profondément touché… ce qui se retrouve dans mes disques de chevet. En vrac, on peut citer Axis Bold as Love (Hendrix, du blues du Delta… de Mars :), From the Cradle (Clapton), Getting Ready (Freddy King), Showdown (A. Collins, Copeland, R. Cray), Texas Flood (SRV), Dark Side of the Moon (Pink Floyd)… C’est globalement très tourné guitare. Pour équilibrer, ajouter une pointe de Maceo Parker pour le groove et un soupçon de JS Bach J. En plus contemporain, je citerais Robben Ford (le côté jazzy que tu évoquais sans doute) et les Disruptives ! Oui je sais, rien à voir, mais Guillaume Meurice me fait marrer… Puis bien de chez nous, je kiffe Daddy M.T., Aurélien Morro et Sophie Malbec… entre autres !


John : Eric Clapton, John Mayall, Bert Jansch, Jackson C Frank, voire Mark Knopfler...


5) Pour les non anglophones, quels thèmes abordez-vous dans ces nouvelles compos?

John :
L'imagerie du train, classique en blues comme moyen de fuite, est ici détourné en instrument de jugement dernier (Hell-Bound Train)
Stairway to Nowhere rejoue les thématiques de désorientation et incertitude mélangées de souffrance.
Not the Money, Honey met en avant l'importance plus grande de l'amour par rapport à l'argent (salutaire dans un monde devenu éhontément matérialiste?)
Crystal Ball Blues : nous voulons tous connaître l'avenir, mais si on savait d'avance ce qui allait nous arriver, il y aurait de quoi se flinguer, non ?
Hit The Highway : une rencontre un peu triste dans un bar sur la route (la route = une thématique clé du blues, tout comme le bar est un endroit emblématique)
Going Down : la descente, cela fait très 'blues' contrairement à l'ascension !!!
(Vic’ : c’est vrai que « Going Up », ça le faisait moins ;-)

6) Vous venez de la scène lyonnaise je crois et dans ce blog on a souvent eu l'occasion de croiser des rockers/bluesmen lyonnais, y a t il un terreau  particulier là bas?

Vic : on a la chance d’avoir une scène assez « ouverte », avec pas mal de jams, et finalement pas mal de petits clubs et scènes où jouer, faire ses armes, je pense que cela compte.
On a aussi un bel héritage : Jack Bon est toujours dans le coin (mais pas Hubert Mounier, hélas…) ! 
Enfin, on dit qu’il y a 3 fleuves à Lyon, le Rhône, la Saône… et le Beaujolais… source intarissable d’inspiration !

John : rien à ajouter

7) Et bien merci de nous avoir permis de mieux vous connaître, quelque chose à ajouter?

John : En concert, il nous arrive de jouer des chansons plus rock, voire folk-rock...

Vic : oui, c’est selon l’ambiance du lieu et le public ; ces « glissements » vers d’autres styles se font d’ailleurs assez naturellement, le blues jouant assez naturellement un rôle de pivot, reflet de son rôle central dans les origines des musiques dites « modernes »…
Sinon, peut-être juste te remercier pour l’interview et plus globalement le travail de passionné et de relais que tu accomplis, et remercier le lecteur pour sa patience s’il a lu l’interview jusqu’au bout… Je m’aperçois que j’ai oublié de faire le schizo comme promis en début d’interview. Ça sera pour une prochaine peut-être..

Propos recueillis par ROCKIN-JL

(plus d'infos et écoute sur  leur site: jvsurlenet.fr )



mercredi 22 mai 2019

THIN LIZZY "Night Life" (1974), by Bruno



     Étonnant, mais cet album n'aurait jamais pu voir le jour, car le groupe était alors au bord de l'anéantissement total.
Des années à essayer de survivre, à devoir parfois sauter des repas, à vivre à plusieurs dans le même petit appartement. Des années aussi d'irresponsabilité en brûlant la vie par les deux bouts, préférant toujours la fête au repos, même en période de tournée, ne refusant jamais un verre - ou une bouteille - ou d'autres substances que l'on ne trouve que sous le manteau.
Phil Lynott

     Et dire que lorsqu'enfin le succès vient frapper violemment à leur porte, grâce à leur reprise inspirée de "Whiskey in the Jar", Eric Bell, le guitariste, épuisé et le cerveau embrumé par sa consommation d'opiacés, prend la poudre d'escampette. Au moment où ils doivent profiter et répondre promptement aux demandes, Phil Lynott et Brian Downey se retrouvent le bec dans l'eau.

   Désespérés, il recrute sans trop réfléchir John DuCann, mais il y a une incompatibilité d'humeur. L'ex-Bullet et Atomic Rooster se prend pour une Rock-star à laquelle on devrait déférence.
   Phil fait appel à son ami d'enfance, qui déjà, à tout juste vingt ans passés, traîne une sérieuse réputation de jeune prodige de la guitare. Là, c'est du concret, tout colle, et même plus. Ils ont la même culture et s'accordent naturellement. Il est évident qu'avec Gary Moore en son sein, Thin Lizzy est apte à franchir un nouveau seuil.
   Seulement voilà, au bout de quelques mois, Gary Moore, bien que n'étant pas particulièrement un ascète, craint pour sa santé. Impossible de suivre le train de vie des deux fêtards sur la durée. Bien qu'ils avaient déjà commencé à travailler ensemble sur de nouvelles compositions, et même enregistré une chanson qui allait bientôt devenir un classique, "Still In Love With You", ainsi que le vindicatif "It's Only Money" et le gorgé de Soul "Showdown", Moore préfère tirer sa révérence ; et rejoindre Colloseum II, un groupe de Rock-progressif jazzy à l'organisation plus professionnelle.
Brian Robertson

     Dépités, Downey pense sérieusement à chercher un poste de mercenaire avec rémunération stable, et Phil à carrément raccrocher. L'histoire de Thin Lizzy aurait pu se terminer ainsi, si le succès de "Vagabonds of the Western World" - le précédent album - n'avait pas commencé à prendre de l'ampleur outre Atlantique.

Panique à bord. Le management - enfin une partie - après avoir annoncé la nouvelle à Phil et l'avoir convaincu de poursuivre l'aventure, s'empresse d'aller faire sortir Downey de sa tanière, en lui proposant désormais 50 £ par semaine s'il ramène rapidos ses fesses. Mais il manque toujours le poste de guitariste.
   Après moult auditions, un roadie écossais propose d'appeler un ami d'enfance qui vient justement depuis peu de quitter son Glasgow natal, guitare et baguettes en main (au cas où il ne trouverait pas de poste de gratteux, il pourrait toujours se rabattre sur la batterie ... du moins, c'est ce qu'il croyait). Quand Brian Robertson se rapplique et qu'il entend les essais des prétendants, serein, il est certain d'avoir le poste. C'est le cas. En dépit de son jeune âge, soit moins de dix-huit ans au moment de l'audition, ce rouquin écossais est déjà un talentueux musicien. C'est-à-dire aussi, que dès ses treize ans, ce jeune loup a commencé à jouer devant un public (!).

     Cependant, après avoir tergiversé entre le renfort d'une six-cordes ou de claviers, Lynott avait désormais la vision d'une formation à deux guitares.

Le choix se portera sur un Américain perdu, désespéré de ne pouvoir rentrer au pays. Suite à un message de son beau-frère, il avait traversé l'océan Atlantique avec la conviction d'intégrer le groupe où il officiait en tant que batteur. Hélas pour lui, Roger Hodson prit la décision de jouer des claviers, et de la guitare, fermant ainsi la porte de Supertramp à toute nouvelle entrée.
   Scott Gorham n'ayant plus suffisamment le sou pour se payer un billet de retour dut trouver un emploi sur place. Le jour, il travaillait dans un entrepôt d'ABC Records, à déballer les cartons et ranger les vinyles, et le soir, à l'occasion, il jouait dans les clubs. Entre-temps, il revendait les disques qu'il avait subtilisés en espérant faire rapidement grossir la cagnotte qui allait lui permettre de prendre l'avion.
Downey & Scott Gorham

De son propre aveu, à cause d'un accueil plutôt froid des belligérants, il n'intègre le groupe que pour le salaire (30 £ par semaine). Mais rapidement, dès les premières répétitions, il est enthousiasmé par la musique. Et l'argent n'a alors plus de réelle importance ; seule compte la prochaine répétition.

     Après avoir trouvé bon gré mal gré un nouveau label, la troupe s'enferme en studio avec Ron Nevison choisi en fonction de son travail pour les Who et Bad Company. Néanmoins, malgré l'exaltation initiale, ce travail en studio va se révéler pénible pour toutes les parties. A commencer par Brian Robbo Robertson qui s'offusque et se renfrogne lorsqu'on lui demande de se brancher dans un petit Pig Nose (1) et un combo Fender Twin-reverb, au lieu de ses Marshall (que l'on juge trop puissants pour le studio). Pour le solo de "Night Life", exaspéré, il finit par s'imposer dans la régie et se brancher directement dans la console. La prise est gardée.

   Ensuite Nevison lui-même, qui reproche au duo de guitaristes de faire des pauses au pub du coin et de revenir éméchés. Ce que réfutent les belligérants (juste une bière ou deux, ou trois). A la suite d'une dispute, ils laissent le producteur en plan, lui intimant de faire les choeurs à sa place. Ce qu'il fait sur "She Knows", et qui sont gardés comme tels ... malgré une justesse litigieuse.
   Le groupe lui-même, n'étant formé que depuis peu, manque d'expérience et de recul. Il ne sait pas encore quel chemin emprunter.
Et pour finir, le résultat final du mixage déçoit le groupe qui le juge inapproprié, indigne d'un groupe de Heavy-rock. Sans parler des quelques parties de violons rajoutées.

     Pourtant, et bien que l'on sente effectivement un groupe en gestation, se cherchant encore un peu, "Night Life" est un grand disque. Il y a déjà ce qui va faire son identité à travers les robustes "It's Only Money" et "Sha-La-La", marqués du sceau des "Twin-guitars". Véritable instant de bravoure pour ce dernier. Pendant longtemps, notamment grâce à ses prestations live épiques, et bien que n'en n'étant pas le créateur (Lizzy l'a, de son propre aveu, emprunté à Wishbone Ash), le terme sera généralement attribué à Lizzy qui va rapidement en faire sa marque de fabrique. Pas de duels à proprement dit, juste un soutien mutuel dans un esprit de corps.

Toutefois cet album, peut-être par faute d'une incertitude sur la direction à prendre, ne se limite pas à du pur Heavy-rock viril. Bien au contraire. Il fait preuve d'une sensibilité à fleur de peau, l'amenant à s'immerger dans la Soul la plus affective, se trempant dans le Funk et s'aspergeant de Blues.

     La Soul est évidente sur la chanson éponyme qui, bien que débutant par un simple slow-blues, puis trébuchant sur un Funk, se mue en Soul classieuse. Avant de rappeler le Funk pour le fusionner. "On aurait juste dû faire taire les violons lors du superbe solo clean de Robbo, et à sa suite où ils prennent un peu trop leur aise." dixit Gorham.

Soul aussi sur le jeu de basse (même si c'est loin du groove de James Jamerson) comme on l'entend sur le tendre "Still in Love With You". Cette ballade qui va rapidement devenir un classique, faisant monter la larme à l'oeil à des hordes de chevelus bardés de cuir et de jeans. Cette âme d'écorché vif ose se livrer à nu, dévoilant ses peines et ses tourments sur des morceaux plus intimes et sentimentaux. Lynott y chante pratiquement comme un Gregg Allman des débuts avec un timbre rauque, meurtri et affecté. Pour ne rien gâcher, le solo est magistral et deviendra une référence. D'ailleurs, lors de l'enregistrement, le morceau faisant déjà l'objet d'une démo avec Gary MooreRobertson refuse de refaire le solo, le jugeant parfait tel qu'il est.
 Pour la petite histoire, Henry Rollins (2) racontera combien il fut ému et submergé par cette chanson lorsqu'il l'entendit la première fois en concert. Surpris qu'un homme, dans un concert dit de Hard-rock, ose parler de choses aussi intimes. Ce fut pour lui une forme de leçon de vie. 

    Pour rester dans l'intimiste, le sobre mais néanmoins intense "Frankie Carroll", où Lynott devient crooner seulement accompagné d'un piano et de violons (dont un mouvement semble avoir été piqué aux Beatles), où plus aucun doute ne subsiste quant à la force évocatrice de sa voix. Courte chanson oubliée, occultée dans cette riche discographie. Peut-être à cause de son dénuement et de l'absence totale du groupe - le piano est assuré par Jean Roussell (3) - et peu représentatif de l'identité du groupe. Mais quelle est précisément son identité ?

Et pour en finir avec les pièces sentimentales, "Dear Heart" fait dans le suave, le mielleux. Si elle était sortie quelques années plus tard, à une époque où l'on commençait à cultiver les clivages, elle aurait pu être mise au pilori sous l'accusation de trahison, d'affiliation avec l'ennemi, d'avoir succombé à l'appât du gain. Qui sait ? Mais qu'importe, puisque le morceau est bon. Même les violons qui donnent de la voix sur le dernier tiers ne parviennent pas à le faisander.

     Par ailleurs, on a deux titres, chacun ouvrant magistralement une face. D'abord l'excellent "She Knows", un majestueux Rhythm'n'Blues en mode Heavy-rock, avec un prélude aux fameuses twin-guitars. Certes, un mixage plus charnu aurait été plus approprié, mais cette tonalité un peu funky a aussi son charme.

Ensuite, "Showdown" qui représente la symbiose des couleurs, des identités, que peut afficher le groupe. Entre deux refrains enjoués, c'est un Funk moite, fier et intimidant qui se faufile, tandis que la basse reste agrippée à la Soul. Le final est franchement Heavy, mais ... avec le renfort de percussions un peu à la manière d'un Santana.
de gauche à droite : Gorham, Downey, Lynott et Robertson

     La fibre celtique ne ressort vraiment que sur le bancal "Philomena", chanson en l'honneur de la mère de Phil et sur l'instrumental naïf "Banshee" aux relents de tremolo à la Shadows. Petits points faibles de l'album. Cependant, on remarque que "Philomena" a plus de gueule sur les BBC Sessions accolées à la version DeLuxe. Version par ailleurs chaudement recommandée, tant pour la très bonne remasterisation de l'album et - une fois n'est pas coutume - sur un second disque, des démos de belle qualité (avec Gary Moore) et donc des BBC Sessions qui, toutes, ont l'avantage de présenter des versions sans fards, plus crues et viriles. Même "Dear Heart" prend un peu de poils au bec.


     Ni la fraîcheur de la nouvelle mouture, ni l'incompréhension de Ron Nevison, ni la production un peu faiblarde, ne sont parvenu à étouffer le talent de Phil Lynott qui compose et écrit l'intégralité de l'album. Avec juste l'aide de Gorham sur une pièce et de Downey pour une autre. Gary Moore revendiquera bien un peu de paternité sur "Still in Love With You", arguant qu'il s'agissait, peu ou prou, de la fusion de deux morceaux, mais, conciliant, ne s'en offusqua pas

     Thin Lizzy était un groupe immense. L'un des meilleurs des années 70 et 80. Malheureusement, il n'y aura jamais qu'un seul Thin Lizzy. Même Scott Gorham en convient, même s'il tente de  maintenir vivant l'esprit de ce groupe mythique à travers Black Star Riders. La raison étant bien sûr l'absence de Phil Lynott et de son talent hors-pair.
On ne sait pas trop par quelle magie mais Thin Lizzy avec Phil Lynott, même des années après, a cette faculté de toucher l'âme, d'étreindre le coeur de l'auditeur. Est-ce la générosité ? L'authenticité ? Une grandeur d'âme ? Une classe innée ? Le talent ? Ou un peu de tout ça à la fois.

     Un mot sur la pochette qui reste l'une des plus belles des années 70 et du Rock en général. Création de Jim Fitzpatrick, qui avait déjà réalisé la précédente, celle de "Vagabonds of the Western World", elle représente une panthère noire (et un chat (!) comme cela a parfois été écrit), prête à bondir sur une ville insouciante et active, à s'immerger dans un vivier exalté qui lui est étranger ... telle une bête fantastique nocturne engendrée par la pleine lune. La panthère représentant évidemment Lynott.



(1) Petit ampli de voyage et d'étude à transistor de 5 watts, devenu une légende de la décennie.
(2) Chanteur de Black Flag, puits de science en matière de musique, et acteur. Dernièrement, professeur dans la série "Deadly Class".
(3) Mauricien qui a composé, joué et produit des dizaines d'artistes et de groupes européens (Joe Cocker, Juicy Lucy, Cat Stevens, Donovan, Kossof, Wilson Pickett, Osibida, Sandy Denny, Elkie Brooks, Robert Palmer, Ron Wood, Police, Bob Marley, Suzi Quatro, Peter Frampton, Joan Armatrading, Mick Taylor, 10cc, Robert Charlebois et même Céline Dion, Julien Clair et Catherine Lara)


🎶🌛✨♣ ☘
Articles connectés (liens) : "Vagabonds of the Western World" (1973) ; "Johnny the Fox" (1970) ; "Live and Dangerous" (1978)
Phil Lynott "Yellow Pearl ... a collection" (2010)
Black Star Riders (avec Scott Gorham) "All Hell Breaks Loose" (2013)