dimanche 23 novembre 2014

VOUS AVEZ RATE LA SEMAINE ?




Une fois n’est pas coutume, nous avons commencé la semaine avec… Claude Toon. Non pas que Philou ait eu une veille de lundi difficile à digérer, mais Claude souhaitait fêter sa création ! Son anniversaire. Avec un article sur la Création, celle de Haydn ! Et Claude n’a pas choisi la première version venue, mais celle dirigée par Karajan. Un beau cadeau qu’il s’est fait.

Vous êtes nombreux à avoir appelé le standard pour demander l’âge de Claude. Qu’est–ce ça peut vous foutre ? Bon, ce n’est pas qu’on ne veuille pas le dire, mais on n’est pas sûr de l’année exacte. Beaucoup de registres communaux ont brûlé pendant la Révolution, c’est le bazar pour s’y retrouver… 

Mardi, Rockin’ était là pour nous parler de Johnny Cox, ancien cuisinier donc la spécialité était les œufs à la cox, qui finalement s’épanouit davantage dans le blues. Il est canadien, et son premier album promet beaucoup sur la suite de sa carrière.

Mercredi, du blues un peu plus rock, avec Meena Cryle qui publie son troisième album, alors que ses premiers essais étaient passés inaperçus. Mais pas aux oreilles de Bruno, toujours sur les bons coups.

Jeudi, Pat Slade nous a refait le parcours du chanteur Mouloudji, non sans avoir fait un petit détour vers la Belgique, pour régler un petit compte avec Stromaé…  Tiens, à propos, mon p’tit doigt me dit qu’on ne va pas tarder à parler d’un autre chanteur belge, qui n’a pas tout à fait l’âge de Claude, mais presque…

Vendredi, on s’en est mis plein le pif… enfin… plein les mirettes, avec The French Connection, le polar survolté de William Friedkin. Popeye, son chapeau rond, sa poursuite en bagnole, un classique qui a dépoussiéré le genre. Luc fêtait également son anniv', Philou et son foie se remettaient tout juste de celui de Claude..

Après ce monde de brutes, un peu de musique romantique pour finir la semaine. Claude, qui a bossé deux fois plus, nous présente le compositeur italien de la fin du XIXème siècle : Giovanni Sgambati et sa symphonie n°1. Cela a beaucoup plu à Sonia. Bon… au départ, elle pensait que la boite du CD était un emballage de jambon de Parme… 

Bon dimanche à tous, et à lundi.

samedi 22 novembre 2014

Giovanni SGAMBATI – Symphonie N° 1 - Francesco LA VECCHIA – Par Claude Toon



- Sgambati ? Sgambati ?? Vous nous parlez de pizza ou d'une nouvelle forme de pâtes aujourd'hui M'sieur Claude ? hi hi hi…
- Très rigolo ma petite Sonia… Je ne tiens pas une critique gastronomique "italienne" (cuisine dont je raffole), mais je parle d'un compositeur italien romantique…
- Désolée pour cette blague.  Encore un compositeur injustement passé à la trappe de la postérité. Un de ceux que vous aimez réhabiliter…
- Excusée pour le calembour Sonia, à force de fréquenter messieurs Rockin' et Luc, vous avez été contaminée…
- C'est vivant ce que j'entends, mais ça me rappelle un peu Mendelssohn ou certains compositeurs allemands… Juste une impression…
- Excellente remarque, Sgambati pensait italien mais composait à l'allemande si l'on peut dire… Les conséquences d'une carrière atypique !

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Giovanni Sgambati : chef d'orchestre, pianiste de talent, compositeur. Ça ne vous rappelle personne ? Sonia a déjà donné la réponse : Felix Mendelssohn, le pianiste génial, le chef qui a redonné vie aux Passions de Bach et s'est inspiré des oratorios du cantor de Leipzig pour ses propres compositions comme Paulus et Elias. Revenons au début…
Giovanni Sgambati voit le jour à Rome en 1841. Il appartient à la génération qui suit celle de Schumann et Liszt. C'est un contemporain de Brahms. Trois compositeurs qui joueront un rôle important dans la carrière de l'italien.
Enfant, il devient un pianiste surdoué qui se produit en concert dès l'âge de six ans. Il étudie pendant ses vingt premières années en Italie avant de devenir élève de Liszt en 1862. Plus qu'élève et professeur, les deux hommes se lient d'amitié et le jeune Giovanni fera découvrir les œuvres de Liszt en Italie en dirigeant notamment la Dante Symphonie en 1866 dans sa ville natale.
Dans un premier temps, Sgambati semble se diriger vers une carrière de chef d'orchestre au service de la musique allemande et austro-hongroise. En 1869, nouvelle rencontre déterminante avec Richard Wagner à Bayreuth. Le maître s'intéresse de près aux premières compositions du musicien qui débute sa carrière de compositeur depuis 1867. Le génie, pourtant avare de recommandations, l'encourage et va même jusqu'à l'aider à faire publier ses partitions chez Schott, son propre éditeur de Mayence. Sgambati sillonne l'Europe, succède à Liszt à l'Institut de France (rien que cela). Dans son pays, il enseigne le piano tout en faisant découvrir la musique germanique dans la péninsule. À cette époque, la Symphonie Héroïque de Beethoven est encore inconnue ! Ce n'est pas surprenant. Le XIXème siècle italien est le siècle lyrique absolu : Verdi, Rossini, Bellini, Donizetti, Rockini… Peu de musique instrumentale s'impose vraiment depuis la mort de Paganini en 1840.
Comme Casella plus tard, la musique de Sgambati aura du mal à dépasser un succès d'estime hors de son pays. Son concerto pour piano rencontrera pourtant un grand succès et Toscannini inscrira fréquemment sa symphonie n° 1 dans ses concerts à partir de 1899. Elle le mérite autant qu'une symphonie de Brahms
Amoureux du soleil de son pays, Sgambati composera en s'inspirant de la tradition italienne mais en épousant le formalisme germanique, essentiellement de la musique instrumentale, orchestrale ou chambriste. Il meurt à Rome en 1914.
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Francesco la Vecchia : Nous avons déjà rencontré ce maestro italien dans le blog lors de la chronique consacrée à une symphonie d'Alfredo Casella, un compositeur influencé par Mahler (Clic). Pour mémoire, ce chef de talent conduit la destinée de l'Orchestre symphonique de Rome et, en contrat avec Naxos, réhabilite les compositeurs italiens de musique symphonique éclipsés par les grandes ou petites pointures du bel canto. Je souhaite que cet album paru en 2012 soit le premier d'une collection consacrée à Sgambati. Celle-ci rejoindrait d'autres enregistrements, souvent des "premières", dédiés à Casella, des œuvres rares de Ottorino Respighi, ou encore Ferruccio Busoni, Muzio Clementi, Giuseppe Martucci et quelques autres…
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La riche palette du tableau de Célestin Messagio m'a paru illustrer à merveille les couleurs vives de la symphonie écoutée aujourd'hui. Je me permettrai un rapprochement : la 1ère symphonie de Sgambati me fait penser à la symphonie "rhénane" de Schumann revisitée par le soleil et la vitalité italienne. Autre analogie : les deux œuvres comportent cinq mouvements. Et puis à l'écoute, on va découvrir un attachement à la forme sonate si particulière des ouvrages symphoniques du romantisme allemand. L'ouvrage qui dure presque trois quarts d'heure offre une variété d'idées, de motifs et de variations qui l'inscrit sans équivoque dans l'apogée de l'époque romantique. Sgambati aurait commencé à travailler cette partition vers 1870. Elle sera publiée grâce à l'appui de Wagner. La première a lieu en 1881 en Italie.

1 – Allegro vivace – non troppo : une rue animée de Rome par un jour d'été. Musique à programme ou musique pure ? Je l'ignore, j'imagine à partir d'un souvenir perso. Trois motifs variés introduisent le premier mouvement. Sur un rythme joyeux, les bois chahutent avec les altos. La tonalité de ré majeur initiale montre la volonté d'égailler la scène et l'espace. Sgambati ne joue pas dans la cour du romantisme dramatique d'un Brahms, il s'amuse et nous avec. Seconde idée : une mélodie de flûte toujours accompagnée par le flot allègre des cordes. Troisième idée : une phrase plus sombre où dialoguent bassons, violoncelles et contrebasses. Quelques traits de cuivres pour agrémentés le tout et… une minute seulement s'est écoulée ! Cette partition réserve des surprises toutes les cinq mesures et de plus, comme on a pu le lire, l'orchestration est d'une imagination folle. À ce stade, mon article est presque terminé dans le sens où j'ai déjà bien résumé l'univers orchestral et fantasque de Sgambati. [3'40] Une petite fanfare gaillarde me fait penser à une marche rencontrée dans les péplums des années 60, en infiniment plus léger, une marche vers le Colisée ? Une thématique aussi généreuse et les facéties sans fin des développements d'un allegro témoignent de l'influence du Liszt des poèmes symphoniques, à savoir pétrir les matériaux musicaux sans retenue, distiller une fantaisie dansante et radieuse.

2 – Andante Mesto : ce mouvement lent, aux accents nocturnes, s'articule autour de deux thèmes principaux. Une fois de plus, ce sont les instruments solistes : hautbois, cors et flûte qui délimitent les frontières dans les développements. Les mélodies s'enlacent. Une flûte rieuse et la harpe se pourchassent avec tendresse. Francesco la Vecchia explore avec précision ce kaléidoscope coloré et rêveur. Je me demande vraiment pourquoi cette œuvre ne semble jamais avoir été proposée en concert depuis la bonne quarantaine d'années que j'épluche les programmes parisiens. Une musique qui va droit au cœur sans chichis ni difficulté d'écoute. Un mystère, un vrai !

3 -Scherzo Presto : fortement influencé par des airs italiens, ceux chantés dans la rue ou le bel canto, le scherzo se veut énergique. Malgré sa brièveté, aucun instrument ne semble oublié pour enluminer l'orchestration. On pense au Mendelssohn heureux de la symphonie "italienne", encore un indice montrant l'héritage de la musique romantique allemande dans le discours élaboré par Sgambati.

4 - Serenata andante : Sgambati insère avant le final un second andante doux et mystérieux, une aubade développée aux violons avec quelques notes élégantes et diaphanes de la clarinette. Je ressens par moment des accents orientalisants dans ce passage. Mais sans doute mon imagination ne devrait ressentir que des influences méditerranéennes, la chaleur d'un ténor chantant sa flamme à une jolie napolitaine… Cet ajout d'un andante avant le final assure une symétrie parfaite dans cette longue symphonie sans la prolonger abusivement. Francesco la Vecchia nous berce avec un tempo retenu et régulier. La prise de son est excellente.

5 - Finale con Fuoco : Le final se présente en rafale… La mélodie principale jaillit des violons. Elle est pimentée par l'intervention de l'harmonie. On pourra penser que l'inspiration s'émousse, que l'invention mélodique se fait plus banale que dans les quatre mouvements précédents. On rencontrait cela aussi dans les symphonies de jeunesse de Dvořák. Je serai plus indulgent face à cet allegro réjoui. Un final complexe, fugué et trop chargé n'aurait pas vraiment sa place après les enchantements de l'andante qui succède au scherzo. Sgambati a voulu faire simple et jovial. Il y a parfaitement réussi. Francesco la Vecchia joue le jeu avec allégresse…
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vendredi 21 novembre 2014

FRENCH CONNECTION de William Friedkin (1971) par Luc B.


En 1970, William Friedkin n’est pas en odeur de sainteté à Hollywood, ses premiers pas derrière la caméra restaient confidentiels, expérimentaux, influencés par le cinéma européen, Jean Luc Godard et Federico Fellini en tête. Pas très apprécié non plus de son quasi beau-père, Howard Hawks. Friedkin sortait avec la fille du réalisateur de RIO BRAVO, LE GRAND SOMMEIL, L’IMPOSSIBLE MONSIEUR BÉBÉ… Car Howard Hawks ne mâche pas ses mots quand il parle à Friedkin, de son dernier film en date LES GARCONS DE LA BANDE, qui abordait le thème de l’homosexualité : "Les gens n’en ont rien à foutre des problèmes des autres, de toutes ces merdes psychologiques. Ce qu’ils veulent c’est de l’action. Chaque fois que j’ai fait un film qui bougeait avec plein de gentils et de méchants, j’ai eu du succès. Je te dis ça, mais… tu en fais ce que tu veux…".

Message reçu. Le prochain film de Friedkin sera FRENCH CONNECTION, un polar, et bien burné. L’adage de Samuel Fuller résume le cinéma à trois mots : action, action, action. Pour FRENCH CONNECTION, je dirai plutôt : tension. C’est ce qui domine dans le film, d’autant que son traitement est presque documentaire, et refuse le sensationnel. Le film est adapté d’un livre de Robin Moore, racontant l’enquête des deux flics de la brigade des stupéfiants qui ont démantelé le réseau dit de la French Connection. La dope livrée à New York, venant de Marseille. Précisons d’ailleurs que les deux flics en question jouent dans le film, des rôles de flic. Si les protagonistes ont changé de noms, ils ont tous réellement existé.

C’est le producteur de BULLITT, Philip Antoni, qui contacte William Friedkin, et lui propose le projet. L’histoire est simple. On suite l’enquête de James Doyle, surnommé Popeye, et Buddy Russo, dit Cloudy, qui suspectent l’arrivée prochaine d’un très gros stock d’héroïne à Brooklyn. Écoutes, filatures, poursuites, interrogatoire, descentes… Comment travaillent les trafiquants, comment travaillent les flics. William Friedkin applique les conseils d’Howard Hawks, et coupera toutes les scènes psychologiques, sensées éclairées tel personnage. Admirateur d'Henri George Clouzot, notamment LE SALAIRE DE LA PEUR dont il fera un remake, il recherchera ce côté brutal et violent du français. Et il vient de voir Z de Costa Gavras. Une fiction posée sur une base documentaire. Voilà le succès de Z, et Friedkin emprunte le même chemin. Regardez ce travelling latéral, sur Popeye, dans la rue, il s’arrête, surveille un type, et derrière lui, sur le pas de porte d’un magasin, il y a un clochard qui pionce sur ses cartons. Pas ostentatoire, mais c’est là.   

Le film, qui a coûté moins de 2 millions de dollars, sort en octobre 1971, et casse la baraque. Les Oscars récompensent 5 fois le film. Friedkin est le roi. 3 ans plus tard, après L’EXORCISTE [clic vers la chronique] il sera sacré empereur ! La promo met en avant la fameuse poursuite de voiture. Le producteur Philip Antoni sait que la poursuite dans BULLITT était la clé du succès, il demande à Friedkin d’en placer une aussi. Mais la réussite du film ne tient pas qu'à cela, heureusement.

Le début déstabilise. Des filatures à Marseille, un mec flingué, et en parallèle, à New York, sous la neige, un Père Noël qui pourchasse un dealer… On ne voit pas trop le rapport, ni qui est qui, mais les éléments se mettent en place, Alain Charnier en France, qui organise le départ de la dope, le mulet, Henri Devereaux, et les deux flics qui questionnent leurs indics. On sait qu’il y aura une livraison, pas vraiment quand, pas vraiment où, les gangsters eux-mêmes se savent surveillés. Mais on est frappé par le traitement, c’est brut, réaliste, un enchaînement de scènes fortes, brutales, ou intrigantes. La superbe musique du jazzman Don Ellis ne rassure pas franchement non plus ! La tension vient de là, aussi parce qu’on ne sait pas où on va, comme les protagonistes du film.  

La tension vient du rythme, de la longueur des scènes. Quand les flics surveillent de nuit la Lincoln, on reste, on attend, y’a une bagnole suspecte qui passe et repasse. C’est long. Quand les mêmes démontent la Lincoln, la pensant bourrée de dope (oui, vous ne rêvez pas, c’est la même histoire que LE CORNIAUD avec Bourvil !), ça dure, c’est interminable, les mecs sont crevés, à bout de nerfs, tendus. 

Puis le temps de l’action arrive...

Popeye poursuit un tueur, Pierre Nicoli, joué par Marcel Bozzuffi. Nicoli chope un métro, aérien, Popeye réquisitionne une voiture, et le suit à toutes trombes. Scène très célèbre, et à juste titre car elle est époustouflante d’efficacité, grâce au montage qui alterne voiture et métro, points de vue du dessous, de côté. Et il y a un double enjeu : attraper le suspect, et stopper le massacre, car dans la rame, Nicoli dézingue quiconque s’oppose à lui. Ca, Popeye l’ignore, mais le spectateur le voit. 

Cette poursuite est à l’image du conducteur, Popeye, qui fonce. Le type va de l’avant, suit son idée. Avec les dégâts qui vont avec. Déjà par le passé, comme le lui rappelle un collègue, son intuition avait couté la vie d’un flic. Popeye en aura un autre sur la conscience. De même, le sort de Nicoli n'est pas très déontologique... Mais Friedkin ne s’appesantit pas, pas de larmes, de remords, c’est la guerre, et les victimes collatérales sont comprises dans le prix. C’est l’échange, l’assaut final, mais au lieu du happy end attendu, tout se barre en vrille. Étonnant plan final, dans l’usine désaffectée, Popeye poursuit Alain Charnier, ou un fantôme, et un coup de feu résonne, sans qu’on sache qui a tiré, ni pourquoi.

Il faut citer tout de même les acteurs, à commencer par Gene Hackman, la brute, le fonceur, grande gueule, qui impressionne vraiment, avec sa dégaine de clown survolté quand il porte son chapeau tout rond. Il aura l’Oscar. Buddy Russo est joué par Roy Scheider, mâchoires crispées, qu'il desserrera à peine dans LES DENTS DE LA MER ou MARATHON MAN. L’acteur espagnol Fernando Rey joue Alain Charnier, Marcel Bozzuffi renfile encore le costume du tueur froid, et Frédéric de Pasquale joue Devereaux. Une grande partie du film est en français (Friedkin connait bien la France, il a été le mari de Jeanne Moreau).

En 1975, John Frankenheimer réalisera FRENCH CONNECTION 2, qui appliquera les mêmes règles de mise en scène, mais dont l’action se déroulera presque exclusivement à Marseille, où Popeye retrouvera son ennemi Alain Charnier. Film efficace, mais qui ne possède pas le parfum d’inédit du premier, qui influencera durablement les films policiers à venir, moins de romanesque, d’atermoiement, davantage de vérité, de réalisme.         


FRENCH CONNECTION (1971)  Couleur - 1h45 - format 1:85



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jeudi 20 novembre 2014

MOULOUDJI (1922 - 1994) - Le PETIT COQUELICOT - par Pat Slade







Athée ! Ô Grâce à Dieu…





Stromae, le chanteur belge s’arrête pour prendre du recul et tenter de faire pleurer dans les chaumières avec sa misère. Il annonce sa retraite de la scène prétextant qu’il est fatigué ! Fatigué ? Il se fout de nous ? L’ouvrier qui va rester 8 heures par jour sur sa chaine d’assemblage, l’interne qui va faire sa journée aux urgences d’un hôpital, ils vont aller voir leurs employeurs pour leur dire qu’ils s’arrêtent deux ou trois ans parce qu’ils sont fatigués ? Le métier de chanteur est très fatiguant, j’en parlais encore il y a peu de temps avec mon père retraité de la S.N.C.F et qui comme conducteur était rarement à la maison de jour comme de nuit, soir de Noël et jour de l’An compris. Et qui comprenait, avec cynisme, l’état de grande fatigue de ces artistes conduits sur les plateaux télé par un chauffeur et qui travaillent deux heures d’affilée, tout ça pour quelques millions d’euros par an ! Les chanteurs d’une autre époque et d’un autre milieu social et ayant une autre vision de leur art et de leur public n’étaient pas fatigués eux ! Je parlais de mon père et voila où je voulais en venir après cette introduction sur la fatigue des artistes d’aujourd’hui. Dans sa discothèque, se trouve un disque que beaucoup d’amateurs aimeraient avoir «Faut Vivre» de Mouloudji dédicacé par l’artiste lui-même.
Mouloudji à 14 ans
Demandez à un jeune d’aujourd’hui qui était Marcel Mouloudji ? Il répondra en dépit du bon sens mais il est sûr qu’il ne tombera pas juste. Je trouve dommage que des artistes comme lui ou Colette Magny, Jean Roger Caussimon, Cora Vaucaire ou plus proche de nous Anne Sylvestre soient oubliés malgré un talent certain alors que certains nous rabâchent des niaiseries que je ne nommerai pas à longueur de journée sur les radios périphériques.

Mouloudji est un émigré moitié Kabyle, moitié Breton né en 1922 à Paris dans le XIXe arrondissement. Son père kabyle exerce le métier de maçon et est inscrit au parti communiste. Sa mère est une bretonne catholique pratiquante. Entre un père «Coco » et une mère bigote qui aurait préféré voir ses deux fils inscrits au patronage du curé, les Mouloudji sont l’image de la famille du front populaire. Les deux frangins commencent très tôt à pousser la chansonnette dans les troquets en échange de quelques pièces. Alors qu’il n’a que dix ans, sa mère alcoolique sera internée pour désordre mental. Son père analphabète a du mal à élever ses deux fils Marcel et André. Adolescent, il s’inscrit avec son frère dans un mouvement de jeunesse, soit aux jeunesses communistes, soit aux Faucons rouges proche de la S.F.I.O (Section Française de l’Internationale Ouvrière) animé par des éducateurs de différents courants du monde ouvrier : libertaire, coopératif, ajiste, anarcho- syndicaliste, etc…


Les Disparus de Saint Agil
Il fait la connaissance de Sylvain Atkine, le metteur en scène du groupe Octobre, troupe de  théâtre prolétarien par excellence dont de grands noms de l’écriture et du cinéma comme Jacques Prévert, Raymond Bussière ou encore Jean-Louis Barrault faisaient partie. Sylvain Atkine est un ami de Paul Eluard et André Breton, et on peut l’apercevoir dans des seconds rôles au cinéma comme dans «La Grand Illusion» de Jean Renoir entre autres. Mouloudji participera à la vie artistique liée au front populaire qui lui ouvrira les portes des hommes de lettres ayant le cœur à gauche comme Marcel Duhamel, Jacques Prévert et Jean-Louis Barrault qui le prendra sous son aile. Il entame une carrière d’acteur de cinéma et de théâtre. Sept films entre 1936 et 1937, mais c’est en 1938 qu’il se fait remarquer dans un film de Christian Jacques «Les Disparus de Saint-Agil» avec Eric Von Stroheim, Michel Simon et des acteurs inconnus à l’époque comme Serge Reggiani et Charles Aznavour.  
Il va côtoyer des célébrités comme Arletty, Raimu ou Michèle Morgan. La guerre et l’occupation ne l’empêcheront pas de travailler, même si il reste dans une semi-clandestinité. Tout d’abord réfugié en zone libre, il regagne Paris en 1943 ou il vit de la chanson. A la libération en 1945, à 23 ans, il écrit ses mémoires «Enrico» qui recevra le prix de la Pléiade la même année.




Mouloudji, Le Deserteur    




Mouloudji a toujours chanté. Même si son début de carrière se déroule sur les planches et sur l’écran, il reprenait des textes de Prévert et d’autres auteurs, mais très vite il commence à composer pour son compte. Il faudra attendre 1953 pour le voir prendre un virage a 180° et mettre sa carrière cinématographique de coté pour ne se consacrer qu’à la chanson. Son premier succès dans le domaine était «La Complainte des Infidèles» en 1951 dont il écrira les paroles. En 1953, premier titre et premier succès avec «Comme un p’tit Coquelicot» qui obtiendra le Grand Prix du Disque et le Prix Charles-Cros.  Rebelote un an plus tard avec «Un Jour tu Verras», encore un succès. Mais la polémique veille… Toujours communiste, il s’engage contre la guerre d’Indochine et va interpréter la version non expurgée de la chanson de Boris Vian «Le Déserteur». Il retravaillera le texte avec Vian. Déjà, Mouloudji n’arrivait pas à imaginer un pacifiste ayant un fusil, logique ! Le titre passe sur les radios le jour de la chute de Dien Bien Phû. Le résultat ne ce fait pas attendre, la presse de droite et conservatrice l’accuse de corruption morale de l’armée, celle d’extrême droite ira jusqu'à le fustiger en jouant sur ses origines pour expliquer son antipatriotisme. Rejeté par les radios et les maisons de disques, il fondera la sienne sous forme de coopérative en 1961 où sa carrière va se révéler importante et prolifique avec des titres comme : «Le Long des Rues de Paris», «Complainte du Maquereau», «Les Feuilles Mortes», mais le succès n’est que d’estime.



Mouloudji un Communiste ?      





Avec 1968, il réapparait en chantant dans les universités et les usines en grève; une accusation disant que Mouloudji était anarchiste lui sert d’alibi pour aller à la rencontre d’un nouveau public gauchiste et anarchiste. En  1970, il revient sur les titres engagés de l’époque Boris Vian avec une reprise «Allons z’enfants»  véritable pamphlet contre l’armée et les militaires. Un titre qui le poussera vers l’anarchisme et lui fera quitter le Parti Communiste. Bien avant certains, il est de toutes les causes et de tous les combats, celui des objecteurs de conscience, la chute de Salvador Allende au Chili suite au coup d'état de Pinochet. 1975 voit son grand retour à la scène avec l’étiquette de chanteur populaire et de nouveaux titres. Mais il rend toujours hommage à ses amis Prévert et Vian. Dans les années 80, il se tourne vers l’écriture et la peinture, deux passions qu’il a toujours eu. Il continue les tournées ou le public se déplace en nombre. Mais les médias l’ont oublié. En 1992, il est victime d’une pleurésie qui lui vole une partie de ses capacités vocale. En avril 1994, il donne un ultime récital à Nancy, le 14 juin, il décède.

Marcel Mouloudji : une discographie impressionnante que beaucoup pourraient envier, impossible de la comptabiliser entre les albums officiels et toutes les compilations, et 46 films et autant de prestations théâtrales, il est dommage qu’un tel artiste soit si peu reconnu et soit tombé presque dans l’oubli à la différence de Férré, Brassens et autre Brel, et pour les 20 ans de sa mort, je voulais lui rendre hommage.