vendredi 6 mars 2015

MUDDY WATERS, MISTER ROLLIN' STONE de Robert Gordon (2002/2014) par Luc B.



Le parcours de Muddy Waters est exemplaire, il concentre en une seule personne la vie de tous les autres. C’est l'archétype. Ils sont des centaines sur ce modèle. Mais quelques grands noms dominent les autres, et celui de Muddy Waters est peut-être le plus haut placé.
  
avec Son Sims, sans doute à Stovall.
On ne sait pas trop quand, ni où, il est né, Mc Kinley Morgenfield, en 1913, ou 1915, à Rolling Fork ou Issaquena, mais il grandit sur les rives du Mississippi. Et perd sa mère très tôt, part chez sa grand-mère, qui l’élève, à Stovall. La grand-mère n’aime pas trop que le petit Mc Kinley s’aventure sur les rives boueuses du fleuve. Dangereux. Risques de noyade. Alors elle conjure le mauvais sort, en nommant Mc Kinley : mud, Muddy. Boue. Mc Kinley intègre les équipes de ramasseurs de coton, boulot harassant, tout juste payé, mais heureusement, à Stovall, le patron est du genre libéral - une fois célèbre, Muddy y retournera pour jouer sur la propriété de son ancien patron. Les ouvriers jouissent d’un minimum de liberté, et le samedi soir, c’est la fiesta dans les juke-joint, bars où l’alcool clandestin coule à flot (McKinley est un expert de l'alambic), et où on joue le blues, celui du Delta, le plus rugueux.

Muddy apprend l’harmonica, écoute Son House, Charlie Patton et Blind Lemon Jefferson sur le phono de la grand-mère, passe à la guitare, au chant, et paf, la star locale, qui peut se faire quelques dollars de plus, sur le circuit des boites. Muddy ne va pas à l’école. Il est illettré. Et le restera. C’est de mémoire qu’il compose les paroles, et son truc à lui, c’est le cul. Les autres bluesmen chialent leur spleen, c’est beau mais c’est triste. Muddy lui, c’est chaud et grivois. Les filles adorent.

En août 1941, Alan Lomax débarque à Stovall. Il est chargé par la bibliothèque du Congrès des États-Unis de collecter les musiques ethniques du pays. Et Son House, qu’il vient d’interviewer, lui raconte qu’à Stovall, y’a un gars qui est vachement bon. Muddy Waters enregistre ses premiers disques sur le perron de sa cabane. Et répond aux questions de Lomax, raconte la genèse de ses morceaux, avec le peu de mots qu’il peut aligner. Voir un type, blanc, en costard, expert ès-blues, a de quoi étonner. Si l'argent promis par Lomax tardera à arriver, Muddy recevra un exemplaire (sur verre) des enregistrements, qui fera sa fierté. Il partira avec sous le bras à Chicago, pour démarcher les boites de nuit.

Muddy Waters va bénéficier de l’apparition des radios et des sponsors. La farine King Biscuit emploie Sonny Boy Williamson. Le chanteur anime un show à la radio, place ses chansons entrecoupées des pubs King Biscuit, perçoit un salaire et peut annoncer à l'antenne les dates de ses prochains concerts. Tout bénef. Muddy Waters participe à l’émission, fait la même chose et sa popularité s’envole. En 1943 il part pour Chicago, l'Eldorado des musiciens, raconte-t-on... Mais là, déception : le Blues de Chicago est vidé de toute substance. Sophistiqué, dilué, marqué par le jazz et les grands orchestres Swing. Et puis jouer dans la rue, à la cool, comme à Stovall, s'avère impossible, avec toutes ses voitures, quel vacarme ! Pour se faire entendre, il faut des amplis, et des guitares électriques. L'environnement industriel de Chicago a contraint les musiciens à s'adapter. La musique est électrique, plus forte, plus dure, et on n'y parle plus ouvertement  des Black Cat Bone qui affolent les filles. Le Blues sans concession de Muddy Waters attire de plus en d'adeptes, dont un certain Léonard Chess patron de Chess Records.

Les instruments sont maintenant électrifiés, mais les ingénieurs du son ne maîtrisent pas grand chose. C'est nouveau. Les musiciens se débrouillent, créent leur son. Au début Jimmy Rogers, deuxième guitariste, fait les lignes de basse sur une guitare. Muddy Waters s'essaie au bottleneck, sort de sa Téléscaster des sons stridents, passés au filtre des amplis saturés. Little Walter, à l’harmonica, d’habitude relié directement à la console de son, demande à avoir aussi un ampli, et un micro qui enregistrera ce qui en sort. Chess s'étrangle en entendant le résultat, mais le Chicago Blues est né, et le public raffole. Les batteurs défilent. Pas simple d'en trouver un dont le jeu ne sonne pas jazz. Le shuffle c’est sacré. Elgin Edmonds l’a compris, qui rejoint le groupe, avec bientôt Otis Spann, le virtuose du piano (qui lui par contre, est adepte des fioritures jazz).    

A chaque 78 tours qui sort, une place de plus au Billboard. A partir de 1948, Muddy Waters écrase toute la concurrence, sauf sans doute son futur ennemi juré, Howlin’ Wolf (mais dont la carrière discographique commence plus tard). Ils ne s’aimaient pas trop, s’accusant mutuellement de débaucher les musiciens de l’autre ! Car la grande idée de Muddy Waters, c’est aussi de constituer un groupe. Mais pas comme en jazz, avec des cuivres et tout le tralala (surtout pas de sax, horreur ! Ce en quoi son Blues est très différent de celui de BB King, autre star du moment) juste une base rythmique, électrique, et des solistes, piano, guitare, et surtout, l’harmonica. Et à ces postes, il faut les meilleurs. Muddy Waters invente le groupe de rock moderne, mais où chaque musicien est libre de faire une carrière solo, d’enregistrer, de profiter de la renommée du patron pour faire grandir la sienne. Rien qu’à l’harmonica, le groupe voit défiler Little Walter, Junior Wells, James Cotton, Charles Musselwhite, Jerry Portnoy

avec Léonard Chess, et Little Walter à l'harmo
Muddy Waters ne roule pas sur l’or, il ne gère pas ses affaires, fait confiance à Léonard Chess, mais il s’achète une grande maison dans le South Side de Chicago. 20 ans avant les hippies, le groupe y vit en communauté avec femmes et enfants (et y’en a beaucoup… souvent hors mariage, le Muddy est un des plus beaux queutards de la profession…). Et on travaille au sous-sol. La musique est une grande famille, pour Muddy Waters c’est au sens propre.

Ca va mal tourner, vers 1955, avec l’arrivée du p’tit nouveau : le Rock’n’Roll. Les jeunes n’écoutent plus que ça. Pour Muddy et le Blues, une période de vache maigre commence. Chuck Berry, la nouvelle poule aux oeufs d'or de Chess Records, va apporter un truc qui va bien servir à Muddy : le 33 tours. Utilisé déjà dans la musique classique ou le jazz (permettant des plages d'enregistrement supérieures à 3 minutes) il sera utilisé différemment dans la pop. L'idée est de prendre 10 succès, les coller sur un 33 tours, avec une belle photo, la mention best-of, et on en vend des brouettes ! A cette époque, la notion d’album comme la définiront les Beatles puis Dylan, n’existe pas. On n'entrait pas en studio pour faire un disque, mais pour enregistrer des chansons. Nuance... Une dizaine d'un coup pour rentabiliser la séance. Le producteur en sortait une en radio, les autres étaient archivées, gardées en réserve, voire oubliées pendant 10 ans...

Le 33 tours va permettre à Muddy Waters de retrouver les projecteurs, au début des années 60. Le Rock'n'Roll s'est déjà affadi, et un nouveau public apparait : l'étudiant. Un public blanc dont le porte-feuille est mieux garni, amateur de Folk, de musique roots, qui va lui faire un triomphe dans les festivals. Les succès discographiques du moment de Muddy Waters sont  At Newport, 1960, et  Folk Singer, 1964. Et profitant des festivals itinérants, Muddy Waters, comme d’autres bluesmen américains, va partir en Europe, en Angleterre, en France (au festival jazz d'Antibes, notamment) se découvrir un vivier de nouveaux fans, enchantés par la pulse électrique, enivrés par ce Blues qui a tant contribué au succès des Stones, des Faces & Small Faces, de Cream, et plus tard de Led Zep.

avec James Cotton et Johnny Winter
Les nouvelles rock stars s’entichent de blues et de Muddy Waters, qui, ayant besoin de regarnir son capital, se prête à des sessions qui dénaturent sa musique, comme le controversé Electric Mud de 68, aux arrangements psychédéliques. Y’aura même un Muddy Waters Twist. Des trucs avec des sax (beurk !) ou des violons (re beurk !). Mais bien souvent, les disques sont des compilations de titres connus, ou ressortis des archives, parfois réarrangés pour l'occasion. Peu de nouvelles créations. Au début des années 50, il y avait Willie Dixon, directeur musical chez Chess et grand fournisseur de tubes, mais aujourd'hui, il bosse pour lui ! 

On ne peut pas tout raconter, mais la vie de Muddy Waters est jalonnée de réussites autant que de drames. Overdose chez les enfants, cancers à répétition dans la famille, décès des amis, Little Walter (tué dans une bagarre en 68), Otis Spann, Elgin Edmonds, Léonard Chess. Un grave accident de voiture le laisse deux ans sans presque rien pouvoir sortir de sa guitare (main paralysée), et qui l’oblige désormais à jouer assis. Les États Unis n’étaient pas franchement le pays de la Sécu… Muddy Waters, lorsqu’il ne joue pas, ne gagne pas grand-chose. Les costards-cravate et la Cadillac, c'est pour le show, la revanche sociale, pour ne plus se sentir un paysan, mais ça ne signifie pas que le compte en banque soit rempli... Le Champagne qu'il aimait tant boire ? C'est parce que son médecin lui a intimé d'arrêter les alcools forts... Muddy Waters a signé trop de contrats sans les lire, et pour cause. Léonard Chess est mort, son fils Marshall prend la relève, difficilement, sous la pression des nouveaux actionnaires. Muddy est relégué au rang de simple salarié, à 20 dollars la session.

Au début des années 70, Scott Cameron le prend sous son aile, trouve des concerts, enregistre des sessions, attaque Chess Records, réclame les royalties, qu’on lui rétribue de bonnes grâces, vu ce qu’on s’est mis dans la poche pendant 20 ans. Parmi les guitaristes blancs qui lui tournent autour (Mike Bloomfield, Clapton) c’est Johnny Winter qui va offrir une belle fin de carrière à Muddy Waters et son nouveau groupe, comprenant Bob Margolin à la guitare, Jerry Portnoy à l’harmo (Paul Oscher a tenu la place de 67 à 72) et Pinetop Perkins au piano. Trois disques produits par J.Winter, et trois beaux succès : Hard Road (1977) I'm ready (78) et King Bee (81). Muddy Waters sera invité au dernier concert de The Band dans The Last Waltz (Scorsese), il est devenu une institution, les tournées aux quatre coins du monde s'enchainent.

Le dernier enregistrement officiel se fera avec The Rolling Stones (les biens nommés...) au club de Buddy Guy, lors d'une jam surprise. Et sa dernière apparition sera au côté de Clapton, que Muddy Waters rejoint sur scène de manière impromptue, sur "Blow wind blow", le 30 juin 1982 à Miami.    

Muddy Waters décède le 30 avril 1983, entouré des siens, ceux qui restent, qui ne se sont pas déchirés, entre les illégitimes et les et pures souches, et c’est un pays entier qui lui rend hommage. Une veillée s’organise au club de Buddy Guy, qui joue avec James Cotton,(musicien, ami, chauffeur...) ça vire à la jam, et à deux heures mat, on trouve un autre troquet pour continuer à jouer… Blues must go on...

Ecrit en 2002, ce bouquin de Robert Gordon est passionnant. Style sans chichi, sans autre prétention que de rapporter les faits, exposer, expliquer, multipliant les citations et témoignages, minutieux et se lisant avec un plaisir gourmand. Après les 300 pages de récit, les notes couvrent les 150 dernières. De longs développements, précisions, éléments discographiques. Plutôt que de passer son temps à aller et venir, mieux vaut lire ces notes à la fin, comme on reviendrait sur les scènes d’un film avec sa zapette ! 

On regarde "Got my Mojo" enregistré en 1966, avec un James Cotton en pleine forme à l'harmonica.



ooo

jeudi 5 mars 2015

JULIETTE GRÉCO : LA JOLIE MÔME - par Pat Slade








Juliette Gréco = une enfance dans la tourmente 




Le 7 février de cette année Juliette Gréco a eu 88 ans et cette légende de la chanson française commencera sa tournée d’adieu au printemps de Bourges en Avril 2015. Un dernier tour de chant pour dire «Merci».

Mais la route pour arriver jusqu’au sommet fut longue et difficile. Elle voit le jour à Montpellier en 1927 d’un père policier Corse et d’une mère Bordelaise. Ses parents étant séparés, elle sera élevée, avec sa sœur aînée Charlotte, par ses grands parents maternels à Talence. En 1936 son grand-père décède et sa grand-mère ne peut plus assumer seule son éducation. Sa mère vient les rejoindre et elles partent toutes les trois s’installer à Paris.
Juliette et Charlotte
En 1939, elle s’adonne avec passion à la danse et entre comme petit rat à l’école de danse de l’Opéra de Paris. A la déclaration de guerre, toute la petite famille se retrouve dans le Périgord. Sa mère vivra une histoire d’amour avec Antoinette Soulas poétesse bien connue pour avoir traduit les poèmes de Rudyard Kipling. Elle et Juliette Lafeychine (La mère de Juliette Gréco) achètent une propriété isolée où elles comptent vivre en sécurité pendant le conflit armé. Des les premières heures, Juliette mère et Antoinette s’engagent dans la résistance et la maison devient un important  lieu de passage du réseau clandestin.

Hélène Duc
En septembre 1943, Juliette, sa mère et sa sœur sont arrêtés par la Gestapo. Sa mère et Charlotte seront déportées à Ravensbrück et se retrouveront dans le même block que Simone Veil et Yvonne  de Gaulle. Juliette qui n’a que 16 ans échappera à la déportation mais sera emprisonnée à la prison de Fresnes. Elle sera relâchée au mois d’octobre. Elle n’arrivera pas à reprendre contact avec Antoinette Soulas qui se cache dans le midi. Une fois libérée, elle se retrouve seule et sans argent sur le pavé parisien. Elle ne connaît qu’une seule personne dans la Capitale, la comédienne Hélène Duc (Connue pour ses rôles au théâtre, au cinéma et à la télévision comme dans «Les Rois Maudits») qui est une amie de sa mère et a été son ancien professeur de français lors d’un séjour à Bergerac. Cette dernière l’hébergera jusqu’à la fin du conflit. Pour avoir sauvé des dizaines de juifs, Hélène Duc sera nommée juste parmi les nations. 
N’ayant pour vêtements qu’une petite robe bleue marine, une veste légère et des chaussures en raphia, elle récupérera auprès des garçons, de vieilles vestes, de vieux pantalons et une paire de chaussures donné par Alice Sapritch, une amie d’Hélène Duc. Sans le vouloir, le style qui plus tard deviendra celui de Saint-Germain-des-Prés vient d’être créé. Juliette découvre l’art dramatique, échoue au concours d’entrée au conservatoire, mais réussie à décrocher quelques figurations à la Comédie Française. Elle traîne sur la Rive gauche de la Seine dans le Quartier Latin et à Saint-Germain-des-Prés où elle découvre la vie artistique, intellectuelle et politique avec les jeunesses Communistes qu’elle fréquentera. En 1945, à la libération, elle se rend quotidiennement à l’hôtel Lutetia où arrivent les déportés survivants et, par miracle, elle retrouve sa sœur et sa mère vivantes. Tout le monde repart en Dordogne pour quelques temps. Leur mère s’engage dans la marine nationale et part avec le corps expéditionnaire français en Indochine. Juliette et Charlotte retournent sur Paris où la liberté retrouvée des parisiens et l’arrivée de la musique américaine donnent de nouvelles perspectives à la culture musicale. Juliette reprend la route de Saint-Germain-des-Prés, vit de petits boulots et d’expédients. Hélène Duc l’envoie prendre des cours d’art dramatique. Juliette décroche quelques rôles au théâtre et travaille sur une émission de radio consacrée à la poésie. Elle ne mange pas tous les jours, mais elle croise dans les bars les hautes sphères artistiques de l’époque comme Camus, Sartre ou Duras.



Juliette Gréco et la bohème




Avec Boris Vian
En 1947 ouvre le cabaret «Le Tabou» (33 rue Dauphine 6e arr.), Juliette Gréco noue des relations amicales avec l’écrivain Anne-Marie Cazalis  (Qui va la convaincre de se lancer dans la chanson) et Boris Vian. Ils se retrouvent tous dans la cave que le patron appel "Le tunnel". L’endroit est idéal pour faire de la musique, pour danser et parler philosophie. Il suffira de peu de temps pour que le public afflue pour venir voir cette nouvelle jeunesse baptisée «Existentialistes». Les jeunes femmes copient sa tenue vestimentaire, le pantalon noir à fuseau et le chandail moulant. Juliette devient la muse de Saint-Germain- Des-Près sans n’avoir rien fait de concret. Jean-Paul Sartre lui propose une chanson qu’il avait écrite pour sa pièce «Huis clos» et lui conseille d’aller voir le compositeur Joseph Kosma ; la première chanson de Juliette Gréco «Rue des Blancs-Manteaux» voit le jour et lance sa carrière. Son répertoire s’enrichit grâce à des auteurs comme Boris Vian, Raymond Queneau, René-Louis  Lafforgues ou Jacques Prévert.


Avec Miles Davis
1949, elle participe à la réouverture du cabaret «Le Bœuf sur le Toit» (Oui Claude ! Comme l’œuvre musical de Darius Milhaud). Elle rencontre Miles Davis et tombe amoureuse du trompettiste noir américain. Ce dernier hésite à l’épouser à cause de la ségrégation raciale dans son pays ou l’union entre un noir et une blanche est interdit dans de nombreux États. Il ne veut pas lui imposer la vie en tant qu’épouse d’un noir au États-Unis et elle ne veut pas abandonner sa carrière naissante en France. Ils renoncent et le jazzman rentre dans son pays. Avec cette rencontre, elle deviendra une militante active des droits civiques et de l’antiracisme.

Son succès immédiat reste dans le microcosme du milieu intellectuel et littéraire de la
rive gauche et n’est pas encore connue du grand public. En 1951, elle enregistre son premier album «Je suis comme je suis» et recevra le prix de la SACEM avec la chanson «Je hais les dimanches» signée par Charles Aznavour. Elle part en tournée au Brésil et aux États-Unis où elle rencontre le succès dans la revue «April in Paris». De retour en France, elle se lance dans une grande tournée. La consécration aura lieu sur la scène de l’Olympia en 1954.

Après un aller-retour à New-York, elle rencontre un jeune musicien qui est en train de rajeunir la chanson française : Serge Gainsbourg. Il lui écrira des chansons pendant cinq ans et elle en enregistrera une dizaine dont «La Javanaise» en 1963. Ce ne sera que la première chanson qu’elle va créer ou reprendre, plusieurs autres suivront comme «Il n’y a plus d’après» de Guy Béart et «Jolie Môme» de Léo Ferré. Durant les années 60, elle va virevolter entre Bobino et l’Olympia. En 1966 elle est sur la scène du TNP (Théâtre National de Paris) avec Georges Brassens. Dans les années 50, elle avait déjà interprété «Chanson pour l’Auvergnat». L’année suivante, elle reprend «La chanson des vieux amants» de Jacques Brel. Elle chantera aussi devant 60.000 personnes à Berlin.

Devant le rideau rouge du théâtre de la ville, vêtue d’une robe noir, elle y interprète l’une de ses chansons les plus célèbres «Déshabillez moi». Un titre qui passera à la télévision avec un rectangle blanc.

Dans les années 70, elle parcourt le monde avec des tournées : Canada, Japon, Italie, Allemagne... Elle devient plus discrète en France suite à plusieurs changements de maison de disque. Elle marque le pas dans sa carrière. Ce qui ne l’empêche pas de graver dans la cire deux albums «Vivre» et «Gréco chante Brel». Une décennie plus tard, elle écrit ses mémoires «Jujube» (Édition Stock 1982) et continue à enregistrer avec des auteurs venant d’horizons les plus variés comme le dessinateur de BD Gébé. En 1984, elle est faite Chevalier de la légion d’honneur.

Entre l’Olympia, le théâtre de l’Odéon, La salle Pleyel et le théâtre du Châtelet, elle continue sa route avec les années à enregistrer et à tourner. En mars 2007, aux victoires de la musique, elle reçoit une «victoire d’honneur» pour l’ensemble de sa carrière. Et toujours, elle continue les collaborations avec de jeunes auteurs qui ne sont pas de sa génération mais au talent certain comme Gérard Manset, Art Mengo, Christophe Miossec ou Benjamin Biolay. Elle reçoit la grande médaille de vermeil de la ville de Paris en 2012, elle repart en Allemagne pour un concert à guichets fermés devant un public qui lui fera une standing ovation. En décembre, elle est élevée au rang de commandeur de la légion d’honneur. Devant une vie aussi intense, elle fera un malaise sur scène en 2013 au festival de Ramatuelle.




Gréco et ses frères





"Les racines du ciel" avec Errol Flynn
Autant Juliette Gréco est reconnue mondialement comme chanteuse, autant elle l’est moins en tant qu’actrice et pourtant avec 32 films à son actif, et pas avec n’importe quels réalisateurs. Sur sa carte de visite, les noms de Julien Duvivier, Jean-Paul Le Chanois, Jean-Pierre Melville, Jean Renoir, Jean Cocteau et André Cayatte côtoient Otto Preminger, Henry King, John Houston, Richard Fleischer et Anatole Litvak. Qui pourrait s’enorgueillir d’une telle brochette de prestigieux réalisateurs ? Sa première apparition date de 1948 où comme beaucoup d’acteurs, elle fait de la figuration et apparaît en religieuse dans le film «Les Frères Bouquinquant». Jean Cocteau sera le premier à lui donner un rôle plus important dans «Orphée». Mais de tous les films qu’elle a pu tourner, peu ou pas de grands chefs-d’œuvres. «Bonjour tristesse» ou elle joue son propre rôle, « Les racines du ciel» en 1958 avec un Errol Flynn vieillissant qui décédera un an plus tard.


En 2001, elle fera un clin d’œil dans le film «Belphégor, le fantôme du Louvre» en assurant la figuration d’une dame qui passe dans le cimetière. En 1965, Belphégor va effrayer toute une génération de français. Elle interprète un triple rôle dans l’adaptation télévisée du roman d’André Bernède et tourné par Claude Barma. Cette série en 4 épisodes de 70 minutes chacun attirera 10 millions de spectateurs, sachant qu’à l’époque seulement 40 % possédaient un poste de télévision soit 48 millions de personnes, l’audience était exceptionnelle. (Claude a vu ça à l'époque, vous vous rendez-compte, notre cœlacanthe du Deblocnot !!)

Juliette Gréco joue exactement trois rôles, Belphégor, Laurence et sa sœur jumelle. A ses cotés, le jeune commissaire Moulin, Yves Rénier. Pour la petite histoire le rôle de Belphégor était joué par le mime Isaac Alvarez.

Le cinéma lui apportera aussi l’amour... Son premier mari sera Philippe Lemaire connu au cinéma pour ses rôles dans la série des «Angélique marquise des Anges». Elle l’épousera en 1953  mais ils se sépareront en 1956. De leur union naîtra Laurence-Marie. Le prétendant suivant sera le producteur Darryl Zanuck avec qui elle aura une liaison, mais les ambitions de l’américain ne s’accorde guère avec le besoin de liberté de la française. 
En 1965 elle rencontre Michel Piccoli au cour d’un dîner organisé par Télé 7 jours. Leur mariage durera 11 ans. 
En 1968 elle commence sa collaboration avec Gérard Jouannest qui était le pianiste de Jacques Brel jusqu’à ce que celui-ci abandonne la scène. Un duo gagnant qui finira par un mariage en 1989 ; mieux vaut tard que jamais. Mais ses amours seront aussi des amitiés précieuses comme avec Boris Vian qu’elle considérait comme son frère et son psy, Jacques Brel , elle sera la seule à qui il écrira des chansons. Serge Gainsbourg qui lui avait écrit «La Javanaise» et qui un soir vint la voir avec un paquet à la main, c’était une toile : «Je l’ai gardée pour toi, j’ai brûlé toutes les autres hier».

Juliette Gréco est une icône de la chanson française comme Barbara et Isabelle Aubret (Un peu trop oubliée à mon goût) qui laissera une empreinte profonde dans le sillon de la culture française.>


mercredi 4 mars 2015

HOWLIN' RAIN "Live Rain" (2014), by Howlin' Bruno



     San Francisco... Il fut un temps où cette ville du bout du monde, celle de la dernière frontière (pour les pionniers, les colons européens qui cherchaient une terre promise, pour tous ceux qui avaient traversé dans toute sa largeur le continent Nord Américain sans jamais trouver ce qu'ils cherchaient - le savaient-ils eux-mêmes ? -, bon nombre perdaient toutes leurs illusions en arrivant devant ce nouvel et immense océan), était une ville de sons et de lumières chatoyantes, porteurs de saines vibrations qui se voulaient parfois être des portes ouvrant sur de nouvelles dimensions. Une ville ouverte d'esprit, qui permit l'éclosion de nouveaux genres musicaux ou le renouveau d'anciens, refoulés, pas toujours appréciés dans d'autres comtés, et de multiples courants de pensée (malheureusement, brassant le bon comme le mauvais, parfois sans aucune distinction).
Ce n'est pas par hasard si la scène Acid-rock californienne et le psychédélisme y émergèrent, si le "Flower Power" s'y épanouit (avant de flétrir), influencé par le mouvement beatnik, apparu quelques années plus tôt (lui aussi natif du comté) . Ainsi, cette ville relativement récente (fondée par des missionnaires Espagnols - de la confrérie de "St-François d'Assise" - vers 1776) enfanta une famille musicale multicolore, mélangeant sans a priori, avec l'innocence d'un enfant pas encore pollué par le consumérisme ou l'égocentrisme, le folk, le Blues et le Jazz des frères noirs, la Pop du Swinging London, souvent fusionné à l'aide de nouveaux sons électriques.

Et puis, hérauts, visionnaires, missionnaires débarqués d'autres dimensions, disparurent, quand certains cédèrent à la tentation d'entités chthoniennes revenues sous l'apparence protéiforme du dieu Dollar. L'industrie récupéra le mouvement pour mieux le museler, faisant la vie dure aux résistants et aidant ceux qui avaient le cœur vide et l'appétit vorace. Plus les années passent, plus cette industrie contrôle les ondes, dictant au peuple ce qu'il doit aimer ou détester. Cycliquement, des mouvements de jeunes fous ruent dans les brancards, mais la majorité finissent par y laisser des plumes, les ailes brûlées d'avoir osé voler trop haut.

Howlin' Rain live, et encore en quintet

Hum... Hum... ... On parle de musique ou pas ?

Ben si, justement, parce que ce "Howlin' Rain Live" évoque tout ça. Cet esprit libertaire et aventureux, voire communautaire, qui flottait dans ces contrées. Le groupe, Howlin' Rain, est un enfant de San Francisco, et il semblerait que par hérédité, il ait naturellement en lui ce souffle créé par ces groupes des années 60 et du début des années 70.

     Dès "Phantom in the Valley", le ton est donné : ça sent à plein nez un Revival West-Coast 60's foncièrement électrisé, suant et velu, et surtout bien imbibé du Heavy-rock psychédélique développé par des combos plus ou moins obscurs de 1969 à 1973. C'est que (malheureusement ?) le temps du Flower-power est depuis longtemps révolu, remplacé par une ère de désillusion, d'amertume et de désenchantement. Ce qui peut faire croire à un avenir inexorablement sombre. Ainsi, le chant d'Ethan Miller déborde de désespoir, il crie sa rage devant tant d'incompréhension et d'injustice. Un cri parfois plaintif, mais jamais larmoyant. Un appel à l'aide lancé aux divinités muettes ou aux anges disparus. Ethan Miller est un barde fou enivré par sa musique.
Cette musique, quant à elle, mélange les émotions comme un maelstrom dans lequel il serait difficile de discerner les divers éléments et matériaux brassés.
Ainsi les guitares jouent avec les émotions, un peu comme un apprenti sorcier expérimentant, testant ses capacités, sans maîtriser  assurément  son art. Jonglant avec des forces qu'il peine à contrôler. L'apprenti pourrait ne pas ressortir indemne de ces expériences, néanmoins, le spectacle demeure magnifique à contempler. De là, sans théâtralisation, surnage une aura dramatique.
Ethan Miller

     Il y a aussi de la performance : sous leurs airs de hippies nostalgiques et perdus, de poètes aigris, de marginaux révolutionnaires luttant contre le consumérisme, ces quatre acteurs s'offrent sans retenue, ouvrent leur âme et déversent leur émotions dans un flot communicatif. C'est évident qu'il n'y a ici aucun calcul pour flatter l'égo, pour briller autrement que par la musique. C'est profondément humain. Et, en dépit de morceaux relativement longs, il n'y a pas de pauses entre chaque pièce ; pas de discours creux ou de babillages démagogiques pour remplir l'espace. Il est évident que ces gars-là mouillent leur chemise. Les chansons s'enchaînent sans temps morts, et en conséquence, les 66 minutes du CD s'avalent sans difficulté, sans accrocs, sans lassitude. On ne sent pas le temps passer !

     Avec ce live sulfureux et sans garde-fou, c'est la rencontre d'univers différents : celui de la Californie des années 60 (de 67 à 71), celui de la scène Rock des névrosés de Detroit, celui des groupes Heavy-psychédéliques (1), proto-Hard, du débuts des 70's, voire d'originaux comme Mars Volta. On peut même y déceler quelques réminiscences de Southern-rock tel que le pratiquait Outlaws sur ses deux premières galettes. Il y a parfois, lors des moments de joutes sidérales entre les deux guitares, quelque chose qui évoque l'essence de la furia électrique des pistoleros du MC5. Cette façon bien singulière d'être une indéniable émanation du Rock'n'Roll et de ne pas hésiter à partir, poussé par une fièvre électrique, dans des circonvolutions à la limite du Free-jazz. Des grattes (Fender Jaguar et Stratocaster) qui s'habillent de Fuzz puissantes et crachotantes, de flanger opulent (Maxom FL-9) d'Overdrive tuberculeuse (HAO Sole Pressure), de Delay généreux et d'écho vertigineux. Et, quelquefois, d'une belle wah-wah (Vox) charmeuse et terriblement expressive.
Une batterie nerveuse ayant pour modèle Mitch Mitchell et Corky Laing et une basse ronde et cossue qui ne s'en laisse pas compter, capable d'imposer un rythme à elle seule, avec un touché à la fois funky et mélodique (Gary Thain ?).
Mitchell, Miller et Comiskey

A la moitié de "Calling Lightning Pt. 2", pendant quelques savoureuses longues secondes, les instruments se font discrets pour laisser la quatre cordes de Cyrus Comiskey imposer son rythme groovy et lourd (emprunté quelque part dans le catalogue 70's), s'octroyer quelques petites nuances, alors que, derrière, Raj Ojha part en transe.  We are only slaves, to our ghostly arms and legs, dancing in our graves, and laying in the ruins of the golden age.”
En Live, Howlin' Rain s'alourdit, se charge de plomb, même les ballades sont brutalisées par une envolée collective, une auto-hypnose qui engendre un voyage dans un monde parallèle psychédélique, multicolore. Certes, cela perd en définition, par rapport aux œuvres studio, mais au moins, il y a l'intérêt d'écouter une nouvelle lecture (ce qui devrait être, peu ou prou, le cas pour toutes œuvres Rock imprimées pour la postérité). Car ce ne sont pas des escrocs qui reprendraient en overbubs ou pire, qui incluraient des bandes pré-enregistrées.

Par exemple : "Satisfy Me Now" qui n'aurait dû être qu'un Slow-blues blues-eyed poignant, si la fébrilité palpable de la Strato d'Isahiah Mitchell (ex-Earthless) et le jeu épileptique de Raj ne faisaient pencher la pièce vers un Rock solide et habité, à la limite de la convulsion nerveuse. Et pour conclure, le solo presque Hendrixien avec son utilisation intensive du vibrato, déchirant l'air, enfonce le clou dans une noirceur apocalyptique. " I watched you disappear into a crowded gray line, you were shaking off the tears from woeful eyes, but you couldn't stop the shaking of your spine"
Une noirceur vite effacée par un "Beneath Wild Wings" miraculeux. Le mariage heureux de la West-coast et du Swinging London. Ce titre intense est une ode à la joie de vivre, à l'insouciance ; une extase portée par une guitare chantante.
"Lord Have Mercy" débute, lui aussi, comme un Slow-blues, bien qu'ici dans une optique nettement plus psychédélique, avec une wah-wah implorante, perdue dans un écho caverneux. Mais rapidement, inexorablement, le ton se durcit (Hard-blues), s'accélère, avec un final qui pourrait faire référence au "Double Live Gonzo" (!). D'ailleurs, certains moments, on pourrait croire qu'un Nugent, revenu de son époque barbue, torse nu et accoutrement en mode chasseur vêtu d'un pagne, s'est invité pour insuffler une bonne dose d'énergie supplémentaire.


Seul "Hung Out in the Rain" affiche de bout en bout sa solitude, son spleen aride et poussiéreux, même si Ethan finit par faire baver ses accords (Steve Earle et Mellecamp ne sont pas loin).

Et que dire de l'explosif "Dancer at the End of Time" qui manie sans précaution des ingrédients instables à base de concentrés de Mountain, d'Hendrix, de Josefus et de Cactus (et en parlant de ce dernier, HR reprend Evil à la mode Cactus) ; ça fuse dans tous les sens, et puis d'un coup, un court break sous forme d'interlude à la mode Clapton.

Le final, "Roll On...", possède même des couleurs propres à Foghat ; dans la rythmique notamment (surtout celle de l'intro), mais aussi dans le break (même si c'est un soupçon garage). Final dans un déluge sonique orgasmique. L'air crépite de Fuzz poussées dans leurs retranchements, Ojha se prend pour un punk, et au milieu, Ethan se fend d'un "Tu lu tu tu" à la Beach Boys. Seul Cyrus essaye de maintenir la cohésion.
Après une telle prestation, les belligérants ne peuvent être qu'éreintés, meurtris. Mais leur visage se fend d'un sourire, satisfait du devoir "accompli".

     Crénom ! Mes aïeux, ça c'est du live ! P[censuré] de b[censuré] de [censuré] ! Cela fourmille de décalage (que la batterie rattrape par d'habiles pirouettes ou que la basse cautérise par son groove implacable), ça larsen par-ci par-là, il y a des échos de cathédrale, il y a comme une odeur d'artisanat, mais putain que c'est vivant ! Il n'y a pas à tortiller du cul : avec ce "Live Rain", le terme LIVE reprend tout son sens.


Side 1 :
Phantom In The Valley (8:45)
Self Made Man (11:04)
Side 2 :
Can't Satisfy Me Now (8:45)
Beneath Wild Wings (4:19)
Lord Have Mercy (7:50)
Side 3 :
Hung Out In The Rain (6:07)
Calling Lightning Pt. 2 (8:16)
Dancers At The End Of Time (5:53)
Side 4 :
Roll On The Rusted Days (7:49)








Instant Howlin' Wolf



(1) Du genre de Josefus, Jericho, Hot Tuna, Bob Seger System, Ashkan, Hurdy Gurdy, Fuzzy Duck, Morgen, Fraction, Morning Drew, Dragonfly, Damnation of Adam blessing, Captain Beyond, Andromeda, etc....

mardi 3 mars 2015

ZU "mûr pour le blues"

Certains sont mûrs pour l'asile (je ne citerai pas de noms), d'autres sont mûrs pour le blues, comme ce ZU, qui ayant dépassé le demi siècle, se lance enfin dans l’aventure et sa double passion : pour le blues qu'il découvrit ado par Johnny Winter avant de se pencher sur les Muddy,  B.B. et autres géants et pour la langue française. De ces influences et cette longue macération il accouche de cet album 100% blues 100% dans la langue de Brassens. Pas un inconnu ce lyonnais puisque ça fait un moment qu'il manie la plume et traîne sa gratte de troquets en festivals. Si le blues a toujours été son carburant, jusqu'à présent il le diluait un peu dans une chanson française bluesy, mais là changement de cap, du blues du blues du blues comme le chantait Jonasz!
Pour cela il a trouvé pour l'accompagner  le label Bluesiac de notre ami Mike Lecuyer, qui a également dans son catalogue des noms que l'on connait bien ici comme  les Chics Types, Les Witch Doctors, Daniel Blanc ou... les Blouzayeurs, le duo formé par ZU et l'accordéoniste Pascal Rosiak. Et pour l'accompagner musicalement les "SchiZUphrènes": Eric Haenbecker (basse, contrebasse), Louis Phin (drums, perçus), Guy Vassano (claviers, programmation) plus des invités.

Faire du blues quand on n'est pas né sur les rives du Mississippi ou dans le West Side de Chicago c'est  le thème du premier titre "Je parle mal": "c'que tu veux c'est du Chicago blues seulement ça va pas être possible".  Dédicace aux programmateurs de festivals de blues toujours réticents à programmer du blues en françaisMais écoutons Benoit Blue Boy à ce sujet dans la préface de "Le blues dans tous mes états", recueil de textes de chansons de ZU paru au Pédalo ivre: "Je ne suis pas très intéressé par le texte de ce que raconte le mec dans le Mississippi. Tu ne peux pas faire partie de ça, c'est impossible, parce que c'est local, t'es de Lyon, donc tu racontes des histoires de Lyon, tu peux pas raconter les cannes à sucre que t'as coupées le matin, mais tu peux raconter que ça pue à Feyzin  ou je ne sais pas quoi. Tu ne peux raconter que des histoires à toi, sinon c'est pas vrai."
Voila un point de vue que je partage totalement. J'ai toujours profité de ces colonnes pour défendre les bluesmen hexagonaux  qui ont  choisi de s'exprimer dans notre langue (Miguel M, les Witch, Jefferson Noizet, Rod Barthet, Daniel Blanc,
Christophe Marquilly, Mike Lécuyer, Yann Lem, Lenny Lafargue, Peter Conrad, Christophe Maé (non, j'rigole!!) et j'en oublie, sans parler des grands anciens, les Bill Deraime, Patrick Verbecke, Paul Personne, Benoit Blue Boy) et ce ZU s'inscrit dans ce courant pour notre grand plaisir. A noter sur ce titre un bon coup de sax de Alain Gonne, producteur, ingé son et saxo reconnu.
Chanson titre ensuite "Mûr pour le blues", ou ce rêve concrétisé de faire un album de blues, avec cerise sur le gâteau, le parrain lui même, Benoit Blue Boy, qui s'invite pour un festival d'harmonica, ZU nous prouve aussi qu'il n'est pas manchot coté gratte, joli titre qui balance bien.
Un slow blues reposant  sur l'amour "Ce toit sera le notre", puis "Flouze blues" avec l'apport de l'excellent harmoniciste lyonnais Buzz Harpo, le pognon , thème  blues s'il en est "Toi tu t'en fous t'en as pas, tu n'as pas tous ces menus tracas..".
Une douceur avec "L'autre rive",  un blues optimiste, y'a pas que de la déprime dans le blues, rappelons le, le blues c'est la musique de la vie, des peines mais aussi des joies! Et la Gibson Marauder chauffe bien!
Avec "Le môme et les salauds" changement de registre que ce titre acoustique, Dobro de sortie et de nouveau Buzz Harpo à l'harmo; il nous présente un artiste plus grave, moins ZU-ave qu'il n'y parait.
L’innocence des mômes et en face les grands patrons et politiques qui se goinfrent au mépris de la planète et des individus. Plus léger, un peu d'humour avec "Santé" (sax alto de Philippe Gilbert) et "Yoyo" où l'on retrouve le complice des Blouzayeurs Pascal Rosiak et son piano à bretelles, ainsi que Jeff Parade à la lap-steel  guitar, tout ça donne une petite couleur zydeco  agréable.
Retour au sérieux avec "la chasse au naturel" et pas un mais deux harmonicistes (Buzz Harpo et le belge Olivier Poumay) , tempo ragtime au fingerpicking et utilisation d'une pédale d'effet qui donne l'illusion de dialogue entre 2 voix. La destruction de l'environnement est au coeur de cette chanson qui joue avec les mots et les expressions  en rapport avec la nature("C'est un projet grandeur nature/ oui de la taille d'une belle enflure").
On termine avec le poétique "Le corps est un passeport" et en bonus  l'instru festif "Boogaloo panard" avec le retour d'Alain Ganne au sax , plus la trompette de Didier Melck.

Conclusion-  ZU n'a pas choisi la facilité: plus facile et vendeur de faire de la chanson française/variétoche vaguement bluesy ou de brailler "Sweet home Chicago" que d'adapter le blues à sa sauce, rien que pour ça il mérite notre respect et notre soutien; de plus il le fait avec un talent certain, il est même par moment Zu-bilatoire. Voila un artiste sincère hors des modes et fidèle à ses convictions alors aidons le, aidez le, il ne faut pas compter sur TF1 ou Nrj pour ça, vous savez ce qu'il vous reste à faire..

ROCKIN-JL

lien pour se procurer le CD :brennus-music.com/bluesiac/zu
le site de ZU pour les dates: zuzine.com
et pour écouter quelques extraits ici, sur la gauche: .bluesiac.com/Zu