mardi 25 février 2020

CARLOS GIMENEZ : PARACUELLOS - par Pat Slade



En farfouillant dans une boutique de bande dessinée, j’ai eu le plaisir de trouver l’intégrale de «Paracuellos» qui venait d’être rééditée, une BD culte pour beaucoup de lecteurs de Fluide Glacial. 






Une page de l’histoire d’Espagne sous Franco





Carlos Giménez
Si une bande dessinée est devenue culte avec le temps, c’est bien «Paracuellos», mais n’attendez pas à trouver un gag à chaque page. Ce gros pavé de plus de trois cent pages évoque une page d’histoire de l’Espagne de l’après guerre, une époque ou «le sabre et le goupillon s’aimaient d’amour tendre, une histoire sombre qui se passait sous le règne d’un vieux général dont le nom m’échappe, mais qui portait un pompon sur son chapeau» comme le résume si-bien la préface écrite par Gotlib.

L’auteur Carlos Giménez est né en 1941. Son père est mort jeune, laissant une femme et trois enfants seuls. Sa mère atteinte de tuberculose se retrouvera en sanatorium et Carlos sera placé dans un centre de l’Assistance Publique Espagnole. De l’âge de 6 à 14 ans, il sera transbahuté d’un centre à un autre et des années plus tard, ayant trouvé sa voie et ayant le don pour le dessin, il racontera les histoires et les anecdotes qu’il a vécues lui-même ou celles qui lui ont été contées par d'autres enfants qui ont passé quelques années enfermés dans l’un de ces foyers. Alors que Giménez commence à publier ces petites histoires de deux pages, il n’avait pas l’ambition d’en faire une série complète. Et à mesure qu’elles étaient publiées, les lecteurs avaient retenu le nom de «Paracuellos» et lorsque vint le moment de publier, ce seront six albums qui se retrouveront sur le marché.


Le dessin de Carlos Giménez est aussi noir que ses histoires, un crayonné recouvert à grand coup d’encre de Chine. «Paracuellos» est à lire avec une boite de kleenex à portée de main. Nous sommes loin des tartes à la crèmes et autres gags visuels qui vous font tordre de rire, et sommes encore plus éloignés de Mad Extra, du journal de Mickey et de la semaine de Suzette. Fluide Glacial à pris un gros risque à éditer les histoires de Carlos Gimenez quand on connaît l’humour loufoque et débridé qui règne parmi les pages du journal et les dessinateurs qui le composent. Nous sommes loin d’Edika, de Maëster, de Goossens ou de Binet, Gimenez apportera la touche dramatique au journal.

«Paracuellos» : deux pages publiées tous les mois et qui racontent l’histoire de pauvres mômes placés dans des institutions dirigées par l’église et l’organisation de la Phalange espagnole, une organisation politique nationaliste d'obédience fascisante fondée en 1933 par José Antonio Primo de Rivera. Des gamins qui subiront des sévices physiques, morales et de sévères punitions, qui auront à peine de quoi se nourrir et où les images de Dieu et de Franco seront rentrées de force dans leurs jeunes cervelles… Le sabre et le goupillon ! Des instructeurs sadiques, des directrices persécutrices, des infirmières cruelles, des prêtres tourmenteurs… C’est cela le monde de «Paracuellos» et de ces enfants qui subissent un monde d'adultes qu’ils ne comprennent pas.


«Paracuellos» de Carlos Gimenez a une telle intensité dramatique que l’histoire ressemble à un livre de d’Octave Feuillet (Le Roman d’un jeune homme pauvre). Même si cela ne prête pas à rire, une fois plongé dans cet univers, comme dans un bon roman, on ne peut pas lâcher le bouquin avant d’avoir atteint la dernière page et l’on voudrait une Happy end qui malheureusement n’arrivera pas.

Par la suite, Giménez fera une autre série appelée «Les Professionnels» où il y racontera le début de sa vie comme dessinateur et là, l’humour sera présent. 

lundi 24 février 2020

Le lundi le Deblocnot se la coule douce… Et Sonia écoute la musique de LA LISTE DE SCHINDLER




Lundi au Déblocnot, les rédacteurs se reposent après une semaine harassante. Hugo est retourné à son bahut pour trois jours de cours…
Sonia a vite répondu au courrier ; il n'y en a plus des masses, les groupies de Rockin lâchent l'affaire une à une (prévisible) ; quelques messages téléphoniques et mails qui imposaient une réponse, bref, une matinée plutôt calme…

- Waouh seulement 10H30, il faut que je me trouve un truc à faire avant d'aller chercher les copines de la compta pour partir au self (le plat pourri qui est le sien chantait Renaud en paraphrasant Jacques Brel)
- Tiens, je sais que M'sieur Claude voudrait consacrer un article à John Williams, le compositeur de musique de films, le complice de Spielberg. Voyons ses notes sur son cahier à spirale (Moderne le Toon)  ; 110 musiques de film, ah quand même ! Sans compter la TV est des œuvres de musique de concert ; certes le monsieur a 87 ans !!!
- Les Stars War, trop connues, les Indiana Jones, les Jurassic parks… ça me dit trop rien… Ah tiens, je connais moins la musique du film bouleversant sur la Shoah, La liste de Schindler, il faudra absolument qu'on emprunte le DVD avec Nema. Claude a marqué "Belle interprétation du thème par Renaud Capuçon dans une anthologie " et "Nombreux thèmes hébraïques". Cool, la musique est sur YouTube, l'intégrale… On écoute :



Cela étant dit, rendez-vous dès demain pour :
Article de Pat consacré à la BD : CARLOS GIMENEZ : PARACUELLOS'


dimanche 23 février 2020

BEST OF SOUS LES ÉTOILES



Lundi : c'est relâcheHugo doit trouver des vidéos musicales pour Claude : un titre RnB écoutable et l'air de la reine de la nuit de Mozart. Ah les débutants : un délire "porno" de Kanye West avec les mots "baise" et "fuck" utilisés des dizaines de fois, et Mozart chanté en 1944 par l'impayable Florence Foster Jenkins qui chantait aussi faux qu'une hyène enrouée 😅. Sonia l'aide à améliore son choix avec notamment la diva Rita Streich

Mardi : Pat a monté un business lucratif : la vente-revente (en un mot le trafic réglé en biftons) de vinyles rares en pop, chanson, rock, etc. Des fortunes dorment peut-être au fond de vos armoires. Il cite des exemples de trésors hors de prix et nous propose deux vidéos hyper pédagogiques. Claude fait la gueule, ses deux Mireille Mathieu authentiques des années 60 ne valent pas plus que 1 € pièce !!! 😖 Ah, il a un Tchaïkovski Ogdon-Barbirolli coté 200 € ! 😋

Mercredi : Bruno nous remémore un disque du bon vieux temps : "The Time Is Near…" de 1970 du Keef Hartley band. Keef Hartley, un batteur qui réalisa avec son groupe quelques disques. Un style personnel, des influences amérindiennes dans son inspiration ;  la forte présence des cuivres, il est vrai parfois un peu jazzy, et quelques mouvements typés (étirés sur scène), lui ont également valu d'être affilié au mouvement Jazz-fusion. Bruno classe le genre plutôt dans le blues-rock.

Jeudi : Rockin a fait un passage tout bronzé et même écrit un papier consacré au dernier album d'Éric Frasiak, "Charleville" de 2019. Toujours survolté, il aborde des sujets brûlants de société avec punch. On retrouve le Frasiak, héritier de Ferré et Béranger, qui nous explique que son anarchie ce n'est pas le chaos et les têtes coupées mais un "hymne à la vie", la liberté, l'utopie. Un grand cru qui a obligé notre JL à quitter les cocotiers et les vahinés… 😎

Vendredi : Luc est intarissable sur certains films cultes. Cette semaine A star is born (une étoile est née) de Georges Cukor de 1954 qui flirte avec la comédie musicale. Même si on connait l’histoire, même si on pense en connaitre la fin, A star is born est une grande tragédie en sens théâtrale du terme, un modèle de construction scénaristique, un enchantement de cinéma, un regard acéré sur Hollywood, porté par Judy Garland et James Mason. Waouh, une passion de notre rédacteur…

Samedi : Claude termine un sacré périple ! Huit ans à explorer et nous guider à travers le cycle des dix symphonies du compositeur autrichien Anton Bruckner. Il termine par la 1ère (logique), une œuvre écrite à Linz avant que le bonhomme aille se faire étriller par les critiques snob de Vienne. Du coup un succès et surtout une symphonie optimiste et un peu folle qui sera l'unique franc succès de sa vie. Au pupitre : le maestro mort nonagénaire il y a a peu : Stanislaw Skrowaczewski (ça s'écrit comme ça se prononce 😬).

Et demain c'est relâche. Hugo est en congé scolaire mais Sonia profite du calme pour écouter en prenant des notes la B.O. de John Williams pour le film bouleversant de Spielberg : La liste de Schindler.

samedi 22 février 2020

BRUCKNER - Symphonie N°1 (1865 -1877 Nowak) - Stanislaw SKROWACZEWSKI (1995) – Par Claude Toon



- Mais dis donc Claude, c'est la dernière symphonie de Bruckner non commentée ! Tu avais commencé en juillet 2012 par la 5ème
- Et oui Sonia, dix symphonies avec la N°0 ! Et on termine par la plus concise et optimiste, et puis cette œuvre préfigure l'art très particulier du compositeur…
- Oui j'entends cela, c'est énergique et teutonique si je puis dire, bien carré… À ne pas écouter à 2 heures du matin, hihihi…
- En effet ma belle, un allegro tri thématique, des mélodies élégiaques aux cordes, des chorals de cuivres et bien entendu, une huitaine d'éditions et de révisions…
- Tu me gâtes pour le nom du maestro : Stanislaw Skrowaczewski ! Heureusement que l'on a inventé le copier/coller, un polonais à tous les coups, mort ou vivant ?
- Il nous a quittés en 2017 à 93 ans toujours en exercice, le doyen absolu de la direction que ce chef d'origine polonaise en effet, mais naturalisé américain.

Bruckner, caricature de 1885
On pourra aussi ajouter en avant-propos, la symphonie d'étude parfois numérotée 00 de peu d'intérêt, soit 11 symphonies en tout, sans compter des variantes de certains mouvements comme ceux de la 4ème. Tout cela constitue l'essentiel de la production musicale de cet organiste et symphoniste.
Je ne reviens plus sur le pittoresque personnage : l'esprit monastique chez un fils d'instituteur laïc né en 1824 près de Linz, le petit bonhomme célibataire et ventripotent sans l'élégance ni le savoir-vivre mondain tant appréciés à l'époque, dépressif et peu alcoolo, retouchant à longueur de vie ses symphonies dont la plupart ne seront jamais jouées en leur temps car trop virtuoses pour les orchestres du XIXème siècle, symphonies ridiculisées par les critiques, son admiration pour Wagner, et la reconnaissance bien tardive au crépuscule de sa vie qui s'achève en 1896. Une biographie plus détaillée est à lire dans la chronique de 2012 (Clic), l'Index récapitule tous les billets consacrés aux 9 symphonies déjà écoutées.
Comme pour Beethoven, Schumann et Brahms, j'ai essayé de varier les plaisirs en commentant pour chacune des symphonies une interprétation sous la baguette d'un chef différent. Le cycle brucknérien n'échappe pas à cette règle. Il faut dire que si les symphonies furent méprisées malgré des réécritures et mutilations pas toujours bienvenues du vivant de leur auteur, depuis les années 60, elles sont à la mode, surtout les trois dernières. Les symphonies 0, 1, 2, 3 et 6 restent encore les parents pauvres dédaignés par les organisateurs de concerts. Les interprétations en disques isolés de la 1ère symphonie sont moins nombreuses que celles des 7 à 9. Et c'est dommage car, bien dirigée, elle constitue avec ses 45 minutes une excellente initiation au maître autrichien. On la trouve heureusement bien servie dans les intégrales. On sera surpris du choix du plutôt méconnu Stanislaw Skrowaczewski conduisant un orchestre guère plus célèbre, l'orchestre de la radio de Sarrebruck. Si je vous dis que lors d'une écoute comparée en aveugle de gravures de la monumentale 8ème symphonie par la revue Classica, l'orchestre et l'artiste se sont hissés en tête du palmarès devant des hits de Karajan, Jochum ou Wand, vous aurez raison d'en déduire que le succès est souvent affaire de business et de publicité, de notoriété des labels (une certaine étiquette jaune), etc. En plus quand vous avez un patronyme quasi imprononçable😞. J'anticipe. Parlons de la genèse de la 1ère symphonie.

Anton Bruckner compose en réalité sa seconde symphonie quoique numérotée 1. La symphonie N°0 encore parfois datée à tort de 1869 a en fait été composée vers 1863 à en croire la correspondance échangée à ce sujet. Le compositeur la rejettera de son catalogue, la trouvant datée voire dépassée, de style trop classique. Il ressortira pour notre bonheur ce charmant "prototype" en 1895. (Wikipédia raconte des bêtises à ce sujet, désolé de le dire ; cela dit, faire le tri entre les partitions des trois époques est difficile, le manuscrit original est perdu).

Stanislaw Skrowaczewski
Avec cette seconde symphonie, le bond en avant vers un mode de composition révolutionnaire est flagrant. Bruckner travaille toute l'année 1865 sur la partition. Elle sera terminée en avril 1866 et envoyée à deux amis chefs d'orchestre : Dessof et Herbeck qui tardent à répondre. Bien que piètre maestro, Bruckner crée sa symphonie lui-même le 9 mai 1868 à Linz. Comme le futur lui apprendra, il pouvait s'attendre à un bide. Il n'en est rien, le public provincial n'est pas snob et fait bon accueil à l'ouvrage. L'incompréhension et le rejet viendront à Vienne où il ne sera pas de bon ton d'admirer Wagner et pire de s'inspirer de son style chromatique et de la technique des leitmotive. Vienne, capitale musicale européenne mais hélas repère d'un public frivole et lui, justement snob, manipulé par des critiques ringards et incompétents comme Eduard Hanslick qui encensent Brahms (qui certes le mérite) et la famille Strauss et trempent leurs plumes vipérines pour éreinter la musique du timide Bruckner pourtant organiste et professeur reconnu. J'en ai souvent parlé à propos des symphonies de la maturité.
En résumé, la 1ère symphonie écoutée ce jour marque le virage entre la fin d'une période d'initiation partagée entre des ouvrages religieux et des essais symphoniques encore empreints de la tradition beethovénienne et romantique, et un style ambitieux moderne mêlant mysticisme, polyphonie complexe et chromatisme. Bruckner ose tout désormais : la variété des thèmes, la brutalité des transitions, une puissance granitique des tuttis, des proportions qui ne cesseront de s'élargir jusqu'à la 8ème symphonie de 1H20. Le choix de la tonalité se porte ici sur l'énigmatique Ut mineur, celle de la 5ème de Beethoven. La symphonie ne reflète pas encore les profonds élans mystiques caractéristiques des symphonies 5, 8 et surtout de la 9ème dédiée "au bon Dieu". Bruckner sera le chantre des modes mineurs les plus sombres comme le ré mineur.
L'orchestration est classique pour l'époque : 2+1/2/2/2, 4 cors, 2 trompettes, 3 trombones, timbales et cordes.
La symphonie comporte quatre mouvements avec un scherzo en troisième position.
~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~

Quand on atteint l'âge canonique de 93 ans encore actif, on désespère votre rédacteur chargé de rédiger votre biographie. Stanislaw Skrowaczewski est né en 1923 à Lwow, en Pologne devenu Lviv, en Ukraine. Précoce, il débute sa formation de pianiste dès 4 ans et compose à 7 ans (de la musique symphonique !!). C'est le temps du partage germano-russe après l'écrasement de la Pologne, pays qui va connaître cinq ans de martyr. Il apprend l'anglais en écoutant en secret la BBC et continue de travailler son métier de musicien. Enrôlé lors de l'invasion nazie, il est blessé à la main, sa carrière de pianiste est hélas terminée. Après la guerre, il dirige de nombreuses formations en Pologne  et obtient de venir se perfectionner à Paris auprès de Nadia Boulanger et d'Arthur Honegger.
En 1958, le maestro George Szell l'invite a dirigé l'Orchestre de Cleveland. George Szell qui règnera sans partage de 1946 à 1970 sur la phalange haut de gamme US. Stanislaw Skrowaczewski est naturalisé américain en 1959 et de 1960 à 1979, il devient directeur de l'Orchestre de Minneapolis (devenu Orchestre du Minnesota). Il succède à Antal Dorati qui en a fait un orchestre de très haut niveau. De 1983 à 1992, il prend la direction de l'Orchestre de Hallé que là aussi John Barbirolli avait fait entrer dans la légende. Je n'énumère pas tous les orchestres prestigieux qu'il dirigera. En plus de cette carrière de maestro hyperactive, il compose des œuvres sur commande.
On dispose de disques chez divers labels anciens mais c'est surtout le petit label OEHMS qui lui offrit ses meilleurs micros. Pour son 90ème anniversaire, OEHMS publie un coffret de 28 CD qui réunit entre autres des intégrales de symphonies gravées avec l'Orchestre de la radio de Sarrebruck, excellent ensemble formé à un large répertoire classique et contemporain à l'école de Hans Zender, Myung-Whun Chung ou encore Günther Herbig par exemples. Des intégrales de Beethoven, Brahms, Schumann, et bien entendu de Bruckner.
~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~

J'ai découvert la 1ère symphonie vers 1981 avec l'enregistrement d'Herbert von Karajan qui terminait son intégrale Bruckner inégale avec la Philharmonie de Berlin. Début du numérique aidant, j'avais à la fois apprécié d'entendre en vraie grandeur et sans saturation la vaillante symphonie. Interprétation un peu tapageuse que j'écoutais peu fréquemment. La réédition de l'interprétation de Daniel Barenboïm avec Chicago puis il y a quelques années, la parution de celle d'Abbado à Lucerne m'avaient réconcilié avec l'ouvrage grâce à un trait fluide et subtil. Avec Stanislaw Skrowaczewski, la donne est encore différente…
Avant toute chose, comme souvent avec Bruckner il existe un fouillis inextricable de réécritures, donc d'éditions proposées par divers musicologues. Pour essayer de faire simple, on distingue quatre périodes : Une version préliminaire de 1865-1866, une version dite de Linz de 1866-1867, une autre dite "révision de Linz" de 1877-1884 et enfin, au crépuscule de sa vie, le compositeur "simplifie" son œuvre en 1891 malgré les conseils de ses amis, mais Bruckner, enfin reconnu, estime que c'est la meilleure. Pour les éditions cinq spécialistes ont travaillé sur le sujet ! Doblinger en 1893 (quasiment jamais enregistré), Haas en 1935, Nowak en 1953 à partir des retouches de 1877, Brosche en 1880 respectant les vœux du compositeur de 1891, et enfin Röder en 2016 restituant la version de la création de 1868.
Une variété d'éditions qui rappelle les tripatouillages déments sur la 3ème symphonie. Mais attention, les différences sont plutôt des améliorations concernant des détails solgéfiques ou orchestraux, pas des coupures ineptes comme pour la 3ème complètement déséquilibrée, ou des réécritures complètes comme pour la 4ème ou la 8ème symphonie (ajout des harpes, bois par 3, nouvelle coda du 1er mouvement). Ce paragraphe montre deux choses : le manque de confiance de Bruckner laissant trop souvent des élèves ou des "amis" revoir plus ou moins à bon escient les partitions et également un souci de perfectionner ses œuvres, de les faire murir. L'édition Nowak (comme aujourd'hui) est la plus jouée mais le travail de Brosche et de Röder passionne de plus en plus les chefs…

1 - Allegro : Il y a deux semaines, nous soulignions à propos de Schubert composant en 1814 sa 2ème symphonie son attrait pour les mélodies rythmées, les marches et processions, les jeux de tonalités ; en un mot, le portrait d'un jeune compositeur romantique tentant d'extraire la musique symphonique des règles de composition immuables héritées du style classique. Et d'ajouter que Bruckner saurait s'en souvenir. L'allegro confirme totalement cette analyse. Une marche staccato à quatre temps, des noires pointées sur la note do, une marche obsédante aux cordes graves notées pp qui "sonne les trois coups". On ne peut faire plus rythmé et on retrouvera souvent ce style d'introduction linéaire dans les symphonies suivantes, mais plutôt sous forme de trémolos ou d'arpèges de pizzicati. [0:03] Le thème A primesautier et nerveux, assez long, est joué aux violons avec d'amusants échos disséminés et chantés par les clarinettes et les cors, plus tardivement aux flûtes. Bruckner innove totalement avec cette rythmique appuyée. Pour certains, le compositeur ose une originalité sans équivalent depuis l'Héroïque de Beethoven en 1803. Excessif ? Non, ça se défend. Ce premier thème A est développé dans une péroraison qui gagne crescendo en force jusqu'à un intermède plus calme aux bois et aux cors [1:06]. [1:22] Le thème B est réservé aux violons qui énoncent un tendre motif mélodique délicatement articulé, thème prolongé par les vents, donc un second thème badin contrastant nettement avec la sévérité du premier. [2:17] Le thème C surgit avec vaillance : une scansion véhémente des cordes, autre signature du style brucknérien, ici appuyée par un choral affirmé des cuivres. En quelques minutes Bruckner met en place les éléments esthétiques qui supporteront les 8 symphonies à venir. L'allegro ne dure qu'une douzaine de minutes et non les 20 à 25 minutes de mise dans les œuvres futures. La suite du mouvement enchante et surprend par un travail pointilleux et enfiévré de pauses, de reprises, d'exclamations glorieuses.
[7:04] Bruckner encore adepte de la forme sonate, assure une reprise des mesures initiales et du thème A, reprise obligée mais pas da capo. Non, Bruckner préfère laisser la musique glisser avec poésie jusqu'à la coda toute en majesté et affichant un contrepoint complexe, encore une nouveauté pour une fin de mouvement introductif, le compositeur insérant même une intrigante citation du violon solo… Skrowaczewski adopte un tempo vif mais jamais brutal, en rien teutonique, une mise en place très aérée, un exploit avec un orchestre somme toute modeste mais motivé. La légèreté agreste des premières mesures rejettent tout dramatisme au bénéfice d'une facétie qui nous rappelle que Bruckner qui vit encore à Linz est un homme jeune qui n'a pas encore connu les désillusions à venir à Vienne.

2 - Adagio : [11:43] Bruckner terminera par l'écriture de l'adagio début 1866. Lors de la composition des autres mouvements, il a acquis une audace et une expérience qui vont lui permettre de composer un adagio d'une inventivité hors de toute norme habituelle ; innovation que l'on ne retrouvera pas avant l'imposante 5ème symphonie dix ans plus tard. L'architecture de forme sonate est abandonnée pour une forme tripartite ABA, mais savamment élaborée.
Peut-on parler de thématique ? Difficile à dire. Les premières mesures entonnent pp une sombre phrase aux cordes graves rejointes par les cordes aiguës. Un recueillement au propos indéfini qui fait penser au Wagner de Tristan. [12:33] Un premier groupe mélodique apparaît, une mélopée crépusculaire chantée par les trois flûtes auxquelles succèdent les clarinettes et les cors et un très discret roulement de timbales. [14:16] Nouvelle idée : une ritournelle des violoncelles soutient un chant pastoral des cordes. Toute tonalité déterminée s'efface dans un chromatisme offrant une ambiguïté émouvante aux discours : prière, chanson populaire, nostalgie ? Bruckner distribue divers solos élégiaques au sein des pupitres de bois. L'ondoiement des cordes associée aux interventions concertantes des flûtes et des bois est l'une des pages les plus sentimentales et finement orchestrées de Bruckner. La continuité songeuse de la poésie qui se dégage profite de l'absence de thème structurant. Le compositeur a-t-il voulu opposer cette méditation erratique à la rythmique incisive des thèmes de l'allegro ? [18:46] six traits syncopés des trompettes ouvrent une section centrale plus cadencée comportant l'ébauche d'un thème évanescent [19:39]. [21:31] La musique se déploie, entremêlant des citations du discours précédent pour aboutir à un climax certes cuivré, mais étrangement chaleureux, sans effet fracassant. La coda interrompt en douceur la rêverie.

 Linz : carte postale de F.X. weidinger
3 - Scherzo: Schnell (rapide) : [24:12] Le scherzo retrouve la vigueur robuste et virile qui caractérise ce passage obligé et pas toujours très inventif chez Bruckner. Une introduction de traits de cuivres précède  l'exposé d'un thème martial aux cordes. La musique adopte un style de danse villageoise exaltée, on notera de plaisantes agrémentations comme le récitatif des bassons. Comme toujours : un scherzo joyeux, rugueux et un chouia roboratif. Bruckner ne voudra jamais s'écarter de cette structure académique, malgré une thématique brillante et un peu folle. [28:03] Cors et vents entonnent le thème bucolique du trio, lui aussi d'une séduction en deçà de la grande créativité présente dans l'allegro et l'adagio. [30:30] Réexposition du Scherzo da capo mais sans la seconde reprise. [32:22] Dans les trois premières symphonies et la N°0, Bruckner croit bon d'ajouter une petit coda enjouée. C'est amusant, pas toujours de la dentelle, elle disparaîtra lors des réécritures de la 3ème symphonie puis définitivement.

4 - Finale: Bewegt, feurig (animé, ardent) : Il y a une similitude entre le final de la symphonie "la grande" de Schubert et celui de cette symphonie - une fois de plus dirait-on - à savoir la rythmique impétueuse et le recours sans appel à la nuance ff soutenue, peu de pause, ni pour les musiciens ni pour l'auditeur.
[32:46] Le thème d'ouverture rappelle ceux de l'allegro : des traits musclés en arpèges descendants sur une octave, une ponctuation syncopée d'un motif fracassant des timbales. Les violons attaquent une suite obsédante d'arpèges rabattus, ou pas, qui vont traverser sans répit le mouvement. Les bois dialoguent gaiement. [33:29] La reprise est plutôt une variation sur le motif initial, encore un mode d'écriture cher à Schubert.
[33:58] Pas à pas le calme revient, la mélodie se veut ludique interrompue fréquemment par de brèves courses éperdues des cordes en complicité avec les cuivres. [35:14] Imaginatif, Bruckner insert un mouvement dans le mouvement, une section chatoyante et chamarrée d'échanges facétieux entre les vents. Et tout cela avant de relancer son incroyable machinerie contrapuntique jusqu'à un tutti aussi grandiose que goguenard [37:12]. Je ne m'étends pas plus, d'accalmies en furies, de conciliabules farfelus de l'harmonie à des plaisanteries musicales furibondes [38:38] & [40:42], Stanislaw Skrowaczewski efface le pathos brucknérien trop souvent de mise. Le final nous transporte dans le tintamarre facétieux et braillard d'une brasserie autrichienne. Il est rare que la musique d'Anton amuse ; voilà une interprétation d'une intelligence et d'une subtilité qui surprendra les amateurs du compositeur. La coda est survoltée ff, on pouvait s'y attendre, mais le phrasé est ciselé ; Skrowaczewski note que la partition s'achève non pas sur un grandiloquent point d'orgue mais sur une noire syncopée !! Bravo… C'est marqué sur la partition, donc pas d'hédonisme… Certes en écoutant Karajan et sa philharmonie berlinoise, on ne peut qu'admirer la beauté des cuivres, le soyeux des cordes et la discipline de l'ensemble, mais, comment dire, il n'y aurait cependant pas un soupçon d'emphase dans tout cela ? 😄
- Hihihi Claude, tu ne serais pas en train de chipoter par hasard ???
Sonia n'a pas tout à fait tort et le tort tue ; je vous propose donc l'interprétation du maestro autrichien, vain dieu, quelles belles sonorités instrumentales ! (Partition Nowak)


~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~

Le disque de Karajan n'est disponible que dans l'intégrale réalisée dans les années 70-80 (DG - 4/6 & 5/6 pour la 1ère). Un coffret cher, sans la symphonie 0, et qui hélas, malgré de grands moments, n'est pas une référence immortelle, la phonogénie de la Philharmonie de Berlin ne fait pas tout. Existe-t-il d'ailleurs une intégrale idéale ? Je ne crois pas. Le disque de Skrowaczewski est toujours disponible en album simple tout comme l'intégrale et dans les deux cas à des prix très modiques. Si l'orchestre de Sarrebruck n'offre pas une virtuosité digne des grandes phalanges de Berlin, Vienne ou Chicago, l'élégance de l'interprétation emporte bien des suffrages sur le fond. Donc ne parlons pas de compétition mais plutôt de complémentarité.
En 1967, Vaclav Neumann dirige une fulgurante version de l'édition de Linz avec le Gewandhaus de Leipzig. Il gravera aussi à cette époque les symphonies 5 et 6 de Mahler remarquées car remarquables. Les tempos sont retenus, le chef tchèque canalise avec brio l'énergie "colossale" inhérente aux symphonies de Bruckner. Prise de son splendide, l'air circule entre les pupitres. Entraînante et dionysiaque d'un côté et un peu raide par instant (Berlin Classics – 6/6).
2012. Claudio Abbado arrive à la fin de son combat contre la maladie commencé dix ans plus tôt. Physiquement, l'homme semble momifié mais le sourire et la passion sont intacts. Comme chaque été, les meilleurs instrumentistes européens des orchestres qui ont collaboré avec le maestro italien se réunissent pour un festival orchestral à Lucerne. Le chef a souvent dirigé Bruckner même si il n'a produit que des gravures isolées. Il a choisi de diriger la version définitive de la main de Bruckner de 1891 éditée par Günther Brosche. Dès les premières mesures, une vivacité comparable à celle de Skrowaczewski nous prend à bras le corps, mais l'habileté du legato magnifie les enchaînements et le pittoresque de la polyphonie. La prise de son un peu terne ne nuit aucunement à la lisibilité du discours, surtout au niveau de l'harmonie, ouf ! Comme Skrowaczewski, Abbado "déwagnerise" et allège le discours parvenant à une transparence très rare dans ce répertoire. Dans l'adagio, le chef parvient à suggérer la spiritualité tout en préservant la sincère humanité de la dimension mystique incontournable chez le compositeur. Le final adopte un tempo détendu propice à une lecture d'une limpidité sans rivale. (Accentus-music – 6/6).
Nota, il existe une compilation à prix raisonnable réunissant les captations de cette symphonie 1 à Lucerne et des symphonies 4, 5, 7 et 9, chez DG.
L'évolution du style interprétatif au fil des décennies montre que le Bruckner aux accents de prophètes bibliques et mal aimé pour sa soi-disant lourdeur cède la place à ce qu'il était : un homme du terroir fasciné en toute simplicité par la nature et la miséricorde divine.