mardi 23 octobre 2018

HIGELIN - CAVIAR ET CHAMPAGNE (1979) - par Pat Slade



Jacques Higelin a toujours eu le génie de faire des albums qui «dérangent» ou plutôt qui vont marquer l’histoire et qui resteront des classiques dans leurs genres.






Un Caviar Beluga…





Jacquot a toujours été un artiste qui aimait brouiller les pistes. En 1979, il sortait deux albums, «Champagne pour tout le monde» et «Caviar pour les autres…». Mais comme s'il prenait un malin plaisir à tromper son public. Il sortira «Caviar…» avant «Champagne…». De plus le second était d’un format un peu plus grand pour pouvoir insérer à l’intérieur le premier (pff ! Merci doliprane !).

Jacques et Kuelan
Parler de ces deux albums, c’est comme s’attaquer à une partie du patrimoine de la chanson française par la face nord. Il va s’entourer de musiciens avec qui il avait déjà joué à Mogador comme Micky Finn, Michael Suchorsky et les frères Guillard et il prendra un bassiste de renom avec Bernard Paganotti ex Magma, et qui accompagnera pléthore d’artistes de renom, de Bill Deraime à Véronique Sanson en passant par Mylène Farmer et Francis Cabrel.

«Champagne…» et «Caviar…» : deux albums pour le prix d’un avec tous ses titres qui feront la renommée du gars Higelin. «Caviar…» c’est une mise en bouche pour la suite, un apéro, un amuse gueule servi sur un blinis. Tout part avec «Mama Nouvelle Orléans» un titre complètement barjot et la nouvelle étiquette d’un Higelin qui se démarque de son dernier album «No Man’s Land». Un fougueux rock limite hard avec «Trois tonne de T.N.T». Des morceaux complètement déjantés, haut en couleurs, mais Jacques a toujours de magnifiques morceaux dans sa besace et «Ci-gît une star» nous apporte un peu de calme. Il est sûr qu’Higelin a dû se gaver de Bo Diddley à une époque quand on écoute «Avec la rage en d’dans», les rythmique étant très proches du Diddley Beat créé par ce dernier.  

«Je ne peux plus dire je t’aime», une cloche sonne au loin et les grenouilles du château d’Hérouville accompagnent le morceau. Un des plus beaux morceaux de l’album. Il fera un beau duo de cette chanson avec Isabelle Adjani en 1982. «Beau, beau ou laid» et il repart dans ses délires de rock fort, un morceau que l’on retrouvera dans la B.O du film «La Bande du Rex» ou Jacques «Frankie Mégalo» Higelin le jouera avec le groupe Strychnine. «Entre deux gares» est un petit intermède musical qui nous rappelle bien qu’il aimait  l’ambiance des gares ; Il avait déjà parlé de celle de Nantes dans «La rousse au chocolat» et plus tard de celle d’Angoulême avec «Rendez-vous en gare d’Angoulême». «Le fil à la patte du caméléon» ; sûrement pas le meilleur morceau, mais encore un délire psychosympathique (Je sais ! C’est un mot qui n’existe pas !) de Jacques qui est surement le seul à avoir enregistré la voix d’un mainate (Qui s’appelle Omer) sur un disque. On peut aussi trouver Elisabeth Wiener dans les chœurs, mais elle interviendra aussi dans d’autres titres. «Rappelle-Moi» Encore un rock déglingué de l’histoire d’un gars qui attend un coup de fil de sa nana ! «On a Rainy Sunday Afternoon» une belle chanson d’amour avec une mélodie très proche de «Un Aviateur dans l’Ascenseur». Fin du premier chapitre qui sera enfin de compte le second et le premier qui… ! Mais je l’ai déjà expliqué je crois, non ? 




…Et du Champagne millésimé !






«Champagne…» sera l’album de tous les succès d’Higelin sur scène et déjà le morceau titre qui va être un gros succès et restera classé dans le hit-parade pendant treize semaines. Sa durée, plutôt modeste (4:31), ira jusqu'à dépasser les huit minutes en live, le paladin et bondissant Jacques avait toujours tendance à rallonger ses morceaux sur scène et à improviser pour la plus grande joie de son public. Même chose pour le suivant «Cayenne c’est fini» Le bruit des chaînes et des marteaux des forçats et d’autres plus incongrus que l’on interprétera comme on le voudra. Un rythme des îles très lent avec le son d’un kalimba, ce qui est marqué sur l’album, mais je trouve que ça sonne plus comme un hang drum, un instrument de musique ressemblant à deux wok retourné et fixé l’un à l’autre.   

«Tête en l’air» Encore un morceau léger et festif qui en scène pouvait durer. Alors que sur l’album il ne durait que trois minutes et des brouettes, à Bercy en 1985 (Quel concert !!) il en fera son morceau d’entrée en scène avec la présentation des musiciens et sa durée sera multiplié par deux. Les trois titres suivants seront les délires du maître Jacques. «Dans mon aéroplane blindé» Une histoire complètement barré dans un délire entre Charles Lindbergh, Amélia Earhart et un clin d’œil à Saint-Exupéry et «Le petit prince» au final avec la voix de Ken Higelin. «Ah la la quelle vie qu’cette vie» avec que des rimes au raz des pâquerettes, une chanson qui n’a ni queue ni tête mais qui a une belle orchestration.

Elisabeth Wiener
«L’attentat à la pudeur» : un trio délirant à la Guitry avec la femme, son frère (Un peu maquereau sur les bords !) et son mari. On ne frise même plus l’inceste, nous sommes en plein dedans. Elisabeth Wiener et sa voix entre la chanteuse classique et la rockeuse et Jean Derrien connu comme guitariste avec Dan Ar Bras et Patrick Abrial. Les turpitudes d’une femme avec son frère (Higelin) et l’arrivée du cocu, Jean Derrien chante comme un baryton d’opéra qui n’aurait jamais fait d’atelier lyrique. De l’humour, une musique speed, il n’y avait que lui pour pondre un truc pareil. Et puis vint «Hold Tight (Sea food)», un petit jazz ragtime en anglais que Jacques n’avait pas prévu de mettre sur l’album et qui n’est d’ailleurs qu’une reprise des Andrews Sisters de 1938 (Sidney Bechet sortira une version jazz cinq jours après celle des Andrews Sisters). Encore un titre d’Higelin qui fera les beaux soirs sur scène et sera rallongé en public. De ces deux minutes zéro deux de l’album studio, nous allons passer à sept minutes vingt et un à Mogador et à dix minutes quinze à Bercy. Le morceau ou Jacques s’amusait avec le public et le faisait chanter (A Bercy c’était quelques chose !).

«Captain Bloody Samouraï» écrit avec Micky Finn, toujours dans la folie rock, il avait un réel talent mélodique. «Vague à l’âme» avec un Concorde qui passe dans le ciel comme introduction, un beau et grand morceau pour finir cet album de haut vol.

Un vague à l’âme qui nous reste dans le cœur depuis que Jacques Higelin a rejoint son paradis païen.      
           



lundi 22 octobre 2018

TENSION EXTREME de Sylvain Forge (2018) - par Nema M.



- Tiens Sonia, voilà pour toi.
- C’est quoi ces feuilles de papier ?
- C’est ma nouvelle chronique.
- Donne-moi ta clé USB, je ne veux pas d’un tirage papier, qu’est-ce que tu veux que j’en fasse ? Et puis tu pourrais me les envoyer par mail comme tout le monde, tes chroniques…
- Ah, non, terminés les mails, les smartphones, les objets connectés. J’ai même abandonné ma voiture pour le vélo de ma grand-mère. Je pense résilier l’abonnement EDF à cause du compteur Linky…
- Mon Dieu, t’es complètement givrée…

Sylvain Forge
Givrée moi ? Glacée d’effroi oui, terrorisée par ce « numérique » dont on nous rebat les oreilles. Et tout ça parce que j’ai lu «Tension extrême » cet été.

Alors, voilà. Ça se passe à Nantes. Et ça démarre par un banal accident de la route avec un mort. Banal ? Pas vraiment car finalement le conducteur, Audric Pelland, est mort d’une inexplicable défaillance de son stimulateur cardiaque. Un truc bien sophistiqué comme il en existe aujourd’hui qui permet de suivre à distance les dysfonctionnements du cœur.
L’héroïne, Isabelle, travaille au commissariat de Nantes qui vient de se voir doté d’une toute jeune commissaire, Ludivine Rouhaud. Isabelle est chargée de l’enquête sur cet accident avec le commandant Charolle, un homme un peu bourru, à deux ans de la retraite mais dont l’expérience de terrain sera fort utile pour la suite de l’enquête. Dans l’équipe il y a également Hugo, brigadier spécialisé en identité judiciaire et investigateur en cybercriminalité. Tous sont humains et bien sympathiques.
Le frère de la première victime meurt également d’un problème de stimulateur cardiaque : même modèle, même marque. Ce n’est pas une défaillance du matériel mais du piratage : une intrusion, une surcharge électrique et hop… on passe l’arme à gauche ! (pouf, pouf, pouf… mais, non pas drôle du tout). A noter que les frères Pelland sont tous les deux très impliqués dans IA Climate, une startup d’intelligence artificielle sur les changements climatiques qui intéresse les américains. Qui a tué les frères Pelland ? Pourquoi ? Comment ? Pour trouver réponse à ces questions, tout le commissariat est mobilisé. On s’interroge sur le problème technologique lui-même pour aboutir à des pistes qui mènent vers des geeks pas trop honnêtes. On passe faire un tour par l’Ecole Nationale d’Informatique et de Sécurité des Systèmes, beau vivier de hackers potentiels.

𝅘𝅥𝅱𝅘𝅥 Mon coeur fait boum 𝅘𝅥𝅱 (Charles Trenet) 𝅘𝅥𝅱𝅘𝅥
Et puis, il y a une accélération soudaine : le commissariat est devenu la cible du pirate ! Une attaque sévère qui commence par l’ordinateur de Ludivine Rouhaud, un cryptage des données sans demande de rançon, seulement l’arrêt des recherches sur la mort des deux frères. Puis rapidement, contamination de tous les postes de travail. Il faut faire appel à plus haut dans la hiérarchie et à des services spécialisés. On est face à un rootkit costaud, qui peut se propager via n’importe quel smartphone ou même objet connecté comme la machine à café qui communique via Internet sans anti-virus bien entendu… Panique à bord ! Mais heureusement les pros arrivent à la rescousse : des experts en virologie informatique, puis la DGSI, l’ANSSI… « Quand la PJ est attaquée, c’est l’État qui est visé ».

Qui se cache derrière tout ça ? Un mystérieux MASTER SHARK. Pas de visage, pas de contacts directs avec « ses hommes de mains ». Et puis il y a Molly, une voix sage mais pas seulement, une voix qui assène des adresses, des noms, des directives… Il va falloir bien s’accrocher pour retrouver l’humain derrière ces deux-là, un humain qui s’échappe notamment en piquant une voiture via son électronique embarquée. Il y a du mouvement, des courses poursuites, on n’est pas constamment derrière un ordinateur à lire des lignes de code. Mais vous verrez qu’on peut facilement fabriquer une clé à partir de photos d’une vraie clé avec un logiciel, plus une imprimante 3D, que les systèmes de verrouillage de portes ou de vidéosurveillance peuvent être détournés, bref que tous les objets plus ou moins intelligents ou connectés entre eux sont susceptibles d’être surveillés, modifiés, détournés de leur finalité initiale. Attention aux clés USB qui peuvent vous coller une bonne décharge électrique dans votre ordinateur et tout faire cramer, attention aux réseaux Wi-Fi ouverts qui permettent discrètement de rentrer dans les installations de proximité… 

Darknet
Je vous rassure (ou au contraire, je ne vous rassure pas du tout, 😁) Il y a bien un homme et même une enfant derrière cette histoire de piratage et de meurtres. J’ai oublié de vous indiquer qu’il n’y aura pas que les deux frères Pelland à se retrouver refroidis. Plusieurs policiers vont faire les frais de cette poursuite acharnée. Mais au bout du compte, le «très méchant terrible hackeur » sera arrêté ainsi que le « moyen méchant avide d’argent ». Mais chut, je ne vous en dirai pas plus.
L’auteur, Sylvain Forge, est né à Vichy en 1971 mais vit actuellement à Nantes. Visiblement cette ville l’a inspiré. Il a obtenu avec ce roman le prix 2018 du Quai des Orfèvres.  Ce n’est ni son premier roman, ni son premier prix.
Je vous conseille d’aller l’acheter dans une librairie où vous n’êtes pas connu et de payer en espèces… N’emportez pas votre smartphone avec vous, ne venez pas en voiture et mettez des lunettes noires (ça se remarque moins sur un enregistrement de vidéo-surveillance qu’une cagoule pour rester discret 😨.)

Bonne lecture !

Fayard - 394 pages

dimanche 21 octobre 2018

BEST OF À PATTES DE VELOURS





Lundi : La disparition des grands de la musique du classique ne font pas vraiment la une. Au Deblocnot on palie cette injustice. Pat et Claude rendent hommage à Montserrat Caballé, la diva de Catalogne. Une soprano à la voix d'or qui chanta avec Freddie Mercury l'hymne des jeux olympiques de Barcelone… Une grande dame généreuse qui chanta surtout Verdi, Puccini, Richard Strauss, Wagner et tant d'autres, parfois gratuitement par amour du public…

Mardi : Pat explore le temps comme du temps de l'ORTF. Sujet du jour la carrière éclair de Buddy Holly mort dans un crash d'avion à 22 ans. Maigrichon, binoclard et cravaté (on n'était pas encore au temps des cheveux gras, des tatouages et des têtes de mort), le petit gars surdoué fut l'un des pionniers du Rock fin des années 50. Il influencera bien des stars à venir…

Mercredi : Bruno, lui aussi, explore les origines du rock et l'époque du Stoner, du Rock-stoner, généralement attribuée aux groupes de Desert-rock qui allaient faire cracher leurs amplis dans des no-man's land. Et dans le genre, place au groupe australien Buffalo et son album "VolcanikRock", un disque de dingues ! Un acétate de lave en fusion !

Jeudi : on le sait, Rockin aime les minous, lui et ce film/doc de Ceyda Torun étaient félins pour l'autre. La réalisatrice turque s'attache aux chats de sa ville natale, Istanbul, chats semi errants de la vieille ville nourris par la population, avec de beaux portraits  de matous mais aussi d'hommes. Kedi, le film à voir en compagnie de son chat mais en laissant les chiens at home !

Vendredi : On a revu avec Luc sur grand écran le premier succès de Brian de Palma, Phantom of the Paradise, gros délire virtuose autant que foutraque du mythe de Faust, sur fond de glam-rock, rimmel et paillettes, et relecture des grands classiques du cinéma fantastique. Ah merde ! Du coup Sonia veut pactiser avec le diable pour devenir immortelle La poisse. On va se payer ses CDD encore combien de temps ?

Samedi : Claude était parti à Vienne en 1877 la semaine passée via une porte spatio-temporelle ! Il a mené une enquête sur l'incroyable aventure de la 3ème symphonie d'Anton Bruckner. Mal-aimée, trop difficile pour les instrumentistes de l'époque, elle a été remise sur le métier plusieurs fois pendant 15 ans mais malmenée voir massacrée. En 1981, une version authentique ressuscite !  Une symphonie imposante, pleine de verve, aux accents wagnériens, interprétée ici par Giuseppe Sinopoli…

samedi 20 octobre 2018

BRUCKNER – Symphonie N°3 (1877-1878 – Nowak 1981) – Giuseppe SINOPOLI (1991) – par Claude Toon



- Ah M'sieur Claude, nouvel épisode de la saga des symphonies de Bruckner ; après ce papier il restera encore la 1ère et la 7ème à commenter ?
- Oui Sonia, et peut-être une symphonie d'étude de jeunesse qui ne porte pas de numéro…
- Hum je vois. Le titre est surchargé de dates ! En un mot et avant de détailler, pourquoi cela, c'est important ?
- La 3ème symphonie a vu le jour en 1873 et était dédié à Wagner. Trop élaborée pour l'époque, on ne la joue qu'une fois sans succès. Elle va être révisée un nombre incalculable de fois et pas toujours avec pertinence. Cette édition ultime de 1981 à partir de la première adaptation de la main de Bruckner en 1877-78 est très équilibrée mais encore peu enregistrée…
- C'est vrai, le compositeur autrichien n'était guère apprécié de son temps, vous le dites souvent… Une belle version du maestro Sinopoli déjà entendu dans le blog ?
- Oui, je trouve. Une direction ciselée et pourtant diablement hardie, bien wagnérienne comme il se doit. Et puis c'est Dresde et une prise de son apocalyptique…

Bruckner en 1868
C'est drôle, car pour chaque article consacré à Anton Bruckner, on dispose presque toujours du même portrait à des âges différents : le visage rond, un peu épais, la coupe légionnaire, aucune fantaisie vestimentaire. Difficile de mentionner quelques anecdotes piquantes à propos de ce bonhomme ascétique, timide, déprimé par son insuccès en tant que compositeur et, dit-on, un soupçon poivrot… Bruckner, fils d'un instituteur de la ruralité, organiste dès son plus jeune âge, ne cherchera jamais à plaire dans le tout Vienne ou le tout Linz. Il entre en composition comme on entre en religion. Difficile de s'imposer avec cette attitude comme symphoniste de génie dans l'Autriche ringarde de cette fin du XIXème siècle. Et pourtant avec ses grandioses symphonies remises maintes fois sur le métier, Bruckner va assurer la synthèse entre : l'art du contrepoint hérité de Bach, le chromatisme de Wagner et les réflexions philosophiques et mystiques chères au romantisme. C'est pas mal ! Non ? Donc, contrairement à Schumann, Brahms ou Wagner, pas d'histoire de femmes que l'on s'échange ou d'intrigues avec les élites musicales ou nobles de l'époque… Désolé Rockin'.
1873 : Bruckner a 49 ans et a déjà composé quatre symphonies : une symphonie d'étude en Fa (1863) qu'il a rejetée aux oubliettes. Une autre en ré mineur en 1869 qui a failli connaître le même sort, mais que des disciples avisés sauveront de la corbeille à la fin de la vie du maître ; la N°0 (Clic). Ah, si tous les symphonistes avaient écrit au moins une œuvre de ce niveau soi-disant "insatisfaisant"… N'oublions pas la 1ère officielle de 1865-1866 modifiée x fois jusqu'en 1891 et la 2ème de 1872, elle aussi finalisée en 1892 (Clic). Ces réécritures incessantes sont une constante dans le travail de Bruckner.
Le compositeur arrive néanmoins à faire créer ses partitions (la 1ère et la 2ème), hélas sans lendemain. Pourquoi ? Souvent les chefs d'orchestre, plus à l'aise dans les valses de Strauss, se défilent et Bruckner prend la baguette. Hors c'est un bien piètre maestro ; il dessert son talent de compositeur. Pourtant si les critiques renâclent, les musiciens de l'orchestre seront plutôt enthousiastes lorsqu'il dirigera tant bien que mal sa 2nde symphonie : un accueil encourageant des vrais professionnels. Dédains des chefs et mauvaises critiques : les deux facteurs les plus défavorables à l'inscription de ses ouvrages aux programmes des concerts. Liszt avait trouvé très passionnante la 2nde symphonie, pourtant il en refusera après coup la dédicace. Courageux et attentifs aux remarques rarement pertinentes mais parfois avisées, Bruckner et quelquefois ses élèves vont charcuter, bricoler, mutiler et produire un nombre dément d'éditions successives qui posent une énigme quant au choix de la partition la plus authentique à utiliser. (Voir le tableau du "problème Bruckner" dans Wikipédia (Clic)). Pour la 3ème, on atteint des sommets… 7 ou 8 réécritures, mes sources ne s'accordent guère. Les musicologues du XXème siècle ont réussi à reconstituer des éditions solides. Il existe pour le disque des intégrales qui proposent les variantes les plus significatives de l'évolution de l'art de Bruckner.
Une rencontre avec Wagner en 1873 va changer un petit peu la donne, lui ouvrir les portes d'une reconnaissance polie, mais Bruckner connaîtra toute sa vie cette indifférence par rapport à son génie. Il n'entendra pas toujours ses compositions qui sont aujourd'hui, pour la plupart, des incontournables des saisons symphoniques.
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Wagner en 1873
On situe les premières esquisses de cette 3ème symphonie à l'automne 1872. L'orchestration et la partition sont achevées dans la première mouture le jour de la Saint-Sylvestre 1873. Bruckner a vu grand ! 1H15 environ. Le compositeur a tenté (et réussi) une synthèse entre l'ampleur de la 9ème de Beethoven - la référence symphonique durant toute l'époque romantique - et les innovations solfégiques de Wagner. Par ailleurs, son inspiration si caractéristique des œuvres à venir prend forme avec l'opposition entre la religiosité et l'intérêt pour les chansons rurales et populaires, en un mot les deux piliers de l'existence : le divin et le temporel au quotidien. Bruckner, souvent content de son travail malgré les incompréhensions, fait ici une exception. Il a besoin d'avis des confrères. Ce qu'il ne sait pas encore c'est que la symphonie va subir les pires vicissitudes et maltraitances (au sens modifications inappropriées) de l'histoire de la musique. Un vrai roman.
Les vacheries ne se font pas attendre. Eduard Hanslick, le plus discutable critique de l'époque (une réalité pour un type qui ne connaissait pas vraiment le solfège et ne maîtrisait aucun instrument), Eduard Hanslick donc, à propos de la 3ème symphonie, écrit : "La 9ème à la sauce Walkyrie". Sympa et guère surprenant de la part d'un personnage qui trouvait Bach formaliste, Beethoven dernière manière imperméable, et Wagner trop descriptif (!), etc. Seul Brahms a droit aux honneurs. En résumé, soit un pittoresque polémiste soit un vrai con. Je m'égare, mais j'aime bien ces anecdotes significatives de l'ambiance dans laquelle Bruckner tente de faire exploser le modèle figé de la symphonie. Sonia et Luc vont me gronder…
Septembre 1873. Bruckner rencontre Wagner qu'il admire. Depuis 1865 et la création de Tristan et Isolde, le philosophe et compositeur est une légende vivante. Il travaille sur le Ring. L'orgueil du "grand maître" n'a pas de limite mais il est impressionné par le talent de Bruckner qui a adopté ses propres recherches sur le chromatisme. Il lui donne quelques conseils. Il accepte d'être le dédicataire de la 3ème symphonie moyennant le retrait de quelques citations de sa propre musique présentes dans la symphonie. Diverses caricatures ont immortalisé cette rencontre. Hélas, ce qui aurait dû être un tremplin pour consolider la place de Bruckner dans le monde musical va avoir un effet contraire. Vienne n'apprécie pas que le génie bavarois soutienne un compositeur dans la capitale acquise à Brahms. La philharmonie refuse par trois fois de programmer la création… La querelle fait rage. Une personnalité va voler au secours d'Anton. Johann von Herbeck est un compositeur oubliable mais un chef d'orchestre de grand talent qui a créé, entre autres, la symphonie "Inachevée" de Schubert mort depuis 37 ans (il n'est jamais trop tard) et une partie du Requiem allemand de Brahms. Il a fondé la société des amis de la musique en 1858. Novateur et ami de Bruckner qui le considère comme un "second père" (même si Anton a 7 ans de plus), le maestro programme la création de la 3ème pour le 16 décembre 1877. Une version sensiblement révisée suite à la visite chez Wagner. Mais Bruckner a décidément la scoumoune ! En octobre, Herbeck meurt brutalement à 45 ans…
Bruckner le remplace au pied levé. C'est un désastre ! Le public s'échappe entre les mouvements. Le compositeur finit seul devant un parterre limité à quelques amis et étudiants. Pourtant un autre personnage clé va intervenir, Theodor Rättig, éditeur de son état, propose la publication de cette version révisée, plus concise et que nous écoutons ce jour. Pourtant l'ouvrage ne convainc toujours pas. Bruckner le reprendra avec maladresse vers 1888-1889 tout en travaillant sur la 8ème symphonie. Trop confiant, Il écoute les conseils généreux de ses disciples Franz et Josef Schalk. L'œuvre est déséquilibrée par les coupures trop importantes, la partition a perdu 20 minutes en 14 ans ! Pourtant elle reçoit un accueil triomphal en 1890. Là est le mérite des SchalkBruckner a 66 ans. C'est enfin un géant reconnu, mais il n'a plus que six ans à vivre. On va jouer jusqu'au début des années 1960 cette édition étriquée imprimée par Rättig. De nos jours, sont plutôt jouées la version originelle de 1873 et les deux éditions reflétant les révisions appropriées de 1877-1878 dont celle de Leopold Nowak parue en 1981 pour répondre à la question de Sonia concernant le titre de cette chronique. Quelques chefs historiques sont restés fidèles jusqu'à la fin du siècle dernier à l'édition de Rättig mais elle aussi corrigée par Nowak en 1959. Rigolo ce sac de nœuds éditorial. Un thriller !
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Malgré sa genèse chaotique, l'orchestration restera inchangée et proche de celle de la 5ème symphonie de Beethoven :
2/2/2/2, 4 cors, 3 trompettes, 3 trombones, timbales et cordes.
J'ai choisi pour illustrer l'écoute l'enregistrement de 1991 de Giuseppe Sinopoli qui a retenu la dernière mouture de Nowak qui s'appuie sur les modifications apportées en 1877-1878, révision qui comportait une petite coda volcanique concluant le scherzo (comme pour la 2ème symphonie) ; coda qu'abandonnera par la suite Bruckner. Le chef déjà invité dans le blog est présenté dans un article consacré au triptyque romain de Respighi (Clic). Il dirige ici un orchestre d'exception très familiarisé avec la musique de Bruckner : la Staastkapelle de Dresde.
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Johann von Herbeck
1 - Gemäßigt, mehr bewegt, Misterioso (Modéré, "mais assez animé", mystérieux). Bruckner sera l'un des premiers à délaisser la notation normalisée des tempi exclusivement en italien. Cela permet de mieux préciser les intentions émotionnelles imaginées par le compositeur. Les modernistes à venir comme Mahler, Debussy ou Ravel iront jusqu'à écrire des phrases complètes…
Il faut souligner que Bruckner va développer ce long premier mouvement dans la forme sonate élargie qu'il maîtrise désormais totalement, c’est-à-dire le recours à trois thèmes et non deux, thèmes eux-mêmes constitués de groupe de motifs. Comme l'avait écrit Luc lors de son baptême symphonique avec ce compositeur et sa 5ème symphonie : "Chez Bruckner, les thèmes sont courts…" Eh non, au contraire, mais très intentionnellement le compositeur avait piégé notre ami deblocnoteur. Les thèmes s'étirent sur un grand nombre de mesures mais sont sécables en motifs brefs (comme les comprimés si je puis me permettre la facétie de cette métaphore). Les petits motifs vont réapparaître de-ci de-là, offrant au compositeur très ingénieux des possibilités infinies dans le traitement du contrepoint, un imaginatif puzzle mélodique malgré la durée imposante des mouvements. Le premier thème de la 3ème symphonie est caractéristique de cette technique sans précédent.
Ce thème va naître au sein d'arpèges aux cordes égaillés par les bois, un climat pastoral qu'affectionnait Bruckner, et que l'on rencontre en introduction dans les symphonies 2 à 4 et 6. [0:14] Le thème de 8 mesures est joué par la trompette. Noble et chaleureux mais sans ostentation. Un premier motif austère de 3 mesures staccato et un second plus guilleret de 5 mesures. 5/3, quasiment le nombre d'or, une proportion parfaite ; Bruckner n'a pas oublié l'attrait de Bach pour la numérologie. Et de plus : une quinte suivie d'une quarte soit une octave pour ce premier motif qui, à la manière de Wagner, deviendra un leitmotiv qui va s'insinuer dans toute la symphonie, notamment dans les codas du 1er mouvement et du final (les quatre dernières notes entre autres). Le second motif est répété au cor. Des premières mesures qui nous renvoient dans les grandes forêts viennoises, ses mystères brumeux, mystères notés dans le tempo. Parlons dès à présent de la direction de Sinopoli : un legato minimaliste pour ciseler finement ces mélodies féériques, une articulation marquée qui libère les voix contrapuntiques, un équilibre instrumental tendre et coloré avec une mise en place claire de la registration qui nous rappelle que Bruckner reste un organiste dans l'âme. On a entendu si souvent cette musique gonflée à bloc et barbaresque (de moins en moins bien heureusement).
Thème 1 : Quarte + quinte = Octave, triolet, opposition de climats ; pas d’erreur c'est du Bruckner
Franz Schalk
Bruckner aurait-il peur de la tradition, tout en se gaussant de se voir encore reproché de trop développer son écriture ? [0:33]- [0:41] Le second thème apparait déjà, sans réexposition complète du premier. Un joli chant épique au cor sur un accompagnement bucolique des altos. Le compositeur expose rondement tous ses matériaux thématiques. À l'auditeur de les mémoriser hâtivement… Et là encore deux motifs avec répétition du second. Et, pure gourmandise, déjà le troisième thème, plus extraverti, en forme de choral, plus olympien que les deux précédents [1:07]-[1:18]. Soupirs et pauses permettront à l'évidence le recours à des scissions dans le développement. On fait le point : en moins d'une minute et demi, Bruckner nous offre 19 mesures d'idées mélodiques typiques de son style : poétique et champêtre pour les deux premières, vigoureuse et dramatique pour la troisième. A travers cette riche thématique, on peut à mon sens évoquer un autoportrait mélodique. Thèmes opposant l'homme débonnaire et opiniâtre qui se refuse de se plier aux modes d'écritures dogmatiques (le provincial d'un enthousiasme naïf) à l'homme en proie au blues et à l'angoisse de se voir rejeté par les critiques et les milieux musicaux qui ont pignon sur rue à Vienne. (Les caciques comme Hanslick maintenant une tradition vieillissante du classicisme et du romantisme.) Oui, héritage peut-être un soupçon suranné  comme ont commencé à le montrer Liszt et Wagner.
Bruckner travaille avec gourmandise un mouvement riche en rebondissements : renversement des motifs, ruptures de rythme, variations diverses. Une musique à la fois musclée et passionnée, mais avec ses passages plus rêveurs qui préfigurent les interrogations mystiques à venir dès la 5ème symphonie. Bruckner est bien exigeant avec son public qui ne doit jamais relâcher son attention, parcourir un labyrinthe musical dont il est le héros. Exigeant aussi avec les interprètes qui doivent énoncer avec précision et logique chaque surprise, chaque transition souvent abrupte. Analyser plus en détail serait insensé et inutile. Laissons-nous guider par l'habileté de la composition allégée des longueurs de la partition originelle.
[14:10] La réexposition surgit alors que l'on ne l'attend plus… Après une reprise des motifs initiaux da capo, la coda va se développer de manière élégiaque dans un premier temps, avec de beaux solos de flûtes et d'autres pupitres. [18:32] l'incontournable petite procession des bois, autre signature du style du maître pour introduire la véritable coda. Une conclusion énergique, interrompue par un ultime chant intime des bois suivi d'une apothéose, une péroraison sur le motif initial du premier thème.

Dédicace à Wagner
2 - Adagio, bewegt, quasi Andante : Alors, si je m'amuse : Bruckner exige un tempo adagio (très lent) mais à jouer plutôt comme un andante (allant) et assez animé, pas évident… Ironie mise à part, doit-on interpréter ce mouvement serein en traînant, dans un style mystico-tragique. Et bien surtout pas (sauf si on s'appelle Celibidache et que l'on est capable de le faire sans endormir l'auditoire et dans un souci de distiller tous les charmes des portées). Et l'ami Sinopoli l'a bien compris ce besoin de transporter le public avec un tempo soutenu pour vivifier cet adagio nourri de contrastes et de vivacité.
Comme le premier mouvement, trois thèmes au programme. [21:16] L'introduction et le premier thème ne font qu'un : une longue phrase de 4 mesures d'apparence sereine mais où transparaît une certaine tristesse. Souvent chez cet homme secret et pudique, le désarroi se cache derrière ces mélodies affables et les effets granitiques aux accents trompeurs de musique pure. Léger développement puis [22:01]  second thème plus affirmé et travaillé par Bruckner telle une sarabande. Très rare chez le compositeur, ce thème se répète en continuum mobile comme une complainte. Bouleversant. [24:32] Le troisième thème plus animé (quasi allegretto) surgit après un passage concertant des bois et des cors qui par sa sonorité nous renvoie à Tristan. Il existait initialement des citations (dont un 4ème thème dans le premier mouvement) en hommage à Wagner mais dont celui-ci en avait demandé le retrait. Cet adagio nous ballade au sens propre dans l'univers intérieur du compositeur. [28:15] À quelques traits pathétiques s'oppose une petite marche débonnaire. Quand je parlais de contrastes. L'orchestre de Dresde sonne avec chaleur, Sinopoli respecte avec célérité les tempi indiqués, permettant une mise en avant détaillée des changements de climat, fruits de l'imagination fertile de Bruckner. Par ailleurs, le chef italien sait retenir les élans de ses musiciens pour éviter l'outrance rugissante des tuttis quand celle-ci serait malvenue. Il ne ménage pourtant pas la grandeur du sujet lors du climax, clé de voute du développement. [33:07] et [34:48] Bruckner en majesté avec des cuivres étincelants… [35:14] Venu de l'abîme, une coda expansive, extatique, frémissante de trémolos des cordes, illuminée par les chants de l'harmonie vient conclure ce mouvement lent très prometteur à ce stade de la carrière de Bruckner.

3 – Scherzo – Ziemlich Schnell (Assez vite). Les scherzos de Bruckner sont souvent les points faibles de ses symphonies : longs et surtout d'une symétrie absolue et donc peu originaux en termes de construction ! Il semble que le compositeur n'est jamais su prendre ses distances avec celui, parfait, de la 9ème de Beethoven, surtout après cette 3ème symphonie. Et pourtant, nous écoutons ce jour un petit mouvement vif argent de seulement sept minutes et doté d'une amusante petite coda qui contredit mon propos. Petite coda qui n'existe QUE dans cette édition de 1981. D'où sort-elle ? Mystère !
[37:24] Une mélodie tournoyante aux cordes et agrémentée de pizzicati conduit à l'entrée d'un thème dansant diaboliquement farouche. Bruckner aimait ses scansions véhémentes dans ses scherzos. Après une reprise des mesures introductives, un thème secondaire de danses villageoises allège le climat rugueux initial. Une accalmie dans un tourbillon frénétique. [39:42] La bonhomie du trio en forme de ländler tranche nettement avec le scherzo : joyeux, pittoresque, une orchestration chamarrée. Rare moment de bonheur ? Possible avec sa tonalité la majeur opposée à celle du scherzo au sévère ré mineur. Une page rustique et charmante assez inattendue dans cette symphonie démesurée. [41:40] Reprise da capo du scherzo comme toujours, mais Bruckner n'en reste pas là… [43:47] Une coda d'enfer conclut le mouvement. Une péroraison sur le thème du scherzo, une danse macabre, une marche vers le sabbat qui fait songer à Berlioz. Exercice de style où démonstration d'un art consommé de l'enchaînement surprenant et cocasse ? Aller savoir !

Eduard Hanslick, le fan des opérettes lénifiantes
4 – Allegro : Un tempo que tout le monde comprend d'emblée. [44:40] Le final possède lui aussi une triple thématique. Bruckner souhaitait-il s'inscrire quand même dans la tradition romantique sur le fond ? Oui, on peut le penser en écoutant la vivacité percutante de certains passages (la vie) s'opposant de manière abrupte à des passages mélodiques plus mélancoliques et intimistes (le temps qui passe et la mort, seule issue du destin).
Le final débute sur un incisif crescendo des cordes précédant l'énoncé du premier thème aux cuivres. Puissant, presque vindicatif. Impossible de ne pas penser à Wagner, aux combats de titans de la Walkyrie ou encore à l'entrée des dieux au Walhalla concluant l'Or du Rhin. Un premier groupe repris derechef. [45:44] Bruckner établit ici définitivement ce qui sera une caractéristique de son art : les ruptures abruptes tant sur le fond que sur la forme, une dynamique paroxystique. Ainsi, après ces clameurs, les cordes entonnent une polka ! Un second groupe thématique très primesautier après l'expression des forces du destin jaillies des premières mesures de cette danse. Voici la vision qui aurait inspiré à Bruckner ce double passage introductif : la musique d'un bal donné à Vienne tandis qu'à l'étage on veillait un défunt… Toujours ce conflit entre l'ombre et la lumière et, traduit en musique : le rugissement et la prière. Un très joli développement s'écoule à partir de ces motifs initiaux.
[48:33] Arrivée tardive du troisième thème : impétueux et tragique ; des traits de cordes et des accords vaillants des cuivres. Encore une rupture abrupte marquée par un court intermède paisible qui précède une réexposition de cet ultime groupe thématique. Un groupe dont l'orchestration raffinée a gagné en cohérence lors des réécritures de 1877-78. La symphonie va atteindre sa conclusion en traversant maints épisodes très variés. Giuseppe Sinopoli semble se jouer de cette complexité par une battue rigoureuse, le rejet du moindre rubato, la valorisation des contrastes d'orchestration. [58:29]  La coda triomphale s'achève sur le motif 1 du Thème 1 du premier mouvement (quinte et quarte) clamé à l'unisson par l'orchestre [59:08].  
Cette symphonie, moins populaire que la 4ème, pâtit de son histoire tourmentée et des réécritures qui en firent une éternelle ébauche avant que les musicologues la ressuscitent dans sa quintessence. Une œuvre de Bruckner qui supporte moins que les autres les fanfaronnades d'orchestres trop lourds et encore moins un éventuel hédonisme de la part des chefs. Elle exige de l'orchestre un sens de la limpidité dans le phrasé, une cohésion, une indépendance des pupitres à l'identique des jeux d'un orgue. Nous avons tout cela ici avec l'orchestre de la Staastkapelle de Dresde, phalange familiarisée avec la musique d'Anton depuis fort longtemps.
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Conseiller une interprétation et une seule est bien difficile en regard d'une discographie pléthorique et de la problématique des éditions. Voici une belle sélection de trois albums sortis hors intégrales :
a) La version originale de 1873. Il a fallu attendre 1982 pour découvrir au disque la partition originale grâce à Eliahu Inbal et l'orchestre de la radio de Francfort. Un coffret de 4 vinyles réunissant les symphonies 3, 4 et 8 jouées dans leur première rédaction. Telefuken tentait de donner une dernière vie au vinyle avec la technologie DMM. J'ai ce coffret vieux de 36 ans, grande pureté des timbres, aucun bruit de surface, pas de saturation quand les cuivres donnent de la voix… Ces disques sont toujours disponibles en CD.
On découvrait l'œuvre dans sa complétude mais aussi, il est vrai, avec ses longueurs, notamment dans le final où le énième développement tarabiscoté avant la coda n'est sans doute pas indispensable. Pour ce final près de 22 sections en 1873 au lieu de 12 pour la révision de 1877-78 (donc plus lisible) et seulement 5 pour celle de 1889. Mais à ce stade de mutilation, ce n'est plus du Bruckner mais de la banalité criarde !!! Quant aux nombres de mesures pour l'allegro, on descend de 764 à 638 puis 495. Pour conclure, les spécialistes ont montré que bien des difficultés techniques (doubles croches syncopés dans l'adagio) étaient absolument injouables par les instrumentistes de cette époque. Même Mahler, pourtant un inconditionnel admirateur de son professeur, parlera de "morcèlement" à propos de ce final première version.
Cette édition longue reste donc une curiosité pour les fans ou ceux qui souhaitent voir comment une œuvre a pu connaître tant de mutations au fil d'une vie de travail. Récemment, Yannick Nézet-Séguin ("le jeune chef canadien qui monte" ; on voit des centaines de grandes affiches dans le métro) a signé avec la Staastkapelle de Dresde, une interprétation en concert qui rend totalement grâce à cette première mouture si novatrice et originale. Tempi idéaux, délicatesse et tension dans l'adagio, prise de son live subtile et équilibrée. (Édition Staastkapelle de Dresde2016 - 6/6).

b) Pour la refonte de 1877-78, découvrir l'œuvre avec l'édition Nowak de 1981 écoutée ce jour est la meilleur voie. Face à Sinopoli granitique, on trouve de beaux disques d'Harnoncourt (une surprise, tempi en folie, 49 minutes 😯) et même de Solti. Et pourtant, à mon humble avis, la perfection nous a été offerte par Bernard Haitink et l'Orchestre Philharmonique de Vienne en 1988, on trouvera même une indéniable légèreté face au discours tellurique du chef italien. La beauté plastique de cet orchestre, l'intelligence du chef néerlandais, la tendresse dans l'adagio en font ma version favorite (sur 7 que je possède) (Philips1988 – 6+/6). Hélas difficile à trouver malgré un retour passager en CD économique. Decca réédite ces gravures, un peu de patience…

c) Version "définitive" de 1889. Tous les chefs de la vieille garde s'y sont attelés : De Knapperbusch à, très récemment, Janowski. Les plus marquants : Böhm, Wand (3 fois), Celibidache (mystique et pointilleux donc recevable), et surtout Eugen Jochum dans son intégrale des années 60-70 puis plus tard, encore avec la Staastkapelle de Dresde. Mais un allegro réduit à 10 minutes donne l'impression d'une partition qui se dépêche d'en finir. Je viens de réécouter ce final, un seul mot : la coda est grotesque. Un seul disque récent s'impose, je crois. A 91 ans, peu de temps avant sa mort, Stanislaw Skrowaczewski bénéficiait de la souplesse de la Philharmonie de Londres pour graver sans doute la version testamentaire d'une édition à abandonner. Tempo retenu, sagacité du trait, mise en perspective de l'orchestration, prise de son dynamique. (Lpo 2014 – 5/6).
On aura compris, cette œuvre géniale, trop en avance sur son temps, a enfin acquis ses lettres de noblesse au bout d'un siècle, au disque tout au moins. Il est certain que pour les fans de cette musique à la fois luxuriante et extatique, un enregistrement de chaque édition permettra de voir se mettre en place des techniques qui ouvriront les portes de la musique postromantique et contemporaine, et cela bien avant le déclin de l'époque romantique

- Dites M'sieur Claude, sympa votre roman, mais M'sieur Luc vous demande de le couper en deux pour publier sur deux semaines…
- Je ne pense pas Sonia, Luc est bien plus tolérant et ouvert qu'un Hanslick, ce n'est pas difficile. Vous me dites ça pour vous économiser du taf'…
- Heu, hein, bah, c'était juste une suggestion, et puis "Skrowaczewski", vous en avez beaucoup comme ça… Enfin, je m'y mets… C'est rigolo, ces réécritures à n'en plus finir me rappellent l'évolution du NB à la couleur des premiers albums de Tintin…
- Oui mon petit, on peut le voir comme ça… (Gros soupir)

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