dimanche 29 mai 2016

BEST OF DE HAUTE TRADITION



Caramba! El Senor Philou pour commencer la semaine, avec sur sa platine  le tout  nouveau Santana qui voit la reformation du mythique band des débuts avec notamment Neal Schon et Greg Rollie. Bon ok ça n'égale pas Abraxas mais comme dit Philou ne faisons pas la fine bouche!

Mardi Rockin a tenu à rendre hommage à 4 artistes décédés récemment : la plantureuse chanteuse de blues Candye Kane, le crooner indien Slow Joe, le soulman Billy Paul et le songwriter Guy Clark. 

Ensuite c'est Pat qui nous a fait redécouvrir un grand classique de la pop dans ce qu'elle a de meilleur, le "band on the run" (1973) des Wings de Sir Paul McCartney (Paulo pour les intimes), avec l'ex Beatles en pleine forme qui accumulait les hits.

On a retrouvé Bruno jeudi avec le guitariste irlandais Eric Bell qui fit bien sur partie du Thin Lizzy de Phil Lynott. Bell qui revient en solo avec un superbe album aux parfums d'Irlande et de mélancolie. 

Vendredi c'est le jour du ciné avec  Luc qui ne pouvait pas rater Cafe society le nouveau Woody Allen, 80 ans mais visiblement en forme avec cette comédie douce-amère autant que brillante. 

Samedi : après les raretés, Claude revient au classique des classiques avec le concerto pour violon de Mendelssohn, une œuvre fiévreuse et poétique enregistrée par tous ceux qui savent utiliser un archet ! Et ici, le jeune virtuose chevelu Nemanja Radulovic, la coqueluche de ces dames…enfin l'autre coqueluche avec Claude, un peu moins chevelu lui...


samedi 28 mai 2016

MENDELSSOHN – Concerto pour violon n° 2 (live) – Nemanja RADULOVIC – par Claude TOON



- Grand classique M'sieur Claude cette semaine : le concerto pour violon de Mendelssohn par le violoniste franco-serbe et chevelu Nemanja Radulovic…
- Oui Sonia, comme cela on ne me suspectera plus de favoriser les jolies artistes blondes et hamiltonesques comme je l'ai lu il y a deux semaines dans un commentaire espiègle, hi hi…
- Vous avez choisi le second concerto, c'est le plus connu je crois. Des dizaines voire des centaines de versions à tous les coups…
- Le premier concerto est l'œuvre d'un ado de 15 ans et, je trouve, un bon choix comme complément du second qui, oui, est un morceau de bravoure du répertoire pour violon…
- Ce jeune homme frisé a fait la une des médias il y a quelques années, vous l'avez préféré aux grands maîtres du passé ?
- Oui, Christian Ferras, Heifetz ou Oïstrakh n'ont rien à prouver, on le sait bien, et puis il y a une autre raison concernant le choix de l'orchestre…

Nemanja Radulovic
Le concerto pour violon de Mendelssohn opus 64 est le plus souvent couplé au N°1 de Max Bruch. Certes il s'agit d'une des plus belles œuvres du violoniste et compositeur romantique allemand, mais ici, nous offrir ce joli concerto du petit Felix surdoué et précoce est une idée un peu plus originale. Premier bon point. Je soupçonne les labels d'établir cette association fréquente pour satisfaire au timing imposé par le CD…
Les grands disques historiques consacrés à ce concerto ont été gravés au XXème siècle avec de trèèèès grands orchestres symphoniques, bien entendu de très haut niveau avec des chefs de la trempe de Karajan (avec Anne-Sophie Mutter) ou Furtwängler (avec Menuhin). Des effectifs de 80 musiciens dont 6 à 8 contrebasses. Mendelssohn a écrit sa partition entre 1838 et 1843 dans un esprit plus proche du classicisme que du romantisme, donc pour un orchestre léger de type beethovénien voire mozartien, sans trombones mais avec trompettes. L'orchestre de chambre de Prague est une formation particulièrement adaptée à ce que Mendelssohn a imaginé et de plus, jouant sans chef, le violoniste impose plus facilement un accompagnement en osmose avec ses conceptions d'interprétation. Deuxième bon point. Avec Karajan, encore lui, le dialogue offrait moins de latitude disait-on !!
Quatre chroniques ont déjà été dédiées à Felix Mendelssohn, dont l'éternel Songe d'une nuit d'été, une musique de scène dont la marche nuptiale égaye la sortie d'un mariage sur deux. Dieu que les jeunes tourtereaux qui convolent sont imaginatifs… (Clic). Également un article pour la symphonie N° 3 "écossaise", chef d'œuvre symphonique du romantisme et témoignage d'un compositeur qui bourlingua beaucoup en Angleterre. Le premier article propose une biographie du compositeur mort bien jeune à 38 ans en 1847. Le concerto pour violon N° 2 fut créé en mars 1845 en l'absence de Mendelssohn déjà affaibli. Il pourra cependant le diriger en octobre de la même année.
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Orchestre de chambre de Prague
Le jeune violoniste virtuose Nemanja Radulovic né en 1985 en Serbie et français d'adoption est assez bien connu du grand public en ayant reçu par deux fois une Victoire de la musique classique : en 2005, "Révélation internationale de l’année", puis en 2014, "Soliste instrumental". Son look qui échappe aux idées reçues sur les tenues vestimentaires des artistes "classique" a du favoriser son adoption par un public qui s'imagine encore que cette musique est celle d'une classe sociale conservatrice ou du tout Paris. (Hein, S**e.)
Il commence ses études à Belgrade et reçoit à l'âge de 11 ans son premier prix "Talent de l'année 1997" remis par le ministère de la culture. Il rejoint la France en 1999 et le Conservatoire de Paris dans la classe de Patrice Fontanarosa.
En 2006, il se fait remarquer brillamment en remplaçant Maxim Vengerov pour l'interprétation du concerto de Beethoven salle Pleyel. À noter que Maxim Vengerov a signé l'une des gravures les plus remarquables du concerto de Mendelssohn accompagné par Kurt Masur (j'y reviendrai).
Il poursuit désormais une carrière internationale de soliste et a créé deux ensembles de musique de chambre : Les Trilles du Diable (clin d'œil aux sonates diaboliquement difficiles de Tartini) et Double Sens. L'artiste se distingue par un jeu clair et dynamique, je dirais… électrisant !
Nemanja Radulovic a gravé des disques attachants pour divers labels, notamment Dgg et Decca dont un programme très varié titré justement Les trilles du Diable. Tout comme Hilary Hahn, Nemanja Radulovic joue sur un violon Jean-Baptiste Vuillaume de 1843.

Nous avons souvent écouté des musiques interprétées par l'ensemble américain Orpheus Chamber Orchestra : une réunion de grands solistes de la côte Est qui a la particularité de jouer sans chef. L'orchestre de chambre de Prague travaille sur le même concept, en définissant avec les musiciens et éventuellement le soliste qu'il accompagne les choix interprétatifs. Créé au début des années 50, cet orchestre voyage beaucoup et a gravé des œuvres des époques classique et romantique, avec une prédilection pour les compositeurs tchèques.
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Ferdinand David
La genèse de ce concerto, une pièce maîtresse du genre, s'étale de 1838 à 1845 ! Six ans, pour un compositeur possédant autant de facilités, le délai peut surprendre… La réponse se trouve dans la conception sourcilleuse qui préoccupait Mendelssohn à propos de la relation entre le compositeur, l'œuvre et le public. Comme pour Beethoven qui choisissait de préférence des thèmes plutôt frappants qu'élaborés en terme de solfège, Mendelssohn se veut soucieux de proposer une musique que l'auditeur puisse adopter et mémoriser d'emblée. Et cela dès la première audition. Plus généralement, c'est d'ailleurs à cela que s'identifient les chefs d'œuvres des compositeurs majeurs. Le long travail d'écriture pour ce concerto si populaire illustre bien cet esprit perfectionniste.
Je suis tout à fait d'accord avec cette démarche, et comme exprimait un jour le philosophe Luc Ferry lors d'une petite chronique sur Radio Classique, en substance : "Il ne peut y avoir d'art en absence de beauté".
- Heuu comme d'habitude M'sieur Claude, je vous rends une copie double pour 16H00 ?
- Mais non Sonia, on n'a plus l'âge de passer le bac mon petit…
Sans doute dans les mêmes intentions, le style du concerto se rapproche de la forme classique de ceux de Mozart et de Beethoven première manière. Banal ? Pas de hardiesse tonale ? Eh bien oui et non, même si Mendelssohn se refuse à des aventures harmoniques, son concerto, ne serait-ce que par la continuité régissant les trois mouvements, innove mais sans chercher à dérouter le mélomane.
L'orchestre est celui de Schubert ou de Beethoven jeunes encore attachés au classicisme : 2/2/2/2, 2 trompettes, 2 cors, timbales et cordes ; tout simplement !

1 – Allegro appassionato : "Passionné"… Mendelssohn ne pouvait mieux choisir cette précision dans l'indication de tempo. Première entorse au style classique, le violon fait son entrée dès la deuxième mesure de l'introduction. Une seule mesure, autant dire juste le temps de créer un climat légèrement rythmé dans l'orchestre  pour accueillir dans un style mélodique opposé le thème principal au violon : une longue et sensuelle phrase empreinte de poésie, de sensualité, mais aussi d'une douce et discrète mélancolie. Trois éléments qui signent le caractère romantique de ce grand mouvement introductif. Plus qu'un thème élégiaque : un leitmotiv qui va parcourir avec une énergie crescendo l'allegro, leitmotiv joué et métamorphosé par le violon, mais aussi partagé par l'orchestre. Bien que très difficile techniquement, Mendelssohn n'exige pas de son soliste une virtuosité flamboyante dont l'éclat masquerait l'émotion et l'esthétique sonore globale.
Comme expliqué plus avant, le thème initial est de ceux que la mémoire adopte d'emblée, qu'il est facile de siffloter gaiement sous sa douche. Pas d'ornementation ou de prouesses violonistiques diaboliques à l'instar d'un Paganini. Mendelssohn joue la carte d'une musique riche d'un lyrisme délicat et attachant, écrivant sur sa partition un duel concertant et complice entre le violon et les instruments de son orchestre, un discours exempt de tout conflit sonore affirmé.
Mendelssohn au piano devant la reine Victoria
Nemanja Radulovic a compris à l'évidence que sa partie soliste se joue dans l'intime et non dans l'esbroufe et l'égo. Il fait chanter ses cordes de manière articulée et nuancée pour exalter les tensions affectueuses qui parcourent les portées. Je n'ai que trop rarement entendu une telle pudeur dans ces pages. L'orchestre fait preuve d'une légèreté qui souligne lui-aussi l'univers limpide de ce concerto dépourvu des accents pathétiques rencontrés dans la plupart des concertos du XIXème siècle. Le jeune violoniste, outre une justesse parfaite (à mon oreille), opte pour un infime vibrato qui valorise les vibrations qui émanent de cette musique émouvante, sans tomber dans les effets faciles. [7:14] Mendelssohn introduit la cadence en fin de développement, en amont, et non juste avant la coda. L'orchestre reprend ensuite une nouvelle fois ce thème immuable pour une réexposition plus conforme à la forme sonate et où le violon laisse place à un suave dialogue de bois qui, lui, nous entraîne vers une coda très vivante. Une trouvaille qui anime de manière ludique et voluptueuse le centre de la pièce.

2 – Andante : Un accord de cors suivi d'une mélopée aux cordes ouvre la voie au tendre thème du mouvement lent. Une lumière radieuse s'élève, sans pathétisme, bien au contraire : une "romance sans parole", une forme que Mendelssohn maîtrisait si bien au piano. Un passage plus vif précède une reprise du violon accompagnée de pizzicati facétieux aux cordes. Qui a dit que le concerto de Mendelssohn devait être joué à la hussarde pour répondre aux critères rugueux des musiques romantiques ? Pas nos interprètes en tout cas…

3 – Allegreto non troppo – (4) - Allegro molto vivace : Nouvelle initiative : l'andante se poursuit indirectement vers l'allegro final. Une transition allegretto surprenante permet d'aborder la conclusion sans rupture brutale de ton après les coloris cristallins de l'andante (un procédé que Beethoven utilisa dans son 4ème concerto pour piano). Le final doit être joué plus rapidement de nos jours d'après les études effectuées sur les interprétations anciennes. Avec Nemanja Radulovic le violon virevolte comme un papillon possédé et l'orchestre se fait chambriste avec ses joyeux trilles de la flûte et des clarinettes. Tout amateur de musique romantique aérienne et de ce concerto en particulier peut écouter ce disque. Un enchantement.

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La discographie du concerto pour violon opus 64 est tellement pléthorique, y compris à haut niveau, que je vous propose mes gravures favorites. Dans les enregistrements légendaires, on trouvera sans surprise Menuhin-Furtwängler (mono) ou encore Stern-Ormandy, Ferras-Silvestri, Viktoria Mullova-Sir Neville Marriner, etc.
Maxim Vengerov a signé en 1993 une version au phrasé tendu comme un arc, diaboliquement virtuose et enflammée, un son aiguisé. De plus, la prise de son limpide me laisse à penser que ce disque se révèle à mon humble avis comme  l'une des réussites majeures de l'ère numérique. Kurt Masur soutient avec élégance la verve du soliste aux tempos vifs (Teldec – 6/6). Bon couplage avec le concerto de Max Bruch. Un disque considéré par plusieurs critiques comme la référence moderne (écoute comparée Classica notamment).
Découverte par Herbert von Karajan, Anne-Sophie Mutter grave dès 1981 à 18 ans, en numérique, sa première version. Virtuosité chatoyante, un soupçon de maniérisme très discret, et surtout le maître autrichien qui ne couvre pas sa soliste avec la machinerie de Berlin. L'édition originale comportait l’incontournable concerto de Max Bruch, hélas avec un Karajan qui retrouvait ses habitudes teutoniques. Je préfère la réédition dans la collection Masters avec une gravure passionnante du concerto de Brahms (Dgg 5/6). Anne-Sophie a récidivé en 2009, accompagnée par Kurt Masur pour une seconde mouture couplée avec une sonate et un trio de Mendelssohn. L'album comporte la vidéo du live de ce concert où l'on peut voir que le vieux chef sait que l'on ne joue pas cette œuvre avec un orchestre boursouflé mais celui du Gewandhaus de Leipzig en formation allégée (Dgg – 6/6).
A signaler, un disque original qui réunit Gidon Kremer et Martha Argerich dans un couplage insolite : le premier concerto pour violon, mais aussi un double concerto pour violon et piano. Et l'on retrouve l'Orpheus Chamber Orchestra sans chef évidement… (Dgg – 5/6). Pour les fans de Mendelssohn, un album rare et ensoleillé par deux bijoux de la plume d'un ado de 14 ans.

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Le premier mouvement dans l'interprétation de Nemanja Radulovic. Puis la vidéo de Anne-Sophie Mutter et Kurt Masur dans l'intégralité du concerto :



vendredi 27 mai 2016

CAFE SOCIETY de Woody Allen (2016) par Luc B.


Le premier plan donne la couleur. Un travelling magnifique le long d’une piscine, dans une somptueuse villa. Les invités boivent du Champagne, les starlettes papillonnent. La caméra s’approche du propriétaire des lieux, Phil Stern, agent de stars à Hollywood dans les années 30. Il fait dire à qui veut l’entendre qu’il attend un coup de fil de Ginger Rogers, quand une domestique le prévient qu’on l’attend au téléphone. Phil Stern prend le combiné. Plan suivant : à l’autre bout, sa soeur Rose, voix rauque dans son minable meublé, lui demande de prendre son fils Bobby en stage dans son agence…
Bobby débarque donc dans les cités des anges, et fait le coursier pour son oncle. Il tombe tout de suite amoureux d’une secrétaire, Vonnie. Qui bien que sensible au charme du neveu, n’en est pas moins la maîtresse du tonton. Ainsi commence un marivaudage à trois, qui nous renvoie à l’univers d’Ernst Lubitsch. Car c’est sous le sceau du réalisateur de SERENADE A TROIS ou SHOP AROUND THE CORNER, que le dernier Woody Allen est frappé. D’autant que la voix du narrateur (Woody himself) annonce les faits, avant que les images n’y reviennent, souvent en flash-back. La construction du film est assez exemplaire…
De même que Phil Stern joue les marionnettistes avec ses vedettes, les plaçant sur tel ou tel projet, Woody Allen va lui aussi tirer les fils, s’amuser avec ses personnages, leurs destins, faisant et défaisant les couples. Comme le dit Bobby dans le film, « la vie est un roman écrit par un auteur sadique ». La première partie se passe à Los Angeles, et s’achève lorsque Vonnie choisit entre ses deux amants. On aura eu des scènes merveilleuses, Bobby et la jeune prostituée novice, le diner manqué avec Vonnie (qui rappelle LA RUEE VERS L’OR avec l’ellipse de temps sur les chandelles), la rivalité de l’oncle et du neveu qui en ignorent tout.
Seconde partie à New York, où Bobby travaille dans le night-club de son frère Ben. Un gangster notoire. Le film est parsemé d’assassinats, de cadavres coulés dans le béton. Si on se plaint d'un voisin bruyant, Ben annonce qu’il ira lui dire deux mots. Et on ne revoit plus le gêneur ! Les années passent, Bobby rencontre Véronica, (la sculpturale Blake Lively), le tout raconté en scènes courtes, l’intrigue se précipite en quelques plans, tout est limpide.
On y parle moins de cinéma que de couple, d’amour, de tiraillements sentimentaux. La troisième partie du film voit le couple Phil / Vonnie débarquer à New York, dans le club de Bobby. Les ex se revoient, mais à aucun moment on ne peut savoir si Bobby et Vonnie redeviennent amant ou non. C’est toute l’élégance du film, l'intelligence du récit.
C’est le club de Bobby maintenant, son frère a eu quelques soucis ! Ces séquences sont parmi les plus drôles, lorsque Ben se convertit au Christianisme en prison, car on y vante la vie après la mort. Pour un gars qui risque la chaise électrique, c’est pas con. On retrouve la verve de Woody Allen dans un dialogue entre tante Rose et son mari, juifs. « Je ne sais pas quel est le pire, apprendre que mon fils a tué des gens, ou qu’il se soit converti ». « Si les juifs avaient en boutique la vie après la mort, ils auraient plus de clients ». Et le père de se lamenter : « Après la vie, y’a rien, juste le silence / Pourquoi tu dis ça ? / Parce que tous les jours je prie, je prie, je prie… et personne ne répond / Pas de réponse, c’est déjà une réponse ».
Les deux derniers plans sont superbes, symétriques, unissant ces âmes sœurs, Bobby à New York, au réveillon du nouvel an, le regard perdu parmi les fêtards, un travelling circulaire autour de lui, puis le même, à Los Angeles, autour de Vonnie, elle aussi mélancolique alors que les bouchons de Champagne claquent.
Jesse Eisenberg est mieux qu’un ersatz de Woody, fébrile au départ, endurci ensuite, Kristen Stewart est décidément très sexy. Les décors et les costumes sont particulièrement soignés, magnifiquement mis en lumière par Santo Loquasto. Woody Allen ressuscite un genre, la comédie sophistiquée douce-amère. Ce film est une merveille d’élégance, de précision, la forme n’a jamais été aussi belle, et le contenu pétillant.
Couleur  -  1h30  -  format 1 :1.85


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jeudi 26 mai 2016

Eric BELL "Exile" (février 2016), by Bruno



     La guitare résonne comme si elle chantait une des nombreuses épopées héroïques irlandaises. On sentirait presque le vent froid et humide, venant des mers du Nord, balayer les herbes grasses de la verte Erin. Le son clair et puissant d'une antique Stratocaster tiraillée entre le Rock et le folklore celtique. Le chant, fragile, impose une mélancolie renforcée par une slide métallique et coupante, ainsi que quelques notes maintenues en suspension par un effet vibrato. « Was it a coincidence when we first met, or had the Gods planned it right from the start you drew me to you just like a magnet, attracted by the love light deep in your heart ». « Gods » est bien au pluriel, preuve d'un attachement, peu ou prou, à une forme de paganisme. Le pont devient onirique semblant traduire un regard en arrière qui ne sait plus où finit la réalité et ou commence le rêve. Souvenir brumeux où la vérité est embellie et romancée



     Chanson d'amour toujours, cette fois-ci plus désabusée. Un amour déçu ou usé par le temps. « You say you don't feel the same and I known, we all need a change ... ». Toutefois, cette fois-ci la guitare, maître de cérémonie, plante un décor nettement plus Rock, presque enjoué bien que non dépourvu de morgue. Cependant, et c'est un bonheur, les airs celtiques s'imposent lors de chorus et de soli (qui réapparaissent entre les couplets).
     « Gotta say bye bye » change radicalement d'ambiance en allant s'enfermer dans un vieux club de jazz aux tapisseries délavées, reflétant une gloire passée, où seuls demeurent quelques passionnés, quelques curieux égarés attirés par la musique, et quelques poivrots perdus dans les brumes de l'alcool, désireux d'oublier le temps passé. Sur ses faux airs de « Cry me a river », la voix que l'on croyait fragile, prête à se briser, se fait de velours et tient la note sans faillir. Ambiance sobre mais feutrée – jazzy donc - d'où exsude nostalgie et regret.
Nouveau tournant avec « Vote for Me ». Regard désabusé (là encore) et cynique sur le monde de la politique. Histoire récurrente du politicien à la recherche de pouvoir et l'hypocrisie qui va avec. « Big white teeth, big wide smile, I might look a crocodile … I want perks, a big black car, a woman hanging on my arm that look a movie star … with my double talk … I'd sell my soul to the devil just got get where I want to be ... ». Un rock lent, carré et pesant.

« Exile » … chanson intimiste, où seule une guitare accompagne le chant. Une âme Irlandaise, pétrie de sa culture, déclame simplement, sans emphase, un beau poème introspectif. Instant saisissant. On ressent la solitude de l'interprète ; l'orchestration dépouillée au possible appuit cette sensation douce amère. "... and I 'd made a big mistake. I'd stare at the hills from my window with a heart so heavy and sad, couldn't get nothin' together...".



     "Little Boy Running" suit le même chemin, si ce n'est l'apport d'un piano qui égrène, avec peu de notes,l'air de la chansons. Un accompagnement qui se présente tel un ami qui vient vous soutenir, avec réserve, juste par sa présence, la main sur l'épaule. Les parfums des terres Celtiques surgissent lors du chorus qui accompagne le morceau jusqu'à la fin, comme si les elfes venait virevolter autour d'un promeneur songeur, lui redonnant de l'allégresse et de la joie.
Changement de décor à nouveau pour un Jump-blues-Rockab' : "Rit It Up"  vient provoquer, avec aplomb et du répondant, Brian Setzer sur son terrain. 
Regard acide et acrimonieux sur la ville "The lifts it smells of urine, there's rubbish on the floor ... I'm living on the jungle". "Concrete Jungle" durci le ton et le propos. La rythmique se mue comme un félin à l’affût, prêt à bondir. La pièce est close par un solo de guitare strident, dissonant, insupportable sur la fin. Traduction du vacarme permanent de la ville et de la névrose qu'il engendre.
Souvenirs désagréable d'un quartier de Londres où il a vécu, notamment parce que son épouse est Londonienne. Il a confié que Londres avait bien changé, que c'était devenu "fucking crazy"   ("I'm living in a high rise building in a place called Ponder's End"). 

     Retour au calme avec "Thank God" qui exprime, sur un tempéré et léger air de Country-rock, son regard sans regret sur le passé. Les erreurs faisant parties de la vie et permettant, parfois, l'accès à d'autres choses auxquelles on aurait pu passer à côté. "Thank God, I didn't turn my back no more ...  I know, no matter what you want, there's a price to be paid ..."



     Recueillement, nostalgie (encore, qui perdure tout le long du disque), tristesse et respect. Avec sobriété, on rend hommage à un vieil ami disparu trop tôt. Souvenir d'une première rencontre par le biais de la musique raconté comme une litanie. "... I heard the sweet sound of an electric guitar, ..., I saw this young kid up on the stage about 11 years of age. This is a song for you, straight from the heart it's true ... and we started talking. He told me his name is Gary and through the years. ... He passed away at the age of 58, I hope someday we'll meet again." Solo final très lyrique, chargé d'émotion. Lorsque la dernière note résonne, le silence devient pesant, presque incommodant. "Song for Gary", émouvant hommage à Gary MooreL'atmosphère rappelle d'ailleurs le "Messiah will Come Again" de Roy Buchanan ... que reprenait, justement, l'ami Gary. Le lien ne peut être fortuit. 

     Eric Bell, bien sûr, après avoir roulé sa bosse dans divers combo, dont deux mois en 1966 avec les Them de Van Morrison, fut le premier guitariste du mythique Thin Lizzy, à l'époque où ce n'était qu'un trio. Soit de 1969 jusqu'à ce fameux soir, lors du réveillon de la fin d'année de 1973, où il pète un câble, envoie sa guitare dans les airs et jette à terre son ampli, quittant la scène en plein concert. Épuisé, sentant sa santé menacée, n'étant pas aussi préparé au soudain succès généré par le single "Whisky in the Jar", il quitte définitivement le groupe au début de l'an 1974. Un choix que l'on peut estimer aberrant quand on voit le succès qui allait suivre pour le groupe de Phil Lynott . Toutefois rappelons que Gary Moore, appelé à la rescousse pour le remplacer, quittera lui aussi le groupe parce qu'il ne pouvait pas, et ne voulait pas, suivre les deux loustics (Phil et Brian) dans leurs activités extra-musicales.
     Eric Bell rejoint le Noel Redding Band, le temps de deux albums (1975 et 1976) pour lesquels, il n'écrit, en tout et pour tout, que deux titres (dont un avec David Clarke). 
Par la suite, il semble ne rien faire pour rejoindre un groupe à l'audience internationale (destin ou volonté réfléchie ?) préférant la vie de musicien modeste, limite casanier, ne quittant plus le Royaume-Uni - exceptionnellement pour l'Europe - suivant une carrière en limite anonyme, ne sortant, des années 80 à aujourd'hui, que quelques disques épars, surtout des enregistrements en public. 


Bell avec Bo Diddley en 1984

     Composant peu, il se repose beaucoup sur les reprises (piochant dans le répertoire de son Thin Lizzy et de classiques du Blues). Dans les années 80, il y a bien l'intermède nommé Mainsqueeze avec le saxophoniste Dick Heckstall-Smith (Blues Incorporated d'Alexis Korner, John Mayall, Graham Bond, Colosseum) qui ne produit que deux disque live ; dont un où le groupe n'est que le backing band de Bo Diddley pour sa tournée européenne (ce fut l'occasion de jouer côte-à-côte avec ce géant).
     Cependant, son style de guitare, assez fin et dépourvu de saturation autre que celle modeste de l'ampli, était devenu obsolète pour les années 80 où régnait alors une surenchère de gros son agressif (la NWOBHM). Il se remet doucement dans le circuit durant la décennie suivante.
Au début du XXIème siècle, il se retrouve embarqué dans le projet de "vieux croûtons" du circuit, sortant de leur retraite -dont John Coghlan (Status Quo), Noel Redding (Hendrix) - pour monter un groupe, The Barrelhouse Brothers qui ne réalise qu'un seul disque, totalement passé inaperçu (sur Provogue en 2002).

     Et puis, doucement, mais sûrement, l'homme semble reprendre goût à la scène ; peut-être encouragé par l’accueil du public quand l'ami Gary Moore l'invite pour son "One Night in Dublin" en hommage à l'ami commun disparu : Phil Lynott. Des disques live voient le jour et un "Belfast Blues in a Jar" (clin d’œil) composé principalement de reprises. Enfin, il réalise ce disque totalement personnel, où il se livre corps et âme. Probablement par humilité, lui qui n'a jamais cherché à être exposé aux photographes, à la presse, il n'avait jamais osé à se livrer ainsi. Cette modestie aussi qui l'a probablement incité à se retrancher derrière de trop nombreuses reprises, alors que tout sur ce disque, inespéré, crie haut et fort qu'Eric Bell peut être aussi un compositeur de talent.
Modestie toujours pour la photo de l'album où Bell nous tourne le dos, préférant laisser la vedette à sa vieille et fidèle Stratocaster customisée. Au verso, gros plan sur la Fender. 
En aparté, on remarque qu'Eric, comme auparavant un compatriote (de Cork), reste fidèle à une antique Fender Stratocaster passablement érodé (sur laquelle, il a monté deux humbuckers DeArmstrong en position manche et chevalet. C'est probablement eux qui lui permettent d'avoir ce son plein, clair et ferme, à mi chemin entre la Strato et la Telecaster avec une pincée de P90
 Il faut ouvrir le CD et feuilleter le livret pour le voir photo. Comme s'il se cachait du public, ne faisant l'effort que pour celui qui veut bien prendre la peine d'écouter sa musique.
Un disque cru, sincère, absolument hors du temps et des diktats de l'industrie musicale, empreint de mélancolie, respirant les terres d'Irlande et la sincérité.



(1) Quartier du nord de Londres où passe la rivière Lee, dans le district Enfield. A de nombreuses reprises, il a quitté Londres pour revenir sur Dublin (même s'il est né à Belfast). Aujourd'hui, depuis 2010, il vit à Cork, dans l'ancienne demeure de Noel Redding
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