samedi 19 octobre 2019

SCHUMANN – Études symphoniques pour piano (1834) – Evgeny KISSIN (1990) – par Claude Toon




- Jolie, pimpante et poétique M'sieur Claude cette œuvre pour piano. Schumann ? Il me semblait que la musique pour piano de ce compositeur n'était pas votre tasse de thé…
- Je reformule autrement Sonia, jouée mollement, j'avoue je m'ennuie… Schumann demande certes de la virtuosité mais aussi de la pétulance, c'est le cas ici !
- Il me semble bien jeune ce pianiste russe a priori vu la photo, un débutant ?
- Il a 47 ans, mais nous écoutons ici ces études enregistrées lors de son premier récital à Carnegie Hall en 1990, le pianiste s'apprêtant à célébrer ses 19 ans…
- Ah oui précoce le jeune homme, il fait son entrée au panthéon du blog de son vivant ! Hihihi…
- Exact ! Et de plus il interprète l'intégralité des 18 études et non l'édition originelle qui se limitait à 13, une histoire assez compliquée…

Schumann en 1834
Robert Schumann a déjà donné lieu à plusieurs articles dans le blog. La symphonie le Printemps a clôt l'exploration de ses quatre symphonies, cycle majeur de l'époque romantique. Le génial quintette avec piano, quelques pièces de musique de chambre et des ouvertures orchestrales complètent la liste des chroniques consacrées à l'homme tourmentée mort tragiquement de maladie mentale en 1856 seulement âgé de 46 ans. Il était temps d'aborder son œuvre pianistique très appréciée des virtuoses mais parfois difficile à aborder de par l'originalité de son écriture par rapport à celle Chopin par exemple.
Une biographie générale est à lire dans l'article dédié à sa symphonie Rhénane (Clic). 1834 : Schumann a 24 ans. Il a travaillé de manière acharnée son piano, n'étant hélas pas aussi talentueux que souhaité. Trop d'acharnement ; ses "bricolages" pour s'assouplir les doigts de force n'ont fait que provoquer des tendinites qui mettent fin définitivement à ses ambitions de pianiste brillant… L'homme étant déjà de nature hypocondriaque et dépressive, cet échec aggrave ses tendances mélancoliques. Une femme, brillante pianiste, va transformer sa vie.
Il a rencontré lors de ses études la jeune Clara Wieck qui déjà en pince pour Robert Schumann et fascine le public européen par son talent au clavier. Je ne reviens pas sur le conflit avec le père de la demoiselle, professeur de Robert et facteur de piano, qui finira, contraint par ordre de justice en 1840, par accepter la liaison et enfin le mariage de sa fille avec le compositeur. Clara épouse Schumann est devenue en dix ans sa muse et offre ses mains expertes pour jouer la musique composée sans contrainte technique par son mari. Il faut préciser qu'avant de retrouver Clara en 1835, Robert a fréquenté Christel Mc Garten. Amourette de deux ans entre grands ados qui ne lui apporte pas grand-chose artistiquement parlant, mais le contamine de la syphilis traitée à l'arsenic, un cadeau empoisonné fréquent à l'époque qui peut expliquer sa folie ultérieure et sa mort prématurée… Toujours pour imiter Gala et VSD, signalons qu'il se fiance avec Ernestine von Fricken. Une riche héritière qui, hélas, ne pourra en définitive hériter de rien ! Il y a rupture, mais cette jeune personne a stimulé le compositeur à travailler ses premiers ouvrages ambitieux pour le piano : Carnaval et Les études symphoniques que nous écoutons aujourd'hui.
Les Études symphoniques restent de nos jours la suite de pièces la plus jouée du maître.
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Clara vers 1840
L'ouvrage, comme souvent les compositions qui réunissent des pièces suivant un fil conducteur a été remanié de nombreuses fois entre sa genèse en 1834, les modifications apportées par Schumann à la fin de sa vie et la découverte d'études posthumes qui peuvent être ajoutées au gré des interprètes.
La partition initiale, portait une humble annotation "La composition d'un amateur". Beau joueur, Robert Schumann rappelait que le thème principal lui avait été suggéré par le Baron von Fricken, le tuteur d'Ernestine.
Schumann compose à l'époque : le thème, le final assez grandiose et une série de 16 études dont 14 variations. Mais, la première édition de 1837 ne comporte que 11 de ces études dont 9 variations sur le thème introductif. Cet ensemble de 13 pièces est le plus fréquemment joué en concert. En 1852, Schumann retire les études 3 et 9. L'histoire ne s'arrête pas là. Après quelques péripéties éditoriales après la mort du compositeur, Brahms restitue l'intégralité des 16 variations dans une édition ainsi complète. C'est dans cette continuité qu'Evgeny Kissin interprète cette œuvre imposante lors de son récital de 1990. Et franchement, la fantaisie ainsi restituée est remarquable.
Les Études symphoniques ont porté un nombre de titres des plus variés, notamment "Études de caractère orchestral pour Florestan et Eusebius." Schumann en bon romantique a imaginé deux personnages qui symbolisent la dualité de sa pensée qui, pour certains se rapproche d'un dédoublement de personnalité. Eusébius : personnalité rêveuse, introvertie, une grande sensibilité secrète captivée par la poésie. Florestan, son adversaire antithétique revendique haut et fort les emportements fougueux voire tragiques, mais aussi le goût pour la joyeuse folie, le cocasse et le burlesque. Deux tempéraments totalement opposés qui caractérisent le style de ses compositions si contrastées, le va-et-vient entre la noirceur et l'enthousiasme débridé.
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Evgeny Kissin est né en 1971. Sa mère est pianiste. Surdoué ? Le mot est faible puisque dès deux ans il pianote des airs de Chopin entendus de-ci de-là. Il étudie au conservatoire de Moscou. À dix ans il se produit sur scène avec orchestre dans le difficile concerto N°20 K 466 de Mozart. Il donne son premier récital l'année suivante et en 1984, à seulement 14 ans, il enchaîne les deux redoutables (techniquement parlant) concertos de Chopin
En 1988 et 1989, Herbert von Karajan l'invite à jouer le 1er concerto de Tchaïkovski avec la philharmonie de Berlin. (CD édité chez DG.) En 1990, il franchit l'Atlantique et accède définitivement à la célébrité avec un récital à Carnegie hall. Au programme : les Études symphoniques de Schumann écoutées ce jour mais aussi Chopin, Liszt et Prokofiev. Un programme qui reflète bien son répertoire de prédilection : les romantiques et les compositeurs russes du XXème siècle. Son compositeur favori est Bach qu'il aborde peu en récital. Sa discographie orientée autour des compositeurs cités est abondante et bien rééditée, principalement chez RCA.
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Ernestine von Fricken
Le mot Étude dans le répertoire pianistique fait parfois craindre une suite lancinante de pièces académiques pour travailler un aspect précis de la technique de l'instrument : les auriculaires, les accords, les quintes, les rythmes, la vélocité, etc… La liste est infinie. (Je me rappelle avoir travaillé une Étude qui nécessitait de cavaler comme un dingue uniquement sur les touches noires, heureusement personne n'a enregistré le massacre pour publication sur YouTube.) On caricature à tort les cahiers de Czerny, passage obligé pour tout apprenti virtuose, études à l’esthétique certes parfois limitée sur le plan émotionnel. Et pourtant des grands pianistes n'ont pas hésité à en enregistrer certaines bien agréables à écouter.
Et puis il y a les grands compositeurs qui transforment l'exercice en œuvre dans le sens le plus noble du terme. Mais attention, la plupart du temps, sans avoir suivi la progression pédagogique de l'ami Czerny, et bien dur dur ! Citons les Études d'exécution transcendante de Liszt, celles de Chopin, les très poétiques de Debussy.
Schumann a posé deux principes : chaque variation ne doit pas dépasser une page de partition et la joyeuse fantaisie doit se confronter à une certaine nostalgie. Cela pour répondre à une conception proche de la dualité "Florestan et Eusebius". En conséquence, commenter chaque pièce de musique pure n'aurait aucun sens, les indications de tempi suffisent. Le thème introductif, élégiaque est dédié à Eusébius, le final, en forme de marche épique à Florestan. Un final souvent interprété bien bourrin : trop lent, trop appuyé… Écoutez donc le miracle d'allégresse, de légèreté et d'épicurisme de Evgeny Kissin qui se rappelle que Schumann a 24 ans et voltige d'une amourette à une autre…
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Thème – Andante
[9:17]
  Variation V – Moderato
[1:45]
Étude I (Variation 1) – Un poco più vivo
[11:14]
Étude VII (Variation 6) – Allegro molto
[2:46]
  Variation I – Andante, Tempo del tema
[14:05]
  Variation III – Allegro
[3:32]
Étude II (Variation 2) – Andante
[14:42]
Étude VIII (Variation 7) – Sempre marcatissimo
[5:15]
Étude III – Vivace
[16:57]
Étude IX – Presto possibile
[6:03]
Étude IV (Variation 3) – Allegro marcato
[17:37]
  Variation II – Meno mosso
[7:01]
Étude V (Variation 4) – Scherzando
[19:39]
Étude X (Variation 8) – Allegro con energia
[7:35]
Étude VI (Variation 5) – Agitato
[23:23]
Étude XI (Variation 9) – Andante espressivo
[8:30]
  Variation IV – Allegretto
[25:17]
Finale – Allegro brillante (sur un thème martial)


Les titres et tempos de variations inscrites en bistre sont ceux des cinq études posthumes retrouvées et corrigées en 1873 par Brahms. Evgeny Kissin les a intégrées selon son bon vouloir…
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L'interprétation d'Evgeny Kissin vif-argent et réunissant toutes les études est un must. On la trouve dans un coffret consacré à ses interprétations de la musique de Schumann mais aussi dans un double album du live de Carnegie Hall en 1990 qui permet de découvrir le talent du jeune virtuose. L'étude X notée allegro con energica est interprétée andantino ?! Un choix iconoclaste qui ne me gêne pas.

Jouant en 1983 l'édition de 1837, Ivo Pogorelich adopte un jeu ludique très contrasté et bouillonnant de vie. La sensibilité à fleur de peau de l'introduction Andante tire les larmes (DG – 6/6) Quelques compléments passionnants : la sonate opus 111 de Beethoven et quatre pièces de Chopin.

Introverti et méditatif dans les premières études, Maurizio Pollini qui a gravé plusieurs fois ces études se révèle plus volcanique dans le final. Voici le disque de 1984 dans lequel le pianiste intègre les cinq études posthumes de 1873 entre les études V et VI de 1837. La présence du concerto en complément, le pianiste étant accompagné par son vieil ami Claudio Abbado dirigeant la Philharmonie de Berlin, hisse ce disque dans la catégorie des incontournables (DG – 6/6)

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vendredi 18 octobre 2019

A RAINY DAY IN NEW YORK de Woody Allen (2017-19) par Luc B.


Il en a encore sous le pied, le vieux Woody. Avec ce film, il revient à ce qui faisait son cinéma y’a 15 ou 20 ans. Après avoir tourné en Europe MATCH POINT, MIDNIGHT IN PARIS, VICKY CRISTINA BARCELONA, ou changer d’époque dans CAFE SOCIETY ou WONDER WHEEL, aborder le thriller dans L’HOMME IRRATIONNEL, il revient poser sa caméra à Manhattan pour une pure comédie.
Tourné en 2017, le film est resté dans les tiroirs d’Amazon Studios, qui s’en est désolidarisé suite aux affaires judiciaires que le réalisateur de 84 ans traine depuis quelques temps. Je ne me prononcerai pas là-dessus, la justice l’ayant blanchi à trois reprises, ce que semble oublier son jeune interprète Thimotée Chalamet, belle tête à claques (dans le film et pas que) qui a reversé son cachet à des œuvres, en guise de protestation  (il protestait contre quoi ?). Fallait pas signer ton contrat, mon grand ! Amazon, toute fière de compter à son catalogue un metteur en scène de cette trempe, l’a laissé tomber, n'a pas distribué le film aux US. Par peur de perdre quelques abonnés à la fin du mois, ou pour la noblesse de la cause ? Hé Jeff B. (aucun lien avec moi !) tes parties de jambes en l'air extraconjugales malencontreusement atterries sur Internet, c'était pour la bonne cause aussi ?! Si la censure existe, elle est surtout économique. 
A RAINY DAY IN NEW YORK est juste un bijou d’écriture. Une comédie romantique fonctionne généralement sur deux motifs. Je t’aime, je te quitte, et je te retrouve. Ou, tout nous sépare, et pourtant on va finir ensemble. Woody Allen propose une troisième voie. On s’aime, et puis en fait, non. La construction de son scénario ne va pas, comme d’ordinaire, jeter les protagonistes dans les bras l’un de l’autre, mais au contraire les éloigner.  
A savoir Gatsby Welles (déjà, rien que le nom…) fils de banquiers richissimes, et Ashleigh Enright, native d’Arizona, étudiants et amoureux. Il suffit d’un plan, le premier, pour savoir qui ils sont. Bâtiment universitaire, bouquins sous le bras, discussion sur un banc, un plan séquence tout bête, mais qui pose les bases. Ashleigh et Gatsby partent pour un week end à New York, elle pour rencontrer un metteur en scène de cinéma célèbre et forcément totalement dépressif, pour une interview (elle tient la rubrique cinoche de son journal universitaire) et ensuite visiter la ville, musée, restau, avec son fiancé. Sauf que rien ne va se passer comme prévu.
Roland Pollard, (Liev Schreiber) le cinéaste porté sur la boisson, confie à Ashleigh qu’il renie son dernier film. Lui propose de le visionner, occasion pour elle de rencontrer son producteur (Jude Law), qui l’invite à une soirée, l’embarque dans une filature ayant vu sa femme sortir d’un hôtel, etc… Ce qui ne devait prendre qu’une heure de son temps, va lui prendre la journée. De son côté, Gatsby tombe sur un pote qui réalise son film de fin d’étude, lui demande de faire une figuration, où il devra embrasser la jolie Chan (Selena Gomez) ce qui va l’entrainer à une visite de musée où il va tomber sur sa tante, puis contraint d’assister à une soirée chic organisée par ses parents, y présenter sa fiancée... paumée à l'autre bout le de la ville.  
On nage en plein vaudeville. Woody Allen fait petit à petit monter sa mayonnaise, tout ce qui pourrait être simple devient compliqué, Francisco Vega, acteur latino et bellâtre à succès intervient dans l’équation, Woody Allen s’autorise même la fameuse figure du trio mari-maîtresse surpris par madame… On se dit que cela a été vu mille fois, mais ça passe, ça fonctionne, on jubile.
Quand Woody Allen ne joue pas dans ses films, il se trouve toujours un personnage pour être son double. Ici, c’est Ashleigh. Formidable Elle Fanning, gravure de mode glaciale dans THE NEON DEMON du cérébral Nicolas Winding Refn, s’y révèle une formidable actrice de comédie, pétillante, gaffeuse, et cinéphile avertie : « j’ai vu tous les chefs d’œuvre du cinéma américain, surtout les européens » ; « j’adore le cinéma européen, Renoir, Rossellini, Kurosawa… » ! Une gamine sans filtre, adorable, toute en fraicheur, qui après trois verres se retrouve en culotte et imperméable dans une rue inondée de pluie de New York, magnifique scène. Sa blondeur, son col blanc sous le pull bleu me font penser à la silhouette de Tintin, autre reporter à qui il arrive plein d'aventures.
Woody Allen dresse quelques portraits de la haute et snobe bourgeoisie newyorkaise, tout en sarcasmes et répliques qui tuent. En parlant d’un restau où Gatsby est censé retrouver Ashleigh (qui donc vient d’Arizona) Chan se demande si on peut manger des scorpions grillés à Manhattan… Mention pour la mère de Gatsby, hautaine et déplaisante, qui le temps d’une scène renverse la vapeur. L’art du portrait. Manhattan est filmé sous toutes les coutures, toujours sur des chansons jazz (plaisir à chaque fois renouvelé), quand Gatsby malheureux comme la pluie qui ruisselle sur son visage rêve d’entendre du Irving Berlin, la bande son s’en charge illico.
A RAINY DAY IN NEW YORK est un bonbon sucré avec supplément poivre, dont la mise en scène à première vue pépère vous porte avec une évidence désarçonnante au dénouement inattendu, et saupoudré de dialogues aux petits oignons. Ca parait simple, hein ? Ben faites-en autant ! Un petit film juvénile qui fait juste du bien et après, n’est-ce pas la définition de divertissement ?  Ne serait-ce que pour cette réplique, à propos d’un activiste écolo : « pour lutter contre le réchauffement climatique, il s’est immolé par le feu ». Des comme ça, vous en entendez souvent ?


couleur  -  1h32  -  1 :1.85

jeudi 17 octobre 2019

HANKY PANKY "Life is not a fairy tale" (2019)

On accueille avec plaisir le premier album de ce groupe de la région nantaise, un quintet composé de Emy Magic (chant), Gianni Tremolo (guitares), Julien Catherine (basse), Kevin Kravitz (claviers) et Michel Katel (batterie, un ancien des Malted Milk). Ils tirent son nom d'une chanson des Raindrops de 1963 dont Tommy James & the Shondelles firent un tube 3 ans plus tard, aux paroles un peu sulfureuses et au rythme insidieux que Joan Jett et les Cramps notamment reprendront. Un nom bien, choisi qui donne de précieuses indications sur la voie musicale  du groupe marqué  par la pop des sixties, mais pas que puisque ils citent également dans leurs influences la pop et le rock  indé des années 80, les Beatles, les Dogs, les Barracudas... bref beaucoup de choses sympas.

Joli titre pour ce premier album, "la vie n'est pas un conte de fées" paru chez Pop sisters records et enregistré au studio de la Trappe (Toulouse) par Triboulet et Don Joe, ce dernier on l'a déjà croisé  dans ces colonnes avec l'excellent album d'Indian Ghost (clic); il apporte  aussi sa guitare sur quelques titres.

11 titres au menu, une seule reprise "Watch your step" d'Elvis Costello, les autres sont de la plume de la chanteuse et les compos du guitariste (sauf "Break up", musique Don Joe). Les guitares sonnent bien dés les premières notes de "Milk" et on embraye sur une power pop/rock nerveuse qui n'oublie pas les mélodies pour autant, 3 noms me viennent à l'esprit catégorie pop/rock avec voix féminine : Debbie Harry (Blondie), les Bangles et les Pretenders de Chrissie Hynde, plutôt de bonnes références! "Precious bitch" enfonce le clou, c'est le premier single du groupe sorti en 2015, un sacré titre nerveux à souhaits.

Climat plus cool sur "Break up" avec Don Joe à la guitare, d'ailleurs on retrouve un peu le son d'Indian Ghost ici..."Make way" et surtout "Runaway"(ma plage préférée) me font penser au son West Coast, en particulier au Fleetwood Mac de Stevie Nicks, un hit en puissance à la mélodie qui touche juste, la voix d'Emy est juste superbe là dessus, et ces chœurs... De la face B (vieux réflexe d'ancien qui a connu le bon temps des 33 tours) je ressors le nerveux "a queen without a crown" et ses guitares crunchy, le tout aussi power pop "Vanishing is not a crime" et le morceau titre. Quant à la reprise de Costello elle est superbe et  délicieuse de finesse.

Voila une excellente surprise que cet album de pop nerveuse, qui lorgne aussi parfois vers le rock garage, voir le punk, la chanteuse assure, les guitares sont acérées, les touches d'orgue discrètes, les compos efficaces, bref tous les feux sont au vert pour les nantais.

ROCKIN-JL



mercredi 16 octobre 2019

TRUST "Fils de Lutte" (2019), by Bruno



     Ils sont de retour et plus "vénères" que jamais. Pressés par une actualité brûlante, frôlant parfois l'implosion, Bernie Bonvoison et Norbert Krief ont rallié les potes pour réaliser dans l'urgence un disque "uppercut". Une redoutable pièce à distribuer des "knock-out" comme un CRS (conditionné) les coups de matraques et de lacrymo ("Un coup d'matraque, un coup d'lacrymodixit R. Castel). Le genre de truc qui pourrait être considéré comme une arme, et donc risquer d'être confisqué en cas de fouille en amont de toute manifestation.

     En effet, ce "Fils de Lutte" n'est pas loin de retrouver la rage, la soif de justice, la contestation et la revendication des fameuses années 1979 à 1981. Une période torride pour le binôme Bernie-Nono qui semblait mu par un esprit révolutionnaire.

     Bernie & Nono avaient annoncé la couleur dès cet hiver, au moment des premières répétitions. Ils allaient revenir aux fondamentaux, à du Hard-rock 100% bio, 100% guitare, massif et droit dans ses bottes (ou ses riffs). En fait, ils ont repris les choses là où "Dans le Même Sang" les avait laissés à la fin de sa première partie, et dans un dernier et fier sursaut en clôture. Ainsi, si le précédent album donnait la sensation de s'essouffler en milieu de parcours, cette nouvelle réalisation déboule comme une impitoyable tornade, emportant tout sur son passage, sans faiblir, du début à la fin. Sinon avec "Miss Univers" - l’œil du cyclone -, acerbe et sarcastique, qui risque de faire grincer les dents de quelques walkin' politicians à l'esprit étriqué.

C'est du direct. Du pur et solide Hard-rock "in your face", parfois limite Heavy, structuré par des riffs concoctés dans les derniers hauts fourneaux, et une section rythmique en béton armé (et vibré).

     "Fils de Lutte" est une clameur, un souffle contestataire, le reflet de la blessure d'une population, d'un sentiment d'injustice et d'abandon, d'impuissance s'extériorisant à travers la fureur des instruments et des paroles que Bernie crache à la gueule de tout ce système. Une réponse cinglante, un cri d'alarme face à une société qu'il juge corrompue, en déliquescence.
Certes, sans vraiment approfondir le sujet, il semblerait que les propos soient bien moins acerbes qu'à l'époque héroïque. Même "Miss Univers", qui ose citer deux têtes couronnées, prend des gants. Sans doute la modération propre à l'âge.

     Il n'a fallu que vingt jours pour faire surgir du néant seize chansons, les dégrossir et en faire le tri. L'album, lui, comme pour le  précédent, n'a nécessité que trois jours d'enregistrement, en condition live ; à l'ancienne. 
Alors, serait-ce là un album bâclé ? Que nenni, mon brave, que nenni. C'est juste un parti pris du binôme Bernie-Nono afin que leurs chansons gardent tout leur suc, leur fraîcheur, leur spontanéité et leur humanité. Une façon d'éviter que le matériel ne soit souillé par maintes séances, aveuglé par le désir de toujours faire mieux, jusqu'à en perdre l'essence primaire.

     Alors, certes, tout n'est pas du même niveau, et il est possible que dans quelques années - ou seulement quelques mois  -, la fine équipe regrette la forme gravée de certains titres ou passages. Tant au niveau des paroles ("Ce n'est pas la Corée du Nord") que de la musique ("J'ai Cessé de Compter", voire "Miss Univers" bien que ça aille bien avec le sujet). Pas impossible aussi que certains morceaux évoluent progressivement au fil du temps, rodés par la scène. 
Sinon, au sujet des paroles, cibles de critiques au vitriol, il ne pas oublier qu'il y a la difficulté d'adapter un sujet peu ou prou sérieux - sortant des sempiternels et éculés "Je t'aime mon Amour", "Toute la Nuit", "J'ai mal", "J'suis content", "La jolie petite libellule", "J'aime le Rock'n'Roll", "Appelles-moi", "Dans la Simca 1000", etc - au format de chanson. C'est imagé et fleuri, et surtout il faut aussi que ça sonne. On reste dans le domaine de la chanson, en conséquence il ne s'agit pas d'un débat politique ou d'une information. Pour cela, ce ne sont pas les ouvrages qui manquent. 
   Et si l'album ne fait pas l'unanimité, loin de là, il convient de rappeler que c'est récurent pour ce groupe qui, depuis sa genèse, récolte autant de réprobations et de sarcasmes que de louanges. Même leurs trois premiers disques avaient en leur temps bien largement divisé. Probablement le groupe français a avoir été l'objet le plus nourrie de quolibets inimaginables (il fut même traité de fasciste et de raciste). Et pourtant, c'est à ce jour le seul groupe de Hard-rock Français des 70's pouvant s'enorgueillir dans sa catégorie de la discographie la plus fournie (onze albums studio) et de pouvoir remplir les salles quarante ans après leur premier disque. Qui dit mieux ?
   Pour mémoire, aux débuts des années 80, Trust fut également le seul groupe de l'hexagone (avec Little Bob Story) à pouvoir jouer en Angleterre, pays particulièrement chauvin, sans risquer de se faire lyncher, au mieux de se faire huer et la cible de projectiles en tout genre ; bien au contraire, le public Anglais reconnaissait à sa juste valeur cet étonnant groupe de froggies auquel il pigeait que dalle aux paroles - même celles chantées en anglais - et l'acclamait. En 1981, la formation joue au festival de Reading, après les Rose Tattoo, Billy Squier, Alex Harvey Band, Samson et Chicken Shack, et juste avant Gillan en clôture. Elle est ovationnée, et la foule réclame à corps et à cris son retour sur scène, mais un incident technique l'en empêche. La troupe soupçonne fortement l'équipe de Gillan - piquée au vif - d'être responsable d'un coup tordu (il existe un bootleg de la prestation).

     La majorité des reproches se concentre - ou se justifie - sur la durée de conception, comme si la durée devait être impérativement un gage de qualité. Tant d'albums ont nécessité des mois, voire bien plus, pour un résultat exécrable, et inversement. Et puis, pour mémoire, des titres tels que "Paranoid", "Black Night" et "Smoke on the Water" ont été composés et enregistrés dans l'urgence.
Au moins, ils jouent la transparence. Et d'ailleurs, ce sont des musiciens confirmés et expérimentés, et ils le prouvent ici, par force décibels et rythmes combatifs.

     On pourrait aussi reprocher qu'il y ait deci delà quelques pains, mais c'est inhérent à une condition "live" et d'urgence. Ainsi qu'à un esprit purement "rock'n'roll", soit organique, humain. Ritchie Blackmore lui-même n'aimait pas garder une prise quasi parfaite, préférant celles entachées d'un petit dérapage, d'un trébuchement, considérant que cela donnait du cachet et de l'âme.

     Et puis, on peut dire ce que l'on veut mais lorsque Nono et ses sbires ouvrent les hostilités, avec "Portez Vos Croix" - après 10 secondes d'intro blues -, il n'y a pas à tortiller du fion, ils font parler la poudre. A une époque où on ne jure plus que par l'avantage du numérique, Trust a fait le choix du tout analogique. Le résultant est probant : ça sonne du tonnerre de feu. Le son est excellent : équilibré et puissant. Apte à fendre en deux tout bouclier ou dispositif anti-émeute. 
C'est à nouveau Mike Fraser, le sorcier Canadien du gros son déjà présent sur le précédent disque, connu pour son travail pour AC/DC et Satriani (1), qui est derrière les manettes. D'après les deux leaders, avec Fraser, ils ont enfin obtenu en studio le son tant recherché.
Étonnamment, une écoute sérieuse, sur du matos hi-fi ou au casque, dévoile un gros travail entre les guitares. Parfaitement soutenu par le jeu solide d'Izo Ismalia Diop (2), Nono peut s'en donner à cœur joie en toute sérénité, chorusant à l'envie, créant des enluminures d'acier, doublant la rythmique pour la blinder. Ou encore ce duo, tels les deux serpents du caducée, s'entrelacent, ceinturant la rythmique ; bien que distincts, ils semblent fusionner aux points de confluence. On a du mal à croire que la présente symbiose entre Nono et Izo ne soit le résultat que de 24 jours de taf. Mais derrière, il y a du métier.

     Forcément, dans un laps de temps aussi court, on a eu recours à quelques vieilles ficelles. Ainsi, "Ce n'est Pas ma Faute" doit beaucoup à Thin Lizzy, avec un soupçon de Shakin' Street (à qui Nono a donné un coup de main pour leur reformation de 2004). Comme "Ce N'est pas la Corée Du Nord" a bien quelque chose du AC/DC de "Powerage". Ce qui était déjà le cas en 2018 avec "Démocrassie" et "Où Sont Passés les Anges".

     Un bémol, néanmoins : celui d'avoir parfois mixé les choristes un poil en avant, manquant de faire pencher à deux reprises le morceau dans un ersatz d'Halliday en mode heavy. Ça adoucit le propos, ça fait plus facilement passer l'âpreté et la rugosité de la musique, au détriment du mordant. C'était pourtant mieux équilibré sur le précédent album. "Tendances" en étant un bon exemple, alors qu'il n'en aurait été que meilleur en appuyant plus profondément sur la fibre Hard-blues induite par les guitares, qui agissent comme une raboteuse fracassant et avalant le tarmac. Amusant, parce que ce dernier morceau est suivi du tonitruant "Le Soleil Brille pour Tous" où l'on pourrait croire que Fast Eddie Clarke est revenu d'outre-monde pour faire hurler ses Stratos modifiées du Motörhead de l'an 1979. Comme si le groupe voulait rapidement replonger dans une atmosphère Hard-rock'n'roll trépidant. Enfin, c'est une question de subjectivité.

     En tout cas, tous les morceaux présentés sont fait de l'étoffe qui enflamme les concerts. La tournée 2020 s'annonce brûlante. En dépit de quelques menus défauts (imperfections), "Fils de Lutteest un très bon cru ; bien probablement la meilleure galette de la bande à Bernie & Nono depuis des lustres. 
Tru$t est bel et bien vivant ; il pète la forme et il va décrasser les cages à miel.

     On aurait dû envoyer ce disque au Japon, sous rude escorte, pour galvaniser l'équipe du XV de France. Sûr qu'avec ce skeud dans les oreilles - une écoute intégrale 4 fois par jour (minimum), et surtout, surtout, une écoute avant match, et passages choisis à la mi-temps -, les scores auraient été forcément bien plus honorables !

"Aujourd'hui, partout où on joue, c'est terre de contestation"  dixit Bernie B.

(1) Ainsi que Thunder, Page, Dan Reed Network, Aerosmith, Chickenfoot, The Cult, Bryan Adams, Metallica, Malsmteem. Du lourd.
(2) Il apprend à maîtriser sa guitare à travers les albums d'AC/DC, mais devient assez rapidement un touche à tout ; en matière de guitare et de collaborations diverses. En 1997, il intègre les Rita Mitousko avec qui il tourne jusqu'en 2005. Multi-instrumentiste, il prend la place de bassiste pour le retour de Trust en 2006, et sur l'album qui suit : "13 à Table". Il passe à la guitare lorsque David Jacob (bassiste de 1996 à 2000) fait son retour en 2016, 


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Autre article / TRUST : "Repression" (1980)