mardi 19 juin 2018

YVES SIMON : de la Guitare à la Plume - par Pat Slade




Il y a déjà longtemps que je voulais parler d’Yves Simon. Chanteur, auteur, musicien écrivain, ce gars a tout pour plaire !








Des débuts (très) difficiles

Né 4 mois avant la fin de la seconde guerre mondial, Yves Simon passera une jeunesse tranquille dans les Vosges, entre un père cheminot (et ses «privilèges») et une mère infirmière. Le métier de son père lui permettra de voyager à moindre coût et Yves Simon est un bourlingueur, il aura ainsi l’occasion de découvrir Paris et de nombreux coins de France. Déjà, à l’âge de quinze ans, ses centres d’intérêt sont nombreux et d’essence artistique. Il navigue entre musique et littérature. Intéressé par la guitare et l’accordéon, c’est à cet âge qu’il fonde avec quatre copains les Korrigans un groupe dans lequel il tient la guitare. Le répertoire du groupe est tournée vers le rock’n’roll, la musique qui, à l’époque, révolutionne le monde entier. Ils jouent dans les casinos de Vittel et de Contrexéville, mais le jeune homme écoute autant Brassens et Gréco que les Beatles et les Rolling Stone les étoiles montante du moment. Pourtant  l’écriture reste sa passion la plus forte, à 16 ans il décroche son Bac et les musiciens du groupe se séparent  pour entamer leurs études supérieures. Il fréquente la faculté de Nancy en classe de théâtre et, en parallèle, des cours d’art dramatique au conservatoire local. A l’époque des trente glorieuses, Yves Simon va connaitre la vie de bohème, partagé entre les cours à la fac et les fêtes estudiantines.

Ne sachant pas trop dans quelle direction s’orienter, pendant cette période, il commence à écrire des chansons tout en grattant sa guitare et surtout, il lit assidûment. Il va monter sur Paris, s’inscrit à la Sorbonne et prépare le concours d’entrée à l’IDHEC le top des écoles de cinéma. Il décrochera un diplôme de lettres, mais laissera tomber l’école de cinoche. Il décide de se consacrer à la musique, il participe à une émission télévisé «Le jeu de la chance» qui était le premier radio crochet qui permettait à des artistes de chanter devant un public qui votait à l’applaudimètre, c’est dans cette émission qu’apparaitront pour la première fois Mireille Mathieu et Thierry le Luron. Après son passage Yves Simon décrochera un contrat chez Fontana. En 1967 il enregistre deux trente trois tours qui passeront inaperçus. Il abandonne Paris pour sillonner le monde, la Turquie et les Balkans avant de traverser les États-Unis de part en part. Il va se faire connaitre par son premier roman qu’il a écrit en 1969 publié deux ans plus tard «Les jours en couleurs» suivi par «L’homme arc-en-ciel». Ses premiers ouvrages sont des succès, on lui propose de travailler dans la presse. Il écrira dans Actuel le magazine de Jean-François Bizot et on pourra aussi l’entendre sur l’antenne d’Europe n°1.

Puis il reviendra à la chanson en 1972 en sortant un 45 tours qui connaitra un certain succès «Les gauloises bleues». Avant que ne sorte son premier album, il se retrouve en première partie à Bobino de son idole Georges Brassens, il fera aussi celle de Maxime Le Forestier et de Philippe Chatel. Son premier album sort en 1973 «Au pays des merveilles de Juliet» c’est un succès critique ainsi que public, le 33 tours obtient le Grand Prix de l’Académie du Disque. Quant à la chanson titre inspirée par la comédienne Juliet Berto, elle devient un des piliers de son  répertoire. Le disque suivant «Respirer Chanter» confirme sa pâte, son influence américaine et son talent, le titre phare «J’ai rêvé New York» scandé comme un slam rapide avec une certaine satire de la grosse pomme. Ce sera encore un succès et il sera certifié disque d’or en quelques semaines. 


Mais le personnage reste difficile à classer, entre ses albums et ses romans, est-ce un chanteur qui écrit ou un écrivain qui chante ? Yves Simon ne se pose pas trop la question et continue son petit bonhomme de chemin. En 1974, il fait sa première grande scène parisienne avec une série de concerts à l’Olympia où, pour l’occasion, il fera venir pour la première fois en France l’accordéoniste argentin Astor Piazzola. Il fera aussi sa première tournée au Japon, un pays où il aura toujours un succès certain. En 1975, parait un de ses rares albums live enregistré au Théâtre de la Ville avec Transit Express le groupe de Serge Perathoner (Il en enregistrera que deux durant toute sa carrière, dont un au Japon). Son livre suivant portera le titre du nom de son nouveau groupe «Transit Express».

Si son album suivant «Raconte-moi» renferme quelques très beau titres comme «Les films de Polanski», le suivant «Macadam» sera beaucoup plus sombre mais il va s’entourer d’artistes de premier ordre, Jacques Higelin viendra pour une partie d’accordéon, Marcel Azzola et son bandonéon, Laurent Voulzy en Backing Vocals et même Jean-Jacques Milteau et son harmonica. Début 1977, il trouve les tournées trop lourdes et les enregistrements s’enchainent à un rythme tel qu’il ne peut plus s’adonner à la passion de l’écriture. Après encore un album «Un autre désir» et une nouvelle tournée du Japon à l’Allemagne ne passant par le Canada, il décide de faire une pause, sans quitter la musique, mais en abandonnant la scène. Fin 77, il va écrire la bande originale du film de Diane Kurys «Diabolo Menthe» qui sera un énorme succès populaire grâce à la chanson-titre (Il fera trois BO des films de Diane Kurys comme «Cocktail Molotov» qui sera la première apparition de François Cluzet sur un écran).

Il va sortir son quatrième roman «L’Amour dans l’âme» qui, comme les précédents, connaîtra un certain succès en librairie et sera traduit dans plusieurs langues. Il reviendra sur scène avec un nouvel album et il apparaîtra dans le compte musical pour enfant de Philippe Chatel «Emilie Jolie». Les temps changent, La barbe disparait, le look et le son prennent la direction des années 80, fini la guitare, bonjour les synthés. Il retourne au pays du soleil levant ou il chantera sur scène à Hiroshima en 1982 pour la commémoration de l’explosion atomique du 6 août 1945 devant 20.000 personnes. L’année suivante sera enrichissante avec l’album «USA-USSR» et le titre phare «Amazoniaque» et en parallèle un nouveau livre «Océan» qui sera son premier gros succès. Jusqu'à l’année 2007, il n’enregistrera que quatre albums alors que sa carrière d’écrivain deviendra des plus prolifiques. En 1987 et «Le Voyageur Magnifique», il recevra le prix des libraires, le prix Médicis avec «La Dérive des Sentiments» en 1991, le recueil de textes «Sorties de nuit» aura le Grand Prix de la poésie de la Sacem en 1994 et le prix Erckmann-Chatrian en 2011 avec «La compagnie des Femmes». Il réapparaitra sur une scène, après trente ans d’absence, aux Francofolies de La Rochelle en 2007, l’accueil sera triomphal. Il reprendra son ancien répertoire, mais apportera aussi des nouveautés qui préfigureront le nouvel opus qui sortira peut de temps après.  

Yves Simon écrivain a pris le pas sur Yves Simon chanteur, un artiste qui n’est ni un docteur Jekyll et M.Hyde mais un chanteur-écrivain qui aime prendre le temps de faire les choses sans à avoir à courir après le succès.      




lundi 18 juin 2018

SŒURS de Bernard Minier (2018) – par Claude Toon




Sœurs est le cinquième roman de la saga de polars corsés commencée en 2011 et mettant en scène le commandant Martin Servaz. Bernard Minier connaît un succès certain chez les rédacteurs du Deblocnot puisque voici le 4ème roman de ce cycle commenté dans le blog. Luc avait commenté Glacé et Le Cercle et notait chez l'auteur un manque de concision, ce besoin un peu compulsif de pousser le bouchon vers les 600 à 700 pages. Notre chroniqueur a-t-il été lu, entendu et compris par Minier ? C'est possible puisque Sœurs ne comporte que 460 pages et, oui, le livre gagne en rythme, surtout avec son intrigue pour le moins alambiquée, ce qui n'est pas une critique négative, car un roman dont l'assassin se révèle à la page 40, ben c'est un peu rasoir… D'ailleurs les 600 pages de N'éteins pas la lumière m'avaient conduit à écrire un papier sans doute aussi un peu longuet.
Bernard Minier a travaillé dans les douanes jusqu'à la cinquantaine passée avant de se découvrir un talent pour la plume et montrer une imagination féconde. Besoin de se rattraper par de gros volumes et d'imiter la concurrence française ou américaine dans le thriller copieux ? Possible !
- Msieur Claude, vous aussi vous divergez, attention aux digressions…
- Hein ? Heu oui Sonia, revenons à nos sœurs ; des vraies, pas vraiment des nones en plus…
L'originalité de ce nouveau roman est d'en exclure le tueur en série Julian Hirtmann, démon récurrent, et de dérouler la trame en trois époques, en remontant le temps jusqu'au début de Servaz comme flic.
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Tableau de 1963 de Margaret Keane (née en 1927)
Ambre ?
1988 : en forme de prologue : Ambre 16 ans et sa sœur Aurore 15 ans ont rendez-vous nuitamment au fond d'une sombre forêt. Ok, c'est marqué sur la couverture, ça flingue mon suspens. Elles n'ont pas froid aux yeux les adolescentes blondes et filiformes. Erik Lang, un trentenaire va les rejoindre tel le grand méchant loup. Un loup avide de chair tendre ? Non, les gamines sont des admiratrices des polars, hyper violents et complaisants dans la description de scènes sordides de ce romancier à succès, des romans vénéneux qui se vendent comme des petits pains. Elles lisent sa prose sous les draps depuis l'âge de douze ans… Jusque-là, rien de bien méchant, simulacre de flirte, délire de fans, on roucoule pour jouer les grandes et on rentre faire dodo…

Margaret Keane (1962)
Alice ?
1993 : François-Régis Bercot (ça fait classe, mais voilà déjà un connard suffisant et douteux comme Minier les aime) découvre en navigant sur la Garonne les corps affreusement mutilés d'Ambre et d'Aurore attachées face à face à deux arbres et vêtues en communiantes ! Martin Servaz, 24 ans, vient d'intégrer le groupe de Léo Kowalski, un bon flic un peu butor qui n'aime guère Martin qu'un tonton influent lui a imposé dans son groupe. Kowalski : une brute à la main leste sur les suspects mais qui obtient des résultats à une époque sans ADN, sans toutes ces techniques qui transforment le crime en sport dangereux. Les deux filles sont majeures, étudiantes en médecine pour Ambre, en littérature pour Aurore. Enfin, étaient. Les suspects vont défiler : des étudiants évidement, quelques quidams, et surtout Erik Lang qui a commis un bouquin où il évoque une sombre histoire de communiante. Il a même une aube chez lui, le célibataire très fat qui se pavane dans une baraque hors de prix et crâne devant les enquêteurs. Alors qui ? Lang ? Un lecteur psychopathe qui s'est inspiré du roman et connaissait les jeunes lectrices ? Un ou des étudiants boutonneux éconduits par les filles et frustrés ? Bienvenu au bal des mensonges, des alibis bancals, des petits coqs de campus, des futures diplômées en quête d'orgasmes furtifs plutôt que de bonnes notes aux partiels ?
Et en fin de compte, pour justifier la suite du roman : pas de coupable déterminé, le suspect principal prenant la poudre d'escampette d'une manière, disons assez définitive… Affaire classée sans suite. Léo Kowalski prendra sa retraite et Martin Servaz ira dans les années 2000 taquiner du Serial Killer…

2018 : Bernard Minier aurait-il une dent contre les communiantes. On retrouve Amalia épouse Lang assassinée, mordue par une douzaine de serpents parmi les plus venimeux de la planète qu'élevaient en toute illégalité son cher Erik dans des terrariums. (Drôles d'e bestioles de compagnie.) Pourtant ces animaux sont peu agressifs. La victime était shootée aux médicaments psychotropes et antalgiques, et était maigre comme un clou. Et surtout, elle portait non pas une chemise de nuit, mais – ah, vous avez deviné – une aube de communiante. Là, il est mal le Erik Lang. Amalia : une ancienne looser photographe "arrachée" à un squat par Erik fasciné par ses photos de reptiles ?! Seconde enquête qui va plonger Servaz dans ses vieux souvenirs, les anciens démons d'une enquête ratée 25 ans avant… On retrouve son groupe habituel : Espérandieu, l'adjoint scrupuleux à défaut d'être très perspicace, Samira Cheung, l'informaticienne sino-marocaine soi-disant laide à faire peur, gothique mais avec un corps de rêve (Bernard Minier ne s'égare pourtant jamais dans la romance et la bagatelle superflues qui polluent bien des polars). Nouvelle enquête, nouveaux suspects pittoresques et inquiétants comme Remy Mandel, un fan tendance dure de Lang qui n'a pas la lumière dans toutes les pièces a priori, mais s'est procuré sans scrupule (volé) le dernier manuscrit en cours de Lang. Minier, comme à son habitude, nous ballade dans les suppositions les plus vraisemblables ou farfelues…
Le coup de théâtre des derniers chapitres est très habile, pas foncièrement innovent, mais sacrément inattendu… Curieux cette manie de Bernard Minier d'éviter les frais de justice en envoyant directement en enfer son ou ses coupables, ou même des innocents les mains pleines pour reprendre une expression populaire…
Le style ne fait pas d'ombre à Hugo ou à Flaubert, mais le récit est bien structuré à défaut de nous proposer la richesse narrative d'un Lemaître. On le sait. Cela dit, Bernard Minier nous impose quelques extraits de la prose de Erik Lang, médiocre et gorgée de voyeurisme, gratuitement sadique, le roman de gare dans l'acception la plus péjorative de l'expression 😁.

XO : 470 pages.


dimanche 17 juin 2018

BEST OF GARANTI 100 % SANS FOOT





Lundi : c'est la rubrique que l'on aime le moins et auquel aucun artiste n'a envie de s'inscrire pourtant elle ne cesse de grossir au fil des années. Cette fois c'était le tour de la chanteuse Maurane d'aller exercer son talent là-haut ; Vincent a tenu à lui rendre un hommage ému.

Mardi : Avec Pat et  le dernier album d'une jeune chanteuse de 86 ans, car la jeunesse est dans la tête et pas que dans les artères ; peu connue du grand public alors qu'elle arpente les planches depuis des décennies et qu'elle a chanté des textes de nos plus grands poètes, Francesca Solleville  reste une artiste engagée aux antipodes de la génération kleenex/ Voice/star Ac ou Nouveau  truc.

Mercredi : Retour dans les années 80  et l'Age d'or du heavy metal chevelu. Bruno a exhumé ses disques de Stone Fury  et enfilé son  pantalon de cuir moule burnes d'époque. Il revient sur ce groupe de qualité qui devait beaucoup à Led Zep…

Jeudi : cette fois Rockin était dans le Var pour le dernier album de Paul MaMannus et ses old timers qui restent fidèles à leur boogie hérité de ZZ Top ou Canned Heat, sans oublier quelques blues bien sentis.

Vendredi : C'est un grand nom du jazz et un des plus grands virtuoses de la guitare tous genres confondus que Wes Montgomery il était en concert à Paname le 27 Mars 1965 et coup de bol Luc y était avec son smartphone et a tout enregistré pour nous restituer ce grand moment (en fait c'est pas tout à fait  ça mais…)

Samedi : Claude lance depuis une semaine une campagne musique-peinture. Après Botticelli, place à Viktor Hartmann, artiste russe, ami de Modeste Moussorgski qui rendit hommage à son ami mort trop jeune en écrivant une suite pour piano inspiré par une dizaine de peintures pittoresques : Les tableaux d'une Exposition. En 1927, Maurice Ravel établira une transcription orchestrale hors norme  qui fait les choux gras des concerts et des labels de disques…

samedi 16 juin 2018

MOUSSORGSKI / RAVEL – Tableaux d'une exposition – Georg SOLTI – par Claude Toon



- Décidément M'sieur Claude, c'est la visite des musées de peinture en musique ces temps-ci ! Botticelli la semaine passée et, heu… là ?
- Viktor Hartmann, Sonia, un peintre et graveur russe qui a inspiré à Modeste Moussorgski cette célèbre suite pour piano…
- Pour piano ?! Mais je vois la jaquette, la photo du chef Georg Solti dirigeant l'orchestre symphonique de Chicago, et que vient faire Maurice Ravel dans cette affaire ?
- Moussorgski a écrit initialement cette suite de pièces pour piano à la fin du XIXème siècle. Maurice Ravel en fait une orchestration en 1922, c'est la plus connue…
- Ah ! Il y en a d'autres ?
- Oui, une bonne vingtaine, mais plus confidentielles… Leopold Stokowski en a fait une, avec des coupures et une orchestration assez indigeste. Ça existe en disque pour les fans

Viktor Hartmann
La semaine passée, le compositeur italien Respighi illustrait musicalement trois chefs-d'œuvre du peintre florentin dans Triptyque de Boticcelli, une suite très légère pour orchestre. Une partition de 1922. C'est en écrivant cette chronique que j'ai eu l'idée de réitérer avec la beaucoup plus célèbre composition de Moussorgski dans ce domaine, Les tableaux d'une exposition. Un ouvrage plus ambitieux constituant une succession de 16 pièces suggérant une promenade dans un musée, étape par étape…
De l'Italie de la Renaissance avec Botticelli, saut de quatre siècles en Russie et rencontre avec Viktor Hartmann architecte et peintre (1834-1873). Natif de Saint-Pétersbourg, Hartmann sera d'abord un architecte. Cependant il profitera des déplacements professionnels et de ses moments de liberté pour illustrer des livres, dessiner ou peindre des aquarelles. Vers 1870, il rencontre le compositeur Balakirev, l'un des membres du Groupe des cinq, et par là même Moussorgski avec qui il se lie d'amitié. Si Moussorgski est déjà un artiste maudit à la vie dissolue, il n'est pas encore l'épave avinée et dépendant à l'opium immortalisée par le peintre Ilia Répine, quelques jours avant sa mort en 1881.
Hartmann meurt prématurément à 39 ans en 1873 d'un anévrisme. En 1874, le critique Vladimir Stassov, ami des deux artistes organise une exposition des œuvres de Hartmann, Moussorgski prêtant les siennes. Le compositeur va écrire en juillet 1874 l'une de ses œuvres les plus connues en hommage à son ami disparu et la dédie à Stassov.
Lors d'une chronique consacrée au poème symphonique démoniaque La nuit sur le mont chauve, une biographie détaillée de Moussorgski a été proposée à l'époque. Je ne reviens pas dessus (Clic).
Les partitions manuscrites de Moussorgski n'ont jamais connu des publications immédiates. Il faut attendre 1886 pour une première édition de la main de Nikolaï Rimski-Korsakov des Tableaux d'une Exposition, avec des retouches et des erreurs. Des adaptations habiles mais qui nuisent parfois à la spontanéité du style, comme pour l'opéra Boris Godounov. La première édition "authentique" sera établie en 1931. Le facsimilé du manuscrit original a enfin été publié en 1975 à l'intention des pianistes professionnels.
24 orchestrations des plus diverses ont été déclinées de la partition pour piano. Mais c'est celle de Ravel, réalisée à la demande du chef et mécène Serge Koussevitzky, qui domine de loin toutes les autres et est jouée très fréquemment en concert. Un travail à l'orchestration rutilante de 1922. Par ailleurs, Ravel reprend toutes les pièces sauf la 5ème "promenade".
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 La Cabane sur des Pattes de Poule
La plupart des tableaux de Viktor Hartmann ont disparu (sans doute dans les turbulences de l'histoire). J'illustre cette chronique avec les six encore existants : les deux portraits de juifs (Goldenberg et Schmuyle), le ballet des poussins, les catacombes de Paris, la maison de Baba Yaga (la cabane sur des pattes de poule), un plan pour la grande porte de Kiev.
L'orchestration par Maurice Ravel répond à une commande de Serge Koussevitzky. Le chef russe avait quitté sa terre natale après la révolution pour s'installer à Paris de 1921 à 1928. Il deviendra le directeur de l'orchestre symphonique de Boston de 1924 à 1949 soit un quart de siècle. On parle souvent de cet homme dans le blog car il sera aussi un commanditaire assidu d'œuvres de musique de son temps, ainsi le concerto en sol de Ravel en 1930.
Ravel va orchestrer toutes les pièces de la partition pour piano sauf la cinquième promenade. L'orchestration est très colorée :
Petite flûte, 2 flûtes, 2 hautbois + cor anglais, 2 clarinettes + clarinette basse, 2 bassons + contrebasson, 1 saxophone alto, 4 cors, 3 trompettes, 3 trombones, 1 tuba, timbales, glockenspiel, cloches, triangle, tamtam, crécelle, fouet, cymbales, tambour, grosse caisse, xylophone, célesta, 2 harpes et les cordes…
La création a lieu le 19 octobre 1922.
1.    Promenade
2.    Gnomus (Gnome) [1:39]
3.    Promenade [4:07]
4.    Il Vecchio Castello (Le vieux château) [5:07]
5.    Promenade [9:47]
6.    Tuileries. Disputes d'enfants [10:20]
7.    Bydło [11:18]
8.    Promenade [13:58]
9.    Ballet des Poussins dans leurs coques [14:46]
10.  Samuel Goldenberg et Schmuyle [15:59]
Promenade
11.  Limoges. Le marché. La grande nouvelle. [18:16]
12.  Catacombae. Sepulcrum romanum [19:37]
13.  Cum mortuis in lingua mortua [22:04]
14.  La Cabane sur des Pattes de Poule (Baba Yagà) [23:46]
15.  La Grande Porte de Kiev [27:09]

Portraits de deux juifs pour Samuel Goldenberg et Schmuyle
1 – 3 – 5 – 8 : Promenade : Le concept est évident. Insérer une brève fantaisie symbolisant l'entrée dans l'exposition puis les passages d'une salle à une autre, de l'examen d'un tableau à un autre. Un refrain ? Surtout pas ! Tant Moussorgski que Ravel varient les plaisirs à partir d'un thème processionnaire qui sert de leitmotive. 1 - L'entrée se fait au son de la trompette et des cuivres graves, d'un pas allant. Les cordes reprennent le thème de façon à la fois solennelle et joyeuse. Magnifiques cuivres du symphonique de Chicago. D'une justesse et d'un éclat bien connus des mélomanes. 3 - Plus secrète, la seconde marche sera jouée piano par les bois. Le promeneur enthousiaste fait place à un visiteur moins pressé, qui prend son temps.  5 – Après la quiétude face au vieux château, le visiteur se ressaisit et se dirige gaillardement vers Tuileries, au son de toutes  l'harmonie et des cordes graves, trêve de rêverie… 8 – Au son de la flûte guilleret, gaité contredite par l'intervention des violoncelles et des contrebasses sur une tonalité un peu lasse, le dernier "transfert", noté tranquilo, montre-t-il une pause lors de la visite ?
Toutes les pièces possèdent un style et une thématique résolument indépendants. En aucun cas une suite de variations. La magie de l'œuvre repose sur ces contrastes marqués, sur une imagination débordante. L'orchestration très inventive de Ravel trouve ainsi sa totale justification. Écoutons quelques morceaux parmi les plus attachants, quoique ils le soient tous…

Grande porte de Kiev
2 – Gnomus. Est-il un diablotin ? Possible, sur des traits faustiens des cordes, les percussions déchirent l'espace sonore. La créature sautille puis se déplace d'un pas lourd au son des instruments les plus puissants de l'orchestre. C'est assez angoissant. Le gnome grimace, s'agite, Moussorgski laisse une grande place au sarcasme et peut-être à une facétie ludique.

4 – Le Vieux château : L'aquarelle disparue représentait d'après les écrits de Stassov une citadelle presque en ruine près de laquelle un troubadour chantait sur un luth une complainte que le compositeur traduit par une mélodie romantique et mélancolique. Ravel confie à un saxophone alto ce chant élégiaque. L'instrument n'intervient que dans cette pièce, il est rarement utilisé dans un orchestre symphonique d'ailleurs, mais Ravel adorait ce genre d'écart instrumental comme dans le Boléro par exemple. Un chant plaintif mais pas si lugubre que cela. Une romance du troubadour pour une belle penchée à la fenêtre ? Purement spéculatif en l'absence du tableau…

6 & 9 Tuileries et poussins : Avec des matériaux musicaux différents, Moussorgski établit un lien stylistique assez commun entre les deux pièces : une agitation frénétique et enfantine, une grande alacrité. Ravel, dans les deux cas, fait appel aux flûtes, hautbois, clarinettes et bassons pour endiabler ces danses de gamins chahuteurs ou ces poussins déchaînés car pressés d'éclore à la vie. Le miracle de Ravel orchestrateur réside dans l'absence totale de confusion dans le dialogue entre les instruments. Deux joutes orchestrales drolatiques en totale opposition avec la mélancolie du Vieux château ou les sonorités ténébreuses des Catacombes entendues plus tard. La virtuosité des musiciens de Chicago reste incontournable dans cette réussite, la poigne de Solti, amateur de précision, l'est tout autant.

7 – Bydlo : Encore un passage très atypique : une marche crescendo et désespérée illustre un lourd chariot traîné par deux bœufs conduits par un paysan polonais. (Le peintre voyageait beaucoup). Moussorgski semble dresser un réquisitoire contre la misère des humbles. Une marche lourde obsédante confiée par Ravel aux instruments les plus graves. Oui, désespérée, car à l'évidence, le destin de l'homme est sans issue, celui d'un galérien de la terre.

10 - Samuel Goldenberg et Schmuyle : Un morceau insolite puisque Moussorgski s'inspire de deux portraits différents : le juif riche se chamaillant avec le juif pauvre. Le premier est dépeint par des traits en valeurs longues et prétentieuses, aux cordes graves, tandis que l'autre manifeste son courroux face à l'injustice sociale par un motif criard confié par Ravel à une trompette suraigüe. Un passage diabolique soi-dit en passant pour le trompettiste.

Catacombes
12 – 13 : Catacombae. Sepulcrum romanum & Cum mortuis in lingua mortua : Les deux tableaux font la paire par leur ambiance mortifère et lugubre : une visite dans les catacombes de Paris de  Hartmann avec Vassili Alexandrovitch Kenell, un ami architecte et un guide. Ciel que c'est lugubre revu par Ravel : des accords faustiens et flippants des trombones et du Tuba ff. Plus discrètement les bassons et les cors diffusent une lumière ténébreuse. La seconde partie sera plus méditative, un respect dû à ces lieux de repos éternel. La variété des climats et sujets abordés par le compositeur dans cette suite laisse sur le flanc.

14 - Baba Yagà : La maison sur des pattes de poule est celle d'une sorcière de conte pour enfants célèbre en Russie. Le mouvement prend quasiment la forme d'un scherzo. L'introduction et la conclusion montrent avec violence que l'endroit n'est pas fréquentable : choc de la grosse caisse, thème syncopé et barbare de l'orchestre. Dans la partie centrale, le tempo se ralentit pour conter de manière inquiétante les manipulations diaboliques de la sorcière dans ses marmites…

15 – La Grande porte de Kiev : Moussorgski s'inspire d'un plan destiné à la construction d'une grande porte d'entrée pour la ville de Kiev en Ukraine alors en cours de modernisation. Ce dessin permet à Moussorgski de terminer son ouvrage par un passage assez long, majestueux, mais de fait et à mon humble avis, relativement conventionnel par rapport à la diversité animée des épisodes picturaux précédents, même si parfois pathétique sur le fond. Ravel n'arrive pas complètement à gommer une certaine lourdeur. Un final triomphal en un mot. (Partition)
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Si l'interprétation de Georg Solti est excellente, on doit déplorer l'absence du disque au catalogue, pour le moment, hormis en occasion. Cela dit, les gravures ne manquent pas ! Une règle s'impose : les instrumentistes doivent être des virtuoses pour magnifier la splendeur des mélodies de Moussorgski et la science d'orchestrateur de Ravel. Quelques disques qui ont marqué la discographie :
En 1957, depuis 3 ans, la firme RCA et l'Orchestre symphonique de Chicago (déjà) sous la houlette de Fritz Reiner offrent les premiers joyaux de l'ère stéréophonique. Pour continuer de promouvoir le dispositif, rien de mieux que cette œuvre aux mille couleurs. Sous la baguette alerte, d'une précision et d'une exigence absolues, le patron hongrois obtient un miracle… Sans doute une référence pour la fin des temps (RCA – 6/6).
En général qui dit Svetlanov, dit furie et pathétisme russe. Ici le chef n'en fait pas trop et réussit l'un de ses meilleurs disques aux accents raffinés (CLASSICAL – 6/6) couplé à une très profonde interprétation des Chants et Danses de la mort.
Enfin, très bonne surprise venant de l'orchestre du Capitole de Toulouse dirigé par Tugan Sokhiev. Transparence et couleurs, aucun excès fanfaronnant. Une des meilleures réalisations récentes (Naïve – 6/6 - 2017). En complément, une 4ème symphonie de Tchaïkovski.

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