vendredi 3 février 2023

BABYLON de Damien Chazelle (2023) par Luc B.

On en prend pour plus de trois heures dans la tronche (et les esgourdes) et finalement ça passe très bien. Damien Chazelle mène son film-monstre à un train d’enfer, un film sous coke, lorgnant vers le Scorsese de LE LOUP DE WALL STREET, auquel on pense évidemment, aussi par son thème : rise and fall of…

Chazelle évoque le cinéma de la fin des années 20, le passage au parlant. Une époque qu'on imagine surannée, coincée, vieillotte, grise. Chazelle nous dit : détrompez-vous, c'était la fête, les excès, la liberté, et une époque d'intense créativité. Pour nous le raconter, il utilise  des artifices de mise en scène très contemporains. BABYLON c'est l'antithèse de THE ARTIST, où Hazanavicius utilisait les codes du film muet, anachroniques aujourd'hui. Chazelle fait le travail inverse, comme son compositeur Justin Hurwitz inscrit sa partition dans la musique d’alors, ce jazz qu’on appelait Jungle (Duke Ellington au fameux Cotton Club, qui n'avait rien à envier au Studio 54 fréquenté par Mike Jagger et autres célébrités) mais avec un rendu sonore presque rock ou techno.

La scène d’ouverture pourrait être une mise en garde de ce qui va suivre. On y voit l’accessoiriste Manny Torres tenter de transporter un éléphant jusqu’à une fête organisée par le producteur Don Wallach (qui a des faux airs de Weinstein). Allusion aux éléphants sculptés de GOOD MORNING BABYLON des frères Taviani ? A THE PARTY de Blake Edwards ? Plutôt le second avec ce gros gag scato, si vous n’avez jamais vu l’anus d’un pachyderme en scope, c’est le moment !

De la merde, du pipi et autres fluides corporels, il va y en avoir plein l’écran, avec une orgie dantesque où toutes les folies sont permises. Dans un décor baroque aux lumières or et rouge, la caméra de Chazelle sillonne entre les corps dénudés, emboîtés, qui se déhanchent au rythme de l’orchestre jazz qui anime la soirée. Génial moment avec Lady Fay Zu et son « My girl’s pussy ». Les excès parfois finissent mal dans les alcôves à l’étage. Allusion à Roscoe Arbuckle, acteur comique responsable de la mort d’une jeune actrice lors d’une partouze, premier grand scandale hollywoodien, à l’origine de cette réputation de Sodome et Gomorrhe.

Allusion car Damien Chazelle ne convoque à l’écran aucune personnalité réelle (hormis le producteur Irving Thalberg), comme on ne voit jamais de tournage de films existants. Si on cite Chaplin ce n'est pas pour son génie mais la grosseur de sa queue. A part les affiches de films dans le bureau de Thalberg (« Tarzan » ou « Red Dust » avec Clark Gable et Jean Harlow) pas de référence au réel, pas de Griffith, von Stroheim ou Murnau. Par contre du CHANTONS SOUS LA PLUIE à toutes les sauces, et pour cause, on y reviendra.  

C’est dans cette fiesta orgiaque que vont se croiser les quatre personnages dont le réalisateur va ensuite suivre les destinées. Manny Torres, accessoiriste et homme à tout faire qui fera son chemin jusqu’à diriger un studio. Nellie LaRoy (Margot Robbie) obscure actrice junkie se rêvant star et le deviendra un temps. La grande vedette Jack Conrad dont l’étoile commence à pâlir (très jolie scène chez la journaliste à potins Elinor St. John inspirée de Lolly Parsons, la vipère d'Hollywood) et le trompettiste Sydney Palmer qui trouvera une seconde carrière devant les caméras.

BABYLON c’est une grosse cuite suivie de la méga gueule de bois. On fait la bringue mais le lendemain il faut bosser. Les séquences de tournages sont parmi les plus réussies, tous ces plateaux installés en plein air (à l’époque pas de toit, pour profiter de la lumière naturelle) avec des dizaines de petits tournages simultanées. C’est là que Nellie Laroy apprendra le métier, jolie scène où elle pleure sur commande, à la goutte de larme près ! Et superproduction costumée avec Jack Conrad, où Manny est chargé de trouver fissa une caméra pour filmer le dernier plan avant le coucher du soleil. L’ensemble est superbement orchestré, drôle (la grève des figurants !) et assez touchant de voir tous ces gens œuvrer dans le même sens, le cinéma, le divertissement, un art majeur (leitmotiv de Conrad).

BABYLON est évidement une grande célébration du cinéma, celui qui se bricole, et de son émerveillement dans les yeux des spectateurs. Lorsque Manny Torres est envoyé à New York assister au premier film parlant LE CHANTEUR DE JAZZ, il découvre une salle entière debout, danser et chanter devant l’écran. Détail amusant, Nellie Laroy va assister, enthousiasmée, à la projection de son premier film. La scène est calquée sur celle de ONCE UPON A TIME IN HOLLYWOOD de Quentin Tarantino, (qui était aux années 60 ce que le film de Chazelle est aux années 20) où la même Margot Robbie jouait le rôle de Sharon Tate se découvrant à l'écran dans MATT HELM.

1927, le parlant change la donne. La séquence du premier tournage parlant de Nellie montre toutes les difficultés techniques qu’il a fallu apprivoiser (scène calquée, bis, sur CHANTONS SOUS LA PLUIE), un montage drôle et percutant. Le film évoque aussi les prémices du code Hays, gros retour de bâton sur la bonne morale. Un autre aspect est montré avec le personnage de Sydney Palmer. Avec le parlant, on peut désormais filmer des clips musicaux, Louis Armstrong en a tournés quelques-uns, horriblement déguisé en bon nègre. Palmer est noir. La scène où on lui demande de se maquiller au charbon pour paraître vraiment noir et satisfaire les à priori des états du sud (car les éclairages blanchissaient son visage) est hallucinante.

Avec le parlant apparaissent les films musicaux, et on voit un tournage où une ribambelle de naïades chantent la première version du fameux « Singing in the rain ». On revoit des extraits de CHANTONS SOUS LA PLUIE lorsqu’en 1952 Manny Torres assiste à la projection du film de Stanley Donen et Gene Kelly, la larme à l’œil, nostalgique d'une épopée qu'il a lui même vécue. Chazelle magnifie la scène avec un mouvement de caméra qui part du visage de Torres, puis descend à l’orchestre entre les spectateurs, avant de remonter au balcon. Où on s'aperçoit que Chazelle reprend à son compte des moments entiers du chef d'oeuvre de Donen, mais lui au moins, il cite ses sources ! 

Pour illustrer les aspects les plus pervers d'Hollywood, Chazelle filme une séquence peu ragoûtante, avec un Tobey Maguire aux cernes plus profondes que le Grand Canyon où des happy few s’encanaillent dans les égouts devant des monstres de foire, livrés à toutes les déviances sexuelles (allusion au film FREAKS de Tod Browning ?). Une scène choc ou toc, c’est selon. Certains critiquent cet aspect vulgaire du film. Est-ce le film ou ses personnages qui sont vulgaires ? A commencer par le personnage de Nellie, horripilante et grossière, elle ne parle pas mais vocifère (scène chez Randolph Hearst où elle gerbe sur le tapis...). D'autres moments ne sont pas indispensables : la séquence dans le désert avec le serpent, le rôle du père de Nellie, dont on ne saisit pas la portée, qui n’influe en rien sur le récit. Autant d'éléments qui aurait pu être coupés pour se concentrer sur l'essentiel.

Il semble que pour écrire son film, Damien Chazelle ait lu le livre-torchon « Hollywood Babylon » de Kenneth Anger, qui compilait les potins les plus immondes sur les stars d’Hollywood, les affaires de mœurs, de dopes, de meurtres, et dont je vous avais évidement causé en son temps : CLIC VERS L'ARTICLE

Damien Chazelle nous plonge joyeusement dans la fange et les excès en tous genres, était-ce la meilleure façon de sublimer l'art du cinéma, puisque tel semble être le projet ? Mais on ressent bien son plaisir à filmer, c'est noir et euphorique, on ne s'ennuie pas. Le récit est dynamisé par des mouvements rapides de caméra, des plans à l'épaule, des panoramiques ultra-rapides qui rythment les échanges dialogués, et évitent les traditionnels champs contre champs. Mais on se rend compte aussi que beaucoup de ce que filme Damien Chazelle depuis le début de sa carrière, aussi réussi soit-elle (WHIPLASH, LALALAND) a tout simplement déjà été vu, montré, raconté... 

BABYLON, éreinté par la critique, a fait un bide total aux Etats Unis, faut dire, sorti en même temps qu’AVATAR 2, le timing n’était pas le meilleur. Qui aurait envie de se coltiner 3 heures sur la fin du cinéma muet ? (très bon démarrage en France avec déjà 800 000 entrées). Un pari osé dont aucun grand studio ne voulait, donc une production indépendante. Le jeune Chazelle avait-il les épaules assez larges pour ce projet titanesque ?


couleur  - 3h10 - format scope 1:2.39

 
  

jeudi 2 février 2023

BEETHOVEN – Quatuor N°14 Opus 131 (1827) – Quatuor TAKÁCS (2005) - par Claude Toon


- Dis Claude, jusqu'à présent tu nous proposais l'écoute d'un quatuor de Beethoven tous les quatre ans, et là, à peine six mois après le 2ème des trois "Razoumovski", le N°8 en fait, tu chroniques le N°14 qui est l'un des plus stupéfiants m'a-t-on dit !

- Ben Sonia on t'a bien dit. Ludwig van a composé seize quatuors (dix-sept si on isole La Grande Fugue), dont dix sont des chefs-d'œuvre révolutionnaires, il faut prendre de l'avance, je vieillis…

- Ne me fais pas le coup du papi Toon agonisant ! pourquoi ne pas les regrouper dans quelques articles ?

- C'est une idée pour les six premiers de l'opus 18 ; difficile pour le groupe de l'opus 59 dont on a écouté en effet le N°2, impossible pour les six derniers, composés par le vieux maitre qui ose tout, n'ayant plus rien à prouver, c'est même à cela que l'on reconnait son génie dirait Fernand Naudin alias Lino Ventura…

- Humm ce n'était pas à propos de génies dans les Tontons flingueurs, hihihi, mais des cons… Blague à part : accueil de nouveaux artistes, le Quatuor Takács.

- Oui dans une discographie pourtant pléthorique, ce quatuor américain arrive à trouver encore de nouveaux éclairages dans cette partition étrange…


Beethoven par Léon Bakst

Avec quarante chroniques consacrées à Beethoven sur un ensemble de 571 billets, je pense que mes lecteurs les plus fidèles savent tout sur le compositeur viennois ou, ils ont la possibilité de le découvrir grâce à l'Index. Ont été commentés : les neuf symphonies et tous les concertos, soit sept ouvrages pour piano, violon ou trio, un florilège des sonates et des trios, des ouvertures, la Missa Solemnis et quelques quatuors parmi les plus connus : Le N°8, le N°10 dit "les harpes" et l'un des derniers, le N°15 avec son bouleversant adagio.

La vie de Beethoven peut se résumer à trois périodes, son génie créatif aussi.  Beethoven est né en 1770. Les trente premières années, en digne héritier de Mozart et Haydn, son professeur, il perfectionne l'art classique jusqu'à ses plus flamboyantes limites : les deux premières symphonies, des concertos, vingt de ses trente et une sonates et les six quatuors de l'opus 18 datés de 1799, un ensemble cohérent qui, en effet, pourrait être entendu de manière groupée comme le suggère par Sonia.

À partir des premières années du XIXème siècle, Beethoven fera jaillir l'art romantique en musique, un courant artistique et intellectuel déjà latent dans les derniers concertos de Mozart et certaines symphonies du Sturm und Drang de Haydn. Les nouvelles philosophies et théories humanistes du siècle des lumières ont apporté des révolutions tant politiques que littéraires. Trop perçu comme art de divertissement en dehors du cadre religieux, la musique va se nourrir à son tour d'une pensée introspective et d'intention militante. Le coup d'éclat pour Beethoven étant l'écriture entre 1803 et 1804 de la Symphonie "Napoléon" renommée "Héroïque" après le sacre du premier consul comme Empereur, acte de trahison politique pour le très républicain Ludwig van. Une symphonie développée, puissante et épique, intégrant une marche funèbre en guise de mouvement lent. Pour Beethoven la période confirme son infirmité évolutive, la pire pour un musicien, la surdité. Il envisagera même le suicide… Tout cela est soit connu soit à lire dans le blog…


Le Quatuor Takacs en 2001, de gauche à droite :

Roger Tapping (alto), András Fejér (violoncelle)

Edward Dusinberre (violon I) et Károly Schranz (violon II)

La dernière période débute entre 1812 et 1817. On ne peut poser un jalon précis dans l'évolution du tempérament et du style d'une personnalité aussi imposante. La surdité a poursuivi ses ravages. Beethoven connaît des périodes dépressives et de manque d'inspiration. 1816 est une année de maladie et de production quasi nulle. Beethoven a par ailleurs été le premier compositeur à délaisser tout mécène pour jouir d'une totale liberté d'expression mais son train de vie en subit les conséquences…

Son opéra militant Fidelio connaît enfin un succès d'estime pour le maître aimé d'un public avide de nouveautés mais… bien restreint ; une reconnaissance trop tardive pour compenser la souffrance. Sa musique de plus en plus à l'écart de l'académisme, voire moderniste, est incomprise tant sur la forme que sur le fond et même critiquée par des interprètes encore incapables de l'apprécier donc de la jouer. Jusqu'en 1827, année de sa mort, Beethoven composera des chefs-d'œuvre pour lui-même ou, comme il le fera comprendre, pour des temps futurs… Les derniers quatuors écrits après 1824, année de la création de la 9ème symphonie (encore un pas de géant dans le monde symphonique), constituent un testament hors norme que seul le cycle ultime sensiblement contemporain et de Schubert (Quatuors N°13 à N°15 et Quintette à deux violoncelles) est digne de le concurrencer… Lors d'un concert avec l'opus 131 au programme, le visionnaire et déjà très malade Schubert aurait dit "…Après cela que nous reste-t-il à écrire ?". Il apportera lui-même sa réponse avec le 15ème quatuor et le quintette de 1828.

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Karl Holz

La genèse du quatuor Opus 131 sera pittoresque, pas comique, Beethoven n'a pas le caractère épicurien de son maître Haydn, mais on rencontre un compositeur différent de l'image du vieux bonhomme ronchon et désabusé que l'histoire nous a léguée.

Beethoven meurt le 26 mars 1827 (cirrhose du foie, saturnisme à cause du plomb présent dans le vin de Hongrie et dont l'abus par le compositeur explique la pathologie hépatique, etc… un bilan médical alarmant qui fait le bonheur des légistes modernes qui suspectent même une maladie de Paget expliquant cette grosse tête au faciès de butor visible sur les derniers portraits). Laissons la médecine légale à ses microscopes et suppurations supputations et revenons à nos quatuors à cordes "en boyaux" à l'époque. Je ne participerai pas à ces querelles intestines entre pathologistes… 

Entre 1824 et son trépas, l'écriture d'une série de grands quatuors va clore définitivement et de manière quasi exclusive sa production. Cinq quatuors numérotés de 12 à 16 plus une grande fugue qui termine parfois l'exécution du N°13 Opus 130 et qui sera remplacée par un autre final, une nouvelle mouture qui sera d'ailleurs la dernière page de la main de Beethoven.

Autre petit détail, comme souvent en musique, composition – publication – création se marchent sur les pieds et conduisent à des anachronismes dans l'établissement du catalogue ; c'est le cas ici. La chronologie exacte étant :

Numéro du Quatuor et Opus

Tonalité

Date de composition

N°12 Opus 127

N°13 Opus 130

Grande Fugue Opus 133

N°15 Opus 132

N°14 Opus 131

N°16 Opus 135

Mi majeur

Si majeur

Si majeur

La mineur

Ut #mineur

Fa majeur

1824

1824-1825

1825

1823-1825

1826

1826

Ignaz Schuppanzigh

Le magnifique Opus 132 et son adagio (inspiré par Goethe) de seize minutes, bouleversant à faire pleurer les galets d'Etretat, est donc légèrement antérieur à l'opus 131 que nous écoutons ce jour. Ça ne parait pas important, mais l'agencement en cinq mouvements du premier et en sept pour le suivant établit un lien formel totalement inédit dans le genre qui, telle la symphonie, doit requérir un plan en quatre mouvements aux tempos normalisés depuis l'âge classique : vif-lent-vif-vif ! L'Opus 131 est donc l'avant denier quatuor composé et Beethoven enhardi adopte une construction a priori hétérogène en 7 parties jouées en continu ; on parle de mouvements par habitude car les indications de changement de tempos sur la Partition le suggèrent. Certains musicologues en comptent 5 ou 6, libre à eux. Je n'ai pas d'avis face à un bloc de quarante pages de 5 x 4 portées sans aucune mention de mouvements numérotés. Je n'ai jamais vu une autre organisation dans un livret ou programme.

On imagine trop un Beethoven un tantinet poivrot et cyclothymique. À lire les péripéties de l'écriture de l'opus 131, on découvre un homme capable d'humour, de facétie, et de réparties bien troussées, soit drôles soit cinglantes, ces dernières apportant son lot d'inimitiés. Comme souvent, merci à Jean Massin de contribuer à mon propos grâce à son ouvrage légendaire. 

Impossible de dissocier la composition des six œuvres cités plus haut de leurs créateurs en concert, à savoir le Quatuor Schuppanzigh II (1823-1829) dont les membres à l'époque sont Ignaz Schuppanzigh (1776-1830), Karl Holz (1798-1868), Franz Weiß (1778-1830), Joseph Linke (1783-1837). Ignaz Schuppanzigh est le premier violoniste suffisamment virtuose et attentif aux intentions esthétiques et émotionnels des quatuors modernes depuis Mozart et Haydn à savoir donner vie à des œuvres aussi avant-gardistes. J'avais déjà évoqué cet ensemble, pionnier dans l'histoire des quatuors professionnels, dans les billets consacrés à l'Opus 132 de Beethoven et au quatuor N°13 "Rosamunde" de Schubert (Index). 


Beethoven sur son lit de mort

Bien plus que second violon de talent, Karl Holz assure la fonction de secrétaire particulier de Beethoven. Ce dernier lui confit après l'écriture et la création des trois premiers quatuors du tableau (Opus 127 à 132) : "Mon bon, il m'est encore tombé dans l'esprit quelques idées dont je veux tirer profit !". Il se met au travail de manière acharnée et – je passe sur nombre de périphéries – et envoie en 1826 à son éditeur Schott un étrange manuscrit portant la mention "Volés de-ci et de-là, et recollés ensemble". Beethoven n'étant pas coutumier des parodies de l'époque baroque (comprendre du recyclage 😊), Schott fait savoir à Beethoven qu'il attendait un quatuor "neuf". Beethoven amusé lui répond en résumé que sa "note était une plaisanterie et que la partition est toute nouvelle" et non du bric-à-brac, même si l'œuvre se présente sous une forme ininterrompue de sections". Cet épisode amusant nous renvoie à un autre échange avec Karl Holz enthousiaste lors de la publication de l'Opus 130 comportant six mouvements dont la Grand Fugue en guise de final. "Chacun dans son genre ! L'art veut que nous ne restions pas à la même place. Vous connaîtrez bientôt un nouveau genre de la conduite des parties. Et quant à l'imagination, Dieu merci ! nous en manquons moins que jamais". À noter que cette nouvelle règle de construction en nombreuses parties, s'écartant donc de la forme habituelle en quatre mouvements sera la signature de ces grands quatuors de la fin de la vie de Beethoven.

Une remarque toute personnelle : Sur les sept mouvements, quatre (1, 4, 5 et 7) ont une durée significative, entre 7 et 14 minutes environ. À l'inverse, les petits mouvements intermédiaires se limitent à 45 secondes, 2 et 3 minutes ! Ces pseudos intermèdes intervenant sans transition semblent cimenter par une méthode qui sera courante au XXème siècle un quatuor somme tout très semblable dans son organisation globale à ceux des Opus 18 ou 59, par exemple, et même à tout le répertoire du genre des confrères précédents notamment Mozart et Haydn. Cela explique que malgré la crainte de l'éditeur Schott de publier un chaos pour cordes, l'équilibre de l'œuvre est certes déroutant mais parfait dans sa fantaisie. 


Violon Mati
de Louis XIV

Il serait vain de commenter un ouvrage d'une telle richesse en termes de recherche de nouvelles voies d'écriture, en un mot, partager ma perception de l'instant musical à l'aide de métaphores plus ou moins subjectives quant à la nature des images ou émotions que Beethoven aurait voulu susciter…

Les ruptures du discours n'existent pas entre chaque mouvement, ainsi l'Allegro molto vivace s'enchaîne pp sans même un demi-soupir après les dernières notes de l'Adagio ma non troppo e molto espressivo fugué initial, au ton oscillant entre mélancolie et onirisme. Beethoven a inscrit Attaca au-dessus d'un point d'orgue (juste une demi-pause) pour bien préciser que le basculement du presto vers l'Adagio quasi un poco andante doit surprendre, ne pas traîner, son dada depuis le motif fulgurant "du destin" débutant la 5ème symphonie… Les premières mesures de la fugue finale notée Allegro jaillissent ff dès la dernière note de l'Adagio quasi un poco andante qui ne comporte que trois portées. Inutile de préciser que les changements de tonalités et que les altérations chromatiques foisonnent.

Du respect de l'écriture beethovenienne de la fugue introductive dépend notre capacité à suivre ce quatuor d'une imagination folle. Beethoven avait un faible pour cet avant dernier opus. Schumann donna aussi son avis à propos des opus 127 et 131 "qui avaient une grandeur… qu'aucun mot ne peut exprimer. Ils me semblent se tenir… à la limite extrême de tout ce qui a été atteint jusqu'ici par l'art et l'imagination humains." Violon I, violon II, alto et enfin violoncelle élaborent la fugue qui doit chanter en suivant les indications crescendo decrescendo du maître, chanter et vivre. C'est le cas avec Quatuor Takács. et hélas un peu timoré avec le Quartetto Italiano malgré le velouté somptueux de leurs timbres. C'est dire si Ludwig van a placé la barre à un sommet qui restera longtemps inatteignable, jusqu'à Bartok pour les spécialistes…

Voici le minutage y compris pour les variations. Lusinghiero, terme peu usuel en musique choisi pour affiner le tempo de la 3ème variation se traduit par "flatteur".

[00:00] I. Adagio ma non troppo e molto espressivo (fugue)

[07:59] II. Allegro molto vivace

[10:57] III. Allegro moderato - Adagio

[11:39] IV. Andante ma non troppo e molto cantabile - [12:48] Più mosso - [13:54] Andante moderato e lusinghiero - [19:07] Adagio - Allegretto - [21:59] Adagio, ma non troppo e semplice - [25:44] Allegretto.

[27:21] V. Presto

[29:40] VI. Adagio quasi un poco andante

[31:56] VII. Allegro (fugue)

Écoute au casque ou avec des enceintes additionnelles plus que conseillée.

Le son des PC, sauf exception, est vraiment une injure à la musique…


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Quatuor Takács en 2022

Parmi une discographie pléthorique des quatuors de Beethoven, choisir l'interprétation clé de la chronique est forcément subjectif. En général je tiens compte de la cote d'un ensemble instrumental appliquée par les critiques professionnels et de mon plaisir à l'écoute de diverses versions. J'essaie dans la mesure du possible pour les cycles majeurs de symphonies, quatuors, etc. de changer d'interprètes systématiquement. Dans les trois articles précédents concernant 3 quatuors majeurs de Beethoven : 3 CD vedettes et 9 suggestions alternatives pour promouvoir des grands quatuors ayant aussi fait leur preuve au fil des décennies dans ce répertoire.

Donc pour ce quatuor difficile, j'ai retenu le quatuor Takács après écoute et en étant influencé par des critiques élogieuses tant dans la presse que par la lecture des avis de commentateurs réputés "sérieux"… J'ai déjà donné mon avis un soupçon réservé sur l'interprétation un rien métaphysique des Italiano ; inutile d'ajouter que le double album, sujet de chronique pour l'Opus 132 reste une merveille. Nema qui est passée écouter avec Sonia dans mon bureau a adoré les Italiano et se fiche de mes chichis sur l'accentuation dans l'introduction de la fugue 😊. Par contre, elle n'aime pas le son du violon I des Takács. Un jour, un lecteur trouvait ces considérations un peu snobs (pas exprimée de façon aussi courtoise 😊). La magie de l'écoute classique (et peut-être pas que) tient pourtant en partie à ces confrontations entre les sensibilités  des interprètes et les réceptivités des mélomanes ; une activité tout aussi gourmande que participer à des dégustations de grands crus organisées par les œnologues. 


Niccolò Amati (1596-1684)

En 1975, quatre jeunes instrumentistes hongrois fondent le quatuor Takács. Rapidement, il gagne nombre de concours internationaux d'Evian à Budapest en passant par Portsmouth… Après une tournée triomphale aux USA en 1982, il décide d'émigrer avec femmes et enfants en Amérique. L'université du Colorado à Boulder leur propose en 1986 un poste de quatuor en résidence. En 1996, le premier violon Gábor Takács-Nagy quitte le quatuor pour le poste de 1er violon de l'Orchestre du Festival de Budapest d'Iván Fischer. Le virtuose anglais Edward Dusinberre lui succède. Un an plus tard, plus dramatique, l'altiste Gábor Ormai atteint d'un cancer qui l'emporte très vite cède son poste à l'altiste Roger Tapping qui quittera le groupe juste après la fin de l'enregistrement de leur intégrale Beethoven. Geraldine Walther a pris la relève d'où une féminisation du quatuor sur les photos récentes… Enfin en 2018 Harumi Rhodes a intégré le quatuor comme second violon…

Je ne suis pas le seul à avoir apprécier la verve et les contrastes de leur interprétation de l'Opus 132. Après la publication des "derniers quatuors" en 2005, Alex Ross écrivait dans Le New Yorker "Le Quatuor Takács a enregistré l'intégrale des quatuors de Beethoven, et leur somme, maintenant achevée, est la version la plus richement expressive de ce cycle titanesque."… Hein ! Je vous gâte 😊.

Leur discographie notamment pour le répertoire classique et romantique est de premier intérêt. Pour l'anecdote, les quatre membres jouent sur des instruments des luthiers de la famille Amati, celui du second violon ayant été fabriqué pour Louis XIV. Mazette ! Notez bien que je ne savais pas que notre roi soleil en jouait !!

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On termine avec quelques suggestions haut de gamme : L'interprétation du Quatuor Vlach de 1967 est toujours disponible ; une tempête qui n'a pas pris une ride. (Supraphon1967 - 6/6). Ceux qui comme moi aiment les quatuors expressifs et soucieux de l'articulation, apprécieront le testament du Quatuor Lasalle. La fugue initiale atteint un pathétisme glaçant. Un monument du disque (Brillant Classic – DG original – 1977 – 6/6).

Il existe une transcription pour orchestre à cordes de certains quatuors dont le 14ème. Les amateurs de cordes aimeront celles de Vienne malgré l'omniprésence des contrebasses jouant en duo avec les violoncelles. D'autres trouveront l'idée emphatique et boursouflée. C'est selon. À ma connaissance, seul l'hédoniste Leonard Bernstein réussit à nous passionner ; la fugue initiale est, comment dire, bourrative. (DG1979 – 3/6).