dimanche 1 octobre 2023

BEST-OF À LA FLORENTINE


Pour les fans de plats typiques florentins, un chouette site (Clic)

MARDI : Pat Slade est un fan de Jacques Higelin qu'il a souvent honoré dans ce blog… Cette semaine, retour sur ce qui marqua définitivement son virage rock en 1975, la publication de l'album "irradié" un an après "BBH75". Pat en devient rayonnant (α, β ou γ) selon l'intensité des titres. L'artiste devenait autant militant que baladin ; citons Pat : le rock d’Higelin, c’est celui des mots et d’un certain je-m’en-foutisme de la mélodie.

MERCREDI : Cool ! entre deux essais transformés et quelques drops, Bruno a retrouvé son clavier pour publier son billet hebdomadaire. Retour à l'aube de l'humanité (non ça c'est dans 2001 de Kubrick), du rock, cru 1970, avec un album du groupe FREE "Fire And Water".  Son opinion : il y a dans ces chansons une rare beauté, celle de la simplicité, de l'évidence, de la spontanéité et de l'authenticité… Les quatre gars doivent bicher à lire ça même si séparés en 1973, y compris les deux qui sont au paradis…

 


JEUDI : Claude a beaucoup parlé en 12 ans des la musique symphonique de Tchaïkovski. Un seul billet pour la musique de chambre, son trio. Il faut dire que la production chambriste du russe est maigre. Bref, le Toon nous a fait écouter le sextuor de 1892 titré "Souvenir de Florence". Pas un carnet de voyage expressionniste à la Debussy (Iberia) mais une œuvre fougueuse mêlant folk italien ou slave et pensées nostalgiques d'un voyage heureux de 1874, rare moment de bonheur chez ce compositeur introverti.

VENDREDI : Luc est parti à Hollywood négocier une adaptation de l'histoire du Deblocnot. Nema M. assure une pige avec une chronique sur un must d'Agatha Christie de 1937 dans une super traduction de 1950 de Louis Postif, "Témoin muet". Fête de Pâques chez la bourgeoise avec sa famille de rapaces. Libation annulée car Madame est trouvée morte dans l'escalier. Une chute due à son grand âge ? Hercule Poirot a des doutes… Style Cluedo et Humour british au rendez-vous 😊. Mais qui ose dire qu'Agatha Christie  est démodé ? Sacrilège !

 

👉 On se revoit mardi avec Peter Gabriel ; jeudi, du jazz avec James Blood Ulmer ; vendredi : Coup de chance, le Woody Allen de 2023… et bien sûr, mercredi, la chronique surprise de Bruno… 


vendredi 29 septembre 2023

Agatha CHRISTIE – Témoin muet (1937 – traduction de 1950 de Louis Postif) – par Nema M.


Sonia rentre de chez madame Portillon. Elle était passée voir la logeuse après avoir promené le chien du voisin, Boby, un adorable scottish terrier gris. Elle lui lance une balle et aussitôt le chien la rattrape et la lui rapporte. Sonia continue à jouer avec le chien quand Nema l’arrête brusquement :

- Stop ! Un conseil : ne t’avise pas de faire ce jeu avec le chien dans l’escalier qui monte chez madame Portillon !

- Mais, heu… Mais Boby aime bien jouer et madame Portillon aime bien Boby, répond Sonia…

- Non, crois-moi, un scottish terrier plus une balle, c’est très dangereux. Ça me rappelle un roman d’Agatha Christie "Témoin Muet".

Sonia hausse les épaules, prend Boby dans ses bras et sort de l’appartement.


Agatha Christie vers 1930

Un roman d’Agatha Christie. Ça se lit encore ? Alors que de nombreuses adaptations au cinéma ou en séries télévisées ont été faites à partir de l’œuvre de cette autrice remarquable d’inventivité et de malignité, avec ses romans policiers si bien élaborés, on aurait encore envie de lire ce genre de roman daté ? Et oui. Cet été en faisant quelques rangements dans la maison de vacances familiale je suis tombée sur une pile de romans, édités par le Club des Masques dans les années 1970. Bon. Le papier n’étant pas d’une qualité excellente, et le stockage dans le grenier loin d’être parfait, ces livres offrent à ma vue des pages jaunies et à mon odorat une délicate odeur de moisi. Qu’importe. Lovée dans un fauteuil Ikea, je déguste "Témoin Muet" comme une petite madeleine, pardon, plutôt un "muffin", un peu rassis. A noter qu’il s’agit de la traduction de 1950, ce qui apporte un petit charme supplémentaire.


My name is Boby
I'm grey scottish terrier

Donc nous voici en 1936. En Angleterre, vous vous en doutez. Très précisément à Market Basing, bourgade qui sera le cadre de plusieurs histoires policières de la chère Agatha. Miss Arundell, une vieille dame d’un autre âge (comprenez de l’époque Victorienne 1837 – 1901) est la propriétaire de Littlegreen, un grand cottage au somptueux jardin.  Elle attend, pour les fêtes de Pâques, sa famille. Il faut que Miss Lawson, sa dame de compagnie, organise tout : les chambres qui seront attribuées à telle ou telle personne, les menus etc. Miss Arundell est très exigeante et, soyons claire, sèche et autoritaire avec Minnie Lawson qui paraît un peu benête. Bien entendu, il y a des domestiques : une femme de chambre et une cuisinière. Et pour le jardin, un jardinier. Bref un milieu aisé et solidement installé dans cette campagne.

Charles et sa sœur Thérésa, ainsi que Bella et son mari le docteur Tanios viennent donc passer trois jours chez leur tante. Charles est un beau garçon, hâbleur et désinvolte, horriblement dépensier et dénué de tout scrupule. Thérésa est une jolie jeune femme élégante, très coquette, aimant le luxe et paradoxalement fiancée à un jeune docteur pauvre, très prometteur, Rex Donaldson, mais très taciturne et obnubilé par la recherche vaccinale. La mère de ces deux-là a été dans le passé accusée de crime. Bonjour l’ambiance.

Quant à Bella, elle suit son mari comme un toutou, imite sa cousine Thérésa comme une ombre (mais à bon marché car elle n’a pas les moyens de se payer des robes de haute couture) et se trouve toute désemparée en l’absence de ses enfants. Le docteur Tanios est grec, donc étranger, et il y a un peu de distance avec cet homme, au demeurant très affable et sympathique, mais dont la peau est de couleur bistre.

D’autres personnages, bien entendu, gravitent autour de Miss Arundell comme par exemple deux sœurs adeptes de spiritisme très copines avec Minnie Lawson. Mais la vieille Miss, si elle est d’accord pour essayer de temps en temps le dialogue avec l’au-delà, n'y croit vraiment. Le bon docteur Grainger suit Miss Arundell depuis si longtemps qu’ils sont amis. Il lui prescrit des pilules pour son foie. Et il autorise des remèdes anodins recommandés par Miss Lawson et ses deux complices en spiritisme.  



English cottage for sale around 1930

Une lettre parvient à Hercule Poirot. Le 28 juin. Il la relit deux fois à la grande surprise de son ami le capitaine Hastings, venu rendre au détective. En général, Hercule Poirot classe verticalement la plupart des courriers reçus. Qu’est-ce qui a attiré l’attention du cher Hercule aux grandes baccantes ? La date de rédaction de la lettre est le 11 avril. Cela semble curieux alors que dans le texte, Emily Arundell demande une prompte réponse. Hercule Poirot décide donc d’aller avec Hastings à Market Basing et de rencontrer Miss Arundell.

Curieusement, arrivés devant Littlegreen, les deux compères découvrent que la propriété est à vendre. En fait, Miss Arundell est morte. Bon. Cela arrive à bon nombre de personnes âgées, et finalement à toutes. Mais voilà, toutes n’écrivent pas à un détective privé quelques jours avant leur mort. La lettre est très embrouillée. Poirot use de multiples subterfuges pour entrer en relation avec les uns et les autres. Le testament avait été changé peu de jours avant le décès.

Il y a Boby le chien de Miss Arundell qui adore faire rouler sa balle jusqu’en bas de l’escalier. Or Miss Arundell a fait une mauvaise chute dans cet escalier pendant que sa famille était là. Coïncidence ou pas ? Elle meurt peu de temps après mais pas du tout des suites de cette chute. De mort naturelle ou pas ? Et Poirot bavarde avec les uns et avec les autres. Et Hastings s’interroge, pour lui il n’y a rien qui fasse penser à un meurtre.

Mais Poirot ayant un doute, petit à petit des éléments vont venir dessiner une ambiance de plus en plus trouble : d’abord tous les neveux et nièces ont besoin d’argent, ensuite il y a le récit d’une vision d’une broche sur une robe de femme à genou dans l’escalier dans un miroir, justement le soir de l’accident dans cet escalier, et puis le récit d’un halo lumineux autour de la tête de Miss Arundell lors d’une séance de spiritisme peu de temps avant sa mort. Comme tout cela est étrange. On est en fait tenu en haleine jusqu’aux dernières pages. Tout comme Hastings qui ne trouve pas l’assassin alors qu’il assiste à toutes les rencontres de Poirot avec les différents protagonistes. 

 

Petite incursion dans les années 1930, quand les meubles de bois massif sentaient bon l’encaustique, quand les pharmaciens élaboraient les prescriptions dans leurs officines, quand pour un film au cinéma il y avait le changement de bobine. Accessoirement, certains passages m’ont fait penser à la série Downton Abbey, car la description des tenues et le langage des domestiques, le respect de la hiérarchie entre la demoiselle de compagnie et la cuisinière par exemple, sont typiquement anglais et habilement repris dans la série ou dans les films de ce monument so british de Julian Fellows

 

Pour un retour aux sources du polar type Cluedo, bonne lecture !

 

Librairie des Champs-Elysées, Club des Masques

253 pages


La traduction de cette édition devenue collector est de Louis Postif (1887-1942), un polyglotte qui traduisit les œuvres d'Agatha Christie entre 1930 et 1940. L'éditeur le masque a fait retraduire par la suite et d'après Nema, ce n'était forcément en bien… Ajoutons qu'il traduisit aussi Jacques London et pour les anciens comme Le Toon, des publications pour ados de la "bibliothèque verte".


Autre chronique consacrée à Agatha Christie, de la plume d'Elodie en 2010 : "Le Noëls d'Hercule Poirot" (Clic).


jeudi 28 septembre 2023

TCHAÏKOVSKI – Sextuor "Souvenir de florence" (1892) - Quatuor EMERSON et Cie (2013) - par Claude Toon




- Tiens de la musique de chambre de Tchaïkovski, Claude !! Je parcours l'index et, pour seize chroniques, une seule dédiée à un trio et quinze à de la musique orchestrale… La production de maître russe en dehors de l'orchestre serait-elle médiocre, expliquant ainsi avoir reporté si longtemps un second billet à propos des pièces chambristes (j'cause bien) ?

- Non pas du tout, mais elle est moins au centre de la création du compositeur russe que chez Brahms ou Schubert par exemple. Il faut admettre que sa célébrité repose sur ses ballets et ses symphonies, donc de la musique symphonique souvent opulente…

- Tchaïkovski a-t-il séjourné en Italie et donc écrit ce sextuor à la manière d'un carnet de voyage ?

- Oui et non, le succès venu il voyagera vers 1880 en Europe, mais le sextuor ne reflète guère la joie de vivre italienne chez cet homme mélancolique…

- Voici un troisième papier avec le quatuor Emerson et deux comparses pour faire six, hihihi ; une formation yankee que tu aimes à l'évidence…

- Oui, j'avoue apprécier leurs peps, mais il existe d'autres disques passionnants et l'ouvrage a été transcrit pour orchestre à cordes… Ce quatuor fera ses adieux mi octobre…



Tchaïkovski en 1892
(Cliché Carnegie Hall)
XXX

Que penser de la remarque pertinente de Sonia estimant a priori pour le moins déséquilibré le choix des commentaires consacrés à Tchaïkovski depuis douze ans. Les ouvrages orchestraux dominent : les six symphonies (sauf la 3ème qui me laisse de marbre pour des raisons personnelles donc discutables en rapport avec la pauvreté mélodique, Karajan ou d'autres n'y font rien…) et la symphonie Manfred, les concertos, pour violon et le 1er pour piano, deux hits du répertoire, les grandes ouvertures fantaisies qui peuvent revendiquer le statut de poème symphonique d'après Shakespeare et quelques bricoles dont l'inénarrable et braillarde ouverture de 1812 ! Le billet sur l'interprétation cultissime du Trio par Rubinstein, Heifetz et Piatigorsky, grâce à une sensibilité pathétique à faire pleurer les menhirs, reste une exception.

Il faut mentionner que pour nombre de mélomanes, Tchaïkovski évoque surtout la symphonie pathétique, des ballets à l'écriture et à l'orchestration éblouissantes, et le premier concerto pour piano et celui pour violon… Et pourtant, si Tchaïkovski occupe une place essentielle dans l'univers orchestral romantique de la seconde moitié du XIXème siècle, n'oublions pas que l'homme a composé cent cinquante mélodies et une centaine de Pièces pour piano peu jouées. Ah j'oubliais onze opéras dont deux majeurs : Eugène Onéguine et La Dame de Pique, les scènes lyriques les programment rarement, mais certains bénéficient d'enregistrements, mais là encore l'orchestre mène le jeu dans l'art lyrique.

- Hihi et dans les ballets, il mène la danse…

- Excellente Sonia

Et oui Sonia, côté musique de chambre, la moisson est plus maigre : quatre quatuors dont le 1er n'est qu'anecdotique, le beau Trio, le Sextuor écouté ce jour et un Duo violon et piano, fort court, peu connu, et titré Souvenir d'un lieu cher.

On trouve fréquemment réunis sur un double CD les trois quatuors de la maturité et le sextuor. Pour l'enregistrement, les artistes du quatuor font appel à un altiste et à un violoncelliste supplémentaires en toute complicité.

Pour cet album simple, ultime gravure de cette œuvre par les Emerson, Sony a eu la riche idée de compléter le programme par le poignant Sextuor d'Arnold Schoenberg, La nuit transfigurée. (Clic) Pour écouter cette interprétation complétant l'album (YouTube).

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Florence en 1880

Il serait absurde de commenter un sextuor à cordes comme on furèterait dans un dépliant touristique "musical", et cela du fait de l'ambiguïté du titre, d'imaginer chaque thématique comme ayant une fonction descriptive d'une des merveilles artistiques ou architecturales de Florence : la coupole en terre cuite de Brunelleschi coiffant la cathédrale ou le campanile de Giotto, les chefs d'œuvres protégés par les murs des galeries, celle des offices ou de l'académie ; oui, vous pensez à la Naissance de Venus de Botticelli ou le David de Michel-Ange… Une telle musique descriptive, expressionniste ou impressionniste, nous viendra d'Ottorino Respighi qui suivit les cours de composition et d'orchestration de Rimski-Korsakov à Saint-Pétersbourg, mais bien après la mort de Tchaïkovski.

Rimski-Korsakov fut l'un des fondateurs du groupe des cinq réunissant Alexandre Borodine, César Cui, Mili Balakirev, Modeste Moussorgski, tous ayant le point commun d'exercer un autre métier en parallèle : chimiste, ingénieur ou officier. Tchaïkovski, lui, ne se passionnait que pour la musique. Étant plus âgé, il sera l'un des professeurs de ce groupe. Les cinq rêvaient de modernité, d'une musique typiquement slave et n'aimait guère le style de leur maître formé à la mode occidentale. Ce dernier, bien que peu reconnu encore dans son pays, enseignera à cette "nouvelle vague" dans les années 1868-1871. En résumé, les cinq jeunes hommes le respectent, sans plus… Rimski-Korsakov sera néanmoins fasciné par la 2ème symphonie "petite Russie" de son ancien maître en 1873, œuvre riche en thèmes populaires russes, un virage stylistique chez Tchaïkovski qui séduira cette jeune génération de compositeurs…


Tour de palazzo vecchio
Cass Gilbert - aquarelle - 1880

Souvenir de Florence marque la fin de la carrière de Tchaïkovski dans l'univers chambriste. 1890 ; il ne lui reste qu'à peine trois ans à vivre… choléra ? suicide contraint par un tribunal d'honneur constitué d'officiers révulsés par son homosexualité clairement affichée et, circonstance aggravante, sa relation avec un jeune cadet ? Une mort à la Socrate ? Plus d'un siècle après le mystère du flacon d'arsenic et des circonstances de sa mort demeurent.

Le répertoire pour sextuor confrontant deux violons, deux altos et deux violoncelles reste encore modeste à l'époque, mais aucunement médiocre ; au top : les six de Boccherini (1776), un de Louis Spohr (1847), les deux ouvrages ambitieux de Brahms (1858/1866 - Index) qui inspireront Dvořák dans sa jeunesse (1878). Étrangement, depuis le début du XXème siècle, le genre motive maints compositeurs, le catalogue se révèle désormais pléthorique…

Souvenir de Florence, l'une de ses dernières œuvres d'envergure – avec le ballet Casse-Noisette, et la Symphonie N°6 "pathétique" de 1893 - est destiné à remercier la Société de musique de chambre de Saint-Pétersbourg suite à la nomination de Tchaïkovski comme membre honoraire. Six musiciens de cette société créeront le sextuor en novembre 1890. Une version remaniée sera proposée, jouée à Paris et éditée en 1892.

La visite de Florence est déjà lointaine, en 1874 semble-t-il. L'hypersensible et angoissé Tchaïkovski ne recourt que furtivement, dans les premier et second mouvements à du matériel thématique inspiré de la joie de vivre italienne. L'écoute complète suggère l'écriture d'une partition oscillant entre son intérêt pour le folklore coloré de la péninsule et ses éternels tourments existentiels si présents dans les trois dernières symphonies. Inutile d'attendre une citation de la chanson si populaire Funiculì funiculà (1880) comme dans Aus Italian de Richard Strauss, symphonie très secondaire du maître bavarois, il faut bien le dire…

Difficile donc de dépeindre un climat global prééminent dans Souvenir de Florence. En aucun cas il ne s'agit d'une œuvre descriptive ni même expressionniste à la manière d'un Debussy (Iberia par exemple). Le musicologue anglais, Anthony Holden évoque plutôt une parabole introspective trouvant ses racines chez les poètes romantiques ; et cite même Á la recherche du temps perdu de Proust. Mélancolie et rage se lient dans une ambiance élégiaque ambiguë, nettement moins mortifère que dans le si dramatique adagio achevant la 6ème symphonie dite "pathétique", sous-titre posthume hérité de ce final glaçant.

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Eugene Drucker, Philippe Setzer
Paul Watkins, Lawrence Dutton

Paul Neubauer - Colin Carr

Sélectionner une interprétation objet d'une chronique répond à divers critères : avoir séduit les critiques et les mélomanes discophiles, être disponible sur le marché à tout hasard et avoir donné lieu à la création d'une vidéo YouTube pour permettre une écoute sur laquelle s'appuie une analyse pas trop ésotérique, à vocation plus passionnée que pédagogique. J'avoue tenir compte des discographies comparées de la presse, mais sans plus… En résumé il faut que la version "me botte !" pour stimuler ma prose enthousiaste. Je n'écrirai jamais sur une œuvre qui me laisse de marbre subjectivement et mon but n'est pas de flinguer un artiste ou un ensemble qui ne m'inspire guère, à tort ou à raison 😊. À qualité interprétative égale, je choisis la meilleure prise de son.

 

Donc aujourd'hui dans une discographie plutôt riche : Le Quatuor Emerson auquel se sont joints Paul Neubauer au second alto et Colin Carr au second violoncelle…

Pour faire écho au commentaire de Sonia… troisième chronique dédiée au quatuor américain dont l'énergie séduit fréquemment mon ouïe, mon logiciel, mon ADN, mon algorithme…

- Heu… tu te lances en politique Claude ?

- Non Sonia, je brocarde juste cette rhétorique politicienne récente et imbécile nourrie à coup d'abus sémantiques et qui me hérisse le poil… ou me fait poiler suivant mon humeur…

Bref, rendez-vous pour lire une bio de cet ensemble en 2016 pour le quatuor N°8 de Chostakovitch et en 2017 pour le quatuor N°13 "Rosamunde" de Schubert(Clic) & (Clic). Juste une information récente, l'ensemble créé en 1976 donnera son dernier concert le 22 octobre 2023 ; les quatre instrumentistes actuels souhaitent achever un demi-siècle de concerts et d'enregistrements pour assumer des fonctions pédagogiques. C'est souvent le cas l'âge venu

La gravure du jour date de 2013 et réunit donc Eugene Drucker et Philippe Setzer, violon, Lawrence Dutton, alto et Paul Watkins, violoncelle. L'ultime casting.

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Rue de Florence - aquarelle
Cass Gilbert - 1880

Le sextuor comporte quatre mouvements, la playlist comprend quatre séquences (Partition)

 

1 - Allegro con spirito (ré mineur) : Le vigoureux allegro initial se structure autour de la forme sonate habituelle… en apparence. Tchaïkovski crée le suspens en contournant habilement l'académisme ABAB… etc. L'étude de la partition laisse dubitatif bien des musicologues. Forme sonate oui, mais à partir d'une thématique qui certes facilite l'écoute par sa cohérence tout en apparaissant subtilement fantasque. L'introduction tempétueuse se veut concertante, le violon solo chantant une mélodie énergique rythmée de-ci de-là par un motif vif-argent de six croches. Les cinq autres instruments accompagnent tel un petit orchestre ce violon vaillant à l'image d'un chanteur de rue florentin amateur de sérénade et de bel canto… Rare réminiscence du style populaire italien pensera-t-on. Un motif secondaire précède la reprise à [0:37]. Tchaïkovski syncope la reprise ! le second thème s'impose brutalement : un discours plus lyrique noté tranquillo[0:49] Est-ce le second motif ou le vrai thème principal ? Une troisième idée en la majeur se développe à partir de [1:22]. Qui dit tonalité majeure dit enthousiasme et poésie. Les lignes mélodiques s'entrecroisent brillamment. Donc, troisième ou second thème, les deux premiers n'en formant qu'un ? Avais-je tort d'écrire "forme sonate… en apparence"… La composition s'avère fort originale et complexe à décrypter, tournant le dos aux usages, mais sans sophistication pour satisfaire une quelconque théorie musicale expérimentale. Le développement se nourrira de ces matériaux mélodiques opposés : endiablés ou nostalgiques. La coda impétueuse rappelle le début un peu fou du Quintette opus 111 de Brahms.


2 - Adagio cantabile e con moto (ré majeur) : Nous sommes face de nouveau à une structure sonate atypique : deux groupes thématiques encadrent un interlude. Une introduction indépendante d'une dizaine de mesures, une complainte élégiaque, précède l'énoncé du thème principal. [0:38] Le violon solo chante (le violoncelle intervient plus tard et en duo) une mélopée soutenue par les pizzicati des cinq cordes, mélopée qui se développe amplement avec langueur, indécise sur le plan thématique. Nous parlons ici d'une rêverie teintée de sensualité et émaillée de changements de climat d'une surprenante inventivité dans un ouvrage a priori postromantique. [4:11] Cet enchantement s'achève sur une récapitulation de la mélodie énoncée au violon à laquelle répond l'obsédant soutien en pizzicati.

Florence : Via Calimala
Telemaco Signorini (1889)

[4:42] Voici un bien étrange interlude. Est-ce une confession de ses éternelles angoisses au sein du mouvement a priori abstrait ? Un prélude fait entendre un passage grelotant et angoissé, en tutti. Tchaïkovski obtient cet effet de frissonnement grâce à un procédé d'écriture pour le moins inattendu. Il supprime tout legato et impose des sauts de  nuance à chaque note 😦, en alternance, par exemple : mf pp mf pp mf ppp etc. exigeant ainsi des musiciens une discipline infernale dans le contrôle desdites nuances.

[5:37] Une nouvelle méditation des violoncelles accompagnés par une scansion de pizzicati du violon II et des altos I & II assure une harmonieuse symétrie en se faisant l'écho du long premier passage et offrant un équilibre d'exception à cet adagio, initialement noté andante et à la structure sonate très libre.

[7:35] Les pizzicati s'éteignent un temps pour laisser les six instruments dialoguer de manière à la fois contemplative et véhémente. Cet adagio serait le plus attendrissant mouvement lent écrit de la main du compositeur d'après divers commentateurs. J'ajouterai que la surabondance des pizzicati pourrait témoigner d'une volonté d'introduire dans l'œuvre des sonorités proches de celles d'une mandoline italienne, à la Boccherini… Ou, quand le Folk italien rencontre le folk russe…


3 - Allegretto moderato (la mineur) : Nous attendons un scherzo en guise de troisième mouvement mais là encore la forme symétrique usuelle, rigoureuse, n'est pas au rendez-vous d'où le simple titre allegro. La thématique accuse son essence slave, on pensera même à Dvořák. Le premier motif est tristounet pour un intermezzo. Le Tchaïkovski songeur et mélancolique n'est décidément jamais loin. [0:32] le thème "officiel" d'une forme scherzo est allant et dansant, bien charpenté, proclamé pourrait-on dire par l'alto reconnaissable à son timbre taciturne. [1:24] Reprise pour satisfaire au mieux les règles formelles imposées d'un scherzo. [2:50] Une brève variation en pizzicati assure l'enchaînement vers ce que l'on appellera par habitude un trio au ton contrastant avec la nostalgie précédente, car très chorégraphique. Tchaïkovski retrouve sa Russie, ses danses et chants villageois au style si slave. [4:08] Reprise logique du thème introductif. Une coda fantasque clôt par des jeux de pizzicati assez jouissifs ce scherzo qui cache son nom.


4 - Allegro vivace (ré mineur) : Tchaïkovski était-il résolument "gêné aux entournures" par la forme sonate authentique ? Le final adopte certes la forme mais s'achève par une fugue à six voix déchaînée, un exercice éreintant pour des musiciens ayant déjà joué sans pause trente minutes de musique. Un premier thème entraînant et chaloupé lance les "hostilités". [2:50] Après une reprise, le second thème alterne un motif déhanché et l'évocation d'une danse rustique… Le mouvement se développe avec fantaisie et détermination. Difficile de parler de nostalgie à l'écoute de cette échauffourée instrumentale bon enfant pleine de fantaisie et d'ironie. Soyons objectif, ce morceau conclusif est cependant très répétitif, voire à la limite de la monotonie, mais bougrement enlevé 😊.


Écoute au casque ou avec des enceintes additionnelles plus que conseillée.

Le son des PC, sauf exception, est vraiment une injure à la musique…


En complément, la gravure légendaire du Quatuor BorodineGenrik Talalyan  et Mstislav Rostropovitch

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La discographie n'encombre pas le catalogue. C'est dommage.

L'interprétation du quatuor Emerson possède une grande qualité de dynamisme, on ne s'ennuie jamais. On pourra lui trouver un caractère un peu abrupt et par moment un manque de souplesse dans les nuances. Ne chipotons pas dirait Pat Slade (SONY – 5/6).

Bien qu'ayant une aversion pour le mot et le concept élitiste sous-jacent, j'utiliserai néanmoins l'épithète "référence" pour la gravure de 1974 du Quatuor Borodine accompagné de Genrik Talalyan à l'alto II et de Mstislav Rostropovitch au violoncelle II. La force vitale et la précision du discours sont sans égales. Une version qui passionne. L'interlude et ses redoutables sauts de nuances semble couler de sources pour les six virtuoses. Les tempos sont idéaux, y compris dans le vivace final qui, souvent confus, retrouve ici poésie et clarté (CHANDOS - 6/6). L'album propose aussi les trois quatuors ; un plus !

L'œuvre connaît des versions modernes produites par des labels plus confidentiels. J'en recommande deux qui m'ont enchanté : celle du David Oistrakh Quartet qui se prolonge elle-aussi par La nuit transfigurée de Schoenberg (Praga2022 – 5/6) et une intégrale du jeune Quatuor Danel avec en complément les trois quatuors (CPO2019 – 5/6). Les Danel et leurs compères ne concurrencent pas les Borodine mais du sang neuf est le bienvenu dans ce répertoire peu fréquenté face à une pléthore d'enregistrements des symphonies souvent dispensable face à la légende Mravinsky.

Le sextuor a été transcrit pour orchestre à cordes… Comme expliqué plus haut je n'aime pas le genre ampoulé et liquoreux de ces arrangements même par des grands chefs 😅… Aller, pour les fans de cordes, I Musici de Montréal sauve la mise grâce à son chef Yuli Turovsky.




mercredi 27 septembre 2023

FREE " Fire And Water " (1970), by Bruno



     Free est l'un de ces groupes connus de la masse généralement pour une seule de leurs chansons : le méga-tube interplanétaire, « All Right Now ». L'arbre qui cache la forêt ? Bien plus que ça. Et encore, lorsque ce superbe et intemporel titre signifie encore quelque chose aux esgourdes. Anecdote : il y a des années, - quand j'étais encore jeune, beau et séduisant -, en faisant écouter cette pièce emblématique à un ami, il s’esclaffe, le trouvant excellent mais, hilare, déplore qu'on plagie aussi honteusement AC/DC. No comment. Bien sûr, Airburne n'avait pas encore graver quoi que ce soit. Bien souvent aussi, les gens connaissent la chanson (entre les reprises - même Christina Aguilera l'a reprise- et les nombreuses insertions dans films et séries) sans avoir la moindre idée du groupe, ni même de son âge (plus d'un demi-siècle ! Crénom !). Et donc, de cet album, "Fire And Water", celui qui porte en son sein ce monument, et qui est parfois quasiment la seule pièce retenu ; voire avec la chanson éponyme. Pourtant, il s'agit bien d'un écrin accueillant divers joyaux. Seulement sept pièces, mais uniquement des bijoux.


   Le label, Island Records, conscient du fort potentiel de "All Right Now", l'avait judicieusement sorti en 45 tours un peu plus d'un mois avant l'album complet. Durant plusieurs semaines, il caracole en tête de nombreux charts de la planète (France incluse), boostant immanquablement les ventes de l'album. Ainsi, « Fire and Water », en dépit de critiques parfois mitigées (d'hier et d'aujourd'hui), devient à jamais la meilleure réussite commerciale de Free.

     Ce troisième essai n'est pas à proprement parler un disque de hard-rock, ou de hard-blues, comme pourrait le faire supposer les deux titres le cernant - l'éponyme en ouverture et « All Right Now » en clôture - . Ces deux chansons, parmi les plus célèbres du groupe, ne sont guère représentatives de l'album, car l'essentiel se blottit plutôt dans les bras de sombres ballades, de chansons au spleen si profond qu'elles pourraient donner le cafard aux auditeurs les plus guillerets. Oui, ces chansons parlent d'amour déçu, perdu, ou contrarié, exhalent quelque chose de moite, de profondément triste (à croire que tout a été écrit pendant de longues et mornes journées hivernales et pluvieuses). Blessures de l'âme.

      Pourtant rien de rédhibitoire, car il y a dans ces chansons une rare beauté. Celle de la simplicité, de l'évidence, de la spontanéité et de l'authenticité. Alors que quasiment tous les groupes de blancs-becs qui se sont forgés en imitant - ou singeant - les artistes de Blues, ont tendance à durcir leur son, à envoyer les watts et saturer leurs amplis, à beugler comme des enragés dans un micro et parfois surjouer, Free s'obstine dans le dépouillement et la retenue, les tempi lents et mesurés ; comme si chaque note avait une importance cruciale, qu'il convenait d'apprécier, comme s'il fallait s'en délecter, comme si chacune était la dernière. Le silence est autant un élément musical que la note. Et la note elle-même vit, résonne à satiété. Tant de simplicité et de profondeur. Même la guitare de Paul Kossof reste dans les clous, ne s'autorisant ni dérapage ni accélération. En comparaison, il ferait passer BB King ou Albert King (deux de ses influences prégnantes) pour des shredders.

     Une pureté des lignes et du son. Kossof et Fraser ne s'embarrassent ici d'aucun effet. Branchés directement dans leurs amplis, ils modulent leur timbre en nuançant leur attaque et en jouant des potentiomètres de leur instrument, procurant ainsi une atmosphère relativement "roots" (il y a un monde entre cette galette et les surproductions dont nous assaillent les majors depuis des lustres). Une "austérité" qui renforce la profondeur et la solidité du disque.


   Minimaliste, cet album l'est. Et plus encore les ballades. A commencer par « Oh I Wept » qui reflète la profonde tristesse d'un amour déchu – déçu -, engourdissant le corps autant que l'esprit, ternissant et obscurcissant les journées ensoleillées. Toutefois, il faut se relever, chercher la lumière en laissant tout derrière soi pour un nouveau départ. « … Difficile à vivre, difficile à soigner. Mais je m'en fiche. Rien à faire si mes yeux me font mal. Maintenant, j'ai tout laissé derrière moi... ». Ici, l'orchestration est sur la pointe des pieds, comme pour respecter le malaise du malheureux. "Heavy Load", sur des notes de piano rigides, pesantes et basiques, quasi autistes (jouées par Andy Fraser) referme la première face sur une douce atmosphère - mais limite oppressante... le poids des regrets... La sensation d'un visage collé aux carreaux d'une fenêtre saturée d'une froide condensation, le regard perdu, hypnotisé par les gouttes de pluies s'écrasant contre la vitre. Et puis le joyau de la seconde face (juste avant "All Right Now"), « Don't Say to Love Me », superbe love-song aux intonations Soul, lorgnant du côté d'Otis Redding (idole de Rodgers). 

   « Remember », avec sa construction coincée entre un boogie ostensiblement ralenti et un slow-blues enjoué, est plus lumineux. Bien que le conteur demeure enfermé dans son humeur d'amoureux délaissé, plutôt que de s’apitoyer sur son sort (qu'il a peut-être mérité), il préfère se remémorer les instants de bonheur simple. Souvenirs heureux revenant au rythme de claquements de mains résonnant comme un métronome dans une chapelle - comme une teinte pastel de gospel.

   Bien sûr, il serait inconvenant de ne pas glisser un mot sur "Mr Big", au risque de s'attirer les foudres des bassistes. Morceau de référence pour les amateurs de quatre-cordes. Même si Andy Fraser n'est pas Entwistle ou Bogert, pendant longtemps ce morceau aux allures de jam maîtrisé, avait les faveurs des bassistes. Notamment parce que le le bambin du groupe, Andy (17 ans ! Et déjà une certaine réputation), avec tact et élégance, sans esbrouffe, émancipe la basse de son rôle purement rythmique. En hommage, Billy Sheehan (le bassiste jouant du tapping sur sa basse - Talas, David Lee Roth, Mr Big, Niacin, Wynery Dogs) reprit le titre de cette chanson emblématique pour baptiser "son" supergroupe. 

     Et bien sûr, l'hymne absolu du heavy-rock, chef-d'œuvre monumental illuminant l'imposant panthéon du Rock. "All Right Now " est un coup de génie avec notamment ce riff magnifique qui fait encore école, toujours cité parmi les meilleurs. Si bien souvent, c'est le super riff de cette chanson qui focalise l'attention, elle n'en demeure pas moins la somme d'un tout. Parfaite cohésion d'un groupe solidaire. A commencer par la frappe de Simon Kirke, qui donne une pulsation presque cardiaque au morceau (plus flagrant en live où il semble alors cogner de toutes ses forces); puis il y a la basse qui tempère le propos quasi martial par des lignes plus sémillantes ; et puis, bien sûr, cette chaleureuse voix gorgée de Soul qui, en Angleterre, intimide et ravit les plus grands (Blackmore et Page en sont fans, le dernier réalisant un vieux rêve en fondant au milieu des années 80 un groupe avec lui).

     La vieille querelle de savoir lequel des albums de Free serait le meilleur, a toujours cours. Controverse futile car tous les albums de Free sont incontournables - à l'exception du premier "Ton of Sobs", car encore hésitant -, et donc réduire ce formidable groupe à un disque, ou pire, une chanson, relève de l'hérésie.


Side one
  1. "Fire and Water"   –   3:57   -   (A. Fraser / P. Rodgers)
  2. "Oh I Wept"  –   4:26   -   (Rodgers, Paul Kossoff)  
  3. "Remember"   –   4:23   -   (A. Fraser / P. Rodgers)
  4. "Heavy Load"   –   5:19   -   (A. Fraser / P. Rodgers)

Side two

  1. "Mr. Big"   –   5:55   -    (Fraser, Rodgers, Simon Kirke, Kossoff)
  2. "Don't Say You Love Me"   –   6:01   -   (A. Fraser / P. Rodgers)
  3. "All Right Now"   –   5:32   -   (A. Fraser / P. Rodgers)




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