dimanche 21 septembre 2014

L'AGENDA DE LA SEMAINE


Pour ceux qui ont raté notre traditionnelle conférence de presse, devant un parterre de journalistes au garde-à-vous, on vous fait un résumé des points importants. Les six articles Déblocnot de la semaine, placés sous le signe du poil...

On a commencé la semaine, lundi, par des cheveux longs, ceux des musiciens canadiens du groupe RUSH, dont Philou nous a raconté la première partie de carrière.
  
Cheveux longs le lendemain mardi, mais blonds et entourant un joli visage, puisque Rockin nous présentait sa nouvelle copine, Phie, une française exilée en Norvège pour la bonne cause : la musique.

Mercredi, on passe chez le coiffeur. Bruno nous parlait d’un album solo de Izzy Stradlin (et non pas Izzy les Moulineaux…) ancien guitariste chevelu de Guns’n’roses, qui a rasé sa tignasse, s’est assagi côté dégaine, mais dont la musique reste authentique.

Poils à tous les étages, jeudi, avec Pat Slade, et les Quilapayun, des tifs, des barbes, des moustaches, pour ce groupe vocal chilien qui a chanté la démocratie sous la dictature.  Le contraire aurait fait mauvais effet.

De gros poilus jusqu’aux minets imberbes, Luc les a tous croisés, vendredi, dans le bouquin de Nik Cohn sur la musique Rock, le premier du genre, et qui 40 ans après n’a rien perdu de son intérêt.

Avec Claude, le samedi, on est davantage dans la veine des emperruqués… Quoique. Schubert, dont il était question avec son Trio n°2, affiche un magnifique brushing sur son portrait… 

Bon dimanche à tous, et à lundi. Rasé de frais. 

samedi 20 septembre 2014

SCHUBERT – Trio N° 2 – Isaac STERN, L. ROSE, E. ISTOMIN – par Claude Toon



- Tiens un petit Schubert aujourd'hui M'sieur Claude ? On entend cette douce musique dans Barry Lyndon de Kubrick, il me semble ?
- En effet ma chère Sonia, notamment pendant la "soirée casino", un superbe anachronisme d'ailleurs, mais tant pis…
- Ah bon ? J'attends vos explications. Un enregistrement de légende je suppose, vous connaissant ?
- Bien entendu, Isaac Stern dont je n'ai jamais parlé, en complicité avec Leonard Rose au violoncelle et Eugene Istomin au piano…
- Difficile à trouver ?
- Non pas du tout, même si j'ai choisi la jaquette d'une édition qui n'est plus disponible. Les plus récentes sont moches…

Pour savourer ce disque culte, il est nécessaire de commencer non pas en parlant de Schubert, mais en présentant le violoniste Isaac Stern et surtout le légendaire trio qu'il créa pour servir le grand répertoire pour cette formation, dont les trios de Schubert, un must absolu du genre.
Comme son prénom le suggère Isaac Stern voit le jour dans une famille juive, en Ukraine, en 1920. La famille fuit le régime totalitaire et antisémite qui va faire trembler l'URSS du XXème siècle (ça continue d'ailleurs), et s'installe à San Francisco alors que le futur virtuose n'est encore qu'un bébé de un an… Après quelques leçons de musique auprès de sa mère, c'est au conservatoire de la métropole californienne qu'il révèle rapidement ses dons exceptionnels. Isaac Stern est ainsi le premier artiste émigré russe à avoir suivi tout son apprentissage aux USA a contrario d'un Horowitz également ukrainien et israélite.
Stern donne son premier concert public à 16 ans, à San Francisco dont l'orchestre renaît de ses cendres sous la houlette de Pierre Monteux. Au programme : le 3ème concerto de Camille Saint-Saëns. Mais c'est la rencontre avec Pablo Casals en 1950 qui va donner à sa carrière un virage déterminant pour son avenir : celui de la musique de chambre. Isaac Stern va fonder en 1960 un trio avec le violoncelliste Leonard Rose et le pianiste Eugene Istomin. Cette complicité va durer 20 ans et nous offrir une collection d'enregistrements mythiques. La liste des réussites est longue : Schubert, bien sur, Brahms et Beethoven dont je réserve une chronique pour un fantasmagorique trio des Esprits… Et bien d'autres…
Isaac Stern poursuivra une carrière internationale et médiatique, en URSS et même en Chine lors de la guerre froide et de l'après révolution culturelle. Il n'acceptera de jouer qu'au crépuscule de sa vie en Allemagne, pays qu'il boycottait depuis l'indicible shoah. Isaac Stern est mort en 2001.

Élève de Rudolf Serkin, Eugene Istomin (1925-2003) est surtout connu pour son appartenance au trio Stern. Formé au Curtis Institute de Philadelphie, sa carrière ne l'a pas éloigné pour autant de la scène comme soliste. Il fit même ses débuts avec l'Orchestre de Philadelphie accompagné par l'indétrônable Eugene Ormandy.
Presque du même âge qu'Isaac Stern, Leonard Rose (1918-1984) connaîtra aussi l'enseignement du Curtis Institute et sera remarqué par Toscanini comme l'un des violoncellistes américains les plus talentueux de sa génération. Sa carrière sera hélas écourtée par une disparition précoce en 1984 à 66 ans. Il fut le professeur de Yo-Yo Ma à la Julliard School.
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Oui, donc je parlais d'anachronisme avec Sonia à propos de l'utilisation de l'andante de ce trio dans Barry Lyndon, le chef d'œuvre de  Stanley Kubrick. En effet, l'histoire tragique contée par le film se déroule vers les années 1750 alors que le trio date de 1827, le début de l'époque romantique. Qu'à cela ne tienne ! L'idée est musicalement lumineuse : le rythme obsédant du mouvement et sa nostalgie illustrent parfaitement cette soirée de jeu, son ambiance étouffante et mondaine, les affres de la jeune lady dont le regard croise furtivement celui du jeune Barry. On ne pourra nier au cinéaste l'habileté dans ses choix de pièces classiques pour ses films. (j'ai ajouté l'extrait du film en complément.)
Exceptionnellement, on connaît avec précision la date de composition du second Trio D 929 : novembre 1827. Il reste donc à Franz Schubert un an à vivre. Comme les derniers quatuors ou le quintette avec deux violoncelles (clic), son inventivité défie l'imagination. Sa durée est imposante : 45 minutes pour quatre mouvements. Bon, il y a une tonalité officieuse, celle de mi bémol majeur a priori allègre. Mais comme nous l'avions vu dans le second mouvement du quatuor La Jeune Fille et la Mort (clic), Schubert est un magicien des jeux de tonalités, appliquant, si je puis dire, un chromatisme à quelques mesures là où un Wagner l'appliquera aux notes. Et par cette pratique qui permet aux ouvrages de la maturité de Schubert des voyages merveilleux et sans limite dans les climats et les émotions les plus diverses et opposées, le compositeur s'avère un orfèvre à l'instar d'un Bach confronté à l'art de la fugue… L'ouvrage est techniquement et formellement plus ardu que son petit frère D 898 (écrit quelques mois avant).  Il ne sera publié qu'en 1836 et bouleversera Robert Schumann, musicien hypersensible, qui y voyait toute la détresse et l'espoir déçu d'un homme se sachant au bout de sa vie, et ne cherchant même plus une simplicité qui lui aurait permis d'être joué par quiconque… Ce trio est écrit pour des musiciens professionnels pointus, pas pour des amateurs de salons, même motivés.

1 – Allegro : Jeux de tonalités ai-je écrit ? Schubert dans cet allegro va en utiliser une douzaine !!! Soit la moitié de toutes les gammes chromatiques. Le génie autrichien ne songeait pas à votre humble déblocnoteur qui souhaitera presque deux siècles plus tard commenter son œuvre… Essayons d'en distinguer les traits essentiels.
Un premier thème farouche est scandé par les trois instruments à l'unisson et se conclut par trois facétieux pizzicati. 12 mesures en tout et pour tout avant d'enchaîner sur un second thème plus serein soutenu par la chaude gravité du violoncelle. Tiens, la tonalité est devenue mineure… Çà n'a pas traîné… Après une telle entrée en matière, Schubert continue de développer une troisième idée. La liberté de ton et la variété du discours prend le pas sur la complexité de l'écriture. Schubert semble vouloir nous éviter toute redite académique de la forme sonate. La musique s'écoule, brillante, avec son leitmotiv mutin égaillé par le jeu gracile d'Isaac Stern qui suggère une abeille qui butine. Côté piano, la frappe délicate et sans pathos souligne avec pudeur les traits des cordes. Eugene Istomin nous rappelle que cette partition a été écrite pour un piano forte, pas un puissant Steinway moderne. Aucune note n'échappe cependant à sa volonté d'humilité. Quant à Leonard Rose, son jeu chaleureux, sans vibrato, sans épaisseur, transfigure la ligne de chant du violoncelle vers une sonorité veloutée. La clarté prédomine dans le jeu des trois artistes et souligne ainsi les mille et une facettes de ce mouvement. Les instrumentistes galopent avec allégresse dans ce courant tantôt interrogatif, tantôt volubile. Malgré un tempo relativement retenu, notamment dans le mélancolique développement central, le trio de virtuoses insuffle une vie poignante et une poésie attendrissante qui explique sa position au top de la discographie. En dire plus serait inutile…

2 – Andante con moto : En mars 1827, Schubert avait sans doute assisté aux funérailles de Beethoven qu'il avait rencontré pour la première fois peu de temps avant. Beethoven avait regretté ne pas avoir connu le jeune talent plus tôt. Ce tragique moment va-t-il influer sur le rythme un peu funèbre de l'andante ? C'est l'une de mes interrogations : un hommage posthume à l'auteur de la marche funèbre de la symphonie héroïque ?
Le rythme implacable des accords du piano de l'introduction accompagne le chant du cygne du violoncelle. Cette pulsation est reprise par les cordes pour laisser le piano dérouler sa propre mélodie. Ce rythme obsédant qui parcourt le morceau explique à mon sens la popularité de cet élégiaque andante, une musique douloureuse si souvent utilisée au cinéma et pas simplement par Kubrick. Le chant parait simple, sinueux et mélancolique. Les artistes ne font qu'un, une fois de plus. Les solos n'existent pratiquement pas en tant que tels dans ce trio. Comme dans l'allegro, Schubert, bien entendu, manipule les tonalités avec ici une dominante du sombre Ut mineur. Un voyage intérieur dans l'âme tourmentée du compositeur.

3 – Scherzo (Allegro moderato) : À l'atmosphère crépusculaire de l'andante, Schubert oppose ici un allegro reprenant le jovial mi bémol majeur initial. On ressent une ambiance populaire et guillerette dans cette jolie page, même si le trio bascule vers un ton mineur. C'est fou ces jeux de tonalités qui égaillent de tant de verve et réservent tant de surprises. Toute la magie de Schubert repose sur cette imagination débridée.

4 – Allegro moderato : Le trio s'achève sur un virevoltant allegro. C'est joyeux et bon enfant. Schubert assure des répétitions des thèmes des mouvements précédents dont une grande partie du sombre andante, mais en lui insufflant une nouvelle vitalité, une nervosité ironique qui semble vouloir faire oublier sa tristesse. Schubert retourne vers la vie. On admire au passage le touché facétieux d'Istomin, les traits de violon robustes de Stern et ceux tout aussi agrestes de Rose. Les trois hommes vivent avec amusement ce final de génie (tant de compositeurs semblent manquer d'idée pour achever les œuvres de cette forme classique en quatre mouvements). La coda s'organise sur une péroraison du thème martial de l'andante. L'architecture de ce trio est un rêve !
Une seule question s'impose : quel ange s'est penché sur le berceau de Schubert pour lui offrir l'art d'écrire un trio de 45 minutes sans une seule mesure ennuyeuse ou surabondante ? Un mystère absolu…
Lien Deezer : plages 10 à13


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Petit coup d'œil (ou d'oreille) vers quelques disques passionnants…
Les mélomanes passionnés par ce trio se réfèrent parfois à l'enregistrement de 1941 du Trio – Rubinstein, Heifetz et Piatigorsky. Des caprices des égos des trois virtuoses (comme déplacer les micros pour se mettre en avant) est née une curiosité : 31 minutes ! Entre les coupures, les tempi frénétiques et les gratouillis du 78 tours, je suis réservé. Oui, le témoignage d'une époque qui oublie un peu Schubert.
Au top, le Beaux Arts Trio a évidement signé une référence dans les années 60. Perfection du son, élégance du phrasé, tempi un peu plus vifs que le Trio Stern mais sans confusion. Cet enregistrement est proposé dans un double album avec tous les trios de Schubert, notamment ceux pour cordes (Philips – 6/6).
Dans la nouvelle génération, le Trio Wanderer déjà rencontré dans Brahms (clic) a gravé les deux trios de Schubert en 2008. La beauté plastique du son, la fidélité au texte et la claire sensibilité en font la référence moderne. (Harmonia Mundi – 6/6).

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2 Vidéos : L'andante pour les non abonnés à Deezer, puis la longue scène du film Barry Lyndon avec un andante interprété pour le film par Ralph Holmes (violon), Moray Welsh (violoncelle), Anthony Goldstone (piano).



vendredi 19 septembre 2014

A WOP BOP A LOO BOP A LOP BAM BOOM de Nik Cohn (1969) par Luc B.



Au moment où il écrit ce livre, Nik Cohn a 22 ans. Et c’est sans doute l’information essentielle pour bien appréhender cette Bible. Nous sommes en 1968. Nik Cohn est jeune journaliste de rock, un métier qui n’existe même pas encore. A WOP BOP A LOO BOP A LOP BAM BOOM, est le premier livre d’un genre nouveau, un livre sur la musique Pop. On dirait aujourd’hui sur le Rock. Mais à l’époque, Mozart faisait du classique, Charlie Parker du jazz, les autres faisaient de la Pop, Petula Clark ou James Brown dans le même sac.

Sans commentaire...
A WOP BOP (je ne vais pas réécrire à chaque fois le titre en entier…) est la référence. Le mètre étalon. Le maître étalon. Et franchement, si vous ne deviez en lire qu’un seul, ce serait celui-là. Il offre à la fois une vision assez exhaustive de l’histoire de la Pop, et expose une nouvelle façon d’écrire, un style que reprendra Lester Bangs, ou Nick Kent [clic vers NICK KENT, sa bio]. L’écriture subjective. Je mêle l’Histoire officielle avec un grand H, et mon ressenti. Je place en haut du podium ce qui m'a marqué, même si techniquement, ce n'est pas le meilleur. Car ce qui m'a marqué est forcément plus important. [exemple vrai : une copine me disait "je ne comprends pas pourquoi dans les livres sur le Cinéma, on ne parle jamais de "Pouic Pouic" avec De Funès, pourtant, moi, je l'adore, petite, il m'a toujours fasciné...". Si elle écrivait une encyclopédie du cinéma, elle mettrait "Pouic Pouic" et "Citizen Kane" sur la même marche, et de son point de vue, n'aurait pas tort !].

Eddie Cochran et Gene Vincent
Nik Cohn, sur demande de son éditeur, s'enferme trois mois dans une barraque en Irlande, et retrace l’histoire de la Pop musique. Et pour lui, la Pop (le Rock) c’est quoi ? C’est ce qui frappe, c’est l’instant, l’éphémère, le truc sauvage, qui détruit tout sur son passage. Et qui s’adresse aux adolescents. Dès que ça se prend au sérieux, ce n’est déjà plus Pop. C’est pourquoi le jugement de Nik Cohn peut paraître outrancier.

Il commence son bouquin (chronologiquement, puis par thématique) par Bill Halley, le trentenaire bedonnant avec l’accroche cœur collé au front par une tonne de gomina. Historiquement, c’est le premier [clic pour ROCK & CINEMA, les pionniers] mais le mec n'est pas franchement bandant. Puis vient Elvis Presley, forcément, le King incontournable, celui qui a fait décoller la machine, a posé les fondations, celui qui chante mieux que tous les autres, celui qui représente l’interdit, le sexe, la moiteur, les élans de la jeunesse, mais qui se perd dans les affres hollywoodiennes, les ballades pour bourgeoises ménopausées.

Nik Cohn passe en revue tous les représentants du genre, les pionniers, en qualifiant parfaitement leur style, les Chuck Berry, les Jerry Lee, les Fats Dominos, les Little Richard, les éphémères Buddy Holly, Gene Vincent, et le chouchou Eddy Cochran (décédé à 21 ans). Mais plus encore, les oubliés, The Everly Brothers, Charlie Rich, The Four Seasons [clic sur l'article JERSEY BOY, le film]. C’est ce qui donne tout l’intérêt à ce bouquin, redécouvrir un tas d’interprètes catapultés aux sommets des hit-parades, les sosies d’Elvis, les clones édulcorés, délavés, le genre Highschool, équivalents de nos yéyés, les Paul Anka, Ricky Nelson, les minets à minettes qui ne font pas peur aux parents, Pat Boone, la Surf Music, le Twist de Chubby Checker qui enflamme les dance-floor branchouilles, Connie Francis, Tommy Steele, et en Angleterre, Billy Fury, Cliff Richard, Adam Faith, Dion... la bataille rangée entre les Teds et les Mods.

Nik Cohn ausculte ce qui se passe aux USA et en Angleterre. Il mêle dans un même chapitre les grands noms et les minables, ceux issus de l’industrie commerciale, ce qui nous vaut quelques portraits mordants et tordants. En répétant plusieurs fois : "avant que les Beatles ne débarquent". Son analyse du phénomène Beatles est assez pertinente. Il remet parfaitement en perspective ce que les quatre de Liverpool ont apporté au Rock. Comme les Stones, ou les Who. Mais selon son crédo, la Pop est éphémère, et il les dézingue bien vite. A partir de SERGENT PEPPER, c’est de la branlette. La moitié de bons titres, le reste à la poubelle, et la suite est tout simplement chiante, comprenez le DOUBLE BLANC. Cohn se fout pas mal de la Pop sauce curry de Georges Harrison, avec  Maharishi Mahesh Yogi, devenu le guide spirituel des stars en manque de LSD. C'est tellement vrai. Et l’autre, Mick Jagger, il avait les burnes et le fric pour changer le monde, mais il préfère gueuletonner à Saint Tropez…

Tom "sex bomb" Jones
Nik Cohn fait le constat qu’après 3 ou 4 ans d’intense création, les artistes perdent de leur superbe. Ne s’adressent plus à la masse d’ado, mais aux adultes, donc aux intellectuels. Réflexion pertinente sur la notion de "génération" : se prendre Elvis en pleine tronche à 11 ans, ou à 15, c'est pas la même chose. On pourrait presque résumer sa définition de la culture Pop, au format des disques. Avant, on vendait des 45 tours, pas chers, un coup unique, pour les jeunes : « Jailhouse Rock », « Satisfaction », « My generation », « Drive my car »… Ensuite, quand on se fend de produire des 33 tours, on vise la démarche artistique, conceptuelle, on passe dans un autre monde. C'est chiant. J'vous dis pas pour les doubles, ou les triples albums (Coucou Georges Harrison). Heureusement pour les groupes de Prog, Cohn ne les a pas encore entendus !  Nik Cohn fait résonner une réflexion du producteur Phil Spector : "quand à 23 ans, vous êtes un génie, que vous avez sorti vos meilleurs disques, que vous êtes millionnaire, que vous avez le monde à vos pieds... putain, vous faites quoi les 50 ans années qu'il vous reste ?..."

Grace Slick
Nik Cohn nous parle de la Soul Music, taillant quelques croupières à Otis Redding (la star Noire acclamée par les blancs à Monterey, historique ! Tu parles... c'était surtout le seul à s'être déplacé, les autres n'ont pas voulu jouer gratis !), la Motown, l’écurie Atlantic, Stax. Car Cohn ne vise pas seulement les interprètes, mais aussi les auteurs, producteurs, arrangeurs (Leiber et Stoller, Phil Spector) [clic sur l'article HOUND DOG, la bio de Leiber et Stoller]. Un long passage par Dylan, qui en gros a rendu le Rock intelligent, a redéfini le format Pop, et influencé la vague du Folk Rock, des Byrds, aux Papa’s and Mama’s, Simon et Gartfunkel… et une pléïade de caricatures beatniks totalement chiante. Assez rigolo son avis sur le Psychédélisme, les Hippies, Monterey, les Freaks de Zappa, l’Acid Rock, la déviance intellectuelle. Il n’a pas de mots assez durs pour The Doors, symbole d’un cirque médiatique savamment orchestré. Pas faux. Jim Morrison en était conscient, mais ça, Nik Cohn ne pouvait pas encore le savoir.

Il faut vraiment garder à l’esprit que ce livre a été écrit en 1968, que Nik Cohn n’avait pas le recul pour juger de l’influence de nombres d’artistes sur les décennies à venir. Il dit par exemple de Jimi Hendrix, excellent guitariste, que son public ne faisait pas la différence entre ses fulgurances et ses figures grossières. Que s’il avait été sifflé plus souvent pour ses couacs et ses clowneries, plutôt qu’acclamé systématiquement, ça lui aurait rendu service. Nik Cohn reconnait à Eric Clapton autant de talent, techniquement, mais davantage de lucidité quant à son propre statut (jusqu'à ce qu'il décide de se mettre aussi à chanter !).

Nik Cohn a révisé son livre en 1972. Mais ne corrige pas le tir. Il loue Creedence Clearwater Revival ou James Taylor dans ceux qu'il confesse avoir oubliés, mais expédie en une ligne Pink Flyod, Ten Years After ou Led Zeppelin. Pour lui, l’important n’est sans doute pas la chanson, la production, ou le chanteur. Bien que savoir chanter est le strict minimum dans ce métier : la météore étincelante, Elvis, le sirupeux de ses dames, Tom Jones, le stentor Roy Orbinson, le talent évaporé de Steve Winwood. Ce qui compte c’est le son, le bruit, la déflagration. Le texte importe peu, la preuve, A wopbop A loobop, A lop bam Boum, le fameux gimmick à la fin du refrain de "Tutti Frutti" de  Little Richard. Enfin ça c’était avant Dylan car après il a fallu se fader les poètes rock ! Cohn est conscient de ne pas pouvoir citer tout le monde, n’oublions pas qu’il n’avait comme archive que sa mémoire, ses disques, ses rencontres.

A WOP BOP est un bouquin absolument passionnant, à la hauteur de sa réputation. Pionnier du genre, Nick Cohn étudie à la loupe 15 ans de musique Pop, qu’elle soit Rock, Blues, Soul, Country, Folk, Psychédélique, et livre son éclairage. On adhère ou pas. On se dit Ouais il n’a pas tortOh il exagèreAh non, merde, c’est faux !! Et ce qui ne gâte rien, c’est merveilleusement bien écrit, drôle, spirituel, assassin, tendre, éminemment subjectif (son obsession pour P J Proby). On pourrait être agacé par la prétention de Nik Cohn, à 22 ans, de prétendre avoir tout vu, entendu, compris. Mais il dresse un fulgurant panorama de la Pop musique, un bouquin devenu un classique (donc, qu'il aurait lui même déboulonné !) qui ne rougirait pas à trôner en bonne place dans votre bibliothèque.   
                 

Eddie Cochran : "Summertime Blues" (on ne s'en lasse pas...) 

jeudi 18 septembre 2014

LES QUILAPAYUN, par Pat Slade


Les Quilapayun : de la Dictature à la Démocratie





Quilapayun, les trois barbus




En 1965, le Chili, pays d’Amérique du sud dirigé depuis 1964 par les démocrates chrétiens, tente de faire la Révolucion en Libertad (La Révolution en Liberté) au travers de nombreuses réformes comme la réforme agraire et l’appropriation des mines de cuivres qui appartenaient auparavant aux U.S.A. Tous ceci engendrera des tensions politiques et des affrontements. Bref ! Mais à cette époque, le droit à la parole et à la libre expression existait. C’est en cette même année que le trio composé de Julio Numhauser, Eduardo et Julio Carrasco fonde le groupe Quilapayun qui signifie en langue amérindienne de la communauté Mapuche : quila = Trois et payun = barbe, traduisons ça par les trois barbus et à ne pas confondre avec le groupe vocal français des années 50 les quatre barbus.

Leur musique recourt évidement à des instruments traditionnels comme la flûte de Pan, la Quena, le Charango ou encore le Cuatro. Les paroles dérivent entre la poésie et les textes politiquement engagés. L’année suivante, après un premier prix au festival national de folklore Chilien, le chanteur Victor Jara devient leur directeur artistique. Ils enregistrent leur premier album «Quilapayun», le trio du départ deviendra un quatuor  et grandira en même temps que son succès en intégrant d’autres membres, ils finiront à sept sur scène la plupart du temps même si le nombre de membres atteint la dizaine à un certain moment. En 1967, ils sont rejoints par Victor Jara pour leur second enregistrement «Canciones Folkloricas de América». Un autre membre intègre le groupe en la personne de Guillermo Oddo dit Willy qui apportera son talent d’instrumentiste et restera une des voix caractéristiques des Quilapayun.

En 1969, ils rencontrent le philosophe et musicien Chilien Luis Advis qui composera pour eux un titre de 37 minutes «Cantata Santa Maria de Iquique». Le texte militant du morceau engage le groupe sur le devant de la scène politique. Avec le chemin emprunté, ils collaborent à la campagne présidentielle de Salvator Allende. Le 4 septembre 1970, le candidat de l’unité populaire devient le premier président du Chili à être élu démocratiquement. 1973, les Quilapayun ont enregistré huit autres albums et Allende les nomme ambassadeur culturel du Chili.



Fin août, ils partent en tournée en Europe, ils passent par la France avec deux arrêts : un à la fête de l’humanité et l’autre à l’Olympia, alors qu’ils auraient du revenir fin septembre, le 11 septembre (encore ?) restera comme une journée ou la dictature prendra le pas sur la démocratie. Le coup d’état du général en chef des armées d’Allende, le général Pinochet va mettre le pays à feu et à sang à la grande joie de l’administration de Richard Nixon président des États Unis. Les syndicats et les parties politique sont dissous, on abolit la liberté de la presse, il y a des autodafés, des milliers d’opposants sont arrêtés et torturés. Victor Jara sera torturé, il aura les doigts coupés à la hache et sera exécuté le 16 septembre. Le 23 du même mois, le poète Pablo Neruda meurt officiellement d’un cancer de la prostate et, officieusement, il aurait été assassiné par injection létale après le saccage de sa maison. Les Quilapayun resteront en exil en France. Ils tournent en Allemagne, Pays bas, Suède et iront jusqu’en Algérie.

L’histoire de leur pays meurtri se retrouve dans les paroles des enregistrements qui suivent. 
En 1988, la junte n’existe plus, ils peuvent retourner dans leurs pays. Ils laissent derrière eux 17 albums plus beaux les uns que les autres dont «Adelante» en 1975 et le très remarquable «Patria» en 1976 où l'on retrouve «Te Recuerdo Amanda» de Victor Jara. En 1983, ils enregistreront un album hommage à Pablo Neruda pour le dixième anniversaire de sa mort.
Le premier enregistrement d'un nouvel album aura lieu au Chili en 1989 et en public. Le personnel a changé depuis 1965, depuis la création du groupe original ; il ne reste qu’Eduardo Carrasco. Depuis le retour au pays certains ont abandonné le navire, comme  Guillermo Oddo dit Willy qui malheureusement pour lui sera assassiné une nuit de novembre à Santiago. En 2009, ils enregistreront un album live en hommage à Victor Jara, un concert qui passera par Paris au théâtre du Châtelet.


  Los músicos unidos jamás serán vencidos


39 albums, 49 ans d’existence, des milliers de kilomètres parcourus autour de la planète pour porter leurs paroles de lutte. Encore à ce jour, ils continuent à souffler dans leurs quena et à gratter leurs guitares et leurs charangos.


ADELANTE QUILAPAYUN !!!!