mardi 25 septembre 2018

YANN MALAU "L'amour araignée" (2016) - par Pat Slade





Il y avait longtemps que je n’avais pas fait un chapitre sur la Bretagne (La plus belle région de France !), j’avais parlé de musique bretonne traditionnelle, de musique bretonne jazz, de musique bretonne punk rock ; alors aujourd’hui pour changer un peu, de la chanson dans la tradition franco-française, mais en Bretagne.



Yann Malau un breton de cœur et d’adoption




Il y avait longtemps que je n’avais pas repris mon bâton de pèlerin à la recherche de ces talents qui honorent la chanson française et ses régions, et Yann Malau fait partie de ceux-la. Mais qui est Yann Malau ? Un béret vissé sur la tête orné de l’hermine et d’un triskell quand ce n’est pas du Gwenn ha du qui lui donne un petit air de Bill Deraime. Yann Malau a quelque chose de particulier, il n’est pas breton. Serait-ce un espion à la solde des Normands ? Non ! Mais du Sud-ouest ! Les premières traces que l’on trouvera de lui (Datation au carbone 14) remonteraient en 1986 en Franche-Comté avec des fragments sur des scènes de la région. Mais l’homme se déplace beaucoup et on le retrouve en Provence et dans le Sud-ouest avec des effets sonores dans les rue et les cafés du coin. On va perdre sa trace jusqu’en 1993. Il sera retrouvé dans les Alpes de Haute Provence où il apprend et se forge au spectacle. Il fera une formation de professeur à l’éveil musical, la très connue méthode Willems qui consiste en une méthode pédagogique d’apprendre la musique aux enfants en développant l’oreille, le sens du rythme, le chant et le mouvement corporel. J’avais déjà parlé de cette méthode dans une chronique sur Zoltan Kodaly qui développera aussi une méthode du même acabit.

Ce sera en 1995 que le premier vestige d’un enregistrement sous forme d’une cassette en autoproduction (Chose que les jeunes de moins de vingt ans ne peuvent pas connaître) de douze titres intitulée «L’Amour Araignée» fera son apparition et qui, depuis, est épuisée. Mais comme la musique ne nourrit pas son homme, il travaillera pour l’office municipal des jeunes de Forcalquier. Il va ensuite créer sa boîte de produits naturels de l’habitat (le trip baba, qui ne l’a pas eu ?). Mais décidément, le germe du spectacle lui coule dans les veines et il sera technicien en son et lumières tout en se produisant en duo avec une chanteuse accompagnés d’un orgue de barbarie. Un duo qui fonctionnera pendant une vingtaine d’années avec des spectacles pour enfants. Et puis, on le retrouvera bien plus tard en Bretagne où son répertoire va s’étendre. Il va adopter le pays celtique et celui la va bien lui rendre.

Le Style Yann Malau, c’est quoi ? C’est un style folksong plus proche d’Arlo Guthrie que d’Hugues Aufray. Une voix très proche de celle de Georges Chelon jeune, accompagné de sa guitare et de son harmonica et parfois un mélodica vient compléter les mélodies. Certains textes se veulent engagés. Le CD reprend les titres qui apparaissaient sur la cassette de 1995 agrémenté de nouveaux morceaux. Yann Malau a plein de choses à dire et d’histoires à raconter. Il a sa manière de pousser ses «Coups de gueules». Certains sujets n’ont jamais été racontés dans une chanson comme «Poseurs de bombes» sur les attentats de la rue Copernic à Paris en octobre 1980, ce qui nous rappelle qu’il y a toujours des malades qui sèment la mort chaque jour sur la planète. Le très beau «Hermano» qui fait état des victimes de toutes les dictatures et quand je l’écoute, je vois l’image de Victor Jara. «Jaurès» où certains s’approprient le nom, le drapeau de la liberté et du pacifisme au nom d’une idéologie qui n’est pas la leur. Mais Yann nous parle aussi de son amour pour la Bretagne dans «La mer toujours», le pays qui l’a accueilli les bras ouverts et dont il est tombé amoureux (Et je le comprends !).  «Valse et trinquons» : sympathique chanson à boire où dans les troquets on refait le monde et on raconte ses misères et ses coups de cœur.

Avec Olivier Rech

La chanson titre «L’amour araignée» avec une belle mélodie et un texte d’amour d’une trop rare poésie : «Elle est venue avec le soir Comme l'araignée portant l'espoir / Le cœur chargé de temps d'amour / Qu'elle éclaircit d'un coup mes jours». Mais il va se faire un pote, un Morbihannais, un breton pur et dur dans l’âme, Olivier Rech ! Une discographie très fournie chargée de légendes celtes, de korrigans, des personnages de la forêt de Brocéliande et Yann va lui écrire un texte «Le long de la jetée» qu’il chantera en duo avec lui. Une véritable chanson de marin telle celles des Marins d’Iroise. L’amitié et la proximité des deux hommes est forte (L’un à Vannes, l’autre à Guérande). Ils iront jusqu’à former un duo voix guitares et iront écumer les festivals de la région. Mais c’est surtout pour la défense du patrimoine breton, les causes humanitaires et le respect de la nature qui seront le cheval de bataille de leur duo.


Yann Malau, c’est l’agréable découverte, même si certains titres sont des messages, les autres sont d’une agréable poésie. Mais dans un de ses titres «J’ai pas peur», il le dit lui-même : «J’ai pas peur de la vie, J’ai pas peur de la mort…» Mais ce n’est pas une raison pour ne pas l’écouter vite… très vite !!!

La bonne chanson française existe encore alors n’attendez pas qu’elle ne meurt !

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lundi 24 septembre 2018

BRÛLEMENTS d’Elise Fontenaille (2005) - par Nema



-        T’as quoi sur la tête Nema ?
-        Un beau bonnet phrygien brodé à la main.
-        Tu veux candidater pour la prochaine Marianne ?
-        Bah, non, pas du tout. Je viens de finir un bouquin qui se passe en 1793 pendant la Révolution française. Pleine période de la Terreur. La guillotine marche à plein régime. Les têtes tombent…

Brûlements. Drôle de titre. Qu’est-ce que ça veut dire ? Qu’est ce qui brûle ? Les croix dans les églises, les statues, les autels, les châteaux… Tout. Tout ce qui concerne la religion doit être détruit. Tout ce qui rappelle les privilèges. Car nous sommes à l’ère de la Raison. Avec un bonnet phrygien sur la tête. La Raison va enfin faire sortir le peuple de son ignorance et de toutes ses croyances et superstitions qui l’enferment depuis des siècles dans un asservissement sans borne. Heureusement Balthasar est là. Il a voté pour la mort du Roi. Il croit fortement, fermement à cette nouvelle ère et part en mission dans le sud. Dans les Pyrénées. Sa mission ? Ancrer la Révolution, la Patrie, la Liberté dans ces campagnes profondes. Faire de tous des citoyens guidés par la déesse Raison. A noter qu’il y a un petit fond de musique pour entraîner tout cela : merci à  François-Joseph Gossec !

Avec sa jument noire, Shéhérazade, son bel uniforme bleu à revers rouge, son panache blanc, il a de l’allure ce représentant de la Convention. Mais cela ne suffira pas pour qu’il soit apprécié par les populations locales des provinces reculées. Il va vivre en fait un cauchemar : traditions de sorcellerie locale, des sorts sont jetés, on entend hurler des chiens la nuit, on a des visions… Pour se réconforter, le héros prend de  l’hellébore. Il lit des textes anciens (Vie de Caton d’Utique..). Il lit également quelques lettres qu’il reçoit de Paris et qui donnent des nouvelles de ce qui se passe dans la capitale, toujours secouée par les contradictions de cette Révolution qui oscille entre sauvagerie et désir d’une certaine démocratie. Un peu de soleil dans ce triste voyage quand il rencontre Constance, la fille d’un nobliau du pays, belle plante rebelle et séduisante.

L’une des activités les plus notables de Balthasar, est d’utiliser la Louison : guillotine qu’il a emmenée avec lui dans une charrette en pièces détachées. Ça n’est pas le genre d’attraction qui fait se gondoler de rire, même quand on oblige un gamin à crier : « vive le bourreau ! ». Forcer des moines et des moniales à se marier sinon « couic » n’est pas non plus du meilleur effet sur le peuple. 
Pas terrible de voler les cloches des églises pour les envoyer à la capitale pour y être fondues et transformées en canons, guerre Européenne oblige. Bref, malgré sa conviction sans faille de la nécessité d’éradiquer le passé au nom de la Raison nouvelle, Balthasar ne réussira pas sa mission. Et il va finir très tristement. Mais chut… à vous de le découvrir.
Un récit orignal qui nous plonge dans une ambiance glauque, inhérente à cette période sanglante de la Terreur. Allusions à Voltaire, Diderot d’Alembert et Rousseau, en toile de fond pour justifier l’injustifiable cruauté qui domine les actions des révolutionnaires convaincus. On aura beau changer le nom des villages en faisant disparaître toute allusion à un saint par exemple pour le remplacer par un « Voltaire sur Machin » ou « Truc Rousseau »… Ce n’est pas possible de changer le monde avec des mots et du sang.

Élise Fontenaille est une auteure née à Nancy en 1960. Elle s’est inspirée de l’un de ses ancêtres pour imaginer ce roman. Même s’il y a dans ce livre une histoire d’amour (qui finit mal comme il se doit) le style et le vocabulaire employé en rendent la lecture très intéressante.  Elle a obtenu plusieurs prix littéraires.

Bonne lecture et ne perdez pas la tête !

Editeur Grasset - 232 pages


Gossec - Triomphe de la République - Dans le temps de notre jeunesse  
- Heuuu non Sonia, Claude Toon refuse d'analyser de cette musique cocardière...



dimanche 23 septembre 2018

BEST OF AUTOMNAL (RIP JEAN PIAT)





Lundi : sa mort est passé un peu inaperçue pourtant l'Oranais Rachid Taha a souvent fait les unes, avec son premier groupe Carte de séjour, avec Faudel et Khaled ou lors de sa carrière solo où il mêlait adroitement rock et sonorités maghrébines comme sur sa superbe reprise des Clash Rock el casbah, on se rappellera aussi son engagement contre la xénophobie, Pat lui rend un juste hommage.

Mardi : Revoici Pat qui nous révèle que le temps passant il apprécie de plus en plus le punk, à quand les piercings et la crête verte ? Le voici fan de Tagada Jones qu'il a vu au Download et retrouvé avec plaisir en disque avec ce live enregistré au Hellfest.

Mercredi : Il n'y a pas que Rockin qui sillonne l'Australie à la recherche de ses rockers du bush, cette fois c’est BRuno qui s'y colle et nous sort DATURA4, un combo un peu allumé qui ressuscite le heavy rock estampillé seventies, fuzz, garage, boogie, heavy, tout y passe avec ces kangourous.

Jeudi : C'est un gang lyonnais complètement givré qu'à découvert Rockin, entre punk, ska, pop et heavy metal ce quatuor n'engendre pas la monotonie et manie l'humour autant que les grosses guitares, à découvrir  donc les Fastened Furious.

Vendredi : c'est ce qu'on appelle un classique du cinéma que cet Ascenseur pour l'échafaud de Louis Malle de 1958 (60 ans !), la musique de Miles Davis, l'intrigue de film noir, la sublime Jeanne Moreau, ce ton et ces plans qui sont les débuts de la Nouvelle Vague, bref, indispensable à tout cinéphile !

Samedi : Claude Toon a surpris Sonia pleurant comme une Madeleine en écoutant l'adagio de la symphonie "pathétique" de Tchaïkovski ! Il faut dire que le compositeur a écrit une des musiques les plus bouleversantes qui soit. Une semaine après la création, les âmes bien pensantes de la cour du tsar ont-elles poussé Tchaïkovski au suicide par homophobie ? À travers le commentaire d'une des symphonies les plus célèbres du répertoire, ici dirigée avec panache par Igor Markevitch, Claude nous entraîne dans les mystères de la vie intime du musicien russe. Le budget "mouchoirs en papier" a fait rouspéter Luc. C'est pathétique cette avarice…



Je suis persuadé que certains parmi nos lecteurs ont dû s'interroger sur la personnalité de Jean Piat qui vient de nous quitter à l'âge vénérable de 93 ans ! Un acteur de cinéma gagne la popularité à travers le cinéma, et Jean Piat était un homme de théâtre.
Mais curieusement, c'est la télévision qui le fera connaître dans les foyers, ceux de ma génération, des français moyens qui fréquentaient peu le théâtre mais aimaient les belles fresques romanesques que nous proposait la télévision en ce début des années 70, à l'époque où la téléréalité ne lavait pas encore les cerveaux des téléspectateurs.
Ah les Rois maudits, Jean Piat dans le rôle du comte d'Artois, grande gueule bravache tout de pourpre vêtu et qui n'a qu'un but : reprendre à la maléfique Mahaut d'Artois (Hélène Duc), sa tante, le duché d'Artois qui la fait pair de France auprès du roi psychopathe et dictatorial Philippe IV le Bel, le fossoyeur des templiers. Performance d'acteur inoubliable. Quatre téléfilms pendant lesquels Jean Piat crève l'écran de son sourire narquois, imaginant les plus infâmes manigances pour avoir la peau de sa tante et plus si possible… Il enverra ses cousines mariées à deux dauphins au cachot et leurs amants de la tour de Nesles se faire écorchés vifs, et il sera à sa manière (romancée) l'instigateur de la Guerre de cent ans.
Jean Piat avait occupé les planches de la comédie française dans 95 rôles. Bien entendu il fréquentait d'autres théâtres… Je l'avais vu en salle, octogénaire, reprendre le rôle du dentiste retraité immortalisé par Henry Fonda dans La Maison du lac (film de Mark Rydell de 1981). En duo avec Maria Pacôme, un moment magique au Théatre de Paris en 2008.
Jean Piat avait prêté sa voix de prophète au magicien Gandalf dans le Seigneur des anneaux et la trilogie le Hobbit, mais aussi à Peter O'Toole dans Lawrence d'Arabie, Lord Jim, et la nuit des généraux.
70 ans de carrière et un personnage qui fait encore frissonner : Le Comte d'Artois et ses maudites engeances.
Jean Piat avait vu son épouse Françoise Dorin le quitter début 2018. Il l'a rejoint pour animer les planches au paradis…

Un petit PS de la jeune génération... Jean Piat était aussi à la télé Lagardère («Si tu ne viens pas à Lagardère, Lagardère ira à toi »). Sacrée série, j'étais pas né pour Thierry La Fronde... Et ouais, Luc B. s'en souvient, comme des Rois Maudits d'ailleurs... Cette série : un choc ! Violente, grivoise. Soirée télé en famille, les grands frères, les grandes sœurs, et moi le dernier qui pouvait regarder même avec les gros mots, car ça y allait avec cette salope de Mahaut !! J'avais quoi ? Douze ou treize mois... quatorze ? (j'étais très précoce). Un acteur dont j'ai toujours adoré le verbe, la diction, la voix, et le physique. Et oui, ce mec était bel homme, comme on dit, très bel homme, la classe incarnée, pour moi une sorte de Roger Moore français, le théâtre classique en plus. RIP Jeannot ! 

samedi 22 septembre 2018

TCHAIKOVSKI – Symphonie N°6 "Pathétique" – Igor MARKEVITCH (1964) – par Claude Toon



- Mais M'sieur Claude, vous aviez déjà consacré un papier aux symphonies 4 à 6 de Tchaïkovski en 2012, ça devient du réchauffé !
- Enfin Sonia, relisez cet article, il avait pour but essentiel de comparer le style des gravures cultes de Mravinsky de 1960 vs un DVD génial de Gergiev en live salle Pleyel…
- Ah oui, je vois vous ne parliez pas très en détail des 3 symphonies, en effet, au contraire d'autres symphonistes…
- … Que l'on ne compte plus : Brahms, Mahler, Beethoven, Bruckner, Schumann, Sibelius, etc. dont la présentation  des cycles symphoniques va bientôt être complète…
- Igor Markevitch n'a jamais été au centre d'un commentaire… Ah si, justement dans la symphonie "Rêves d'hiver", la n°1 de Tchaïkovski… Un chef important ?
- Ô que oui, mais disparu prématurément en 1983. Une interprétation à comparer sans réserve à la vision frénétique et crépusculaire de Mravinsky, c'est tout dire !!!

Dernier portrait en 1893
Oui, étrange que je me sois limité à présenter très sommairement les trois ultimes symphonies de Tchaïkovski en plus de huit ans de rédaction ! Trois symphonies parmi les plus essentielles de l'histoire de la musique russe et bien au-delà. Et parmi celles-ci, la dernière dite "Pathétique" est un ouvrage puissant, au sous-titre accepté par le compositeur, et dont la popularité et l'importance dans les programmes de concert rivalisent avec la Symphonie du "Nouveau monde" de Dvorak, ou encore la 5ème symphonie de Beethoven et bien d'autres…
J'avais écrit une courte biographie du compositeur russe dans mon second papier consacré à quatre concertos, dont celui de Tchaïkovski, joués par la jeune Hilary Hahn (Clic). Tchaïkovski, l'écorché vif angoissé, exigeant avec son travail, critiquant son ballet Casse-noisette, pourtant l'un des plus imaginatifs de tout le répertoire. Enfin, une bisexualité impossible à vivre dans la Russie du XIXème siècle, situation qui lui vaudra bien des inimitiés. Il y plusieurs hypothèses à propos de sa mort, neuf jours après la création de cette symphonie au final adagio tragique et prémonitoire. Aurait-il contracté le choléra en buvant de l'eau de la Neva ? (Bon Ok, le vibrion résiste à l'hiver moscovite). Un suicide ? (Possible pour cette homme dépressif, mais hypothèse contestable après le succès de son œuvre qu'il aimait beaucoup – l'estime de sa patrie en tant que compositeur est telle qu'il bénéficiera d'obsèques nationales en présence de près de dix milles personnes)… Un complot homophobe qui l'aurait obligé, tel Socrate, à s'empoisonner à l'arsenic après la révélation (dénonciation) d'une supposée liaison avec un jeune cadet de 17 ans, fils du prince Stenbock-Fermor ? Cette dernière hypothèse semble la plus solide depuis 1979… À l'époque des tsars, on ne badinait pas avec de telles atteintes aux bonnes mœurs… Il faut savoir aussi qu'une 7ème symphonie était en cours de composition. Alors, le suicide spontané, bizarre !?
Toujours pour les même raisons, en 1890, lors de la révélation de son homosexualité, sa protectrice, Nadejda Von Meck lui coupe les vivres, prétextant des problèmes d'argent. Hypocrisie.

Ce sont pendant ces années noires et un climat délétère que la 6ème symphonie va voir le jour. Un ouvrage qui échappe à toutes les apologies. Tchaïkovski, très enthousiasmé par son projet ébauche la partition en février 1893 et achève l'orchestration en août. La forme est très nouvelle : un premier mouvement d'une durée digne de ce qu'on rencontre chez Bruckner et enchainant adagio, andante et allegro (furioso à mon sens). Après quelques hésitations, le compositeur conclut son œuvre par un adagio élégiaque qui fait pleurer nos amis slaves depuis 125 ans ! Une première dans l'univers symphonique que Mahler exploitera plus de quinze ans plus tard dans la conclusion de sa 9ème symphonie, un thrène tout aussi désenchanté. La première a lieu en petit comité le 28 octobre 1893. Le public restreint apprécie cet étrange final mortifère. Tchaïkovski meurt le 6 novembre. Il n'entendra pas la création officielle le 18 novembre. Le succès est là, même si la fin déroute le public par un tempo aussi lent, une musique qui se meurt. L'édition aura lieu en 1894 et l'œuvre reçoit le sous-titre de "Pathétique" d'après une proposition du frère du compositeur qui en avait apprécié l'idée…
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Igor Markevitch (à droite) entouré de jeunes musiciens.
Bien que compositeur, Igor Markevitch est mieux connu et apprécié comme maestro de grand talent. Le musicologue helvétique Robert-Aloys Mooser (1876-1969) avait même écrit ou dit "Je n'ai guère rencontré que deux compositeurs qui possédaient d'égales aptitudes dans l'art d'écrire et dans celui de conduire : Gustav Mahler et Richard Strauss. À ces deux exceptions vient s'ajouter aujourd'hui celle d'Igor Markevitch". Je ne partage que modérément cette opinion dans le sens où les œuvres de ces deux compositeurs forment des noyaux durs des saisons symphoniques, parfois à l'excès, tandis que les partitions contemporaines de Igor Markevitch restent très confidentielles. Par contre sa belle discographie demeure un incontournable dans bien des registres. Nota : aux maestros cités par Mooser, j'ajouterais Felix Mendelssohn, même si évidemment le musicologue n'a pu l'entendre ou le rencontrer.
Igor Markevitch voit le jour en 1912 dans une famille aristocratique ukrainienne très impliquée dans la vie musicale russe. Sa parenté a côtoyé Rimsky-Korsakov, Liadov, Glazounov, Glinka… Son arrière-grand-père jouait du violon sur un stradivarius et participa à la création du conservatoire de Saint-Pétersbourg. Son père est pianiste mais déjà de santé fragile à la naissance d'Igor. En 1915, la famille part pour la Suisse. Leur origine princière leur interdira un retour vers la Russie devenue bolchévique. La jeunesse du futur compositeur et maestro sera un éternel aller et retour entre Vevey, Lausanne et Paris. Il va ainsi apprendre le piano avec divers professeurs et la composition avec Nadia Boulanger.
En 1928, sa route croise de celle de Diaghilev, grand maître des ballets russes, commanditaire au début du siècle des chefs-d'œuvre de Debussy, Ravel et bien entendu de Stravinsky. Les deux hommes vont collaborer et on voit naître la Sinfonietta et le concerto pour piano… Le jeune homme de 16 ans fera aussi la connaissance de Cocteau. En 1933, le chorégraphe Serge Lifare lui commande l'envol d'Icare. La composition d'ouvrages divers l'occupera jusqu'en 1950. Mais un second destin l'attend.
En 1933, Markevitch rencontre Pierre Monteux, l'un des plus illustres chefs français, le créateur de Petrouchka et du Sacre. Il va faire un nouveau choix et s'orienter vers la direction d'orchestre.
Sa carrière sur les podiums va réellement démarrer après la guerre pendant laquelle Igor Markevitch va participer à la résistance contre les nazis et les fascistes en Italie. Il ne sera jamais complètement attaché à un orchestre international. Pourtant de 1957 à 1961, il va élever au niveau le plus haut l'orchestre mythique des Concerts Lamoureux. Il enregistre beaucoup, notamment pour les labels DG et Erato  avec des phalanges prestigieuses comme le symphonique de Londres, le Philharmonia ou la Philharmonie de Berlin. Son répertoire est large : classique, romantique, musique contemporaine. Une intégrale de ses propres œuvres est en cours chez Naxos. Une grande partie de ses gravures ne quittent jamais le catalogue.
Un peu oublié du grand public de nos jours ? Oui, hélas. Il meurt prématurément à 70 ans d'un infarctus après une tournée épuisante au Japon qui, pour ce globe-trotter de la baguette, n'était peut-être pas étrangère à cette fin dramatique.
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Troika, Wassili Perov, 1866
L'orchestration est caractéristique de la fin du romantisme russe :
3 flûtes (+ piccolo), 2 hautbois, 2 clarinettes en la, 2 bassons, 4 cors (en fa), 2 trompettes (en la et si bémol), 3 trombones (2 ténors et 1 basse), 1 tuba, timbales, cymbales, grosse caisse, tam-tam et cordes.

1 – Adagio - Allegro non troppo : Structuré en cinq parties très différenciées dans l'esprit, plus sa coda, le long premier mouvement témoigne de la volonté de Tchaïkovski, comme tous les génies fondateurs du postromantisme, d'échapper au dictat des formes sonates normalisées qui, trop appliquées à la lettre, peuvent nuire à l'intensité des émotions et confidences confiées à l'auditeur, au suspens. Vont ainsi se succéder : la tristesse et la douleur, le lyrisme slave, la danse, la tempête et la rage et enfin : la réconciliation. Une vingtaine de minutes qui rapproche ce premier mouvement des trois ouvertures-fantaisies d'inspiration shakespearienne déjà commentées dans ce blog comme Roméo et Juliette  ou la tempête. (Clic) La densité de thèmes est stupéfiante et disserter sur la richesse innovante de l'écriture nécessiterait un bien long chapitre. Tentons de cerner la succession des épisodes dans le récit symphonique. (Oui on peut le dire, une forme d'enchaînement épique, telle celle d'un poème symphonique.)
L'introduction débute par un chant lugubre au basson solo d'une tristesse infinie, vision amère des brouillards givrés et grisâtres des steppes hivernales. Est-ce la tristesse qui envahit l'âme du compositeur dans ces années déprimantes, de rejet de son être par les esprits bien-pensants ? Un ténu accompagnement des altos et des contrebasses accentue ce sentiment de douleur jusqu'aux sanglots dont les slaves ont le secret. Tchaïkovski aimait la voix ténébreuse et dramatique des bassons ; on les retrouve en trio énoncer le premier thème sévère de la symphonie tragique Manfred. Ce chant désespéré sera repris en complicité avec la clarinette et le cor qui tentent d'éclaircir ce climat mortifère d'une lueur d'espoir. [2:11] De cette grisaille originelle surgit un premier groupe thématique allègre (allegro non troppo) contrastant avec la noirceur de l'adagio. Le premier thème joué aux cordes et aux bois nous renvoit aux motifs colorés si souvent entendus dans les grands ballets. [3:00] La musique s'illumine de solos de flûte et de hautbois avant de dériver en une fanfare brillante et héroïque. Tchaïkovski nous a-t-il trompés par son introduction digne d'un requiem ? Ce passage presque pastoral montre un homme qui croit encore à la vie. [4:45] Un second groupe thématique également joué principalement par les cordes explore une autre idée, celle de la tendresse, avec son chatoyant dialogue basson-flûte-hautbois à [5:41]. J'utilisais le mot danse dans mon préambule car, avec sa rythmique assumée, la mélodie inspirerait certainement les ballerines du Bolchoï, la musique s'y prête merveilleusement. Un développement varié et par instant lascif joue la carte du tendre, gagne dans l'intimité la plus nocturne avec les chant des bois et très logiquement du basson en dernier, une extinction notée pppppp. (La limite quasi impossible pour des vents ; on frise l'inaudible en fond de salle et les instrumentistes et ingénieurs du son doivent tricher au disque.)    
Silence, Dubovsky. 1890.
[9:52] Un allegro vivo va marquer de développement central par sa violence, sa hargne, une symbiose entre la colère, la rage et le désespoir. Un accord en tutti (sur une croche note ff) déchire l'espace. L'orchestre se lance dans une danse démoniaque et frénétique : phrases déchirantes aux cordes, fanfares sataniques, sarcasmes des bois. Une violence exacerbée rarement rencontrée chez Tchaïkovski dans une œuvre de musique pure au programme et à l'interprétation laissés libres à l'auditeur. Après un passage qui semble vouloir assagir le propos, la folie infernale resurgit pour évoluer vers un thrène puissant et affligé. [14:43] Après un ultime et sombre accord des cuivres, presque un ultime soupir, arrive le temps de ce j'ai nommé "réconciliation". La conclusion se dirige vers une sérénité retrouvée, une petite marche à pas feutrés dans les neiges sur lesquelles un rayon de soleil a enfin percé les brumes. La direction de Markevitch sert à merveille par ses contrastes dynamiques sans concession, la perfection de l'équilibre entre les pupitres de l'orchestre londoniens. Au chant plaintif, le chef russe préfère la vigueur, la tragédie dans ses diverses ambigüités énumérées en préface. Son style d'interprétation et bien entendu la vaillance de cette partition de tous les excès justifient pleinement dès le premier mouvement le surnom de "pathétique".

"Fêtes rurales" Hilarion Pryanichnikov
2 - Allegro con grazia [18:45] Tchaïkovski ne se plie pas à la règle du mouvement lent en seconde position dans son œuvre. Celui-ci conclura la symphonie. Déjà une première innovation. Puis, seconde fantaisie : cet allegro "gracieux" est écrit sur une mesure à cinq temps 5/4. Bien que cette mesure soit d'un usage très courant dans les pays slaves, tant dans les chansons que dans les danses populaires, la musique classique occidentale ne l'a presque jamais utilisée jusqu'alors. Le groupe des cinq va la réhabiliter. La forme générale sera celle d'un scherzo mais avec un tempo modéré. Dès les premières mesures, le compositeur nous invite à écouter une mélodie proche de la valse. À noter qu'il existe des valses à cinq temps, la terreur des danseurs de salon 😖. La chorégraphie symphonique à laquelle nous invite Tchaïkovski privilégie les cordes qui virevoltent gaiement. Danse de paysans ou de grande fête chez le tsar ? Peu importe, Tchaïkovski chante sa passion pour les rythmes de sa patrie. [21:18] Trio et seconde idée plus élégiaque, moins dansante, qui semble établir un pont avec l'amertume du premier mouvement. Joli contraste que ce trio après la rupture de ton assurée par la frivolité du premier thème pivot du "scherzo". [23:02] Retour du thème introductif mais pas da capo, loin de là… La musique prend son envol après une reprise classique. [25:00] Une étrange coda se dessine avec des motifs nouveaux (encore une excentricité), des tenues de cors et une conclusion nostalgique. On s'interroge sur l'apparente gaité de cet allegro. N'est-elle pas feinte ?

Retour du printemps de Vladimir Jdanov
3 - Allegro molto vivace [26:24] Le scherzo apparaît très pétillant dès les mesures primesautières introductives. Climat plutôt insolite après les tourments et doutes qui parcourent les deux premiers mouvements. Une joute entre le groupe des bois et celui des vents invite le hautbois [26:38]  à entonner le premier thème sautillant. La musique étincelle par petites touches de flûtes, de trompettes, traits de cors, quelques pizzicati tandis que les cordes dépeignent un décor mélodique dansant, affirmé et obstiné. [27:34] Le flot musicale gagne en hardiesse en poursuivant sur sa rythmique incisive, une forme de perpetuum mobile. [28:14] Une reprise soutenue par la clarinette solo relance le facétieux mouvement et peut être considérée comme l'amorce du trio. Tchaïkovski abandonne le très traditionnel scherzo et sa symétrie : rapide – lent – rapide, découpage souvent très arithmétique comme chez Bruckner, avec des matériaux thématiques nettement différenciés. Aucune de rupture de tempo ou de nouveaux motifs vont émerger du scherzo pour annoncer ce trio. Néanmoins, les cuivres ont la part belle dans ce passage central. [29:26] Retour du thème initial et début d'un crescendo sans limite pour la reprise et la coda complètement apocalyptique. À quoi pense le compositeur en écrivant cette page surprenante de paroxysme orchestral dans cette symphonie si austère ? Une danse débridée qui lui rappelle le succès de ses ballets ? Une course effrénée et goguenarde pour fustiger la haine à son encontre ? Le morceau se termine par une marche diabolique impulsée par des coups de cymbales. Direction d'une détermination quasi barbaresque de Markevitch… La partition est tellement dense pour cette dizaine de minutes, les changements de tonalités si nombreux, qu'elle devient quasi indéchiffrable pour le non expert que je suis 😖. (Partition)

Steppes brumeuses (branislav marković umbra)
4 - Adagio lamentoso [35:51] Terminer une symphonie par un adagio glaçant est une nouveauté totale à l'époque. Dans la symphonie "Les adieux" de Haydn, il s'agissait d'un gag du débonnaire autrichien (les musiciens sortant un à un). Commencée dans la tristesse, l'œuvre se termine dans le désespoir, une marche funèbre qui marquera sans doute Mahler qui adoptera le concept dans son ultime symphonie achevée au siècle suivant, la n°9. Difficile d'échapper à l'emprise "pathétique" de ce final à l'écoute duquel tout mélomane qui a un cœur ne sort pas indemne. Et pourtant, cet adagio ne couvre que les 19 dernières pages d'une partition qui en comporte 158.
La répétition de deux longues phrases désenchantées aux cordes nous plonge dans un univers de mélancolie aux teintes funèbres. Chaque phrase se conclut par un bref motif des flûtes et des bassons. Le ton est donné, celui qui traduit les illusions perdues, le spectre d'un lacrymosa d'un requiem, les pleurs face à une existence aux lendemains menaçants. La mélodie se prolonge en crescendo, hésitante, dramatique, avec, une fois de plus, le chant lugubre du basson. Tchaïkovski avait imaginé écrire une marche mais après réflexion, il estima qu'après le très rythmé scherzo, l'architecture aurait été déséquilibrée. On sent cependant dans ces premières mesures comme un pas traînant, l'épuisement d'un marcheur dans les neiges et la glaise des immenses steppes au crépuscule ; le crépuscule d'une vie ? [37:47] Cette idée bien illustrée par le solo du basson montre la prédilection du compositeur qui a toujours su utiliser avec habileté cet instrument à la présence trop souvent masquée. Seul le cor avec une mélopée nostalgique très discrète l'accompagne. [38:22] Quelques mornes accords martiaux des cors puis les cordes énoncent une seconde thématique notée andante. [40:02] Suit un crescendo éperdu qui prend aux tripes et aboutit à un climax affirmant la force du drame inconsolable qui se joue. Un discours aux accents déchirants, les cris des cuivres, les plaintes affligées des cordes. [41:39] Forme rondo oblige, le thème initial fait son retour mais gorgé de détresse et de fureur, une reprise qui va se développer en un nouveau passage douloureux à l'extrême et qui s'achève sur un coup de tamtam. Tchaïkovski utilisait le même trait d'orchestration dans sa seconde symphonie, mais pour laisser libre cours à une coda échevelée et folklorique. Là non, tout au contraire, nous écoutons une marche vers le néant (oui, une marche dans tous les sens du terme). [42:50] Une déploration aux cors à la détermination wagnérienne ouvre la coda dominée par le chant lugubre des cordes, coda qui retrouve l'indication adagio, les contrebasses assurant une scansion funeste soulignant la chute vers le néant. Comme chez Mahler quelques années plus tard, l'orchestre se désertifie de mesure en mesure pour laisser place à un silence définitif et sépulcral.
Markevitch manie ses troupes de façon prométhéenne, sans langueur romanesque ni affectation malgré la gravité du propos. Le chef slave sait qu'en Russie, même si l'on n'est pas avare pour exprimer son chagrin, on ne pleurniche pas. Une gravure culte.
Pour l'anecdote, ce mouvement se joue usuellement comme ici en une dizaine de minutes. À New-York, dans les années 60, l'excentrique Leonard Bernstein l'étire sur près du double. L'adagio devient largo estatico. Extatique ou maniéré ? C'est iconoclaste, mais ça jette… [Vidéo Youtube]
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La discographie est inépuisable. Aux références par Mravinsky et Gergiev citées dans mon premier article, on peut ajouter celle de Markevitch (vendue dans le cadre d'une intégrale) mais aussi quelques disques marquants. De nombreux grands chefs comme Karajan (au moins quatre fois pour les trois dernières symphonies) ont marqué l'histoire de ce chef-d'œuvre au disque. J'ai sélectionné des disques moins connus.
En 1938, à Berlin, et malgré le son précaire de l'époque, Wilhelm Furtwängler obtient un miracle de ses musiciens trop souvent rompus au style romantique germanique. Le tempo est régulier et pas trop lent (le chef adorait pourtant jouer du rubato), le trait est incisif et on entend absolument tout (évitez absolument d'écouter l'horreur du report YouTube). L'osmose parfaite entre les préoccupations métaphysiques de Furtwängler et l'âpreté rigoureuse de Tchaïkovski. Quelle sensibilité ! (Naxos – 6/6 – mono 78t).
Limpidité, vivacité, dynamique et tension à fleur de peau, ainsi peut-on définir l'interprétation sans compromis de 2010 réalisée par Andris Nelsons dirigeant l'orchestre de Birmingham. (Orféo – 6/6).
Enfin, pour le label de l'orchestre Philharmonique de Londres, citons un couplage haut de gamme des symphonies 5 et 6 gravé par Vladimir Jurowski en 2009. Autre approche moderne d'une musique dégraissée de tout sentimentalisme que l'on a trop souvent entendu par le passé. Le scherzo est bondissant. (LPO – 6/6).
Et si Tchaïkovski était le chouchou des orchestres anglais ?
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