mardi 5 juillet 2022

AVOIR VINGT ANS DANS LES AURÈS (1972) de René Vautier - par Pat Slade


60 ans après a fin de la guerre d’Algérie, certains films font toujours des vagues et ont tendance à laisser un malaise auprès de certains.


LA GUERRE SANS NOM




Le 19 mars 1962, alors que vingt jours plus tard je verrai le jour,  entre en vigueur le cessez-le-feu en Algérie en conséquence de la signature des accords d'Évian. Une sale guerre d'où 30 000 soldats français ne reviendront pas. Il est rare de parler des défaites dans le cinéma Français, il existe un film de 1970 «Waterloo» mais c’était soviéto-italien (Le comble si cela avait été un film anglais !). L’Indochine aura aussi ses films, mais plusieurs relateront une histoire plus ou moins historique comme «Indochine» de Régis Wargnier en 1992. Le seul qui soit le plus réaliste reste «La 317e section» de Pierre Schoendoerffer en 1965. Plusieurs films ont traité du conflit en Algérie, «Les Centurions» (1966) avec Alain Delon et Claudia Cardinal, «La bataille d’Alger» (1966). Peu de film parle de la guerre d’Algérie vue par le petit bout de la lorgnette hormis deux : «R.A.S» d’Yves Boisset en 1973, «La Question» de Laurent Heynemann en 1977 et surtout «Avoir vingt ans dans les Aurès» en 1972 qui sera à l'origine d'une polémique (Victor !). 

René Vautier
Avoir 20 ans dans les Aurès fut la première fiction française à montrer explicitement la guerre d’Algérie à l’écran. René Vautier, le réalisateur avait des 1956 rejoint les maquis du FLN. Le film restera longtemps comme simpliste parce qu’il abordait la guerre avec un œil et un angle très précis. Tu ne vois pas les pieds-noirs comme Alexandre Arcady les représentera plus tard dans ses films avec Roger Hanin, ni les exactions des fellaghas. René Vautier va s’inspirer de  la mémoire de 600 appelés qui témoigneront de leurs guerres.

Nous sommes en 1961 dans le massif des Aurès, la partie orientale de l'Atlas saharien. Un groupe d’appelés bretons antimilitaristes, insoumis et opposants à la guerre d’Algérie va être formé en commando de chasse pour faire face à  l’ALN (Armée de libération nationale). L’histoire est racontée par un soldat blessé (Michel Elias) au cours d’un accrochage. Instituteur dans le civil, il racontera comment le groupe de réfractaires manipulés par leur officier basculera dans la violence.

Philippe Léotard
Deux  personnages sont mis en avant, le lieutenant Perrin (Philippe Léotard) qui incarne l’armée de métier et Nono (Alexandre Arcady) celui du déserteur. Le réalisateur a choisi de planter son histoire en plein putsch des généraux (avril 1961) vécu par le groupe à travers un poste de radio, rébellion qui agrandit la fracture entre le lieutenant (favorable aux putschistes) et les appelés contestataires. 

Alexandre Arcady
Le casting fait appel à de jeunes acteurs aux noms peu connus à l’époque comme Jean-Michel Ribes, Alain Scoff, Jean-Jacques Moreau. Avoir Vingt Ans dans les Aurès illustre cette guerre d'Algérie qui ne dit pas son nom et mobilise des appelés dont certains, malgré leur pacifisme, seront pris dans un engrenage de violence et de haine. Malgré son antimilitarisme farouche il se rapproche du film de Boisset et de Heynemann, le schéma plutôt classique de film de guerre lui laisse une certaine fraicheur et l’authenticité d’un documentaire, il présente le conflit d’une manière qui n’a pas du tout vieilli, sans doute vu sous l’angle autour de la souffrance des appelés, jetés dans une guerre qui n'était pas la leur, et contraints à des actes qu'ils réprouvaient.

Le film est révélateur du climat post-soixante-huitard et des idées alors en vogue dans la jeunesse de gauche : Le marxisme (le personnage de l’instituteur qui « ne veut pas se couper des masses ») et le régionalisme (les personnages sont bretons) mais c’est surtout son antimilitarisme qui ressort le plus.  Film engagé, film critique contre la guerre, «Avoir vingt ans dans les Aurès» constitue une étape-clé dans la mise en images du conflit franco-algérien.

Une mention pour les chansons du film chantées par Pierre Tisserand.




dimanche 3 juillet 2022

ONE FOR THE MONEY, TWO FOR THE BEST-OF

MARDI : après s’être accordés une pause bien méritée, les trois anglais de Barclay James Harvest reviennent en studio pour « Face to face » avec du bon et du moins bon, mais un album que Pat a pris plaisir à écouter, ce qui reste le principal.

MERCREDI : Bruno suit de près la carrière de Children of the Sun, un combo de jeunes hippies suédois, au trois quarts constitués de musiciennes blondes comme les blés, dont le second opus « Roots » est encore plus abouti que le premier. Une affaire à suivre… 

JEUDI : Benjamin rend hommage au merveilleux touché de guitare de Django Reinhardt, et de son tube « Nuages », entre style manouche et jazzy, un disque qui l’a couvert de gloire, de royalties, et lui a ouvert les portes de l’Amérique.  

VENDREDI : en inconditionnel du King, Luc ne pouvait rater « Elvis » le biopic baroque et sur vitaminé concocté par Baz Luhrmann, un gros gâteau à la chantilly finalement très digeste, qui laisse beaucoup de place à la musique avec des reconstitutions de concerts bluffantes.

👉 Bon dimanche, on se retrouve mardi avec le classique « Avoir 20 ans dans les Aurès », mais aussi Léo Ferré, Jean René Caussimon, et un bon patron espagnol…

vendredi 1 juillet 2022

ELVIS de Baz Luhrmann (2022) par Luc B.


Avec l'australien Baz Luhrmann aux manettes (le film a été tourné là bas, où Tom Hanks avait chopé le covid !) il ne fallait pas s’attendre à un drame intimiste filmé en N&B et 16 mm. Dès les premières secondes le spectateur est propulsé dans un grand manège frénétique, montage heurté, travellings supersoniques, effets visuels, transitions audacieuses (l'iris de l'oeil devient une roulette de casino !) imagerie baroque, flashy et clinquante, même le logo Warner Bros est serti de strass. Une profusion d’images qui donne le vertige, comme voir sa vie résumée en deux secondes avant le trépas, et justement, commentées par un vieillard au seuil de la mort, qui traîne sa perfusion dans les couloirs d’un casino hanté… Le colonel Tom Parker.

Tom Parker, le manager d'Elvis Presley, est donc le narrateur du film (bonne idée, fallait oser mettre le méchant en exergue) qui nous prend à témoin : « Ai-je créé ou détruit Elvis ? ». Pourquoi ce démarrage en trombe genre foire du trône ? Car Tom Parker était un producteur de spectacle, un forain. Le contrat moral entre les deux hommes est d’ailleurs situé entre un palais des glaces aux miroirs trompeurs et au sommet d'une grande roue, entre femme à barbe et cracheurs de feu. 

Tom Parker aime le mot « entourloupe ». Au sens prestidigitation, mais aussi escroquerie. 25% au départ, puis 50% des bénéfices allaient dans sa poche, il lui a racheté plus tard les droits sur son catalogue. 

Le single « That’s alright mama » qu'un gamin de sa troupe est fier de lui faire écouter ne l'impressionne pas : « De la musique noire, ça ne marchera jamais, le public n'achète pas  ça » ; « Bah oui mais le mec est un blanc...». Et se maquille les yeux, porte des fringues rose, et pourtant affole les filles. Voilà le genre d’entourloupe que Parker affectionne, qui flaire le coup, anticipe le scandale dans une Amérique ségrégationniste et puritaine. 

Ce genre de projet est rarement exhaustif. Le premier montage faisait 4 heures. Véto des studios. Le réalisateur tranche dans le gras, d’où certains raccourcis et cette narration survoltée. Beaucoup de choses sont dites (rapport à la religion, à sa mère, aux arts martiaux, aux armes, à la musique) mais trop vite suggérées faute de temps pour développer. Évidemment le film est à la gloire de... mais reste aussi lucide sur ce héros novateur devenu un pantin has-been 10 plus tard. La scène sur les collines d'Hollywood le montrera. 

Sur l’enfance de Presley, (quid de la chorale pentecôtiste et des années à jouer et chanter dans les bars ?) il n'y aura qu'une scène où le gamin reluque une femme noire se trémousser dans un jukejoint, puis assiste à un prêche survolté sous une tente. Dans les deux cas la même ferveur, la même transe. Le gamin est touché par la grâce (la scène est outrée), il a trouvé sa voie (et sa voix) ou plutôt, le Seigneur l’a trouvée pour lui. Sa mère lui dira, quand la télé le censurera : « C’est à dieu que tu dois ce don, ça ne peut pas être immoral ». Bien qu’un peu simpliste, ce moment montre deux choses, la place de la religion chez les Presley, et le rappel que le rhythm’n’blues nait de la combinaison entre le blues mécréant et le gospel religieux (voir le film RAY), à quoi Elvis Presley rajoutera la country blanche pour créer le Rock’n’roll.

Le film met en avant cette connexion entre Presley et la musique Noire, tout simplement parce que les parents Presley habitaient le quartier Noir de Tupelo, aux loyers plus abordables. Plus tard à Memphis, Elvis traînera sur Beale Street, croisera Arthur Crudup (joué par le guitariste Gary Clark Jr) et surtout BB King dont il envie la garde-robe et le bus de tournée à son nom. C'est BB qui l'emmène voir le turbulent Little Richard. On croise aussi Big Mama Thornton, Mahalia Jackson, Sister Rosetta Tharpe. Lors d’une conférence de presse, il pointe du doigt Fats Domino en rectifiant : « C’est lui le roi du Rock ».  

Par contre, et c’est une impasse malheureuse, le rôle de Sam Philips du label Sun Records est à peine évoqué. Car c'est en juillet 53 que Presley enregistre son premier acétate pour l'anniversaire de sa mère et entre dans l'écurie Sun, au même titre que Johnny Cash, Carl Perkins, Jerry Lee Lewis ou Roy Orbison. Pas un mot du Millions Dollars Quartet ! (à moins que cela soit dû à un problème d'ayants-droits, ce qui dans ce genre film ne serait pas étonnant). De Sam Philips on ne verra qu'une silhouette lorsque RCA rachète le contrat de Presley. Dommage de ne pas restituer cette fameuse séance du 5 juillet 1954, où Presley après une nuit infructueuse empoigne sa guitare pour reprendre le blues « That’s alright mama ».

Le film se focalise sur la période 1955-59, les tournées avec le chanteur country Hank Snow, l’ascension de Presley qui passe d'attraction à vedette du show. Puis les passages télé qui scandalisent les bonnes familles. On assiste aux préparatifs du show télé de Steve AllenPresley est contraint de chanter « Hound Dog » en smoking, avec un chien comme partenaire. C’est le nouvel Elvis ripoliné par Tom Parker. Presley encaisse, mais se vengera lors d’un concert de charité (à Jacksonville ?) où il se déchaînera comme un diable sur « Trouble » et son refrain lancé à la face du monde « Well I'm evil, so don’t you mess around with me ». La police met fin aux hostilités. 

Les prestations scéniques sont fabuleusement reconstituées, les chansons ne sont pas tronquées, le film déborde réellement de musique. Les titres sont pour moitié interprétés par l’acteur Austin Butler (et je dis : respect) ou issues des bandes originales, dont le son est boosté - voyez MOULIN ROUGE (2001) - mais l’esprit conservé, c'est ce qui compte. Baz Luhrmann égraine son film de musiques plus contemporaines, y compris du rap. Très bonne idée, en split-screen, de juxtaposer l’évolution du « That’s alright mama » de Crudup / Elvis 55 / Elvis 1970.

La sanction est immédiate : deux ans de service militaire en Allemagne. Tom Parker rassurera les investisseurs « A son retour, il sera redevenu un bon p'tit américain ». Le retour en 1960 et la période cinéma est vite évacuée, Baz Luhrmann opte pour un style très clipesque, drôle, comme des bulles de Comics. Il est étonnant qu’on ne fasse jamais mention des enregistrements des disques (le «Elvis is back!» en 60 est un très bon cru), la manière dont il s’appropriait les standards ou les compositions du duo Jerry Leiber et Mike Stoller. Aucune scène en studio. Les fabuleux enregistrements de Stax ? Connait pas.

La seconde période concerne l’émission de Noël 1968, le Comeback Spécial à l’origine sponsorisée par les machines à coudre Singer, le colonel Parker ayant négocié que son poulain interpréterait des chants de Noël en pull bonhomme de neige ! Presley est musicalement au fond du trou, et rencontre clandestinement le producteur Steve Binder, célèbre pour avoir créé le TAMI Show en 1965, réunissant notamment James Brown et les Rolling Stones. Jolie scène sous les lettres délabrées HOLLYWOOD d'où on voit l'observatoire de Los Angeles où a été tourné LA FUREUR DE VIVRE avec James Dean, son idole. Moment presque nostalgique où Presley regrette la frénésie de ses débuts et envie la jeunesse des Beatles, Stones, Led Zep qui déferlent d'Angleterre.  

Binder et Presley vont chambouler tout le gentil programme de Noël pour le résultat que l’on sait, un formidable retour aux sources avec ses musiciens d’origine, le guitariste Scotty Moore et le batteur DJ Fontana (le contrebassiste Bill Black était décédé). La reconstitution est incroyable. Un petit choc chronologique (!) fait intervenir l’assassinat de Robert Kennedy en plein tournage du show, expliquant la composition en une nuit de « If I can dream » orné de chorale gospel et danseurs hippies au grand dam des pontes de Singer. « Tu n’es pas là pour parler politique ou religion » lui assène Parker. « Ce que je n’ai pas le droit de dire, je peux le chanter » rétorque Presley.

Le troisième focus est la période à Las Vegas. Remis en selle, Presley souhaite partir en tournée avec sa nouvelle équipe de managers. Mais l’entourloupeur Tom Parker manigance en coulisse. Il ne veut pas lâcher sa poule aux œufs d’or. Une tournée mondiale ? Pourquoi pas, mais il faut la financer. Parker propose six semaines à l’hôtel International de Vegas, tous frais payés. Mais il scelle en réalité un pacte avec les propriétaires de l’hôtel. La scène est très réussie, avec un Presley heureux sur scène, en dans l'ombre de la salle, Parker griffonnant sur une nappe les termes financiers : « Cela fait donc 1 million de dollars par an. Pour lui. Maintenant parlons de ce que moi, je vais gagner ! ».

Tom Parker va y gagner l’absolution. Joueur invétéré, criblé de dettes, interdit de casino, il aura désormais crédit illimité à condition que son chanteur se produise en exclusivité à l’International. Elvis Presley y restera 7 ans. La tournée est sans cesse reportée, l’argument sécuritaire prévaut vu la récente actualité : Martin Luther King, Bobby Kennedy, le drame d’Altamont, Charles Manson. Mais il y a une autre raison.

Le colonel Tom Parker n’est pas plus colonel qu’il ne s’appelle Parker, il n’est même pas américain. Il n’a ni passeport ni aucune existence légale aux USA. Il lui est impossible de passer une frontière. Cette rumeur qui lui revient aux oreilles, Presley va la cracher rageusement devant le public médusé de l’International. Le colonel est viré. Je ne sais pas si l’anecdote est réelle. C’est l’époque où Presley se bourre de barbiturique, au bout du rouleau. Scène terrible dans les coulisses avant le concert, Presley s’écroule, on appelle le bon docteur Nick, le roi des pilules de toutes les couleurs et des piquouses qui font du bien. Mais c’est Vernon Presley (le père) contractuellement directeur général de Presley Entreprise qui autorise l’acharnement médical.

Sur la fin, le film perd de ses couleurs, l’image est plus sombre, une scène de grande solitude sur un tarmac. Presley vire parano, collectionne les flingues, se sépare de sa femme, évite la banqueroute en reprenant contact avec le colonel et renouant avec les concerts lucratifs. Jusqu’à l’épuisement, à 42 ans. Quel gâchis...

Bon alors, il s’en sort comment Austin Butler, comédien-enfant qui a débuté chez Disney Channel ? Si la ressemblance physique n’est pas saisissante (mais on s’en fout un peu) le mimétisme est parfois étonnant. Un regard, un sourire, une démarche, mais surtout la voix. La performance est bluffante. Mais comme Baz Luhrmann réalise à la mitraillette, pas un plan de plus de 10 secondes, comment se rendre compte du réel talent de comédien ? Je pense que Butler ne rend pas assez l'aspect sombre/voyou/canaille qui selon moi caractérise le personnage. Tom Hanks lui, toujours impeccable, campe avec délectation un colonel Parker malicieux, goguenard, crapule, double menton en silicone et cheveux rares.  

Centrer le film sur les relations Parker/Presley est un bon angle, comme faire du colonel le narrateur, et finalement presque le héros du film. Il aurait fallu rééquilibrer le montage, la période Vegas (parfois redondante) prend un peu trop de place au détriment des années Sun Records. Et profiter de ces 2h40 pour affiner les caractères, creuser la psychologie. Mais si Luhrmann était Eric Rohmer, ça se saurait.   

Baz Luhrmann est fidèle à son style visuel (bien que plus sobre ici, si si !) son film est à l’image du personnage qu’il décrit, démesuré, chatoyant, dégoulinant de testostérone autant que d’épaisse crème chantilly.

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En 1979, John Carpenter avait réalisé pour la télé « Le Roman d'Elvis » avec Kurt Russell dans le rôle titre. J'en avais vu une version raccourcie pour l'Europe, dans mon souvenir, pas mal du tout. Il est tout de même étonnant qu'aucun autre réalisateur se soit penché sur ce phénomène.

couleur  -  2h39  -  scope 1:2.39

 

jeudi 30 juin 2022

DJANGO REINHARDT "Nuages" (1940) par Benjamin

 

Django Reinhardt : Un nuage est passé

« Django Reinhardt est un nuage. Il est passé au-dessus du monde. Bien ouaté, tout en vapeur d’amour, il flotte dans le ciel inquiet pour toujours. » Marc Edouard Nabe « Nuage ».

L’histoire de Django Reinhardt commença dans une roulotte arrêtée sur une route belge. Le guitariste naquit ainsi en pleine première guerre mondial, ce qui obligea son père à le déclarer sous le nom de sa mère pour éviter d’être appelé sous les drapeaux.

« Quand sonne le tocsin de la guerre sur leur bonheur précaire / Contre les étrangers tous plus ou moins barbares / Ils sortent de leurs trous pour mourir à la guerre / Les imbéciles heureux qui sont nés quelque part »  Georges Brassens

Chez les manouches, branche du peuple tzigane qui vit les premières années de Django, on est très loin de ce patriotisme belliqueux. Les gens du voyage ne sont prêts à mourir que pour leur liberté, qui restera toujours leur bien le plus précieux. Liberté fut d’ailleurs le mot qui guida le parcours de Django, enfant terrible devenu un génie respecté grâce à la magie du dieu swing. Il ressentit l’ivresse de la vie sans barrière dès ses premières années, lorsque la roulotte familiale traversa les routes de France, d’Italie et d’Afrique du nord. Comme tout homme ayant fui les rigueurs de la vie moderne, notre troubadour dut subir la misère et le mépris d’une majorité vivant de façon plus conventionnelle. Les bonnes gens se moquèrent de ces voyageurs regroupés dans des campements vétustes, ces miséreux vivant de rapines, ces chiffonniers dilapidant leurs maigres économies dans des paris plus ou moins légaux.

Ne fréquentant pas les bancs de l’école, Django partagea son enfance entre bagarres et combines plus ou moins répréhensibles. Un jour, alors qu’il n’avait que douze ans, son oncle lui fit découvrir la guitare. L’enfant turbulent se mit alors à concentrer toute son énergie sur son précieux instrument, écorcha ses doigts sur les cordes jusqu’à atteindre une forme de perfection mélodique. Le gamin progressa vite, au point que tout le campement se réunissait régulièrement pour apprécier son doigté prodigieux. La jeunesse de Django fut presque idéale, le jeune homme ayant obtenu l’admiration et le respect de ses proches à un âge où tant d’autres cherchent encore leur voie. Un tel don ne pouvait rester enfermé dans son campement de fortune, il se propagea bientôt à travers ces bals populaires, où notre voyageur rencontra son premier public.

C’est lors de ces événements qu’un chef d’orchestre lui proposa de rejoindre sa prochaine tournée, ce qui signifiait un salaire régulier et la fin d’une misère devenue pesante. Fou de joie, Django s’empressa de rejoindre sa fiancée pour lui annoncer la merveilleuse nouvelle. Agité par son enthousiasme, le jeune exalté renversa une chandelle dont la flamme embrasa un bouquet de fleur en celluloïd. La maîtresse des lieux confectionnait ce genre de bouquet pour les vendre, sans se douter que la matière qu’elle utilisait était aussi inflammable qu’un bidon d’essence. Nourri par ce prodigieux carburant, le feu envahit rapidement la petite roulotte, dont le couple ne put sortir qu’à l’aide d’une serviette utilisée comme maigre bouclier contre les flammes. Admis à  l’hôpital, Django apprit que sa précieuse main gauche était gravement mutilée, au point que le chirurgien lui conseilla de faire le deuil de sa carrière de musicien.

Mais les braves ne connaissent pas le découragement et, après des heures de travail acharné, le génie mutilé parvint à reprendre suffisamment le contrôle de ses doigts pour les obliger à parcourir les frettes de sa guitare. C’est à la fin de ce travail titanesque qu’un ami lui fit découvrir le jazz à travers  les premiers enregistrements de Louis Armstrong et Duke Ellington. Le valeureux guitariste fut fasciné par cette musique populaire mais exigeante, inventive mais au charme immédiat. Il commença alors à unir cette musique à ses mélodies manouches, créant ainsi un son chaleureux, un swing cotonneux qui ne tarda pas à conquérir la France. C’est ainsi que l’homme qui enchantait les foules joua pour les premiers spectacles du jeune Yves Montand, fascina Jean Cocteau, avant d’enregistrer ses premiers disques.

De passage à Paris, Coleman Hawkins décida de venir assister à une représentation de cette gloire locale. Les deux hommes achevèrent la soirée par une joute historique, le père des saxophonistes ténor devant déployer tout son talent pour que ses chorus ne soient pas éclipsés par les mélodies vaporeuses de Django. Après ce tour de force, un manager ne tarda pas à proposer au guitariste une brillante carrière à l’international. Les disques et les tournées s’enchainèrent, les portes du succès hors des frontières européennes semblèrent s’ouvrir, lorsque la seconde guerre mondiale éclata. 

Django vient alors de boucler une série de concerts en Angleterre lorsque son manager décide de rester à Londres. Abandonné en pleine ascension, le génie maudit se réfugia en France, où le succès de son titre « Nuages » lui permit de vivre la vie facile d’un artiste couvert de gloire. Cette période s’acheva brusquement lorsque, après la libération, le symbole du swing français découvrit que les américains l’avaient magnifiquement snobé. Il partit donc conquérir cette terre qui lui avait montré le chemin à suivre et fut vite recruté dans le grand orchestre de Duke Ellington.

Noyé dans cette masse de musicien, Django ne supporta pas l’anonymat et la discipline, qui sont le lot de la plupart des membres de big band. Ne parvenant plus à reconstituer son quintet historique, le malheureux virtuose abandonna la musique pour se consacrer à la peinture. Vénéré en France, ce troubadour n’eut pas assez de discipline pour être reconnu dans l’Athènes du swing. Mais Django Reinhardt était avant tout un homme libre, et la liberté ne se négocie pas. Lorsqu’il mourut, en 1950, il laissa derrière lui une œuvre unique sublimée par un feeling délicat.

Dans ses mélodies, l’héritage manouche et le jazz des années trente s’unirent, dans des mélodies qui sont autant de symboles de cette liberté qu’il garda toute sa vie.