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mercredi 29 juillet 2026

The OUTLAWS " Soldiers Of Fortune " (1986), by Bruno



    Finalement, l'engouement engendré par le Rock FM et l'A.O.R. va grandement chambouler le paysage musical. En particulier en Amérique du Nord ; l'Europe et la majorité des autres contrées consommatrices de Rock fort resteront - dans l'ensemble -, moins euphoriques que les Ricains et que leurs proches voisins. L'explosion de groupes tels que Boston, Journey, Foreigner et consorts a un profond impact sur les maisons de disques et les managements, qui voient d'un très bon œil (avide) les lourdes retombées financières. Parfois, ce sont les musiciens eux-mêmes qui voudraient bien goûter au gâteau, enviant les signes extérieurs de richesse des collègues et leur main mise sur les ondes.

     Pour beaucoup d'auditeurs, c'est comme un virus contaminant leur(s) musique(s) préférée(s) ; rabotant ses aspérités, muselant sa sauvagerie, voire, pour certains, émasculant sa virilité (sic). Souvent, la sentence envers les formations qui plient le genoux devant la pression des labels - ou de l'appât du gain -, celles qui polissent notablement leur musique, est des plus dures. La déception pouvant aller jusqu'au rejet complet du groupe autrefois placé sur un piédestal - "crime de haute trahison" à "bande de vendus", à "gibets de potence", à "traitres à la cause", etc. Cependant, dans le lot, il y a aussi ceux qui ont parfois eu une mauvaise surprise en découvrant le résultat final - prêt à l'envoi ou déjà dans les bacs -, bien différent des séances d'enregistrements, un produit final transformé, méconnaissable après un sévère et copieux traitement studio. Sans l'assentiment des musiciens, sans leur demander leur avis. Pour d'autres encore, c'était se plier à la volonté du label et/ou du management, sous peine d'être mis à la porte sans autre forme de procès. Et puis aussi, il faut bien manger, pourvoir aux besoins de la famille - ou de ses addictions...


   Ainsi, pendant une certaine période, soit environ du crépuscule des années 70 au mitan de la décennie suivante, on a pu voir - subir - des mariages contre-nature, de pauvres ou tristes formations qui se sont fourvoyées dans un genre qui ne leur convenait pas. Dans lequel elles étaient aussi à l'aise qu'un ours kodiak dans un 501 (oui, ça coince sévère à l'entre-jambe). Le problème principal c'est qu'on a voulu imposer, ou mieux aiguiller, des directives musicales rigides à des musiciens qui n'avaient pas nécessairement compris l'origine, l'esprit initial de ce Rock dit "AOR", et ce faisant n'avaient fait qu'essayer de le singer ; au risque de se révéler maladroit, voire même caricatural. Heureusement, il y eut aussi de superbes métamorphoses. Comme par exemple celle de Rainbow, qui s'était carrément et magistralement réinvité. Certainement en raison de l'inflexible volonté du sombre et génial Blackmore.  

     Mais s'il y a bien un genre qui s'est distingué par de sérieux ramassages, dont la plupart des groupes se sont difficilement remis -voire,  pas du tout -, s'est dans le Southern-rock. Mais que c'est t-il donc passé ? Était ce une conspiration ? Fallait il éteindre le feu de ces groupes qui devaient représenter aux yeux des cadres un passé révolu ? Même Point Blank, qui semblait dur comme le roc, soudé comme une bande de frères desperados, se compromet dès son troisième élan, "Airplay". Ou Molly Hatchet, qui mollit considérablement avec son boursouflé "The Deed is Done". Ou plus étonnant encore, quand celui qui était renommé pour des prestations scéniques incandescentes, intègre un clavier pour mieux se glisser dans ce rock typé synonyme de dollars faciles. Blackfoot s'en sort bien avec "Siogo" (malgré des frictions ouvertes avec le label) mais se saborde avec "Vertical Smiles" ; et se suicide avec le gluant "Ricky Medlocke & Blackfoot". Et encore, d'autres de la famille "sudiste" n'ont même pas eu l'opportunité d'essayer de survivre en se compromettant : on les a, en quelque sorte, foutus à la porte.

     Néanmoins, quelques entités ont réussi à se réinventer. Des formations qui, miraculeusement, ont réussi une métamorphose leur permettant d'intégrer l'univers chromé et lustré du rock FM sans (trop) perdre en caractère. Soit sans chercher à imiter les ténors de l'AOR.  Évidemment, on comprendra que la majorité des fans de la première heure ont reçu une douche froide à l'écoute des premières minutes de ce "Soldiers of Fortune". Pourtant, la plongée dans des eaux mainstream / AOR n'a pas été soudaine, car cela faisait déjà des années que le groupe de Tampa (Floride) flirtait à l'occasion avec des sonorités plus commerciales. Depuis 1978, avec l'album "Playin' to Win". Même si, l'année suivante, la formation fait machine arrière, renouant avec leurs influences country le temps d'un album. Tandis que le malin "Ghost Riders", de 1980, un de leurs plus gros succès, semble jouer habilement et étroitement sur les deux tableaux, en durcissant le ton, tout en s'adonnant parfois à des cadences nettement plus pop. Enfin, "Los Hombres Malo" succombe - dans les grandes lignes - aux sirènes d'un rock mainstream. Ça essaye bien de mordre de temps à autre, mais les dents ont été bien limées.


   "Soldiers of Fortune", paru après quelques années d'absence, en 1986, se distingue déjà par une production particulièrement travaillée - en avance sur son temps, où paraît cohabiter chaque instrument dans un équilibre quasi parfait, où chaque intervention semble être mise en valeur. Ensuite, si indéniablement, The Outlaws sont passés de l'autre côté (du miroir), s'offrant - d'apparence - corps et âme aux esprits "malos" des ondes, ils ont trouvé un étroit chemin leur permettant de préserver leurs racines. Ainsi, plutôt que quelques imitations sans jus et souvent sans grande conviction qui ont ponctué les albums passés, The Outlaws tente une exploration risquée dans une nouvelle contrée. Une nouvelle terre qui n'est pas vraiment celle qui a été largement défrichée par les poids lourds du Rock FM. Disons qu'ils sont parvenus ici à fusionner leur southern-rock à un tempérament soft-rock et d'AOR, sans chuter dans la caricature.

     Bien entendu, comme généralement dans ces cas, cette mue déplait copieusement à une bonne partie du public qui la rejette avec véhémence. Des mécontents qui attribuent la faute au retour d'Henry Paul qui, bien que présent sur les trois premiers opus et auteur de deux sympathiques albums avec son Henry Paul Band, s'est sévèrement compromis avec sa dernière réalisation "Anytime", qui sonne comme un Boston s'adonnant au southern-rock. Une colère également reportée sur Randy Bishop, co-producteur (avec Spencer Proffer), qui participe activement à la composition et apporte son concours... aux claviers. Pourtant, c'est un très bon album. Certes, les couleurs country qui habillaient autrefois le groupe, sont ici des plus délavées - malgré quelques résurgences avec notamment le sobre "Cold Harbor" - ; certes, en dépit de la présence de trois guitaristes, les joutes de guitare sont rares ; certes, ça trempe dans le (hérétique) rock FM. Il n'empêche... Non seulement ce neuvième album n'a pas vieilli, mais il a aussi toujours une certaine classe - de celle qu'on acquiert au fil du temps, des erreurs, de la souffrance. Probablement que, sans le passé glorieux de The Outlaws lié au southern-rock - voire, pour certains, à ses fondements -, ce "Soldiers Of Fortune" aurait eu une toute autre carrière. Peut-être même qu'il aurait pu devenir, à juste titre, un classique. Parfois, honni, il préfigure pourtant une bonne frange des artistes de Country-rock de ce siècle.

     Avec des titres tels que "The Outlaw", "Watcha Don't Do", "Just the Way I Like It" et "Racin' For The Red Light", le Southern-rock est toujours à l'honneur. Même si les chœurs peuvent loucher vers le rock FM, même si quelques bribes de programmation pointent à l'occasion le bout de leur nez, même si les guitares sont plus mesurées, The Outlaws démontrent avec ces pièces qu'ils peuvent encore chevaucher des mustangs à cru dans les grands espaces. 

Sur un étroit chemin, en équilibre entre de capiteux parfums "southern" et des fragrances mélodiques, la chanson éponyme s'efforce de maintenir l'allure. Cinq pièces assez proche de la mouvance du "Siogo" de Blackfoot, le chrome et le rutilant en plus. Plus sournois, "Lady Luck", sur la cadence d'un trot (de travail), n'en est pas moins vif et saisissant. "Just the Way I Like It", franchement plus farouche, est une reprise de Billy Thorpe (single de l'album "Stimulation" de 1981), co-écrite avec Spencer Proffer (1)

     Parmi la ribambelle de rock vifs un brin efféminés, sont insérées deux petites pépites de rock aéré et mélodique. "The Night Cries" qui, sur un lit de guitares ciselées, résonne dans une nuit bleutée, froide et étoilée, une lamentation, cruelle révélation d'un gâchis irrattrapable  "à travers les rêves fanés, les murmures se muent en cris. Nous pensions avoir l'éternité devant nous. Qui sait ce que signifie l'éternité ? Mais chaque soleil couchant tombe devant un ciel de lune. Les mondes tournent, les cœurs brûlent, et pourtant nous nous demandons pourquoi". Autre gâchis, dans le giron d'un country-rock semi-acoustique et assez classique, "Cold Harbor" rouvre la blessure de la guerre de Sécession. Précisément celle de la bataille du même nom, qui se singularise pour être probablement la première guerre de tranchées, avec ses horreurs, ses absurdités, ses crimes. Malgré les ans - plus de 120 ans plus tard -, la "Bataille de Cold Harbor" est restée tristement célèbre en raison de l'importance des pertes humaines en peu de jours, et à cause de l'entêtement du général Ulysse Grant (ce fut un regret, une erreur de jugement qui le hantera jusqu'à la fin de ses jours) - futur président des États-Unis. Suite à ce terrible évènement, parfois nommé "massacre", la presse le surnomme "le boucher".  Un peu perdu au milieu du disque, "Savin' by the Bell" est probablement le morceau le plus franchement "AOR", et ses chœurs en "who-whooo" ont dû faire dresser bien des cheveux sur la tête d'un "confédéré". C'est pourtant, là encore, une belle pièce. Pas un gros morceau, mais un truc plaisant, assez californien, qui se marie bien avec l'ensemble.

     Aujourd'hui, les avis sont partagés : un album toujours conspué par certains mais porté aux nues par d'autres. À sa sortie, cet album n'a pas trouvé son public et, par rapport à tous les albums précédents, il affiche des ventes bien décevantes. L'intégration du label par CBS n'arrange pas les choses - la promo n'étant pas vraiment assurée -. "Soldiers of Fortune" parvient tout de même à intégrer les charts US ; c'est le dernier album du groupe à s'y immiscer. Une injustice pour ce groupe valeureux, qui va encore sortir une petite poignée de belles galettes - "Diablo Canyon" (1994), "It's About Pride" (2012) et "Dixie Highway" (2020). "Soldiers of Fortune" marque le dernier soubresaut commercial du groupe, juste avant une longue traversée du désert ponctuée de fréquents changements de musiciens, de désaccords, de réconciliations et de décès. 


  1. "One Last Ride" (Randy Bishop, Chuck Glass) – 4:26
  2. "Soldiers of Fortune" (R. Bishop, L.C. Cohen, H. Paul, Thomasson Alan Walden) – 3:32
  3. "The Night Cries" (R. Bishop, Cohen, Paul, Thomasson) – 4:36
  4. "The Outlaw" (Duane Evans, Steve Grisham, H. Paul) – 3:49
  5. "Cold Harbor" (C. Glass, H. Paul) – 4:26
  6. "Whatcha Don't Do" (P. Thomasson, Paul, John Townsend) – 3:50
  7. "Just the Way I Like It" (Spencer Proffer, Billy Thorpe) – 4:02
  8. "Saved by the Bell" (R. Bishop, Jon Butcher) – 3:56
  9. "Lady Luck" (Evans, Grisham, H. Paul) – 3:52
  10. "Racin' for the Red Light" (Bishop, Freddie Salem, Thomasson) – 6:03


Henry Paul - guitars, vocals, background vocals
Hughie Thomasson - Lead guitar, lead vocals, background vocals
Steve Grisham - Lead guitar, background vocals
Chuck Glass - bass, keyboards, background vocals
David Dix - percussion, drums

Randy Bishop - keyboards, programming, backing vocals
Jon Butcher, Bart Bishop, John Townsend, Stacey Lyn Shaffer - backing vocals
Buster McNeil - guitar, backing vocals
Jimmy Glenn - drums
Dwight Marcus - Drum Programming [Electronic Percussion Programming


(1) Il n'est pas rare de retrouver sur un album produit par Spencer Proffer, notamment ceux sur son label Pasha, une reprise d'une chanson qu'il a co-écrite. Probablement un moyen de récupérer un peu de royalties pour droit d'auteur, tout en espérant faire découvrir l'album (qu'il a produit) où figure l'original.



🎼🎶
Autre article / The Outlaws 👉 " Dixie Highway " (2020)

mercredi 22 juillet 2026

GRAND FUNK RAILROAD " Born to Die " (1976), by Bruno



                    D'où vient le Rock FM, AOR ? Jusqu'où remonte sa source ? Impossible à dire tant les affluents sont nombreux.

      On mentionne généralement le premier essai de Boston, disque de 1976 qui avait alors insolemment établi de nouveaux records de ventes. Toutefois, l'année précédente, un petit groupe originaire de Flint, proche banlieue de Detroit, enregistre un disque que certains "exégètes" considèrent carrément comme un élément fondateur du genre. La galette, elle, ne sort qu'en janvier 1976 - huit mois avant celle de Boston. Le groupe en question n'est autre que Grand Funk Railroad. En entendant ce nom, nombreux sont ceux à s'esclaffer... par méconnaissance. Ou en ne se référant qu'à certains écrits d'une presse particulièrement acrimonieuse, réductrice et moqueuse, peu au fait de l'évolution incessante du groupe (la presse française n'a jamais été tendre, c'est le moins qu'on puisse dire) qui resta sempiternellement sur une première impression et des idées préconçues (1). Car en effet, si à l'origine, le trio pouvait se monter particulièrement tapageur et bourrin, en particulier en concert - le "live Album" aurait fait saigner bien des oreilles - à côté de Blue Cheer, ils restaient un collectif de petits joueurs - et de meilleurs musiciens. S'obstiner à discréditer avec force ce groupe, répéter inlassablement pendant des lustres que ce n'était qu'une réunion de primaires sans aucune finesse et de piètres musiciens, c'est ignorer son inspiration Soul - la Motown a influencé plus d'un rocker du Michigan - et surtout sa constante évolution. Certes, certains morceaux sont plus dans le plaisir immédiat procuré par la débauche d'énergie, dans la recherche de l'excitation générée par la puissance et la rage inhérentes à une musique binaire et bruyante. Pour cette raison, le groupe a été victime d'avanies et de brocards en tout genre. Pourtant, bien des groupes pour lesquels c'était l'unique objectif - et tant pis pour l'approximation musicale - ont été encensés pour ce même trait de caractère.


   Bref, on retrouve donc chez Grand Funk le souci de ne pas se répéter, ou du moins, de ne pas refaire deux fois le même album. Il y a déjà quelques menues différences entre "On Time" et "Grand Funk" (le "Red Album"), deux galettes sorties la même année. Et plus encore entre "Closer To Home" et "Phoenix", qui n'ont que deux années d'écart. On remarque ainsi que dès que la formation est parvenue à briser les chaînes qui la liaient à leur manager-gourou-producteur, Terry Knight, elle a produit des disques en général plus travaillés. Ce manager despote ne voulait pas que ses "protégés" s'attardent en studio. Selon ses dires, c'était une démarche pour préserver la spontanéité du groupe, afin qu'il ne sortent pas des sillons creusés par leur proto-heavy-rock rugueux des débuts. Mais, on soupçonne que la motivation réelle de Terry Knight, était plutôt motivée par la possibilité de récupérer à son seul profit - en réduisant les frais de studio - une part des plus amples sur le budget alloué par la compagnie pour l'enregistrement d'un disque. À savoir que le coco avait négocié avec Capitol Records, un pourcentage sur les gains plus important pour lui-même que le total cumulé par les trois musiciens .

     Avec l'apport d'un quatrième membre en la personne de Graig Frost, pour assurer les claviers, c'est une nouvelle mue qui s'opère. Grand Funk change alors de peau pour se parer d'une nouvelle parure plus lustrée et rutilante. Bien sûr, les claviers ne sont pas nouveaux au sein de la formation, Mark Farner en jouant depuis le premier album. Et sans être un virtuose des touches d'ivoire, loin de là, il sait se montrer efficace. Mais, avec un claviériste en permanence, la tonalité du groupe change forcément. De plus, évidemment, Frost est nettement plus fin et compétent. Sa présence entraîne Grand Funk sur des rivages jusqu'alors à peine abordés.

     Initialement, Frost est sollicité pour donner un coup de main sur le bien nommé "Phoenix" (le premier album sans Terry Knight dans les pattes), avant de partir en tournée avec le groupe - pour soulager Farner qui devait parfois jongler entre sa guitare et les claviers -, et d'être ensuite titularisé. Contre l'avis de Farner qui craignait que le groupe - avec un claviériste permanent - ne perde sa facette brute et rock'n'roll. Paradoxalement, sachant que Frost était un ami de longue date (ils ont quasiment le même âge), c'est probablement Farner qui l'a convié à venir lui prêter main forte. La suite lui donnera raison. Initialement, c'était Peter Frampton qui était souhaité, mais ce dernier venant de signer un solide contrat avec A&M, n'était plus disponible. Pourtant, ce n'est pas pour autant que la troupe tombe dans la mièvrerie, l'insipide. Le caractère même du groupe n'est pas brisé. Mais, sans renier ses racines rock, le groupe s'imprègne de plus en plus de teintes Soul. Une soul musclée. Avec le soutien de Frost, le chant de Farner progresse, prend de l'assurance et de l'audace. Désormais, entre la présence de claviers tempérant l'ardeur des loustics et un chant qui prend ses aises, inspiré par la soul de la Motown, la musique prend des virages approximativement plus pop, voire mélodiques, Grand Funk troussent quelques chanson qui pourraient être les prémices d'un Rock FM. Ténues en 1972, avec "Phoenix", elles s'affirment progressivement, pour être outrageusement présentes en 1974 sur l'album "All The Girls in the World Beware!!!" - où l'on retrouve deux gros succès du groupe : la reprise "Some Kind of Wonderful" (qui relance au passage ce formidable morceau de 1967) et "Bad Time", d'inspiration Motown. Quelques mois auparavant, la structure même des chœurs et leur interaction avec le chant sur "Ain't Got Noboby" (sur l'album "We're An American Band") préfigure étonnamment Boston.


   En janvier 1976, Grand Funk Railroad enfonce le clou, allant plus loin dans son exploration d'un rock nettement plus chiadé et mélodique. La complémentarité des chœurs (avec le renfort notable de Graig Frost) est désormais totalement abouti et Mark Farner n'a jamais aussi bien chanté. Même Don Brewer sait - parfois - faire preuve de retenue pour mieux se glisser dans la peau d'un soulman de charme. En particulier avec "I Fell for Your Love", débordant de Soul où Brewer met dans sa poche son habituel machisme exacerbé (exagérément forcé ?) pour se morfondre de la perte de son amour- ou ne serait-ce pas plutôt la complainte de son ego, blessé d'avoir été rembarré ?.

     Mais avant, Farner lève le rideau sur la chanson éponyme. Élégie sur un tempo funeste en mémoire d'un proche cousin récemment décédé dans un accident de moto.   "Je pleure mon cousin , mort hier... Oooo-Oooo... Ils n'avaient pas roulé loin. Ils étaient sortis pour s'amuser sur une moto qu'ils avaient construite. Comment auraient-ils pu savoir, cette nuit-là, qu'il serait tué ?". Une solennité inattendue brisée par un refrain presque festif, comme une allégresse bridée par la douleur, célébrant le défunt "Il vivait sa vie en toute liberté, exactement comme il l'entendait. Mais il y a toujours cette chose qu'on n'attend jamais. Tu es né pour que ça t'arrive... Oooo-Oooo...". Une ouverture assez surprenante, mais qui ne manque pas de sel, augurant d'entrée un soin particulier apporté aux chansons. 

     Bien qu'un peu plus enlevé, un brin "funk vaseux", "Dues" garde un pied dans le cafardeux "Je crois que je fonce droit vers un terrible accident. J'ai fait plus de projet que quiconque n'a jamais payé son dû. Je ne suis pas stupide et j'ai peut-être trop d'orgueil. Le médecin a décidé que je ferai mieux de mourir. Jésus, regardes-tu ou es-tu devenu aveugle ? Les âmes damnées sont parmi nous et le temps nous est compté". Des chansons en accord avec la pochette morbide présentant les musiciens dans des cercueils (une séance photo qui n'avait pas été du goût des musiciens... superstition ?).

     Mais un soleil radieux chasse les épais et sombres nuages avec un "Sally" particulièrement solaire. Une superbe et radieuse chanson - entre Pop et rhythm'n'blues - illuminée par l'harmonica guilleret de Jimmy Hall de Wet Willie (un bon pote de Farner) et les chœurs fermes et enjoués de Donna Hall (une pote de Farner, et un peu plus, il y a quelque temps 😉). Jamais Farner n'avait autant rayonné de bonheur. Il semble avoir des ailes, sauter de nuage en nuage. Et pour cause, c'est une déclaration d'amour - sans pudeur - à Sally Kellerman (chanteuse et actrice ; que les cinéphiles connaissent sour le doux sobriquet de "Hot Lips").  Les paroles d'une rare platitude n'enlèvent rien à cette réussite, véritable pépite revigorante. "I Fell for Your Love" parle encore d'amour (perdu), avec donc un Brewer méconnaissable, presque crooner, et un Farner qui fait parler, ou plutôt pleurer, sa wah-wah. 


   
S
ur le mélancolique "Talk to the People", Jimmy Hall, à nouveau sollicité, livre quelques belles performances au saxophone. Farner finit par le rejoindre pour une série de savoureux échanges. Farner, qui commence sérieusement à laisser parler sa foi, est à deux doigts de tomber dans le prêche - enjoignant à écouter le Seigneur avant qu'il ... qu'il ne soit trop tard 😨. Heureusement, les paroles chez Grand Funk sont généralement réduites à leur plus simple expression (c'est d'ailleurs souvent confondant de naïveté), la musique, elle, reste maîtresse des lieux.

     Le vif et enflammé "Take Me" - où Brewer se laisse à nouveau griser par sa testostérone -, fonce tête baissée dans un rock ignescent - anticipant l'archétype de la pièce virulente placée dans les albums de Rock FM. Étonnamment, entre les chœurs touffus, les claviers expansifs et la guitare chargée d'un épais flanger, on croirait presque entendre une petite cohorte de cuivres. "Good Things" - en clôture - est un peu dans la même lignée 

     Indéniablement, "Born to Die" est l'un des albums les plus aboutis de Grand Funk Railroad, des plus travaillés et des plus diversifiés. Pourtant, commercialement, il marque une chute irréversible dont le groupe ne se relèvera jamais. Si les débuts de sa (relative) "sophistication" sont récompensés par des ventes records pour le groupe, avec notamment un album en tête des charts et plusieurs singles dans le top 5, à partir du double live "Caught in the Act", sorti en 1975, c'est la chute brutale. À force de tirer à boulets rouges dessus, la presse a fini par avoir raison du groupe de Flint. Si Grand Funk a bien réussi, à un moment donné, à élargir son auditoire, une partie des premiers "disciples" regrettent la perte de l'accessibilité, de la simplicité brutale, du son séminal (primal) habillé de fuzz et de grognements des premiers albums, et finissent par s'en détourner. Ainsi, pour une partie du public, l'âge d'or du groupe s'arrête en 1971, avec "E Pluribus Funk". L'évolution a pourtant été progressive et logique, naturelle. Et comme si cela ne suffisait pas, 1976 est l'année où Capitol Records se restructure cruellement en mettant à la porte - ou en ne renouvelant pas les contrats - des artistes qu'il estime dorénavant ne pas être assez "rentables". Alors que Grand Funk a été pendant 5 années pour la major, une véritable corne d'abondance (en plus d'impressionnants chiffres de ventes, un contrat particulièrement avantageux pour les finances de la boîte).  Ainsi, cette galette de 1976 n'a pas vraiment eu de promotion, et le groupe, empêtré dans des dettes avec le fisc (à cause d'une gestion arbitraire), ne peut partir sur la route le défendre. Même des années plus tard, ceux qui connaissaient cet album étaient peu nombreux ; et ce n'étaient pas les quelques rares articles qui le descendaient en flèche, qui donnaient envie de se donner la peine de le dénicher. C'est pourtant un très bon disque qui, avec le temps, a réussi à convaincre. Un disque qui, avec le précédent de 1974, "All The Girls in the World Beware!!!", voit une atténuation des ardeurs de leur heavy-rock et un mariage à la Soul et au Rhythm'n'blues (2) - au détriment du Blues -, ce qui pourrait bien avoir participé à poser des bases d'un rock FM / AOR. Avec une apparence encore crue, pas encore ampoulé et grevé d'un encombrant cahier de charges. 


Side one


Auteur/compositeurLead Vocals
1."Born to Die"FarnerFarner5:35
2."Dues"Brewer - FarnerBrewer5:36
3."Sally"FarnerFarner3:16
4."I Fell for Your Love"Brewer/FrostBrewer4:12
5."Talk to the People"Farner/FrostFarner5:33
Side two


Auteur/compositeurLead Vocals
6."Take Me"Brewer/FrostBrewer5:10
7."Genevieve"Farner/Brewer/Schacher/Frost0(y'en a pas)6:12
8."Love Is Dyin'"BrewerBrewer4:14
9."Politician"FarnerFarner3:54
10."Good Things"FarnerFarner4:35



(1) Frank Zappa dira même qu'il connaissait un gars qui avait fait la critique de "All the Girls in the World Beware !!!" juste en regardant la pochette, sans écouter le disque.

(2) La Motown avait bien nourri les esgourdes réceptives des musiciens 



🎼🎶🚃
Autres articles / Grand Funk Railroad (lien) : 👉   "Closer to Home" (1970)  👉  "Phoenix" (1972)  👉  " Shinin' On " (1974)

mercredi 15 juillet 2026

Peter FRAMPTON " Carry The Light " (2026), by Bruno



   Depuis le 22 avril dernier, il affiche 76 balais au compteur, et une carrière de soixante ans ! Oui, soixante ! Parce que cet ex bouclettes blondes commence les choses sérieuses dès ses seize ans, lorsqu'il quitte définitivement l'école pour intégrer un groupe local - "fort" de trois singles à son actif -. Et encore, on devrait compter les années précédentes et formatrices ; celles où il commençait déjà à se produire sur des petites scènes, s'exposant au jugement d'un public pas nécessairement tolérant. En dépit d'un talent certain, son parcours n'a pas été un long fleuve tranquille. Même si, très tôt, on a remarqué ses dispositions pour un jeu de guitare foncièrement rock et une aptitude pour des envolées lumineuses. Comme s'il avait fusionné l'assise inébranlable et la puissance d'un Pete Townshend, la rugosité et l'énergie du Chicago blues, avec la sensibilité pop des Beatles, et avec une fluidité hérité du Jazz. Cette dernière plus évidente lors des soli.

     Totalement impliqué, il ne comprend pas, ne supporte pas, l'absence de succès réel. Ce qui l'amène à se lancer en solo. Mais l'ascension vers le succès est lente, et pas particulièrement encourageante jusqu'à ce carton international d'un double live (incité par les ventes encourageantes du dernier essai studio et d'une réputation scénique croissante allant de pair avec une forte influence du public). Il squatte pendant plusieurs semaines les charts américains et européens. C'est une consécration pour ce jeune Anglais qui à, 26 ans, se retrouve invité à la Maison Blanche - sur l'insistance du fils de l'occupant d'alors, Gerald Ford. Tout semble alors acquis à Mister "sourire Ultra-Brite", jusqu'à un terrible accident de voiture qui faillit lui coûter la vie, et qui marque le début d'une vertigineuse descente vers l'anonymat. La même année, sa compagne l'attaque en justice pour lui réclamer la moitié de ses gains cumulés pendant les années qu'ils auraient passées ensemble. Ils n'étaient pas mariés... Possible qu'elle n'ait pas cru à son rétablissement...


 Pour essayer d'échapper aux blessures psychologiques de ses déconvenues et aux douleurs incessantes dues aux séquelles de son accident, il se laisse tenter par la drogue. Si cette dernière lui permet d'échapper - un instant - à un quotidien étouffant, elle va rapidement être un handicape supplémentaire, freinant considérablement sa créativité, annihilant son énergie, et bouffant sa carrière. À croire qu'après avoir atteint le succès international tant souhaité, il fallait que désormais il paye... on n'a jamais su s'il avait conclu un contrat à minuit, à l'angle d'un carrefour... La poisse continue quand, à peine remis, après des mois de dure convalescence et de rééducation, il perd toutes ses guitares dans le crash d'un avion cargo. (on a oublié le nom des personnes décédées, mais par contre on connait tous la fameuse Gibson Les Paul Custom 54 modifiée à trois micros, celle qu'il arborait depuis Humble Pie, celle qu'on entend dès le « Performance Rockin' The Fillmore », offerte par un musicien fan du groupe, et qu'on voit sur les pochettes de "Frampton" et de " Frampton Comes Alive"). Même si, en août 1979, Frampton a son étoile sur le « Hollywood Walk of Fame », les années 80 s'annoncent mal pour cet ex-rock star qui semble alors avoir disparu de la scène. En dépit de quelques bribes de souvenir encore entretenues par le "Comes Alive" et par sa participation dans le film musical "Sgt. Pepper's Lonely Hearts Club Band" auprès des Bee Gees (1978), les médias peinent à ne pas oublier son nom. Lorsqu'il s'en souviennent, c'est pour éreinter ses disques – qui, il est vrai, peinent à retrouver du relief et de la profondeur. Lui qui avait du mal à supporter que les médias focalisent sur sa plastique, - son minois qui lui valu d'être élu « Visage du mois » par une revue dès 1967, qu'ils exploitent son image plutôt que de s'intéresser vraiment à sa musique, lui qui souffrait d'avoir été affublé d'une image de Pop-star -, le voilà précipité vers un nouvel anonymat.

     Enfin, son pote d'enfance, David Jones, celui avec lequel, alors qu'ils n'étaient que de jeunes adolescents, il travaillait à repiquer des classiques du rock'n'roll, va lui donner un petit coup de pouce médiatique. Jones donc, rebaptisé Bowie, le convie à jouer sur son album, le controversé "Never Let Me Down" de 1987, et à l'accompagner pour la tournée internationale du "Glass Spider Tour". Ce retour sous le feu des projecteurs lui redonne confiance, et il tente de reprendre en main sa carrière solo. Toutefois, son dernier disque de la décennie traîne encore les dérives des productions ampoulées et synthétiques de son époque (1). Ce qui n'en fait pas pour autant un mauvais album.

     Mais Frampton souhaite s'éloigner un peu de la Pop, renouer avec les fondamentaux, retrouver l'excitation procurée par de saines vibrations franchement rock. Un sentiment peut-être réveillé par la tournée avec Bowie où ce dernier avait alors remis à l'honneur les guitares (offrant quelques plages à Frampton pour frimer avec sa gratte), et dégeler quelques uns de ses succès glam-rock des 70's. Et qui d'autre de mieux placé que son ancien comparse Steve Marriott pour retrouver l'excitation et le bonheur de brutaliser – avec classe et bienséance – un double corps Marshall. Ainsi, en 1990, Peter et Steve tissent à nouveau de solide liens, parlent de leurs carrières respectives émaillées de pérégrinations, et bien sûr de l'époque héroïque d'Humble Pie. Finalement, l'année suivante, en 1991, ils s'accordent pour remonter Humble Pie dans les plus brefs délais, partir sur la route et enchaîner avec un nouvel album. Deux chansons avaient été déjà enregistrées (2). Hélas, Steve Marriott décède le 20 avril 1991 dans les flammes de sa maison, où il s'était probablement endormi avec une cigarette à la main. La perte de Steve, de celui qu'il considéra un temps comme un grand frère qu'on admire (3), auprès de qui il apprit quelques ficelles du show-bizz, comment tenir une scène et un public, fut un nouveau choc. Frampton se retire pour quelque temps de la scène.


   Ce n'est qu'en 1994 qu'il acte son retour, avec un douzième album simplement nommé « Peter Frampton », comme pour un renouveau, une résurrection. Et ça semble être le cas avec ce très bon disque (indéniablement le meilleur depuis... des lustres - voire un de ses meilleurs toutes époques confondues), qui se dévoilerait presque comme une synthèse de sa carrière, avec désormais une tonalité nettement plus organique, plus rock, voire heavy-rock – plus en phase avec sa facette live, parsemée de réminiscences d'Humble Pie ; renouant alors avec un son de guitare plus chaud, un peu plus épais, plein et mat.

     Il ne retrouve pas pour autant le succès d'antan, mais semble peu s'en soucier. Désormais, Frampton – plus philosophe ? - va s'épanouir tranquillement avec une carrière où il ne sortira des disques quand bon lui semble, ou lorsqu'il en a l'occasion. Il rejoint un temps le All Starr Band de Ringo Starr, fait des apparitions de-ci de-là, et profite de la vie.

     Le nouveau siècle lui semble profitable. Après avoir définitivement arrêté de boire, il sort, en dix ans, trois albums salués à juste titre par la critique : le délectable "Now", l'instrumental "Fingerprints" et le délicieux "Thank You Mr Churchill". Même l'incompris, injustement discrédité (4), « Hummingbird In A Box » mérite une attention particulière. Les suivants sont plus anecdotiques mais lui permettent néanmoins de garder un contact avec "l'actualité", tout en continuant à tourner régulièrement. Malheureusement, il est atteint d'une maladie dégénérative des muscles, ce qui l'oblige à se déplacer avec une canne et à se produire assis. S'il prend ça avec une certaine philosophie, estimant qu'il a eu une belle vie, et qu'il aurait déjà pu - et pas qu'une fois - passer l'arme à gauche, il regrette de devoir désormais réfléchir lorsqu'il doit jouer un solo de guitare. Lui qui, jusqu'alors, se laissait emporter par l'instant présent, par le feeling, doit dorénavant anticiper, afin de ne pas se retrouver dans une position inconfortable, où ses doigts se bloqueraient, et ne pourraient suivre la trame entamée.

     Mais voilà qu'en cette année 2026 sort un nouvel album de Frampton. Et tout aussi surprenant que cela puisse paraître, ni son âge ni sa maladie ne semblent grever ce bel album qui, même s'il est loin d'être son meilleur, n'en est pas moins un très bon cru. Une bien agréable surprise de la part d'un homme qu'on aurait cru définitivement retiré de la musique. Aidé par son fils Julian, Peter est particulièrement fier de ce disque, le premier depuis seize ans intégralement composé d'inédits, et espère qu'il sera un nouveau début. À l'exception de la dernière pièce, l'instrumental "At The End Of The Day", toutes les compositions ont été écrites communément par le père et le fils. 

     Dès l'ouverture, avec la chanson titre "Carry The Light", introduit par un chant incantatoire tribal - qui revient appuyer les refrains -, les Frampton frappent fort avec une pièce forte. Un rock flegmatique, nimbé d'une spiritualité sous-jacente. L'inspiration même venant des traditions amérindiennes "Porte la lumière, porte la lumière. Il faut écouter les anciens ... Ils savent ce qui va arriver. Si nous nous unissons tous, nous pouvons changer les jours les plus sombres, et les faire briller pour toujours. Si nous apprenons de nos erreurs... ". Évidemment, d'autres morceaux rock, forts d'une tonalité chaude et généreuse, - la patte "Peter Frampton" -, égrènent l'album. "Buried Treasure" fait dans le rock carré et tranchant, limite heavy-rock. L'utilisation - occasionnelle - de la Telecaster, avec sa tonalité plus tranchante, évite que ce riff simple et rebattu, n'enlise le morceau dans une terre boueuse. Le « trésor enfoui » fait référence à la musique laissée à la postérité par un ami disparu. Celle de Steve Marriott ? Celle de George Harrison ? Ou bien celle de Tom Petty ? Plus crédible en raison de l'invité Benmont Tench, l'indéfectible pianiste des Heartbreakers de Tom Petty. Sachant que la chanson porte le nom de l'émission radio que Tom Petty avait animée. Plus surprenant, "Lions At The Gate" plonge dans une forme de heavy-rock sombre, perforé de touches indus, avec un Tom Morello qui, décidément, semble avoir le pied soudé à sa Whammy. Toutefois, sur ce titre, un brin protestataire, il est assez pertinent. "Envoyez-les à la guerre à volonté ! Envoyez-les au combat ! Nous tournons la page dès qu'ils sont hors de vue". Et pour finir, un Hard-blues félin, poisseux et fuligineux, à l'air gentiment menaçant, "Tinderbox",  "Nous savons tous que l'argent est à blâmer. Chaque dollar attise le feu, pris dans les flammes par le désir... Seuls nous n'avons aucune chance. Au cœur de cette danse, c'est chaque jour une poudrière". Une belle de pièces rock, certes pas vraiment relevée, mais tout de même bien savoureuse.


 On retrouve aussi le format Pop-rock - qui a fait les beaux jours des finances de Frampton -. Comme "Breaking The Mold", avec Sheryl Crow, et "I Can't Let It Be" qui aurait pu être composé avec son défunt ami, George Harrison, tant il semble porter l'influence de ce dernier.

   Toutefois, à l'exception de "Carry the Light", ce sont les ballades qui se démarquent. À commencer par "I'm Sorry Elle", en duo avec Graham Nash. Une chanson sobre, épurée, et saisissante. Sentiment de solitude, de regret de n'avoir pu assister à la naissance de sa petite-fille, à cause du confinement ; de culpabilisation aussi d'un monde à la dérive, laissé en héritage aux enfants. Superbe solo de guitare acoustique, réalisé en pensant à Django Reinhardt, en voulant lui rendre hommage. Et le doux et onirique, "Can You Take Me There", avec le concours du  saxophone de Bill Evans qui donne un tempérament smooth-jazz.

   Depuis quelques années, Frampton se fait régulièrement plaisir avec des instrumentaux fouillés et bien sentis. Pour le cru 2026, il en offre deux magnifiques : « Islamorada » (du nom d'un petit village d'une île de Floride), en duo guitaristique avec H.E.R. (Gabrielle Wilson), où les six-cordes s'enlacent, se répondent, tournoient dans un environnement de quiétude, explosant de vie, loin du tumulte urbain – avec, ici, un gros son à la Santana. Et « At The End of the Day », qui clôt sereinement ce dernier chapitre sur un lyrisme à la Jeff Beck (sans vibrato).


(1)       Pourtant, le co-producteur, Chris Lord-Alge, qui joue et ajoute quelques touches de synthés, sera récompensé de quelques Grammy Awards pour son travail sur des albums de Green Days. 

(2) « I Won't Let You Down » et « The Bigger They Come » disponibles sur la compilation « Shine On – A Collection » de 1992. 

(3) Évidemment, avec les Small Faces, Steve Marriott était déjà une star au Royaume-Uni. Le dernier album, "Ogden's Nut Gone Flake", s'était hissé à la première place des charts anglais

(4) Il semblerait que la pochette et le sous-titre, « Songs for a ballet », aient considérablement biaisé des avis... qui n'ont peut-être pas pris le temps de s'attarder sur l'album. Certes, sa sobriété tranche radicalement avec les œuvres précédentes.



🎼🍪🍎
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mercredi 8 juillet 2026

Neal BLACK & The Healers " Number 3 Monkey " (2026), by Bruno

 


     Malgré les diktats surpuissants de l'industrie musicale, malgré les formatages et pillages barbares, malgré les grandes radios tenues en laisse, malgré l'absence d'informations et d'actualités musicales télévisées, malgré les difficultés de la vie de musiciens tenant à leur indépendance, malgré tout cela, il y a toujours des résistants qui suffisamment de force de caractère pour ne pas céder à la pression des managers et des labels. Des artistes et musiciens qui ne sont pas éblouis par ce qui brille, qui ne se sont pas prêts à se convertir en marionnette, à sacrifier leur vertu ou leur art pour atteindre un statut de « respectabilité mondaine », avec intronisation dans la « haute société ». Certains préfèrent même retourner à un travail alimentaire plutôt que de pactiser avec le diable et de corrompre leur idéal et leur âme. Pas facile de résister à la tentation. Tant d'artistes ont été sacrifiés sur l'autel de la vanité et de la cupidité.


  Ceux qui, malgré l'adversité, continuent à se produire – peu ou prou – régulièrement se font rares ; plus encore sont ceux qui parviennent à maintenir une production discographique. Mais Neal Black est de ceux là. De plus, bien que son premier long-player remonte tout de même à l'an 93 du vingtième siècle, aucun de ses disques n'est à négliger. Certes, au contraire de certains de ses pairs, sa discographie ne croule pas sous l'abondance, mais elle a le mérite de ne proposer que du bon, du très bon, voire de l'excellent ou du magistral. Il est de ceux qui ne se perdent pas en babillage, en déballages égocentriques, préférant nettement la qualité à la quantité. Neal ne cherche pas à tout prix à occuper l'actualité par des sorties fréquentes - avec le risque de lasser ou de décevoir avec des réalisations inégales, voire bâclées. Toutefois, son premier long silence n'était pas volontaire. En effet, suite à quelques désaccords avec les autorités texanes, plutôt qu'un repos forcé à l'ombre des geôles, il avait préféré se mettre au vert, au Mexique. Le temps que ça se tasse. Ainsi, le titre de son troisième album, "Going Back to Texas", sorti en 2000, est une référence à un retour vers une musique plus roots, plus en phase avec son Texas d'adoption (1) et ses débuts sur la scène régionale dans les années 80, qu'à un réel r
etour physique au pays. Un retour musical, après ses deux premiers disques enregistrés à New-York, et particulièrement électriques et virulents.

     Depuis toujours, le Blues de Neal Black est protéiforme. Suffisamment pour avoir fait grincer les dents de bien des puristes. En particulier à ses débuts où, pour certaines de ses compositions, la frontière avec un hard-rock millésimé 70's pouvait être des plus minces. Pourtant, quelles que soient les terres abordées, Neal est reconnaissable entre mille. Déjà parce qu'il y a cette voix, un rien ténébreuse et profonde, naturellement graveleuse, un peu comme le pendant d'un Howlin' Wolf white - même si la comparaison, récurrente à ses débuts, en a froissé plus d'un. Sinon, pour d'autres, en terme de similarité vocale, c'est Tom Waits qui est évoqué. Sa guitare participe également à cette aura partiellement sombre. Cafardeuse. Qu'elle vocifère sous l'effet d'une overdrive, ou qu'elle morde ou tranche en mode crunchy, elle semble fréquemment traîner un sombre passif - comme une blessure profonde qui aurait marqué son âme. Ce qui ne l'empêche de se transcender et, avec une belle énergie, de déchirer les épais nuages orageux pour laisser les rayons de l'astre darder sur nos esgourdes. Le Blues, quoi... 😊 Neal Black porte bien son patronyme.... même s'il peut se révéler solaire... This is the Blues... ?


   Avec ce dernier album, sorti douze ans après son précédent effort solo, Neal ne déçoit pas. Bien au contraire. Avec ce "Number 3 Monkey", il semble avoir définitivement acquis sérénité et confiance ; une réelle ataraxie. Neal se révélant tel un vieux sage, dont on boit avec délectation les paroles, la force des mots choisis, car jamais (ou peut-être une fois) il ne se perd en babillage ou en emphase.
 
Tout au long de l'album, les titres défilent sans jamais décevoir ou lasser. 

     On retrouve même quelques bons boogie-rock-bluezy énervés et pyromanes, chers à Mister Black. À commencer par la chanson éponyme, au tempo assez enlevé, rock'n'roll texan à fort pouvoir calorifique, tel un V8 boosté dont les pots d'échappement émergeant du capot expectorent les flammes sous les coups nerveux d'accélérateur. Un morceau qui renoue avec le climat du second opus, "Black Power". Plus incendiaire encore, l'instrumental « Truckstop Be Bop » - ha ! Les instrumentaux de Neal nous manquaient -, tisse un improbable décor où la quiétude aride des grands espaces, de Monument Valley, est violemment perturbée par un rallye de hot-rods hétéroclites crachant et fumant, soulevant des monceaux de poussière. Il y a quelque chose de propre aux instrumentaux de Freddie King, mais avec une frénésie du Be-bop et une intensité héritée du heavy-rock (du "Homebound" du Nuge ?). « Dead By Now », lui, est un brin plus funky, dérivant vers New-Orleans pour s'accoquiner avec Bryan Lee. Tandis que « That Money » respire le swamp-rock à la Creedence – où, pour rester dans le Texas, celui d'Omar & the Howlers -, bien soutenu par le « ruine babines » de Nico Wayne Toussaint. Nico qui illumine, avec la classe qu'on lui connait, cinq morceaux de l'album.

     Neal nous sert aussi quelques mets plus tendres. Notamment avec le nonchalant, « Choose Your Poison », un "Blues latin urbain", qui retrouve le chemin qu'avait essayé de paver un certain Tino Gonzales.  

     Neal possède ce don de composer des morceaux aux parfums particuliers, où se fondent country, blues, rock, tex-mex, parfois même jazz (par l'usage de certaines tonalités et accords). Certes, l'héritage Texan est palpable, mais depuis ses débuts discographiques, il n'a jamais cherché à coller à un genre particulier, préférant tracer son propre chemin. À l'image de  l'introspectif « Mellow Moon Melody », un doux instrumental évoluant telle une ballade nocturne lors d'une douce nuit de pleine lune d'un été torride ; une invitation à la contemplation. Ou encore de « His Last Song », au tempérament de ballade à la Bob Seger, qui aurait convenu comme un gant à feu Calvin Russell

     Au milieu, Neal glisse les deux seules reprises de l'album, deux excellents country-blues. Un « Devil Got My Woman » de Skip James, magnifié par deux grattes roots - avec le renfort de la chanteuse guitariste Janet Martin, avec qui Neal a effectué quelques petites tournées européennes -, et un « No Way to Get Along » du révérend Robert Wilkinsdans une version nettement plus orchestrée, mais respectant le tempo, l'entrain guilleret et optimiste d'origine (2).

     Visiblement, ce bon vieux Neal Black n'a rien perdu de sa pertinence et de sa force. Si la voix est un brin moins abrasive, sa guitare a gardé toute son intensité et sa sensibilité à fleur de peau, pouvant se révéler mélodique même dans les plans les plus fiévreux - quelque part comme une fusion entre Rory Gallagher et Freddie King, couplée à un tranchant parfois pas très éloigné d'un Roy Buchanan. Neal est parfaitement secondé par l'incontournable Mike Latrell (longtemps quasi inséparable de Popa Chubby),  habillant subtilement les pièces de nappes d'orgue ou pimentant le propos de ligne de piano honky-tonk. Ainsi que par le batteur Denis Palatin, un fidèle des séances de Ruf Records (Ana Popovic, Anthony Gomes, Dani Wilde et tout récemment Laura Chavez pour un très bon album instrumental) qui a pas mal bossé pour Fred Chapellier, tout comme le bassiste Abder Benachour.


(1) Neal Black est né à Washington, mais c'est le Texas, où ses parents se sont installés alors qu'il était enfant, qui fait son éducation. C'est dans ce vaste état qu'il apprend et fait ses (longs) débuts dans la musique. C'est logiquement le rock et le blues du Lone Star State qui a marqué à jamais sa musique.  

(2) Une chanson généralement plus connue grâce à la version des Rolling Stones, rebaptisée "Prodigal Son", que l'on trouve sur le remarquable album "Beggar's Banquet" de 1968.




🎼
Autres articles / Neal BLACK (liens) : 
👉  B. T. C. Blues Revue  " Live And More " (2012) - avec Nico Way Toussaint et Fred Chapellier

mercredi 1 juillet 2026

BOSTON " Boston / First -same " (1976), by Bruno

 


     J'me suis fait épingler par la patrouille... Le conseil d'administration a lourdement insisté pour que j'écrive des trucs autres que sur des big heavy qui font du boucan, ou sur des disques de la préhistoire (d'avant internet), ou encore sur de parfaits inconnus qui ont réalisé qu'une seule galette, on ne sait trop comment. Ce n'est pas ça qui fait vendre du papier – ou qui génère des vues. Pas content qu'ils sont. Pourtant, le Toon parle bien de compositeurs décédés bien avant la naissance de mon arrière grand-père... Rien à voir, qu'on m'a rétorqué. C'est du Classique ! Et le Classic-rock, alors ? …

      Ils ne veulent rien savoir. De plus, on me dit que c'est l'été, et qu'il faut faire des articles en conséquences. Soit écrire sur des choses festives et rafraîchissante. Qui vont de paire avec les vacances, qui permettent aux gens d'échapper (un temps) à leurs contraintes, leurs soucis et leurs inquiétudes.

     Dans le cas contraire, on me menace de ne pas me verser mes indemnités... ça craint. D'autant que je n'ai toujours pas reçu un kopeck. Même pas un antique CD AAD bariolé de rayures.

 


   Dans l'espoir – faut vraiment être naïf – de recevoir, un jour, un maigre pécule, je courbe l'échine et consent à faire l'effort d'aller dans leur sens. On va non seulement faire dans l'ultra classique, mais aussi dans le rock FM, ou AOR, ou mélodique, ou j'ne sais plus quoi comme étiquette. Et quel n'est pas l'un des plus célèbres représentant que Boston. Ouais, Boston. Le groupe qu'ie hésitation poui était de bon ton de dénigrer. Ce groupe de Boston (donc) qui en 1976 a tranquillement affolé les radios et les disquaires de la planète. Ce quintet qui a vendu des millions d'albums. Dix-sept millions rien qu'aux USA pour le premier disque, rien qu'aux USA (!). Ce premier disque, éponyme, qui a établi dès l'année de sa sortie, en 1976, de nouveaux records de ventes (1), a redéfini les contours de la musique Rock, du hard-rock pour des années. Son immense succès, quasi pérenne, a réveillé la cupidité des majors – ou plutôt l'on simplement exacerbé. Dès lors, leur avidité du gain – surpassant leur intérêt pour la musique - , va les inciter à mettre une pression – plus ou moins forte – sur une grande majorité de groupes de Rock, afin qu'ils liment docilement leurs quenottes, épines et cornes pour se glisser sans accrocs dans leurs nouvelles tenues scintillantes. Qu'ils musellent guitares et claviers (l'incontournable Hammond laissant sa place à des synthétiseurs). Une catastrophe pour certains qui ne s'en remettront jamais, et une opportunité pour de jeunes louveteaux – plus ou moins sincères – qui sauront se faire une place, et leur beurre, en empruntant ce chemin déjà en partie défriché par d'autres, mais désormais largement borné par Boston. Ce premier album a changé le paysage du heavy-rock. Une raison qui laquelle il fut tant encensé par certains, et si haï par d'autres. Pourtant, au contraire de ce qui a pu être écrit et dit sur cet album, si indéniablement il pose les bases du Rock FM (A.O.R.), il n'a rien de mièvre ou de sirupeux.

   Quoi qu'il en soit, il faut reconnaître que cette galette est une formidable réussite. Un sans-faute ? Probablement. Même les plus endurcis, bien que peinant à l'admettre, ne furent pas insensibles à l'entrée en matière : le divin « More Than A Feeling ». Un monument subtilement introduit par des arpèges de guitares en fade-in, débutant comme un chanson douce folk, avant que ne percute prestement le refrain, avec son gros riff, ses claquements de mains et ce chant haut perché soutenu par des chœurs de séraphins (ceux qui ont du poils au menton). Finalement, le rapprochement avec Uriah Heep est vite faite (bien que totalement occulté par les chauvins ricains...), avec en sus une fibre proche d'un « Rock de stade ». 

     Bien qu'un poil plus heavy et rock'n'roll, avec ses guitares harmonisées, « Peace Of Mind » reste dans le même sillage. Au contraire du diptyque « Foreplay / Long Time » avec sa première partie progressive laissant une grande aux claviers ; un premier paragraphe explorant une ligne de temps parallèle où Keith Emerson aurait été à la place d'Hensley au sein du Heep. On l'omet souvent, mais le leader incontesté et despote Tom Scholz, a été pianiste, avec une sérieuse formation classique, avant de se tourner vers la guitare. Pour revenir à « Peace Of Mind », la chanson traite de l'importance de ne pas se laisser intégralement absorber par un travail où la compétition fait loi, où l'on demande toujours plus, au détriment d'une vie extra-professionnelle, d'une passion, d'instants de vie, de détentes, sans lesquels on ne peut espérer goûter à une certaine sérénité. C'est un choix que Scholz lui-même dû faire, préférant ne pas gravir certains échelons pour se préserver, garder la possibilité de s'adonner, d'une façon ou d'une autre, à la musique. Même s'il préféra garder son poste à Polaroid jusqu'à ce que les ventes de l'album et des singles franchissent la stratosphère à une vitesse fulgurante. 


  Loin de se complaire uniquement dans un Rock dit "FM", Boston ne résiste pas, avec la chansons équivoque « Rock & Roll Band », au simple plaisir de se glisser dans un tempo purement rock'n'roll. Avec « Smokin' », il tâte même du boogie trademark "Foghat" - le chanteur Brad Delp reprend même des intonations typique de Lonesome Dave Peverett -, avant de prendre un virage vers Grand Funk Railroad, ère Graig Frost (forcément, avec les claviers). Pour info, l'ingrédient fumé n'est pas du tabac...

     Pour la quasi intégralité de l'album, il est évident que tout a été murement réfléchi, ne laissant rien au hasard, où on a maintes fois remis les œuvres à l'ouvrage, jusqu'à s'approcher de la perfection. Un travail au cordeau de longue haleine. Toutefois, même si l'interaction entre le chant et les chœurs - ne cessant de défier les Beach Boys, James Gang et Uriah Heep réunis - atteint une certaine excellence et raffinement, Boston a pris soin de ne pas égarer sa fibre "heavy rock". Notamment grâce aux Gibson de Tom Scholz et de Barry Goudreau, crémeuses à souhait, épaisses mais pas trop. Un timbre pas réellement nouveau, mais qui sera tout de même une référence, et qui, étonnamment et malheureusement, ne sera pas totalement reproduit sur l'album suivant. Ainsi, avec ce premier album, Boston trouve la recette d'un heavy-rock à la fois élégant et fédérateur, évitant soigneusement de se perdre dans un excès de subtilités afin d'assurer l'impact des chansons - ainsi que leur accessibilité. 

     Lorsqu'on parle de compositions maintes fois remaniées et travaillées, il faut savoir que pendant des années, les démos envoyées par le groupe - alors sous le patronyme de Mother's Milk - aux maisons d'éditions, ont été systématiquement refusées. (Tom Scholz garde a d'ailleurs encadré et accroché le courrier jugé hautain de refus d'un cadre d'Epic Records, Lennie Petze pour ne pas le nommer ; celui-là même qui se revendiqua comme le principal instigateur de la signature du groupe... ). Lassé, déçu, découragé, le groupe avait abdiqué en 1974, avant que quelques mois plus tard, Scholz, qui avait investi dans du matériel d'enregistrement, prie ses acolytes de rappliquer dans son sous-sol réaménagé pour faire une nouvelle démo... Celle qui, enfin, éveilla l'intérêt de décideurs de labels. De ce fait, il est bien probable que sans ces longues années d'adversité et d'incertitude, entraînant à revoir régulièrement sa copie, la teneur et l'accroche n'auraient des chansons n'aurait pas été la même. Et le succès inhérent non plus. 


   Après les mets modestement épicés, on attaque les douceurs avec « Hitch A Ride ». Une admirable composition alternant entre ballade acoustique et mouvements heavy. Une pièce semblant devoir beaucoup à Wishbone Ash. Ce dernier pouvant très bien être une (forte) influence inavouée, tant on retrouve des parties de guitares harmonisées typiques, ainsi que cette essence spécifique, en équilibre entre le progressif et le heavy-rock. Scholz préféra mentionner les Yardbirds, les Kinks (?) et Blue Cheer (?!?)  "La vie est comme le plus froid des hivers, les gens figent les larmes que je pleure... je dois briser la glace et m'envoler". Pour la petite histoire, au sujet de cette chanson, elle a parfois été attribuée à Brad Delp, qu'elle dépeignait son mal-être, sa difficulté à profiter de la vie alors que tout lui souriait. En effet, Delp tombait régulièrement dans la dépression - les désaccords avec Scholz relatifs aux royalties, à son leadership et à l'attribution de droits d'auteurs, ont probablement leur importance -, et son suicide en 2007 avec pour seul mot "Je suis une âme solitaire. Brad" ont conforté les complotistes. Toutefois, ce n'est pas une de ses compositions.

     "Something About You" est un heavy-rock débordant d'enthousiasme, comme pris d'euphorie, qui, après une courte intro onirique, va dans le vif du sujet, pratiquement comme si, dans un formidable élan, la chanson était emporté par un pré-refrain et un refrain enfiévrés .

     Cette première chapitre se termine sur « Let Me Take You Home Tonight », la chanson la moins intense de l'album - le maillon faible. C'est relatif, évidemment. Comme un fourre-tout de rock ricain où l'on relève deux trois pincées de Southern-rock, une cuillère de country-rock, une louche de soft rock californien arrosant un mince pâtée de rock lourdement imbibée de chœurs, avec un coda explosant dans un élan de joie un peu (beaucoup) forcée – pareillement aux comédies musicales hollywoodiennes dites de « rock ».

     Indéniablement, un classique incontournable du rock américain, voire plus. Un disque qui avait en son temps battu des records de ventes, et restent encore aujourd'hui parmi les grands succès commerciaux. Des chansons qu'on retrouve dans des séries, des films, des jeux vidéos. Même la pochette est une référence. Tout le monde connait un truc de cet album (enfin, presque), même s'ils ne l'ont jamais écouté. Pourtant, cette œuvre traîne peut-être derrière elle quelque chose de plus sombre. En effet, tout le mérite a été un peu trop vite attribué quasiment au seul Tom Scholz. Si ce dernier est indéniablement une sorte de génie (1), on peut s'étonner que le succès et l'intensité de ce premier jet ne fut jamais vraiment renouvelé. Dès lors que Scholz a imposé son despotisme, le succès et l'intérêt porté au groupe a été décroissant. Le guitariste Barry Goudreau, initialement soliste à l'époque de Mother's Milk, a regretté que son nom n'ait pas été porté sur certaines compositions. Si Goudreau ne réfute pas le talent et le travail de Scholz, notamment pour sa pugnacité et sa patiente à retravailler les morceaux jusqu'à pleine satisfaction, il estime que sans lui, et d'autres membres du groupe, des chansons de cet album n'auraient pas vu le jour. Du moins telles qu'on les connait. D'ailleurs, son départ marque un petit mais progressif déclin du groupe, malgré les longues années données à Scholz pour parfaire sa musique (huit années séparent le second du troisième, et autant avec le quatrième... de même pour le cinquième). 


Face A

Titre
A1.More Than Feeling4:46
A2.Peace of Mind5:02
A3.Foreplay / Longtime7:47
Face B

TitreAuteur
B1.Rock and Roll Band3:00
B2.Smokin'
  • Brad DelpTom Scholz
B3.Hitch a Ride4:13
B4.Something About You3:48
B5.Let Me Take You Home TonightBrad Delp4:43



(vague hésitation pour une note entre 5,25 / 6 et 5,85 / 6)


(1) Comme si son talent d'instrumentiste - guitariste et claviériste talentueux, bassiste à l'occasion - et de compositeur ne suffisaient pas, c'est aussi un technicien doué. Il est en effet l'inventeur du Rockman. Une petite boîte noire correctement équipée d'effets permettant de jouer de la guitare au casque, sans se fracasser les esgourdes avec un son pro, et en épargnant celles des voisins pendant l'apprentissage. Le boîtier pouvant également se raccorder à une console, il fit rapidement la joie des pros qui ne s'en privèrent pas. Un gros succès (encore une fois) qui permit la création d'une entreprise qui développa tête d'ampli, racks, pédaliers et effets. 



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