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vendredi 23 octobre 2026

MINOTAURE de Andreï Zviaguintsev (2026) par Luc B.


Grand Prix au dernier festival de Cannes MINOTAURE est un demi-remake de LA FEMME INFIDÈLE (1969) de Claude Chabrol. Demi ? Car si Andreï Zviaguintsev en reprend l’intrigue criminelle, il en adjoint une seconde, dans un contexte très différent : la mobilisation pour l’opération spéciale en Ukraine.

Le réalisateur russe (exilé), longtemps hospitalisé pour un Covid sévère, reprend sa caméra neuf après le superbe FAUTE D’AMOUR (2017). Ses producteurs lui proposent un remake, son choix se porte sur le film de Chabrol car, disait-il, le personnage joué par Michel Bouquet avait un contour suffisamment malléable pour le transformer en oligarque russe.

Rappel des faits chabroliens : Michel Bouquet fait suivre sa femme Stéphane Audran, la suspectant d’infidélité. L’amant est identifié, c’est Maurice Ronet. Bouquet se rend chez lui, le tue, se débarrasse du cadavre. La police soupçonne rapidement l’épouse, alors qu’elle même comprend que c’est son mari l’assassin…

MINOTAURE commence par des images d’une somptueuse maison entourée d'un grand parc. Celle du couple Galina (Iris Lebedeva, ah la belle femme !) et Gleb (Dmitri Mazourov), qui y vivent comme en vase clos, déconnectés de la vie extérieure. Le lourd portail automatique en fait foi. 

Le couple communique peu. Les relations sont tièdes. Gleb réclame à manger, ou du thé, sa femme s'exécute. Galina est une femme soumise, à la beauté triste. A la question « - Mais qu’est ce que tu veux ? » elle répond : « - Vivre ». Ambiance. Il l’emmène deux fois par semaine en ville, rendez-vous coiffure, manucure… en réalité elle rejoint son amant Anton, jeune photographe. Parenthèse pimentée et charnelle dans une vie codifiée.

Cette maison aux larges baies vitrées est une bulle imperméable aux évènements tragiques qui s’annoncent à l’extérieur. Environnement que la mise en scène millimétrée de Zviaguintsev va subtilement montrer, dans les arrières plans : un train qui transporte des chars, des éclopés en béquille, un cul de jatte en fauteuil roulant, des soldats en goguette, une fresque murale d’un officier au buste bardé de médailles, ce tag "nique la guerre" repéré lors d’un travelling sur les quais d'un canal. Nous sommes en 2022, la Russie se mobilise…

Contraste saisissant qui éclate dans une scène au restaurant. Gleb et Galina y invitent deux autres couples. Propos grivois, bonne cuvée et blagues de cul. Et cette image d’une des jeunes femmes restée seule à table, décolleté provoquant, moue boudeuse de vamp à deux balles, vapotant langoureusement. Dont les deux autres jalousent la fraicheur, en papotant aux toilettes  : « - Mais qu’elle mette carrément ses seins sur la table ! - tu ferais pareil si tu avais les mêmes ». Dehors, attendant leur taxi, la nymphette et le vieux beau projettent de partir en Thaïlande le temps que ça se calme. A l’arrière plan on voit une affiche de propagande "engagez-vous pour la patrie".

Andreï Zviaguintsev décrit une oligarchie bourgeoise (et patriarcale) déconnectée, cynique, un entre-soi qui s’affranchit des réalités politiques. Mais l’actualité va rattraper Gleb. C’est le second récit. Le maire de la ville exige des chefs d’entreprises locaux (l’un s’appelle Medvedev) un quota d'employés qui partiront au front. Pas question de sacrifier sa main d'œuvre, business is business, Gleb fomente une stratégie odieuse : faire recruter par sa DRH 14 chômeurs (comme les 14 enfants sacrifiés pour le Minotaure de la mythologie grecque), leur promettre boulot, bonne paye et avenir radieux, et refiler la liste au maire ! Il y rajoutera, pour faire bonne mesure, l’agent de sécurité de sa boite qui l’avait aidé à identifier l’amant de sa femme…

La longue séquence du meurtre, presque 20 minutes sans dialogue (et pour cause, les cadavres sont peu bavards) est un grand moment de cinéma, de suspens, de sueurs froides, seulement rythmée par les aboiements d'un chien. Zviaguintsev y reprend quasiment à l’identique la séquence filmée par Chabrol. Que c’est dur de se débarrasser d’un corps, dont on n’est même pas certain qu’il soit mort… Je remarque qu'un thème musical ressemble à ce que Mathieu Chabrol composait pour son père, musique de chambre dissonante. 

Dans MINOTAURE il est question aussi de corruption. Gleb fait appel au maire pour que l’enquête de police sur sa femme soit mise sous le tapis. Un service en amenant un autre, le maire demande que Gleb finance treillis et gilets pare-balle pour les futurs conscrits, parce que bon, la guerre, c’est de l’argent.

Zviaguintsev filme cette tragédie cynique avec d’amples mouvements de caméras, inspirés de son maître Andreï Tarkovski. On notera deux superbes panoramiques 360°, pour éclipser de l’écran une scène de sexe entre Galina et Anton, et plus tard pour filmer les visages des 14 chômeurs recrutés pour partir à la boucherie. Il y a de magnifiques travellings latéraux (le long du quai où Gleb jette le cadavre d’Anton) et de très beaux plans sur une Galina désœuvrée, sans nouvelle de son amant.

Zviaguintsev filme des rues désertes, grises, sans vie, sans sourire, amorphe. Superbe scène où Galina s’enivre dans un bar, éloignant un dragueur. Une atmosphère mortifère.

Et aux cris désespérés des épouses qui pleurent le départ de leurs hommes au front, Zviaguintsev oppose l’image de Gleb, Galina et leur fils en partance pour le soleil de Crète. Avec ce dernier plan vu des hublots, un épais tapis de nuages, blancs au dessus, très noirs en dessous. Selon le point de vue, de ceux qui partent et ceux qui restent, pour qui les prochains jours seront très sombres.

MINOTAURE est un très beau film, esthétiquement superbe, dont la lenteur pesante est moins un problème que sa longueur quelque peu excessive. Qui donne aussi l’impression de deux récits juxtaposés, sans doute aurait-on pu imaginer une construction différente (scénario, montage ?) pour entremêler davantage les intrigues. 


Couleur - 2h20 - format scope 2:1.39 

mardi 26 mai 2026

LA FEMME FLIC (1980) d’Yves Boisset - par Pat Slade




Fini le flic à la Belmondo qui distribue des torgnoles et court sur le toit des métros, la femme se fait flic et on y gagne au change.



Le Charme de la Parité




Ah, ”La Femme Flic“ d’Yves Boisset, un film qui ne manque pas de piquant et qui mérite qu’on en parle. Sorti en 1980, ce long-métrage est un mélange savamment dosé de polar et d’un soupçon de féminisme avant l’heure. Alors, attachez vos ceintures, on embarque pour une chronique décalée de ce film pas comme les autres.

 Dès le départ, le titre donne le ton : ”La Femme Flic“. Pas ”l’homme flic“, non, ”la femme“ parce qu’en 1980, voir une policière en vedette, c’était déjà un petit vent de fraîcheur dans un océan de moustachus et de flingues à la ceinture. L’héroïne, Corinne Levasseur, incarnée par Miou-Miou, est une policière qui n’a pas froid aux yeux. Elle débarque dans un commissariat où la testostérone est à son comble, et où elle doit prouver que oui, elle est aussi efficace – voire plus que ses collègues masculins. Elle le fait, souvent avec panache et un sens de la répartie qui ferait pâlir n’importe quel inspecteur. Le film a ce charme désuet propre aux années 80, avec ces plans un peu granuleux, ces dialogues bien sentis, et cette ambiance urbaine du Nord qui donne envie de ressortir sa veste en jean. Yves Boisset joue sur le contraste entre la dureté du métier de flic et la sensibilité féminine de son personnage principal, sans jamais tomber dans le cliché niaiseux. Corinne se bat, s’énerve, rit, pleure parfois (ok, ça reste rare), mais surtout elle avance, tête haute.

Ce qui m’a vraiment plu, c’est cette approche plutôt en avance sur son temps. Aujourd’hui, on parle beaucoup d’équité et de représentativité, mais en 1980, mettre une femme au cœur d’une enquête policière, avec autant de présence était presque révolutionnaire. Boisset ne la montre pas comme une super-héroïne invincible, mais comme quelqu’un qui galère, qui doute, qui peut se planter. Bref, un personnage crédible et attachant. Mais l’intérêt du film ne réside pas tant dans le suspens que dans la manière dont il met en scène le combat quotidien d’une femme dans un monde d’hommes. Entre scènes de boulot, petits moments de vie perso un peu bancals, et dialogues piquants,  Le scénario fait mouche grâce à sa simplicité efficace : Corinne doit enquêter sur un réseau de prostitution infantile dans la noirceur du Pas-de-Calais et de ses bassins minier. Là où le film devient intéressant, c’est qu’il ne verse jamais dans le sensationnalisme.

Jean-Pierre Kalfon
Les personnages sont crédibles, ni tout blancs ni tout noirs, ce qui donne une vraie profondeur à l’intrigue. Yves Boisset utilise cette enquête pour pointer du doigt des dysfonctionnements sociaux, la misère, le racisme, la corruption qui restent malheureusement toujours d’actualité. Côté casting, Miou-Miou livre une performance impressionnante. Elle parvient à transmettre toute la dualité de son personnage : à la fois dure et vulnérable, rigoureuse dans son travail mais humaine. Face à elle, on retrouve des visages connus comme Jean–Pierre Kalfon, qui joue un rôle assez ambivalent de directeur de MJC, alimentant la tension dramatique du film. La mise en scène de Boisset est nerveuse, avec un bon rythme qui évite à tout moment l’ennui, malgré une intrigue qui reste ancrée dans le quotidien et la routine du boulot de flic.   

Leny Escudero 
On peut parler des collègues masculins de l’héroïne joués par des acteurs comme Roland Blanche ou Jean-Marc Thibault dans le rôle du commissaire. ils incarnent les défis que rencontre la femme flic dans un univers profondément machiste. Certains sont clairement hostiles, faisant preuve d’un sexisme latent qui donne du piquant aux confrontations dans les scènes de bureau. Par ailleurs, les seconds rôles ne se limitent pas aux seuls collègues le film propose aussi une galerie de petits rôles bien sentis, des petits malfrats aux témoins en passant par les civils rencontrés par la femme flic dans ses enquêtes. Comme Leny Escudero anti-flic convaincu mais qui va l’aidera dans son enquête ainsi qu’un jeune abbé (Phiippe Caubère). Et il y a aussi les sales gueules et les méchants comme Niels Arestrup le photographe et François Simon (le fils de Michel Simon) un médecin radié de l’ordre, ancien collaborationniste, misogyne et comme Céline il vit entouré de chats ayant des noms d’écrivains célèbres.

 Ce qui fait aussi le charme de La Femme Flic, c’est sa bande-son signée Philippe Sarde. Elle accompagne parfaitement les moments d’introspection ou de tension, sans jamais prendre le dessus. Le film a ce petit côté vintage qui le rend encore plus attachant aujourd’hui, avec ses décors urbains et son ambiance années 80, qui évoquent une époque où la place d'une femme dans la police en fait une pionnière. En résumé, ”La Femme Flic“ est un film qui fait réfléchir, et parfois lever un sourcil. Il nous rappelle qu’avant que la parité ne devienne un slogan politique, certains artistes avaient déjà compris l’importance de raconter autre chose. Une œuvre à (re)découvrir pour son côté vintage, et son héroïne qui fait figure de pionnière.

Alors si vous avez envie d’une soirée cinéma où suspense rime avec charisme  n’hésitez pas à plonger dans cet univers un peu kitsch mais terriblement attachant. Et surtout, gardez en tête : derrière chaque flic, il y a une histoire… et pour une fois, c’est une femme qui la raconte.

vendredi 13 mars 2026

AUCUN AUTRE CHOIX de Park Chan-Wook (2026) par Luc B.


Cette pépite déjantée nous vient de Corée (du sud), réalisée par Park Chan-Wook, auteur du fameux OLD BOY (2003) et plus tard de MADEMOISELLE ou DECISION TO LEAVE. 

La genèse du film est assez rigolote. Park Chan-Wook s’entretenait avec Costa Gavras, président de la cinémathèque française, lui racontant son souhait d’adapter à l’écran le génial roman LE COUPERET du non moins génial Donald Westlake. Quand Gavras lui apprend qu’il a déjà adapté ce bouquin en 2005, avec José Garcia et Karine Viard ! AUCUN AUTRE CHOIX sera produit par… Alexandre et Michèle Ray Gavras, respectivement fils et épouse du réalisateur.

Le synopsis est simple. Un type licencié de son entreprise, craignant de ne pas retrouver de poste, décide d’éliminer ses potentiels concurrents. Il passe une annonce de recrutement, sélectionne les profils proches du sien, et les dézingue un par un ! C’est-y pas génial ?

Un film en deux mouvements. D’abord un drame social maquillé en farce. Yoo Man-soo aime son travail, sa maison, ses bonsaï, fier de faire vivre sa famille adorée. Mais son entreprise de papiers est rachetée par un consortium américain, qui liquide le personnel. Yoo Man-soo prend la tête de la fronde. On entend en off son discours revendicatif, devant une foule qu'on imagine conquise. Mais à l’image, le type rôde ses arguments face à trois collègues qui s’en branlent complètement ! Pathétique. 

Yoo Man-soo vit avec sa femme et ses deux enfants dans une belle maison. Un couple qui respire la joie de vivre, gentiment barré, avec un ado accroc à Netflix et une gamine chaussée de bottes en caoutchouc, mutique et virtuose du violoncelle. Mais avec papa au chômage, il va falloir réduire la voilure. Scène fameuse où la mère égrène ce dont il va falloir se séparer, la liste est longue, qui se finit par : « il va falloir aussi réduire le nombre de bouches à nourrir ». Regardez comme le môme étreint sa petite sœur par réflexe, comme s’il s’agissait d’elle ! La mère parlait des deux chiens…

Le ton est donné, la comédie sera satirique, grinçante, cruelle. On pense au Bong Joon-Ho de PARASITE, dans la critique sociale et politique mâtinée d’humour noir, et l’émergence soudaine de la violence la plus brutale. On a le sourire aux lèvres à chaque instant, émerveillé d’être surpris par chaque scène, chaque plan, chaque trouvaille. On aime ces personnages lunaires, ce p’tit grain de folie, l’épouse aimante, la gamine adorable (merveilleuse scène lorsqu’elle rejoue du violoncelle devant les deux cleps ) et ce père perclus de tics, cartoonesque dans son jeu, qui suinte le désespoir euphorique, sans cesse à donner le change, prêt à tout pour sauver sa famille de la déchéance sociale.

Face au précipice, il n'aura pas d'autre choix. Le film bascule dans la comédie noire, le polar sanglant. Le plan machiavélique est mis au point avec autant de rigueur que son exécution sera foutraque ! Rien ne va évidemment fonctionner comme prévu. On ne s'improvise pas tueur à gages quand ce n’est pas votre occupation première… 

Toute la séquence de repérage de la première victime, qui vit dans une maison dans les bois, est fabuleuse, qui tient du vaudeville - l'amant n'était pas prévu ! - comme du burlesque, avec cette piqûre intempestive de serpent, et ce tueur qui doit sa vie à sa future victime ! 

La seule chose qui ne tue pas ici, c'est le ridicule. Yoo Man-soo, habillé d’une salopette de pêche, de trois gants de cuisine superposés (en guise de silencieux ?) armé d’un antique flingue de la guerre, va cent fois sur le métier remettre son ouvrage. Le premier crime, foutraque, rappelle la scène centrale et folle de ANORA de Sean Baker.

Ces disparitions suspectes de chômeurs de mêmes profils professionnels piquent la curiosité de deux policiers. Et leur enquête pique celle de la femme de Yoo Man-soo qui suspecte le pire. Elle commence à douter de l’honnêteté de son époux au même moment où lui doute de celle de son épouse, un peu trop proche de son dentiste de patron. La scène du bal dansant est géniale, elle dans son costume de Pocahontas au bras du dentiste, faute d'un mari occupé à d'autres besognes. Et puis il y a ce voisin libidineux qui veut racheter leur maison, qu’on retrouvera plus tard, quand les gamins seront pris à dévaliser son commerce. Scène qui renvoie à la scène de la machine à écrire dans LES 400 COUPS de Truffaut.

Alors oui, le film est sans doute trop long. Et se complet parfois dans le gore (le gavage de la victime). C’est le seul reproche que je ferai. Par rapport au roman, il y a moins de meurtres (ici trois) mais davantage étirés dans leur préparation / exécution. Sans doute Park Chan-Wook aurait pu élaguer sur la fin, suggérer plus que de ne rien nous épargner de l’agonie de la dernière victime. Par contre, la ligature de cadavres conforme à l’art du bonsaï, quelle idée géniale !

Ce qui est jubilatoire, c’est évidemment la mise en scène. Un feu d’artifice, on en a plein les mirettes ! Park Chan-Wook trouve des idées à chaque plan, des angles saugrenus, des mouvements de caméra intempestifs. C’est cette caméra intrusive et insolente qui désamorce sans pour autant l'atténuer la violence du propos, comme celle de Kubrick dans ORANGE MECANIQUE, par ce décalage burlesque, chorégraphique. Park Chan-Wook maîtrise superbement l’espace, les cadres, utilise à plein le format scope, montre la petitesse de l'humain dans ses plans larges, les dernières scènes à l'usine renvoient autant au METROPOLIS de Fritz Lang qu'à l’absurdité des TEMPS MODERNES de Chaplin.

AUCUN AUTRE CHOIX est un film radical dans son ton, qui pousse loin les curseurs, féroce et déjanté. Parfois too much, oui, mais d’autant plus indispensable que totalement amoral ! Et doté d’une superbe bande son, entre le concerto n° 23 de Mozart, la soul de Sam & Dave, la pop coréenne des années 80.

Superbe aussi, le générique de fin, sur papier, montage parallèle avec ces arbres qu'on abat à la tonne. Le film est aussi une ode à l'écologie, au plaisir simple, la danse, le jardinage, la musique, aux disques vinyles.

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Du même auteur, chroniqué dans ces colonnes : DECISION TO LEAVE

 


couleur - 2h20 - format scope 1:2.39 

vendredi 6 mars 2026

THE MASTERMIND de Kelly Reichardt (2026) par Luc B.


Kelly Reichardt est une réalisatrice américaine qui donne dans le minimaliste. Ses films sont des productions indépendantes, sur lesquelles elle ne gagne pas grand-chose, voire rien du tout, elle est prof de cinéma à Portland pour gagner sa croute.

Ces budgets resserrés influent sur ses mises en scène, minutieusement préparées en amont pour éviter de déborder les plannings, autant que sur la simplicité des plans, souvent fixes. Elle est aussi monteuse, et le temps passé en salle de montage c’est de l’argent. Donc son découpage est conçu pour que les plans raccordent facilement les uns aux autres. Kelly Reichardt s’est aventurée deux fois dans l’univers du western avec LA DERNIERE PISTE et FIRST COW, elle donne maintenant dans le film de casse, vaguement inspiré du vol des archives du Worcester Art Museum en 1972. Jusqu'à présent elle tournait au format carré, 1:37, on lui a fait comprendre que commercialement ce serait bien qu'elle passe au 1:85... 

Cette mise en scène dépouillée, presque clinique, renvoie à Jean Pierre Melville, voire à Robert Bresson, il s’agit de filmer les gestes plus que l’intention. Démonstration avec la première belle séquence, dans un petit musée de Massachussetts. J.B. Mooney (Josh O’Connor) passe de salles en salles, regarde les toiles machinalement, observe aussi le gardien assoupi, le silence n’est brisé que par une voix de gamin aux bavardages intempestifs. On y voit une femme, sans doute la mère du gamin. J.B. se plante devant une vitrine, qu’il ouvre en douce, en sort une statuette qu’il glisse dans un étui à lunettes. Qu’il glisse ensuite dans le sac à main de la femme… la sienne. 

Une séquence sur laquelle on s’interroge ensuite. Terri Mooney est-elle complice, ou victime collatérale de la cleptomanie de son mari ? Rien n’est vraiment clair, car la réalisatrice se refuse à toutes explications. Elle filme des gestes, des actions. Le larcin était un coup d’essai avant d’organiser le cambriolage du musée, quatre toiles abstraites d’Arthur Dove dérobées en plein jour, avec une facilité déconcertante.

Nous sommes en 1970, petite ville de province, un temps où on pouvait se garer devant un musée en laissant le moteur tourner (et alors qu’un flic prend sa pause déjeuner juste à côté !) où les œuvres ne sont pas protégées par des alarmes. Vous me direz, c’est toujours le cas à Paris, au Louvres ! Evidement, va y avoir un os, et même plusieurs : le prof de l’école absent contraint J.B. à garder ses mômes le jour du casse, un complice lui pose un lapin, un autre s'avère trop zélé.

Bien qu’elle reprenne les codes du genre, Kelly Reichardt refuse de céder aux diktats du suspens. A l’image de son héros, le film a deux de tension. J.B. Mooney est un taiseux, son visage ne reflète aucune expression, presque aucun sentiment. C’est un charpentier au chômage, qui ment pour emprunter du fric à sa mère. Et qui visiblement cache ses activités à sa femme. Pour le compte de qui vole-t-il les toiles ? On ne sait pas, sans doute son prof de thèse entend-on à un moment, mais rien n’est certain, on pense même qu'il pourrait les garder pour lui, voir la scène où il pend un des tableaux dans son salon pour l'admirer, seul. La photographie laiteuse, désaturée, est au diapason, comme ces quelques lents mouvements de caméra, et les silences pesants qui rythment le film.

La réalisatrice nous fait du Bresson dans cette longue scène où J.B. Mooney planque les tableaux dans une grange, les sortant puis les rentrant dans une boite, montant à l’échelle, un par un, gestes répétés… Une scène qui n’apporte rien au plan narratif. Kelly Reichardt disait qu’elle avait aussi filmé (pendant 20 minutes !) J.B. qui construisait la boite en question, scène finalement coupée sur les conseils de Todd Haynes, qui a vu le premier montage. Bonne initiative.

Une ambiance étrange, comme hivernale mais en été, un film apathique. Rien ne semble atteindre émotionnellement le héros, qui affiche un sourire béat en continu. Ni les deux flics qui débarquent le lendemain chez lui, ni ces trois gangsters qui surgissent de nulle part pour le kidnapper (qui, pourquoi, comment ?). Pas plus qu'il ne s'émeut de devoir partir en cavale, laisser ses mômes, sa femme (Alana Haim, vue dans LICORICE PIZZA de PTA, pas plus bavarde). Quant au contexte politique, les manifestations anti-Vietnam, c'est hors de son monde. On a l'impression que J.B. est désengagé de tout, ses gosses, sa famille, ses amis, son pays... La cause politique qui, ironiquement, causera sa perte. The mastermind (le cerveau) n'avait pas pensé à ça... 

J’ai aimé la musique jazz, batterie omniprésente, free, mais je peux comprendre que cela irrite certaines oreilles ! Si Kelly Reichardt part d’une trame classique de polar, elle en pervertit complètement les codes, et déconcerte le spectateur.

On ne peut pas nier la précision de sa mise en scène, ni la beauté des cadres, ni cette photographie délavée et froide qui donne envie d’enfiler un gros pull et de s’envoyer un pur malt. Même si on comprend le regard que porte Reichardt sur ces petites gens anonymes dans un pays en crise (qui pourraient sortir du "Nebraska" de Springsteen) on n’a rien à quoi se raccrocher, dans l'absence revendiquée d'humanité, d’émotion, d’intention. Un même sentiment éprouvé à l’issue du dernier Jim Jarmush.


couleur  -  1h50 -  format 1 :1.85 

vendredi 13 février 2026

GOUROU de Yann Gozlan (2026) par Luc B.


GOUROU est la troisième collaboration entre Pierre Niney (producteur et à l’origine de l’histoire) et Yann Gozlan, après UN HOMME IDÉAL (2015) et BOITE NOIRE (2021). A noter qu’à chaque film le personnage joué par Niney s’appelle Mathieu Vasseur, proche cousin de François Perrin chez Francis Veber ?

Coach Matt pour ses adeptes. Car Matt Vasseur est coach en développement personnel, qui donne dans le raout à l’américaine, inspiré et parrainé par son mentor Peter Conrad. On pourrait dire aussi très inspiré du personnage joué par Tom Cruise dans MAGNOLIA de Paul Thomas Anderson, j’dis ça j’dis rien… Forcément, on y pense, comme on se souvient du merveilleux ELMER GANTRY LE CHARLATAN (1960) de Richard Brooks avec Burt Lancaster.

Le film ne perd son temps en exposition, qui entre illico dans le vif du sujet, en développant trois intrigues parallèles qui vont irriguer le récit. Un bon point.

La première scène pose le personnage idolâtré par son public. Un Matt Vasseur aux canines blanchies qui se jette dans l’arène, galvanise les foules sur fond du « Sirius » d’Alan Parsons Project (j’avais pas entendu ça depuis 30 ans !). Son truc, c’est isoler un spectateur, cerner son problème, faire communion, lui donner les pistes pour réussir. Ce jour-là, il choisit le brave Julien (joué par l’excellent Antony Bajon). Et il n’aurait sans doute pas dû…

Julien va vite devenir un boulet encombrant dont il va falloir se débarrasser. Autre souci, cette enquête sénatoriale qui vise à réguler la profession de coach. Vasseur se rend à la convocation sûr de son bagou, il va vite déchanter. En parallèle il renoue avec son frère Christophe, pensant s’en faire un allié, mais le frangin a visiblement un sérieux contentieux à régler. La relation fraternelle va tourner au règlement de compte. Et derrière tout cela, il y a une entreprise à faire tourner, avec sa femme Adèle (Marion Barbeau, vue dans EN CORPS de Cédric Klapisch), des employés dévoués, du fric facile, et la promesse d’ouvrir à Las Vegas le prochain show de Peter Conrad. Une proposition qu’on ne peut pas refuser…

Le scénario est bien foutu, égraine des petits cailloux qui vont se coincer dans la chaussure du gourou et freiner sa réussite. Comme dans UN HOMME IDÉAL et BOITE NOIRE, le héros est pris dans une spirale incontrôlable, prend conscience de sa vulnérabilité, cerné par des ennemis invisibles, des proches à double visage. Matt Vasseur pourrait compter sur son assistant-chauffeur dévoué et bas du front, Rudy, exécuteur des basses œuvres. Sauf que le Rudy sous ses airs connards se verrait bien calife à la place du calife (belle scène tendue à l’aéroport). Là aussi les éléments se mettent en place insidieusement. Le film dissèque le phénomène d'emprise, dont les premières victimes sont les plus faibles psychiquement (scène du gars sommé de démissionner) et met en scène un manipulateur manipulé à l’insu de son plein gré, comme dirait l’autre. 

Côté mise en scène, Yann Gozlan n’y va pas avec le dos de la cuillère. Comme d’hab, je reproche ce format scope mal exploité, trop de gros plans, des champs contre champs faciles, usants. Réalisation clinquante et flashy, des effets en veux-tu en voilà (scènes à Vegas) à l’image de son héros.

Mais qui sait aussi se poser pour instiller le suspens. Comme dans la séquence où Vasseur démasque une journaliste infiltrée, le gourou en roue libre, contraint de sortir de ses scripts millimétrés. Ou lorsque Vasseur se rend chez Julien qu’il soupçonne de le troller sur la toile, scène prenante qui doit beaucoup à Antony Bajon. Mais une fois encore, pourquoi morceler la scène en champs contre champs et ne pas avoir misé sur la tension du plan séquence ? Joli aussi ce face à face avec Rudy à propos de la supposée trahison du frère, tout dans le jeu de regards. 

Le film multiplie les fausses pistes, quitte à s’égarer parfois. Car des moments sonnent artificiels, sans enjeux, comme la perte d’un téléphone en forêt qui n’aboutit à rien. Il aurait fallu élaguer un peu dans ces deux heures et quelques. C’est dans les rapports entre les personnages que le film est le plus intéressant. L’épouse qui perd confiance, le chauffeur qui en gagne trop. Comme dans BOITE NOIRE, la paranoïa s’immisce. Le gourou de pacotille perd pied. On adore détester les héros qui dévissent, et en même temps, on a presque de la peine pour lui, comme ces moments très gênants avant sa prestation à Las Vegas. La conclusion ouvre a différentes interprétations.

GOUROU se regarde bien, Gozlan tient le spectateur, avec quelques trous d’air ou redondances ensuite. Un film calibré, où Pierre Niney fait le job (dans les limites de ses possibilités comme on dit...) souvent dépassé par les seconds rôles.

Lien vers Elmer Gantry ; lien vers Boite noire



Couleur - 2h06 - format scope 1:2.39. 

vendredi 6 février 2026

LE MAGE DU KREMLIN de Olivier Assayas (2026) par Luc B.


Olivier Assayas et Emmanuel Carrère (qui fait une petite apparition dans le film) ont adapté le roman éponyme de Giuliano da Empoli, gros succès de librairie, mais qui honnêtement ne m’avait pas passionné plus que cela. Faute à une construction qui m’avait paru labyrinthique. Le défi du cinéaste consistait à fluidifier pour l’écran une histoire de gens qui discutent assis autour d’une table.

Bien que tout de même un peu longuet, LE MAGE DU KREMLIN se suit avec intérêt, même assez passionnant dans sa première partie. Assayas a choisi de garder la construction du roman. Je n'suis pas convaincu. 

Le film commence par une série de travellings élégants dans un parc enneigé, le personnage de Baranov rentre de ballade avec ses chiens, avant d’accueillir un américain, Rowland, pour lui raconter son histoire. Le problème est que ces entretiens dans une datcha cossue, lumière feutrée, service à thé impec, auxquels on revient (trop) entre deux flash-back, manquent cruellement d’énergie.

La confrontation tourne au monologue, le point de vue de Rowland (mais c’est qui, en fait ?) sur les évènements montre peu de conviction. J’adore l’acteur Jeffrey Wright (au minimum syndical ici, le pauvre n’a rien à jouer) mais avait-on besoin de lui puisque Baranov raconte son histoire en voix-off. Le double effet kiss Cool.

Beaucoup plus intéressant par contre, la plongée dans la Russie du début 90’s, sous la présidence de Boris Eltsine. La caméra d’Assayas, cette fois portée à l’épaule, rend compte de l’effervescence des milieux underground, des soirées chics. On y découvre le jeune Vadim Baranov, metteur en scène de théâtre d’avant garde, qui passera ensuite à la production de télé réalité, aussi vulgaire que rentable. Baranov se met en couple avec l’actrice Ksenia, qu’il fera l’erreur de présenter à son pote Dmitri Sidorov. 

Assayas réussit une belle scène de dîner (et plus tard dans une voiture) captant les jeux de regards. Il devient évident que Ksenia fera finalement sa vie avec le virevoltant Sidorov, champagne et caviar servis sur des yachts au large de Monte Carlo. Mais pourquoi nous tartiner ces scènes de voix-off ? Tout était très clair à l’écran.

Vadim Baranov est repéré par Boris Berezovsky, un oligarque aux relations douteuses (pléonasme) actionnaire de la plus grande chaîne de télé russe. Paul Dano, au visage poupin, crée un Baranov apathique, discret, affable, sans charisme, voix suave et monocorde, donc d’autant plus redoutable. Scène fameuse, les vœux télévisuels de Eltsine, complètement saoul ou impotent, incapable de sortir de chez lui. Baranov fait reconstruire son bureau du Kremlin à domicile, Eltsine sera harnaché à sa chaise pour éviter de se casser la gueule. Incapable de lire le prompteur, les vœux seront reconstitués en taillant dans d'anciens discours.

C’est là que l’idée germe dans l’esprit de Berezovsky de fabriquer de toutes pièces un successeur à Boris Eltsine, et revenir au concept de verticalité du pouvoir. Il a déjà repéré son poulain, un colonel du FSB (anciennement KGB), le psychorigide Vladimir Poutine. A Baranov de mettre toute sa science de producteur et communicant au service du futur candidat. Des séquences très bien faites, la composition de Jude Law est sans faute (on le voit finalement peu), un regard acier et quelques tics de bouche suffisent pour asseoir l’autorité du personnage.

Si Berezovsky voulait en faire sa marionnette, la marionnette refusera de se faire manipuler. Une scène dans un restaurant suffit à sceller le destin du milliardaire (superbe travelling sinueux vers le tsar), bientôt forcé à l’exil sur la côté d’Azur. Ce qui vaut mieux que d'exploser dans sa voiture comme d’autres oligarques, ou se faire expédier dans un goulag de Sibérie, comme Dmitri Sidorov, dont l’ascension qui déplaît au pouvoir. 

Une fois Poutine au pouvoir, le film tourne un peu au livre d’Histoire didactique et chapitré : la Crimée, le sous-marin Kourks, les jeux olympiques de Sotchi, l’Ukraine... Et à chaque fois l’ombre de Baranov qui plane sur les événements. On le voit flatter et mettre en concurrence les pires bandes nationalistes (Les Loups, Hell’s Angels locaux), visiter les usines à trolls. Tout est fait pour grandir le prestige de Poutine, désinformer le monde, modeler l’opinion publique. Des aspects qu’Assayas, à mon goût, aurait pu techniquement décortiquer davantage.

Poutine qui déteste les intellos, s’avoue dans une humilité feinte piètre orateur, aura tout de même cette formule qui fera sa gloire : « j’irai chercher les terroristes jusque dans les chiottes ». Presque du Pasqua dans le texte !

L’intérêt du film fléchit donc un peu sur la fin. Des chapitres toujours entrecoupés par les scènes entre Rowland et Baronov qui nuisent à la fluidité du récit. La fin n’est pas claire, pourquoi le mage perd-il son influence auprès de Poutine, l’élève n’a-t-il plus rien à apprendre du maître ? Il n’est jamais dit pourquoi Baranov a renié ses idéaux progressistes pour se mettre au service du Diable. Ce n’est pas pour l’argent, il s’en fout. Est-ce pour le pouvoir, par ambition (laquelle, il se plait dans l'ombre) par vengeance, par jeu ? Et si le dernier plan, superbe, digne de Polanski, est glaçant, on se demande : pourquoi lui, ici et maintenant ?

La mise en scène d’Olivier Assayas est toute en élégance, une caméra sinueuse, une belle lumière, un format scope bien exploité. Bien qu’à plusieurs moments j’ai repéré une mise au point douteuse (les scènes d’ensemble dans des restaurants trop floues). Assayas a aussi recours aux images d’archive, format et texture de vieille VHS, avec visiblement des incrustations de Jude Law. Le film survole 30 ans de la Russie, mais au-delà, décortique les arcanes nébuleuses et cyniques du pouvoir. Entreprise salutaire. 

Olivier Assayas a eu un mal fou à financer son film, les co-producteurs bottaient en touche les uns après les autres. Poutine fait peur. Le film a été tourné à Riga, sans acteur russe évidemment, ils devaient avoir piscine. Il lui fallait une star, ce sera Jude Law, très bon choix. Et pour être distribué, le film devait être tourné en anglais, un compromis pas si gênant que cela. 


Couleur - 2h35 – format scope 1:2.39