vendredi 13 mars 2026

AUCUN AUTRE CHOIX de Park Chan-Wook (2026) par Luc B.


Cette pépite déjantée nous vient de Corée (du sud), réalisée par Park Chan-Wook, auteur du fameux OLD BOY (2003) et plus tard de MADEMOISELLE ou DECISION TO LEAVE

La genèse du film est assez rigolote. Park Chan-Wook s’entretenait avec Costa Gavras, président de la cinémathèque française, lui racontant son souhait d’adapter à l’écran le génial roman LE COUPERET du non moins génial Donald Westlake. Quand Gavras lui apprend qu’il a déjà adapté ce bouquin en 2005, avec José Garcia et Karine Viard ! AUCUN AUTRE CHOIX sera produit par… Alexandre et Michèle Ray Gavras, respectivement fils et épouse du réalisateur.

Le synopsis est simple. Un type licencié de son entreprise, craignant de ne pas retrouver de poste, décide d’éliminer ses potentiels concurrents. Il passe une annonce de recrutement, sélectionne les profils proches du sien, et les dézingue un par un ! C’est-y pas génial ?

Un film en deux mouvements. D’abord un drame social maquillé en farce. Yoo Man-soo aime son travail, sa maison, ses bonsaï, fier de faire vivre sa famille adorée. Mais son entreprise de papiers est rachetée par un consortium américain, qui liquide le personnel. Yoo Man-soo prend la tête de la fronde. On entend en off son discours revendicatif, devant une foule qu'on imagine conquise. Mais à l’image, le type rôde ses arguments face à trois collègues qui s’en branlent complètement ! Pathétique. 

Yoo Man-soo vit avec sa femme et ses deux enfants dans une belle maison. Un couple qui respire la joie de vivre, gentiment barré, avec un ado accroc à Netflix et une gamine chaussée de bottes en caoutchouc, mutique et virtuose du violoncelle. Mais avec papa au chômage, il va falloir réduire la voilure. Scène fameuse où la mère égrène ce dont il va falloir se séparer, la liste est longue, qui se finit par : « il va falloir aussi réduire le nombre de bouches à nourrir ». Regardez comme le môme étreint sa petite sœur par réflexe, comme s’il s’agissait d’elle ! La mère parlait des deux chiens…

Le ton est donné, la comédie sera satirique, grinçante, cruelle. On pense au Bong Joon-Ho de PARASITE, dans la critique sociale et politique mâtinée d’humour noir, et l’émergence soudaine de la violence la plus brutale. On a le sourire aux lèvres à chaque instant, émerveillé d’être surpris par chaque scène, chaque plan, chaque trouvaille. On aime ces personnages lunaires, ce p’tit grain de folie, l’épouse aimante, la gamine adorable (merveilleuse scène lorsqu’elle rejoue du violoncelle devant les deux cleps ) et ce père perclus de tics, cartoonesque dans son jeu, qui suinte le désespoir euphorique, sans cesse à donner le change, prêt à tout pour sauver sa famille de la déchéance sociale.

Face au précipice, il n'aura pas d'autre choix. Le film bascule dans la comédie noire, le polar sanglant. Le plan machiavélique est mis au point avec autant de rigueur que son exécution sera foutraque ! Rien ne va évidemment fonctionner comme prévu. On ne s'improvise pas tueur à gages quand ce n’est pas votre occupation première… 

Toute la séquence de repérage de la première victime, qui vit dans une maison dans les bois, est fabuleuse, qui tient du vaudeville - l'amant n'était pas prévu ! - comme du burlesque, avec cette piqûre intempestive de serpent, et ce tueur qui doit sa vie à sa future victime ! 

La seule chose qui ne tue pas ici, c'est le ridicule. Yoo Man-soo, habillé d’une salopette de pêche, de trois gants de cuisine superposés (en guise de silencieux ?) armé d’un antique flingue de la guerre, va cent fois sur le métier remettre son ouvrage. Le premier crime, foutraque, rappelle la scène centrale et folle de ANORA de Sean Baker.

Ces disparitions suspectes de chômeurs de mêmes profils professionnels piquent la curiosité de deux policiers. Et leur enquête pique celle de la femme de Yoo Man-soo qui suspecte le pire. Elle commence à douter de l’honnêteté de son époux au même moment où lui doute de celle de son épouse, un peu trop proche de son dentiste de patron. La scène du bal dansant est géniale, elle dans son costume de Pocahontas au bras du dentiste, faute d'un mari occupé à d'autres besognes. Et puis il y a ce voisin libidineux qui veut racheter leur maison, qu’on retrouvera plus tard, quand les gamins seront pris à dévaliser son commerce. Scène qui renvoie à la scène de la machine à écrire dans LES 400 COUPS de Truffaut.

Alors oui, le film est sans doute trop long. Et se complet parfois dans le gore (le gavage de la victime). C’est le seul reproche que je ferai. Par rapport au roman, il y a moins de meurtres (ici trois) mais davantage étirés dans leur préparation / exécution. Sans doute Park Chan-Wook aurait pu élaguer sur la fin, suggérer plus que de ne rien nous épargner de l’agonie de la dernière victime. Par contre, la ligature de cadavres conforme à l’art du bonsaï, quelle idée géniale !

Ce qui est jubilatoire, c’est évidemment la mise en scène. Un feu d’artifice, on en a plein les mirettes ! Park Chan-Wook trouve des idées à chaque plan, des angles saugrenus, des mouvements de caméra intempestifs. C’est cette caméra intrusive et insolente qui désamorce sans pour autant l'atténuer la violence du propos, comme celle de Kubrick dans ORANGE MECANIQUE, par ce décalage burlesque, chorégraphique. Park Chan-Wook maîtrise superbement l’espace, les cadres, utilise à plein le format scope, montre la petitesse de l'humain dans ses plans larges, les dernières scènes à l'usine renvoient autant au METROPOLIS de Fritz Lang qu'à l’absurdité des TEMPS MODERNES de Chaplin.

AUCUN AUTRE CHOIX est un film radical dans son ton, qui pousse loin les curseurs, féroce et déjanté. Parfois too much, oui, mais d’autant plus indispensable que totalement amoral ! Et doté d’une superbe bande son, entre le concerto n° 23 de Mozart, la soul de Sam & Dave, la pop coréenne des années 80.

Superbe aussi, le générique de fin, sur papier, montage parallèle avec ces arbres qu'on abat à la tonne. Le film est aussi une ode à l'écologie, au plaisir simple, la danse, le jardinage, la musique, aux disques vinyles.

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Du même auteur, chroniqué dans ces colonnes : DECISION TO LEAVE

 


couleur - 2h20 - format scope 1:2.39 

2 commentaires:

  1. Ah ça, un Asiatique qui remet en cause la compétition, la pression sociale et le monde de l'entreprise ("Les Chinois, ils réussissent parce qu'ils travaillent. Les Français ne travaillent pas", Serge Dassault) comme Bong Joon-Ho, ça me parle. Mais si ça verse dans le "grand guignol"... Et les bandes-annonces plus longues que le film lui-même...
    (P.S : c'est "Et se complait parfois dans le gore"...)

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  2. Pas du grand guignol, mais de la satire, donc forcément un peu féroce. Il pousse un peu le bouchon, parfois, pris dans son élan. Un Dupontel aurait pu filmer un truc pareil, en plus court.

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