Est-ce ma vue qui baisse ou le début de
POINT LIMIT ZERO me rappelle LES RAISINS DE LA COLERE de John Ford ? Un bled en
plein désert, une route qui fuit dans la perspective, deux bulldozers qui avancent
sous les yeux médusés des habitants. Est-ce une opération pour déloger de
mauvais payeurs, détruire des bicoques vacantes ? Car la police est là
aussi, motards, voitures.
Mais la scène prend une autre tournure. Y’a comme un
malaise. En plus des voitures de police, un hélicoptère survole la zone. Et les
deux bulldozers s’arrêtent, disposés au milieu de la route, ils forment un
barrage. A quelques kilomètres de là, une voiture blanche fonce vers le bled à toute allure…
Retour
deux jours plus tôt… A Denver, le pilote Kowalski emprunte à son
patron, qui tient une écurie, une Dodge Challenger R/T 440 Magnum (soyons précis, y'a des maniaques de la mécanique qui rôdent partout). Puis il
passe voir un copain, lui achète des amphétamines. Il a comme projet de
relier Denver à San Francisco, d’une traite, en moins de quinze heures. Un pari fou. Le
bolide qui roule à 250 km/h attire rapidement l'attention des flics, qui tentent de le
stopper. Kowalski n’en a cure, il fonce, quitte à froisser de la tôle. Ce sont
bientôt tous les policiers du Colorado, Nevada, Utah, Californie qui sont à ses
trousses…
POINT LIMIT ZERO est un film qui fait date, à plus d’un titre. D’abord,
parce que réalisé par un second couteau, Richard C. Sarafian, à qui on doit l’année suivante le formidable
LE CONVOI SAUVAGE (dont Iñárritu avait fait le remake, THE REVENANT). Et ensuite pas grand-chose. Parce que c’est un film qui a influencé beaucoup de réalisateurs, comme Tarantino, Cimino, Spielberg, Miller, Ridley Scott (son THELMA ET LOUISE
pourrait en être une variation). Et surtout un des films symboles de la contre-culture,
à l’instar de EASY RIDER sorti un an avant.
Un film labélisé « culte »,
notamment par les amateurs de belles cylindrées. Le patronyme Kowalski est lui-même
devenu une référence (l’acteur Barry Newman n’a pas fait grand-chose depuis), c’est
le nom d’Eastwood dans GRAN TORINO (autre bagnole mythique, pas un hasard)
et du chef des pingouins maboules de MADAGASCAR. C’est une série B, à tout petit
budget (1,5 millions), une équipe technique réduite, 28 jours de
tournage exclusivement en extérieur.
Si cela n’avait été qu’un film de
poursuites sur bitume, comme DUEL de Spielberg,POINT LIMIT ZERO n’aurait
pas la même côte. C’est surtout un voyage générationnel à travers les Etats Unis, qui montre que le rêvehippie s'est pris une grosse claque dans la gueule.
Je n’arrive pas à
savoir si c’est une méditation désabusée, ou au contraire un pamphlet réactionnaire.
Une course folle, gratuite, remarquablement filmée, à la Friedkin - caméra harnachée au bolide et zou on fonce - dans des panoramas somptueux où John Ford avait justement posé ses caméras. On y croise que des personnages déviants, escrocs, cinglés, illuminés. Certaines images frisent l'abstraction, avec ces traces de pneus géométriques dans le désert, filmées du ciel.
Un film exclusivement peuplé de jolies blondes. Comme la gironde pompiste (ben voyons) qui
déclenche chez Kowalski un souvenir/flashback. On apprend que 4 ans plus tôt, il était
flic, radié pour avoir dénoncé le viol d’un collègue sur une jeune fille (blonde).
Sarafian n’explicite rien, il montre des bribes d’images, à nous de reconstituer le puzzle. Comme la scène sur une plage avec sa femme (blonde) dont on peut
comprendre qu’elle est morte noyée (la planche de surf battue par les vagues). Kowalski
est aussi un vétéran, plusieurs fois médaillé pour bravoure au Vietnam.
Donc
Kowalski n’a pas le profil du hippie, plutôt un rigide, un gars qui croyait en son
Amérique, au point de s’engager, de risquer sa vie, et que l’Amérique a déçu. Mais à la différence du Travis Bickle de TAXI DRIVER, Kowalski retournera cette colère contre lui-même.
Les hippies sont devenus
des clochards qui n’ont rien de célestes. Le biker vit dans un taudis de carcasses métalliques. Ils sont au choix dealer ou
proxénète. Le révérend Hovah semble diriger davantage une secte d’illuminés qu’une
communauté « peace and love » comme l’indique le logo peint sur sa camionnette. Dans cette séquence on reconnaitra (ou pas) le groupe Delaney and Bonnie qui a composé quelques titres de la BO. C'est Bonnie Lynn qui braille un gamin dans les bras. On entend aussi Mountain, Jerry Reed, Big Mama
Thornton.
On a aussi la rencontre avec une jeune fille (blonde) qui chevauche une Honda CL 350 Scrambler (soyons précis... bis) toute nue en plein désert. Normal, y fait chaud. La nymphette en question s'appelle Gilda Texter, qui n'était pas actrice mais costumière. Amusant pour celle qui apparait au générique comme la "nude rider". Tous les fans de moto connaissent cette séquence. Des amateurs de cylindrées bien galbées, sûrement. Toute mignonne qu'elle soit, on frise encore la caricature de l'ingénue hippie décérébrée qui va évidemment s’offrir à Kowalski, qui
déclinera l’invitation incongrue.
Plus ambiguë encore, cette scène où Kowalski
prend un couple d’homosexuels en stop, leur voiture en panne est décorée
d’un « just married ». Interprétation un brin caricatural d'Antony James, second rôle dont vous connaissez le profil de rapace. Kowalski finira par les balancer par la portière après un échange houleux (« qu’est ce qui vous
fait rire ? Nous ? Parce qu’on est homo ? »). Le seul
personnage qui semble trouver grâce aux yeux du réalisateur, c'est le vieux chasseur de serpents, l'homme du vrai Ouest, qui aidera Kowalski à se
planquer et lui fournira de l’essence.
La lecture du film n’est pas évidente. Est-ce
que Kowalski, monstre d’égoïsme quand on y pense, recherche les fantômes évanouis de l’Amérique, ou se désole-t-il de ce qu'est devenu son pays gangrené par la contre-culture ? Au début on aime ce héros, cet Ulysse, puis un truc chez lui nous défrise, son absence de sentiment. Le scénario est signé du romancier Guillermo Cabrera Infante, qui était aussi critique de cinéma, et créateur de la cinémathèque de Cuba. POINT LIMIT ZERO est-il le complément ou le contrepoint deEASY RIDER ?
Kowalski n'est pas seul dans l'affaire. Il y a un autre personnage important, le DJ Super Soul. Interprété par Cleavon Little qu’on retrouvera dans LE SHERIF EST EN PRISON de Mel Brooks.
Très jolie scène où il apparait, reluqué par les badauds, dans une rue déserte, accompagné de son chien. Car il est noir, et aveugle. Ca détonne dans
le décor. Une fois au micro c’est une furie. Hurlements à la Ray Charles pour lancer des hits de soul music. Son studio donne sur la rue, et par la baie vitrée, on voit les
habitants venir l'écouter, toujours plus nombreux. Ils pourraient l'écouter à la radio, mais non, ils viennent sur place.
Car Super Soul pirate les ondes de la police, et narre à l’antenne les aventures de Kowalski. Il en fait un héros de feuilleton, un chevalier
des temps modernes, que cherchent à faire taire ces « nazis de la police » (un panneau "STOP" idéalement placé dans le cadre ?). Mais Super Soul, voix de la contre-culture, ne fantasme-t-il pas la légende Kowalski, dont il ne connait rien des véritables intentions ? Et qui agace l'intéressé. Quand il l'entend pérorer, Kowalski coupe son autoradio, excédé.
Ces
deux personnages, le Blanc dans toute sa puissance virile (mais qui rechigne au sexe) qui trace sa route en trombe, et le Noir handicapé muré dans son studio, unis sans jamais se croiser, forment un étonnant duo qui contribue à l'aura du film.
Comme cette image presque onirique : la Challenger de Kowalski fonce en ligne droite et croise une voiture. Le
plan est filmé de profil. L'image se fige un instant sur les deux bolides. La Challenger disparait de l'écran dans un fondu enchainé. Trucage tout
bête, mais efficace. Bon sang mais ça veut dire quoi ce plan ? Comme
s’il y avait deux épilogues alternatifs au film : cette disparition fantomatique (en VO « Vanishing Point » = le point de disparition) qui
ferait entrer Kowalski dans la légende, et l’autre, brutale, terre à terre, que je vous laisserai découvrir.
Suivant l’adage de John Ford (encore lui ? décidément...) dans LIBERTY VALANCE« Quand
la légende est plus belle que l’Histoire, on imprime la légende », Richard
C. Sarafian semble avoir choisi d’imprimer les deux.
POINT LIMIT ZERO est un film
allégorique, entre transe pieds au plancher et rêverie nostalgique, c’est la
fin d’un monde, tourné dans des paysages emblématiques qui ont fait la légende
des Etats Unis. Un film profondément pessimiste, nihiliste même, après moi le
chaos, qui ne semble exalter aucune valeur.
Un combattant sort de sa retraite pour sauver sa fille, kidnappée
par son ennemi juré. Un pitch super original, digne des meilleurs Chuck Norris, Steven Seagal
ou Liam Neeson... mais avec Paul Thomas Anderson derrière la caméra, et ça change carrément la donne, lui qui rêvait d'un bon vieux film d’action et de poursuites. Vœu exaucé
grâce au gros chèque de 140 millions de la Warner**.
Le prodige PTA au volant d’un gros film d'action avait de quoi nous intriguer. On est très vite rassuré, il
n’a rien perdu de sa superbe, de son esprit corrosif, et côté spectacle, on en
prend plein les mirettes.
UNE BATAILLE APRES L’AUTRE démarre sur les chapeaux de
roue et ne débande pas pendant 2h40. Un feu d’artifice de scènes souvent
cocasses, parfois burlesques, à rapprocher, dans une filmographie à ce jour exemplaire, de
INHERENT VICE (2014) qui s’inspirait déjà d’un roman de Thomas Pynchon.
On suit d’abord
le groupe d’activistes révolutionnaires French 75 dans ses œuvres (du nom d’un canon de calibre… 75) qui
multiplie les actions à la frontière américano mexicaine : libération de migrants parqués comme des bêtes, sabotages, hold-up pour remplir les caisses.
La passionaria folle-du-cul du groupuscule (du « Pussy » et « Fuck » à toutes les sauces,clin d'oeil au SCARFACE de De Palma) s’appelle Perfidia Beverly
Hills, et son mari artificier, Bob Ferguson (qui regarde à la télé LA BATAILLE D'ALGER, et ne me dites pas que ça passait par hasard). Ils sont traqués par le colonel Steven
J. Lockjaw. Le souci est que sa vindicte n'est pas que sécuritaire. Ce facho de première qui rêve d’être
recruté par une clique suprémaciste - génial QCM de recrutement - en pince sérieusement pour Perfidia, une Noire volcanique à la Betty Davis, depuis qu'elle lui a intimé l'ordre de se mettre la bite au garde à vous, le menaçant d'un flingue !
Perfidia, qui enceinte jusqu'aux dents manie encore la mitrailleuse, accouche d’une fille, Willa. Ses
obligations d’activiste gauchiste étant incompatibles avec son rôle de mère embourgeoisée,
elle… Vous irez voir le film, y’a des trucs qu’il serait dommage de dévoiler…
Bref, 16 ans plus tard, Bob et sa fille vivent reclus au fond des bois. Le
papa accro à la fumette est devenu un brin parano. Scène géniale où Willa part à un
bal avec des potes de lycée, avec les recommandations d'usage du papa complètement stone : ne jamais se séparer d’un bipper, relié à celui de son
père.
On retrouve le thème récurrent des films d’Anderson, le fil qui relie les
êtres, évidemment dans MAGNOLIA où chaque intrigue était liée aux autres, l’idée
qu’on se perd et se retrouve à chaque fois, comme dans LICORICE PIZZA, le fil fantôme
entre la muse et l’artiste de PHANTOM THREAD, les deux antagonistes si proches
de THERE WILL BE BLOOD. Ces deux bippers qui jouent la même mélodie lorsqu’ils
sont dans un rayon de cent mètres (autant faut-il ne pas oublier d’y mettre une
pile !) est une jolie idée.
Le fil ici c’est d'abord le réseau clandestin de Bob (la notion de frères d'armes en prend un sacré coup) mais
surtout la relation avec sa fille, élevée dans le sérail activiste, jouée par la débutante Chase Infiniti, absolument
formidable. PTA a le chic pour toujours dégotter les acteurs parfaits.
Bob avait finalement des
raisons de s’inquiéter. Le colonel Lockjaw est de retour dans sa vie, et dans
la famille Ferguson, il souhaite la fille. A partir de là le film se joue comme
un contre la montre. Bob renoue avec son groupe, et notamment Sensei Sergio St.
Carlos, génial Benicio tel Toro en prof de karaté, tongs et chaussettes
blanches aux pieds, zen. « J'ai besoin d'un flingue, tu n'as que des nunchaku ! ».Toutes les séquences avec lui et Di Caprio sont fameuses.
Les
images sont toujours superbes, dès le premier plan sur fond de coucher de soleil, PTA tourne en pellicule, ici en format
Vista-Vision (comme THE BRUTALIST), il joue beaucoup sur les focales longues. Peu
de longs mouvements ou de plans séquences (époque MAGNOLIA, BOOGIE NIGHTS fortement influencé par Robert Altman) cette fois, chaque scène est découpée
au rasoir, un montage sans temps mort. Avec cette caractéristique : PTA zappe les explications, il fonce, car le temps presse. Comment Lockjaw a su que… comment Bob
a compris que… comment les French 75 ont appris que… Ce n’est pas ce qui compte, et même, cela renforce
l’aspect délirant de l’aventure.
Car UNE BATAILLE APRES L’AUTRE tient aussi, et surtout, de
la comédie, de la fantaisie, par son rythme effréné et les situations cocasses. Bob Ferguson,les neurones trop
enfumés de ganja, a oublié les mots de passe d'antan (gag récurrent « Quelle heure est-il ? ») et se bat contre la bureaucratie de sa propre organisation révolutionnaire. Contraint de fuir en robe de chambre en pilou (clin d’œil à THE BIG LEBOWSKI ?) il la portera tout le film, même en
plein désert. Un as de l'espionnage qui découvre qu'on peut prendre des photos avec un I-Phone ! Di Caprio est vraiment excellent (il avait raté BOOGIE NIGHTS au profit de TITANIC, peut-on lui en vouloir ?), on sent que le réalisateur lui tient la
bride (ce que Scorsese peine à faire), jouissif anti-héros. Lorsqu’il hésite à
sauter d’une voiture en marche « Moins vite, moins vite ! », son pote Sergio lui lance « Pense à Tom
Cruise ». Anderson se permet, en prime, mille clins d'oeil vers ses collègues et pairs.
Sean Penn compose un colonel Lockjaw d’anthologie, caricature sur
rangers, le visage taillé à la serpe, émaillé de tics nerveux, à la démarche branlante et triomphante,
une espèce de toupet ridicule sur son crane rasé. PTA fraye sur les terres du DR
FOLAMOUR de Kubrick, le visage qui grimace comme un masque de carnaval, les jeux de mots : lockjaw = mâchoire bloquée. Lockjaw fait
penser au général Jack D. Ripper, par ses obsessions, sa paranoïa, ses colères irrationnelles, son
monologue où il est question de sa virilité, de viol inversé !
On adorera les sœurs de la Congrégation
des Braves Touffes qui cultivent de la weed, ce repère de suprématistes au fond d’un bunker sécurisé où trône derrière le chef un immense tableau lumineux
avec un canard dans une mare. PTA décale les situations par un
détail saugrenu, plusieurs fois une action épique est conclue par une pirouette-gag à la Buster Keaton (le coup de taser !).
Le roman de Pynchon se situait dans les 60’s,
Anderson, qui n'en garde que le prétexte, en donne une version contemporaine. Le parallèle avec l’Amérique de
Trump est saisissant, le sort réservé aux migrants, une Amérique fracturée en deux blocs irréconciliables, aux extrêmes de l'échiquier politique. A rapprocher du film
EDDINGTON de Ari Aster, mais qui lui se prenait plus au sérieux. PTA à une approche kubrickienne dans le traitement des personnages, tous excessifs à leur manière, donc ridicules, personne n'est épargné.
Outre quelques reprises pop génialement trouvées, la
musique originale est signée Jonny Greenwood (de Radiohead), sixième
collaboration avec PTA, dont on retiendra notamment cette partition pour piano
solo, dissonante, a-mélodique, plutôt osée pour ce type de film, encore un total décalage qui participe justement à
la tension des scènes.
Il se passe quoi quand un (très) grand réalisateur filme des scènes d’action ? Percutantes mais
pas charcutées, lisibles, efficaces, Anderson n’a pas besoin de douze caméras
et de trucages numériques, mais du bon angle, du bon cadre, du bon rythme. Friedkin n'est pas loin. Explosions, fusillades, hold-up (très tarantinesque), courses sur les toits, fuyards pourchassés, il y a tout ce qu’il
faut, les 140 millions se voient à l'écran. Et sherry on the cake : l’exploit de renouveler la poursuite en bagnoles.
En
allant plus vite, en froissant plus de tôle, en multipliant les bolides et les angles de caméra ? Non. En utilisant intelligemment de la topologie des
lieux et les focales. Une route désertique, en ligne droite, qui ne
cesse de monter et descendre, des pentes très marquées. Filmées en longue
focale, qui écrase donc les distances, les voitures donnent l’impression d’être ballotées
par les vagues d’un océan en furie, elles disparaissent et réapparaissent de l’image, ça monte, ça descend. Une dernière séquence
stupéfiante qui fera date, j'en prends les paris. Aboulez la monnaie.
Paul Thomas Anderson se renouvelle encore, dans le
genre abordé et sa mise en scène. Il assume totalement l’aspect attraction de
son film, un divertissement grand public (mais aux antipodes du calibrage
hollywoodien) savant mélange d’action, d’espionnage, de comédie grinçante,
radiographie de la société, mais sans discours plombant ou moralisateur (il a
horreur de ça), peuplé de personnages exubérants, qui surprend à chaque scène par
la direction qu’il prend.
**Le premier montage faisait 3 heures, la Warner ne souhaitait pas plus que 2h30, pour bénéficier davantage de séances journalières. Ils ont coupé la poire en deux. Anderson annonce déjà que la version dvd sera plus longue. Di Caprio a confirmé que des scènes avaient été coupées ou raccourcies, mais que le compromis trouvé était le bon pour conserver l'essence et le rythme du film.
J’ai eu une envie (pressante) de voir ce film dès
le petit extrait diffusé au moment de Cannes, où SIRAT* a reçu le
prix du jury. On y voyait Sergi Lòpez au volant d’une voiture, en
plein désert. C’est tout, c’est peu, mais suffisant. Y’avait
un truc dans ces images qui se démarquait du tout venant, un je ne
sais quoi d’oppressant, de brutal.
A l’issue de la projection,
car évidemment ce genre de film se regarde sur grand écran, les
références se bousculent, évidentes et assumées : MAD MAX, LE
SALAIRE DE LA PEUR, ZABRISKIE POINT, LA COLLINE A DES YEUX. Pas les
plus mauvais.
Le réalisateur franco-espagnol Olivier Laxe cite
volontiers Andreï Tarkovski et Robert Bresson parmi ses maîtres à
filmer. C’est dire si on va se marrer. Je retiendrai surtout
Bresson, effectivement, car ici le travail avec la caméra est très
sobre, loin de la virtuosité des plans séquences de Tarkovski.
Bresson, c’est la pureté du geste, l’austérité, les gros plans
signifiants. Qu’on retrouve dans SIRAT dès le départ, avec ces mains qui bâtissent un mur d’enceintes, bien
alignées. Puis un panoramique tout simple nous montre l’ouvrage
achevé, au pied d’une montagne dans le désert du sud
marocain.
C’est là que se prépare une rave-party, clandestine. La
musique techno de David Kangding Ray envahit le désert, rebondit en échos sur les montagnes, les raveurs (in french) dansent sous substances. Un plan d'ensemble en plongée, fixe, qui instaure une distance froide. Entassé dans ce cadre rigide, un monde à part : des piercés, des tatoués, entre punks gothiques et hippies 2.0, une communauté de marginaux, éclopés de la vie. Les blessures sont visibles. A Tonin il lui manque une jambe (géniale scène où avec son moignon entouré d’un torchon, comme une marionnette, il chante « Le déserteur »
de Vian, on pense au Chaplin de LA RUEE VERS L'OR). Et à Bigui, il lui manque un bras. Et sous sa crête de punk – un postiche
- une calvitie précoce…
SIRAT commence comme un trip halluciné, le
rythme est lent, pesant, écrasé par la chaleur et la sécheresse du
lieu. Quand débarquent Luis (Sergi Lòpez) et son fils Estaban, 10 ans, ils détonnent dans le décor. Luis cherche sa fille, distribue des
tracts avec photo et numéro de téléphone. Tout le monde est très
gentil, mais personne n’a vu cette fille. Quand l’armée
marocaine débarque, coupe le son et renvoie chacun chez soi, Tonin,
Bigui et leur potes prennent la tangente. Aussitôt suivi de Luis,
qui ne les lâchera pas. Là où ils vont, sa fille y
sera peut être.
L’intrigue minimaliste se limite à ces quelques
lignes. Deux camions et une voiture qui tracent dans le désert, et
comme on dit, ce n’est pas le point de chute, mais le voyage qui
compte. L’histoire de la fille de Luis ? Un prétexte, on n’en
saura pas plus. Ce qui prévaut c’est l’immensité et l’apprêté
du décor, hostile. Laxe filme les pieds nus sur le sable, les
rochers, le vent, la poussière, et ces gens paumés, comme des survivants après l’apocalypse (MAD MAX).
Comment qualifier SIRAT ? Un road-movie existentiel, avec épreuves obligées. La traversée
d’une rivière, l’ascension d’une montagne (LE SALAIRE DE LA
PEUR) avec ses gros plans sur les roues au bord de l’abîme, et au
fur et à mesure une menace sourde qui s’immisce (LA COLLINE A DES
YEUX). Des messages entendus à la radio sur une guerre, des
mouvements de l’armée, un champ de mine, des soldats (« t’es
un gamin, tu vas me tirer dessus parce que je pisse ? »)
des files d’attente aux stations services.
Je ne peux, évidemment,
révéler ce qu’il se passe exactement dans ce film. J’ai
rarement ressenti une salle abasourdie de la sorte. Une bascule
dramatique d’autant plus inattendue que filmée sans effet, silencieusement, comme un mauvais trip, avec cette distance froide toute bressonienne. Surtout pas d’émotion, c’est
vulgaire.
SIRAT, tourné en pellicule Super 16, à la texture
rugueuse, est un film peu dialogué. Du français, de l’espagnol,
un peu d’anglais. Un film comme déconnecté du temps, le petit
groupe traverse le désert sans carte, sans Gps ni téléphone, comme
dans les westerns : « faut aller vers le sud ».
C’est précis !
A part l’acteur Sergi Lòpez, paumé parmi les paumés et qui à sa manière sera aussi amputé, les autres sont des amateurs
(Bresson encore), ça se voit, sans doute pourquoi ça sonne vrai. On est pas loin de l’expérience sensorielle,
voire mystique, avec cette superbe scène de transe (un des gars
prépare une mixture, que du naturel…) en plein désert. On pense
aussi, en vrac, à THE MISFITS de John Huston, un AGUIRRE d'Herzog en plein désert, voire au LIVE IN POMPEI des Pink Flyod, dans un autre genre. Un film d’errance, de
perdition.
Deux options : 1) on se laisse porter par le contemplatif, la fixité, la durée
des plans, alors le temps et le tragique agissent. 2) on n’accroche pas au style, gêné par le filmage et l’interprétation bruts, la
musique omniprésente (élément inséparable de la mise en scène) et on décroche. Ce serait dommage, car c'est du grand cinéma, splendide mais radical.
Couleur - 1h55 - format 1:1.85 – super
16.
*Sirat : dans la philosophie musulmane, un pont
plus fin qu'un cheveu et plus tranchant qu'une épée, suspendu
au-dessus de l'enfer, qui sépare les croyants des non-croyants, que
chacun doit traverser, dernier obstacle vers le paradis ou l’enfer.
La saga franchisée par Tom Cruise nous avait
donné de bonnes choses, très bonnes même, avec M:I-3, 4 et 5, le
tiercé gagnant (j’ai un faible pour le 5). Le M:I-6 avait de bons
moments, mais M:I-7 devenait franchement lassant, beaucoup de bruit,
de remplissage mais plus guère de cinéma. Ce n’était que la
première partie d’un diptyque, on s’attendait donc à un M:I-8
THE FINAL RECKONING jouissif, feu d'artifice final.
Promis juré, c’est le dernier, laisse entendre son
producteur et vedette Tom Cruise. Ça se voit, car en gros,
pendant une demi heure quasi inutile, le scénariste et réalisateur Christopher
McQuarrie tente maladroitement de raccrocher les wagons avec le précédent opus, un
résumé bavard lardé d'images tirées du 7. Mieux encore, avec cette
séquence de brainstorming autour de la présidente des Etats Unis (Angela Bassett),
où ses conseillers ont le dossier de Ethan Hunt sous les yeux,
détaillant sa carrière et ses exploits, avec, donc, à l’appui... des extraits de tous le films de la saga ! Depuis Truffaut dans
L’AMOUR EN FUITE (le dernier Doisnel) je n’avais jamais vu ça !
Mais de quels exploits parle-t-on ? Ceux du personnage ou de son interprète à l'écran ? Ceux de Ethan
Hunt ou de Tom
Cruise, pour service rendu à Hollywood ? (quoi qu'on pense du bonhomme, il est un des rares à encore soutenir et produire du cinéma conçu pour les salles) On sent
effectivement que ce film sera le dernier de la série, sauf que…
la scène finale nous dit l’inverse, Ethan et sa nouvelle équipe à Trafalgar Square,
regards entendus, on reste en contact si jamais… Interminables
jeux de regards appuyés, A regarde B qui regarde C, qui regarde A puis B, lequel regarde D puis E, qui regarde A, qui… bref, 5 personnages = 25 champs
contre-champs.
On peut saluer que Tom
Cruise, qui commence à faire son âge, accepte de se
confronter à lui même, 30 ans plus jeune. Pas beaucoup d’acteurs
l’accepteraient. Ca donne la meilleure idée du film. Dans
le premier (De Palma, 1996) y’a cette scène culte de Ethan Hunt
suspendu à un fil dans une salle ultra sécurisée (avec la goutte
de sueur qui tombe) pour pirater un ordi. L’employé
responsable du site s'appelait William Donloe, on le retrouve 30 ans plus tard, expliquant à
Hunt que par sa faute, il a été muté dans une base de la CIA chez
les Inuits ! L’acteur étant le même, bien sûr.
Sinon, ça
raconte quoi ? Soit l’intrigue est très complexe, soit elle
est très mal racontée. J’opte pour la deuxième hypothèse. En
gros, de ce que j’ai compris, y’a une Intelligence Artificielle,
l’Entité, qui a pris le contrôle de l’arsenal nucléaire du
monde. Son coeur (son disque dur?) est planqué dans un sous-marin
russe qui gît au fond de l’océan. Il faut le récupérer, le neutraliser, mais pour ça il faut un virus. Et qui possède le
virus ? Le méchant, Gabriel. Le plan de Ethan Hunt est de livrer
l’Entité au méchant Gabriel (pour de faux) sauf qu’à la
CIA, on croit que c’est pour de vrai.
D’habitude, les films sont
construits comme une grande course poursuite, avec débauche de
cascades. Ce M:I-8 THE FINAL RECKONING se distingue par de longues
apartés dialoguées lourdingues, des crypto-dialogues pour faire genre on est
vachement intelligent, bourrés de termes technico machin chose, qui
tentent à la fois de résumer ce qui précède, et expliciter les
intentions des protagonistes. Résultat : on y pane que
dalle.
Mises à part deux ou trois petites scènes, comme au début la
libération de Paris, l’ancienne complice de Gabriel passée du bon
côté de la force, avec utilisation furtive des fameux masques en latex (marqueur de la série, vite expédié) les deux climax
sont la séquence du sous-marin et celle du biplan. C’est peu. La
scène du sous-marin, fallait oser ! Le mec descend dans les
abîmes glacées de l’arctique, en combinaison, mais en remonte en
maillot de bain, sans bouteille d’oxygène ! J’avoue qu’à
l’intérieur du sous-marin, c’est bien foutu, Ethan Hunt progresse comme dans une lessiveuse entre des missiles nucléaires qui
s’entrechoquent. Le seul souci, c’est que c’est
interminable.
Christopher McQuarrie réussit un exploit : on se
fait chier pendant les scènes d’action ! Montage ultra
découpé, aucune idée de mise en scène, des inserts répétés
quinze fois pour bien nous faire comprendre l’enjeu (les multiples
plans sur la clé-virus au cou de Gabriel), et quasiment aucun
humour. A côté Bergman c’est du
Tex Avery. Et puis faut arrêter de filmer le Cruise sprinter comme Usain Bolt, on y a droit quatre fois par épisode. Erreur de raccord ou gag involontaire, Hunt rattrape en courant un avion qui décolle !
McQuarrie filme en scope, mais on a l’impression qu’il
n’y a aucun plan d’ensemble, tellement le montage est haché. Du
champ contre-champ à toutes les sauces. Dans la poursuite (interminable aussi) en biplan, on voit un barrage immense. Impressionnant décor qui reste à l’écran une grosse demie seconde. Pourquoi filmer des décors naturels pour ne pas les montrer ? Le truc de
McQuarrie : quand un engin file vers l’avant, il le
filme en travelling arrière, pour décupler l’effet de vitesse.
Waouh ! Ca c’est de la mise en scène coco !
Palme de l'horreur visuelle à cette scène dans le caisson, où Hunt communique avec l’Entité. Qui lui
débite ses plans pour détruire le monde, comme quoi une IA peut être complètement conne et n'avoir jamais vu de James Bond. Parmi les partenaires de Hunt, il y a Paris, jouée par Pom Klementieff, une frenchy comme son nom l'indique, qui parle en français dans le film. Personnage sous exploité, dommage. A l'inverse, Grace la pickpocket passe de second à premier rôle féminin, Hayley Atwell est bien jolie, mais sa prestation totalement anecdotique. On regrette Rebecca Ferguson et Vanessa Kirby, d'une autre trempe. Simon Pegg prend du galon aussi, mais joue les utilités. Car les autres on s'en fout, regardez l'affiche, c'est Tom, sa gueule, et pis c'est tout.
Y’a
trop de choses qui ne collent pas, toutes les cinq minutes on se
demande : mais pourquoi ? mais comment ? A l'origine les deux films devaient être tournés simultanément et sortir à quelques mois d'intervalle. Sauf que ça ne s'est pas passé comme prévu, il fallait vite fabriquer un truc qui soit une suite sans en être une, le 7 s'étant planté au box office. C'est tout simplement un film qui n'a pas été pensé. Je ne comprend pas comment personne, dans le processus de production, ne s'est pas rendu compte que le projet allait dans le mur. Ce n’est pas
parce que c’est du divertissement, du grand guignol, de la baston
XXL, que ça doit être n’importe quoi.
Tout est énorme et invraisemblable dans INDIANA JONES (je cite celui ci parce que
la fin en Afrique rappelle furieusement la scène inaugurale des
AVENTURIERS) mais tout est clair, on participe au récit, aux péripéties. Parce que derrière la caméra y'avait un réalisateur qui connaissait le boulot.
Bref, c’est pas bon, redondant et beaucoup trop
long. Ca arrive à tout le monde de se tromper, mais qui est con, c’est que ça a coûté 400 millions ! Et si ça se plante, ils vont être obligés d'en refaire un pour renflouer les caisses.
Si les bandes dessinées traitant ou se déroulant pendant la seconde guerre mondiale sont légions, il en est tout autre pour la première. De la fameuse Grande Guerre. Grande guerre qui, bien des décennies plus tard, a commencé à faire douter nombre d'historiens sur les réels motifs de son déclenchement. Apparemment, il serait possible que les causes profondes soient le désir d'une hégémonie économique. Certains avancent même que certains faits peuvent amener à penser qu'il s'agissait de contrer l'essor industriel de certains pays. Le reste n'étant que de basses excuses pour déclencher l'apocalypse. Les avis restent partagés et parfois âprement défendus, mais il est certain que sans cet horrible conflit (pléonasme), l'Allemagne aurait pu être la première puissance européenne pendant de nombreuses années. Toutefois, qu'elles qu'en soient les causes, ce conflit marqua à jamais la mémoire des Européens. Même si, depuis ces jours funestes du conflit de 14-18 jusqu'à nos jours, jamais cette bonne chère planète meurtrie n'a cessé de souffrir de la folie des hommes.
Au début des années 80, un jeune et prometteur auteur anglais a voulu mettre en image cette période sombre et peu glorieusede l'histoire européenne. Pat Mills, qui se fera quelque temps plus tard remarqué par des histoires de récits légendaires, de fantasy barbare et de science fiction déjantés, a à cœur de se plonger dans cette longue guerre. Ou plus précisément, d'immerger le lecteur dans ces horreurs. Ainsi, Mills tisse des histoires qui sont bien loin des romans graphiques manichéens aux relents de propagande, se contenant de vanter devoir patriotique et valeurs viriles.
Ici, pas de véritables héros, du style "sans peur et sans reproche", ne reculant devant aucun danger, prêt à sacrifier leur vie pour leur pays - et échappant toujours toujours aux blessures graves ; même sous le feu nourri d'une Maschinengewehr 42. Ici, les personnages-clés ne sont pas à l'abri de la malchance, d'une mortelle sentence. Seul le jeune Charlie Bourne semble y échapper. Charlie ? Charlie est un adolescent issu du prolétariat londonien, transcendé par un fort sentiment de patriotisme. Un brave garçon qui a quitté tôt l'école pour travailler, afin de décharger financièrement ses pauvres parents qui peinent à joindre les deux bouts. A l'annonce de l'entrée en guerre du Royaume-Uni, pour combattre les méchants - le mal -, lui et d'autres jeunes gars du quartier, n'ont qu'une hâte: s'engager et partir botter le cul à ces imbéciles et ignobles Allemands. D'autant qu'il est persuadé, lui comme la large majorité des volontaires, qu'il sera aisé de venir à bout de ces mangeurs de choucroute. L'affaire ne prendra tout au plus que quelques semaines. Sentiment étonnamment également partagé par les engagés des autres nations impliquées.
Charlie Bourne n'est ni grand, ni bien costaud, ni encore moins le plus finaud des hommes. Il est parfois tellement naïf que c'en est à se demander s'il n'est pas benêt. Une innocence due en partie à une forme d'incompréhension, ou plutôt l'absence totale de pensées tordues chez ce brave jeune homme. Il faut dire qu'il est bien jeune, mentant sur son âge pour être incorporé (maladroitement, mais qu'importe, car les services de recrutement ont besoin d'hommes... ). Si Bourne peut être le sujet de moquerie, il possède pourtant des qualités rares, qui font bien souvent défaut à la plupart. Notamment le courage, la bonté, la générosité, la fidélité et l'abnégation. Bien que n'ayant pas les capacités physiques et intellectuelles requises pour en faire un modèle de héros, il possède cette générosité du cœur qui lui permet de braver tous les dangers, non pas dans un élan patriotique ou guerrier, mais simplement pour soutenir, sauver même, ses camarades d'infortune.
Evidemment, une fois sur place, Charlie et ses camarades Tommies, vont vite déchanter, car envoyés avec un minimum d'entraînement au milieu d'un indescriptible enfer - en l'occurrence ici, la bataille de la Somme. Après une marche forcée de plusieurs dizaines de kilomètres, chargés comme des mulets, ils se retrouvent dans des tranchées insalubres, sous un feu nourri et sous le joug d'une discipline de fer. Simples soldats trop souvent considérés comme de la chair à canon, de simples pions, que des hauts-gradés sans état d'âme (à l'exception de quelques rares trublions), confortablement installés à l'abri, déplacent comme de vulgaires pions. Sans vraiment se soucier des pertes, des drames humains.
En bonne partie inspiré par le roman Allemand "A l'ouest, rien de nouveau", Pat Mills, à travers son personnage central et à l'aide de la plume de Joe Colquhoum (que les Français ont pu connaître dans l'antique revue "Yataca" dans les 70's - première parution en 1968) œuvre pour mettre en images la folie et l'absurdité de la guerre. Une démence broyant sans discernement les cœurs et les âmes, irradiant bien au-delà des zones de conflit. Comme un virus s'étalant sournoisement, entraînant les populations dans la paranoïa. Au premier coup d'œil, le style de dessin de Joe Colquhoum, rappelle la tradition des planches en noir et blanc à budget modeste, éditées généralement dans des formats de poches voués à l'action. Une énième BD aux allures de propagande guerrière, emprunt d'un nationalisme douteux avec parfois encore quelques relents racistes (1), vantant les mérites du "camp du bien" et considérant le camp adversaire comme un ramassis d'affreux imbéciles : produit assez fréquents il y a plus de quarante ans. Si le style graphique peut s'y apparenter, - ce qui, pour certains, pourrait paraître daté - , Joe, lui, s'évertue à reproduire autant que possible détails et réalité, en prenant rigoureusement soin de ne jamais faire d'anachronisme.L'œil attentif et scrutateur de Mills y veille. A ce titre, la course à l'armement est explicite, avec une période de transition où le Moyen-âge semble côtoyer les temps modernes. Ainsi, certains officiers, dépassés, profondément enracinés dans un passé peu ou prou fantasmé, ne parviennent pas à s'adapter à ce nouvel âge sombre ; un manquement dont seuls ceux qui sont sur le terrain, au front, vont en payer les funestes conséquences. En l'occurrence, la Bataille de la Somme restera la plus meurtrière pour le Royaume-Uni, qui y perd plusieurs milliers de soldats rien que la première journée d'offensive.
Les récits successifs retracent très bien les efforts qu'ont pu produire les cerveaux (dérangés ?) des diverses nations, rivalisant d'ingéniosité dans le seul but d'éradiquer en masse le plus efficacement possible son prochain. Et qu'importe les dommages collatéraux. Généralement, le matériel et les techniques sont mis à l'épreuve sur le terrain, améliorés au fur et à mesure - et forcément, il y a de la casse. On suit ainsi, à travers le regard terrorisé des pauvres hères impuissants les débuts des armes chimiques, dont l'utilisation erratique peut aveuglément affecter un camp comme l'autre, des blindés, des lance-flammes, des bombardements et mitraillages aériens. Tant d'efforts et de fonds déployés pour briser des vies. Pour une boucherie à ciel ouvert. Une nouvelle façon de faire la guerre, qui a la particularité de plonger dans la folie même ceux qu'elle épargne physiquement.
Cependant, si Mills tient à suivre scrupuleusement une réalité historique, c'est avant tout à la psyché des soldats qu'il s'intéresse. A ces sacrifiés, ces petites gens naïvement bercés d'illusions, qui, partis la fleur au fusil, reviendront brisés (une cassure qui jaillira sur les familles et les proches). Pour ceux qui pourront encore traverser la Manche. Loin de s'ébattre dans le gore, la violence gratuite, le larmoyant, il aborde assez souvent ses récits par un ton tragico-comique. Rien de déplacé pourtant, au contraire, l'âpreté du combat quasi permanent que mènent les trouffions - tant sur le champ de bataille que dans leurs rangs - n'en est que renforcé. En dépit d'un sujet profondément affligeant, épouvantable même, les créateurs se s'enlisent pas dans une insondable noirceur qui aurait rendu la lecture pénible, difficile. Au plus près de l'humain, ils parviennent à retranscrire l'incroyable faculté de l'humain à trouver, même dans les moments les plus difficiles, une voie pour laisser éclore un sourire, une joie, un rire, la chaleur d'une franche camaraderie. Tout n'est pas que conflits, étourdissantes explosions, boue traitresse, humidité pénétrante, barbelés et aliénation. C'est ce qui fait d'ailleurs le sel de ces histoires qui se démarquent totalement des "Sergent Rock", Captain America et autres John Wayne des phylactères.
Mills craignait que ses histoires n'accrochent pas les lecteurs et qu'elles soient en conséquence rapidement arrêtées. Lui qui tenait tant à faire passer un message, transmettre ses opinions plutôt antimilitariste. Il n'en est rien, au contraire. Son succès va permettre à la série de se prolonger jusqu'à la fin des années 80 (continuant quelques années après le décès de Colquhoun). Pour cela, il se renouvelle en changeant de champs de batailles, filant vers celles d'Ypres, de Verdun, frayant avec la Légion Etrangère, ainsi que la vie à Londres totalement chamboulée, sans abandonner longtemps ce brave Charlie - le fil rouge - qui a dû rapidement s'endurcir, perdant à jamais comme tant d'autres son innocence et sa jeunesse. Considérée comme subversive - ce qui est d'ailleurs le but avoué de l'auteur -, certains parlementaires de la chambre des Lords ont bien essayé de censurer la bande-dessinée, mais, heureusement, en vain. Enfin... il y eut tout de même quelques compromis et certaines planches furent bannies - rares cas que Mills accepta parce qu'à son sens, son message était passé. On l'accusa même d'inventer des armements (à ce titre, on frôle parfois le steampunk), d'exagérer irrespectueusement la discipline (de fer) dont avaient fait preuve les trois principales puissances, d'amplifier l'horreur des tranchées et des diverses batailles, or il n'en est rien. Même le dessinateur a parfois - surtout lors des premiers récits - émis des doutes. Alors qu'il a lui-même été soldat, vétéran de la Seconde Guerre mondiale. Un dessinateur qui avouera avoir été rapidement pris par les récits de Mills et ses propres dessins, au point d'être touché émotionnellement.
Mills et Colquhoum nous amènent à côtoyer ces bidasses, ces militaires de carrières et autres volontaires, au milieu de la crasse et de la vermine, de de la maladie, du désespoir, de la mort et de la destruction, de la peur et du courage. Ces pauvres gars alternant entre terreur, rage et épuisement, coincés dans un enfer de terre et de fer, pris entre l'ennemi et une hiérarchie déphasée et singulièrement hautaine. Une autorité généralement sans considération pour la plèbe. Mills en particulier tient à dénoncer les iniquités, le sordide. Les fortunes des marchands de mort qui prennent une ampleur jamais imaginée jusqu'alors, alors que les trouffions ne touchent qu'une misère (quand ils la touchent), retournant au pays brisés et encore plus démunis qu'auparavant. On apprendra ainsi que certains manufacturiers de pièces et d'armes du Royaume-Uni auraient fourni le camp adverse, par l'intermédiaire de pays neutres.
La qualité des récits et de l'illustration ont fait que de nombreuses planches ont parfois été reprises pour enrichir des expositions dédiées à la première guerre mondiale. Au Royaume-Uni bien sûr, mais aussi en France, comme on peut le constater dans la première vidéo ici présente.
Il y a 107 ans, le 18 novembre 1916 se jouaient les prémices de la fin de la Bataille de la Somme ... d'une manière peu conventionnelle et peu glorieuse. Une tempête hivernale précoce recouvre d'un manteau glacial les trouffions déjà épuisés par des semaines, des mois pour certains, de boue, d'humidité, de faim au cœur de l'absurdité d'un conflit qui s'enlise. Un épuisement et une lassitude qui forcent nombre de tommies à se rendre. Le camp adversaire étant déjà prêt à le faire.
(1) à ce titre, même Marvel qui a pourtant été l'un des premiers à inclure des éléments issus des "minorités" dans ses pages, n'a pas pris de gants pour honteusement caricaturer les ennemis originaires d'Asie et du Pacifique. Graphiquement, les nazis ont bénéficié de plus de respect.