mercredi 15 juillet 2026

Peter FRAMPTON " Carry The Light " (2026), by Bruno



   Depuis le 22 avril dernier, il affiche 76 balais au compteur, et une carrière de soixante ans ! Oui, soixante ! Parce que cet ex bouclettes blondes commence les choses sérieuses dès ses seize ans, lorsqu'il quitte définitivement l'école pour intégrer un groupe local - "fort" de trois singles à son actif -. Et encore, on devrait compter les années précédentes et formatrices ; celles où il commençait déjà à se produire sur des petites scènes, s'exposant au jugement d'un public pas nécessairement tolérant. En dépit d'un talent certain, son parcours n'a pas été un long fleuve tranquille. Même si, très tôt, on a remarqué ses dispositions pour un jeu de guitare foncièrement rock et une aptitude pour des envolées lumineuses. Comme s'il avait fusionné l'assise inébranlable et la puissance d'un Pete Townshend, la rugosité et l'énergie du Chicago blues, avec la sensibilité pop des Beatles, et avec une fluidité hérité du Jazz. Cette dernière plus évidente lors des soli.

     Totalement impliqué, il ne comprend pas, ne supporte pas, l'absence de succès réel. Ce qui l'amène à se lancer en solo. Mais l'ascension vers le succès est lente, et pas particulièrement encourageante jusqu'à ce carton international d'un double live (incité par les ventes encourageantes du dernier essai studio et d'une réputation scénique croissante allant de pair avec une forte influence du public). Il squatte pendant plusieurs semaines les charts américains et européens. C'est une consécration pour ce jeune Anglais qui à, 26 ans, se retrouve invité à la Maison Blanche - sur l'insistance du fils de l'occupant d'alors, Gerald Ford. Tout semble alors acquis à Mister "sourire Ultra-Brite", jusqu'à un terrible accident de voiture qui faillit lui coûter la vie, et qui marque le début d'une vertigineuse descente vers l'anonymat. La même année, sa compagne l'attaque en justice pour lui réclamer la moitié de ses gains cumulés pendant les années qu'ils auraient passées ensemble. Ils n'étaient pas mariés... Possible qu'elle n'ait pas cru à son rétablissement...


 Pour essayer d'échapper aux blessures psychologiques de ses déconvenues et aux douleurs incessantes dues aux séquelles de son accident, il se laisse tenter par la drogue. Si cette dernière lui permet d'échapper - un instant - à un quotidien étouffant, elle va rapidement être un handicape supplémentaire, freinant considérablement sa créativité, annihilant son énergie, et bouffant sa carrière. À croire qu'après avoir atteint le succès international tant souhaité, il fallait que désormais il paye... on n'a jamais su s'il avait conclu un contrat à minuit, à l'angle d'un carrefour... La poisse continue quand, à peine remis, après des mois de dure convalescence et de rééducation, il perd toutes ses guitares dans le crash d'un avion cargo. (on a oublié le nom des personnes décédées, mais par contre on connait tous la fameuse Gibson Les Paul Custom 54 modifiée à trois micros, celle qu'il arborait depuis Humble Pie, celle qu'on entend dès le « Performance Rockin' The Fillmore », offerte par un musicien fan du groupe, et qu'on voit sur les pochettes de "Frampton" et de " Frampton Comes Alive"). Même si, en août 1979, Frampton a son étoile sur le « Hollywood Walk of Fame », les années 80 s'annoncent mal pour cet ex-rock star qui semble alors avoir disparu de la scène. En dépit de quelques bribes de souvenir encore entretenues par le "Comes Alive" et par sa participation dans le film musical "Sgt. Pepper's Lonely Hearts Club Band" auprès des Bee Gees (1978), les médias peinent à ne pas oublier son nom. Lorsqu'il s'en souviennent, c'est pour éreinter ses disques – qui, il est vrai, peinent à retrouver du relief et de la profondeur. Lui qui avait du mal à supporter que les médias focalisent sur sa plastique, - son minois qui lui valu d'être élu « Visage du mois » par une revue dès 1967, qu'ils exploitent son image plutôt que de s'intéresser vraiment à sa musique, lui qui souffrait d'avoir été affublé d'une image de Pop-star -, le voilà précipité vers un nouvel anonymat.

     Enfin, son pote d'enfance, David Jones, celui avec lequel, alors qu'ils n'étaient que de jeunes adolescents, il travaillait à repiquer des classiques du rock'n'roll, va lui donner un petit coup de pouce médiatique. Jones donc, rebaptisé Bowie, le convie à jouer sur son album, le controversé "Never Let Me Down" de 1987, et à l'accompagner pour la tournée internationale du "Glass Spider Tour". Ce retour sous le feu des projecteurs lui redonne confiance, et il tente de reprendre en main sa carrière solo. Toutefois, son dernier disque de la décennie traîne encore les dérives des productions ampoulées et synthétiques de son époque (1). Ce qui n'en fait pas pour autant un mauvais album.

     Mais Frampton souhaite s'éloigner un peu de la Pop, renouer avec les fondamentaux, retrouver l'excitation procurée par de saines vibrations franchement rock. Un sentiment peut-être réveillé par la tournée avec Bowie où ce dernier avait alors remis à l'honneur les guitares (offrant quelques plages à Frampton pour frimer avec sa gratte), et dégeler quelques uns de ses succès glam-rock des 70's. Et qui d'autre de mieux placé que son ancien comparse Steve Marriott pour retrouver l'excitation et le bonheur de brutaliser – avec classe et bienséance – un double corps Marshall. Ainsi, en 1990, Peter et Steve tissent à nouveau de solide liens, parlent de leurs carrières respectives émaillées de pérégrinations, et bien sûr de l'époque héroïque d'Humble Pie. Finalement, l'année suivante, en 1991, ils s'accordent pour remonter Humble Pie dans les plus brefs délais, partir sur la route et enchaîner avec un nouvel album. Deux chansons avaient été déjà enregistrées (2). Hélas, Steve Marriott décède le 20 avril 1991 dans les flammes de sa maison, où il s'était probablement endormi avec une cigarette à la main. La perte de Steve, de celui qu'il considéra un temps comme un grand frère qu'on admire (3), auprès de qui il apprit quelques ficelles du show-bizz, comment tenir une scène et un public, fut un nouveau choc. Frampton se retire pour quelque temps de la scène.


   Ce n'est qu'en 1994 qu'il acte son retour, avec un douzième album simplement nommé « Peter Frampton », comme pour un renouveau, une résurrection. Et ça semble être le cas avec ce très bon disque (indéniablement le meilleur depuis... des lustres - voire un de ses meilleurs toutes époques confondues), qui se dévoilerait presque comme une synthèse de sa carrière, avec désormais une tonalité nettement plus organique, plus rock, voire heavy-rock – plus en phase avec sa facette live, parsemée de réminiscences d'Humble Pie ; renouant alors avec un son de guitare plus chaud, un peu plus épais, plein et mat.

     Il ne retrouve pas pour autant le succès d'antan, mais semble peu s'en soucier. Désormais, Frampton – plus philosophe ? - va s'épanouir tranquillement avec une carrière où il ne sortira des disques quand bon lui semble, ou lorsqu'il en a l'occasion. Il rejoint un temps le All Starr Band de Ringo Starr, fait des apparitions de-ci de-là, et profite de la vie.

     Le nouveau siècle lui semble profitable. Après avoir définitivement arrêté de boire, il sort, en dix ans, trois albums salués à juste titre par la critique : le délectable "Now", l'instrumental "Fingerprints" et le délicieux "Thank You Mr Churchill". Même l'incompris, injustement discrédité (4), « Hummingbird In A Box » mérite une attention particulière. Les suivants sont plus anecdotiques mais lui permettent néanmoins de garder un contact avec "l'actualité", tout en continuant à tourner régulièrement. Malheureusement, il est atteint d'une maladie dégénérative des muscles, ce qui l'oblige à se déplacer avec une canne et à se produire assis. S'il prend ça avec une certaine philosophie, estimant qu'il a eu une belle vie, et qu'il aurait déjà pu - et pas qu'une fois - passer l'arme à gauche, il regrette de devoir désormais réfléchir lorsqu'il doit jouer un solo de guitare. Lui qui, jusqu'alors, se laissait emporter par l'instant présent, par le feeling, doit dorénavant anticiper, afin de ne pas se retrouver dans une position inconfortable, où ses doigts se bloqueraient, et ne pourraient suivre la trame entamée.

     Mais voilà qu'en cette année 2026 sort un nouvel album de Frampton. Et tout aussi surprenant que cela puisse paraître, ni son âge ni sa maladie ne semblent grever ce bel album qui, même s'il est loin d'être son meilleur, n'en est pas moins un très bon cru. Une bien agréable surprise de la part d'un homme qu'on aurait cru définitivement retiré de la musique. Aidé par son fils Julian, Peter est particulièrement fier de ce disque, le premier depuis seize ans intégralement composé d'inédits, et espère qu'il sera un nouveau début. À l'exception de la dernière pièce, l'instrumental "At The End Of The Day", toutes les compositions ont été écrites communément par le père et le fils. 

     Dès l'ouverture, avec la chanson titre "Carry The Light", introduit par un chant incantatoire tribal - qui revient appuyer les refrains -, les Frampton frappent fort avec une pièce forte. Un rock flegmatique, nimbé d'une spiritualité sous-jacente. L'inspiration même venant des traditions amérindiennes "Porte la lumière, porte la lumière. Il faut écouter les anciens ... Ils savent ce qui va arriver. Si nous nous unissons tous, nous pouvons changer les jours les plus sombres, et les faire briller pour toujours. Si nous apprenons de nos erreurs... ". Évidemment, d'autres morceaux rock, forts d'une tonalité chaude et généreuse, - la patte "Peter Frampton" -, égrènent l'album. "Buried Treasure" fait dans le rock carré et tranchant, limite heavy-rock. L'utilisation - occasionnelle - de la Telecaster, avec sa tonalité plus tranchante, évite que ce riff simple et rebattu, n'enlise le morceau dans une terre boueuse. Le « trésor enfoui » fait référence à la musique laissée à la postérité par un ami disparu. Celle de Steve Marriott ? Celle de George Harrison ? Ou bien celle de Tom Petty ? Plus crédible en raison de l'invité Benmont Tench, l'indéfectible pianiste des Heartbreakers de Tom Petty. Sachant que la chanson porte le nom de l'émission radio que Tom Petty avait animée. Plus surprenant, "Lions At The Gate" plonge dans une forme de heavy-rock sombre, perforé de touches indus, avec un Tom Morello qui, décidément, semble avoir le pied soudé à sa Whammy. Toutefois, sur ce titre, un brin protestataire, il est assez pertinent. "Envoyez-les à la guerre à volonté ! Envoyez-les au combat ! Nous tournons la page dès qu'ils sont hors de vue". Et pour finir, un Hard-blues félin, poisseux et fuligineux, à l'air gentiment menaçant, "Tinderbox",  "Nous savons tous que l'argent est à blâmer. Chaque dollar attise le feu, pris dans les flammes par le désir... Seuls nous n'avons aucune chance. Au cœur de cette danse, c'est chaque jour une poudrière". Une belle de pièces rock, certes pas vraiment relevée, mais tout de même bien savoureuse.


 On retrouve aussi le format Pop-rock - qui a fait les beaux jours des finances de Frampton -. Comme "Breaking The Mold", avec Sheryl Crow, et "I Can't Let It Be" qui aurait pu être composé avec son défunt ami, George Harrison, tant il semble porter l'influence de ce dernier.

   Toutefois, à l'exception de "Carry the Light", ce sont les ballades qui se démarquent. À commencer par "I'm Sorry Elle", en duo avec Graham Nash. Une chanson sobre, épurée, et saisissante. Sentiment de solitude, de regret de n'avoir pu assister à la naissance de sa petite-fille, à cause du confinement ; de culpabilisation aussi d'un monde à la dérive, laissé en héritage aux enfants. Superbe solo de guitare acoustique, réalisé en pensant à Django Reinhardt, en voulant lui rendre hommage. Et le doux et onirique, "Can You Take Me There", avec le concours du  saxophone de Bill Evans qui donne un tempérament smooth-jazz.

   Depuis quelques années, Frampton se fait régulièrement plaisir avec des instrumentaux fouillés et bien sentis. Pour le cru 2026, il en offre deux magnifiques : « Islamorada » (du nom d'un petit village d'une île de Floride), en duo guitaristique avec H.E.R. (Gabrielle Wilson), où les six-cordes s'enlacent, se répondent, tournoient dans un environnement de quiétude, explosant de vie, loin du tumulte urbain – avec, ici, un gros son à la Santana. Et « At The End of the Day », qui clôt sereinement ce dernier chapitre sur un lyrisme à la Jeff Beck (sans vibrato).


(1)       Pourtant, le co-producteur, Chris Lord-Alge, qui joue et ajoute quelques touches de synthés, sera récompensé de quelques Grammy Awards pour son travail sur des albums de Green Days. 

(2) « I Won't Let You Down » et « The Bigger They Come » disponibles sur la compilation « Shine On – A Collection » de 1992. 

(3) Évidemment, avec les Small Faces, Steve Marriott était déjà une star au Royaume-Uni. Le dernier album, "Ogden's Nut Gone Flake", s'était hissé à la première place des charts anglais

(4) Il semblerait que la pochette et le sous-titre, « Songs for a ballet », aient considérablement biaisé des avis... qui n'ont peut-être pas pris le temps de s'attarder sur l'album. Certes, sa sobriété tranche radicalement avec les œuvres précédentes.



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