jeudi 7 mai 2026

SIDDHARTHA de Hermann Hesse (1922) par Benjamin


Nous sommes en plein 16e siècle et, tiraillé par les frustrations de ses pulsions inassouvies, un homme ne parvient plus à apprécier l’admiration dont il fait l’objet. Des années durant, il a travaillé comme un damné, la tête dans les formules scientifiques et la reconnaissance de ses semblables comme seul but. Il avait alors l’enthousiasme et la spontanéité de la jeunesse, se livrait à ce combat avec l’énergie de ceux qui se sentent encore immortel. Ainsi mémorisa t-il les concepts les plus complexes mit en place les théories les plus révolutionnaires. La science fut pour lui la vanité magnifique de l’homme cherchant à égaler les dieux, la religion d’une humanité éclairée. 

[ Goethe ] Derrière ses formules se cachait une nouvelle énergie, un nouveau remède, un nouveau confort. La science rendra bientôt inutile l’entretien d’un feu, le dressage des chevaux, les récoltes à la main, tous ces travaux épuisant empêchant l’homme de profiter des voluptés de la vie. Au fond, les scientifiques tels que le docteur Faust sont pareils aux moines sacrifiant leurs vies pour la rédemption de l’humanité. Ce genre d’homme pensent sans doute que seule la science peut ramener l’humanité au paradis perdu, que chaque progrès l’éloigne de cet enfer où elle ne peut gagner son pain qu’à la sueur de son front. Les années passèrent et, alors que la vieillesse avait emporté son enthousiasme et sa vigueur, le brave docteur Faust commençait à regretter de s’être chargé d’un si lourd sacerdoce. Alors, pour sortir du mouroir de ses regrets, le vieux scientifique vendit son âme au diable pour revivre sa jeunesse perdue. Avec « Faust », Goethe traumatisa la pensée allemande en posant le dilemme de l’opposition entre la pensée et l’action, l’intellectuel et le pulsionnel.

Nietzsche clarifia bien sûr cette opposition dans « Naissance de la tragédie », où il différenciait le Dionisiaque et l’Apollinien, c’est-à-dire le domaine du rêve et de l’instinctif. Des décennies plus tard, alors que l’obscurantisme nazi s’emparait du pays de Goethe, un écrivain mit en scène ses angoisses dans ce qui peut être considéré comme un prolongement de la morale du mythe faustien. 

Dès son enfance, Hermann Hesse avança dans la vie tel un nageur tentant de progresser à contre courant. Atteint de troubles bipolaires, il s’écorcha à toutes les autorités avec la maladresse de celui qui tomba dans la vie comme sur un parterre de ronces. Ainsi se succédèrent les conflits familiaux et les changements d’établissements scolaires, jusqu’au jour où l’instabilité de cette vie absurde lui parut insupportable. Le fameux « Loup des steppes » n’était autre que lui, le roman devenu un classique donnait à ses troubles et à son salut une portée universelle. Il faut toutefois souligner que, là où le personnage du loup des steppes est torturé par son obsession pour Faust, c’est cette même obsession qui sauva la vie de Hesse. De ce loup à « Narcisse et Goldmund » en passant par « Siddhartha », une bonne part de son œuvre tourna autour du grand problème soulevé par Goethe. Trouver une harmonie entre ses rêves et ses pulsions, entre son idéal et ses besoins triviaux, telle est la grande préoccupation de ses personnages. 

Dans cette optique, « Siddhartha » est un plus grand livre que le déjà remarquable « Loup des steppes ». Ayant pris un peu de recul sur ses propres névroses, Hesse nous emporte ici dans l’Inde du mysticisme bouddhiste. Comme le docteur Faust, son Siddhartha y grandit comme un sage dont son entourage admire la grandeur. Pourtant, malgré son apparente sérénité, une angoisse poussait le jeune homme à fuir cet amour confortable mais assommant. Au fond, l’affection dont il faisait l’objet ainsi que le futile plaisir qu’il en retira lui apparurent comme les éléments d’une vaste supercherie. Il était convaincu que, derrière la futilité de ces artifices, la véritable profondeur de la vie ne demandait qu’à se révéler aux yeux de l’homme ayant atteint la sagesse.

Le premier chemin de cette sagesse lui parut être la souffrance, cette douleur nécessaire à celui qui cherche à maîtriser le courant impétueux de ses pensées et de ses sentiments. Ainsi suivit-il des jours durant l’enseignement des shramanas, ces hommes pour qui toute forme de plaisir empêchait d’accéder à la véritable beauté de la vie. Refusant toutes attaches aux hommes et aux choses, cette tribu lui permit d’atteindre une sérénité bien éphémère. 

Nul ne pourrait admettre que la véritable sagesse se trouve en refusant tout ce qui fait le sel de la vie, une telle morale ne peut mener qu’à la tristesse et à la frustration. Siddhartha quitta donc les shramanas pour rejoindre la ville, où il s’abandonna aux joies du jeu et aux extases du corps. Mais la débauche ne vaut finalement pas mieux que la chasteté et, à mesure qu’il se lassait de ces plaisirs futiles, Siddhartha nourrissait un dégoût de lui-même qui ne fit que croître. Est-ce donc de cette succession d’ennuis et de peines dont parlait Schopenhauer quand il affirmait "la vie balance sans cesse entre la souffrance et l’ennui" ? Le sens de la vie serait donc qu’elle n’en a aucun, qu’elle n’est que l’accumulation des lubies austères et des débauches plus ou moins honteuses de l’homme. Pas du tout !

Mais je ne voudrais pas donner ici toutes les explications d’un récit qui se vit autant qu’il se lit. Toute sa vie Hermann Hesse a refusé de considérer la littérature comme une clef de compréhension de l’existence. Les livres ne furent pas, selon ses dires, un moyen de comprendre la vie, mais de s’en échapper. La réflexion, il semblait laisser ça aux philosophes, comme si les écrivains vivaient dans un imaginaire éloigné de toute préoccupation terrestre. Ne vous y trompez pas, une telle opinion relevait plus de la posture que d’une conviction profonde. L’homme était trop cultivé pour ne pas savoir que, de « Candide » à « Sur les falaises de marbres » en passant par « Ainsi parlait Zarathoustra », nombre d’œuvres s’élevèrent entre ces univers voisins que sont la philosophie et la littérature. 

Un écrivain trop abstrait ne serait qu’un pompeux styliste, un autre trop rationnel s’apparenterait à un démagogue vendeur de camelote. Tout grand écrivain recherche l’universel dans le personnel, le concret dans l’abstraction, la grandeur jusque dans la simplicité. Il est finalement semblable à ce Siddhartha qui, derrière le rideau des apparences, cherche à saisir la profondeur de la vie, la sagesse. Une chose est sûre, une telle lecture procure une sérénité que l’occident a depuis longtemps perdu et qui fit la grandeur des légendes asiatiques. Au lecteur de dire si un tel récit évoque plus pour lui un Candide exotique où un Faust perdu au pays du Bouddha.

Editions Livre de Poche - 224 pages 

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