Nous
sommes en plein 16e siècle et, tiraillé par les frustrations de ses
pulsions inassouvies, un homme ne parvient plus à apprécier
l’admiration dont il fait l’objet. Des années durant, il a
travaillé comme un damné, la tête dans les formules scientifiques
et la reconnaissance de ses semblables comme seul but. Il avait alors
l’enthousiasme et la spontanéité de la jeunesse, se livrait à ce
combat avec l’énergie de ceux qui se sentent encore immortel. Ainsi mémorisa t-il les
concepts les plus complexes mit en place les théories les plus
révolutionnaires. La science fut pour lui la vanité magnifique de
l’homme cherchant à égaler les dieux, la religion d’une
humanité éclairée.

[ Goethe ] Derrière ses formules se cachait une nouvelle
énergie, un nouveau remède, un nouveau confort. La science rendra
bientôt inutile l’entretien d’un feu, le dressage des chevaux,
les récoltes à la main, tous ces travaux épuisant empêchant
l’homme de profiter des voluptés de la vie. Au fond, les
scientifiques tels que le docteur Faust sont pareils aux moines
sacrifiant leurs vies pour la rédemption de l’humanité. Ce genre
d’homme pensent sans doute que seule la science peut ramener
l’humanité au paradis perdu, que chaque progrès l’éloigne de
cet enfer où elle ne peut gagner son pain qu’à la sueur de son
front. Les années passèrent et, alors que la vieillesse avait
emporté son enthousiasme et sa vigueur, le brave docteur Faust
commençait à regretter de s’être chargé d’un si lourd
sacerdoce. Alors, pour sortir du
mouroir de ses regrets, le vieux scientifique vendit son âme au
diable pour revivre sa jeunesse perdue. Avec « Faust »,
Goethe traumatisa la pensée allemande en posant le dilemme de
l’opposition entre la pensée et l’action, l’intellectuel et le
pulsionnel.
Nietzsche clarifia bien sûr cette opposition dans
« Naissance de la tragédie », où il différenciait le
Dionisiaque et l’Apollinien, c’est-à-dire le domaine du rêve et
de l’instinctif. Des décennies plus tard, alors que
l’obscurantisme nazi s’emparait du pays de Goethe, un écrivain
mit en scène ses angoisses dans ce qui peut être considéré comme
un prolongement de la morale du mythe faustien.

Dès son enfance,
Hermann Hesse avança dans la vie tel un nageur tentant de progresser
à contre courant. Atteint de troubles bipolaires, il s’écorcha à
toutes les autorités avec la maladresse de celui qui tomba dans la
vie comme sur un parterre de ronces. Ainsi se succédèrent les
conflits familiaux et les changements d’établissements scolaires,
jusqu’au jour où l’instabilité de cette vie absurde lui parut
insupportable. Le fameux « Loup des steppes » n’était
autre que lui, le roman devenu un classique donnait à ses troubles
et à son salut une portée universelle. Il faut toutefois souligner
que, là où le personnage du loup des steppes est torturé par son
obsession pour Faust, c’est cette même obsession qui sauva la vie
de Hesse. De ce loup à « Narcisse et Goldmund » en
passant par « Siddhartha », une bonne part de son œuvre
tourna autour du grand problème soulevé par Goethe. Trouver une
harmonie entre ses rêves et ses pulsions, entre son idéal et ses
besoins triviaux, telle est la grande préoccupation de ses
personnages.

Dans cette optique, « Siddhartha » est un
plus grand livre que le déjà remarquable « Loup des
steppes ». Ayant pris un peu de recul sur ses propres névroses,
Hesse nous emporte ici dans l’Inde du mysticisme bouddhiste. Comme
le docteur Faust, son Siddhartha y grandit comme un sage dont son
entourage admire la grandeur. Pourtant, malgré son apparente
sérénité, une angoisse poussait le jeune homme à fuir cet amour
confortable mais assommant. Au fond, l’affection dont il faisait
l’objet ainsi que le futile plaisir qu’il en retira lui
apparurent comme les éléments d’une vaste supercherie. Il était
convaincu que, derrière la futilité de ces artifices, la véritable
profondeur de la vie ne demandait qu’à se révéler aux yeux de
l’homme ayant atteint la sagesse.
Le premier chemin de cette sagesse
lui parut être la souffrance, cette douleur nécessaire à celui qui
cherche à maîtriser le courant impétueux de ses pensées et de ses
sentiments. Ainsi suivit-il des jours durant l’enseignement des
shramanas, ces hommes pour qui toute forme de plaisir empêchait
d’accéder à la véritable beauté de la vie. Refusant toutes
attaches aux hommes et aux choses, cette tribu lui permit d’atteindre
une sérénité bien éphémère.

Nul ne pourrait admettre que la
véritable sagesse se trouve en refusant tout ce qui fait le sel de
la vie, une telle morale ne peut mener qu’à la tristesse et à la
frustration. Siddhartha quitta donc les shramanas pour rejoindre la
ville, où il s’abandonna aux joies du jeu et aux extases du corps.
Mais la débauche ne vaut finalement pas mieux que la chasteté et, à
mesure qu’il se lassait de ces plaisirs futiles, Siddhartha
nourrissait un dégoût de lui-même qui ne fit que croître. Est-ce
donc de cette succession d’ennuis et de peines dont parlait
Schopenhauer quand il affirmait "la vie balance sans cesse entre
la souffrance et l’ennui" ? Le sens de la vie serait donc qu’elle
n’en a aucun, qu’elle n’est que l’accumulation des lubies
austères et des débauches plus ou moins honteuses de l’homme. Pas
du tout !

Mais je ne voudrais pas donner ici toutes les explications
d’un récit qui se vit autant qu’il se lit. Toute sa vie
Hermann
Hesse a refusé de considérer la littérature comme une clef de
compréhension de l’existence. Les livres ne furent pas, selon ses
dires, un moyen de comprendre la vie, mais de s’en échapper. La
réflexion, il semblait laisser ça aux philosophes, comme si les
écrivains vivaient dans un imaginaire éloigné de toute
préoccupation terrestre. Ne vous y trompez pas, une telle opinion
relevait plus de la posture que d’une conviction profonde. L’homme
était trop cultivé pour ne pas savoir que, de
« Candide »
à
« Sur les falaises de marbres » en passant par
« Ainsi parlait Zarathoustra », nombre d’œuvres
s’élevèrent entre ces univers voisins que sont la philosophie et
la littérature.
Un écrivain trop abstrait ne serait qu’un pompeux
styliste, un autre trop rationnel s’apparenterait à un démagogue
vendeur de camelote. Tout grand écrivain recherche l’universel
dans le personnel, le concret dans l’abstraction, la grandeur
jusque dans la simplicité. Il est finalement semblable à ce
Siddhartha qui, derrière le rideau des apparences, cherche à saisir
la profondeur de la vie, la sagesse. Une chose est sûre, une telle
lecture procure une sérénité que l’occident a depuis longtemps
perdu et qui fit la grandeur des légendes asiatiques. Au lecteur de
dire si un tel récit évoque plus pour lui un Candide exotique où
un Faust perdu au pays du Bouddha.
Editions Livre de Poche - 224 pages
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