jeudi 9 avril 2026

L'ASTRAGALE de Albertine Sarrazin (1965) par Benjamin


« Il y a des dizaines d’écrivains ce sont de pauvres cafouilleux des aptères ! Ils rampent dans les phrases ils recopient ce que l’autre a dit … C’est pas intéressant »

Louis Ferdinand Céline se rendait compte de son crime, maudissait l’écho de son génie destructeur. Il faut avoir lu et relu « Mort à crédit », avoir bu jusqu’à la lie le calice de son cynisme ironique, pour comprendre que la littérature ne pouvait en sortir indemne. Plus que mettre le langage oral dans la littérature, l’homme parvint à le hisser à son niveau. Grâce au parler populaire, ses cruelles leçons de vie vous percutaient avec une rare violence. Le récit était pourtant ciselé, le vocabulaire fouillé et la langue riche, jusqu’au moment où une affirmation plus triviale vous prenait par le col pour vous expliquer ce qu’était la vie.

« La vérité c’est que je travaille et que les autres sont des fainéants ! Voilà ce que je pense ! ». Noircissant des dizaines de pages et se contentant parfois d’un verre d’eau pour tout repas, l’homme ne cessa jamais de payer le tribut nécessaire à l’entretien de cette force sacrée nommée le style. L’utilisation d’une langue directe ne fut pas pour lui une facilité, mais une esthétique nécessitant des heures de travail. Au fond, l’écrivain se lançait ainsi dans une démarche semblable à celle de ces free jazzmen tentant de rompre avec la tradition pour créer une musique plus intense. Céline ne fut pas un lecteur boulimique, il affirma d’ailleurs plusieurs fois qu’il ne lisait que le dictionnaire. Débarrassé d’une trop lourde influence antérieure, refusant de se laisser emporter par les sirènes d’une imagination hors sol, l’homme décrétait ainsi la dictature du « je ». Il affirmait d’ailleurs que pour écrire il fallait mettre sa peau sur la table et voir ce qu’elle donnait. 

Là où les Hugo, Balzac et autres Dumas eurent la pudeur de cacher leurs idées et sentiments sous le voile de la fiction, Céline fit de sa vie une fiction par la force de son style. De cette vision de la littérature naquit bien sûr la fameuse « Promesse de l’aube » de Romain Gary, « L’armée des ombres » de Joseph Kessel, et j’en passe... Mais tous ces hommes furent également grandis par les circonstances dramatiques de la guerre, ce malheur donnant fatalement à leur vie une certaine intensité dramatique. Qu’auraient-ils écrit s’ils n’avaient pas connu le bruit des bottes et le fracas des obus ? Auraient-ils eu l’idée d’écrire d’ailleurs ? Nous voilà devant l’éternel constat voulant que l’époque fait les hommes, que la grande histoire marque de son sceau les petites. 

La guerre, en traumatisant l’auteur du « Voyage au bout de la nuit » avait engendré un noircissement et un dépouillement de la littérature. Après avoir vu les hommes tomber par dizaines sous la mitraille, après avoir regardé des villes entières se faire raser en quelques secondes et constaté l’horreur de certains massacres de masses, le génie humain ne pouvait rester figé à l’époque de la grâce romantique et d’antan.

L’argot célinien fut au départ le moyen de souligner crûment cette part de laideur humaine que la guerre dévoila de la façon la plus extrême, les petites turpitudes de l’individu répondant ainsi aux grandes turpitudes de la masse. Puis la paix s’est installée en occident, au point de donner aux occidentaux l’illusion qu’un tel fléau ne pourrait plus jamais toucher leur sol. L’Amérique eut bien le Vietnam, la France l’Algérie, mais les horreurs de ces conflits se déroulaient loin des yeux d’une population insouciante. Si certains militaient contre la guerre, c’était désormais bien à l’abri de sa violence. Puisque les armes modernes avaient rendu impossible l’héroïsme chevaleresque cher à Romain Rolland et Alexandre Dumas, puisque l’individu roi n’avait pour seule envie que de se libérer de tout, la liberté serait la nouvelle grande préoccupation de la littérature. 

En prononçant ses mots vient immédiatement à l’esprit Jack Kerouac et son fameux « Sur la route ». Initiant le règne d’une nouvelle génération d’écrivains dite beat, le grand Jack fit du parler écrit le messager d’un enivrant anarchisme aventurier. Son succès a aujourd’hui le défaut de faire oublier que, à la même époque, une jeune femme hors la loi définissait le lyrisme libertaire à la française. 

Albertine Sarazin était bien loin de la tranquillité rêveuse d’une George Sand ou du calme intellectuel d’une Marguerite Yourcenar. Ayant connu très tôt la rébellion contre toute forme d’autorité, elle préféra braver la loi plutôt que d’accepter la monotonie d’une existence rangée. L’histoire commençait pourtant moins mal qu’il n’y parait, le placement de la jeune femme à l’assistance publique lui permettant d’être adoptée par un vieux couple soucieux de lui offrir un avenir à la mesure de son intelligence. Car la jeune femme, loin d’être mauvais élève, se distingue par des facilités d’apprentissage la menant facilement aux portes d’un bac qui était encore un moyen de différencier une certaine élite de la plèbe. 

Mais avec l’intelligence vient souvent l’indiscipline et, alertés par ses professeurs sur son tempérament indocile, les parents adoptifs de la jeune fille l’envoient préparer son examen dans une pension d’une particulière sévérité. Puisque l’éducation était devenue une geôle, elle ne tarda pas à réussir son évasion, la première d’une petite mais historique série.

Ce ne fut d’abord que sortir de l’enfermement étatique pour entrer dans l’esclavage de la prostitution. Mais un tel milieu permet des rencontres qui sont autant de possibilités de s’évader de nouveau. Le braquage fut ainsi le salut d’Albertine, mais elle s’y révéla malheureusement moins douée que pour les cours de son enfance. Vite attrapée par la police, elle réussit une seconde évasion durant laquelle elle se blesse sérieusement la jambe. Boitant comme elle le peut vers la liberté, elle finit par être ramassée par Julien, son véritable salut. Ainsi commença le parcours raconté dans une trilogie aussi indispensable qu’oubliée, « L’Astragale », « La cavale » et « La traversière ».

Seule partie à avoir connu une réédition récente, « L’Astragale » est le récit de l’espoir né et attisé par le seul homme qu’Albertine Sarazin admirait. Un autre lui tourna bien autour mais, assumant pleinement cette part de fourberie que les autres cachent honteusement, elle profita largement de sa générosité sentimentale en peinant à masquer le mépris qu’elle lui inspirait. Julien fut une fin, Jean un moyen, la différence d’estime séparant ces deux hommes n’étant pas sans rappeler cette phrase de Nietzsche : « Dans l’amour comme dans la haine la femme est plus barbare que l’homme »

L’intérêt de « L’Astragale » ne se situe pas dans son suspense, le lecteur sentant dès le début qu’une telle histoire ne pouvait pas bien finir. Non, l’intérêt de ce livre est d’abord contenu dans l’incroyable énergie que l’espoir donne à l’autrice, et qu’elle restitue avec une rare intensité. Le lecteur sent la débâcle arriver mais, fasciné par la force de ce caractère, il se surprend tout de même à rêver d’une fin heureuse. L’étau policier finira pourtant par se refermer sur cette romance crapuleuse, permettant ainsi au mal nommé la cavale de compter parmi les plus grands récits carcéraux modernes. Si l’enfermement détruit la plupart des hommes, quelques êtres d’exceptions parviennent à y trouver une source de transcendance.

Loin de chercher son salut dans la sociabilité avec ses codétenues, Albertine Sarazin s’isole au contraire dans ses rêves de bonheur conjugal et de gloire littéraire. « Le secret des êtres supérieurs est que les grandes choses se font dans la solitude » dit-elle. La cavale, Albertine y pense, mais Julien lui interdit, il veut pouvoir l’aimer au grand jour. Cette cavale est donc intérieure, elle se situe dans les images produites par le fiévreux cerveau de la détenue, images qu’elle couchera bientôt sur le papier pour conquérir le monde. Cette conquête constitue le récit de la traversière, trépidante suite de petites victoires et de grandes déceptions qui ne parvinrent à éteindre le courage de la jeune femme. 

Le succès littéraire vint et le bonheur conjugal avec, jusqu’à ce qu’une erreur médicale ne mette brutalement fin à ce grand destin. La jeune femme n’avait alors que trente ans, elle laissa ainsi derrière elle les dernières braises flamboyantes de la verve célinienne. Après cette trilogie autobiographique, l’héritage de Céline se limitera trop souvent à des provocations vulgaires et faussement subversives. Rejetant ce qui n’était plus qu’un nouveau conformisme, des auteurs tels que Patrice Jean et Sylvain Tesson revinrent ensuite à une écriture plus classique. Les partisans de la radicalité vulgaire eux, prospèrent grâce au culte de la bêtise et de la laideur. Ils font ainsi des trois livres d’Albertine Sarazin un réconfortant refuge poétique.

Editions Poche  -  208 pages 

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire