«
Il y a des dizaines d’écrivains ce sont de pauvres cafouilleux des
aptères ! Ils rampent dans les phrases ils recopient ce que l’autre
a dit … C’est pas intéressant »
Louis Ferdinand Céline se
rendait compte de son crime, maudissait l’écho de son génie
destructeur. Il faut avoir lu et relu « Mort à crédit »,
avoir bu jusqu’à la lie le calice de son cynisme ironique, pour
comprendre que la littérature ne pouvait en sortir indemne. Plus que
mettre le langage oral dans la littérature, l’homme parvint à le
hisser à son niveau. Grâce au parler populaire, ses cruelles leçons
de vie vous percutaient avec une rare violence. Le récit était
pourtant ciselé, le vocabulaire fouillé et la langue riche,
jusqu’au moment où une affirmation plus triviale vous prenait par
le col pour vous expliquer ce qu’était la vie.
« La vérité c’est
que je travaille et que les autres sont des fainéants ! Voilà ce
que je pense ! ». Noircissant des dizaines de pages et se contentant
parfois d’un verre d’eau pour tout repas, l’homme ne cessa
jamais de payer le tribut nécessaire à l’entretien de cette force
sacrée nommée le style. L’utilisation d’une langue directe ne
fut pas pour lui une facilité, mais une esthétique nécessitant des
heures de travail. Au fond, l’écrivain se lançait ainsi dans une
démarche semblable à celle de ces free jazzmen tentant de rompre
avec la tradition pour créer une musique plus intense. Céline ne
fut pas un lecteur boulimique, il affirma d’ailleurs plusieurs fois
qu’il ne lisait que le dictionnaire. Débarrassé d’une trop
lourde influence antérieure, refusant de se laisser emporter par les
sirènes d’une imagination hors sol, l’homme décrétait ainsi la
dictature du « je ». Il affirmait d’ailleurs que pour écrire il
fallait mettre sa peau sur la table et voir ce qu’elle donnait.
Là
où les Hugo, Balzac et autres Dumas eurent la pudeur de cacher leurs
idées et sentiments sous le voile de la fiction, Céline fit de sa
vie une fiction par la force de son style. De cette vision de la
littérature naquit bien sûr la fameuse « Promesse de l’aube »
de Romain Gary, « L’armée des ombres » de Joseph
Kessel, et j’en passe... Mais tous ces hommes furent également
grandis par les circonstances dramatiques de la guerre, ce malheur
donnant fatalement à leur vie une certaine intensité dramatique.
Qu’auraient-ils écrit s’ils n’avaient pas connu le bruit des
bottes et le fracas des obus ? Auraient-ils eu l’idée d’écrire
d’ailleurs ? Nous voilà devant l’éternel constat voulant que
l’époque fait les hommes, que la grande histoire marque de son
sceau les petites.
La guerre, en traumatisant l’auteur du « Voyage
au bout de la nuit » avait engendré un noircissement et un
dépouillement de la littérature. Après avoir vu les hommes tomber
par dizaines sous la mitraille, après avoir regardé des villes
entières se faire raser en quelques secondes et constaté l’horreur
de certains massacres de masses, le génie humain ne pouvait rester
figé à l’époque de la grâce romantique et d’antan.
L’argot
célinien fut au départ le moyen de souligner crûment cette part de
laideur humaine que la guerre dévoila de la façon la plus extrême,
les petites turpitudes de l’individu répondant ainsi aux grandes
turpitudes de la masse. Puis la paix s’est installée en occident,
au point de donner aux occidentaux l’illusion qu’un tel fléau ne
pourrait plus jamais toucher leur sol. L’Amérique eut bien le
Vietnam, la France l’Algérie, mais les horreurs de ces conflits se
déroulaient loin des yeux d’une population insouciante. Si
certains militaient contre la guerre, c’était désormais bien à
l’abri de sa violence. Puisque les armes modernes avaient rendu
impossible l’héroïsme chevaleresque cher à Romain Rolland et
Alexandre Dumas, puisque l’individu roi n’avait pour seule envie
que de se libérer de tout, la liberté serait la nouvelle grande
préoccupation de la littérature. En prononçant ses mots vient
immédiatement à l’esprit Jack Kerouac et son fameux « Sur
la route ». Initiant le règne d’une nouvelle génération
d’écrivains dite beat, le grand Jack fit du parler écrit le
messager d’un enivrant anarchisme aventurier. Son succès a
aujourd’hui le défaut de faire oublier que, à la même époque,
une jeune femme hors la loi définissait le lyrisme libertaire à la
française.
Albertine Sarazin était bien loin de la tranquillité
rêveuse d’une George Sand ou du calme intellectuel d’une
Marguerite Yourcenar. Ayant connu très tôt la rébellion contre
toute forme d’autorité, elle préféra braver la loi plutôt que
d’accepter la monotonie d’une existence rangée. L’histoire
commençait pourtant moins mal qu’il n’y parait, le placement de
la jeune femme à l’assistance publique lui permettant d’être
adoptée par un vieux couple soucieux de lui offrir un avenir à la
mesure de son intelligence. Car la jeune femme, loin d’être
mauvais élève, se distingue par des facilités d’apprentissage la
menant facilement aux portes d’un bac qui était encore un moyen de
différencier une certaine élite de la plèbe.
Mais avec
l’intelligence vient souvent l’indiscipline et, alertés par ses
professeurs sur son tempérament indocile, les parents adoptifs de la
jeune fille l’envoient préparer son examen dans une pension d’une
particulière sévérité. Puisque l’éducation était devenue une
geôle, elle ne tarda pas à réussir son évasion, la première
d’une petite mais historique série.
Ce ne fut d’abord que sortir
de l’enfermement étatique pour entrer dans l’esclavage de la
prostitution. Mais un tel milieu permet des rencontres qui sont
autant de possibilités de s’évader de nouveau. Le braquage fut
ainsi le salut d’Albertine, mais elle s’y révéla
malheureusement moins douée que pour les cours de son enfance. Vite
attrapée par la police, elle réussit une seconde évasion durant
laquelle elle se blesse sérieusement la jambe. Boitant comme elle le
peut vers la liberté, elle finit par être ramassée par Julien, son
véritable salut. Ainsi commença le parcours raconté dans une
trilogie aussi indispensable qu’oubliée, « L’Astragale »,
« La cavale » et « La traversière ».
Seule
partie à avoir connu une réédition récente, « L’Astragale »
est le récit de l’espoir né et attisé par le seul homme
qu’Albertine Sarazin admirait. Un autre lui tourna bien autour
mais, assumant pleinement cette part de fourberie que les autres
cachent honteusement, elle profita largement de sa générosité
sentimentale en peinant à masquer le mépris qu’elle lui
inspirait. Julien fut une fin, Jean un moyen, la différence d’estime
séparant ces deux hommes n’étant pas sans rappeler cette phrase
de Nietzsche : « Dans l’amour comme dans la haine la femme
est plus barbare que l’homme ». L’intérêt de
« L’Astragale » ne se situe pas dans son suspense, le
lecteur sentant dès le début qu’une telle histoire ne pouvait pas
bien finir. Non, l’intérêt de ce livre est d’abord contenu dans
l’incroyable énergie que l’espoir donne à l’autrice, et
qu’elle restitue avec une rare intensité. Le lecteur sent la
débâcle arriver mais, fasciné par la force de ce caractère, il se
surprend tout de même à rêver d’une fin heureuse. L’étau
policier finira pourtant par se refermer sur cette romance
crapuleuse, permettant ainsi au mal nommé la cavale de compter parmi
les plus grands récits carcéraux modernes. Si l’enfermement
détruit la plupart des hommes, quelques êtres d’exceptions
parviennent à y trouver une source de transcendance.
Loin de chercher
son salut dans la sociabilité avec ses codétenues, Albertine
Sarazin s’isole au contraire dans ses rêves de bonheur conjugal et
de gloire littéraire. « Le secret des êtres supérieurs est que
les grandes choses se font dans la solitude » dit-elle. La cavale,
Albertine y pense, mais Julien lui interdit, il veut pouvoir l’aimer
au grand jour. Cette cavale est donc intérieure, elle se situe dans
les images produites par le fiévreux cerveau de la détenue, images
qu’elle couchera bientôt sur le papier pour conquérir le monde.
Cette conquête constitue le récit de la traversière, trépidante
suite de petites victoires et de grandes déceptions qui ne
parvinrent à éteindre le courage de la jeune femme.
Le succès
littéraire vint et le bonheur conjugal avec, jusqu’à ce qu’une
erreur médicale ne mette brutalement fin à ce grand destin. La
jeune femme n’avait alors que trente ans, elle laissa ainsi
derrière elle les dernières braises flamboyantes de la verve
célinienne. Après cette trilogie autobiographique, l’héritage de
Céline se limitera trop souvent à des provocations vulgaires et
faussement subversives. Rejetant ce qui n’était plus qu’un
nouveau conformisme, des auteurs tels que Patrice Jean et Sylvain
Tesson revinrent ensuite à une écriture plus classique. Les
partisans de la radicalité vulgaire eux, prospèrent grâce au culte
de la bêtise et de la laideur. Ils font ainsi des trois livres
d’Albertine Sarazin un réconfortant refuge poétique.
Editions Poche - 208 pages






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