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mercredi 3 février 2021

SPOOKY TOOTH "Spooky Two" (1969), by Bruno

 


     L'année 1969 est riche en disques emblématiques. C'est aussi une année phare en éclosion de groupes de proto-hard et de Hard-blues. De ceux qui vont graver dans la roche les bases du Hard-rock. Parmi eux, il y a un qui est injustement oublié. Il s'agit de Spooky Tooth, né des cendres du mouvement psychédélique et ressuscité en entité protéiforme de Heavy-rock, de Hard-Blues, de Soul et de progressif. Et cette année là, il réalise un disque majestueux.

   Le premier album, autant décrié qu'acclamé, certainement par faute d'un éclectisme pouvant être déroutant, éblouit pourtant par sa richesse, son professionnalisme et le talent des musiciens. Dire que certains disques de 1968, pourtant proches de l'amateurisme, sont encensés quand celui-ci est simplement ignoré. Alors que déjà, il laisse échapper quelques épices proto-hard, toise de haut le Rock-psychédélique, ouvre la voie au Rock-progressif, et anticipe déjà par certains côtés le quintet type de Heavy-rock avec claviers, comme Uriah-Heep.


     La troupe se forme en 1968, suite à la dissolution de The Art, auteur d'un seul 33 tours en novembre 1967, "Supernatural Fairy Tales". Un disque coincé entre le Rock psychédélique et le Rock-progressif, qui n'a pas trouvé son public, mais qui a fini par être âprement recherché. En partie grâce à la curiosité qu'éveille la présence des musiciens qui ont tous laissé leurs traces sur le Rock Anglais des années 70. Auparavant sous le patronyme The VIP's, avec Keith Emerson aux claviers (futur The Nice et Emerson, Lake & Palmer), le groupe parvient à enregistrer une poignée de 45 tours (le premier en 1964) et quatre Ep. En 1967 aussi, les musiciens de The Art participe à un étonnant disque de Rock psychédélique, conçu en partenariat avec le collectif  Hapshash And the Colored Hat, "Featuring The Human Host and the Heavy Metal Kids" (1), où "A Mind Blown Is a Mind Shown" préfigure Santana. Toutefois, il faut sérieusement s'accrocher pour écouter la seconde face dans son intégralité (entre méditation transcendantale, bacchanale ou autre rite païen, et délires d'hippies sous psychotropes).

     Bref, les musiciens de The Art décident une fois encore de changer de patronyme. Non pas cette fois-ci suite au départ d'un membre, mais davantage pour affirmer une nouvelle orientation. La nouvelle mouture devient à nouveau un quintet avec l'intégration d'un jeune Américain, venu à Londres pour y parfaire ses études en psychologie. Il s'agit de Gary Wright, qui va définitivement abandonner des études pourtant bien avancées, pour se vouer à la musique. (Il va devenir une figure du Rock progressif et du Soft rock). Le quintet devient alors Spooky Tooth, formé de Mike Harrison, chant et claviers, de Luther Grosvenor, guitares, de Greg Ridley, basse, de Mike Kelley, batterie, et de Gary Wright, claviers et chant. Que du beau monde. Cinq musiciens qui auront une carrière assez riche et remarquée dans les années 70. Fait rare, le groupe comporte deux musiciens qui sont à la fois claviéristes et chanteurs. Une singularité qui laisse augurer une musique plutôt portée sur le Progressif et submergée de claviers. Or, il n'en est rien. Ou si peu. La raison principale étant que ces claviers, à l'exception du piano, se placent souvent légèrement derrière la section rythmique. Cette dernière, forte, puissante et groovy, s'établit en solide fondation. Sinon, la chaude tonalité d'orgue Hammond s'accommode parfaitement à la guitare overdrivée. Il y a aussi un équilibre rare entre tous les instruments, les chœurs et le(s) chant(s). Aucun ego ne vient s'imposer au détriment des autres. C'est pourquoi le seul solo s'étirant quelque peu, de la part de Grosvenor sur "Evil Woman", est à deux doigts de paraître déplacé.

      La mutation opérée avec Spooky Tooth est prégnante, et il y a quasiment un monde entre "Supernatural Fairy Tales" et le premier essai "It's All About". Les voix sont plus affirmées et libérées, la batterie plus sûre, forte et groovy, la basse plus volubile et la guitare se change parfois en aigle de fer pour quelques envolées et riffs de métal lourd. De plus, l'omniprésence des claviers de Wright étoffe le son, et fait naviguer le groupe entre Blues et Soul, le teintant parfois même de couleurs proto-Hard. Difficile à croire que le dernier arrivant ne soit là que depuis quelques mois tant il a fusionné avec l'orchestre. Cet album est déjà un must, et s'affirme comme l'une des belles surprises de l'année, qui, en 1968, émaillent un Royaume-Uni déjà bien riche en la matière. Il y a aussi quelques menues connexions avec le groupe Traffic, hébergé par le même label, Island Records, et produit par le même producteur, le célèbre Jimmy Miller. A savoir que l'album éponyme de Traffic, plus célèbre, n'est sorti que cinq mois plus tard. ("Mr Fantasy", le premier opus de la bande de Steve Winwood, étant dans un registre nettement plus psychédélique)

      Une dizaine de mois plus tard (c'est l'époque où les groupes, pressés comme des citrons, pouvaient réaliser jusqu'à deux disques par an), la troupe récidive avec "Spooky Tooth". Le psychédélisme encore présent à petites doses sur le précédent, n'est plus qu'un souvenir, désormais supplanté par le Blues, le Gospel et le Folk rock d'outre-Atlantique. Ce dernier déjà précédemment ouvertement abordé en reprenant Bob Dylan et The Band ("The Weight" sur l'édition américaine). Ainsi que le hit de Buffalo Springfield, "For What It's Worth, avec The Art. Cependant, plutôt que d'essayer de reproduire, d'interpréter ces musiques dans la règle de l'art (ce qu'essaye de faire avec plus ou moins de bonheur bon nombre de groupes de British-blues), Spooky Tooth opte pour ne s'en servir que comme un terreau permettant d'opérer une mue. Ce qui l'amène vers une forme de proto-Hard, ou de Hard-blues, mais aussi vers ce que certains ont qualifié de Blues-progressif.


      Sûr de son coup (voir les trognes satisfaites de la pochette), la bande démarre l'album par un pattern basique de batterie qui emplit tout l'espace (pendant 30 secondes), avant que Wright n'écrase de lourds accords 
soutenus sur son orgue Hammond. Mike est un prédicateur. Liturgie électrique annonçant les festivités paganiques, célébrant une nouvelle ère de romantisme désabusé couché sur des sonorités saturées et peu ou prou agressives. "Waitin' For The Sun" pourrait être la rencontre de Bad Co avec Uriah Heep.

      "Feelin' Bad" et "That Was Only Yesterday" sont pareils à une extension de "As Safe As Yesterday Is". En effet, on y retrouve même une verve, un débordement d'énergie positive, identiques au premier essai d'Humble Pie,- les intonations d'Harrison sont d'ailleurs ici proches de celles de Frampton -, qui lui ne paraîtra que cinq mois plus tard. Avec dans ses rangs, Greg Ridley, démissionnaire car désireux d'évoluer dans un milieu plus orienté vers le Blues, et où il aurait aussi l'occasion de pouvoir chanter à nouveau (l'entrée de Wright l'a écarté des micros). 

    Wright se met au piano et essaime des notes délicates et cristallines, comme des ondulations concentriques générées par des pétales portées par la brise et tombant délicatement sur l'eau d'un lac endormi. Harrison chante avec une foi et une intensité insoupçonnées jusqu'alors ; le cœur transi d'amour. "I've Got Enough Heartaches" est un formidable gospel, doté d'une puissante chorale, et qui a probablement inspiré Joe Cocker et les Stones. La chanson sera reprise telle quelle en 1970, par Mighty Sam (Sam McClain), avec le concours de l'équipe du Muscle Shoals - sans parvenir à faire aussi bien. "Flyin' high, out on a limb we'll be. We've got more than we could ever see. But to keep it's harder than anything else."


 "Evil Woman" - une chanson datant de 1967 interprétée par Guy Darrell (alias John Swail) -, est déjà à l'origine sans fioriture, abrasée par une guitare solo un poil strident (et pas toujours dans la bonne tonalité, avec de longs bends hasardeux). Quasiment du proto-Hard. Grovesnor, lui, la leste de plomb, l'immergeant dans le Hard-blues. Que l'on pourrait presque considérer comme du pré-Sabbath s'il n'y avait l'omniprésence des claviers. Vraisemblablement que ce serait ce qu'aurait donné Tony Iommi, s'il avait opté pour les claviers à la place de la guitare. Le chant volontairement maniéré, féminisé, de Wright répond à celui, déchiré et nettement viril, de Harrison. Le contraste avec l'orchestration lourde, soutenue par deux claviers torturés, la basse vrombissante de Ridley et la frappe pesante de Kellie, est saisissante. En comparaison, la version de Canned Heat (de 1968) paraît vraiment anémiée. Bizarrement, pendant cette année, en 1969, la chanson a été reprise par cinq groupes et chanteurs différents. Toutefois, il semble que ce soit la version de Spooky Tooth qui serve désormais de maître étalon ; jusqu'à celle de Quiet Riot en 2006 et plus récemment de Robert Plant (en live, et plus soft). A ne pas confondre avec le "Evil Woman" de The Crows, popularisé en Europe par Black Sabbath...

   "Lost In My Dream" crée un climat onirique, sombre et oppressant. "It was a strange dream. The dark eye stead to me. They had a deep clean, reflecting fantasy. Then out of nowhere. There came a voice to me it said this nightmaire will be reality". Le coda est un boléro Heavy, assourdissant d'orgue ecclésiastique, de chœurs et de chant désespéré.

   "Better By You, Better Than Me" sera repris par Judas Priest (album "Stained Class", 1978), dans une version plus métal (évidemment), robotique, ayant perdu son intonation mélodramatique, son orientation progressive. Une reprise qui sera le sujet d'un recours en justice, sous prétexte qu'elle contiendrait des paroles subliminales qui auraient encouragé deux jeunes de Reno (Nevada) - et seulement deux personnes... - à se suicider. Sachant que tous deux étaient copieusement imbibés et chargés, et qu'ils cumulaient les problèmes (familiaux, scolaires et professionnels).


   "Hangman Hang My Shell on a Tree" se pose au carrefour du folk-rock et du progressif alors en pleine gestation. Les mouvements où Harrison chante sur un arpège de guitare acoustique et des murmures d'une chorale gospel sont de toute beauté, faisant presque regretter la montée en puissance.

     Alors, avec un tel disque, sans oublier le précédent, qu'est-ce qui a manqué à Spooky Tooth pour rejoindre le peloton des groupes incontournables de cette année-là et des débuts de la décennie suivante ? Certainement pas l'excellente et irréprochable production de Jimmy Miller, assistée par Andy Johns. Le cheminement particulièrement tumultueux du groupe est probablement le principal fautif. En effet, après le départ précipité de Ridley - parti rejoindre Steve Marriott au sein d'Humble Pie -, le groupe sort quelques mois seulement après "Spooky Two" un déroutant disque se voulant avant-gardiste. Une longue messe où le rock copule avec une musique électronique alors embryonnaire. "Ceremony" réalisé en partenariat avec Pierre Henry, un compositeur amateur de musique dite concrète et expérimentale. La collaboration n'est pas heureuse (le MI.16 s'en serait servi comme un moyen de torture) et désoriente totalement les amateurs (y-compris ceux de The Art). Il a tout de même son lot de défenseurs. Après cet échec retentissant, le groupe ne cesse de changer de personnel et les disques s'en ressentent. Toutefois, à partir du retour de Gary Wright - absent le temps de deux albums solo et de sa participation au "All Things Must Past" d'Harrison, George -, et l'arrivée de l'ancien directeur musical de Johnny Halliday, Mick Jones, les albums valent le déplacement. Néanmoins, aucun ne parvient à retrouver la magie de ce magistral "Spooky Two".

   Tous les musiciens de ce Spooky Tooth première période, ont eu une carrière plutôt bien remplie. 

👉 Luther James Grosvenor rejoint les Stealers Wheel, groupe Ecossais où officie alors Gerry Rafferty ; groupe auteur du hit international "Stuck in the Middle with You" (repris par Jeff Healey et Grace Potter, et utilisé par Tarantino pour son "Reservoir Dogs". Une chanson qui s'est immiscée à plusieurs reprises dans des films et des séries américaines). Puis rejoint rapidement Mott The Hoople, récupérant la place laissée vacante par Mick Ralphs. Pour des raisons contractuelles il prend le nom de scène d'Ariel Bender. Après l'expérience Mott, il se joint à Widowmaker, groupe de Hard-rock avec Bob Daisley et Zoot Mooney. Il s'efface dans les années 80, puis réapparaît en 1996 avec son deuxième album solo (son premier essai personnel datant de 1971), juste avant d'enchaîner avec la reformation de Spooky Tooth de 1998. En 2005, il effectue des concerts avec son propre groupe, le Ariel Bender Band. Il retrouve aussi Ian Hunter pour quelques concerts commémoratifs de Mott The Hoople.

👉 Mike Kellie reste avec Spooky Tooth jusqu'à l'album "Witness". Il rejoint brièvement Johnny Halliday avant de fonder The Only Ones, groupe de Power-pop saupoudré de Punk et de Hard-rock qui eut son heure de gloire (considéré par certains journalistes comme l'un des meilleurs groupes anglais de la fin des 70's). Très apprécié dans le milieu, il est sollicité pour des séances studio qui l'amène à jouer pour Joe Cocker, Johnny Thunders, George Harrison, Traffic, Peter Frampton, Andy Fraser, Pat Travers et les Who (précisément pour l'opéra rock "Tommy"). Lassé du music business, il s'installe en Ecosse où il se fait berger. Il ne ressort sa batterie pour que la reformation de Spooky Tooth, puis pour celle de The Only Ones. Il sort son premier effort solo, discrètement en 2014. Il succombe d'une maladie le 18 janvier 2017.

👉 Greg Ridley quitte le groupe peu après la sortie de "Spooky Two" pour former avec Steve Marriott, Humble Pie. Groupe avec lequel il peut plus librement s'épanouir à travers le le chant et la composition. S'il n'est pas un compositeur prolifique, on lui doit quelques bijoux tels que "Sucking on the Sweet Wine", "Big George", "Youre So Good for Me", "No Way" . Et quelle voix. En 1975, il quitte la musique, n'y revenant que pour le premier disque solo de l'ami Marriott. Il disparaît totalement jusqu'à la réanimation de Spooky Tooth, enchaînant ensuite avec celle, éphémère, d'Humble Pie ("Back on Track" sans Marriott ni Frampton). Il décède prématurément d'une pneumonie le 19 novembre 2003, à 56 ans, à Alicante (Espagne). Après ce décès, Spooky Tooth réalise une petite tournée en Allemagne et un DVD, "Nomad Poets - Live in Germany 2004", afin de collecter des fonds pour aider la famille de Ridley.

👉 Gary Wright va reprendre une carrière solo déjà entamée lors de son break, de 1971 à 72. Une carrière forte de quatorze disques, avec de nombreuses chansons inspirées de sagesse Indienne (et des enseignements de Paramahansa Yogananda), émaillée de quelques collaborations et séances de studio (principalement pour Ringo Starr, George Harrison et un franco-belge, Jean-Philippe, pour qui il compose plusieurs musiques). Il contribue aussi à quelques musique de films ("Fire and Ice" et "Cobra"). Il rejoint le All Starr Band de l'ami Ringo Starr.


 👉 Mike Harrison
fait partie de ces incroyables loosers qui, en dépit d'un talent évident, sont restés dans l'ombre d'autres chanteurs pourtant moins compétents. Son comportement sur scène relativement timide et réservé, les pieds collés au sol, a certainement contribué à être éclipsé par ses pairs ; notamment par quelques showmen sachant pallier leurs faiblesses par une présence charismatique. Après tout, la musique live c'est aussi du spectacle ; mais sur disque, c'est autre chose. Tout comme Terry Reid, il est considéré comme un grand chanteur anglais, à qui la gloire s'est refusée, bien qu'elle fut maintes fois proche et méritée. Mike n'a pas fait grand chose après l'épopée de Spooky Tooth. Seulement quatre disques solo étalés sur 35 ans - deux parallèlement à Spooky, un troisième après son départ et un dernier, tardif, en 2006 -. Il décide de se retirer de la musique lorsqu'il découvre qu'Island Records l'a arnaqué (les royalties de ses albums solo servaient à éponger des dettes "théoriques" de Spooky Tooth). Il se recycle barman puis chauffeur-livreur. Il ne remonte sur les planches qu'en 1997, suite à l'invitation de ses anciens comparses de Spooky Tooth. En 2001, Ruf Records sort un disque du Hamburg Blues Band - groupe allemand où sont passés Clem Clempson (Colosseum, Humble Pie), Miller Anderson (Keef Hartley Band, T-Rex, Jon Lord) et Dick Heckstall-Smith (Mayall, Colosseum) -, "Touch - Mike Harrison meets the HBB" avec Pete Brown pour parolier. Il passe à trépas le 25 mars 2018, à 72 ans, à Carlisle (4), la ville où il est né le 3 septembre 1945. Et où The V.I.P.'s et Spooky Tooth ont fait leurs débuts.

  1. "Waitin' for the Wind" (L. Grosvenor, M. Harrison, G. Wright)   –   3:27
  2. "Feelin' Bad" (M. Kellie, G. Wright)   –   3:17
  3. "I've Got Enough Heartaches" (Kellie, Wright) – 3:24
  4. "Evil Woman" (Larry Weiss)   –   9:00
  5. "Lost in My Dream"  (Gary Wright) – 5:03
  6. "That Was Only Yesterday" (Gary Wright) – 3:51
  7. "Better by You, Better Than Me" (Gary Wright) – 4:12
  8. "Hangman Hang My Shell on a Tree" (Gary Wright) – 5:40


(1) Création du terme "Heavy metal" ?

(2) Le producteur des Rolling Stones, mais aussi donc de Traffic, et celui des deux meilleures galettes de Motörhead.

(3) Qui va travailler comme assistant, ingénieur ou producteur pour Humble Pie, Rod Stewart, Free, Cinderella, L.A. Guns, Led Zeppelin, Eric Clapton, Rolling Stones, Jack Bruce, Stone Fury, Trust, Joe Satriani, entre autres.

(4) Ville du Nord de l'Angleterre, située à une quinzaine de kilomètres de la frontière Ecossaise. Le mur d'Hadrien en est d'ailleurs très proche (autrefois nommée Luguvallum). Une cité qui traîne derrière elle une sombre histoire de malédiction, à laquelle croit encore une partie de la population (un monument a même été érigé à l'aube du nouveau siècle : The Cursing Stone). Ce qui expliquerait les divers maux qui frappent la ville particulièrement touchée par la crise de "la vache folle", des inondations récurrentes et le chômage.


🎼👻

mercredi 12 juin 2024

SPOOKY TOOTH " You Broke My Heart, so... I Busted Your Jaw " (1973), by Spooky Bruno



"Et quand ça veut pas, ça veut pas" Pline l'Ancien

     Tortueux et hasardeux sont les chemins traversant une carrière musicale, dont le déroulement pourrait parfois s'apparenter à un Jumanji, où rien n'est sûr, où chaque porte peut indifféremment s'ouvrir autant sur un précipice que sur un tremplin - ou sur rien du tout. Et malheureusement, ce ne sont pas toujours nécessairement les plus méritants qui parviennent à gravir les échelons - à s'extirper de l'anonymat. 

     Ainsi, certains groupes et artistes ont pu survivre à deux ou trois galettes passables avant de se révéler, quand d'autres se sont incroyablement vautrés après avoir démarrer en fanfare. Alors que tout les prédestinait à une carrière florissante. 

     Spooky Tooth appartient à la seconde catégorie. Pourtant, dès l'intégration d'un Américain en la personne du claviériste et chanteur Gary Writh, et de la sortie de leur premier disque, "It's All About" en 1968, l'avenir s'annonce prometteur. Etiré entre le rock psychédélique, la Pop du Swinging London, l'influence (incontournable) des Beatles et des Who, et un attrait pour la Soul, quelques mouvements et morceaux de l'album peuvent s'inscrire dans une forme de proto-hard. Bien que n'ayant pas occasionné de tsunami, l'album va longtemps rester une référence de cette époque charnière du rock anglais où le psychédélisme sort déjà de son orbite, entamant sa chute, mais non sans laisser de profondes traces. Ces débris donnant vie à d'autres essences (à d’autres monstres ?), parents du Rock progressif et du Heavy-rock. 


   Quelques mois plus tard, en mars 1969 (
en même temps que Led Zeppelin en Angleterre), avec l'album "Spooky Two" (lien), Mike Harrison, chant et claviers, de Luther Grosvenor, guitares, Greg Ridley, basse, Mike Kelley, batterie, et Gary Wright, claviers et chant, sortent un fameux disque de Hard-rock. Avec un tel disque, il était juste de prédire au quintet un bel avenir, cependant, déjà, avant la fin de l'année, les premiers nuages arrivent. 

     Greg Ridley a bien envie de pousser la chansonnette et faire parler le Blues (après trempage intensif dans le cambouis) ; il répond alors favorablement à Steve Marriott avec lequel il va faire une belle carrière au sein d'Humble Pie. Toujours la même année, Spooky Tooth opère un quasi suicide commercial en s'alliant au compositeur français de "musique concrète" et "avant-gardiste" Pierre Henry, pour un disque déconcertant, stressant, difficile à écouter. "Ceremony" déstabilise, brouille les pistes et perd les fans. La presse française, par contre, s'extasie sur cette œuvre qu'elle considère comme "visionnaire". En cette période effervescente, riche en disques qui vont forger de nouvelles tables de la loi, cette incartade arrive au mauvais moment. Notamment pour Gary Wright qui claque la porte - et va bosser pour un franco-belge, Jean-Philippe quelque chose. Le groupe perd alors un élément fort, de par ses claviers mais aussi par son chant qui contraste avec celui nettement plus rugueux de Mike Harrison. Mais surtout, Wright est le principal compositeur du groupe.

     Malgré tout, Harrison essaye de maintenir le vaisseau à flot, et dégotte des anciens du Grease Band de Joe Cocker, laissés sur la touche depuis que Leon Russell a pris le plombier de Sheffield sous son aile, pour le faire tourner intensément outre-Atlantique. Ainsi, Henry McCullough, Alan Spenner et un certain Chris Stainton sauvent du naufrage le groupe et réalisent rapidement un nouvel album : "The Last Puff", essentiellement resté dans les mémoires pour une reprise pesante et étirée de "I Am the Walrus". Si l'album est bon, une fragilité transparait, trahissant un manque cruel d'inspiration, confirmée par l'abondance de reprises. 

     Une évidence s'impose : la refonte est inévitable, tout comme le retour de Gary Wright. Ce qui ce fait en 1972. Revenu de sa courte aventure française, Wright ramène dans ses bagages un guitariste de 27 ans qui souhaite retourner au pays, où il sera plus aisé de faire tâter à sa Gibson ES335 de sonorités plus lourdes, et monter les potards de son double-corps Marshall. Il s'agit de Michael "Micky" Jones, l'Anglais qui a accompagné Eddie Vartan, puis sa sœur Sylvie et enfin Johnny (qu'il ne laisse pas encore totalement tomber). Ensemble, ils fondent l'éphémère Wonderwheel (un album est édité tardivement en 2016, en reprenant les deux 45 tours d'époque, complété de matériel jusqu'alors inexploité) qu'ils abandonnent promptement pour saisir l'opportunité de sauver Spooky Tooth de la débâcle. Ou plutôt de le ressusciter. Hélas, Mike Kellie prend une petite pause avant, à son tour, de traverser la Manche rejoindre l'orchestre de J.H. Il laisse sa place à Bryson Graham (qui rejoindra plus tard Alvin Lee, avant de s'essayer à la scène punk puis new-wave. On le retrouve plus tard au sein de Girl, aux côtés de Phil Collen). Généralement, cette quatrième mouture est jugée moins prodigieuse. Difficile de faire aussi bien que le magistral "Spooky Two", qui n'aura d'ailleurs jamais de digne successeur. Toutefois, ce "You Broke My Heart, so... I Busted Your Jaw", n'est pas dénué d'intérêt. 

de G à D : G. Wright, M. Jones, M. Harrison et Graham

   A commencer par ce "
Cotton Growing Man" qui, dans une orgie d'orgues heavy, retrouve toute la puissance et la magie de "Spooky Two". Le jeu de Mick Jones doit beaucoup à Leslie West (avec qui d'ailleurs il jouera et tournera en 1975). Gary et Mike chantent comme un seul homme, le premier tempérant l'âpreté du second. « Old As I Was Born », plus léger, est comme un papillon de fer virevoltant entre sombres fleurs aux reflets métalliques et d'autres plus chatoyantes, cintrant l'entrée de chapelles d'ordre progressive. "La lumière du jour fait ressortir ce qu'il y a de bon en moi. La nuit jette son charme. Serai-je à jamais un étranger, courant dans l'espoir de trouver quelque chose qui m'aveugle ? Me confine chaque jour ?". 

   Avec "This Time Around", la guitare de Mick Jones s'enivre de fuzz Tone Bender, et essaye d'imposer une atmosphère de blues bitumeux, en dépit des chœurs de "comédie musicale" (de Mike, Mick et Gary) qui le casse ponctuellement.  

   La première face s'achève sur une atmosphère plus intimiste, quasi acoustique - à peine brisée par de légères et occasionnelles nappes d'orgue -. Porté à bout de bras par le piano et la voix affectée de Wright, juste soutenu par quelques chœurs solennels, "Holy Water" s'impose comme une liturgie, un repenti nécessaire après une vie vouée au rock (et donc aux péchés ? 😁) . "Eau bénite, je suis une fleur dans la nuit s'effaçant dans la lumière du matin. Aujourd'hui, apportez-moi la vérité, purifiez mon esprit, lavez mes péchés, montrez-moi le chemin". A l'exception des paroles, cette chanson préfigure certaines chansons "piano-chant" de Freddy Mercury avec Queen.


 La seconde face s'ouvre sur "
Wild Fire", un blues-rock rampant, moite, souffreteux, qui prend crânement son temps. Tandis que Jones déroule en boucle son riff, comme sous hypnose, Harrison dégaine son harmonica, pour, dans des spasmes poisseux, soulager son esprit torturé par un désir ardent. Hélas, l'élan est stoppé par deux pièces plus ternes, où l'influence du blues et la guitare sont étouffées. "Self Seeking Man", pompeux, évolue tel un porteur trop chargé ne parvenant pas à prendre son envol. Le progressif et éthéré "Times Have Changed", - l'instant-recueillement de Gary Wright -, pratiquement seul à l'œuvre les deux-tiers du temps, est plus intéressant mais son spleen trouble et pluvieux tranche radicalement avec l'ensemble (pas impossible que cette pièce ait servi d'inspiration à The Korgis).

   Le rideau tombe sur "Moriah", qui renoue avec ce Rock languissant, exsudant un spleen maussade où pointe la morgue du gars qui, bien qu'en passe de perdre la foi, se redresse, lutte encore. Un rock qui cherche à s'imprégner avec respect de l'essence du Blues, en évitant de le parodier en le copiant. Un rock cherchant à marier cette essence blues à un élan progressif.

     Bien que la seconde face pèche par une nette perte de puissance et d'accroche, ce cinquième album est un bon cru. Il permet de renouer, une fois de plus, avec le succès outre-Atlantique. Au contraire de la vieille Angleterre, qui s'obstinera toujours à bouder ce groupe de Carlisle (petite ville au nord, toute proche de la frontière écossaise). Enthousiasmé par ce nouvel élan et le retour de Mike Kellie six mois plus tard, en novembre 1973, le quintet remet le couvert avec un nouvel album, "Witness". Bien que mieux produit, cet album souffre d'un défaut de puissance et de morceaux plus aboutis. Il y a pourtant de la matière, mais il paraît évident qu'une bonne partie aurait mérité d'être affutée (en concert), et d’être plus élaborée. Toujours un assez bon album (avec une petite poignée de perles, telles "Things Change" et "Don't Ever Stray Away"), plus progressif dans l'ensemble, mais loin du niveau de ce que peut offrir Spooky Tooth. La formation n'y résiste pas, et les piliers Mike Harrison et Mike Kellie faussent compagnie. Wright et Jones retentent le coup, pour la dernière fois, avec une énième mouture alternative avec un autre « looser magnifique », Mike Patto, aux claviers et au chant. (en dépit de très bons disques sur son C.V., d'un groupe à son nom, et de la reconnaissance de ses pairs, Patto ne trouvera jamais vraiment le succès. Atteint de leucémie, la maladie l'emporte à l'âge de 36 ans). Pour beaucoup, ce dernier sursaut, l'album "The Mirror" de 1974, est une belle surprise, pour ne pas dire un must. Mais le groupe semble être sous l'emprise d'une malédiction le clouant au sol, l'empêchant tout envol. Ainsi, une fois encore, cette dernière formation ne survit pas et éclate dans l'année. 

     Il faudra attendre 1999 pour retrouver un disque du groupe dans les bacs. Cette fois-ci, sans Gary Wright mais avec le retour des Grosvenor, Kellie, Greg Ridley et Mike Harrison. Mais tout le monde a vieilli, et l’énergie d’antan n’est plus.


     Le 4 septembre dernier, en 2023, Gary Wright, malade depuis quelques années, est parti pour un ailleurs, peut-être parti rejoindre les vieux amis : Bryson Graham, Mike Harrison, Greg Ridley, Mike Kellie, Mike Patto. En plus de sa carrière chez Spooky Tooth, il aura réalisé de 1971 à 2010, treize albums sous son nom. Occasionnellement, il apporte sa contribution en tant que compositeur et musicien. Il était de la partie du célèbre triple album de George Harrison, "All Things Must Pass", ainsi que sur quelques chansons d'autres albums du Beatles. Ringo Starr était également un sérieux client (il est présent sur le "Live at the Greek Theatre" de 2008). Johnny Halliday fit également appel à ses services, jusqu'en 2014, pour la chanson "J'tai même pas dit merci". Plus rarement, il fut employé par le cinéma pour des musiques de films, dont "Fire and Ice", le gros nanar "Cobra"; et "Larry Flint". "Wayne's World" et "Toy Story 3" reprennent "Dream Weaver", son tube à la guimauve.



🎼👻

mercredi 30 août 2017

The Leslie WEST Band (1976), by Bruno


     Voilà un petit pan du parcours de Leslie West bien peu connu. 
Après les Vagrants, avec son frère Larry, qui éclata pour dissensions alors qu'il devait enregistrer un premier album, après le phénoménal Mountain propulsé par son premier 33 tours (souvent inclus dans la discographie du groupe à cause de son titre) et un Félix Pappalardi enthousiasmé, après le naufrage du West, Bruce & Laing miné par l'ego et les addictions de chacun, Leslie West décide de continuer la route seul.
 Ainsi, en 1975 il réalise son second disque solo,"The Great Fatsby", avec la participation de Gary Wright, de Mick Jagger et de Dana Valery (chanteuse oubliée, mais quelle voix !).
En dépit de sa très bonne tenue, l'album ne fait pas de vagues. Mais cela ne décourage pas notre homme. Dans la foulée, quelques mois plus tard, il fonde un nouveau groupe. Notamment afin d'arpenter à nouveau là scène. 
C'est tout simplement - et modestement - que le collectif est baptisé The Leslie West Band. 


   
 Pour ce nouveau projet, il crée le poste de second guitariste ; une décision probablement prise pour retrouver un format qu'il avait dû apprécier lorsque Mountain embaucha Bob Mann ("Twin Peaks") puis David Perry ("Avalanche").

C'est une place difficile à tenir face à l'imposant ogre du Hard-Blues.
La personne qui répond à ce poste est un musicien d'expérience, mais qui n'a jamais vraiment réussi à percer ; même lorsqu'il intégra Spooky Tooth et malgré trois disques intéressants mais décriés. ("You Broke my Heart But So I Busted Your Jaw", "Witness" et "The Mirror"). Du moins décriés en Europe, car en Amérique du Nord, le groupe de Gary Wright suscite l'intérêt depuis 1973 ; soit depuis la reformation avec Mick Jones.  Auparavant, dans les années soixante, alors qu'il n'a pas encore atteint ses vingt ans, il quitte son Angleterre natale pour la France où il intègre l'orchestre d'Eddie Vartan. Il travaille aussi pour la sœur de ce dernier, Sylvie. Rapidement, il rejoint un émigré Belge, Jean-Philippe Smet. Après avoir commencé comme simple musicien d'accompagnement pour les concerts, il fait partie intégrante de son groupe. Il compose pour lui et prend un temps la place de directeur musical au sein des Blackburds, puis des New Blackburds. Il offre à ce franco-belge la musique de quelques-uns de ses succès (généralement en collaboration avec le batteur Tommy Brown) dont "Oh, ma jolie Sarah" et "Je suis né dans la rue".
Aujourd'hui, l'association Leslie West - Mick Jones pourrait paraître incongrue, cependant c'est sans connaître le travail de l'Anglais au sein de Spooky Tooth. En effet, la similitude sur certaines parties de guitares est telle que c'est à se demander si ce n'est pas Leslie en personne qui est venu apporter son aide. 


A la basse, c'est 
Don Kretmer, issu du Blues Project d'Al Kooper qui répond à l'appel. Et enfin, pour conclure avec les gaillards de la pochette, aux fûts ce n'est autre que le
 vieux et fidèle compagnon de route (toujours présent sur le dernier Mountain, "Master of War»), l'excellent Laurence "Corky" Laing.

West intègre également un groupe de quatre choristes, ce qui apporte un peu de fraîcheur à l'ensemble. Un soupçon de saveurs typées Soul au milieu de grasses vibrations Hard-blues.
On retrouve aussi le claviériste Ken Ascher (Carpenters, Meat Loaf, Streisand, Muppet Show !), plus que discret. Ainsi que le trompettiste Frank Vicari (James Brown, George Benson et John Lennon) qui illumine quelques titres par de superbes chorus, tout comme Sredni Vollmer à l'harmonica (Colin Linden, Rick Danko, The Band, Hot Tuna, Paul Butterfield, Bob Dylan). Ces deux derniers étaient déjà présents sur le précédent album solo de West. 

     La musique délivrée est sans surprise du Heavy-rock brut et tranchant, toutefois ce n'est pas aussi radicalement Hard-blues que Mountain et West Bruce & Laing. Même si les soli restent sur la gamme pentatonique. Moins lourd également, la basse étant plus discrète et la guitare un peu moins grasse. Cela repose essentiellement sur les gros riffs de Leslie, et sur sa voix, appuyés par la guitare de Mick Jones qui n'a jamais été aussi mordante. Les jeux des deux guitaristes s'imbriquent parfaitement (comme déjà mentionné ci-dessus, il y avait alors du "Leslie West" dans le jeu de Mick Jones. Fait toujours discernable des années plus tard lors des moments où il se lâchera en concert). Deux monstres sacrés de la guitare, un déjà consacré, et le second qui ne tardera plus à l'être.
On a pas vraiment l'impression d'avoir affaire à une grosse formation, malgré la présence des choristes qui se gardent bien d'être envahissantes. C'est assez soudé. Les « Money », « Get it Up », « The Twister », "By the River", « We'll find a Way » tranchent dans le lard. 
« Get it Up » bien que paraissant être le fruit d'une jam miraculeuse, est une pièce de choix dans le style de "in your face". Avec l'harmonica omnipotent de Sredni Vollmer, ça s'apparente à une petite troupe de berserkers goguenards aux commandes d'une locomotive folle.
Dans la continuité des pièces de bravoure, « We'll find a Way » en est une. Et une belle. Peut-être le pinacle de la rencontre de Jones et de West. Un grand titre de Heavy-rock teinté de Soul assez proche d'Humble Pie. Les chœurs, bien dans la lignée des Blackberries de Steve Marriott, ne faisant que renforcer la comparaison.
 

   Malgré les apparences,
Leslie West souhaitait vraiment partir sur de nouvelles bases avec un nouveau groupe. Après son expérience solo, il voulait rapidement revenir à un travail collectif. C'est ce qu'attestent justement les crédits. T
outes les compositions originales sont signées L. West, C. Laing et M. Jones. A l'exception de « Singapore Sling », une belle pièce acoustique et instrumentale de Mick Jones.
Depuis ses débuts, West a toujours apprécié les reprises, qu'il n'hésite pas à interpréter avec sa propre sensibilité. Une habitude qui ira crescendo, surtout à partir du moment où il n'aura plus de comparse sur qui s'appuyer. Il ira jusqu'à reprendre sur disque, certes exceptionnellement, d'anciens titres de Mountain. A ce titre, la disparition de Félix Pappalardi sera une grande perte. Pourtant, sur l'album qui marque son retour sur scène, précisément "Go for Your Life" de Mountain en 1985, il signe avec l'aide de Corky Laing toutes les compositions. Et l'album est loin d'être mauvais, même s'il récolta parfois l'incompréhension, notamment avec un son relativement moderne pour l'époque. (Et s'ils avaient fait un disque dans la lignée de "Climbing !", son et style, d'autres les auraient rabroué en leur reprochant d'être des fossiles incapables de se renouveler). 

Ici, le collectif s'attaque à deux classiques : « Dear Prudence », des Beatles, et l'éculé « We Gotta Get Out of this Place », ici dans la version immortalisée par les Animals, avec en sus, particulièrement lors du coda, un léger parfum alcoolisé ...
Au sujet de « Dear Prudence », c'est probablement la meilleure version jamais enregistrée. On peut même soupçonner Grace Potter de s'être plus largement inspirée de celle-ci que de l'originale. Sans dénaturer l'oeuvre originale de Lennon et McCartney, de par sa voix naturellement éraillée, Leslie l'amène dans une dimension plus virile. Son solo, exceptionnellement dépourvu de saturation et de fuzz, fait preuve d'une belle sensibilité.
     Au sujet de sa voix, elle est bien rarement mise en avant dans les articles le concernant. Pourtant, elle est d'une puissance naturelle rare. Outre son surpoids, West a une corpulence digne d'un ogre, et on n'est guère surpris que son timbre soit si "animal". Au contraire de tant de rockers et autres hurleurs issus des maintes branches du Heavy-metal qui se fracassent les cordes vocales, lui, c'est du 100% naturel. Voire du bio. (D'ailleurs, le frangin, au sein des Vagrants, en dépit d'un jeune âge, avait aussi un timbre assez similaire). Avec sa large cage thoracique, il lui est aisé de couvrir ses collègues. Même vieillissant et amaigri, il gardera une belle carcasse. Son timbre est immédiatement reconnaissable. Inspiré des chanteurs de Soul, tels que Wilson Pickett et Otis Redding, ainsi que des bluesmen, il s'est forgé une voix forte, de suite rocailleuse dès qu'il la pousse un tant soit peu. Bestiale même, mais non dénué de sensibilité. Sur les ballades et autres slow-blues, il laisse échapper une certaine fragilité ; une sensation d'âme en peine, de solitude intérieure.

     Un disque peut-être pas impérissable, mais qui devrait forcément combler les fans de Leslie West, ainsi que ceux de Hard-blues velu, et autres classic-rock burné typé 70's, qui ne sont pas insensibles aux bonnes ballades de pur bois.


     Il y a des années, ce disque était une rareté car disponible seulement en import USA, et édité par une maison de disques, Phantom Records, qui fit faillite. Il fallait être un fouineur passionné pour le trouver (lui, comme son prédécesseur). Donc, bien qu'il n'égale pas les Mountain des années 70, ni les deux disques studios de West, Bruce & Laing, il demeure un bon disque du père West. Même si parfois, il semble faire dans la facilité ; notamment avec "The Twister" et surtout "Money (Whatcha Gonna Do)" proches d'une jam reposant sur un riff répétitif. 
Malheureusement, dépassé par ses addictions, Leslie West ne parvient pas à assurer correctement la promotion de son nouveau groupe. Ses concerts font dans la facilité en favorisant les succès de Mountain et de West, Bruce & Laing. Étonnamment, lorsqu'il prend le risque d'inclure de nouvelles compositions, il préfère jouer "Don't Burn Me", "Honky Tonk Women" et "House of the Rising Sun", trois reprises issues de son précédent album solo, plutôt que des morceaux de cet album. Ce qui a forcément dû déplaire à Mick Jones qui s'était impliqué dans cette aventure.
Conscient qu'il perd pied et qu'il ne peut désormais plus remonter la pente seul, il intègre de lui-même une clinique spécialisée pour se faire désintoxiquer. 
Il entame alors une longue traversée du désert, ne se produisant sur scène qu'en de très rares occasions où il monte rejoindre un groupe, un musicien, l'instant de quelques chansons.
Il faut attendre 1985 pour le retrouver sur disque, avec la reformation inespérée de Mountain pour l'album "Go For Your Life". Une nouvelle formation tronquée, car Félix Pappalardi a été assassiné par son épouse, Gail Collins, en 1983. (le tribunal jugera l'affaire comme un malheureux accident).

      Mick Jones, de son côté, décide de franchir le pas. Malgré le fiasco de ce pourtant prometteur Leslie West Band, il demeure aux USA. Là, il fonde son propre groupe, où il pourra enfin laisser libre cours à son inspiration. Sans personne derrière son dos. Avec Foreigner, il accédera enfin à la reconnaissance de son talent et au succès.





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Autres articles sur Leslie West (clic-lien) :
- en solo ⇨ "Unusual Suspect" (2011) ; "Still Climbing" (2013)
- en groupe ⇨ Moutain "Climbing !" (1970) ; West, Bruce & Laing "Why Don't Cha" (1972)

dimanche 7 février 2021

BEST-OF VIEUX PIRATE

MARDI : on est tous parti dans l’Allier avec la 106 break de Pat, le Toon au volant, les autres entassés derrière, pour allier… pour aller écouter le dernier cd de Yves Vessière "Stop !", artiste sensible qui  continue discrètement son bonhomme de chemin dans la chanson française, orfèvre des mots sur de subtils arrangements bossa ou jazzy.

MERCREDI : avec un test négatif en poche, on a ensuite pris le ferry vers le nord de l’Angleterre, c’est Bruno qui nous servait de guide car le seul à parfaitement maitriser la langue locale… « Mick Taylor is rich » « do you know where is the next pub ? »… sur les traces de Spooky Tooth dont le deuxième album “Spooky two” posait les bases du hard 70’s.

JEUDI : un détour par Los Angeles où Benjamin était au premier rang du Hollywood Palladium pour applaudir Keith Richards et ses X-Pensive Winos, car oui, le maître riffeur des Stones a eu aussi sa petite carrière solo, que d’aucun prétende meilleure que ses trente dernières années d’activité avec les pierres qui roulent… des mauvaises langues aussi longues que celle de Jagger !

VENDREDI : vaccin, visa, passeport et tout le toutim pour partir avec Luc vers Catemaco, au Mexique, lieu de tournage de "Apocalypto", le film de Mel Gibson tourné en langue yucatèque, sur les aventures bodybuildées d’un chasseur maya refusant de se faire arracher le myocarde en sacrifice au dieu Kukulkan… quelle sensiblerie ! On a tous rapporté des globes de neige avec une petite pyramide dedans, mais les poignards en silex n'ont pas passé la douane…

💬 Plein d’invités la semaine prochaine, Vincent, François, Paul et plus encore, un romancier italien qui aime le Portugal et un romancier espagnol qui aime la France… Bon dimanche.

 

mercredi 16 février 2011

HUMBLE PIE "Humble Pie" (1970) - Bruno -


Une seconde naissance
     Longtemps oublié, ou relégué comme second couteau par quelques "grands journalistes spécialisés" du pays des « fromages-qui-puent », Humble Pie est lentement, mais sûrement, tombé dans l'oubli, l'anonymat. Alors, que dès la fin des 80's, de jeunes loups construisirent leur musique sur ses cendres froides. Pourtant, malgré cette occultation, ou parfois ces raccourcis primaires engendrés par méconnaissance, Humble Pie demeure un des groupes phares des 70's.

   Humble Pie a été formé sous l'impulsion de Steve Marriott, auparavant co-leader et frontman des Small-Faces (groupe emblématique des Mods avec Rod Stewart et les Who, et auteurs de quelques perles de British Pop). Steve voulait passer à une musique plus rude, plus directe, et déjà, en concert, Steve donnait une belle impulsion heavy, et certains enregistrements tels que "Tin Soldier" ou "All or Nothing" prenaient en concert, avant l'heure, des tournures Zeppelinniennes. D'ailleurs, ce n'est pas une coïncidence si Sir James Patrick Page avait posé son dévolu sur Steve pour son New-Yardbirds ; toutefois, le manager des Small-Faces avait eu les mots, nets et préçis, pour refroidir ses aspirations. Après avoir assisté à la prestation d'un jeune groupe Pop, The Herd, Marriott fut enthousiasmé par le talent du jouvenceau Peter Frampton. Voulant le recruter pour aller de l'avant, lui permettre d'explorer d'autres horizons auxquels il aspirait, et ses comparses d'alors n'adhérant guère à cette lubie, Steve quitta le groupe pour former avec le jeune Frampton, Humble Pie. En aparté, rappelons que suite à cette scission, Ronnie Lane, Ian MacLagan et Kenny Jones, bien em... ennuyés (car Marriott était guitariste, chanteur et compositeur) après quelques temps d'incertitudes, recueillirent deux naufragés de l'aventure du 1er Jeff Beck Group ; en l'occurrence, Ronnie Wood et Rod Stewart (!). Les Small Faces amputés de leur chanteur-guitariste originel, se rebaptisèrent les Faces, et de 1970 à 1973, réalisèrent quatre bons albums de Rock cru, bluesy, parfois proche des Stones et... d'Humble Pie.
 

   Steve et Peter embauchèrent à la basse Greg Ridley, qui officiait auparavant dans Spooky Tooth, et à la batterie, un autre jeunot (17 ans seulement) en la personne de Jerry Shirley (Steve le connaissait de la proche époque où il jouait avec l'obscur groupe Apostolic Intervention, et avait fait pression pour qu'ils soient signés par Immediate Record ).

     Ainsi, Humble Pie, avait pris la forme définitive d'un quatuor. Peter Frampton, guitariste élégant et fin, aussi à l'aise en acoustique qu'en électrique, bon chanteur à mi-chemin entre la Pop 60's et le Heavy-rock 70's ; Greg Ridley, chanteur à la voix dure et rocailleuse, bassiste volubile (à rapprocher d'un John Paul Jones) ; Jerry Shirley, batteur précis et concis (il suivra Marriott jusqu'au dernier souffle du Pie, en 81, puis participera à l'aventure "Fastway", le groupe de Fast Eddie Clarke) ; et Steve Marriott, chanteur puissant, au jeu de guitare agressif et efficace, capable de faire preuve d'une réelle débauche d'énergie sur scène. Peter, Steve et Jerry officie chacun accessoirement aux claviers (en concert, c'était Frampton qui occupait le poste) . La force d'Humble Pie, outre le fait que tous ses membres, y-compris le très jeune Shirley, avaient déjà cumulé une certaine expérience, c'est qu'il était paré de trois bons chanteurs, aux timbres différents, reconnaissables, et s'imbriquant les uns aux autres. Ce qui leur permettait ainsi, lorsqu'ils se relayaient, d'apporter une force certaine aux chansons, ou alors lorsque Peter, ou plus occasionnellement Greg, prenait la place de chanteur soliste, à la place de Steve, d'engendrer des nuances enrichissant l'album.

     Au chant, Greg faisait plutôt office d'homme des bois, de bourlingueur au long-cours (c'est d'ailleurs l'aîné du groupe avec ses 27 ans à la formation du combo), ou alors il se gargarisait à l'acqua-vita, alors que Peter faisait plus Dandy du Rock. Quant à Steve, lorsqu'il se lâchait, c'était une explosion d'émotion Soul rageuse, vindicative, baignée de parfums Rock, Heavy. Comme si son corps frêle avait du mal à contenir un trop plein d'énergie, donnant alors l'impression d'une exhortation. Son corps exsudait une musique qui prenait dorénavant sa source dans celle des Afro-américains.

     Humble Pie démarre en trombe, en juillet 1969, par un 1er single impeccable : un boogie-rock efficace qui aurait pu paraître un tantinet conventionnel, mais qui prend une toute autre dimension grâce à l'interaction des chanteurs, un groove affirmé, une mise en place imparable et une indéniable joie de jouer ensemble ; le Pie a soif d'en découdre. « Natural Born Boogie » a du traumatiser plus d'un futur heavy-boogie-rocker du Royaume-Uni. (4ème place des charts anglais).



     Puis, après deux premiers albums, bons mais controversés, sortis dans l'urgence (bien que le Pie a été fondé en avril 69, deux disques ont été édité cette même année), Humble Pie manque de peu de splitter, entraînés, bien malgré eux par la faillite de Immediate Record. Récupéré par A & M, le Pie met les bouchées doubles et sort dans la foulée, en 70, l'album éponyme, où des rocks lourds (Hard Blues) succèdent à de magnifiques ballades acoustiques (folk ou country). L'album est excellent, et les membres du Pie brillent par leur talent de compositeur et d'interprète. Les compositions sont abouties et mieux produites. Le changement forcé de label semble avoir donné un coup de fouet au Pie, comme une seconde naissance. Après quelques semblants d'égarement de "Town & Country", le Pie gravit, en quelques mois, les échelons de la maturité. (A noter, encore une fois, l'excellent travail du label Repertoire, qui réédite ce disque avec une remasterisation au top, et un packetage digne d'intérêt).
 

   L'album débute sur un « Live with Me » séminal. Longue montée d'adrénaline
soutenue par un orgue omnipotent. Les voix se succèdent, affectées, envoutées, tandis que des traits fulgurants de la Gibson de Marriott lardent de chorus épais et crasseux ce Low-Heavy-bluesy-gospel-rock.
« Only a Roach », composition country, assez incongrue, avec ces chœurs de piliers de pub. (une des rares compositions de Shirley...)
« One Eyed Trouser Snake Rumba » revient aux fondamentaux du meilleur Heavy-boogie-rock, écrasant au passage tous les prétendants au titre de cette année. C'est lourd et groovy à la fois.
La pression redescend avec « Earth and Water Song » ; d'abord ballade folk romantique, acoustique, portant la marque indélébile de Frampton, et qui se pare progressivement d'un gilet (et non manteau, c'est pas la même chose) électrique.
On repart dans le brut avec « I'm Ready », reprise éculée de Willie Dixon, qui transpire néanmoins ici autant le Pie que le Chicago-blues le plus crasseux, notamment grâce aux guitares grasses de Peter et de Steve, mais aussi au chant incantatoire de Marriott, épaulé par un Ridley qui s'arrache les cordes vocales. Une des meilleures dans le genre Heavy, Hard-Blues.
« Theme from Skint », une autre chanson country, cette fois-ci aux consonances plus rock.
« Red light Mama, Red Hot », boogie-rock en mid-tempo bien graisseux ; guitares graveleuses, chants habités, basse ronde et pleine. Solo réduit à sa plus simple expression (quelques doubles bends bien placés), supplanté par un harmonica plaintif, avant que Frampton ne décline un solo en gamme pentatonique dans le pur style Hard-blues. Un vrai plaisir simple.
« Sucking on the Sweet Vine », presque une ode bucolique, une pièce acoustique d'une apparente simplicité, dotée d'une sensibilité à fleur-de-peau. Break rock'n'roll chanté par le bûcheron Ridley. Solo jazzy de Frampton. Magnifique ballade intemporelle.

     Avec ce disque, Humble Pie réalise, en cette année de grands crus, un très grand disque. On pardonnera la faute de goût ("Only a Roach"), car le reste est d'un tel niveau qu'il serait grossier de focaliser sur le seul faux-pas de l'opus. D'autant plus que l'album est pourvu d'une excellente production, parfaitement équilibrée où même les cymbales sont dotées d'une belle définition.
Humble Pie, avec cet album, s'était hissé, avec aisance, au niveau des meilleures formations de Rock. D'ailleurs, plutôt qu'un groupe de Hard-Rock, Humble Pie était tout simplement une formation de Rock fortement imprégné de Blues, voire de Rythm'n'Blues et, plus en filigrane de Gospel (cette influence allant prendre progressivement de l'ampleur, Marriott étant un grand fan de Ray Charles). Le tout joué avec rage, force et conviction.


  1. Live with Me (Humble Pie) 7.52
  2. Only a Roach (Shirley) 2.46
  3. One Eyed Trouser Snake Rumba (Humble Pie) 2.48
  4. Earth and Water Song (Frampton) 6.15
  5. I'm Ready (Humble Pie / Dixon) 4.57
  6. Theme from Skint (See youlater liquidator) (Marriott) 5.43
  7. Red Light Mama, Red Hot (Marriott) 6.14
  8. Sucking on the Sweet Vine (Humble Pie / Marriott) 5.46

Album suivant : http://ledeblocnot.blogspot.com/2011/05/humble-pie-rock-on-1971-par-bruno.html