jeudi 8 octobre 2026

Thomas ADÈS – Concerto pour violon (2005) - Anthony MARWOOD - Thomas ADÈS (2007) - par Claude Toon


- Musique contemporaine Claude… Très étrange cette musique… je devrais réécouter plusieurs fois… Adès, le dieu des enfers en Grèce ?

- Non Sonia, l'idée est amusante. Ce concerto n'a rien d'infernal et, bien que moderne, est accessible à un large public, enfin ça se discute… Il en existe au moins six versions sur le marché du disque. En une dizaine d'années, c'est exceptionnel…

- En effet, mais cette jaquette est introuvable sur les sites de vente de CD…

- Normal c'est une belle pseudo pochette destinée aux plateformes comme Spotify… Un coffret des œuvres de Adès affiche un visuel avec la photo du compositeur en NB pas terrible…

- Le compositeur dirige lui-même un orchestre réputé et Anthony Marwood fait son entrée dans le blog… Il est connu ?

- Il va le devenir… À noter qu'il est le dédicataire du concerto…

- Waouh…


1 - La musique ne meurt jamais – suite de la chronique précédente appliquée à notre époque

Thomas Adès

Il y a deux semaines, je vous invitais à suivre mes réflexions sur la pertinence d'imaginer une soi-disant précédence entre les styles de musique dans la civilisation occidentale.  Les mélomanes passionnés de musique "classique" considérant les fans de rocks comme des béotiens, eux-mêmes considérant la musique étiquetée abusivement "savante" comme un art obscur, snob voire réservé à une élite de "classe"… j'espère avoir démontré, la vacuité et l'étroitesse d'esprit de cette mentalité. Notre blog n'est-il pas l'exemple même de la mise en commun du patrimoine musical occidental, du partage des goûts les plus divers… Je ne remets pas le couvert ?

 

Nous découvrons ensemble une œuvre très récente, de 2005, un concerto pour violon et orchestre du compositeur Thomas Adès découvert lors de l'écoute d'une tribune des critiques de disque sur France Musique. J'avoue que les critiques donnaient du grain à moudre à ceux qui prétendent que la musique "savante" n'est écoutable que par ceux qui ont pu recevoir une formation musicale dans leur jeunesse. La rhétorique maniérée des commentateurs risquait fort de conduire à considérer ce concerto pour violon destiné à satisfaire plutôt les violonistes professionnels que le public, tant son écriture déroutait, moi le premier. Notez que Paganini, l'alter ego de Chopin pour le violon pâtît de la même réputation 😊. L'émission était désormais rendue possible car six enregistrements sont déjà parus, à savoir le nombre de versions nécessaire à la confrontation… Un catalogue déjà large pour une œuvre de ce siècle… Je commente la gravure lauréate.

J'avoue que j'ai dû recourir à Wikipédia pour présenter ce compositeur et la genèse du concerto et, crime intellectuel, faute d'accès à la partition en ligne, à l'I.A. Gemini pour l'analyse. Je vous rassure, j'ai tout réécrit l'habituel petit guide d'écoute qui n'engage que moi de manière moins érudite. On aimera ces sonorités étranges, l'apparent discours décousu 😊ou on lâchera l'affaire 😊) ; difficile d'émailler ce billet de calembour, l'ouvrage étant assez sombre.


2 – Petite histoire du concerto pour violon de Vivaldi à nos jours



Robert Delaunay -  Rythme circulaire, 1937
 

Concerto ! On pourrait trouver ce style désuet, hérité du baroque après une longue traversée de plusieurs siècles. Au XIXème siècle, pour piano ou violon, les instruments les mieux servis, l'œuvre devient une lutte vertigineuse entre le soliste et l'orchestre (pour le violon : Brahms, Bruch, Tchaïkovski, Sibelius, etc.). Au XXème siècle, la virtuosité extrême perdure, mais les prouesses instrumentales pures isolées du soliste évoluent vers une fusion complice avec l'ensemble orchestral. Comme la symphonie ou le poème symphonique, le concerto devient une œuvre plus expressive dans divers domaines : historiques, politiques, psychologiques… Sur ce dernier aspect Mozart avait déjà donné le ton dans ses ultimes concertos pour piano forte.

Voici des exemples de concertos écrits avec soins et difficiles d'exécutions : le Concerto pour violon "à la mémoire d'un ange" de Berg" (en forme de requiem pour une adolescente), le Concerto pour violon n° 1 de Dmitri Chostakovitch habité comme tous ses ouvrages de cette angoisse haineuse face aux nouvelles purges de Staline (la cadence, féroce, exprime toute sa rage). Écrit en 1947, Oïstrakh attendra prudemment 1955 et la mort du tyran pour sa création. (Index)

Enfin, considéré comme le plus difficile techniquement du catalogue, celui de Benjamin Britten de 1939 se rapproche dans l'esprit de celui de son confrère russe par l'anxiété ressentie à l'époque par le compositeur : les atrocités de la guerre d'Espagne, l'approche de la seconde guerre mondiale, et plus intimement, la crainte de la révélation de son homosexualité et de sa relation naissante avec Peter Pears restée secrète dans une Angleterre conservatrice… 

La mission du concerto a bien évolué depuis l'âge baroque, à savoir permettre à un violoniste de renom d'afficher sa virtuosité avec panache, l'orchestre servant de décor !! Bien sûr, il y a les exceptions comme les quatre saisons de Vivaldi. L'époque de Vivaldi et de Telemann est au stakhanovisme de l'archet… 200 concertos pour l'italien 😊 ! 

Les grands auteurs du romantisme font du violon un personnage épique en complicité avec un orchestre qui perd son simple rôle de faire-valoir et s'octroie une implication plus ardente, carrément symphonique. Dans le grand œuvre d'un compositeur, l'écriture d'un concerto devient une étape presque unique (un ou deux… rarement plus). Cette limite s'explique par la durée allongée de la composition et d'autres choix de production face à une multitude de genres émergents sans formes imposées. C'était le cas avec certains des derniers romantiques comme Tchaikovsky, Brahms ou Sibelius. 



Anthony Marwood

Cinquième concerto pour violon contemporain en vedette dans le blog. Dès 2011, était publiée une chronique sur le concerto de Jennifer Higdon composée en 2009 à l'intention d'Hilary Hahn (Clic), lauréat du Prix Pulitzer de musique en 2010, puis celui de Philip Glass de 1987 par Gidon Kremer et Christoph von Dohnányi (Clic). Ajoutons celui de John Adams de 1993 par Leila Josefowicz et David Robertson (Clic) et celui du letton Peteris Vasks de 1996 par Alina Pogostkina (Clic). (Gidon Kremer en a bien évidemment proposé une gravure).

Et citons aussi ceux de Chostakovitch (1947-1955) et de Schoenberg (1936-1940) ; là encore deux œuvres fétiches du répertoire d'Hilary Hahn commentées dans le blog et qui nous renvoient à la chronique précédente. 

Celui de Chostakovitch, contemporain de la 10ème symphonie, fait écho avec sa passacaille tragique et révoltée à la terreur imposée par Staline dans les dernières années de son règne. Schoenberg illustre à merveille l'émergence des nouveaux modes de compositions qui fleuriront après la fin de l'âge du postromantisme classique et le jaillissement de genres modernes innovants et non dénués de qualité formelle, Rock, pop, blues, jazz, etc. Lire ou relire cet article démontrant que la musique ne meurt jamais comme disait James Bond 😊

Et puis signalons quelques concertos pour violon non commentés : ceux de John Corigliano (écoutez sa 2ème symphonie - Clic), Alfred Schnittke, Esa-Pekka Salonen, Sofia Goubaïdoulina…

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Dans ma chronique précédente, j'essayais de montrer que la musique dite "classique" ou "savante" n'agonisait en rien au XXIème siècle et ne faisait pas d'ombre à une multitude de genres comme le blues, la pop, le Rock, etc. apparus après la guerre et démocratisés grâce à la radio, les concerts de masse recourant à l'amplification électronique (généreuse 😊) et à la gravure des disques LP. Et mon billet militait pour le respect par les mélomanes de tous les genres, indépendamment des goûts personnels, pour un style de musique ou plusieurs… Oui, je fustigeais les suprémacistes du classique vs ceux du Rock qui s'étripent stérilement pour imposer une pseudo querelle entre les anciens et les modernes ; tu parles (Clic) !


3 – Thomas Adès, sa musique contemporaine fringante et son concerto pour violon collector


A. Marwwood et T. Adès à Tanglewood

Thomas Adès a vu le jour en 1971 en Angleterre, soit deux ans environ après Woodstock et le festival de l'île de Wrigt qui redéfinissent définitivement l'ethnologie de la culture musicale occidentale en divers courants esthétiques… Pour le bien ou pour une descente vers la facilité,  à   voir ? Non, relire mon papier, musicos de tous les pays, unissez-vous. La médiocrité n'est qu'une déviance, hélas généralisée.

Thomas Adès étudie le piano et la composition à la Guildhall School of Music de Londres, un établissement enseignant la musique et les arts dramatiques. À 18 ans il remporte le second prix de piano du concours des jeunes musiciens de l'année de la BBC. Il enchaîne ensuite des études au réputé King's College de Cambridge, d'où il est sort diplômé en 1992.

Sa carrière officielle de compositeur débute cette année-là et il est devenu l'un des créateurs les plus renommés de sa génération outre-manche et même dans l'univers musical international.

L'éclectisme caractérise le tempérament musical d'Adès. Il ajoute à sa carte de compositeur celle de chef d'orchestre et de virtuose du clavier. En 1990 il entre en résidence comme compositeur au Hallé orchestra - l'orchestre élevé au plus haut niveau pendant 30 ans par John Barbirolli et alors sous la direction de Kent Nagano, chef américain d'ascendance japonaise de vingt ans l'aîné d'Adès. Ce maestro a fait ses classes à San Francisco et à Boston comme assistant de Seiji Ozawa ; deux admirateurs de Olivier Messiaen. ils font découvrir aux USA les grandes œuvres du maître français. (L'Opéra Saint-François d'Assise est créé par Ozawa en 1983 et gravé en 1998 par Nagano, sa version étant la référence). Kent Nagano modernise la programmation de la phalange de Manchester : John Adams et Olivier Messiaen souvent chroniqués dans le blog intègrent le répertoire traditionnel ; mais aussi Mahler, Britten, Puccini…


Kandinsky : cercles dans cercles (1923)
 

Thomas Adès, à bonne école sous l'aile pédagogique des deux maestros++, compose en 1990 une Chamber Symphony, richement orchestrée malgré un effectif modeste de 15 instrumentistes, nourrie de jazz, de tango, très swing*, on discerne déjà la diversité stupéfiante de son style compositionnel. La création a lieu le 24 février 1991 à Cambridge avec le Contemporary Music Festival Ensemble. Événement qui marque les débuts de Thomas comme maestro ! Suivra en 1994 une commande du Hallé orchestra d'une nouvelle pièce symphonique légère et animée : Origin of the Harp, pour cordes, vents et percussions mais pas de harpe 😊.

Dans la dernière décennie du XXème siècle, sa carrière prend une dimension exceptionnelle pour un créateur aussi jeune. En 1997, il écrit Asyla, une symphonie que Simon Rattle inscrira à son programme d'adieu à l'Orchestre symphonique de Birmingham  et consécration pour Thomas Adès, Simon Rattle rejoue l'œuvre lors de son arrivée à la Philharmonie de Berlin en 2002 !! L'œuvre requiert une bonne centaine de musiciens, une orchestration fastueuse digne de celles de Mahler ou de Chostakovitch (dont une planche à laver et des boîtes de conserve 😊 !)

(*) La symbiose de la culture musicale universelle savante et/ou populaire évoquée récemment…

Au début du XXIème siècle Thomas Adès poursuit ses expériences dans le répertoire usuel, orchestre, musique de chambre, mais se tourne aussi vers le ballet et l'art Lyrique tout en accédant au poste de directeur du Festival Aldeburgh dans le Suffolk, creuset des contrastes artistiques, créé par Britten en 1948 et ayant lieu en juin. Ce festival propose une programmation éclectique : musique classique, créations contemporaines, opéras, expositions d'arts visuels… Thomas Adès compose lors de cette période deux opéras qui seront joués sur les scènes internationales, et pas des moindres : The Tempest (adaptation de La Tempête de Shakespeare) au Royal Opera House en 2004 et The Exterminating Angel (d'après le film de Luis Buñuel L'Ange exterminateur de 1962) créé en 2016 au Festival de Salzbourg et repris à l'Opéra de Paris en 2024 (Extraits).


4 – Pettit guide dans les circonvolutions du concerto de Adès dit "Chemins concentriques"


Vasarely : partage des formes
 

Anthony Marwood n'a que vingt ans quand Thomas Adès lui propose la responsabilité de créer cette œuvre techniquement difficile et au langage très contrasté. Depuis cette expérience, il a été membre du Trio Florestan et directeur de l'Orchestre de chambre d'Irlande composé de cordes exclusivement. Interprète novateur, il a été le créateur des concertos pour violon (la liste s'allonge 😊) de Samuel Adams, Sally Beamish et Steven Mackey. On lui doit une interprétation hors norme du gigantesque concerto de Ligeti lors du festival de Tanglewood en 2021, Thomas Adès étant au pupitre et ayant écrit une cadence originale…

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Après avoir circonscrit le profil et le talent dans maints domaines de Thomas Adès, écoutons son concerto pour violon composé en 2005 en réponse à une commande de Lenore et Bernard Greenberg, sponsors de l’Orchestre philharmonique de Los Angeles et du Festival de Berlin. Le violoniste Anthony Marwood en a assuré la création avec l'Orchestre de chambre d'Europe dirigé par Adès lui-même (circonscrit : mot non choisi au hasard car l'œuvre est sous-titré "Chemins concentriques", terme qui a inspiré le choix de plusieurs tableaux comme illustrations, on s'en doutera.)

L'orchestration est pour le moins rutilante. À un orchestre de type romantique, Thomas Adès ajoute une section foldingue de percussions, bien dans son style, mais qui ne requiert que deux percussionnistes (il faut laisser le violoniste solo respirer 😊).

Violon solo, 2 flûtes + piccolo, 2 hautbois, 2 clarinettes (si♭, la), 2 bassons ; 3 cors en fa, 2 trompettes en ut, 1 trombone, 1 tuba, cordes (Adès précise : 10/8/6/5/3 ce qui est peu).

Un effectif a priori plus léger que pour une symphonie de Brahms, presque chambriste, mais la section de percussions doit rendre fous les ingénieurs du son : Timbales, Grosse caisse, Caisse claire, 3 tambours graves de hauteurs différentes, 1 tambour de bois grave, 1 petit bongo, cloches à vache (Mahler sort de ce corps 😅), cymbales crash & cymbale suspendue, grand tam-tam et 3 petits tam-tams de hauteurs différentes, Petites boîtes de conserve métallique. (Source : Faber editor)…

On trouvera logique le découpage par Adès de son concerto en trois mouvements. Mais au vocable italien : allegro - Andante - rondo, le compositeur préfère des indications de tempo qui flirtent avec la "cinématique" à la place de la métrotomie académique, chaque terme suggérant un climat, une image, une liberté d'interprétation par l'auditeur.


Marc Chagall  : un violon dans le ciel
 

1. Rings (Anneaux) : l'archet pirouette sur la chanterelle, cinglant des notes suraiguës les plus extrêmes. La première écoute peut mettre mal à l'aise, angoisser ou intriguer, c'est selon 😊. Thomas Adès agrège des dissonances que d'aucuns entendront sans doute telles des fausses notes. Il n'en est rien. Adès est-il facétieux ? Le violon virevolte sans pause pendant quatre minutes. Je ne discerne aucune règle sonate. Le récit du violon déroule un perpetuum mobile, un conflit concertant animé d'arpèges entre le soliste, les bois et les cordes graves… J'imagine (vision personnelle) un quidam qui court dans tous les sens, tournant en rond dans les méandres de la gare Saint Lazare. Kubrick aurait aimé nous faire flipper avec cette musique, la caméra circulant dans des couloirs glacés et labyrinthiques 😊. (Ne parle-t-on pas de "puissance cinématographique" à propos de l'écriture d'Adès ?) Exploitées avec habileté et parcimonie, les percussions encerclent le violon de leurs volutes de timbres énigmatiques, un tourbillon entre pupitres jusqu'à une coda agrémentée de coups puissants et inattendus de timbale. (Impossible de ne pas penser à Bartók). Ce diable de Thomas Adès exige une attention soutenue pour saisir chaque pépite sonore. 

2. Paths (Chemins) : Le mouvement lent central dure dix minutes soit plus de la moitié de l'ouvrage qui se conclut par une fantaisie de 4 minutes, une recherche de symétrie qui n'est pas dûe au hasard. Chemins ? Le climat général évoque en effet une marche, parfois une reptation. Des clusters marquent le pas, polyrythmie teintée de rubato ? possible. Là encore pas de technique thématique apparente. Le violon tente d'échapper à un climat mi-élégiaque mi-rêveur et à ces martèlements menaçants qui disparaissent vers [3:40] lors de l'émergence d'ultimes et barbares motifs caverneux tambour-tuba. [4:35] Au sortir de cette lutte, le discours devient méditatif, transfiguré. Les notes en valeur longue s'enchaînent dans le médium soutenues par un fourmillement nébuleux de percussions aigues et agrestes. Thomas Adès accuse un retour à une forme de postromantisme très tardif 😊 (Stravinsky, Korngold). En écoute audiophile, cette musique pince le cœur par sa beauté et sa mélancolie, sans doute l'un des plus beaux mouvements de concerto du XXIème siècle. Rien de surprenant à constater que toutes les générations de virtuoses veulent le jouer et le graver.

3. Rounds (Rondes) : Après l'alacrité ambiguë de Rings et l'anxiété évoluant en onirisme de Paths, Adès conclut son concerto par un rondo fantasque (attention de ne pas confondre rondes avec rondo, une forme sonate très libre). Il joue avec notre concentration, distord les tempos par divers bouleversements rythmiques. Je parlerai de pantomime joyeuse conservant la richesse extravagante des sonorités issues de l'orchestration expansive dans un récit chaotique et débonnaire.


Écoute au casque ou avec des enceintes additionnelles plus que conseillée.

Le son des PC, sauf exception, est vraiment une injure à la musique…


INFO : Pour les vidéos ci-dessous, sous réserve d'une écoute directement sur la page web de la chronique… la lecture a lieu en continu sans publicité 😃 Cool. 



5 – La fascination des peintres et d'un compositeur pour tournicoti - tournicoton

- Dis Claude, le choix des tableaux est-il pour la déco en justifiant la similitude par le sous-titre du concerto, ou cela va-t-il plus loin par rapport à l'esprit des différents mouvements ? Elle est bête cette question ? Je n'ai pas connu le manège enchanté hihihi…

- Absolument pas Sonia, mais je ne vais pas partir trop loin, juste quelques suggestions de réflexion, tu connais mon attrait pour le rapprochement des concepts esthétiques voire mathématiques structurant les arts.


Kandinsky - Delaunay
Vasarely - Chagall

1. Kandinsky : Pour le peintre d'origine russe mais travaillant en Allemagne de 1922 à 1933 puis Paris de 1934 à 1944, date de sa mort, l'exploration de l'impact émotionnel des formes géométriques multicolores entremêlées dans sa peinture sera son cheval de bataille. Rythme circulaire de 1937 par ses entrelacs portés par une ligne directrice est un exemple de ses recherches à rapprocher de la construction du concerto d'Adès. Ce que je décris comme "une recherche de symétrie qui n'est pas due au hasard." L'entrelacement polychrome des cercles trouve écho dans l'écriture farouchement cyclique et diversifiée du premier mouvement, "Le récit du violon déroule un perpetuum mobile," ou "les percussions encerclent le violon de leurs volutes de timbres énigmatiques, un tourbillon de pupitres en pupitres".

2. Delaunay : dans leurs séries de Formes Circulaires dont cercles dans les cercles Robert et Sonia Delaunay ont utilisé le cercle pour suggérer le mouvement, la lumière et le rythme pur sur la toile. Dans Rounds, les motifs se succèdent. Dans Paths, comme dans le tableau,  l'organisation des cercles tout comme la rythmique s'éparpillent telles des particules dans un collisionneur. "ces martèlements menaçants qui disparaissent lors de l'émergence d'ultimes et barbares motifs caverneux tambour-tuba." Dans la second partie de Paths, la douceur mélodique et des frissons des percussions tendent vers un effet de luminescence.

3. Vasarely : Kandinsky et les Delaunay révélaient les mystères de la géométrie entrelaçant des cercles dans le plan. Vasarely est très connu pour ces grands tableaux renouant avec les jeux de perspectives dans la représentation de la sphère ou des polyèdres, une source d'inspiration très à la mode dans les années 70 mais disons… un peu répétitive. Peintre et designer, son œuvre Oerveng Cosmos (1982) est une sérigraphie sur papier arche (coton et gélatine) de petite taille et destinée à honorer les aventuriers de l'exploration spatiale (5 exemplaires dans la station Saliout 7). Copernic aurait adoré ce double agencement sphéroïdal. Les sphères semblent s'identifier l'une à l'autre, pourtant les dégradés de couleurs diffèrent. On peut y voir un 8 comme Maggy Toon ou ∞, le symbole de l'infinité verticalisé, ou ce que l'on veut… Je l'associe à la fois à l'éternité qu'inspire la seconde partie de Paths, "Au sortir de cette lutte, le discours devient méditatif, transfiguré" et aux révolutions des motifs au sens stellaire dans Rounds.

4. Chagall : dans le développement de Paths, le violon se libère des rudes scansions de l'introduction ; il s'envole, en apesanteur, libéré du carcan terrestre des martèlements comme la sereine violoniste voguant dans son voyage astral dans l'imaginaire du peintre mystique. 





1 commentaire:

  1. Bonjour Claude,
    On a beau toujours être curieux et chercher l'autrement, on en découvre tous les jours et ce compositeur (dont j'avais le nom en tête mais pas réellement d'image musicale) n'a immédiatement interpellé, du fait bien entendu de votre article qui est particulièrement "incitatif".
    Dès Rings j'ai cherché d'où ce rapport avec les cercles concentriques pouvait bien me rappeler un petit quelque chose par son obsessionnel mouvement qui effectivement semble tourner en spirale comme une tornade ou autre de ces mouvements circulaires et bingo, j'ai trouvé ce qui me faisait rappel - à un autre degré bien entendu, d'écriture, mais sur une même base d'idée.
    Il s'agit de la musique de Vertigo composée par Herrmann pour le film d'Alfred Hitchcock où la même "boucle" s'entrecroise avec un jeu simple d'augmentation - diminution rythmique créant effectivement un rapport oppressant car installant très justement ce vertige que l'on peut avoir quand la "tête tourne" et qu'on perd des repères d'équilibre.
    Le second mouvement est effectivement tant moderniste que d'expression romantique et m'a aussi plongé chez Chostakovitch avec son concerto pour violon dont je reste un inconditionnel de la version enregistrée par la jeune Lisa Batiashvili sous la direction de Salonen, absolument habitée par le projet de son premier album (avec une interprétation absolument miraculeuse de "V&V" de Kancheli).
    Quand au troisième mouvement une certaine école répétitive semble s'être placée là avec des réminiscences de l'école dodécaphoniste pour les accentuations et la destruction totale du chemin rythmique au centre. Un chemin stylistique qu'empreinte bien John Adams.
    Alors, certes, réduire à des rapports d'influences et de rapprochements ne fera pas passer à côté de la qualité de cette œuvre au choix de tessiture souvent suraigu du violon afin de percer au dessus de la masse orchestrale qui n'est masse que par son rapport d'écriture concentré, compact, souvent nerveux, qui oblige des choix de registre
    Et ces choix feront probablement, avec cette agressivité sonore, s'écarter certains auditeurs de cette musique au mouvement circulaire.
    Elle va me demander un approfondissement plus conséquent afin d'en saisir au delà d'une première écoute à l'analyse sommaire, et par votre éclairage, les données d'écriture.
    Je vais bien entendu l'associer si cela m'est possible à la lecture de la partition.
    C'est aussi parfois un peu cela la problématique de l'auditeur face à la musique contemporaine, la nécessité de certaines clés pour entrer dans l'écriture, c'est aussi pour cela que cette œuvre qui m'a immédiatement suggéré des rapports avec d'autres, peut me semble-t-il s'aborder relativement aisément pour celles et ceux qui voudraient faire, par curiosité, un pas de côté...
    Elle n'a pas besoin de trop de préliminaires intellectuels pour toucher l'auditeur et le second mouvement qui reste généralement le moment crucial de l'émotion, fait parfaitement son boulot.

    Merci pour la découverte (avez vous écouté le dernier Camille Thomas, dédié à Philipp Glass ? là encore des rapports pourraient se décliner ...).
    Bonne journée.

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