mercredi 21 octobre 2026

SCREAMIN' CHEETAH WHEELIES " Magnolia " (1996), by Screamin' Bruno



     À l'aube des années 90, à Nashville, un petit groupe avait décidé de faire parler la poudre. Non pas en s'appuyant sur un arsenal sonique fait de murs d'amplis et de distorsion pachydermique aptes à réveiller la zone sismique de New Madrid, mais par un groove sauvage doublé d'une admirable énergie. Dans une ville réputée pour l'abondance et la qualité de ses musiciens, il n'y eut que l'embarras du choix pour constituer un groupe d'individus talentueux, complémentaires, soudés les uns aux autres. On raconte à cet effet que les sessions durèrent un certain temps avant que la formation se fige autour de Richard White et Bobby Watkins aux guitares, de Terry Thomas à la batterie, de Steve Burgess à la basse et enfin du chanteur Mike Farris. Ce dernier, répondant à une annonce dans un journal d'un groupe recherchant un chanteur "Soul", est probablement le dernier arrivé. Une fois consolidé, le quintet se baptise Screamin' Cheetah Wheelies. Nom trouvé dans "The Far Side", un bouquin regroupant des planches de Gary Larson, célèbre dessinateur humoriste et satiriste américain (qui a été aussi publié en France). 

     Le quintet ne paraît pas obsédé par le succès, se contentant principalement de concerts locaux et des proches environs, ne s'aventurant que rarement hors des limites du Tennessee. Il ne cherche même pas à démarcher un label ou un studio. C'est finalement, des cadres d'Atlantic records qui, courant 1993, intrigués par une réputation scénique qui leur est remontée aux oreilles - on raconte que leurs concerts affichaient systématiquement complet -, font le déplacement pour constater sur place, à leur résidence de Nashville, si la rumeur était justifiée. Non seulement ces gus-là ont su se constituer un répertoire qui tient la route, mais en plus, ils savent jouer et tenir une scène. Et pas qu'un peu.  


   Les cadres d'Atlantic sont persuadés d'avoir trouvé une perle qu'il faut exploiter au plus vite, avant que quelqu'un d'autre ne s'en charge. À peine le contrat conclu, The Screamin' Cheetah Wheelies est envoyé aux studios Ardent de Memphis, sous la houlette du nouveau producteur maison (depuis 1991) en la personne de Paul Ebersold. Dans la foulée, en octobre 1993, en plein tsunami "grunge", Atlantic torpille les rayons des disquaires avec un premier et particulièrement fumant album. Le single, le furieux "Shakin' The Blues", s'immisce dans le top 10 ricain, le second, "Ride The Tide" dans le 20, et l'album est accueilli dans le top 40 des "groupes émergeants". Un album à ne pas mettre entre toutes les mains, car une écoute prolongée peut, dans certains cas, provoquer de fortes addictions, une perte d'intérêt (passagère) pour d'autres musiques, et le désir de ne plus avoir envie d'aller bosser (plutôt que de fendre du bois, ou des crânes), aussi qu'une irrésistible envie de gigoter. Des dossiers classés, non divulgués à la presse, font état de personnes qui, fortement imprégnées de la musique des Screamin' Cheetah, auraient été prises de crises dites "danses de Saint-Guy" - même des heures après, au boulot, dans les transports en commun, au volant. D'ailleurs, certains états américains auraient interdit l'écoute de l'album en voiture - sous peine de fortes amendes. La présence même de l'album dans une voiture était "verboten" - sauf sous cellophane ou dans un compartiment fermé à clef. 

     Mais c'est quoi The Screamin' Cheetah Wheelies ? Les avis divergent et on a dû affubler la musique du quintet de tous les attributs qu'on peut trouver pour définir divers courants de la musique populaire américaine - à l'exception des musiques dites extrême et rapipop-dancefloor-rébi. C'est avant tout du Rock - quelle évidence ? -. Du Rock essentiellement nourri au Southern-rock des 70's, des Allman Brothers à Doc Holliday, en passant par Hydra, Point Blank, Marshall Trucker Band. Du Rock nappé d'un bouillon funk épileptique, de heavy-blues sous amphés, de Southern-rock incandescent, joué avec une folle et enivrante énergie.

     Accaparé par des tournées incessantes, le collectif ne peut envoyer une deuxième fournée sur le marché qu'en 1996. Le groupe a mûri, s'est assagi et laisse un peu plus respirer sa musique. La base est sensiblement la même, mais SCW a mis de l'eau dans son bourbon (ou des glaçons, parce que l'eau dans le bourbon... ça ne se fait pas. Comme dans le vin d'ailleurs...). Non pas que sa musique ait été diluée par des ingrédients de studio pour la rendre plus digeste aux radios et MTV, mais simplement que la rage qui pouvait habiter le premier est désormais catalysée, ne surgissant que ponctuellement. Avant que la pression ne monte. Il en résulte un grand, inoxydable et formidable album. 

     Bien souvent sur cet album, les morceaux évoluent avec des hauts et des bas ; comme s'ils débutaient dans un vallon pour franchir une montagne, atteindre une clairière et franchir à nouveau un sommet. Un sommet parfois volcanique, libérant subitement la pression accumulée dans un formidable jet de rocs (rocks) rougeoyants. 


   Il en va ainsi de l'égayant "I Found Love", débutant dans un climat funky avant de nous plonger subitement dans un traquenard tenu par de rustres bastonneurs. Une fois rossé, un doux solo guitare calme le jeu, dorlote les esgourdes... mais voilà les butors de retour. Et ça se répète jusqu'à un acmé de heavy-rock furibard - faisant un clin d'œil au cultissime "Who Do You Love" de Bo Diddley. Dans une moindre mesure, il en est de même avec "Hello From Venus", qui démarre sur un arpège travaillé à la wah-wah édifiant un décor serein aux teintes pastels... mais l'autre comparse ne l'entend pas de cette oreille et ébranle le tout en claquant ses cordes ; le batteur suit, cognant ses fûts. La wah-wah crachote, reprend son souffle... apaisement. La troupe finit par s'accorder et prendre son envol sur un tapis volant... Mais Farris, lui, grisé, chante (hurle ?) comme s'il avait les doigts dans la prise. C'est que le garçon est copieusement courroucé par le traitement qu'infligent les grandes firmes nationales à l'environnement, sous le prétexte fallacieux de pérenniser une économie, de sauver une localité, imposant leur loi. "Good Time" aussi, s'épanouit dans ce jeu de montagnes russes évoluant dans un irrésistible crescendo. 

   "Gypsy Lullaby" porte peut être plus que les autres les stigmates d'un southern-rock 

    "Magnolia" (la chanson) fait moins de manière en imposant une ambiance oppressante, presque suffocante, comme un danger latent ; prétexte pour Farris de dégainer son harmonica qui, dans une tonalité plaintive, implorante, tente de déchirer le manteau d'orgue Hammond. Ce qui n'empêche pas les gus de rétrograder pour mieux passer la vitesse supérieure, avec des grattes qui jouent côte à côte pour asséner un plaquage - un caramel - aux esgourdes. 

   Dans le genre plus direct, la bombe qu'est "Messenger's Lament" où, sur un rythme soutenu - un brin Allman 90's - les six-cordes font front sur un riff basique (apparemment en double-stop) pour générer un roller-coaster de heavy-blues surexposé aux rayons gamma. Au contraire du final, "You Are", fragile ballade sentimentale aux ingrédients jazzy, se laissant entraîner dans des volutes de fumées parfumées.

     The Screamin' Cheetah Wheelies, groupe d'exception pour musique d'exception. Des musiciens hors pair, à l'aise dans toutes les nuances qui édifient leur musique : Southern rock, blues rock, Heavy-rock, americana (avec un parfum sudiste, de la Louisiane au Texas, prédominent). Avec un groove assez marqué. En fait, toute la musique à consonance rock implantée aux USA qui fait fi des modes. On y retrouve (comme toujours) un petit quelque chose de différents groupes, comme les Blues Travellers (avant le tournant FM), Black Crowes, Aerosmith, Allman Bros., Gov't Mule (Warren Haynes a commencé à prendre le groupe en première partie avant de fonder Gov't Mule - il a d'ailleurs coécrit « Good Times » et est crédité en tant que guitariste additionnel), Black Oak, Medecine Hat, Neal Casal, Collective Soul, voir même Pearl Jam. 


   Un batteur, Terry Thomas, au jeu alerte et nerveux, volubile et toujours en adéquation ; un bassiste qui aurait pu croiser sans complexe le fer avec Allen Woody, Oteil Burbridge ou Dave Brown. Une paire de guitaristes complémentaires, rarement à l'unisson : leur jeu ne consiste pas à épaissir le son ou à se limiter à des duels de guitare, mais à élaborer une architecture sonore complexe, tout en gardant une attaque résolument rock, organique, énergique. Leurs soli ne sont pas en reste pour autant.

      Et aussi Mike Farris, chanteur, harmoniciste, guitariste (troisième guitare), et parolier, qui grâce à son timbre particulier, au léger tremolo, sachant se faire fragile, agressif, ou mélancolique, croisement improbable entre Steven Tyler, John Popper et feu Peter French, vous fait vibrer les synapses. Un agité nerveux qui se laisse emporter par le courant, la vibration de la musique, jusqu'à rugir comme un puma furieux. Le tout avec une cohésion sans failles, mais non calibrée, terriblement organique, chaleureuse et sincèrement viscérale.

     Ces gars là semblent touchés par la grâce, et devraient être en toute logique les nouveaux dieux du Rock Américain. Malheureusement, la suite est moins heureuse. L'album suivant, "Big Wheel", bien que demeurant un très bon album, ne suit pas la comparaison avec les premiers. Plus carré, plus sage, le groupe perd un peu de son éclat. Il classe néanmoins le single "Boogie King" qu'on retrouve dans la B.O. de "La Fiancée de Chucky" ?... peut être pas la meilleure pub... ce qui pousse un peu les ventes de l'album. Mais la descente du collectif semble inexorable, ne publiant pour survivre qu'une poignée d'albums live (fort bons) et un maigre Ep. L'origine de cette chute viendrait de l'atout du groupe, Mike Farris. De nouveau conflit avec ses addictions à la drogue et à l'alcool (à la suite d'une overdose, il faillit passer à trépas à 21 ans), il devient ingérable et difficile à vivre. Il ne parvient à redevenir sobre qu'après la dissolution du groupe, en s'écartant un temps de la scène et des tournées. Avant de reprendre, doucement, une carrière solo pépère et salué par la critique.

     Depuis quelques années, le groupe, avec tous ses membres originels, remonte sur scène à l'occasion. Cette année, en 2026, The Screamin' Cheetah Wheelies a décidé de fêter comme il se doit le trentième anniversaire de "Magnolia" par une tournée qui traverse même l'Atlantique, pour quelques dates en Europe.


1Backwoods Travelin'5:18
2Gypsy Lullaby4:15
3Hello From Venus6:07
4I Found Love5:41
5Magnolia6:11
6Good Time5:52
7Messenger's Lament5:08
8Father Speaks7:05
9I Dreamed3:48
10You Are5:51




🎼🐆

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