vendredi 9 octobre 2026

NOTRE SALUT de Emmanuel Marre (2026) par Luc B.


 NOTRE SALUT est rythmé par une voix-off, féminine, qui n’a pas été écrite pour le film. C’est la lecture d’une relation épistolaire entre Paulette et Henri Marre. Une épouse qui écrit à son mari dont elle est éloignée le temps qu’il s’installe dans son nouveau travail. Lettres retrouvées par le réalisateur, celles de son arrière grand-mère, où il y a découvert le passé collaborationniste de son aïeul.

En septembre 1940, Henri Marre (Swann Arlaud, impressionnant de retenue, timbre neutre) débarque à Vichy. Cet ingénieur étriqué et arriviste voit dans le gouvernement Pétain une opportunité de mettre en œuvre son ouvrage, « Notre Salut », un bide d’édition, qui rationalise le management, et dont il distribue les exemplaires en guise de carte de visite. L’étrange et longue première séquence montre Henri Marre aller et venir entre des grappes d’invités lors d’une soirée mondaine, piquer en douce des parts de gâteau, essayant de capter l’attention. Plus tard, ce triste héros de gris vêtu, chapeau sans forme, frappe aux portes, tente de faire jouer ses quelques relations, pour vendre son concept.

Quelle tâche donner à ce type, au discours technocratique abscons ? « N’importe quel job, je prends n’importe quoi » insiste-t-il auprès d’un ministre croisé dans un théâtre. Qui lui promet de le recommander en échange d’un service : franchir la ligne de démarcation pour récupérer… son chat ! Henri Marre est ainsi embauché au Ministère du Travail, il sera responsable du reclassement des chômeurs en région Limousin. Ce n'est pas la gloire, mais on s'en contentera.

Les lettres de sa femme décrivent la vie sinistre en zone occupée. L’idée est excellente, ce sont presque des documents historiques, dont le récit contraste avec la vie d’Henri sous les lambris. En bon fonctionnaire zélé, Henri dresse des listes, rationalise, rentabilise, se rend sur le terrain, se heurte bientôt au Service du Travail Obligatoire. Les allemands recrutent dans son vivier de travailleurs, il va falloir négocier. 200 espagnols + 200 portugais, et vous me laissez mes 100 français. Superbe scène de négociation avec un officier allemand débonnaire, devant une table dressée à la campagne, entre tarte aux pommes et litrons de rouge.

A son sinistre tableau, Emmanuel Marre injecte quelques scènes amusantes. Le recrutement d'une secrétaire, les préparations à la visite de Pétain où les employés répètent d'intenses « Vive le maréchal ! », ou cette scène chorégraphiée sur le titre « Pop corn » de Hot Butler, lors d'une soirée chez le préfet. Hein ? « Pop corn » en 1942 ? 

Oui, car l’idée assez géniale de Emmanuel Marre, était de rendre son récit contemporain. Eviter la reconstitution historique avec boules de naphtaline, amples mouvements de caméra, et dialogues ampoulés. Sur la musique, le procédé n'est pas inédit (Sofia Coppola dans MARIE ANTOINETTE avait ouvert la voix et réellement surpris), mais cela crée l'électrochoc. On entend aussi « Life is life » de Opus, génialement monté sur des images d’archives de Pétain acclamé par les foules.

On est aux antipodes du DES RAYONS ET DES OMBRES de Xavier Giannoli, sorti cette année. Les deux projets se complètent, deux conceptions diamétralement opposées de mise en scène. Giannoli donnait dans la fresque académique, Marre donne dans le film expérimental. Le jeu et les dialogues sonnent contemporains. Et pour cause : pas de texte, les acteurs improvisent. A partir d’une énorme documentation, préparation, les acteurs sont lâchés en liberté, à eux de choisir leurs mots.

La caméra tourne sans cesse. Une caméra numérique légère (qui reproduit le grain du 16 mm, format 1.66 à l’ancienne) dont le zoom est piloté à distance par le réalisateur. Qui choisit, sans que acteurs, cadreur et pointeur soient avertis, de recadrer ci plutôt que cela. Un tournage basé sur l'improvisation, les comédiens ne sont pas contraints dans leurs déplacements, pas de projecteurs fixes, lumière et décor naturel. Si c’est trop sombre, on allume un flash posé sur la caméra. Les personnages se retrouvent comme poursuivis par une torche électrique, rappelant les clichés du photographe Weegee.

Cela donne des moments extraordinaires de véracité. Fabuleuse scène où les enfants Marre racontent avoir vu des chars allemands dans les rues de Limoges, entrés en zone libre. Henri, assez pitoyable s’interroge « pourquoi n’ai-je pas été informé ». 

Mais comme souvent, ce procédé a ses limites. Les cadres ont la bougeotte, impression que le cadreur arrive à l’arrache sur le plateau alors que les comédiens ont déjà commencé à jouer, changements de positions intempestifs, bancals, et la netteté de l'image, on verra ça plus tard…

Il a fallu au montage piocher dans 96 heures d'images tournées. Dégât collatéral de ce dispositif, certaines scènes se traînent en longueur. 2h40 au final, on finit par les sentir passer. Mais de grands moments. Quand Henri Marre calcule et rationalise l’essence nécessaire en vue de la rafle des juifs de Toulouse, sans grever son budget. Ou les reproches à son collaborateur (sic) à propos d’une dépense non justifiée : de la paille et des pots de chambre pour équiper les wagons à bestiaux qui déportent les juifs. « Bon, on va écrire "erreur comptable" mais vous n’échapperez pas au blâme ». Glaçant.

Henri Marre glisse pas à pas dans la collaboration la plus sordide, au nom du principe comptable, de la gestion RH, par respect inébranlable au maréchal sauveur de la France, plus que par idéologie, même si les deux se confondent. Remettre la patrie au travail, identifier les parasites. Après deux propositions d’emploi refusées le chômeur devra accepter la troisième… Ca vous parle ? NOTRE SALUT résonne d’une manière particulière avec notre époque.

J’objecterai tout de même sur la manière dont est mené le récit dans la dernière partie. A moins que cela suggère le chaos ambiant. En août 1942, Henri Marre fait allégeance à la politique nazie, on le suppose, car ce n'est pas montré à l'écran (trahison de son chef social-chrétien, qui faisait tâche). Puis une scène bucolique de pique nique avec madame (superbe Sandrine Blancke), pour reprendre sans transition deux ans plus tard à Paris sur des trafics louches. Lesquels ? Peu importe me direz-vous. De même, suppose-t-on le refus de partir pour Sigmaringen (scène géniale et brutale de lâcheté collective, face aux miliciens) pour la fuite vers l’Espagne. La séparation des époux Marre est juste suggérée, alors que leur relation est le coeur du film. Le réalisateur choisit de filmer dans la longueur certains aspects et d'en survoler d'autres. Un carton final nous informe que Henri Marre est décédé en 1956. 

NOTRE SALUT interpelle, dans sa froideur bleutée technocratique, on songe parfois à MONSIEUR KLEIN, ou L'ARMEE DES OMBRES dans le rendu documentaire et glacial. Très réussi lorsqu’il décrit le parcours de cet arriviste médiocre et présomptueux, sinistre petit pion de l’administration, qui devient un rouage actif de la Collaboration, de la déportation. Le dispositif technique d’Emmanuel Marre est surprenant, osé, casse gueule, mais souvent convainquant. 

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Lien vers : DES RAYONS ET DES OMBRES


Couleur - 2h40 - format 1:1.66 

9 commentaires:

  1. Shuffle Master.9/10/26 14:05

    Les Rayons et les Ombres, les deux sur De Gaulle, maintenant celui-là, on est en plein dans les 40ièmes débecquetants. J'attends le prochain film sur Mon Général, avec le coup d’État de 1958 (pour trouver des infos détaillées sur ce sketch avec les paras en guests stars, il faut se lever tôt), les ministres et les journalistes au garde-à-vous (Michel Droit...), le ministère de l'information, la mafia corse, le SAC, l'Afrique, l'Algérie, la grâce accordé au "quarteron de généraux en retraite", le "si ces jeunes ont de l'énergie à revendre, qu'on leur fasse construire des routes", la disparition houdinesque en 68, la réintégration de quasiment tous les collaborateurs dans l'appareil d’État, bref le classique de la culotte de peau. Histoire de dégonfler la baudruche dont tout le monde se réclame. M'étonnerait que les producteurs et les financeurs se tirent la bourre pour y aller.

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  2. Shuffle Master.9/10/26 14:08

    On a un problème en France avec les coups d’État. Pareil pour celui de Napoléon III, avec le société du Dix-Décembre.

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  3. Et prochainement sur vos écrans, "Jean Moulin" (avec ton pote Lellouche)... On s'est plaint pendant des années, à juste titre, que cette époque... pardon, cette page noire de l'histoire de France, n'était jamais montrée au cinéma, "Hotel Terminus" d'Ophuls faisant exception, mais c'est un documentaire. Maintenant on s'y met (puisque que tous les protagonistes sont morts) et celui-ci est assez glaçant dans la reconstitution minutieuse de la saloperie ambiante. Les américains ont su se montrer moins respectueux avec leur histoire, Vietnam, Watergate, ont donné de très bons films.

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    1. "Le Chagrin et la pitié" surtout, du même Ophlus.

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  4. Lettre anonyme9/10/26 16:03

    Heureusement qu'il y a eu la "WWII", on aurait eu moins de films, sinon...

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  5. Rien à dire a priori sur le film, mais total accord avec la tirade de shuffle. Il me faisait flipper avec sa grosse voix et ses costumes militaires le Charlot quand tout minot je le voyais à la télé en noir en blanc. J'ai compris quelques années plus tard que j'avais pas forcément tort (pour les raisons au-dessus brillamment exposées), et toute la hype dont bénéficie aujourd'hui ce réac maximo me laisse plus que perplexe ...

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  6. Ca me fait penser à une scène du "Merci la vie !" de Blier, où Depardieu se bat contre des Allemands (et / ou des collabos français) et s'exclame : "Après la Libération, je serai élu sous l'étiquette gaulliste et je serai à nouveau une grosse ordure de droite. Mais pour le moment, je suis un héros !" :-)

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  7. La dernière scène du film OSS 117 à Rio, avec Dujardin. L'espion a rempli sa mission, il a retrouvé le micro-film où était inscrite la liste de tous les fonctionnaires qui s'étaient compromis avec les Nazis pendant la guerre. Il donne le microfilm à son chef, et constate sa mine renfrognée... Le nom du chef y figure en bonne place ! Le gars se justifie par un long soupir... "Ah la la, quelle époque, mais quelle époque... mais bon, hauts les cœurs, demain est un autre jour ! "

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    1. Shuffle Master.12/10/26 17:32

      Sans parler des juges qui condamnaient les résistants, puis quelques mois/années plus tard, les collabos (du moins les plus voyants et/ou les plus bêtes).

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