vendredi 3 avril 2026

LES RAYONS ET LES OMBRES de Xavier Giannoli (2026) par Luc B.


On se souvient du tollé déclenché par le film LACOMBE LUCIEN de Louis Malle, en 1974, racontant les errements collaborationnistes d’un jeune homme pendant la guerre. Ce n’était pas le sujet le plus populaire à l’époque… Xavier Giannoli revient sur cette période, la fameuse page noire de l’Histoire de France, qui était plutôt brune, en retraçant l’itinéraire de Jean Luchaire, journaliste et patron de presse.

Un personnage qui s’inscrit dans la filmographie du cinéaste, qui ausculte le mensonge, les compromissions, les rêves de grandeur, comme l’arriviste Lucien de Rubempré dans ILLUSIONS PERDUES (2021), l’escroc mythomane joué par Cluzet dans A L’ORIGINE (2009), ou la soprano folle-dingue jouée par Catherine Frot dans MARGUERITE (2015). Des personnages qui croient dur comme fer à leur destinée, à leur rôle dans l’Histoire, quitte à s’y compromettre.

Giannoli a mis les p’tits plats dans les grands pour son rise and fall, le plus gros budget du cinéma français depuis 10 ans, et une durée de 3h15, rien que ça. Il faut saluer d’abord la qualité du casting. Jean Dujardin en collabo, fallait oser, mais l’idée est bonne justement parce qu’on n’ose pas y croire ! Très sobre, de plus en plus pâlichon, vacillant, il tend vers le Delon de MONSIEUR KLEIN. August Diehl est impeccable, un des deux ou trois acteurs allemands de service quand on veut un nazi (il jouait Mengele l'année dernière !). La surprise, c'est Nastya Golubeva (que son père Léos Carax avait fait tourner, gamine) une découverte formidable, on aime se noyer dans son regard.

Elle joue Corinne Luchaire, actrice en vogue avant guerre, la fille chérie de Jean, qui nous raconte cette histoire, en voix off et flashback. Un peu redondants à mon goût. Y’a un p’tit côté BARRY LYNDON avec ce narrateur qui commente, parfois anticipe, les évènements à l’écran.

Après l’armistice de 1918, le mot d’ordre du courant pacifiste est « plus jamais ça ». Jean Luchaire et son ami allemand Otto Abetz fondent une amicale franco-allemande, publient des magazines, organisent des rencontres, luttent contre les idées d’extrême droite. L’arrivée d’Hitler n'y change rien. Ce sera avec ce monsieur Hitler qu’il faudra désormais parler, il en vaut un autre. 

Dans cette première partie, Xavier Giannoli déploie tout son savoir-faire de conteur, la narration est fluide, rythmée, cadres et lumières aux petits oignons, format scope richement orné, du bel ouvrage. Et ce mystère qui enclenche le récit : 1949, qui est cette jeune femme triste, au teint grisâtre, le regard vide, mutique, qui se fait agresser lorsqu’elle sort promener sa gamine ? A qui sa voisine prêtera un magnéto à bandes pour qu’elle enregistre l’histoire qu’elle refoule en elle. On voit les meeting du père, l'enthousiasme, l'espoir, l'effervescence dans les rédactions, puis les premiers pas de Corinne Luchaire dans des films de Léonide Moguy, un exilé russe. Les scènes de casting puis de tournage sont formidables. Dans « Prison sans barreaux », son personnage hurle à sa geôlière « je suis innocente ! ». Prémonitoire…

Expulsé en 1937, Otto Abetz, phagocyté par le régime nazi pour cultiver son réseau parmi les pacifistes français, revient à Paris comme ambassadeur. Il mène la grande vie, Jean Luchaire profite des largesses de son ami teuton qui finance son journal Les Nouveaux Tempsorgane de propagande sans cesse en déficit (Luchaire ne vendra pas plus de feuilles pacifistes que collaborationnistes), appuie sa nomination comme dirigeant et référent de l'ensemble de la presse parisienne puis française.  

Pas de manichéisme chez Giannoli, qui montre bien le glissement idéologique de Luchaire (à l'insu de son plein gré ?) ses doutes, notamment vis-à-vis de la politique anti-juive. Grande scène avec LF Céline dénonçant en pleine réception mondaine « cet enjuivé de Luchaire ». Cas de conscience au moment de la rafle de Vel d’Hiv, que Abetz tempère : une opération organisée par la police française, contre des étrangers... Jean Dujardin restitue bien cet homme qui perd pied dans l’obstination, sa tristesse chronique, son incompréhension face aux évènements. On ne le prend pas en pitié pour autant, mais on n’arrive pas à le détester. 

Plus ambigu, le cas Otto, qui une fois ambassadeur applique scrupuleusement la politique nazie d’occupation, s’allie l’élite intellectuelle et industrielle à coup de valises de billets grassement distribuées. Giannoli filme les liasses qui passent de mains en mains, comme les petits fours et les coupes de champagne lors de soirées orgiaques. La pègre, les escrocs s’invitent à la fête (Guy de Voisins, futur mari de Corinne), tout le monde en croque. Dans le duo, Abetz est le meneur, Luchaire la marionnette consentante.

C’est sans doute là que le récit ronronne un brin, Giannoli aurait pu couper un peu, comme les scènes au sanatorium, ou les innombrables quintes de toux. Jean Luchaire et sa fille sont tuberculeux, mais fument comme des pompiers, à chaque plan quelqu’un allume une clope, Claude Sautet est battu à plates coutures. Comportement autodestructeur, après moi le déluge, parallèle entre la maladie qui ronge les poumons avec l’idéologie nauséabonde qui gangrène le pays. La tuberculose qui aura raison de la carrière de Corinne Luchaire – elle en mourra en 1950, à 28 ans. Giannoli porte un regard plus tendre sur elle, victime collatérale des dévoiements de son père comme de sa jeunesse insouciante. Jolie scène on elle retrouve après-guerre, dans son appart minable, le réalisateur Léonide Moguy.

Le film reprend du souffle à la fin de la guerre, l’épuration, la déchéance, la fuite de Luchaire et sa fille à Sigmaringen d’abord (où ils retrouvent Céline) en Italie ensuite. Giannoli ne juge pas ses personnages, mais rétablit quelques vérités dans deux courtes scènes. La lettre ouverte du père de Luchaire (André Marcon), concentré de vitriol, qui n'aura aucun effet, et le réquisitoire du procureur au procès (Philippe Torreton) qui remet les pendules à l’heure.

Giannoli disait qu’il fallait bien trois heures pour appréhender cette histoire dans toutes ses nuances. Pas faux, même si on aurait pu raboter un peu. LES RAYONS ET LES OMBRES (recueil de poèmes de Victor Hugo) est une fresque qui brasse trois destins, un grand film romanesque, ambitieux, académique dans sa forme sans pour autant sentir la naphtaline. Xavier Giannoli braque sa caméra sur les zones grises, inconfortables. On cite Scorsese ou Visconti ?  Non, Giannoli n'a pas cette flamboyance décadente, il est dans le récit clinique, froid (sans l'ironie d'un Verhoeven). Il reste ancré au point de vue de ses protagonistes, sans recours aux scènes tapageuses ou lacrymales (les rafles, exécutions, spoliations restent hors champ).


Couleur  -  3h15  -  format scope 1 :2.39      

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