Giannoli a mis les p’tits plats dans les grands pour son rise and fall, le plus gros budget du cinéma français depuis 10 ans, et une durée de 3h15, rien que ça. Il faut saluer d’abord la qualité du casting. Jean Dujardin en collabo, fallait oser, mais l’idée est bonne justement parce qu’on n’ose pas y croire ! Très sobre, de plus en plus pâlichon, vacillant, il tend vers le Delon de MONSIEUR KLEIN. August Diehl est impeccable, un des deux ou trois acteurs allemands de service quand on veut un nazi (il jouait Mengele l'année dernière !). La surprise, c'est Nastya Golubeva (que son père Léos Carax avait fait tourner, gamine) une découverte formidable, on aime se noyer dans son regard.
Après l’armistice de 1918, le mot d’ordre du courant pacifiste est « plus jamais ça ». Jean Luchaire et son ami allemand Otto Abetz fondent une amicale franco-allemande, publient des magazines, organisent des rencontres, luttent contre les idées d’extrême droite. L’arrivée d’Hitler n'y change rien. Ce sera avec ce monsieur Hitler qu’il faudra désormais parler, il en vaut un autre.
Dans cette première partie, Xavier Giannoli déploie tout son savoir-faire de conteur, la narration est fluide, rythmée, cadres et lumières aux petits oignons, format scope richement orné, du bel ouvrage. Et ce mystère qui enclenche le récit : 1949, qui est cette jeune femme triste, au teint grisâtre, le regard vide, mutique, qui se fait agresser lorsqu’elle sort promener sa gamine ? A qui sa voisine prêtera un magnéto à bandes pour qu’elle enregistre l’histoire qu’elle refoule en elle. On voit les meeting du père, l'enthousiasme, l'espoir, l'effervescence dans les rédactions, puis les premiers pas de Corinne Luchaire dans des films de Léonide Moguy, un exilé russe. Les scènes de casting puis de tournage sont formidables. Dans « Prison sans barreaux », son personnage hurle à sa geôlière « je suis innocente ! ». Prémonitoire…
Pas de manichéisme chez Giannoli, qui montre bien le glissement idéologique de Luchaire (à l'insu de son plein gré ?) ses doutes, notamment vis-à-vis de la politique anti-juive. Grande scène avec LF Céline dénonçant en pleine réception mondaine « cet enjuivé de Luchaire ». Cas de conscience au moment de la rafle de Vel d’Hiv, que Abetz tempère : une opération organisée par la police française, contre des étrangers... Jean Dujardin restitue bien cet homme qui perd pied dans l’obstination, sa tristesse chronique, son incompréhension face aux évènements. On ne le prend pas en pitié pour autant, mais on n’arrive pas à le détester.
C’est sans doute là que le récit ronronne un brin, Giannoli aurait pu couper un peu, comme les scènes au sanatorium, ou les innombrables quintes de toux. Jean Luchaire et sa fille sont tuberculeux, mais fument comme des pompiers, à chaque plan quelqu’un allume une clope, Claude Sautet est battu à plates coutures. Comportement autodestructeur, après moi le déluge, parallèle entre la maladie qui ronge les poumons avec l’idéologie nauséabonde qui gangrène le pays. La tuberculose qui aura raison de la carrière de Corinne Luchaire – elle en mourra en 1950, à 28 ans. Giannoli porte un regard plus tendre sur elle, victime collatérale des dévoiements de son père comme de sa jeunesse insouciante. Jolie scène on elle retrouve après-guerre, dans son appart minable, le réalisateur Léonide Moguy.
Giannoli disait qu’il fallait bien trois heures pour appréhender cette histoire dans toutes ses nuances. Pas faux, même si on aurait pu raboter un peu. LES RAYONS ET LES OMBRES (recueil de poèmes de Victor Hugo) est une fresque qui brasse trois destins, un grand film romanesque, ambitieux, académique dans sa forme sans pour autant sentir la naphtaline. Xavier Giannoli braque sa caméra sur les zones grises, inconfortables. On cite Scorsese ou Visconti ? Non, Giannoli n'a pas cette flamboyance décadente, il est dans le récit clinique, froid (sans l'ironie d'un Verhoeven). Il reste ancré au point de vue de ses protagonistes, sans recours aux scènes tapageuses ou lacrymales (les rafles, exécutions, spoliations restent hors champ).








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