Quelle tâche donner à ce type, au discours technocratique abscons ? « N’importe quel job, je prends n’importe quoi » insiste-t-il auprès d’un ministre croisé dans un théâtre. Qui lui promet de le recommander en échange d’un service : franchir la ligne de démarcation pour récupérer… son chat ! Henri Marre est ainsi embauché au Ministère du Travail, il sera responsable du reclassement des chômeurs en région Limousin. Ce n'est pas la gloire, mais on s'en contentera.
A son sinistre tableau, Emmanuel Marre injecte quelques scènes amusantes. Le recrutement d'une secrétaire, les préparations à la visite de Pétain où les employés répètent d'intenses « Vive le maréchal ! », ou cette scène chorégraphiée sur le titre « Pop corn » de Hot Butler, lors d'une soirée chez le préfet. Hein ? « Pop corn » en 1942 ?
On est aux antipodes du DES RAYONS ET DES OMBRES de Xavier Giannoli, sorti cette année. Les deux projets se complètent, deux conceptions diamétralement opposées de mise en scène. Giannoli donnait dans la fresque académique, Marre donne dans le film expérimental. Le jeu et les dialogues sonnent contemporains. Et pour cause : pas de texte, les acteurs improvisent. A partir d’une énorme documentation, préparation, les acteurs sont lâchés en liberté, à eux de choisir leurs mots.
La caméra tourne sans cesse. Une caméra numérique légère (qui reproduit le grain du 16 mm, format 1.66 à l’ancienne) dont le zoom est piloté à distance par le réalisateur. Qui choisit, sans que acteurs, cadreur et pointeur soient avertis, de recadrer ci plutôt que cela. Un tournage basé sur l'improvisation, les comédiens ne sont pas contraints dans leurs déplacements, pas de projecteurs fixes, lumière et décor naturel. Si c’est trop sombre, on allume un flash posé sur la caméra. Les personnages se retrouvent comme poursuivis par une torche électrique, rappelant les clichés du photographe Weegee.
Mais comme souvent, ce procédé a ses limites. Les cadres ont la bougeotte, impression que le cadreur arrive à l’arrache sur le plateau alors que les comédiens ont déjà commencé à jouer, changements de positions intempestifs, bancals, et la netteté de l'image, on verra ça plus tard…
Il a fallu au montage piocher dans 96 heures d'images tournées. Dégât collatéral de ce dispositif, certaines scènes se traînent en longueur. 2h40 au final, on finit par les sentir passer. Mais de grands moments. Quand Henri Marre calcule et rationalise l’essence nécessaire en vue de la rafle des juifs de Toulouse, sans grever son budget. Ou les reproches à son collaborateur (sic) à propos d’une dépense non justifiée : de la paille et des pots de chambre pour équiper les wagons à bestiaux qui déportent les juifs. « Bon, on va écrire "erreur comptable" mais vous n’échapperez pas au blâme ». Glaçant.
J’objecterai tout de même sur la manière dont est mené le récit dans la dernière partie. A moins que cela suggère le chaos ambiant. En août 1942, Henri Marre fait allégeance à la politique nazie, on le suppose, car ce n'est pas montré à l'écran (trahison de son chef social-chrétien, qui faisait tâche). Puis une scène bucolique de pique nique avec madame (superbe Sandrine Blancke), pour reprendre sans transition deux ans plus tard à Paris sur des trafics louches. Lesquels ? Peu importe me direz-vous. De même, suppose-t-on le refus de partir pour Sigmaringen (scène géniale et brutale de lâcheté collective, face aux miliciens) pour la fuite vers l’Espagne. La séparation des époux Marre est juste suggérée, alors que leur relation est le coeur du film. Le réalisateur choisit de filmer dans la longueur certains aspects et d'en survoler d'autres. Un carton final nous informe que Henri Marre est décédé en 1956.
NOTRE SALUT interpelle, dans sa froideur bleutée technocratique, on songe parfois à MONSIEUR KLEIN, ou L'ARMEE DES OMBRES dans le rendu documentaire et glacial. Très réussi lorsqu’il décrit le parcours de cet arriviste médiocre et présomptueux, sinistre petit pion de l’administration, qui devient un rouage actif de la Collaboration, de la déportation. Le dispositif technique d’Emmanuel Marre est surprenant, osé, casse gueule, mais souvent convainquant.
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Lien vers : DES RAYONS ET DES OMBRES








Les Rayons et les Ombres, les deux sur De Gaulle, maintenant celui-là, on est en plein dans les 40ièmes débecquetants. J'attends le prochain film sur Mon Général, avec le coup d’État de 1958 (pour trouver des infos détaillées sur ce sketch avec les paras en guests stars, il faut se lever tôt), les ministres et les journalistes au garde-à-vous (Michel Droit...), le ministère de l'information, la mafia corse, le SAC, l'Afrique, l'Algérie, la grâce accordé au "quarteron de généraux en retraite", le "si ces jeunes ont de l'énergie à revendre, qu'on leur fasse construire des routes", la disparition houdinesque en 68, la réintégration de quasiment tous les collaborateurs dans l'appareil d’État, bref le classique de la culotte de peau. Histoire de dégonfler la baudruche dont tout le monde se réclame. M'étonnerait que les producteurs et les financeurs se tirent la bourre pour y aller.
RépondreSupprimerOn a un problème en France avec les coups d’État. Pareil pour celui de Napoléon III, avec le société du Dix-Décembre.
RépondreSupprimerEt prochainement sur vos écrans, "Jean Moulin" (avec ton pote Lellouche)... On s'est plaint pendant des années, à juste titre, que cette époque... pardon, cette page noire de l'histoire de France, n'était jamais montrée au cinéma, "Hotel Terminus" d'Ophuls faisant exception, mais c'est un documentaire. Maintenant on s'y met (puisque que tous les protagonistes sont morts) et celui-ci est assez glaçant dans la reconstitution minutieuse de la saloperie ambiante. Les américains ont su se montrer moins respectueux avec leur histoire, Vietnam, Watergate, ont donné de très bons films.
RépondreSupprimer"Le Chagrin et la pitié" surtout, du même Ophlus.
SupprimerHeureusement qu'il y a eu la "WWII", on aurait eu moins de films, sinon...
RépondreSupprimerRien à dire a priori sur le film, mais total accord avec la tirade de shuffle. Il me faisait flipper avec sa grosse voix et ses costumes militaires le Charlot quand tout minot je le voyais à la télé en noir en blanc. J'ai compris quelques années plus tard que j'avais pas forcément tort (pour les raisons au-dessus brillamment exposées), et toute la hype dont bénéficie aujourd'hui ce réac maximo me laisse plus que perplexe ...
RépondreSupprimerCa me fait penser à une scène du "Merci la vie !" de Blier, où Depardieu se bat contre des Allemands (et / ou des collabos français) et s'exclame : "Après la Libération, je serai élu sous l'étiquette gaulliste et je serai à nouveau une grosse ordure de droite. Mais pour le moment, je suis un héros !" :-)
RépondreSupprimerLa dernière scène du film OSS 117 à Rio, avec Dujardin. L'espion a rempli sa mission, il a retrouvé le micro-film où était inscrite la liste de tous les fonctionnaires qui s'étaient compromis avec les Nazis pendant la guerre. Il donne le microfilm à son chef, et constate sa mine renfrognée... Le nom du chef y figure en bonne place ! Le gars se justifie par un long soupir... "Ah la la, quelle époque, mais quelle époque... mais bon, hauts les cœurs, demain est un autre jour ! "
RépondreSupprimerSans parler des juges qui condamnaient les résistants, puis quelques mois/années plus tard, les collabos (du moins les plus voyants et/ou les plus bêtes).
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