mercredi 13 août 2025

Terry REID - R.I.P. - [ 13.11.1949 - 04.08.2025 ], by Bruno



   Pour certains, Terry Reid est l'exemple type du gars qui n'a pas su saisir sa chance. Pour d'autres, quasiment un artiste culte ; un trésor caché qu'ils n'ont de cesse de mentionner en soirée pour "briller", ou simplement pour le plaisir de faire découvrir. Mais pour une large majorité, Terry Reid est un parfait inconnu. Ce qui est certain, c'est qu'il était un grand chanteur qui aurait dû rayonner sur la planète rock. Et même au-delà.

     Terry Reid est né un 13 novembre 1949, à Huntingdon, dans le Crambidgeshire. Très tôt, il s’intéresse au milieu artistique et participe même à des concours jusqu’à ce qu’il découvre le Rock’n’Roll dans lequel il va s’investir totalement. Après un premier groupe amateur qu'il intègre à treize ans en tant que chanteur et guitariste (Les Readbeats), il répond favorablement à l’invitation d'un Peter Jay qui, convaincu de son talent, l’encourage à quitter le circuit scolaire pour intégrer son groupe The Jaywalkers. Ainsi, à seulement quinze ans, il part pour Londres et participe en octobre 1966, à la tournée anglaise de Ike & Tina Turner - à laquelle participent également les Rolling Stones. La même année, il tourne avec les Yardbirds. Et en avril 1967, avec les Jaywalkers, il enregistre son premier 45 tours. Déçu par l’absence de succès, le groupe arrête les frais. Toutefois, Reid s’est déjà fait remarquer, et c’est ainsi que John Burgess (producteur pour EMI), sur les conseils avisés de Graham Nash (alors toujours en Angleterre et dans les Hollies), le prend sous son aile. Burgress, plutôt que de chercher à remonter le groupe ou à en créer un autre, préfère le produire en solo. Terry Reid n'a alors pas encore atteint ses dix-huit ans. Dans la foulée, parait son premier 45 tours sous son nom, "The Band Don't Fit the Glove" et "This Time" (que l'on retrouve en bonus sur la réédition de son premier long-player de 1968). Il chauffe les salles pour The Hollies, les Small Faces, les Yardbirds et même le Jefferson Airplane pour sa tournée anglaise de 1968.


   Sa réputation dans le swinging London prend rapidement de l'ampleur. Son énergie, son investissement et sa voix séduisent tant le public que ses pairs. Ainsi, dès que Steve Winwood s'éclipse, le Spencer Davis Group s'empresse de lui proposer la place vacante. Un peu plus tard, c’est Jimmy Page qui vient le solliciter (après avoir essuyé le refus de Steve Marriott, ou plutôt celui de son manager, peu commode, voire menaçant). Mais lié par contrat avec le producteur Mickie Most (The Animals, Donovan, Lulu, Herman's Hermits, Jeff Beck Group, Suzi Quatro - fondateur avec Peter Grant du label Rak Records), il ne peut accepter. En compensation, Reid lui glisse à l'oreille un nom : Robert Plant. Ainsi que celui de John Bonham (le cousin de son propre batteur). "Non seulement Robert est parfait, mais il faut aussi que tu prennes le batteur. C'est un animal". Ces derniers avaient eu à assurer certaines premières parties de ses concerts (fatalement au sein de Band of Joy). C'est Terry en personne qui fit l'intermédiaire, accompagnant Robert et John aux bureaux de RAK Records.

     En 1968, Reid enregistre son premier 33 tours, où figurent quelques reprises. Un des titres, « Friends », devient un hit. Le disque est intéressant et comporte déjà quelques belles pièces. En l'occurrence, "Tinker Taylor", "Writing of the Wall", "When You Get Home", "Without Expression" aux doux parfums brésiliens, "Sweater" qui pourrait faire la fusion des Small Faces avec Gilberto Gil (musicien qu'il hébergera plus tard) et la cover de "Somethings Gotten Hold of my Heart" et celle de Donovan (la première, d'autres vont suivre) "Season of the Witch". On y découvre un musicien précoce à la voix chaude et sauvage, qui s'éraille lorsqu'il hausse le ton, paraissant fragile, prête à la fêlure et faisant pourtant preuve de puissance. Ce premier essai sort sous le titre de "Bang, bang, you're Terry Reid" ; un clin d’œil à la reprise de Sonny & Cher, "Bang Bang (My baby shot me down)" placée en ouverture pour séduire l'auditeur, bien que cette chanson ne soit pas compatible avec le style développé par Reid.  

    Étrangement, le disque ne sort qu'aux USA. L'Angleterre n'a que les singles à se mettre sous la dent. Cependant, à cause de quelques chansons souffrant d'un manque de maturité et d'une direction musicale incertaine, l'ensemble n'est guère homogène.

     En 1969, c’est au tour de Ritchie Blackmore, qui aurait bien aimé le voir prendre la place de Rod Evans, et faire sa demande. Malheureusement, toujours lié à Most par contrat, il ne peut accepter. De plus, sa carrière commence à prendre une sérieuse tournure et il a espoir de pouvoir tracer sa route seul. Quelques mois plus tôt (en 1968), invité par Clapton, il tourne avec Cream et Aretha Franklin, après un déplacement à Londres, juge qu’il n’y a que trois choses qui s'y passent : les Beatles, les Rolling Stones et Terry Reid. Fabuleux compliment qui restera dans les annales, et beau coup de promotion gratuite.

     Enfin, il enregistre son deuxième opus, tout simplement baptisé : « Terry Reid ». C’est un manifeste. Un disque rare, frôlant la perfection, qui a bien des allures d’un Best-Of. Bien qu’oublié de nos jours, il fait partie des incontournables, et pas des moindres, de cette année magique 69, qui en compte pourtant pléthore. Terry y est majestueux, chantant comme si sa vie en dépendait, comme un félin en cage manifestant son incrédulité face à l'injustice des hommes, laissant exploser toute sa rage pour ne pas sombrer dans la folie. Terry laisse vivre son style, là où l'instant présent a plus de valeur que le respect stricto sensu d'une chanson, d'une partition. Chez Terry, bien souvent, il y a une trame, et ensuite tout ce qui se passe autour. Changement sensible ou modéré suivant les humeurs. Ce qu'attestent les témoignages live où il y est rare de retrouver une même et identique interprétation. Terry se laissant souvent porter par l'impulsion de la pièce. C'est aussi la raison pour laquelle il a cette capacité de se réapproprier les chansons d'autrui. Comme ce sublime "Superlungs my Supergirl" qui éclipse totalement l'originale de Donovan.


    Certes, ce disque n’est pas parfait. Il y surnage un léger parfum de production artisanale, qui peut engendrer de la critique de la part de certains. L’ambiance générale est live, avec ce que cela implique. Notamment ici, des instruments parfois placés un chouia en avant (en l’occurrence l’orgue, qui aurait gagné à être plus en retrait et a tempérer les fréquences aiguës), avec la voix et la guitare qui dérapent, ou faillissent, au détour d’une reprise. Mais bon sang, c’est aussi ça le Rock, non ? Une bonne tranche de spontanéité et d’engagement, avec les risques que cela implique.

     Ce disque aurait dû en toute logique propulser Terry Reid sous les feux de la rampe, et lui permettre y rester. Après avoir formé un groupe avec un jeune David Lindley (guitare, slide et violon), Mike Giles (ex-King Crimson) et en gardant Lee Miles à la basse (fidèle lieutenant jusqu'à la fin des années 70), Reid fait une tournée aux USA derrière les Stones pour finir par le festival de l'île de Wight, où la prestation est enregistrée et éditée bien des années plus tard (en 2004) sous le titre « Silver White Light ». Bien que souffrant qu'une captation « festival », on y découvre un musicien bien entouré en pleine maîtrise de son art, avec une musique en mutation perpétuelle, puisant son inspiration autant dans la Soul que le Rock, la country et même la musique brésilienne. Si évidemment l'album éponyme y est majoritairement représenté, Terry glisse quelques titres de son prochain album. Dont le formidable « Dean ». Terry s'y révèle du même feu que Steve Marriott. L'absence d'un album live de cette époque enregistré dans de bonnes conditions est une profonde tristesse.

     Malheureusement, Mickie Most veut le diriger, le restreindre au registre des ballades. Ce que Terry refuse. Il se brouille définitivement avec son manager et s'expatrie en Californie pour échapper à sa pression constante. Il s'y terre pendant près de trois années, juste le temps que le contrat le liant au castrateur Most arrive à échéance.

     Un silence trop long. Les disques suivants, en raison d'un management inexistant, d'une promotion proche du néant et d'une distribution digne d'un import russe ou péruvien, frôleront l'anonymat. Même si "River" (1973) jouira d'un engouement de la part de la presse (encore fallait-il pouvoir le trouver). Néanmoins, même si l'album est généralement bien accueilli par la presse, le public ne suit pas, car c'en était fini du Terry Reid fougueux – à l'exception de « Dean ». Les années de réclusion l'ont rendu plus introverti, ce qui a une nette répercussion sur ses nouvelles compositions. L'influence de Gilberto Gil sur « River » et « Milestones » n'est pas du goût de tous. Cependant, au fil des ans, ce troisième album va être réhabilité, jusqu'à parfois être considéré comme son meilleur.

     Ce n'est que trois années plus tard, en 1976, que sort « Seed Of Memory ». Un album plus californien, plus boisé, plus acoustique encore. Assez proche de Crosby, Stills, Nash & Young ou de James Taylor. Le dernier morceau, le beau « Fooling You » tâte avec classe du smooth jazz. Oublié, l'album connait un regain d'intérêt grâce à Rob Zombie qui y pioche trois morceaux pour son film de 2005, « Devil's Rejects ».


   Terry finit la décennie avec un dernier album (en 1978), « Rogues Waves », qui renoue avec des sonorités électriques. Ainsi qu'à nouveau, retrouve le goût de reprendre des chansons pour les faire siennes. Comme avec les deux classiques « Baby I Love You » des Ronettes et « Then I Kissed Her » des Crystals (tous deux composés par Phil Spector, Greenwich et Barry) quasi méconnaissables, dont la teneur soul-rock n'aurait pas dépareillé sur l'album éponyme. En dépit de son apparente sophistication (toute relative), l'album est enregistré live, en deux jours seulement. Peut-être la raison pour laquelle il est le seul (des années 60-70) à n'avoir pas bénéficié d'une juste remasterisation (1). L'album est pourtant magnifique, brassant avec aisance la soul, le rock et le funk. A nouveau, Terry rugit, s'emporte, se laisse captiver, hypnotiser par l'électricité. Pour le final, il transforme la gentille chanson pop des Everly Brothers, « All I Have to do is Dream » en une émouvante ballade acoustique. La magie de Terry.

     « Rogues Waves » aurait dû faire un tabac. Hélas, au moment de sa sortie, Capitol records fusionne avec EMI, mettant alors en stand-by toutes les promotions.

     Lassé, Terry se retire, et se contente, occasionnellement, de travailler en studio pour d'autres (dont Bonnie Raitt et Don Henley). Jusqu'en 1991 où on le fait sortir de sa tanière pour un album assez surproduit, « Driver », où on a de la peine à le reconnaître. Après ce dernier effort, il n'essaye plus d'enregistrer quoi que ce soit, se satisfaisant de pouvoir jouer occasionnellement, généralement devant un public certes restreint, mais conquis d'avance.

     L'homme ne s'estimait pas malheureux ou guignard (sinon pour l'affaire « Rogue Wave »), n'ayant même pas de (ou plus de) rancune particulière envers Mickie Most, qui a pourtant stoppé net l'envol de sa carrière. Non, simplement, modestement, il s'estimait chanceux d'avoir pu sortir des disques, de pouvoir encore jouer devant un public réceptif, que des musiciens reconnus internationalement se rendent à ses concerts où l'invitent à jouer avec eux. [à ce titre on peut mentionner ses amis Robert Plant, Graham Nash et Jackson Brown, ainsi que Keith Richards, Joe Perry, Spike, Bonamassa, Mick Taylor, Jared James Nichols]. Il donna d'ailleurs des concerts jusqu'en 2024, à soixante-quatorze ans (hélas, sa voix avait subi les affres du temps).

     Terry Reid était comme une synthèse de Steve Marriott, de Robert Plant, de Paul Rodgers et de Rod Stewart. Pourtant, malgré un départ fracassant, chargé d'espérance, il n'a pas eu droit au cinquième de leur succès. Loin de là. Cela ne l'a pas empêché d'être heureux. Malheureusement, ses années de cigarettes et d'apéro ont fini par avoir raison de sa santé. Le lundi 4 août 2025, il décède d'un cancer.

     On dit que l'homme a influencé des groupes et artistes divers, dont les plus connus sont Cheap-Trick (en particulier Robin Zander), The Black-Crowes, Aerosmith, et même Keith Richards et Rob Zombie. Même Joe Bonamassa le considérait comme l'un des plus grands.


Terry REID - 13.11.1949 - 04.08.2025


(2) Celle existante date de 1992, en AAD. Pas dit que l'édition CD encore (difficilement) disponible soit aussi bonne que l'originale en vinyle, de 1978.

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Autre article / Terry REID (lien) 👉  " Terry Reid " 1969 (album éponyme) 

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