jeudi 14 août 2025

Alan HOVHANESS - "City of Light symphony" (1971) et "Mount St. Helens Symphony" (1982) – par Claude Toon


- Ah ! Tu as déniché un nouveau compositeur finlandais Claude ? hihi ! Je ne crois pas qu'il y ait des volcans en Finlande, quoique… Bon stop aux bêtises…

- Sacrée Sonia. Mon intérêt pour la riche musique finlandaise est connu, certes, mais Alan Hovhaness est un américain natif de Boston et vivant après-guerre à Seattle située à 155 km du terrible volcan Mont Sainte-Hélène qui explosa avec une rare violence en mai 1980… Nous écouterons la 22ème symphonie que lui a inspirée la beauté et lq colère de la nature…

- Comment as-tu découvert ce compositeur peu connu en Europe je pense …

- Et bien par un lecteur qui avait mis un commentaire à la suite du billet Gershwin en 2011… C'est son œuvre la plus populaire…

- Heu, sans méchanceté, ce n'est pas un chouia monotone comme musique ?

- Si, je l'avoue, mais dans le blog, on n'ostracise pas !!! Sauf la vulgarité. Voilà une symphonie à écouter relax… et une seconde plus onirique inspirée par les lumières d'une grande ville … 


Alan Hovhaness

Un peu sur les genoux après le billet comac consacré à la musique russe du XIXème siècle et à la malédiction de l'ambitieuse 1ère symphonie du très célèbre Rachmaninov, je change de genre musicologique pour découvrir un musicien américain qui ne se prenait pas la tête 😊. Ce qui ne veut en aucun cas dire qu'il s'agit d'un compositeur sans envergure et à oublier. D'ailleurs, il ne l'est pas et, tandis qu'en France, on s'écharpait (ça continue 😒) entre théoriciens du sérialisme, Alan Hovhaness composait pour… se faire plaisir et distraire son public… Aux USA où l'art ne connaît guère les frontières cérébrales et snobs, notre invité va rejoindre dans le blog divers comparses comme Howard Hanson ou les minimalistes : Steve Reich, John Adams ou Philip Glass qui lui doivent beaucoup semble-t-il… ou encore dans d'autres styles : Florence Price, Samuel Barber, Leonard Bernstein, Jennifer Higdon, John Corigliano…  pour ne citer que ceux dont au moins un ouvrage a suscité la rédaction d'une chronique… Ça fait du monde…

J'ai choisi ce disque parce que la musique est sympa et élégante, poétique et colorée. On fera le lien avec de la musique de film… Dans le blog, nous avons déjà des chroniques dédiées à  Bernard Hermann, Badalamenti, Nymann, Howard Shore, Elmer Bernstein, etc. Donc quand j'affirme que les musiciens américains n'érigent pas de mur en travaillant sur tous les genres ! Qui me contredira😊?

La musique classique savante de style européen a mis un certain temps à prendre son essor. On ne peut douter que les amérindiens avaient une tradition culturelle riche mais faute de techniques de notation et d'écriture généralisées, la quasi-totalité de leur patrimoine musical a disparu pendant leur ethnocide et seule la transmission orale a permis d'en garder des traces que certains compositeurs ont parfois intégrées dans leurs ouvrages.

Depuis le débarquement du Mayflower en 1620 suivi des vagues de pionniers, événement que les historiens considèrent comme la naissance des états-unis, les colons se limitent à chanter des cantiques protestants issus de la Renaissance et du baroque primitif. L'époque baroque ne connaît aucun développement notable et quant à l'âge classique, on ne voit que la création d'orchestre jouant de la musique dont les partitions traversent l'océan : Carl Friedrich Abel, Johann Christian Bach, Joseph Haydn, et Wolfgang Amadeus Mozart. Il n'existe aucun compositeur à cette époque. On cite parfois William Billings qui n'a écrit que des chorales peu originaux pour les offices…


Galerie commerciale de Philadelphie de nuit... 

Au XIXème siècle les principales villes américaines, surtout à l'Est, s'agrandissent notablement. Prenons l'exemple de Philadelphie qui de 1790 à 1799 assure la fonction de Capitale pendant qu'à Washington la Maison Blanche sort de terre… En 1800, la population est de 40 000 habitants et atteindra 2 000 000 en 1960 avant de diminuer (crise économique ? ce n'est pas notre sujet). L'orchestre symphonique ne verra le jour qu'en 1900 dans cette ville considérée comme culturellement très active depuis le siècle des Lumières et le romantisme européen… Dans ce domaine de l'éclosion réelle des ensembles de musique symphonique aux USA, citons les quatre autres phalanges des "big five" : New York (créée en 1842), Dvorak étant directeur du Conservatoire à la fin du XIXème siècle*, Boston (1881), Chicago (1891), Cleveland (1918). Ils seront rejoints sur la côte ouest par celui de San Francisco en 1911, puis de Los-Angeles en 1919. À noter que très peu de maestros nés sur le sol américain en seront les directeurs au bénéfice de chefs européens de haut niveau effectuant une carrière internationale. Tellement peu que Leonard Bernstein et Alan Gilbert semblent être les deux exceptions (Philharmonie de New-York ) !

(*) Dvoraki incitera ses élèves à délaisser le style mélodique européen au bénéfice du folk des peuples de leur nouveau pays...

Contrairement à la vieille Europe, Russie comprise à partir de 1850, aucun compositeur notable se distinguera face à une liste à rallonge de grands maîtres du XIXème européens, de Beethoven à Verdi en passant par Berlioz. Normal, il faut d'abord créer des École de musique et des Conservatoires pour former des élèves. 


Gerard Schwarz

Je me dois d'évoquer Charles Ives, un original né en 1874 mais qui hélas abandonnera vite la composition vers 1905 ; considérons-le comme le premier compositeur à expérimenter une musique nationale yankee et, visionnaire, ce drôle de moustachu exploitera : la polytonalité, la polyrythmie, les clusters de tons, les éléments aléatoires et les quarts de ton (idée reprise par Ligeti), les innovations en cours ou à venir dans l'ancien monde 😊. On en reparlera…

Ah, dernier détail, né en Bohème en 1781, Anthony Philip Heinrich débarque au Nouveau-Monde en 1810. Surnommé le "Beethoven of Louisville", il organisera le Conservatoire de New-York et composera diverses pièces symphoniques au style excentrique intégrant des thématiques amérindiennes…

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Alan Vaness {Chakmakjian} voit le jour en 1911 à Somerville près de Boston (le compositeur prendra le nom de Alan Hovhaness)*. Son père est d'origine arménienne, professeur de chimie et a fui les violences, prémices du génocide ourdi par l'empire Ottoman. Sa mère, Madeleine Scott, d'origine écossaise a suivi des études, situation rare à cette époque. Les parents souhaitent amener leur fils vers une métier rémunérateur ; "musicien" ne fait pas partie de la liste car ne répond guère à ce critère, on s'en doute…

(*) Les arméniens ne constituent pas une ethnie populaire dans les États fondateurs, évangélistes bigots et intégristes. Il rend aussi hommage à son grand père par ce changement de nom…

Cependant le petit Alan se passionne pour la musique et gribouille une petite cantate dès ses quatre ans ! Le garçon s'enthousiasme aussi pour l'astronomie qui sera source d'inspiration pour plusieurs de ses symphonies. Bon an, mal an, cette famille cultivée et aimante permet à Alan de suivre des études musicales assurées jusqu'à l'adolescence par des professeurs privés (pour le piano avec Heinrich Gebhard futur maître de Leonard Bernstein). Une formation plus complète aura lieu au Conservatoire de musique de Nouvelle-Angleterre auprès de Frederick Converse, un compositeur au style novateur au tournant du XXème siècle à découvrir… Il existe maintes gravures… ma vie n'y suffira pas à découvrir tous ces petits maîtres… Fichtre 😲 !


Création de la symphonie N°1 en 1942 par Stokovski
(A droite : Alan Hovhaness, pas Jean Ferrat)

Dans les années 30, il termine sa formation, commence à composer et se rend en Finlande rencontrer Jean Sibelius, compositeur finnois qu'il admire et avec qui il correspondra jusqu'à la mort du maître. Sa jeune épouse Martha Mott est du voyage et leur fille recevra le prénom de Jean Christiana (prénom complet de Sibelius qui sera le parrain de la fillette). Ses débuts comme compositeur sont difficiles. Très influencé par la tradition arménienne et peu enclin à se tourner vers les modes d'écriture contemporains comme le sérialisme, les critiques pleuvent. 

Alan Vaness est un mystique dans un monde qu'il ne l'est plus. Il est invité en 1942 par Bohuslav Martinu au master class à Tanglewood, forme de congrès musical de Boston. Il peut y donner sa 1ère symphonie que Leonard Bernstein et son ami Aaron Copland éreintent avec mépris ("musique de ghetto bon marché") ! Lenny n'a pas toujours pratiqué l'humilité et la générosité qu'on lui prêtait… Roger Sessions, autre comparse de Lenny et ami de Schoenberg et de Thomas Mann, pionnier du dodécaphonisme complexe aux USA fera de même dans l'opprobre.

Alan en ressent une amertume et peut-être l'impression de composer trop à l'ancienne et il détruira des centaines de partitions des années 30 et 40… Je trouve dommageable pour la musique et tous les arts ces querelles de chapelle infantiles ! Ok Roger Sessions montrait  une sacrée imagination et une verve bien colorée dans ses œuvres, mais quand même… On ne flingue pas la jeunesse, on la conseille… Na ! D'autant que cette première symphonie de 1936 en guise de Requiem pour les martyres du génocide et hymne à la culture arménienne aura sa revanche grâce à Leopold Stokowski en 1942 ("puissant, viril et musicalement très solide" jugera le chef légendaire), lors d'un concert radiodiffusé avec l'orchestre de la NBC … J'en propose en complément la version "originale" interprétée par Stokowski ; écoutons la musique affligée et violente d'un jeune homme de 25 ans…


Hymnaire arménien médiéval de 1332
hymnes religieux notés en neumes khaz
 
 

Après ces déboires et l'autodafé de la plupart de ses productions de jeunesse, Alan Hovhaness ne se décourage pas et travaille sur une méthode personnelle. En 1940, il gagne sa vie comme organiste. Fidèle à ses origines, il construit un monde sonore inspiré des huit modes du Khaz arménien et la musique indienne qui fait fureur, il apprendra à jouer du sitar. Les notations du Khaz remontent au début de l'ère chrétienne ; je passe, c'est très technique (Clic). 1942, après le camouflet de Lenny, adieu Tanglewood et basta la bourse octroyée… Pour ses recherches John Cage, un avant-gardiste de son âge, le soutient tout comme la chorégraphe Martha Graham, née en 1894 et qui de son côté révolutionne la danse classique… Ce petit village gaulois fan de musique amérindienne, indienne, arménienne, etc. conquiert New-York et se confronte aux sérialistes… Une vraie guerre des gangs musicale dont tous sortent vainqueurs 😊. Alan se lie d'amitié avec Lou Silver Harrison (1917-2003), compositeur, critique musical, théoricien de la musique, peintre et créateur d'instruments de musique spécifiquement américains, se réconcilie avec Copland… Les musiques américaines se fédèrent en une nouvelle culture sans négliger l'héritage européen historique.

Avant d'explorer son catalogue citons Hovhaness : "J'ai toujours écouté ma propre voix. J'étais insatisfait du genre de musique que tout le monde me conseillait d'écrire – une musique à la fois intelligente et dissonante, intellectualisée. Je voulais écrire une musique profondément ressentie, une musique qui émouvrait les gens."

Et au milieu des années 40, grâce à son opiniâtreté et son désir de proposer une musique non intello au public, Alan Hovhaness est l'un des compositeurs les plus écoutés aux USA ! Alan Hovhaness un second couteau ?? Quand Leopold Stokowski interprète vos partitions, pleins d'admirateurs sortent du chapeau 😂. Le maestro vedette de Fantasia lui commandera la symphonie N°2 "Montagne mystérieuse" en 1955. Dès les premières gravures stéréo réalisées par RCA avec le symphonique de Chicago, Fritz Reiner l'enregistrera en 1958… Alors là les amis, le chapeau déborde 😅.

Le catalogue comprend 434 opus ! Il est plutôt diversifié et Stokowski l'enjoignit de numéroter ses œuvres, Hovhaness n'aimait pas cela et préférait les sous titres explicites, notamment pour ses symphonies. Hors, des symphonies… il en composera au moins 65, rejoignant ainsi Haydn en terme de production (104 partitions), deux siècles après la fin de l'époque classique ; les durées des symphonies sont assez similaires à celles de son ancêtre (20-30 minutes). Il acceptera le conseil. La variété des genres abordés est telle que je vous renvoie au tableau Wikipédia (Clic). Les Sonate pour flûte à bec alto et clavecin, pour Ryuteki (flûte japonaise en bambou) et orgue, ou pour harpe et guitare sont assez rares 😊. 

En dehors de cet intense travail de composition, la réputation de Alan Hovhaness lui donnera accès à des postes d'enseignement de prestige au Conservatoire de Boston (des jazzmen s'inscrivent à ses cours) ou plus tard à l'université de Rochester. Il créa son propre label pour faire connaître sa musique. À partir des années 50, il délaisse en partie le style arménien pour les musiques persanes, extrème-orientales ou tout bonnement "classique" … une liste sans fin. Ce diable d'homme se mariera six fois 😐. Il meurt d'un cancer à 89 ans en 2000. Sa dernière compagne et muse, la soprano colorature Hinako Fujihara épousée en 1977 lui survivra jusqu'en 2022 âgée de 90 ans.


Mont Sainte-Hélène - explosion de 1983
 
 

- Dis Claude tu as l'intention d'analyser finement les symphonies ?

- Ben Sonia, moins que jamais… ça serait trahir l'esprit de Alan Hovhaness qui voulait partager sa musique par le biais d'une écoute à partir des sensibilités personnelles des mélomanes…

Mélodiste par nature, sa modernité surgit d'un large panel d'influences : Classicisme européen, chants religieux arméniens, langage oriental et indien. Peu lui importe la mathématique musicale du sérialisme si originale soit-elle. Il déclara "je cherche un style de composition héroïque et monumental, suffisamment simple pour inspirer tous, totalement exempt de modes (sérialisme ?), de maniérismes artificiels et de fausses sophistications, direct, puissant, sincère, toujours original mais jamais artificiel." Après cela, qu'ajouter ? Nous allons écouter quatre symphonies, deux prévues au programme de la chronique et deux en témoignage du concert de 1942 de Stokowski et la symphonie commandée par ce maestro en 1955

"Jamais artificiel". Alan Hovhaness écrit une musique à programme, mélange de mysticisme, de naturalisme, de sentimentalité…

Pour connaître la carrière de Gerard Schwarz, je vous renvoie à la chronique de 2016 consacrée aux symphonies de Howard Hanson. (Clic) Schwarz est le seul  à avoir enregistré une intégrale de l'œuvre orchestrale de Hanson, témoignant de sa passion pour faire découvrir la musique moderne US, principalement avec l'orchestre de Seattle dont il a fait une phalange de renom. Il a gravé un certain nombre de celles de Hovhaness. Maestro d'exception mais discret, il est peu connu en France.


Le bâtiment des "régions de
Birmingham" illuminé

Les partitions ne sont pas disponibles, néanmoins l'orchestration semble identique pour les deux symphonies : 3 flûtes, 2 hautbois, 1 cor anglais, 2 clarinettes, 2 bassons {contrebasson}, 4 cors, 3 trompettes, 3 trombones, 1 tuba, 1 jeu de timbales, 4 percussionnistes, 1 harpe, cordes. Hovhaness favorise les percussions métalliques de type : glockenspiel, célesta, vibraphone, tamtam… Pas de grosse caisse ni de cymbales colériques entendues…

City of Light Symphony (1971) opus 236

Commandée à Hovhaness par la ville de Birmingham en Alabama (700 000 habitants banlieue comprise), il s'agit d'une œuvre destinée à commémorer le centenaire de la fondation de la cité. On pensera à une symphonie descriptive. Elle ne l'est guère, Hovhaness confia que son inspiration mettait musicalement en scène les lumières d'une ville imaginaire, le mot impressionniste s'accorde bien à ce concept… L'œuvre comporte quatre mouvements. La douceur des nuances et la retenue des tempos nous accompagnent dans une déambulation onirique… Les couleurs mordorées de l'orchestration sont à couper le souffle…

[0:00] : Allegro modéré

[9:55] : Ange de Lumière (Largo)

[13:48] : Allegretto grazioso

[16:28] : Hymne de louange. Finale (Largo maestoso)

La spiritualité est omniprésente dans ces pages. Certains rapprochent la sérénité du discours symphonique des styles métaphysiques de Arvo Pärt ou Henrik Gorecki… ça se défend. Cette partition a donné lieu à de nombreuses gravures.

"Mount St. Helens Symphony" (N° 50 - 1982) opus 360

Résidant à Seattle en 1980, Hovhaness fut témoin des prémices calmes mais inquiétants pendant deux mois puis après une accalmie traitresse, de l'explosion cataclysmique du Volcan de l'État de Washington (à 150 km). Hovhaness s'exprima sur son ouvrage : "j'ai tenté dans ma symphonie de proposer un hommage musical à la grandeur et à la beauté sublimes du mont Saint Helens et des majestueuses montagnes des Cascades qui l'entourent" ; une forme de Requiem dédié au colosse minéral réduit de moitié après son explosion ; documentaire : (Clic). Trois mouvements :

[9:55] : Andante grazioso

[10:10] : Spirit Lake. Allegro

[17:35] : Volcano. Adagio - Allegro - Adagio

Écoute au casque ou avec des enceintes additionnelles plus que conseillée.

Le son des PC, sauf exception, est vraiment une injure à la musique…


INFO : Pour les vidéos ci-dessous, sous réserve d'une écoute directement sur la page web de la chronique… la lecture a lieu en continu sans publicité 😃 Cool. 





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