jeudi 8 décembre 2011

GERSWHIN par GERSWHIN : "Rhapsody in Blue", etc. par Claude Toon

Gerswhin, Tilson Thomas, Earl Wild, Arthur Fiedler, Jazz Band et Boston Pops Orchestra… la frontière Classique – Swing

Ah ! Enfin une pochette sympa de CD "classique". Mon ami Vincent "Le Chaméléon" ne va plus me charrier à propos des mièvres "cartes postales" et autres photos style "Vogue" propres au genre. Cette facétieuse caricature donne le ton. Gershwin est en filigrane, normal pour ce fantôme du compositeur mort en 1937, et qui joue sur un piano "roll" en 1925, et qui pourtant est accompagné en 1976 par le jeune et filiforme Michael Tilson Thomas, un jeune chef trentenaire puisque né en 1944. Mais, c'est quoi cette histoire de fou à la Code Quantum ??
Bien, poursuivons notre voyage de fin d'année dans la musique "pour tous", seconde étape : la "Rhapsodie in Blue", encore un morceau qui a fait le tour de la planète sous les doigts de maints pianistes (rigolo cette figure de style) et d'orchestres les plus divers. Et puis visiter Gershwin, c'est aussi s'attarder sur le concerto en Fa, et plein de morceaux nourris de swing et de blues, la musique des années folles aux USA, celle de Broadway, des Jazz Band, du cinéma parlant. Mais à mon sens, ces œuvres ne retrouvent leurs racines expressives originelles que jouées par des artistes intégrés à tous ces univers musicaux. J'ai donc volontairement écarté les interprétations européennes ou d'essence classique. Elles ne déméritent pas toujours, mais bon… ça ne le fait pas… alors on s'envole vers les USA.


George Gershwin 
Les parents de Gershwin fuient en 1895 l'antisémitisme de la Russie pour s'installer à New York. George nait en 1898. Il maudit l'école mais se fascine pour le piano familial acheté en 1910. Isaac Goldberg dira du gamin "…Son véritable clavier, c'était les trottoirs - et, encore plus, les rues - de New York...". Ses parents remarquent ses facilités et lui payent des leçons. Dès 1912, l'adolescent est l'élève de Charles Hambitzer qui lui apprendra des rudiments d'harmonie jusqu'en 1918.
Dès 1914, il survit avec des petits boulots dans une manufacture de partitions Remick and Co, il vend et interprète des chansons. Cette précarité volontaire lui donne du temps pour son cher clavier, pour enregistrer des rouleaux pour piano mécaniques et pour commencer, certes dans l'indifférence de son boss, à composer. Accompagnateur de spectacles au Fox's City Theater, il finit par se faire remarquer, publie en 1919 la chanson Swanee, reprise par Al Johnson, sa carrière s'envole. (Al Johnson sera la première voix humaine du cinéma parlant dans "Le chanteur de Jazz" des frères Warner.)
En 1924, c'est la consécration avec la création de "La Rhapsody in Blue" avec Gershwin au piano, au Aeolian Hall. Il participe à un film avec Fred et Adele Astaire "Lady be good". De 1924 à 1937, le succès et l'écriture d'œuvres marquantes ne se démentira plus. En 1928, il rencontre Ravel à Paris et lui demande des conseils de composition. Ravel toujours aussi pince sans rire lui rétorque "Pourquoi seriez-vous un Ravel de seconde classe alors que vous pouvez devenir un Gershwin de première classe ? ". La réponse sera "Un américain à Paris". Gershwin rencontre tous les grands compositeurs modernistes : Serge Prokofiev, Kurt Weill, Franz Lehár, Alban Berg et Arnold Schoenberg, l'inventeur du sérialisme, dont il peint un portrait (Gershwin était peintre, aussi…) et avec qui il joue au tennis. C'est l'époque du "concerto en Fa", de "Porgy and Bess". Tout se termine brutalement à cause d'une méchante tumeur au cerveau qui l'emporte en 1937 à Hollywood, très peu de temps avant son ami Ravel, disparu de la même maladie.
Gershwin joue sa Rhapsody in Blue en 1976 !?
Bon, je lève le mystère qui n'en est peut-être pas un pour vous. Les grands pianistes pouvaient s'enregistrer eux-mêmes sur des piano "Roll" dans les années 1900-1940. Ces pianos de grande marques (Steinway) possédaient un mécanisme pneumatique hyper sophistiqué permettant de perforer un rouleau, mais sans gêner la souplesse du jeu des pianistes au niveau du clavier et des pédales. On rejouait le rouleau sur le même piano pour réentendre l'interprétation avec une fidélité absolue. Rachmaninov, Stravinsky se sont amusés à ce jeu et nous avons des témoignages des styles de ces génies. Gershwin enregistre ainsi la Rhapsody in Blue en 1925 et c'est ce rouleau miraculeusement conservé que Michael Tilson Thomas va utiliser en 1976.
Et puis le jeune chef d'orchestre décide de recourir à la première orchestration de Ferde Groffé pour Jazz Band, un orchestre riche en cuivres et en percussions, avec peu de cordes (8) tel celui qui accompagnait la rapsodie à l'origine. Ces orchestres furent très à la mode dans les années 20-30 grâce à Count Basie, Benny Goodman ou encore Duke Ellington (qui n'aimait pas Porgy and Bess, l'opéra d'un blanc…) Ferde Groffé écrira en 1926 puis complétera en 1942 une orchestration pour orchestre symphonique classique, celle que l'on entend le plus souvent, on va en reparler pour le second album.
Michael Tilson Thomas (MTT) introduit avec franchise la célèbre phrase faussement plaintive de la clarinette, phrase qui s'élève vite avec une ironie sensuelle. MTT nous invite à le suivre via le clin d'œil d'une belle New Yorkaise au yeux mutins. Les deux meneurs de jeux établissent une connivence de manière médiumnique pour nous entrainer cinquante ans en arrière dans l'univers jazzy et insouciant des années folles. Le jeu de Gershwin est multidimensionnel, d'une incroyable liberté proche de l'improvisation. Le compositeur semble s'affranchir de toute contrainte. Le touché du clavier est profond. Le discours est ludique, la frappe dynamique participe par son ondoiement à la construction de la mélodie. Bien entendu l'arrangement de Groffé intégrant un banjo, des tambours, une batterie, un euphonium et surtout un groupe de nombreux saxophones concourt grandement à suggérer ce climat de music-hall dans l'acception la plus positive et joyeuse du terme. Jamais nous n'avons été aussi proche de la légende (et si c'était vrai) d'un Gershwin s'inspirant des trépidations du train de Boston le ramenant à New York pour rythmer l'ouvrage que Paul Whiteman lui avait commandé. Et puis les interventions du bugle, des saxophones qui se substituent aux cordes habituelles et de la batterie créent un climat d'authenticité, appose une signature yankee dansante et frénétique que l'on ne retrouve pas dans les autres instrumentations. En écoutant la vidéo, il est aisé de partager mon propos… du côté de Broadway…
Un américain à Paris
L'album se poursuit avec une très belle interprétation de "Un américain à Paris", mi poème symphonique, mi ballet rhapsodique en 3 parties. Gershwin le composa à l'issue de son voyage à Paris et de sa rencontre avec Ravel. MTT épouse parfaitement le parti-pris du compositeur d'évoquer les déambulations d'un américain dans les rues encombrées de la capitale puis dans un parc comme celui du Luxembourg (une comédie musicale célèbre de Minnelli sera tournée en 1951 avec Gene Kelly). MTT évite de précipiter les choses avec des tempos retenus. Le philharmonique de New York, forgé à la musique américaine par Leonard Bernstein, retrouve les accents de West Side story, ceux d'une musique de scène, sans maniérisme intellectuel de mauvais aloi. Le jeune chef apporte la verve attendue, mais sans le petit grain de folie entraînant de la version d'Arthur Fiedler.
Enfin, idée de génie, Michael Tilson Thomas, à la tête de l'orchestre philarmonique de Buffalo nous propose un choix d'ouvertures arrangées par Don Rose pour divers spectacles de Broadway. Ces œuvres légères et vivifiantes, rarement jouées, continuent de donner du punch à ce disque incontournable.
Geswhin par Earl Wild et Arthur Fiedler dirigeant le Boston Pops Orchestra

Si André Rieu respectait l'intégrité de la musique, il aurait pu prendre la succession d'un Arthur Fiedler et faire à la fois fortune (comme maintenant), tout en faisant le bonheur d'un public amateur de musique de "divertissement", et sans trahir les intentions des composteurs. Arthur Fiedler, ce drôle de bonhomme né en 1894 en Nouvelle Angleterre de parents autrichiens se fixe en 1914 à Boston. Il joue du violon dans l'orchestre symphonique de Boston, mais aussi du piano, de l'orgue et des percussions pour son compte ! Il s'ennuie à l'évidence dans le répertoire classique exclusif et crée un petit orchestre en 1924 puis prend la direction du Boston Pops Orchestra en 1930 jusqu'à sa mort en… 1979, un demi-siècle.
Cet orchestre disons… de "music-hall" d'un niveau superlatif (il est constitué par des instrumentistes du Boston Symphony Orchestra) est spécialisé dans la musique de genre : comédies musicales, musique symphonique populaire (on y joue ni Mahler ni Gorecki). Sa couleur est enjouée, incandescente. John Williams, le compositeur attitré de Steven Spielberg le dirigera de 1980 à 1995 après la mort de Fiedler. Le chef a enregistré comme un fou des albums de légende vendus à 50 millions d'exemplaires, notamment chez RCA, dès l'avènement de la stéréo en 1954. Entre autres, ce merveilleux récital avec le pianiste Earl Wild.
Fiedler ne manquait pas d'humour, son anthologie de musique russe portait le titre de "Pops Caviar", et un incroyable pot-pourri espagnol avec du Mendelssohn et un zest de musique slave s'intitule "Pops Stoppers".
Earl Wild était né à Pittsburgh en 1915. Ce compositeur et pianiste a connu le succès à travers ses transcriptions des musiques classiques (Rachmaninov) et jazz tout en assurant une carrière polyvalente de virtuose. Qui mieux que ce spécialiste de Gershwin, qu'Arturo Toscanini avait choisi pour interpréter la Rhapsody in Blue en 1942, pouvait porter cette œuvre à la postérité, avec un maître de la musique américaine comme Arthur Fiedler ? Il joue son dernier récital à Carnegie Hall à 90 ans et s'éteint en 2010.
 Earl Wild et Arthur Fiedler : Rhapsody in Blue en 1959

Earl Wild plus virtuose que Gershwin nous la joue plus classique, avec un legato d'une infinie élégance. On quitte Broadway pour reprendre le train et contempler par la fenêtre les paysages de la Nouvelle Angleterre, mais tout en tapant du pied le rythme de la rhapsodie. Wild offre un jeu facétieux et subtil, et Fiedler poétise un orchestre dont les cordes annoncent la grande mode symphonique des musiques hollywoodiennes à partir des années 40. Le solo de violon [11'40] se fait tendre. C'est magnifique. Dans le développement nocturne Maggy évoque Chopin !? Pourquoi pas ?
Impossible de départager la spontanéité proche du swing de Gershwin-MTT et la méditation romantique, un clair-obscur de la 5éme avenue de Wild – Fiedler.

Concerto en Fa pour piano et orchestre
Commandé par le chef d'orchestre Walter Damrosch en 1925, Gershwin réussit à adopter la forme classique en trois parties et à orchestrer lui-même la partition créée en décembre 1925. Tout classicisme s'arrête là. L'œuvre, comme la Rhapsody in Blue se réclame du jazz et de la culture musicale américaine de l'époque. Les deux mouvements extrêmes distillent une énergie truculente. L'adagio central est le plus évocateur. Imaginez un rue Newyorkaise. Une trompette lointaine et lascive berce la nuit moite. Bogart adossé  à une porte cochère, mégot pendant et yeux rougis par quelques bourbons, mate une poule surgit d'un bar enfumé, fume-cigarette aux lèvres. Il la suit dans les rues encore animées de la grosse pomme qui, c'est connu, ne dort jamais. La trompette revient et renvoie notre tombeur à ses fantômes. Earl Wild et Fiedler animent avec subtilité et lyrisme ces pages d'ombres et de lumières. Il n'y a guère qu'Eugene List et Howard Hanson (CD difficile à trouver) qui concurrencent ce joyau.
Un américain à Paris énergique
A l'opposé de Michael Tilson Thomas, Arthur Fiedler nous dynamise un "Américain à Paris" digne des planches de Broadway, l'énergie du ballet. La partie centrale enfiévrée et langoureuse magnifie l'orchestration jazzy de Gershwin. Les amateurs de comédies musicales échevelées pourront avoir un faible justifié pour cette interprétation. J'avoue préférer au disque la fluidité de la direction de MTT.

L'album se poursuit par les variations "I Got Rythm" composées en 1934, avant "Porgy and Bess". La pièce, amusante, s'inspire d'une chanson que Gershwin avait composée pour la comédie musicale "Girl Crazy" en 1930. Enfin, avec des maracas et ses rythmes créoles, "l'Ouverture Cubaine" nous entraîne sous des tropiques en technicolor. L'interprétation de Fiedler est à mon sens trop un soupçon frénétique et je renvoie les amateurs de ce genre de raretés au CD d'Howard Hanson déjà mentionné et plus à l'aise dans ces rythmes de rumba et ces moiteurs sensuelles dignes d'un film d'aventures exotiques.





Vidéos
L'enregistrement intégral de l'interprétation de Gerswhin (1925) accompagné par Tilson Thomas (1976). 


A gauche, Earl Wild et Arthur Fiedler - Gershwin "Rhapsody in Blue", là aussi un report SACD excellent des disques RCA. A droite, les mêmes interprètes dans le Concerto en Fa.




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