dimanche 2 octobre 2011

RAVEL : LE BOLÉRO et AUTRES DANSES… par Claude Toon

Un gag musical prévu sans lendemain…. que l’on joue tous les jours depuis 1928 !
Maurice Ravel (1875-1938)
Je ne sais plus qui parmi mes fidèles lecteurs souhaitait une chronique sur Le Boléro de Ravel. S’il se reconnait qu’il me pardonne. J’ai lu plusieurs romans sur l’amnésie dont   "Avant d'aller dormir" de SJ Watson commenté par Élodie, et le temps aidant (si je puis dire), ma mémoire défaille. Heuu, je ne vous avais pas encore parlé de Ravel, de son « Boléro », et plus généralement de ses œuvres consacrées à la danse et au ballet ? Non ? Vous êtes certains ?  Bon alors, c’est parti…

 
MAURICE RAVEL qui n’aimait peut-être pas son Boléro… ou son trop grand succès.

 - Non ?
 - Et si…
Ida Rubinstein (peinture de Valentin Serov)





Maurice Ravel voit le jour en 1875 à Saint-Jean de Luz. Sa mère est basque et d’ascendance espagnole. Tout l’œuvre du compositeur sera marqué par le soleil basque et les influences de la musique ibérique.
Soutenu par une famille cultivée, le jeune Maurice entre en 1889 au conservatoire de Paris. D’esprit indépendant, il se nourrit de modernisme. En littérature : Baudelaire, Poe, Villiers de L'Isle-Adam et surtout Mallarmé. En musique : Il admire de Mozart et, bien entendu, les modernistes comme Debussy, Satie et le groupe « russe » des cinq (Balakirev, Rimski-Korsakov, Borodine, Moussorgski, Cui).
Inutile d’ajouter que ses goûts lui valent l’inimitié des académistes de tout poil et que, comme tous les futurs génies, il va se faire jeter au prix de Rome (cinq fois, un record). Ce prix attribué à la villa Médicis récompense la composition d’une cantate. Un pensum, en général tellement boursouflé, qu’il finit immédiatement dans la poubelle de l’histoire musicale… En 1905, il ne peut même pas terminer pour une sombre histoire de limite d’âge. Le prix ira à Victor Gallois et Philippe Gaubert (oups?).
Pas grave ! Le jeune Ravel va fréquenter les milieux les plus novateurs de la musique du XXème siècle et surtout en être un des chefs de fil avec ses œuvres. Il défend le Sacre du printemps lors de la tumultueuse création en 1912, déjà évoquée sur ce blog. Il compose pour les ballets Russe le merveilleux Daphnis et Chloé en 1909.
Ravel est un homme d’engagement. Sa petite taille lui interdit de combattre dans la boucherie de 1914. Il sera conducteur de camion à Verdun et se battra pour que l’on continue de jouer les compositeurs allemands ou hongrois, comme Bartók, malgré le climat guerrier des temps. Les horreurs des tranchées et la mort de sa mère vont transformer Ravel. Il compose moins et avec une inspiration plus grave. Considéré depuis la mort de Debussy en 1918 comme le plus grand compositeur français, il n’hésite pas à voyager, rencontrer Gershwin à New York, à innover, s’inspirer de la musique tzigane et plus encore  du Jazz dans l’Enfant et les sortilèges et les deux concertos pour le piano. Son legs musical  n’est pas volumineux comme celui des compositeurs classiques ou romantiques, mais il ne présente quasiment aucun point faible, plutôt une variété d’inspiration sans équivalent.
Victime d’un traumatisme crânien en 1932, le compositeur va décliner jusqu’à sa mort en 1938. Comme Gershwin, un an plus tôt, une lésion cérébrale le handicapera jusqu’à la fin. Juste avant cette époque, Ravel écrit le Boléro à la demande d’Ida Rubinstein, mécène russe et danseuse.
Et comme je l’écrivais en titre, tout le monde adore le Boléro, mais Ravel lui-même, guère... À suivre…
"Ravel avait dans la tête une tumeur qui lui suça d'un coup toute sa musique."     « Poète... vos papiers! » Léo FERRÉ (1956)
 




Le Boléro

Dans cette chronique, j’ai choisi de centrer mon propos sur la relation entre Ravel et la musique pour la danse et le ballet. Le disque de Seiji Ozawa avec le symphonique de Boston est une aubaine car il répond parfaitement à cette thématique.
Qui n’a jamais entendu le Boléro, musique connue et populaire ? Et pourtant son histoire est bien singulière. Dans la précipitation, en 1927, Ida Rubinstein, ex danseuse et égérie des Ballets Russes de Diaghilev pour lesquels Ravel a composé plusieurs chefs d’œuvres, lui passe commande d’un court ballet aux accents espagnol, genre très à la mode.

Dans un premier temps Ravel, enthousiaste, pense orchestrer des pièces extraites d’Ibéria d’Albeniz vite fait sur le gaz. Pour des tracasseries de Copyright, le projet est impossible, ce qui agace Ravel (le mot est faible). Ravel qui « ne savait pas composer à la minute » est excédé et entreprend une expérience bien en accord avec son coté pince sans rire… Il choisit de composer sur un rythme de Boléro (au départ il souhaitait un fandango) un ballet de 17 minutes précises.
Sur le fameux thème obsédant répété 169 fois à la caisse claire (voir la frise), un sujet A et un contresujet B (chacun de 16 mesures), et une ritournelle de 2 mesures forment un bloc thématique (rArArBrB) repris inlassablement (en apparence). Ravel confie à chaque sujet un instrument ou groupe d’instruments différents en appliquant un lent crescendo de pp (pianissimo) à fff (fortissimo).
Tout cela peut paraître d’une simplicité, voire d’une économie de moyen affligeantes, c’est en fait joyeusement compliqué. Et le succès de ce morceau vient sans doute de ce côté répétitif, forme auquel tout public adhère immédiatement, et de la couleur sans cesse évolutive de l’orchestration.
La création a lieu le 22 novembre 1928 au théâtre national de l’Opéra par les ballets d'Ida Rubinstein, avec la patronne en vedette, et Maurice Ravel à la baguette. Evidemment, l’œuvre à la structure inattendue divise le public. Une spectatrice crie « au fou ! ». On rapporte la chose à Ravel qui, caustique, croit bon de commenter l’interjection de la brave dame : « Celle-là, elle a compris… ».
Ainsi, Ravel pensait avoir composé rapidement (mais avec talent) une œuvrette sans lendemain. A sa grande surprise, les chefs comme Mengelberg ou Toscanini (dirigeant au pas de charge) vont s’en emparer pour faire briller leurs orchestres et flatter leurs egos en même temps (les applaudissements sont toujours garantis avec le Boléro…). Cela ne sera jamais du goût du compositeur. Ahhh les génies et leurs humeurs… Et si Ravel n’aimait pas tant que cela ce que l’on a fait de son Boléro ?
Le disque : Ravel et la danse…
1 – BOLERO : Il existe un nombre incalculable d’excellents enregistrements du Boléro de Ravel. Vous vous en doutez (Munch à Paris, Monteux et Abbado à Londres, etc.). À la tête du magnifique Boston Symphony Orchestra, Seiji Ozawa, avec une battue nerveuse et entraînante, est servi par une prise de son qui met bien en avant toute la richesse de l’orchestration.
Et puis, ce CD à prix très modeste (et à la pochette indigente, hélas) permet d’entendre d’autres grandes pages en lien avec l’univers de la danse.
2 – LA VALSE : Si si c’est bien une valse ! Mais, cette valse quasi parodique à l’orchestration fantasque et torturée se fiche pas mal des valses de Vienne des Strauss père et fils. Daté de 1920, ce ballet fut refusé purement et simplement par Diaghilev pour la saison des ballets russes. Stravinski pipa mot, ce qui causa une brouille définitive avec Ravel. Des mômes ! Cette pièce de 12 minutes est passionnante. Elle semble s’extraire d’une soirée lascive et mondaine de manière chaotique, grâce à une orchestration concertante et ludique. La brutalité et l’ironie se partage le développement. L’hypocrisie règne-t-elle sur le parquet ? On peut discerner des réminiscences de l’ambiance diabolique de « l’apprenti sorcier ». On plonge inexorablement vers une bacchanale véhémente. Ah bah, c’est cela le champagne à haute dose…
3 – DAPHNIS ET CHLOË : Suite N° 2. Cette suite est composée de trois tableaux extraits du ballet intégral d’une durée qui atteint l’heure. Ravel en a conservé trois magnifiques, sensuels et quasi érotiques passages : Lever du jour, Pantomime et Danse générale. Seiji Ozawa, qui a maintenu les parties chorales non chantées mais psalmodiées, se joue avec élégance et malice de ces entrelacs orchestraux.  15 minutes de bonheur total qu’il me serait bien difficile de décortiquer. Le célèbre solo de flûte à [7’23] est parfaitement réussi dans sa lascivité retenue. La danse finale est jubilatoire de précision sans ostentation.
4 – PAVANE POUR UNE INFANTE DÉFUNTE : Cette ancienne danse de cour trouve ses origines en Espagne. Composée par le jeune Ravel pour le piano en 1899, elle fut orchestrée en 1910. Ravel, toujours intransigeant avec son travail, la trouvait « pauvre ». Elle demeure une douce et mélancolique méditation magnifiée par la beauté des timbres de l’orchestre de Boston.
5 – ALBORADA DEL GRACIOSO : Comme la pavane, cette pièce de 1905 est écrite à l’origine pour le recueil pour piano « Miroirs ». Elle sera orchestrée en 1919. Le titre se traduit par « une aubade du Bouffon ». Pour suggérer la guitare, l’orchestre est très sollicité par des pizzicati et une rythmique effrénée. Un développement central avec basson solo nous plonge dans une chaude nuit ibérique dansante et festive.
Vraiment un très beau disque pour découvrir Ravel et/ou admirer l’orchestre de Boston forgé à Ravel par Charles Munch.
Seiji Ozawa
Le chef Nippon est né en 1935.
Il étudie la musique occidentale à Tokyo puis part aux USA où Charles Munch, alors directeur de l’orchestre symphonique de Boston remarque son talent lors d’un concours en 1959. Après un perfectionnement auprès de Herbert von Karajan, il va occuper les postes de directeur musical les plus prestigieux dont, précisément, celui de l’orchestre symphonique de Boston de 1973 à 2002, 30 ans !
Son répertoire est immense et très éclectique. Il signera au disque des références comme les Gurrelieder de Schoenberg, des symphonies de Mahler (dont la huitième) ou encore une intégrale des symphonies de Prokofiev avec le Philarmonique de Berlin.
Au Japon il crée des formations symphoniques et lyriques de premier plan.
Bien que sa fin de carrière soit rendue éprouvante par la maladie, il continue d’aider de jeunes artistes à s’affirmer à travers toutes les formations possibles. L’homme est chaleureux et les concerts auxquels j’ai pu assister (Requiem de Berlioz, Gurrelieder, Turangalila symphonie d’Olivier Messiaen) sont de ceux qui marquent une vie de mélomane par leur engagement vers la perfection.
Vidéo : où l'on peut jouer à Picolo, Saxo et Compagnie…
Le Boléro de Ravel interprété par l’Orchestre Symphonique d'Ozaka dirigé par Eiji Oue, un jeune chef d’orchestre japonais dont je vous reparlerai à propos d’un « chant de la Terre » de Mahler qui a bouleversé une discographie figée depuis 40 ans…
La mise en image permet une visite guidée des instruments courants ou plus marginaux choisis par Ravel dans son orchestration…
[0’04] 1ère flûte - [0’52] Clarinette - [1’38] Basson - [2’28] Petite clarinette en mi bémol - [3’12] Hautbois d’amour - [4’00] trompette avec sourdine + flûte - [4’46] Saxophone ténor - [5’34] Saxophone soprano - [6’21] 2 flûtes picolo et cor solo - [7’08] Hautbois + hautbois d’amour + cor anglais + 2 clarinettes - [7’56] Trombone en glissando - [8’43] Petite harmonie complète dont clarinette basse - [9’31] Harmonie et violons - [10’17] idem + seconds violons - [11’05] idem + trompette - [11’52] idem + trombone - [12’39] orchestre complet - [13’25] idem et coda à [14’01] : percussions dont grosse caisse et cymbales !
Je ne précise pas que tous ces solos sont nimbés d’une ambiance poétique des harpes, pizzicati des cordes graves, et ainsi de suite.



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2 commentaires:

  1. Euh... je préfère cette version http://www.youtube.com/watch?v=HttVFpgObCo ... c'est grave, docteur ?

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  2. Sacré compositeur et en même temps quelque peu ignoré justement à cause de son Boléro si bien que peu de gens connaissent son oeuvre (moi le premier) Tiens un ami musicien en a fait une excellente chanson

    http://lautonome.fr/albums.swf

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