REQUIEM POUR UN MASSACRE est né de deux volontés. Celle, intime, du réalisateur Elem Klimov, né en 1933, qui a vécu la période racontée, et celle, officielle, des dirigeants soviétiques qui souhaitaient marquer le quarantième anniversaire de la victoire russe sur l’Allemagne nazie. Un film de commande, de propagande, non exempt donc de manichéisme. Mais peut-on leur en vouloir ? Que Klimov avait déjà tenté de réaliser sept ans plus tôt, en adaptant deux récits d’Alès Adamovitch. Le projet initial avait été recalé par la censure gouvernementale.
C’est un film de guerre mais surtout sur la guerre. Avec cette dimension Kubrickienne de se placer (donc la caméra) au dessus des évènements purement narratifs, de transmettre l'émotion par les seules images, sans psychologie, avec ces visages déformés comme des masques de tragédie, l'absurdité, l'abstraction. Mais sans le regard satirique.
On suit le jeune patriote Fliora Gaïchoun, qui contre la volonté de sa mère s’enrôle dans l’armée biélorusse, en 1943. Un pays dévasté par les divisions nazies qui massacrent aveuglement tous les villages qu’elles traversent. 628 en tout. 628 Ouradour-sur-Glane, avec ce modus operandi tristement célèbre : les habitants sont enfermés dans l’église du village et brûlés vifs.
Fliora est trop jeune pour participer aux combats, il sera quand même admis sur la photo de groupe. Superbe séquence, rare moment de joie, d'unité, remarquez la composition de l'image, que le personnage du photographe met au point en temps réel. Roujev, le commandant de l'unité, laisse Fliora au campement. Le gamin y croise la jeune, hautaine et troublante Glacha, aux yeux de chatte. Encerclés par les bombardements, les deux gamins fuient dans la forêt. Pas d’effets spéciaux ici, mais de véritables bombes larguées à quelques mètres des acteurs, et cette fumée noire qui envahit l'écran.
Fliora décide de revenir à son village. Vide. Seule Glacha remarquera les cadavres entassés derrière une baraque. Pensant les villageois réfugiés sur une île, Fliora se jette dans les marécages pour les rejoindre.
Scène éprouvante car filmée dans sa longueur, les deux gamins comme aspirés par la boue. Les comédiens étaient réellement à deux doigts d’y passer. La bande-son mixe des grondements oppressants, des cris d’animaux, qui provoque le même malaise que le requiem de Ligeti à la fin de 2OO1. A entendre (sic) cet effet de surdité après l’explosion d’une bombe, que Spielberg reprendra dans LE SOLDAT RYAN.
De nouveau seul, Floria est recueilli par un paysan qui l’amène à son village. Plans sublimes de la charrette fendant une brume opaque juste percée par la lumière rasante du soleil en contre jour, comme si plus rien n'existait, aucun horizon.
Film de
propagande pour célébrer le martyr et la résistance des
biélorusses, certes, qui montre donc que la violence ne venait
d’un seul camp. Toutefois Klimov nuance (la censure n’a rien vu ?!) en montrant quelques russes parmi les SS. Une vérité
historique, on a vu les mêmes cas en Ukraine où les gens du cru avaient
participé avec enthousiasme au massacre des juifs.
Sur la fin, Klimov mêle à son récit des bandes d'actualités - sur fond du Requiem de Mozart - qui défilent à l'envers. On rembobine l'Histoire jusqu'aux sources du Mal, et cette photo d’Adolf Hitler bébé dans les bras de ses parents. On se souvient de la réplique de l’officier SS à propos des enfants à tuer en priorité. Chacun aura son explication. Comme chez Kubrick. Pour Klimov, les enfants sont promesse de vie, il n’est pas concevable de s’en prendre à eux. Même le p'tit Adolf en barboteuse. Le premier projet de Klimov recalé par la censure s’appelait : « Tuez Hitler ».
A ce stade REQUIEM POUR UN MASSACRE a depuis longtemps quitté le cadre strict du film du guerre pour entrer dans une autre dimension. Floria tire au fusil comme un zombie sur un portrait du chancelier du Reich. On remarquera ses cheveux blanchis, ses rides aux yeux, comme s’il avait pris quarante ans dans la gueule. Voyez ce gamin qu'il croise, nouvelle recrue, même casquette, même allure, même fusil trop grand. Comme une version de lui même, avant. L’acteur Alekseï Kravtchenko avait 14 ans à l’époque, il n’était pas comédien. Au casting, le réalisateur avait diffusé aux prétendants au rôle des images des camps nazis, puis proposé une bonne collation. Kravtchenko est le seul qui avait refusé, la boule au ventre : il a au rôle.
On se souvient longtemps de son visage ahuri, apeuré, crispé, puis carrément déformé par l’horreur et l’incompréhension. C’est par
ses yeux qu'on voit la guerre, qu'on ressent la guerre. Toute la distribution est amateur, des gens du cru, qui n'ont pas eu de mal à rejouer ce qu'ils avaient vécu. Ce qui apporte au film ce
réalisme clinique (d’après le terme de Klimov) une description documentaire des faits narrée avec le langage du
cinéma. Un langage évident, en ligne claire, une mise en scène sans esbroufe : plans d’ensemble / gros plans / panoramiques, et ces
fameux travelling au steadicam. Et une profondeur de champ qui permet d'ancrer les personnages dans l'espace, de composer des cadres où le décor, l'arrière plan, compte autant que les protagonistes.
On remarquera ces plans en contre-plongée, caméra pointée vers le ciel (le divin ?) avec entrée ou sortie de champ par le bas de l'image, comme si les personnages sortaient de terre pour aspirer l’oxygène, ou y retournaient s'y cacher. Klimov ose ce que seul Chaplin se permettait : les regards caméra, qui interpellent, accentuent le trouble. Verboten dans la grammaire académique du cinéma. Mille images mériteraient d'être décrites, tant ce film en regorgent, on retiendra celle de cette belle nana aux yeux clairs qui dépiaute des écrevisses, en suce goulument les pinces, assise à l'avant d'un camion, pendant le massacre du village.
REQUIEM POUR UN MASSACRE était sorti discrètement dans deux salles à Paris, sa réputation doit au bouche à oreilles. Il a gagné des prix en Russie, of course, jamais ailleurs, car présenté dans aucun festival international. Elem Klimov n’a plus rien tourné ensuite. Il a été nommé par Gorbatchev président du syndicat des cinéastes russes. C’est l’homme d’un film – il a lui même renié ses précédentes réalisations – mais quel film ! Une œuvre superbe, profonde, éprouvante, souvent qualifié de meilleur film de guerre jamais réalisé.
Lien vers : L'Enfance d'Ivan








Ça a l'air bien glauque. Pas vraiment envie de voir ça en ce moment... 2ième paragraphe: doit-on comprendre qu'il s'agit de techniciens eunuques? Arf arf....
RépondreSupprimerBien vu. J'hésitais, j'aurais dû vérifier, mais ça m'a fait bien marrer !
SupprimerFilm extraordinaire, pas vu depuis depuis longtemps, mais qui laisse une forte impression.
RépondreSupprimerSi alzheimer m'a pas bouffé les neurones, on voit le minot passer des jeux d'enfants au début (je trouve un casque et un flingue, je vais aller faire la guerre comme les grands), à un survival (les marais, le coup de la vache, l'église cramée avec les paysans dedans) pour retrouver ce gamin qui a grandi enragé (c'est bien le final de "requiem ..." quand il prend une mitraillette et tire dans le tas des prisonniers allemands ?)
Peut-être le meilleur de guerre, en tout cas à ranger à coté de la ligne rouge, apocalypse now, deerhunter, les sentiers de la gloire, l'enfance d'Ivan, et quelques autres que j'oublie ou ne connais pas, en tout cas l'antithèse du lyrique hollywoodien genre le jour le plus long ...
Oui, il y a une scène en introduction où le gamin et un de ses potes, plus jeune encore, s'amusent à déterrer des casques, gourdes, et finalement un fusil. Un paysan leur dit de foutre le camp, jeux dangereux. Tout fier de sa trouvaille, Floria rentre chez lui, annonce à sa mère qu'il veut s'engager. On comprend qu'elle est veuve (de guerre) avec deux fillettes à la maison. Les recruteurs passent, la mère barricade la porte, mais le gamin leur ouvre... Antithèse du film hollywoodien, c'est peu de le dire. Apocalypse now serait celui qui s'en approche, dans le genre opéra baroque, explosions réelles, épilogue qui frise le délire, mais la mise en scène de Klimov est beaucoup plus minimaliste, renonce aux effets spectaculaires, on suit le héros au plus proche, la caméra ne le quitte pas, le choix du format 1.37 ("carré") n'est pas anodin.
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