Doug Springsteen ne fut jamais de ceux là, lui qui allait à l’usine avec le poids de celui dont la dernière fierté est d’avoir une famille à nourrir. Lorsqu’il rentrait le soir, il s’asseyait dans les ténèbres d’une pièce qu’il ne prenait que rarement la peine d’éclairer, donnant ainsi au foyer la noirceur de son âme torturée. Pour un parent, une telle somme de passions tristes forme un poison qu’il faut à tout prix contenir, sous peine de faire de sa progéniture la victime collatérale de ses tourments. Le gris du paysage avait comme enfermé l’esprit du père de Bruce Springsteen, le boucan de ses usines avait fragilisé ses nerfs.
Le père avait amené cette télévision avec la fierté de celui ayant trouvé une nouvelle justification à ses peines. L’invention était encore récente, la détention d’un tel appareil s’imposant donc comme le signe d’une relative aisance financière. Un jour, alors qu’il regardait cet écran pour exorciser l’ennui d’un dimanche après midi, Bruce vit le roi qui lui montra le chemin de son destin. Sa musique binaire débordait d’une énergie pleine de vitalité, la franchise de son regard apprenait aux jeunes hommes que rien n’était plus important que leur fierté. Ayant reçu une guitare alors qu’il effleurait à peine les rivages de l’adolescence, Bruce fut d’abord découragé par la rude discipline nécessaire à sa maîtrise.
Après avoir formé une première version du E Street Band, le chanteur se mit à payer ses musiciens à la fin de chaque prestations. Amusé par le sérieux solennel avec lequel il effectua l’opération, l’un d’eux le gratifia d’un « thank you boss », surnom qui lui resta par la suite. Le E Street Band n’était alors qu’un jeune groupe propageant la fièvre du rhythm’n’blues avec toute la ferveur dont il était capable, une belle locomotive dont le moteur semblait encore manquer de puissance, jusqu’à une soirée destinée à changer le cours de l’histoire. Nul ne se souvient aujourd’hui du lieu exact où eut lieu cette rencontre historique, la mémoire étant une machine d’une cruelle imprécision.
Le colosse prit place, commanda un rafraîchissement, avant d’apprécier la performance avec une concentration pleine d’enthousiasme. Le rhythm’n’blues n’est pas une affaire de virtuosité mais d’intensité, c’est une musique qu’il faut jouer avec toute son énergie et son enthousiasme. Porté par la force de bûcheron de son batteur et le lyrisme Springsteenien, le E Street Band était un groupe d’une efficacité redoutable. Battant du pied au rythme de ces brûlots rock, le colosse eut vite envie de rejoindre la fête. Ouvrant soigneusement la mystérieuse mallette, l’homme en sortit une trompe d’or qui fit la légende d’Albert Ayler. Si Ayler fut maudit pour avoir au rhythm’n’blues la chaleur du swing jazz, Clarence Clemmons s’apprêtait à être ovationné pour le même crime. L’homme monta donc sur scène, la puissance de son souffle dotant ainsi la rugueuse énergie Springsteenienne d’un irrésistible groove funky. Aussi efficace que fut son groupe, Springsteen cherchait d’abord à imposer son talent de compositeur.
Sorti peu de temps après, « The saint, the innocent and the E street shuffle » subit le même sort. Mettant sans doute cet échec sur le compte de son obstination à jouer une musique électrique, Columbia laissa son protégé produire le dernier album prévu par son contrat. Jetant toutes ses forces dans cette dernière bataille, le boss se mit alors en tête de réinventer le célèbre mur du son Spectorien. Inventé au milieu des sixties, cette méthode de production eut le défaut de noyer les instruments dans une guimauve sonore bourrée d’échos grandiloquents. Springsteen cherchait à reproduire une telle puissance lyrique sans laisser la virtuosité de ses musiciens s’y noyer.
Manquant de temps pour apprendre l’art subtil de la production, le chanteur fut d’abord condamné à entendre les instruments s’entrechoquer dans un véritable chaos sonore. Ne supportant plus la pression de ces sessions infructueuses, Springsteen et son E Street Band partirent soulager leurs frustrations sur scène.
Le E Street Band ne se contentait pas, comme nombre de groupes de rock’n’roll, de transmettre à son public une énergie aussi intense qu’éphémère. Cette musique, profonde comme une bluette de Roy Orbinson et puissante comme un tube d’Elvis, vous remuait autant l’âme qu’elle régénérait le corps. Vous sortiez d’une telle expérience avec une profonde sensation de joie et de sérénité, une telle communion ne pouvait que faire de vous un homme neuf. Il y a quelque chose de mystique dans le lyrisme de ce mélange de folk et de rhythm’n’blues, comme une révolution portée par la grâce d’une poésie post Dylanienne et la force d’une musique douce-amère. C’est ainsi que, revenant de cette révélation musicale, John Landau écrivit quelques mots destinés à rester gravé dans le marbre de la légende :
« J’ai vu mon passé rock’n’roll apparaître devant mes yeux en un éclair… J’ai vu l’avenir du rock’n’roll et il se nomme Bruce Springsteen. »
Paru à l’aube de la vague punk, le disque représente le plus bel aboutissement du rock’n’roll, le parfait équilibre entre sa grâce et son énergie. Nul autre producteur ne sut superposer ainsi les couches de cordes sans rendre les instruments inaudibles, nul autre musicien ne put trouver un si parfait équilibre entre énergie et poésie. « Born to run » représente la parfaite harmonie de l’apolinien et du dionysiaque, forces complémentaires unies dans une ode d’un troublant romantisme libertaire. Le bon Bruce chante le vertige du jeune homme devant le vide d’une existence à construire, les influences du groove funk, du lyrisme Dylanien et de la nostalgie de Roy Orbinson s’unissent pour projeter dans nos esprits des scènes d’une troublante intensité cinématographique. Enfant de la rude rationalité du prolétariat du New Jersey, Springsteen ne se perd pas dans de vagues préoccupations mystiques ou de niaises bluettes sentimentales.
« Born to run » parle des angoisses et des espoirs face à ce que Romain Gary nomma « la promesse de l’aube », de la grandeur de l’homme se jetant corps et âme dans la grande aventure de l’existence. Prolongé et dépouillé sur la sombre violence de « Darkness on the edge of town », ce romantisme combatif représente le coté rationnel et populaire d’une musique née des fascinants rêves Dylaniens. Passant sans cesse des rêveries californiennes à ce lyrisme orgiaque venu du New Jersey, le folk rock ne cessa ensuite de fasciner le monde à travers les grands albums de John Mellenchamp, de Kurt Vile, des Gaslight anthem …










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