jeudi 12 février 2026

LE FOLK ROCK - épisode 5, par Benjamin, avec un B comme Boss


Nous voilà donc quittant les chaleureuses plaines de Californie pour la noirceur industrielle des paysages du New Jersey. C’est que, pour que certains puissent rêver, il faut que d’autres produisent. L’abondance n’est pas une doctrine mais un nécessité vitale. Il parait toutefois raisonnable de se demander si une telle abondance peut se faire sans causer de si cruelles souffrances à ceux qui y contribuent. Véritable robot de chaine, l’ouvrier répétait sans cesse des gestes fatiguant son corps et asséchant son âme.

Pour le maintenir dans cette servitude, sa conscience brandit sans cesse la menace de la misère. Le piège dans lequel il est tombé voudrait que, pour rendre sa destinée plus douce, l’ouvrier se persuade qu’il aime son supplice et que dans un tel abaissement réside sa vocation. Certains y parviennent, leur bonne humeur surjoué trahissant alors leur folie d’aliéné volontaire. Si tout homme, ne serait ce que par fierté, se doit d’effectuer correctement sa besogne, il doit également rester conscient de sa dureté parfois abrutissante. Malheur à celui qui, enfermé dans la prison d’un poste non désiré, s’anesthésie en se persuadant qu’il constitue finalement sa raison de vivre. 

Doug Springsteen ne fut jamais de ceux là, lui qui allait à l’usine avec le poids de celui dont la dernière fierté est d’avoir une famille à nourrir. Lorsqu’il rentrait le soir, il s’asseyait dans les ténèbres d’une pièce qu’il ne prenait que rarement la peine d’éclairer, donnant ainsi au foyer la noirceur de son âme torturée. Pour un parent, une telle somme de passions tristes forme un poison qu’il faut à tout prix contenir, sous peine de faire de sa progéniture la victime collatérale de ses tourments. Le gris du paysage avait comme enfermé l’esprit du père de Bruce Springsteen, le boucan de ses usines avait fragilisé ses nerfs. 

Voyant l’insouciance de son fils Bruce, Doug eut l’impression de revivre les années l’ayant mené à sa dure condition d’ouvrier. Les reproches fusaient avec une déception agressive, jugements autoritaires à la violence décuplée par des souvenirs honnis. Le jeune Bruce faisait partie de ces enfants sachant profondément ce qu’ils ne veulent pas, une nouvelle musique lui révéla ce qu’il voulait.

Le père avait amené cette télévision avec la fierté de celui ayant trouvé une nouvelle justification à ses peines. L’invention était encore récente, la détention d’un tel appareil s’imposant donc comme le signe d’une relative aisance financière. Un jour, alors qu’il regardait cet écran pour exorciser l’ennui d’un dimanche après midi, Bruce vit le roi qui lui montra le chemin de son destin. Sa musique binaire débordait d’une énergie pleine de vitalité, la franchise de son regard apprenait aux jeunes hommes que rien n’était plus important que leur fierté. Ayant reçu une guitare alors qu’il effleurait à peine les rivages de l’adolescence, Bruce fut d’abord découragé par la rude discipline nécessaire à sa maîtrise. 

Il n’abandonna pas le rock’n’roll pour autant et, au fil des écoutes de ses classiques, la mélancolie de Roy Orbinson et la poésie Dylanienne s’ajoutèrent à ses références. Conditionné par ces heures d’écoute, le jeune Springsteen parvint ensuite à maîtriser sa guitare avec une facilité qui le surprit. Dès lors, l’évasion promise par le rock’n’roll lui ouvrit le chemin de la liberté. Quittant le domicile familial, il forma un premier groupe tentant de surfer sur la vague tonitruante du heavy blues. Mais cette violence orgiaque ne convenait pas à sa personnalité empreinte d’une profonde mélancolie poétique. Contrairement aux dires d’un célèbre escroc allemand, nul homme ne peut se vanter d’avoir « tué le père », ses bienfaits et blessures marquent à jamais le caractère d’un homme d’un sceau béni ou funeste. Sur ses cahiers de notes, Bruce écrivit des chansons d’hommes aux prises avec un destin cruel. Pour tous les Doug d’Amérique et du monde, Springsteen voulait devenir le porte-parole des opprimés et des sans grades.

Après avoir formé une première version du E Street Band, le chanteur se mit à payer ses musiciens à la fin de chaque prestations. Amusé par le sérieux solennel avec lequel il effectua l’opération, l’un d’eux le gratifia d’un « thank you boss », surnom qui lui resta par la suite. Le E Street Band n’était alors qu’un jeune groupe propageant la fièvre du rhythm’n’blues avec toute la ferveur dont il était capable, une belle locomotive dont le moteur semblait encore manquer de puissance, jusqu’à une soirée destinée à changer le cours de l’histoire. Nul ne se souvient aujourd’hui du lieu exact où eut lieu cette rencontre historique, la mémoire étant une machine d’une cruelle imprécision. 

Reste donc le grondement menaçant du tonnerre et le clapotement d’une pluie battante, noirceur torrentielle au milieu de laquelle marchait un intimidant géant à la peau d’ébène. Approchant de la porte d’un bar, il reconnut l’énergie de cette musique dont la gaieté réchauffait le cœur. Lorsqu’il poussa cette porte, un vent froid incita les spectateurs à se tourner rapidement vers l’imposant inconnu. N’ayant pu rater son entrée, un Springsteen en pleine représentation dut se demander ce que cet homme cachait dans sa mystérieuse mallette.

Le colosse prit place, commanda un rafraîchissement, avant d’apprécier la performance avec une concentration pleine d’enthousiasme. Le rhythm’n’blues n’est pas une affaire de virtuosité mais d’intensité, c’est une musique qu’il faut jouer avec toute son énergie et son enthousiasme. Porté par la force de bûcheron de son batteur et le lyrisme Springsteenien, le E Street Band était un groupe d’une efficacité redoutable. Battant du pied au rythme de ces brûlots rock, le colosse eut vite envie de rejoindre la fête. Ouvrant soigneusement la mystérieuse mallette, l’homme en sortit une trompe d’or qui fit la légende d’Albert Ayler. Si Ayler fut maudit pour avoir au rhythm’n’blues la chaleur du swing jazz, Clarence Clemmons s’apprêtait à être ovationné pour le même crime. L’homme monta donc sur scène, la puissance de son souffle dotant ainsi la rugueuse énergie Springsteenienne d’un irrésistible groove funky. Aussi efficace que fut son groupe, Springsteen cherchait d’abord à imposer son talent de compositeur. 

C’est ainsi que, de passage près des studios Columbia, il se présenta à une audition accompagné d’une simple guitare sèche. Véritable personnage Keroucquien, le jeune vagabond avait alors la barbe broussailleuse et la coiffure hirsute. Des profils comme le sien pullulaient alors dans les rues de cette Amérique post hippie, résidus déguenillés d’un rêve moribond. Il faut toutefois noter que rares sont parmi eux les esprits capables d’écrire une ballade tel que « It’s hard to be a saint in the city ». En écoutant l’interprétation de ce clochard céleste, les cadres de Columbia se rappelèrent ce jour où, n’en menant pas large, un autre vagabond vint les inciter à écouter « la réponse qui souffle dans le vent ».

Ils virent déjà la grande campagne publicitaire annonçant au monde l’avènement d’un « nouveau Dylan »Le devoir de l’artiste véritable est de se battre contre ce genre de caricatures publicitaires, de briser les barrières des cages dans lesquelles elles enferment son art pour mieux le vendre. Cette lutte commença dès les premières minutes de l’enregistrement du premier album de Springsteen, dès que les producteurs virent débarquer un E Street Band prêt à immortaliser la puissance de son folk rock groovie. Souhaitant la sortie d’un disque entièrement acoustique, Columbia fut forcé de réserver la seconde face du disque à la puissance électrique du groupe. Malgré des classique tels que « Blind by the light » ou « Angel », l’album subit un échec commercial retentissant. 

Sorti peu de temps après, « The saint, the innocent and the E street shuffle » subit le même sort. Mettant sans doute cet échec sur le compte de son obstination à jouer une musique électrique, Columbia laissa son protégé produire le dernier album prévu par son contrat. Jetant toutes ses forces dans cette dernière bataille, le boss se mit alors en tête de réinventer le célèbre mur du son Spectorien. Inventé au milieu des sixties, cette méthode de production eut le défaut de noyer les instruments dans une guimauve sonore bourrée d’échos grandiloquents. Springsteen cherchait à reproduire une telle puissance lyrique sans laisser la virtuosité de ses musiciens s’y noyer. 

Manquant de temps pour apprendre l’art subtil de la production, le chanteur fut d’abord condamné à entendre les instruments s’entrechoquer dans un véritable chaos sonore. Ne supportant plus la pression de ces sessions infructueuses, Springsteen et son E Street Band partirent soulager leurs frustrations sur scène.

Un concert de Springsteen est comme une retrouvaille festive entre des amis qui se perdirent durant des années. Nul homme ne sut créer un tel lien avec un public, nul ne saura la reproduire ensuite. Ces soirs là, le chanteur fut regardé comme un père par une foule anonyme, l’admiration que lui portait tous ces hommes créait une énergie bienfaisante nourrissant sa nostalgie orgiaque. Fils sublime de Dylan et d’Elvis, ses chansons furent de solennels avertissements, l’intensité de son rock’n’roll une incitation à continuer le combat de la vie. Plongé dans cette foule fraternelle, John Landau sentait son cœur s’emballer sur la mélodie de « It’s hard to be a saint in the city », violente euphorie comparable uniquement à la découverte de l’amour. 

Le E Street Band ne se contentait pas, comme nombre de groupes de rock’n’roll, de transmettre à son public une énergie aussi intense qu’éphémère. Cette musique, profonde comme une bluette de Roy Orbinson et puissante comme un tube d’Elvis, vous remuait autant l’âme qu’elle régénérait le corps. Vous sortiez d’une telle expérience avec une profonde sensation de joie et de sérénité, une telle communion ne pouvait que faire de vous un homme neuf. Il y a quelque chose de mystique dans le lyrisme de ce mélange de folk et de rhythm’n’blues, comme une révolution portée par la grâce d’une poésie post Dylanienne et la force d’une musique douce-amère. C’est ainsi que, revenant de cette révélation musicale, John Landau écrivit quelques mots destinés à rester gravé dans le marbre de la légende :

« J’ai vu mon passé rock’n’roll apparaître devant mes yeux en un éclair… J’ai vu l’avenir du rock’n’roll et il se nomme Bruce Springsteen. »

Suite à cette chronique, Landau sympathisa avec Springsteen au point de devenir son producteur. Avec l’aide du guitariste Steven Van Zandt, il parvint à remettre de l’ordre dans le chaos de cordes de « Born to run ». Conscient que ce disque constituait sa dernière chance, le boss perdit tout recul sur ce qu’il venait de produire. Lorsque vint l’heure d’écouter le premier pressage de l’album, l’homme vit dans chaque mélodie le désastre qu’il redoutait. Il prit alors le tourne disque, avant de le lancer par la fenêtre avec une force décuplée par sa rage désespérée. Un autre exemplaire fut heureusement produit, permettant ainsi à « Born to run » de sortir malgré les réticences de son auteur. 

Paru à l’aube de la vague punk, le disque représente le plus bel aboutissement du rock’n’roll, le parfait équilibre entre sa grâce et son énergie. Nul autre producteur ne sut superposer ainsi les couches de cordes sans rendre les instruments inaudibles, nul autre musicien ne put trouver un si parfait équilibre entre énergie et poésie. « Born to run » représente la parfaite harmonie de l’apolinien et du dionysiaque, forces complémentaires unies dans une ode d’un troublant romantisme libertaire. Le bon Bruce chante le vertige du jeune homme devant le vide d’une existence à construire, les influences du groove funk, du lyrisme Dylanien et de la nostalgie de Roy Orbinson s’unissent pour projeter dans nos esprits des scènes d’une troublante intensité cinématographique. Enfant de la rude rationalité du prolétariat du New Jersey, Springsteen ne se perd pas dans de vagues préoccupations mystiques ou de niaises bluettes sentimentales.

« Born to run » parle des angoisses et des espoirs face à ce que Romain Gary nomma « la promesse de l’aube », de la grandeur de l’homme se jetant corps et âme dans la grande aventure de l’existence. Prolongé et dépouillé sur la sombre violence de « Darkness on the edge of town », ce romantisme combatif représente le coté rationnel et populaire d’une musique née des fascinants rêves Dylaniens. Passant sans cesse des rêveries californiennes à ce lyrisme orgiaque venu du New Jersey, le folk rock ne cessa ensuite de fasciner le monde à travers les grands albums de John Mellenchamp, de Kurt Vile, des Gaslight anthem 

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