Anecdote : aux temps anciens, aux lointains temps des disquaires - espèce en voie de d'extinction - il y en avait un qui venait parfois avec ses propres galettes. Pour son propre plaisir, mais aussi pour le partage, pour la joie éprouvée en faisant découvrir à quelques passionnés des disques et des groupes absents de la boutique. Des trucs que le commun des mortels français avait peu de chance de connaître. Là, en l'occurrence, c'était un gars filiforme, aux allures d'éternel étudiant BCBG, qui, pour ne pas perdre la raison, avait toujours son lot de secours. À portée de main pour une sélection immédiate et régénératrice après une phase usante - mais nécessaire pour le commerce - d'écoute prolongée de "top 40" ou de produits pour petits enfants. Ainsi, parfois, lors de nos passages pour quelques écoutes intéressées, en parallèle avec des discussions animées, ce dj passionné, nous glissa "Tarkus" (pas totalement une découverte), deux Patto fort intéressants, (qui même aujourd'hui, malgré la manne d'internet demeurent confidentiels), et d'autres trucs peu marquants et oubliés depuis longtemps. Et puis un jour, suite à un précédent entretien portant sur les doubles-live, il en sortit un qu'il avait spécialement apporté afin qu'on constate par nous-même l'excellence de la prestation de ce groupe qui, d'après lui, enterrait une bonne majorité de ceux qu'on estimait. Et qu'on avait chaudement défendu. Là, le gars, excité comme une puce, les yeux pétillant de bonheur, se met à sauter sur place. Il était parti dans son monde, ou plutôt dans celui des Good Rats. Possédé, il n'en avait plus rien à carrer de la clientèle qui déambulait, et le regardait de biais, interloquée, ni du patron à la caisse ; il exultait de bonheur. Effectivement, c'étaient de bons musiciens, mais on restait septiques et dubitatifs, un peu planté sur nos opinions. Certaines pistes évoquaient un Frank Zappa moins farfelu et un peu plus rugueux, d'autres dérapaient vers du pur hard-rock ricain, quand d'autres se paraient de jazz ou de blues. rien de vraiment immédiat dans cette musique qui méritait une écoute approfondie et renouvelée pour l'apprécier. Elle nécessitait une écoute plus sérieuse, plus approfondie - mais y'avait des clients, à la recherche du dernier 45 tours à la mode (matraqué sur les ondes), qui s'impatientaient... alors, forcément, avant qu'il y ait du grabuge, on a dû écourté. Hélas, aucun des disques de ces bons rats n'était dénichable. Même d'occase, ou chez des disquaires spécialisés de France et de Navarre (pratiquement ...). Impossible donc de prêter de nouveau une esgourde attentive à une des galettes de ces gus-là.
Apparemment, dans l'hexagone, l'existence même de ce groupe confinait au secret. Mais même aux USA, il semblerait que son succès eut bien des difficultés à déborder de la côte est. Et encore, il n'est pas certain qu'il ait réussi à percer au delà du Delaware. Pourtant, dans l'état de New-York et les états limitrophes, le groupe est connu depuis la fin des années soixante. En 1969, son premier opus éponyme rencontre un certain succès avec des morceaux énergiques et nerveux. Bien qu'encore trempées dans une pop-psychédélique, enrichies de cuivres et de cordes aux parfums cinématographiques (John Barry ?), les chansons sont sur le fil, manquant de tomber dans une forme de rock garage. Ainsi, "Joey Ferrari" pourrait annoncer Alice Cooper (Band) et "Gotta Get Back" les débuts de Slade. Toutefois, en dépit d'un effort évident pour une orchestration cossue et variée (un beau passage de violoncelle pour le coda de "For the Sake of Anyone", l'harmonica très "Magic Dick" du break de "Gotta Get Back"), ça sonne un peu étriqué, comme si ça avait été capté dans un bunker. La troupe aurait déjà probablement gagné à tempérer un Farfisa envahissant au profit de la guitare. Quoi que cette dernière ne fasse guère d'étincelles...
Malgré un certain retentissement sur la côte Est au premier essai, il faut attendre cinq ans pour que la troupe sorte un deuxième disque. Mais quel disque ! The Good Rats a mûri, pris de l'assurance et gagné en maitrise - le mot est faible. "Tasty", sorti donc en 1974, est un joyau du rock américain. Un bijou caché dans un écrin des plus cheap et des plus laids. Alors qu'à l'époque on rivalisait pour présenter la pochette la plus originale, la plus belle ou/et attractive, ces olibrius de Long Island déboulent avec une des plus rebutantes et nulles de l'année, voire de la décennie. Enfin, 1974, c'est l'année des "Burn", "Secret Treaties", "Quo", "The Hoople", "Crime of Century", "Diamond Dogs", "Relayer", "Nightlife", "Queen II", "Situation Normal", "Stormbringer", "Staircase to the Day", etc, etc... Avec ce genre de couverture, difficile d'attirer l'œil du chaland. Au contraire. Qui pourrait faire l'effort d'écouter le contenu à la seule vue de cette hideuse présentation, à l'exception de ceux qui connaissent le groupe ? C'est que ces gars-là ne se prennent guère au sérieux. Seule leur importe la musique.
Seconde erreur de jugement, l'entrée en matière avec un "Back to the Music" qui tourne en rond sur lui-même et qui est un des morceaux les moins attrayants de l'album. Toutefois, on découvre déjà la voix puissante et vibrante de Peppi Marchello. Et puis cette intonation préfigurant un Rock FM assaisonné de pop et de sonorités heavy - qui est déjà initié par REO Speedwagon et Chicago, mais ne prendra vraiment de l'ampleur que deux ans plus tard.
Par contre, la suite prend une autre tournure bien plus reluisante et saisissante. À commencer par "Injun Joe". Formidable morceau vaguement latino, électrisé par la voix d'ours stentor de Peppi - sorte de Meat Loaf au timbre éraillé, assez proche (mais moins énervé) de Dee Snider -, et sublimé par un break où la guitare de John "The Cat" Gatto envoie un solo jazzy incendiaire pendant que le batteur, Joe Franco, tranquillou, déroule des avalanches de fûts et de cymbales. Injun Joe, c'est le personnage amérindien (d'où l'inclusion ponctuelle dans la pièce d'un rythme de tambour amérindien) de Mark Twain issu de son célèbre "Tom Sawyer" (Joe l'Indien) ; Peppi le reprend à son compte pour en faire un personnage central criant à l'injustice, à la partialité des autorités institutionnelles. Injun Joe en a gros sur la patate ; excédé par une justice qu'il juge arbitraire, il lâche un menaçant : "Je veux voir cette maison brûler, je veux la voir s'écrouler. Je vais regarder le blanc de leur yeux brûler. Je vais prendre leur robe noire ! Je vais m'essuyer dessus !! Votre honneur ? Mon œil ! C'est mon honneur qui est en jeu ! Cette fois, je me lèverai et me battrai ! Yeah !! Comme les imbéciles qu'ils sont, je les jetterais à la mer". Mieux vaut que cela soit la diatribe d'un personnage de fiction qui manifeste une telle humeur hostile, plutôt que celle du chanteur lui-même, qui s'exposerait alors à la censure... voire à de mauvaises réactions lors des prestations scéniques...
Avec "Tasty", sur un fond bien jazzy, Peppi, avec malice, règle ses comptes avec certains des anciens membres qu'il considère comme ayant freiné le groupe. Parce qu'ils surjouaient ou "n'avançaient pas", parce qu'ils ne jouaient pas avec goût (saveur - tasty). Des gars qui, devant leur manque d'implication - autre que celle portée sur eux-mêmes -, ont fini par être virés. "On avait le guitariste virtuose, peut-être le plus rapide du pays, mais il n'allait nulle part. La vitesse ne vaut rien sans classe" ... "On avait un batteur nommé Joe. Il jouait si vite qu'on l'a viré. Il s'est enfui avec nos chansons. Maintenant, il est à l'école, là où est sa place" ... Visiblement, la décennie suivante a dû être éprouvante pour Peppi... Après chaque reproche, Peppi enchaîne avec le refrain "Il ne savait pas jouer avec finesse. Oh non ! Avec finesse, comme ça ! Yeah" À la suite de quoi s'enchaîne un solo de l'instrument du poste concerné - guitare, basse et batterie. Que Peppi tempère dès que ça dérape un peu. "Avec finesse ! Avec finesse ! N'est-il pas temps de se calmer ?". Et puis, soudain, un court instant, ça part heavy "On aime jouer du Rock'n'roll, mec !! C'est la seule façon de faire. Une batterie, une basse et deux guitares. Quand tu joues "tasty", tu iras loin ! On va jouer "tasty" Oooh yeah !! Du rock'n'roll "savoureux" Aaaalll right !! "
"Papa Poppa" aurait pu simplement n'être qu'une sympathique et insouciante ballade d'été, du style "pieds nus et fleurs dans les cheveux longs et emmêlés, la tête dans les nuages", mais quand Peppi fait vibrer ses solides cordes vocales, tout se fissure. Il chante comme d'autres qui, sous l'emprise d'une (douce) folie, harangueraient la foule. Il y a une emphase qui pourrait évoquer Queen, l'inclusion d'un piano sur le coda renforçant la référence. (les Anglais se produisent pour la première fois aux USA en avril et mai 1974, principalement sur la côte nord-est, dont cinq concerts à New-York). Chanson saisissante, mais dont le sujet n'a rien de réjouissant. C'est une brève critique ouverte des sectes, et de la déficience de support parental qui offre alors en pâture à des fossoyeurs de l'âme, à des manipulateurs pervers, à des gourou-escrocs, une jeunesse en mal de repères, de soutien ou d'autorité familiale.
Intermède instrumental avec "Klash-Ka-Bob", qui permet avec Mickey Marcello (le frangin de Peppi) et John "The Cat" Gatto de se répondre à coups de soli dans un style mêlant Frank Zappa à Paul Gilbert.
"Fireball Express" est une totale immersion dans le heavy-rock ricain, entre Blue Öyster Cult et Nugent. Un terreau fertile pour les soli vifs et cinglants de "The Cat" et la frappe franche et énergique de Franco. Ses pieds semblant parfois jouer des castagnettes avec le charleston et la grosse caisse.
Rien n'arrête ces joyeux drilles qui, avec un humour non feint sur "Fred Upstairs and Ginger Snappers", joue avec les codes. C'est une immersion décomplexée dans un swing-jazz millésimé 50's avec des chœurs doo-woop, dans lequel est inséré un solo typé "Django Reinhardt", suivi d'un plus électrique, plutôt d'obédience "John McLaughin", ainsi qu'un clin d'œil au "Caravan" de Duke Ellington. La suite s'enfonce plus sincèrement dans le heavy-rock. Ni macho à la Nugent, ni fébrile et trépignant à la Aerosmith, ni carré à la Bachman Turner Overdrive, ni épique et chromé à la Blue Öyster Cult... quoique, il semble y avoir quelques points communs avec ces collègues de Long Island. Du moins sur 300 Boys" et "Phil Feish".
Peppi Marchello clôt ce second effort par un "Song Writer" autobiographique. Une complainte sur les difficultés et les doutes éprouvés pouvant étreindre les artistes et compositeurs. Les espoirs aussi de ceux qui, encore dans l'anonymat, rêve d'une reconnaissance. "L'auteur-compositeur peut te faire rire ou pleurer. Il fait les pleins d'essence, et pourtant parvient à survivre. Et tout ce qu'il vous demande, c'est de chanter ses chansons, et de faire briller son nom là où il le mérite. J'avais une famille, une femme et trois petits enfants. Je ne pouvais rien leur donner de ce dont ils avaient besoin. Je suppose que je suis loin d'être un homme"
En dépit d'indéniables qualités, à l'exception de l'état de New-York, voire de la côte Nord-est où le groupe est particulièrement populaire (principalement dans les états du New Jersey et du Connecticut, en plus de celui de New-York), les ventes de l'album ne décollent pas. Pour de nombreux fans - journalistes spécialisés et pairs musiciens compris - il y a eu un manquement évident de promotion. C'était pourtant une major, Warner Bros, qui avait conclu un contrat avec le groupe. Cependant, Warner a préféré investir ses billes dans des artistes correspondant plus à leurs attentes - ou du moins, à ce qu'ils considéraient comme étant celles du public. Le désintérêt total des musiciens pour une ligne directive commune, pour une personnalité du groupe, n'a pas arrangé les choses. Pourquoi se soucier de l'apparence quand la musique parle d'elle-même ? À la sortie de ce deuxième opus, nombreux furent ceux qui avaient prédit au groupe une grande carrière couronnée de succès. Il n'en fut rien. Des jeunes groupes et artistes du coin et des "proches" environs que Good Rats a côtoyés, accompagnés sur scène, tels que Blue Öyster Cult, Kiss, Springsteen, Aerosmith, Twisted Sisters, leur sont finalement passés devant. Loin devant. Ça n'a pas empêché le groupe de poursuivre une carrière bon an mal an, suivie par une solide fan base.
Lors d'une interview, l'un des membres de Journey (Neal Schon ?) - qui a pris à diverses reprises Good Rats en première partie -, parle d'eux comme l'un des meilleurs groupe de rock au monde. Tandis que la revue Rolling Stone l'avait qualifié de "meilleur groupe inconnu du monde". En 2008, The Good Rats est intronisé au Long Island Music Hall of Fame.
Hélas, on pourrait reprocher aux rééditions CD d'être un peu compressées, mais c'est le groupe lui-même qui a dû les financer en créant sa propre maison d'édition : Uncle Rat Music. On présume que le budget alloué au remastering a dû être restreint. Malgré tout, ça n'évite pas à ce "Tasty" de retrouver ponctuellement les faveurs du mange-CD. Un disque considéré comme un incontournable du groupe - et même de l'année -, souvent disputé avec le suivant, "Ratcity in Blue".
Paroles et musique par Peppi Marchello – arrangées by Good Rats
- "Back To My Music" - 2:34
- "Injun Joe" - 5:28
- "Tasty" - 3:22
- "Papa Poppa" - 5:08
- "Klash-Ka-Bob" - 3:34
- "Fireball Express" - 3:16
- "Fred Upstairs & Ginger Snappers" - 3:11
- "300 Boys" - 3:49
- "Phil Fleish" - 4:00
- "Songwriter" - 3:50
- Peppi Marchello – lead vocals, harmonica, and bats
- Mickey Marchello – guitar, vocals
- John "The Cat" Gatto – guitar
- Lenny Kotke – bass, vocals
- Joe Franco – drums
🎼🐀






Anecdote du début vécue aussi à de nombreuses reprises (à Bordeaux). Je ne connaissais pas le groupe jusqu'à ce qu'un copain me prête deux vinyles, celui-là et un autre. Que je lui ai rendus il y a peu. Pas mal, en effet et parfaitement inconnu. On ne trouve rien en CD....
RépondreSupprimerJ'ai mis longtemps pour mettre la main sur celui-ci, que je n'avais qu'en copie CD (d'assez bonne qualité). J'ai fini par, enfin, le dégotter sur la plateforme CDandLP à un prix vraiment raisonnable. J'avais eu plus de faciliter pour mettre la main sur le suivant, "Ratcity n Blue", et le premier - bien moins intéressant.
SupprimerC'était vraiment sympa ces dj passionnés, ces disquaires vibrant plus pour la musique que leur fiche de paie ou leur tiroir-caisse.
SupprimerDans le genre, j'en ai connu deux autres du même style. Un qui a fini par arrêter sa "petite entreprise" parce qu'il en avait assez de passer des disques qui le gonflaient. D'accueillir essentiellement une clientèle qui ne semblait ne s'intéresser que par ce qui passait à la radio et/ou la télé - et n'éprouvait aucune curiosité pour le reste. Celui-là nous avait fait découvrir Cheap-Trick à une époque où personne n'en parlait. Le second est devenu un poto qui exerce encore. Mais aujourd'hui, depuis l'avènement d'internet et de l'ordinateur, il n'apporte plus de disques (ils restent précieusement à la maison).
La plateforme Spotify propose 4 albums (pas le premier de 69, mais ceux des 70's dont celui-ci) plus les deux derniers en 2014 et 2016. Ca me plait beaucoup !
RépondreSupprimerJe ne connais pas les disques "récents" du groupe, mais les deux derniers sont d'une mouture différente. Peppi Marchello est décédé en 2013, et ce sont ses fils qui ont pris la suite. Ils avaient déjà commencé à jouer avec le paternel dès les années 90.
SupprimerEn dépit d'une couverture médiatique qui nous semble inexistante (du moins vue de chez nous), The Good Rats a pu continuer à se produire longtemps sur scène. Certes, pas dans des stades, mais non plus devant un public de petit club étriqué.
Les albums récents s'écoutent gentiment... Pour être honnête, j'ai arrêté en cours, ça me faisait chier !
SupprimerSur l'album "From rats to Riches" de 1978, la filiation vocale avec Freddie Mercury me semble assez évidente, mais pas que, les amples orchestrations sont très queenesques, à grands coups de choeurs. La chanson "Advertisement in the voice" c'est un inédit de Queen !
RépondreSupprimerTout à fait ! 👍🏼
SupprimerErratum, cette chanson est dans "Ratcity in blue" de 1976. Queen sévissait déjà à l'époque, je ne sais pas qui a écouté l'autre en premier...
RépondreSupprimerÀ mon sens (celui de mes esgourdes), il y a déjà un peu de Queen dans ce "Tasty" de 1974.
SupprimerDe mémoire (d'après ce que j'avais pu en lire), les shows de Queen sur la côte Nord-est des USA avaient rencontrés un certain succès. Un peu timide au début, mais ça avait rapidement enflé. Leur première mini-tournée date de 1974. Je ne sais pas pour Queen, mais on sait que les groupes anglais étaient très intéressés par la scène américaine. Ils étaient curieux et s'en servaient d'inspiration (un juste retour des choses...). Ainsi, il n'y aurait rien d'étonnant à ce que les Four Queens aient assisté à une prestation de The Good Rats qui, scéniquement, étaient déjà très populaires. Les Bons Rats jouaient régulièrement, et étaient même en quasi résidence à un club New-yorkais. De plus, plusieurs radios de la côte passaient régulièrement des chansons du groupe - dont "Injun Joe". Les Good Rats avaient aussi effectué quelques tournées au Royaume-Uni, où ils avaient été bien accueilli.
D'un autre côté, le 1er album de Queen sort aux USA en septembre 1973...