Où comment une petite bite accouche d’une immense tragédie, et d’un film qui ne l’est pas moins, immense et tragique. Le scénario de David Webb Peoples dormait dans un tiroir depuis 25 ans, qui a depuis écrit BLADE RUNNER ou L’ARMÉE DES DOUZE SINGES, on a fait pire.
Son dernier western en date, PALE RIDER (1985), avait été fraîchement accueilli par une critique qui n’en avait pas saisi le second degré. SILVERADO avait bien amusé la galerie, puis Kevin Costner avait cartonné avec DANSE AVEC LES LOUPS. Il était temps pour Clint de remonter en selle. Seulement voilà, le temps a passé. Eastwood se filme dès sa première apparition à l’écran, dans une auge à cochons, vieillissant, pas foutu de grimper sur son canasson, devant ses deux gamins gênés par cette scène pathétique.
Quand débarque l’insolent Kid de Schofield, qui lui propose une affaire. Retrouver et tuer deux cowboys qui ont tailladé une pute à Big Whiskey. La fille avait pouffé devant la petite bite de l’un d’eux. Le shérif Little Bill Daggett a filé une rouste aux deux loustics, mais la peine paraît trop légère pour les filles du bordel local, qui économisent les dollars pour payer celui qui viendra flinguer les deux salopards. A court d’argent, Munny finit par accepter, à condition d’emmener avec lui son vieux complice Ned Logan.
On ne va pas y aller par quatre chemins, IMPITOYABLE est un des plus beaux films d’Eastwood, alors au sommet de son art. Un film qui déconstruit le mythe du western, qui interroge l’idée de héros, la violence, la mort dans ce qu’elle a de plus dégueulasse, à total rebrousse poil de ce qu’on voyait sur les écrans alors.
Non, tuer quelqu’un n’est pas une simple formalité. Regardez comment le premier cowboy est abattu, de loin, et il faut s’y prendre à plusieurs fois. Et le mec hurle, chiale, ça fait horriblement mal une balle dans le bide, ses potes sont terrorisés. Ned Logan, qui se vantait de pouvoir tirer dans l’oeil d’un oiseau en plein vol n’en mène plus large, sa main tremble. Il est rongé par la trouille. C’est Munny qui s’y colle. Et le Kid ? Un branleur, myope comme une taupe, qui a menti sur son CV. Il abat sa victime quand elle trône aux chiottes, pantalon sur les chevilles. Quelle bravoure ! On est loin de l’image de flingueur de l’Ouest.
IMPITOYABLE est un film en clair-obscur, au propre comme au figuré. La photo de Jack N. Green, vieux complice du réalisateur, une douzaine de films ensemble, est absolument superbe. Les contrastes sont tranchants, c’est à peine si on lit sur les visages (scène chez Logan) que viennent caresser de rares touches de lumières. C’est la nuit que la violence et la cruauté prennent le dessus, s’en est presque irréel, cauchemardesque.
Mais c’est la nuit où Little Bill se déchaîne contre un Munny affaibli par la maladie, c'est la nuit qu’il fouette Ned Logan à l’en faire crever, c'est la nuit qu'il expose le cadavre à la lumière d'une torche, pour l'exemple. C’est de jour que Munny reprend des forces, soignée par Delilah, la pute défigurée. Merveilleux moment capté en un seul long plan** quand elle lui propose une contrepartie en nature. Mais c’est la nuit qu’il retâte du goulot pour retrouver ses sensations de tueur. A-t-on jamais vu scène plus crépusculaire, apocalyptique, sous l’orage qui gronde. Ce canon de fusil au premier plan lorsque Munny entre dans le bar, qui annonce clairement les intentions.
IMPITOYABLE est un western très noir qui n’exalte aucun sentiment, rien ne vient souligner une quelconque beauté morale. Personne n’y gagne quoi que ce soit. Comment imagine-t-on Munny reprendre sa vie de fermier, regarder dans les yeux ses enfants, la femme de Logan ? La violence est une addiction, Munny y replonge comme il replonge dans la bouteille, son seul carburant. Les prostitués du bordel ont fait entrer le diable à Big Whiskey, imaginaient-elles un tel épilogue ?
IMPITOYABLE doit évidemment aussi beaucoup à son casting cinq étoiles, Gene Hackman en tête (qui rechignait au rôle, trop négatif, mais y gagne un oscar), brute perverse et sadique bouffie d’orgueil, le merveilleux Morgan Freeman, le délectable Richard Harris, Anna Thomson. Succès autant critique que commercial, 4 oscars, véritable film d’auteur, passionnante réflexion sur le genre, Clint Eastwood qui est né avec le western, lui offre le plus bel enterrement.
** Eastwood utilise une lentille double focale pour ce plan, ce qui permet d'avoir une netteté à l'avant et à l'arrière plan. La lentille est coupée en deux, chaque côté représente une focale différente. Orson Welles en jouait déjà dans CITIZEN KANE, accessoire souvent utilisé dans les années 70 dans LES HOMMES DU PRESIDENT ou LE MYSTERE ANDROMEDE, péché mignon de Brian de Palma, que Tarantino apprécie aussi. On repère le truc à cause de la ligne très légèrement floue qui divise l'image, séparant les deux segments.











Je ne compte plus les visionnages de ce film, ni ceux de Pale Rider et de l'homme des hautes plaines... Gene Hackman incarne un monstre d'anthologie ! Waouh quel article...
RépondreSupprimerMerci !
RépondreSupprimerBen, pour mon compte - et ça ne surprendra pas grand monde -, je ne supporte pas les westerns d'Eastwood, c'est physique, même si je devrais pouvoir argumenter un poil.
RépondreSupprimerCe n'est pas seulement un western, c'est surtout un grand film ! Mais non, je ne suis pas surpris...
RépondreSupprimerEt moi les ouest ternes tout court...
RépondreSupprimerPas vu depuis le siècle dernier. Mais il me semble que j'avais bien apprécié, souvenirs d'une atmosphère noire, d'un rythme lent et crépusculaire ...
RépondreSupprimerLes westerns de mister Eastwood sont à classer parmi les meilleurs. Il a su prendre le meilleur de Leone, Ford et de Peckinpah, tout en y insufflant sa propre vision.
RépondreSupprimerLes westerns de Peckinpah sont bien au-dessus de ceux d'Eastwood: les personnages ne sont pas caricaturaux (ce ne sont d'ailleurs pas des personages avec un peu de chair, mais des types), il y a une utilisation de l'espace alors que chez Eastwood, tout est confiné, étriqué, c'est étouffant (je sais, c'est voulu, mais c'est vraiment pénible, le western c'est un genre ouvert, pas fermé). On peut revoir 20 fois La Horde sauvage (ce que j'ai fait), alors qu'une séance d'Impitoyable, ça suffit largement.
RépondreSupprimerEspace ?? Que penser alors des "Huit Salopards" ? 😏
SupprimerL'espace dans les westerns d'antan (d'y il a des lustres) était un moyen de faire de la pellicule à moindre frais, tout en faisant voyager les masses qui n'avaient pas (et n'ont toujours pas) les moyens de voyager.
Je ne trouve pas les westerns d'Eastwood étriqués, 'Josey Wales" se passe en extérieur dans des paysages somptueux, comme "Pale Rider". Effectivement "L'homme des hautes plaines" se passe dans une ville, celui ci est plus étouffant. Mais c'est comme comparer "Rio Bravo" et "La prisonnière du désert", un quasi huis clos sur 5 jours d'un côté, une fresque épique dans Monument Valley sur 10 ans de l'autre. Lequel est le meilleur ? J'ai revu "Pat Garrett" de Peckinpah, sans doute son plus beau, c'est quand même des gars qui causent du temps qui passe, assis autour d'une table... Ce qui donne le côté 'espace' dont tu parles, vient je pense de deux choses : Peckinpah travaille par longues séquences, une narration plus ample, et il adore les mouvements de grue. Eastwood travaille plus proche de ses personnages, il filme à hauteur d'homme. J'ai failli me lancer dans une comparaison pour cet article, car si on prend "Deux hommes dans la sierra" (revu il y a quelques jours) ça raconte deux vieilles gloires percluses de rhumatismes qui acceptent un contrat, et ça va mal finir. Il y a des point communs avec "Impitoyable". Mais désolé, le Eastwood est beaucoup plus complexe.
SupprimerJe vais sans doute faire hurler dans le sud-ouest, mais je pense que les westerns de Peckinpah sont des films conservateurs, quand ceux d'Eastwood sont progressistes. Le rapport à l'époque, les personnages de Peckinpah sont figés dans une époque, refusent ou ont peur du changement, c'est très vrai dans La Horde, ou Pat Garrett. Dans Josey Wales ou Impitoyable, les personnages évoluent avec l'Histoire, ils essaient de créer autre chose, de mieux, sachant que le passé est révolu, autant essayer de construire un futur plus vivable.
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