vendredi 9 janvier 2026

IMPITOYABLE de Clint Eastwood (1992) par Luc B.


Où comment une petite bite accouche d’une immense tragédie, et d’un film qui ne l’est pas moins, immense et tragique. Le scénario de David Webb Peoples dormait dans un tiroir depuis 25 ans, qui a depuis écrit BLADE RUNNER ou L’ARMÉE DES DOUZE SINGES, on a fait pire. 

Clint Eastwood a achète les droits en 1983 (Coppola était aussi intéressé) et le garde au chaud, il n'a pas encore l'âge du rôle. L’époque est au héros indestructibles et sans nuance, Schwarzenegger, Stallone, Willis, Van Damme. Eastwood, qui en a joué un certain nombre sait de quoi il cause. La réflexion sur le statut de héros traverse, la soixantaine venue, toute son œuvre à venir.

Son dernier western en date, PALE RIDER (1985), avait été fraîchement accueilli par une critique qui n’en avait pas saisi le second degré. SILVERADO avait bien amusé la galerie, puis Kevin Costner avait cartonné avec DANSE AVEC LES LOUPS. Il était temps pour Clint de remonter en selle. Seulement voilà, le temps a passé. Eastwood se filme dès sa première apparition à l’écran, dans une auge à cochons, vieillissant, pas foutu de grimper sur son canasson, devant ses deux gamins gênés par cette scène pathétique.

Pourtant, son personnage, William Munny (le vrai nom de Billy the Kid !), était un dur. Un tueur impitoyable, célèbre pour tuer « tout ce qui bouge ou rampe sur cette Terre », y compris les chiens et les enfants. Mais ça c’était avant. Avant d’arrêter de boire, avant de connaitre une femme rédemptrice, avant que la religion devienne sa planche de salut. Le titre original « Unforgiven » signifie impardonné. Pendant tout le film on entend Munny implorer « Dieu n’aurait pas voulu ci, n’aurait pas pardonné ça, il me met à l’épreuve ». Il accepte donc l’épreuve divine, patauge dans la merde et se recueille sur la tombe de sa femme. Magnifique image stylisée, un arbre, une tombe, et quelques notes discrètes, Eastwood a aussi composé les thèmes musicaux.

Quand débarque l’insolent Kid de Schofield, qui lui propose une affaire. Retrouver et tuer deux cowboys qui ont tailladé une pute à Big Whiskey. La fille avait pouffé devant la petite bite de l’un d’eux. Le shérif Little Bill Daggett a filé une rouste aux deux loustics, mais la peine paraît trop légère pour les filles du bordel local, qui économisent les dollars pour payer celui qui viendra flinguer les deux salopards. A court d’argent, Munny finit par accepter, à condition d’emmener avec lui son vieux complice Ned Logan.

J’adore la scène du départ, où il dit à ses gosses d’à peine 10 ans « J’en ai pour une quinzaine de jours, soyez sages ! ». Comme celle où ils partent avec Logan, sous le regard muet de sa femme, un plan très John Ford, l’épouse résignée, digne, mais qui n’en pense pas moins. C’est ce que j’aime dans le western, un regard en dit plus long qu’un discours d’adieu.

On ne va pas y aller par quatre chemins, IMPITOYABLE est un des plus beaux films d’Eastwood, alors au sommet de son art. Un film qui déconstruit le mythe du western, qui interroge l’idée de héros, la violence, la mort dans ce qu’elle a de plus dégueulasse, à total rebrousse poil de ce qu’on voyait sur les écrans alors.

Non, tuer quelqu’un n’est pas une simple formalité. Regardez comment le premier cowboy est abattu, de loin, et il faut s’y prendre à plusieurs fois. Et le mec hurle, chiale, ça fait horriblement mal une balle dans le bide, ses potes sont terrorisés. Ned Logan, qui se vantait de pouvoir tirer dans l’oeil d’un oiseau en plein vol n’en mène plus large, sa main tremble. Il est rongé par la trouille. C’est Munny qui s’y colle. Et le Kid ? Un branleur, myope comme une taupe, qui a menti sur son CV. Il abat sa victime quand elle trône aux chiottes, pantalon sur les chevilles. Quelle bravoure ! On est loin de l’image de flingueur de l’Ouest.

Le film aussi une déambulation désabusée mais sans aucune sensiblerie. Eastwood prend le temps de filmer Logan et Munny chevaucher peinards, masser leurs rhumatismes, discuter au coin du feu, évoquer leur passé violent et leur présent sordide, abordant même l’intime : « Depuis que ta femme est morte, tu fais comment ? J’veux dire, heu, tu utilises ta main ? ». Il prend cher le héros eastwoodien…

IMPITOYABLE est un film en clair-obscur, au propre comme au figuré. La photo de Jack N. Green, vieux complice du réalisateur, une douzaine de films ensemble, est absolument superbe. Les contrastes sont tranchants, c’est à peine si on lit sur les visages (scène chez Logan) que viennent caresser de rares touches de lumières. C’est la nuit que la violence et la cruauté prennent le dessus, s’en est presque irréel, cauchemardesque.

Toutes les scènes avec English Bob, tueur à gages attiré par la récompense, sont superbes, intenses. Admirez la disposition des personnages dans le cadre, Bill d'abord en retrait derrière ses hommes lourdement armés. Une tension palpable dès le départ qui n'augure rien de bon. D’abord un échange affable, sourires entendus - ces deux-là se connaissent - puis des vacheries, jeu de mot récurent « Duck » / « Duke ». Enfin les coups de bottes dans la gueule. Ca se passe de jour, c'est brutal mais légal à l'aune du farwest : Bob refusait de céder ses armes. Puis la longue scène dialoguée dans la prison, on s'y affronte autrement, avec ironie, chacun d'un côté des barreaux. English Bob est accompagné de son biographe, le binoclard Beauchamp, chargé d'écrire sa légende. English Bob hors jeu, il se trouve un nouveau héros à célébrer : Little Bill. L'Anglais sera piteusement renvoyé dans ses pénates, on remarquera que son train croise la route de Munny quand celui-ci se rend à Big Whiskey.   

Mais c’est la nuit où Little Bill se déchaîne contre un Munny affaibli par la maladie, c'est la nuit qu’il fouette Ned Logan à l’en faire crever, c'est la nuit qu'il expose le cadavre à la lumière d'une torche, pour l'exemple. C’est de jour que Munny reprend des forces, soignée par Delilah, la pute défigurée. Merveilleux moment capté en un seul long plan** quand elle lui propose une contrepartie en nature. Mais c’est la nuit qu’il retâte du goulot pour retrouver ses sensations de tueur. A-t-on jamais vu scène plus crépusculaire, apocalyptique, sous l’orage qui gronde. Ce canon de fusil au premier plan lorsque Munny entre dans le bar, qui annonce clairement les intentions.

Eastwood renoue avec la fantasmagorie utilisée dans PALE RIDER et plus encore dans L’HOMME DES HAUTES PLAINES, dont il creuse le sillon, approfondit les thèmes. Le carnage final est filmé sans lyrisme ni héroïsme, mais d'une densité effroyable. Eastwood nous met face à une question morale inconfortable. Comment appréhender ce héros qui tue de sang froid le gérant désarmé du bordel, achève consciencieusement les blessés et menace de revenir massacrer toute la ville. Et on le croit sur parole.

IMPITOYABLE est un western très noir qui n’exalte aucun sentiment, rien ne vient souligner une quelconque beauté morale. Personne n’y gagne quoi que ce soit. Comment imagine-t-on Munny reprendre sa vie de fermier, regarder dans les yeux ses enfants, la femme de Logan ? La violence est une addiction, Munny y replonge comme il replonge dans la bouteille, son seul carburant. Les prostitués du bordel ont fait entrer le diable à Big Whiskey, imaginaient-elles un tel épilogue ?

Propos d’autant plus pertinent de la part de Clint Eastwood qui questionne ici son propre statut d'acteur, qu’il ne renie pas puisque le film est dédicacé au générique à Sergio (Leone) et Don (Siegel). On peut voir cela comme une mise en abîme, une légende qui filme des héros du farwest (Bob, Little Bill) qui eux-mêmes veulent devenir des légendes sous la plume extatique de l'écrivain Beauchamp. Qui imprime la légende quand Eastwood lui, filme les faits... spéciale dédicace à LIBERTY VALANCE ? Eastwood, fin connaisseur du genre, reprend tous les codes du western, les grandes plaines, les chevauchées, les feux de camp, le saloon, le bordel, le shérif... mais il les pervertit. Il n'y a plus rien de romantique, d'héroïque, comme dans L'HOMME DES VALLEES PERDUES (1953) qui avait fait vibrer tant de générations.

IMPITOYABLE doit évidemment aussi beaucoup à son casting cinq étoiles, Gene Hackman en tête (qui rechignait au rôle, trop négatif, mais y gagne un oscar), brute perverse et sadique bouffie d’orgueil, le merveilleux Morgan Freeman, le délectable Richard HarrisAnna Thomson. Succès autant critique que commercial, 4 oscars, véritable film d’auteur, passionnante réflexion sur le genre, Clint Eastwood qui est né avec le western, lui offre le plus bel enterrement.


** Eastwood utilise une lentille double focale pour ce plan, ce qui permet d'avoir une netteté à l'avant et à l'arrière plan. La lentille est coupée en deux, chaque côté représente une focale différente. Orson Welles en jouait déjà dans CITIZEN KANE, accessoire souvent utilisé dans les années 70 dans LES HOMMES DU PRESIDENT ou LE MYSTERE ANDROMEDE, péché mignon de Brian de Palma, que Tarantino apprécie aussi. On repère le truc à cause de la ligne très légèrement floue qui divise l'image, séparant les deux segments.   


couleur - 2h10 - format scope 1:2.39 

4 commentaires:

  1. Je ne compte plus les visionnages de ce film, ni ceux de Pale Rider et de l'homme des hautes plaines... Gene Hackman incarne un monstre d'anthologie ! Waouh quel article...

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  2. Shuffle Master.9/1/26 13:44

    Ben, pour mon compte - et ça ne surprendra pas grand monde -, je ne supporte pas les westerns d'Eastwood, c'est physique, même si je devrais pouvoir argumenter un poil.

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  3. Ce n'est pas seulement un western, c'est surtout un grand film ! Mais non, je ne suis pas surpris...

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