jeudi 7 août 2025

LE ROCK PROGRESSIF - Episode 4, par Benjamin


Le triomphe commença par un drame, celui d’un génie perdu dans le chaos de son aliénation narcotique. De la Californie à Londres, les pilules de LSD circulèrent comme des bonbons, une jeunesse hédoniste y voyant une porte ouverte vers de nouvelles sensations. Sous l’influence de cette chimie diabolique, Syd Barrett créa un univers peuplé de personnages fantastiques soutenus par des mélodies hypnotiques. L’homme aurait sans doute trouvé la porte d’univers aussi fabuleux sans l’aide de la maléfique pilule, elle fut une réponse à ses troubles et non le carburant de son génie. 

A la fin du roman "La gréve" d’Ayn Rand, John Galt explique qu’un homme reniant son âme est un zombie et celui reniant son corps est un fantôme. Le plus grand but de la vie serait donc d’entretenir sa pensée et d’avoir le courage d’en faire une réalité. Tout ce qui bride la pensée et l’action est mauvais, l’homme écervelé est une voiture sans moteur et l’intellectuel inactif un processeur débranché. La musique de Syd Barrett fut celle d’un homme fuyant le réel, d’un naufragé volontaire devenu incapable de retrouver le rivage. Si certains journalistes firent et font encore l’éloge de cette première période floydienne, c’est qu’ils comprirent bien que l’aliéné Barrett fut un personnage anti intellectuel par essence, toute pensée étant une réaction à cette réalité qu’il ne voulait plus voir. Vint le moment que tous redoutaient tout en le voyant venir. Le concert venait alors de commencer, le groupe déployant ses mélodies hypnotiques devant des éclairages aux couleurs et formes spectaculaires. A mesure que la mélodie avançait, les musiciens se rendirent compte qu’il lui manquait quelque chose, elle portait en elle ce vide des pièces où vécurent des proches disparus.

Se tournant vers celui qui fut leur chef de file, le groupe de Roger Waters ne vit qu’un spectre tétanisé, une carcasse maintenue debout par une énergie miraculeuse. Si l’homme naît deux fois, physiquement et mentalement, il meurt également deux fois. Ainsi disparu le génie Barrett, triste Ulysse qui ne revint jamais de son fabuleux voyage. Vite embauché pour le remplacer, le Hendrix anglais David Gilmour acta l’entrée de Pink Floyd dans le bain de l’intellectualisme rock. A mesure que les mois passèrent, l’égo de Roger Waters ne fit que gonfler, son intellectualisme tournant définitivement la page de l’époque Barrett. Si l’on peut saluer la beauté introspective de grands disques tels que « Meddle » et « Ummagumma »Pink Floyd ne devint réellement le monument que l’on connaît qu’après le coup d’état de Roger Waters

La prise de pouvoir commença par une idée, enregistrer un album centré autour des angoisses de l’âme humaine. Interrogeant plusieurs personnes sur leurs inquiétudes, le Floyd commença à écrire des morceaux parlant d’argent, de mort, de l’absurdité de l’existence. Alors au sommet de sa forme créatrice, Roger Waters atteint le sommet de son art bolcho existentialiste. Pour acter la naissance du son Pink Floyd, David Gilmour élève ses solos sur le piédestal nuageux bâti par les notes brumeuses de Richard Wright. « Dark side of the moon » démarre telle une naissance, un cœur palpitant à mesure que le notre s’emballe devant la beauté d’une mélodie cosmique.

« La vie est un pendule allant de la souffrance à l’ennui » disait Shoppenhauer, « Dark side of the moon » semble vouloir montrer la beauté de ce tragique absurde : « Run rabbit run, Dig that hole, Forget the sun, And when you think your work is done, Don’t waste time it’s time to dig another one ».

Voilà donc le mythe de Sissyphe cher à Albert Camus transformé en grand poème surréaliste, la virtuosité mélodieuse de Gilmour servant de lyre au poète Waters. « Dark side of the moon » est plus qu’un album, c’est une expérience introspective, une plongée poétique dans le tragique de l’existence humaine. Si un tel disque nous touche autant, c’est aussi grâce à des passages tels que ceux où un vieillard déclame d’une voix tremblante « I’m not affraid to die ». A l’image des stoïciens, un titre tel que « Eclipse » affirme que la beauté de la vie réside justement dans sa fragilité et sa relative brièveté. Quelle valeur aurait une vie sans fin ? Quelle importance aurait une journée sans la menace d’une nuit éternelle ? Que deviendrait l’urgence de la jeunesse si tout pouvait éternellement être remis au lendemain ? Quelle valeur donner à la sagesse du vieillard si il n’est plus le représentant des idéaux d’une génération en voie de disparition ?

« Dark side » ne répond pas à ces questions, il se contente de célébrer la beauté vacillante de l’existence humaine. A ce titre, le tube « Money » parait presque hors sujet, comme une irruption de la bassesse gauchisante au milieu de tant de transcendance spirituelle. Une choriste déploie le charme cosmique de son chant céleste, Gilmour tutoie les anges sur des chorus voluptueux, vous commencez alors à comprendre que cette face cachée de la lune n’est rien d’autre qu’une incitation à se souvenir de l’arrivée de la mort pour mieux savourer la vie, puis le vulgaire tintement d’une caisse enregistreuse lance le boogie des passions tristes. « Money » est l’hymne de la haine que le pauvre peut avoir pour le riche, le crachat fielleux du marxiste bientôt millionnaire.

Dans le bourbier de la culture pop, le business de la haine de l’argent, pseudo symbole d’une tyrannie imaginaire, fut toujours une activité lucrative. Celui qui n’aime pas les paroles de « Money » à 20 ans est un idiot, celui qui les aime encore à 30 aussi. L’argent n’instaure pas une caste, il permet de récompenser les hommes à la hauteur de leur mérite, refuser ce constat c’est soumettre les meilleurs à la tyrannie des besoins des moins bons. Chercher l’égalité des salaires, c’est renier l’inégalité des hommes, c’est refuser de reconnaître leur mérite à leur juste valeur. Payer l’intellectuel autant que l’idiot, le travailleur autant que le paresseux, c’est inciter l’humanité à la paresse et à l’idiotie. Mais le riff de Gilmour déploie un irrésistible swing cosmique, les cuivres donnent l’impression de réchauffer son âme à quelques mètres d’un soleil incandescent, le refrain se grave plus durablement que n’importe quel hymne révolutionnaire.

Chez les génies, même les erreurs ont des allures de grandes réussites, le Floyd de « Dark side of the moon » s’imposant comme le plus grand promoteur du génie progressif. Triomphe commercial, cet album n’en fut pas moins une étape avant l’enregistrement du véritable monument floydien. « Wish you were here » est d’abord le fruit d’une retrouvaille, ou plutôt de la rencontre avec les restes zombifiés d’un vieil ami. Le groupe effectua les premières séances de « Wish » lorsque, entré sans dire un mot, un homme intrigua de plus en plus les musiciens. Sorte de grand nourrisson adipeux, le chauve hébété gratifia ses observateurs de son regard de bovin perdu. Aussi perdu soit il, ce regard exprimait un troublant mélange de tristesse et de culpabilité, comme si quelque chose en lui était conscient de la déchéance psychique qu’il subissait. Le Floyd dut s’arrêter lorsqu’il reconnut l’inconnu, qui n’était autre que Syd Barrett

L’ambition les avait poussés à laisser cet homme sur le bord du chemin, sans comprendre qu’ils le livrèrent ainsi à ses démons. Quelques mots furent échangés, avant que la rencontre n’inspire au groupe un refrain destiné à rester dans les annales : « How I wish , How I wish you were here, We’re just two lost soul swiming in a fish bowl year after year, Running over the same old ground, What have we found ? The same old fear, Wish you were here ».

Puis il y eut surtout « Shine on you crazy diamond », grande fresque nostalgique dont les deux parties ouvrent et ferment le plus grand album du Floyd. Une sorte de grand inventaire des influences qui marquèrent les sixties et le début des seventies, le chant du cygne d’un certain raffinement musical. Il y a d’abord la pureté cristalline d’un synthétiseur formant le miroir permettant à l’auditeur d’admirer ses souvenirs. « Wish you were here » est l’album de la nostalgie, chacun pouvant greffer le souvenir d’un proche perdu sur le morceau titre, revivre l’épopée de sa jeunesse sur « Shine on you crazy diamond ».

Pour célébrer sa grande épopée nostalgique, Pink Floyd fait feu de tout bois, de la country mystique de « Wish you were here » au funk de « Have a cigar », avant d’imposer définitivement sa suprématie sur le progressisme musical grâce à une fresque de plus de vingt minutes. La nostalgie de « Wish you were here » est aussi celle d’un groupe sentant venir la fin d’une époque. Roger Waters fut néanmoins plus résilient qu’Emerson Lake and Palmer, il vit même dans la menace punk une opportunité. Le punk anglais fut avant tout le cri d’une jeunesse condamnée au chômage, les hurlements de ces hordes de fils de prolétaires sentaient bon le grand soir, la lutte finale et toutes ces passions tristes déchaînées par un peuple avili par sa déchéance économique. Le gauchisme ne sauve pas le peuple, il le maintient dans sa misère en lui inoculant les poisons de la jalousie et de l’irresponsabilité. Les abus du patronat de l’époque de Zola puis Orwell ne furent pas comparables aux conditions réservées aux ouvriers des seventies.

S’inscrivant dans la grande tradition de ce conformisme révolutionnaire, Roger Waters se mit en tête de produire une version musicale du roman "La ferme des animaux" de George Orwell. Le génie d’un album tel que « Animals » se situe dans ce concept, qui permet au Floyd de piéger les  punks sur leur propre terrain. La révolte contenue dans des titres tels que « Pigs » ou « Dogs » incita le groupe à épuiser et durcir sa musique, sans détruire cette douceur nuageuse soulignant la profondeur de son propos. Se faisant, il apprit aux excités à crête que la révolte artistique pouvait éviter l’écueil du nihilisme musical. Qu’importe si le camarade Waters déploie toute sa haine des patrons dans la métaphore porcine de « Pigs », son refrain réussit l’exploit d’être plus mémorable que celui de « Money ». La guitare de Gilmour s’élève telle l’aube d’une journée révolutionnaire, son lyrisme monte jusqu’à culminer sur les chœurs belliqueux incarnant la colère du peuple. 

Waters lâche ses mots telles les sentences d’une justice divine, ses foudres sortant de l’épais et menaçant nuage entretenu par les sifflement du synthétiseur. « Animals » est la porte d’entrée parfaite dans l’univers de Pink Floyd, sa morgue et ses mélodies épurées tendant la main aux amateurs de hard blues et du punk lyrique d’artistes tels que Patti Smith ou Television. « Animals » devint également, au fil des concerts, l’expression de la colère d’un Roger Waters qui entretint progressivement plus de haine pour les moutons que pour les cochons.

Ce soir là, ils furent encore agités et bruyants, triste masse humaine désireuse de s’oublier dans l’ivresse du divertissement. Pris dans le chaos de la foule, l’homme redevient une bête décérébrée, une loque esclave de pulsions dont il n’est pas maître. C’est la foule qui engendra les pires massacres et les plus honteux autodafés, qui incita à la persécution et à la délation. Le communisme de Pol Pot et Staline, la grande terreur et le fascisme, toutes ces horreurs furent le fruit de l’hystérie des foules. L’individualisme est d’abord un rempart contre cette barbarie, une protection contre les pulsions et la morale niaise de la masse. Roger Waters ne crut jamais à cette idée voulant que l’artiste devait tout à son public, il comprenait trop bien ce qu’une telle idée impliquait. Un tel principe rendait l’artiste esclave des caprices de la masse, faisant ainsi de son œuvre une succession de produits taillés pour le grand public. Puis il y avait sa volonté de participer aux performances des artistes, comme si ses cris donnaient plus de grandeur à la musique jouée. Les limites furent franchies lorsque, alors que le groupe jouait « Pigs », un spectateur cracha sur Roger Waters. Sans doute voulut il ainsi lui affirmer que son statut de millionnaire rouge le faisait entrer dans l’enclos de ces cochons qu’il faisait mine de moquer. 

De retour dans le calme du studio, Waters se mit à rêver d’ériger un mur entre lui et cette plèbe qu’il ne supportait plus. Ce mur devint le thème du prochain album du Floyd, le symbole de l’isolement d’un homme rongé par ses névroses. Ainsi naquit le personnage de Pink, rocker inadapté à la société qui le tourmenta de l’enfance à l’âge d’homme.

Musicalement, « The wall » est d’abord une capitulation, sa production tapageuse suivant les canons d’une pop de plus en plus standardisée. Trop fier de la profondeur de son concept et de sa prise de pouvoir au sein du groupe, Waters ne comprit pas que la musique de « The wall » annonçait l’inéluctable déclin artistique de son groupe. Comparer « The wall » à « Wish you were here », c’est un peu comme comparer « Close to the edge » au premier album d’Asia. Le spirituel a fait place au spectaculaire, la finesse à une grandiloquence presque tapageuse. 

N’en déplaise au mégalomane Roger Waters, le Floyd ne retrouve ici sa grandeur rêveuse que lorsque Gilmour s’élève au dessus des nuages de « Confortably numb ». Ecouter « The wall » procure le même plaisir futile que le visionnage d’un blockbuster américain, il permet également à Waters d’atteindre le sommet de son hypocrisie gauchisante. Incapable de donner une suite correcte à ce qu’il considère comme son chef d’œuvre, Roger Waters voulut détruire ce groupe qu’il ne pouvait plus faire avancer. Suivront des années de bataille juridique ne faisant qu’acter ce que « The wall » montrait déjà, c’est-à-dire la banalisation et la standardisation d’un groupe et d’un mouvement qui voulut dépasser les modes futiles et les limites instrumentales du rock.

L’ambition progressive sut pourtant se faire spectaculaire sans tomber dans les limbes de la vulgarité. Cette puissance rêveuse, le prog l’acquit dans un fascinant flirt avec le heavy blues.   

4 commentaires:

  1. A musique (le prog) le plus souvent pompeuse, prose pompeuse. Et comme toujours, sentencieuse.
    "... c’est inciter l’humanité à la paresse et à l’idiotie" (...) "Le gauchisme ne sauve pas le peuple". On se demande encore ce que ça fout là mais déjà, je ne vois vraiment pas le problème à "inciter à la paresse", bien au contraire. D'ailleurs, ça aussi c'est "l'état naturel", non ? Sinon, il n'y aurait pas besoin de la carotte pour le fayot et du bâton pour le "récalcitrant"... Et j'aimerais que l'on me donne une seule mesure d'ampleur émanant de la Droite, que ce soit sur le plan social ou sociétal, ayant été favorable aux couches populaires ou plus généralement à l'ensemble de la population (l'avortement ça compte pas, ça a été surtout voté par la Gauche). Enfin, si "les abus du patronat de l’époque de Zola puis Orwell ne furent pas comparables aux conditions réservées aux ouvriers des seventies", c'est justement parce qu'entre temps, il y a eu des luttes, avec parfois des débouchés politiques, ce n'est pas tombé du ciel.
    Quant au groupe... over-overrated.

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  2. Si tu ne vois pas le problème à inciter à la paresse c est triste pour toi.

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    1. C'est vrai, c'est bien mieux de promouvoir la soumission et la perpétuation d'un modèle mortifère.

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  3. Donc, Roger Waters (dont je me fiche, au demeurant) n'aurait pas droit d'être riche, puisqu'il critique l'argent (ou plutôt l'usage qui en est fait et la place qu'il occupe). Sauf que... lui gagne son argent par son seul talent (ou son "mérite"), il n'exploite (pardon, "n'emploie") personne et n'a pas la puissance suffisante pour constituer un quelconque lobby... Encore un "raisonnement" à côté de la plaque.

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