Le
triomphe commença par un drame, celui d’un génie perdu dans le
chaos de son aliénation narcotique. De la Californie à Londres, les
pilules de LSD circulèrent comme des bonbons, une jeunesse hédoniste
y voyant une porte ouverte vers de nouvelles sensations. Sous
l’influence de cette chimie diabolique, Syd Barrett créa un
univers peuplé de personnages fantastiques soutenus par des mélodies
hypnotiques. L’homme aurait sans doute trouvé la porte d’univers
aussi fabuleux sans l’aide de la maléfique pilule, elle fut une
réponse à ses troubles et non le carburant de son génie.
A la fin
du roman "La gréve" d’Ayn Rand, John Galt explique
qu’un homme reniant son âme est un zombie et celui reniant son
corps est un fantôme. Le plus grand but de la vie serait donc
d’entretenir sa pensée et d’avoir le courage d’en faire une
réalité. Tout ce qui bride la pensée et l’action est mauvais,
l’homme écervelé est une voiture sans moteur et l’intellectuel
inactif un processeur débranché. La musique de Syd Barrett fut
celle d’un homme fuyant le réel, d’un naufragé volontaire
devenu incapable de retrouver le rivage. Si certains journalistes
firent et font encore l’éloge de cette première période
floydienne, c’est qu’ils comprirent bien que l’aliéné Barrett
fut un personnage anti intellectuel par essence, toute pensée étant
une réaction à cette réalité qu’il ne voulait plus voir. Vint
le moment que tous redoutaient tout en le voyant venir. Le concert
venait alors de commencer, le groupe déployant ses mélodies
hypnotiques devant des éclairages aux couleurs et formes
spectaculaires. A mesure que la mélodie avançait, les musiciens se
rendirent compte qu’il lui manquait quelque chose, elle portait en
elle ce vide des pièces où vécurent des proches disparus.
Se
tournant vers celui qui fut leur chef de file, le groupe de Roger
Waters ne vit qu’un spectre tétanisé, une carcasse maintenue
debout par une énergie miraculeuse. Si l’homme naît deux fois,
physiquement et mentalement, il meurt également deux fois. Ainsi
disparu le génie Barrett, triste Ulysse qui ne revint jamais de son
fabuleux voyage. Vite embauché pour le remplacer, le Hendrix anglais
David Gilmour acta l’entrée de Pink Floyd dans le bain de
l’intellectualisme rock. A mesure que les mois passèrent, l’égo
de Roger Waters ne fit que gonfler, son intellectualisme tournant
définitivement la page de l’époque Barrett. Si l’on peut saluer
la beauté introspective de grands disques tels que « Meddle »
et « Ummagumma », Pink Floyd ne devint réellement le
monument que l’on connaît qu’après le coup d’état de Roger
Waters.
La prise de pouvoir commença par une idée, enregistrer un
album centré autour des angoisses de l’âme humaine. Interrogeant
plusieurs personnes sur leurs inquiétudes, le Floyd commença à
écrire des morceaux parlant d’argent, de mort, de l’absurdité
de l’existence. Alors au sommet de sa forme créatrice, Roger
Waters atteint le sommet de son art bolcho existentialiste. Pour
acter la naissance du son Pink Floyd,
David Gilmour élève ses solos sur le piédestal nuageux bâti par
les notes brumeuses de Richard Wright. « Dark side of the
moon » démarre telle une naissance, un cœur palpitant à
mesure que le notre s’emballe devant la beauté d’une mélodie
cosmique.
« La vie est un pendule allant de la souffrance à
l’ennui » disait Shoppenhauer, « Dark side of the
moon » semble vouloir montrer la beauté de ce tragique
absurde : « Run rabbit run, Dig that hole, Forget the sun, And
when you think your work is done, Don’t waste time it’s time to
dig another one ».
Voilà donc le mythe de Sissyphe cher à
Albert Camus transformé en grand poème surréaliste, la virtuosité
mélodieuse de Gilmour servant de lyre au poète Waters. « Dark
side of the moon » est plus qu’un album, c’est une
expérience introspective, une plongée poétique dans le
tragique de l’existence humaine. Si un tel disque nous touche
autant, c’est aussi grâce à des passages tels que ceux où un
vieillard déclame d’une voix tremblante « I’m not affraid
to die ». A l’image des stoïciens, un titre tel que
« Eclipse » affirme que la beauté de la vie réside
justement dans sa fragilité et sa relative brièveté. Quelle valeur
aurait une vie sans fin ? Quelle importance aurait une journée
sans la menace d’une nuit éternelle ? Que deviendrait
l’urgence de la jeunesse si tout pouvait éternellement être remis
au lendemain ? Quelle valeur donner à la sagesse du vieillard
si il n’est plus le représentant des idéaux d’une génération
en voie de disparition ?
« Dark side » ne répond
pas à ces questions, il se contente de célébrer la beauté
vacillante de l’existence humaine. A ce titre, le tube « Money »
parait presque hors sujet, comme une irruption de la bassesse
gauchisante au milieu de tant de transcendance spirituelle. Une
choriste déploie le charme cosmique de son chant céleste, Gilmour
tutoie les anges sur des chorus voluptueux, vous commencez alors
à comprendre que cette face cachée de la lune n’est
rien d’autre qu’une incitation à se souvenir de l’arrivée de
la mort pour mieux savourer la vie, puis le vulgaire tintement d’une
caisse enregistreuse lance le boogie des passions tristes. « Money » est l’hymne de la haine que le pauvre peut avoir pour le riche, le
crachat fielleux du marxiste bientôt millionnaire.
Dans le bourbier
de la culture pop, le business de la haine de l’argent, pseudo
symbole d’une tyrannie imaginaire, fut toujours une activité
lucrative. Celui qui n’aime pas les paroles de « Money » à 20 ans est un idiot, celui qui les aime encore à 30 aussi.
L’argent n’instaure pas une caste, il permet de récompenser les
hommes à la hauteur de leur mérite, refuser ce constat c’est
soumettre les meilleurs à la tyrannie des besoins des moins bons.
Chercher l’égalité des salaires, c’est renier l’inégalité
des hommes, c’est refuser de reconnaître leur mérite à leur
juste valeur. Payer l’intellectuel autant que l’idiot, le
travailleur autant que le paresseux, c’est inciter l’humanité à
la paresse et à l’idiotie. Mais le riff de Gilmour déploie un
irrésistible swing cosmique, les cuivres donnent l’impression de
réchauffer son âme à quelques mètres d’un soleil incandescent,
le refrain se grave plus durablement que n’importe quel hymne
révolutionnaire.
Chez les génies, même les erreurs ont des allures
de grandes réussites, le Floyd de « Dark side of the moon »
s’imposant comme le plus grand promoteur du génie progressif.
Triomphe commercial, cet album n’en fut pas moins une étape avant
l’enregistrement du véritable monument floydien. « Wish you
were here » est d’abord le fruit d’une retrouvaille, ou
plutôt de la rencontre avec les restes zombifiés d’un vieil ami.
Le groupe effectua les premières séances de « Wish »
lorsque, entré sans dire un mot, un homme intrigua de plus en plus
les musiciens. Sorte de grand nourrisson adipeux, le chauve hébété
gratifia ses observateurs de son regard de bovin perdu. Aussi perdu
soit il, ce regard exprimait un troublant mélange de tristesse et de
culpabilité, comme si quelque chose en lui était conscient de la
déchéance psychique qu’il subissait. Le Floyd dut s’arrêter
lorsqu’il reconnut l’inconnu, qui n’était autre que Syd
Barrett.
L’ambition les avait poussés
à laisser cet homme sur le bord du chemin, sans comprendre qu’ils
le livrèrent ainsi à ses démons. Quelques mots furent échangés,
avant que la rencontre n’inspire au groupe un refrain destiné à
rester dans les annales :« How I
wish , How I wish you were here, We’re just two lost soul swiming
in a fish bowl year after year, Running over the same old ground,
What have we found ? The same old fear, Wish you were here ».
Puis
il y eut surtout « Shine on you crazy diamond », grande
fresque nostalgique dont les deux parties ouvrent et ferment le plus
grand album du Floyd. Une
sorte de grand inventaire des influences qui marquèrent les sixties
et le début des seventies, le chant du cygne d’un certain
raffinement musical. Il y a d’abord la pureté cristalline d’un
synthétiseur formant le miroir permettant à l’auditeur d’admirer
ses souvenirs. « Wish you were here » est l’album de la
nostalgie, chacun pouvant greffer le souvenir d’un proche perdu sur
le morceau titre, revivre l’épopée de sa jeunesse sur « Shine
on you crazy diamond ».
Pour célébrer sa grande épopée
nostalgique, Pink Floyd fait feu de tout bois, de la country mystique
de « Wish you were here » au funk de « Have a
cigar », avant d’imposer définitivement sa suprématie sur
le progressisme musical grâce à une fresque de plus de vingt
minutes. La nostalgie de « Wish you were here » est aussi
celle d’un groupe sentant venir la fin d’une époque. Roger
Waters fut néanmoins plus résilient qu’Emerson Lake and Palmer, il
vit même dans la menace punk une opportunité. Le punk anglais fut
avant tout le cri d’une jeunesse condamnée au chômage, les
hurlements de ces hordes de fils de prolétaires sentaient bon le
grand soir, la lutte finale et toutes ces passions tristes déchaînées
par un peuple avili par sa déchéance économique. Le gauchisme ne
sauve pas le peuple, il le maintient dans sa misère en lui inoculant
les poisons de la jalousie et de l’irresponsabilité. Les abus du
patronat de l’époque de Zola puis Orwell ne furent pas comparables
aux conditions réservées aux ouvriers des seventies.
S’inscrivant
dans la grande tradition de ce conformisme révolutionnaire, Roger
Waters se mit en tête de produire une version musicale du roman "La
ferme des animaux" de George Orwell. Le génie d’un album
tel que « Animals » se situe dans ce concept, qui permet
au Floyd de piéger les punks sur leur propre terrain. La révolte
contenue dans des titres tels que « Pigs » ou « Dogs »
incita le groupe à épuiser et durcir sa musique, sans détruire
cette douceur nuageuse soulignant la profondeur de son propos. Se
faisant, il apprit aux excités à crête que la révolte artistique
pouvait éviter l’écueil du nihilisme musical. Qu’importe si le
camarade Waters déploie toute sa haine des patrons dans la métaphore
porcine de « Pigs », son refrain réussit l’exploit
d’être plus mémorable que celui de « Money ». La
guitare de Gilmour s’élève telle l’aube d’une journée
révolutionnaire, son lyrisme monte jusqu’à culminer sur les
chœurs belliqueux incarnant la colère du peuple.
Waters lâche ses
mots telles les sentences d’une justice divine, ses foudres sortant
de l’épais et menaçant nuage entretenu par les sifflement du
synthétiseur. « Animals » est la porte d’entrée
parfaite dans l’univers de Pink Floyd,
sa morgue et ses mélodies épurées tendant la main aux amateurs de
hard blues et du punk lyrique d’artistes tels que Patti Smith ou
Television. « Animals » devint également, au fil des
concerts, l’expression de la colère d’un Roger Waters qui
entretint progressivement plus de haine pour les moutons que pour les
cochons.
Ce soir là, ils furent encore agités et bruyants, triste
masse humaine désireuse de s’oublier dans l’ivresse du
divertissement. Pris dans le chaos de la foule, l’homme redevient
une bête décérébrée, une loque esclave de pulsions dont il n’est
pas maître. C’est la foule qui engendra les pires massacres et les
plus honteux autodafés, qui incita à la persécution et à la
délation. Le communisme de Pol Pot et Staline, la grande terreur et
le fascisme, toutes ces horreurs furent le fruit de l’hystérie des
foules. L’individualisme est d’abord un rempart contre cette
barbarie, une protection contre les pulsions et la morale niaise de
la masse. Roger Waters ne crut jamais à cette idée voulant que
l’artiste devait tout à son public, il comprenait trop bien ce
qu’une telle idée impliquait. Un tel principe rendait l’artiste
esclave des caprices de la masse, faisant ainsi de son œuvre une
succession de produits taillés pour le grand public. Puis il y avait
sa volonté de participer aux performances des
artistes, comme si ses cris donnaient plus de grandeur à la musique
jouée. Les limites furent franchies lorsque, alors que le groupe
jouait « Pigs », un spectateur cracha sur Roger Waters.
Sans doute voulut il ainsi lui affirmer que son statut de
millionnaire rouge le faisait entrer dans l’enclos de ces cochons
qu’il faisait mine de moquer.
De retour dans le calme du studio,
Waters se mit à rêver d’ériger un mur entre lui et cette plèbe
qu’il ne supportait plus. Ce mur devint le thème du prochain album
du Floyd, le symbole de l’isolement d’un homme rongé par ses
névroses. Ainsi naquit le personnage de Pink, rocker inadapté à la
société qui le tourmenta de l’enfance à l’âge
d’homme.
Musicalement, « The wall » est d’abord une
capitulation, sa production tapageuse suivant les canons d’une pop
de plus en plus standardisée. Trop fier de la profondeur de son
concept et de sa prise de pouvoir au sein du groupe, Waters ne
comprit pas que la musique de « The wall » annonçait
l’inéluctable déclin artistique de son groupe. Comparer « The wall » à « Wish you were here », c’est un peu
comme comparer « Close to the edge » au premier album
d’Asia. Le spirituel a fait place au spectaculaire, la finesse à
une grandiloquence presque tapageuse.
N’en déplaise au mégalomane
Roger Waters, le Floyd ne retrouve ici sa grandeur rêveuse que
lorsque Gilmour s’élève au dessus des nuages de « Confortably
numb ». Ecouter « The wall » procure le même
plaisir futile que le visionnage d’un blockbuster américain, il
permet également à Waters d’atteindre le sommet de son hypocrisie
gauchisante. Incapable de donner une suite correcte à ce qu’il
considère comme son chef d’œuvre, Roger Waters voulut détruire
ce groupe qu’il ne pouvait plus faire avancer. Suivront des années
de bataille juridique ne faisant qu’acter ce que « The wall » montrait déjà, c’est-à-dire la banalisation et la
standardisation d’un groupe et d’un mouvement qui voulut dépasser
les modes futiles et les limites instrumentales du rock.
L’ambition
progressive sut pourtant se faire spectaculaire sans tomber dans les
limbes de la vulgarité. Cette puissance rêveuse, le prog l’acquit
dans un fascinant flirt avec le heavy blues.
A musique (le prog) le plus souvent pompeuse, prose pompeuse. Et comme toujours, sentencieuse. "... c’est inciter l’humanité à la paresse et à l’idiotie" (...) "Le gauchisme ne sauve pas le peuple". On se demande encore ce que ça fout là mais déjà, je ne vois vraiment pas le problème à "inciter à la paresse", bien au contraire. D'ailleurs, ça aussi c'est "l'état naturel", non ? Sinon, il n'y aurait pas besoin de la carotte pour le fayot et du bâton pour le "récalcitrant"... Et j'aimerais que l'on me donne une seule mesure d'ampleur émanant de la Droite, que ce soit sur le plan social ou sociétal, ayant été favorable aux couches populaires ou plus généralement à l'ensemble de la population (l'avortement ça compte pas, ça a été surtout voté par la Gauche). Enfin, si "les abus du patronat de l’époque de Zola puis Orwell ne furent pas comparables aux conditions réservées aux ouvriers des seventies", c'est justement parce qu'entre temps, il y a eu des luttes, avec parfois des débouchés politiques, ce n'est pas tombé du ciel. Quant au groupe... over-overrated.
Donc, Roger Waters (dont je me fiche, au demeurant) n'aurait pas droit d'être riche, puisqu'il critique l'argent (ou plutôt l'usage qui en est fait et la place qu'il occupe). Sauf que... lui gagne son argent par son seul talent (ou son "mérite"), il n'exploite (pardon, "n'emploie") personne et n'a pas la puissance suffisante pour constituer un quelconque lobby... Encore un "raisonnement" à côté de la plaque.
A musique (le prog) le plus souvent pompeuse, prose pompeuse. Et comme toujours, sentencieuse.
RépondreSupprimer"... c’est inciter l’humanité à la paresse et à l’idiotie" (...) "Le gauchisme ne sauve pas le peuple". On se demande encore ce que ça fout là mais déjà, je ne vois vraiment pas le problème à "inciter à la paresse", bien au contraire. D'ailleurs, ça aussi c'est "l'état naturel", non ? Sinon, il n'y aurait pas besoin de la carotte pour le fayot et du bâton pour le "récalcitrant"... Et j'aimerais que l'on me donne une seule mesure d'ampleur émanant de la Droite, que ce soit sur le plan social ou sociétal, ayant été favorable aux couches populaires ou plus généralement à l'ensemble de la population (l'avortement ça compte pas, ça a été surtout voté par la Gauche). Enfin, si "les abus du patronat de l’époque de Zola puis Orwell ne furent pas comparables aux conditions réservées aux ouvriers des seventies", c'est justement parce qu'entre temps, il y a eu des luttes, avec parfois des débouchés politiques, ce n'est pas tombé du ciel.
Quant au groupe... over-overrated.
Si tu ne vois pas le problème à inciter à la paresse c est triste pour toi.
RépondreSupprimerC'est vrai, c'est bien mieux de promouvoir la soumission et la perpétuation d'un modèle mortifère.
SupprimerDonc, Roger Waters (dont je me fiche, au demeurant) n'aurait pas droit d'être riche, puisqu'il critique l'argent (ou plutôt l'usage qui en est fait et la place qu'il occupe). Sauf que... lui gagne son argent par son seul talent (ou son "mérite"), il n'exploite (pardon, "n'emploie") personne et n'a pas la puissance suffisante pour constituer un quelconque lobby... Encore un "raisonnement" à côté de la plaque.
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