Je crois, sanctuaire, mystique… Il semblerait que tous regrettent le temps des cathédrales, qu’ils appellent dieu tels des bambins pleurant leurs mères. Et Houellebecq surfa sur cet infantilisme mystique, qu’il semblait appeler de ses vœux en affirmant que la jeunesse revenait à la religion. Il poursuivit sa lamentation en affirmant qu’il « avait échoué à se convertir au catholicisme ». Si la sinistrose Houellbecquienne n’est pas toujours dénuée d’une certaine lucidité, elle réveilla ces querelles de clochers que l’on croyait enterrées depuis la révolution.
Comme pour se venger des persécutions
infligées à leur folklore, quelques penseurs catholiques regardent la menace
islamiste que nous vivons avec un œil moqueur. « La nature a horreur du
vide » disent-ils. Comme si la pruderie de l’inquisition valait mieux que
la barbarie des fous de Mahomet. Si une certaine jeunesse se réfugie dans les
préceptes rances des vieux dogmes, c’est plus pour fuir la vie que pour trouver
une transcendance. Impossible de faire croire que cette engeance, qui laissa
mourir ses aïeux dans des mouroirs pour se préserver d’une grippe, ait soudain
décidé de vouer sa vie au père d’une civilisation. En réalité, la plupart se
réfugient là-dedans pour les mêmes raisons que ceux qui s’assomment à coup de
jeux vidéo ou de pornographie, pour oublier les exigences d’un monde dont ils
ne savent rire. Dieu, ce n’est rien d’autre que l’homme qui se transcende, ce
qu’il ne parvient à faire que lorsqu’il apprend à aimer la vie.
« Schopenhauer était plus exact, sa
doctrine et celle de l’église partaient d’un point commun, lui aussi se basait
sur l’iniquité et sur la turpitude du monde, lui aussi jetait avec l’imitation
de notre seigneur cette clameur douloureuse. « C’est vraiment une misère
que de vivre sur terre ! ». Lui aussi prêchait le néant de
l’existence, les avantages de la solitude, avisait l’humanité que, quoi qu’elle
fit, de quelque côté qu’elle se tourna, elle demeurerait malheureuse : les
pauvres à cause des souffrances qui naissent de la privation, les riches en
raison de l’invincible ennui qu’engendre l’abondance, mais il ne vous prônait
aucune panacée, ne vous berçait, pour remédier à d’inévitables maux, par aucun
leurre. » Huysmans : À Rebours
Le seul salut se trouve dans ces oasis
de joie que l’on trouve ici-bas, dans ces plaisirs si simples que des
malheureux ne parviennent plus à les apprécier. La douleur est souvent
libératrice, elle nous reconnecte avec la réalité du monde, s’y insensibiliser
c’est aussi se rendre insensible à la joie.
Cette leçon, Bob Seger l’apprit très vite, lui dont les premiers jours furent assombris par la fuite d’un père irresponsable. Tout semblait pourtant aller pour le mieux pour cet homme, qui eut l’intelligence d’obtenir un bon poste chez Ford lors de l’âge d’or de la Motor City. Mais le patriarche ne fut pas économe, ce fut son moindre défaut. Après avoir dilapidé son héritage, il partit « refaire sa vie sous le doux soleil de Californie ». D’ailleurs, nul ne refait sa vie, l’existence n’est pas un brouillon dont on peut déchirer certaines pages, chacun porte les stigmates glorieux ou infamants de ses expériences passées. Dirigeant un orchestre de jazz durant son temps libre, cet homme eut le mérite de faire naître la vocation du jeune Bob en l’initiant au piano. L’époque n’étant déjà plus aux mélodies cuivrées de la noblesse jazzy, Bob Seger forma vite ses premiers groupes de rock.
Là, entre les hurlements rageurs des Stooges et les
slogans révolutionnaires du MC5, Bob Seger posa les bases de son mojo étincelant.
Sa notoriété locale s’imposa vite mais peinait à se diffuser en dehors de
Détroit, comme si une telle puissance vitale ne pouvait survivre en dehors de
la Motor City. Les tubes potentiels sont pourtant bien là, des titres tels que « Heavy
music » ou « Ramblin gamblin man » annonçant le E Street Band
tout en affirmant leur différence vis-à-vis de sa musique. Cette différence se
situait surtout dans leur façon de traiter l’influence de la soul. Là où le Boss
en fit une fièvre spirituelle, un groove romantique exorcisant les maux de
l’âme, Bob Seger était plus bestial.
Son funk attisait les pulsions et les
emportements du corps, le premier était lyrique et spirituel alors que le
second était orgiaque et sexuel. Pris de doute, il s’essaya à la folk le temps
d’un album, avant de renouer avec un funk rock ne parvenant pas à trouver son
public. Ayant perdu foi en son poulain, Warner refusa de publier l’excellent « Beautifull
loser », laissant ainsi Capitol récolter les bénéfices de ses années
d’investissements infructueux. Porté par la percée commerciale du single « Katmandou »
et la frustration cumulée durant des années de vache maigre, le Silver Bullet Band
s’embarqua dans une tournée qui marqua l’histoire.
Témoin de cette ascension fulgurante, « Live
bullet » est la dose de rage de vivre dont le monde avait et a encore
besoin. Point de concepts alambiqués ou de mélodies pompeuses ici, pas plus de
questionnements métaphysiques ou philosophiques. Porté par le groove sulfureux
d’un groupe au boogie dansant, grandi par la chaleur rugueuse d’un saxophone
chaleureux, Bob Seger crie son amour pour la vie et son indéfectible rage de
vaincre. L’énergie sacrée du rock’n’roll originel est ainsi décuplée, le charme
lascif du funk transcendé. Le Silver Bullet Band est alors si grand qu’il donne
l’impression d’entendre Chuck Berry improvisant avec le groupe de James Brown.
A côté du swing de « Let it rock » ou de la frénésie orgiaque de « Nutbush
city limit », les originaux sonnent comme des esquisses grossières. Bob Seger
atteignit sur « Live Bullet » une perfection qu’il ne retrouva plus
jamais, une intensité funk rock qui mit le monde à genoux.
Craignant sans doute de perdre un succès si durement acquis, Bob Seger flirta ensuite de plus en plus avec la simplicité lucrative du rock radiophonique. S’il ne se démentit plus par la suite, ce succès fut quelque peu éclipsé par l’immense notoriété de celui auquel les journalistes le comparèrent trop souvent. Springsteen était l’âme tourmentée du rock, Bob Seger s’imposa comme son corps puissant et extatique.
Le premier chantait la noirceur et la dureté de la vie, le second célébrait les beautés et la grandeur de ses luttes. S’il existe un remède à la fièvre mystique dont est victime le monde, il se trouve dans l’œuvre de cet homme si grand qu’il ne cessa jamais d’aimer la vie.
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