jeudi 18 janvier 2024

DVOŘÁK – Quintette pour cordes N°3 Op. 97 (1893) – Quatuor PANOCHA & Josef KLUSOŇ (1996) – par Claude Toon


Claude Toon sirote son premier café du matin en écoutant Sonia pérorer sur la musique sujette d'un billet. Volubile, elle étale sa science musicale… et hormis quelques méli-mélo… elle en connaît un rayon la jeune femme que l'on découvrit stagiaire, gamine et fofolle en 2011…

- Si si Claude, on a déjà écrit un papier sur ce quatuor, de Dvořák… Le 14ème ou le 12ème d'après l'index… Peut-être même le quintette pour piano "Dumka" même si on n'entend pas encore le piano… On ne me la fait pas… tu vas radoter sur une œuvre déjà commentée… et… blablabla…

- Holà Bijouuuuuuuuuuuu… Pas mal, mais faux et tu repartiras juste avec une boîte de jeu ! hihi ! Il s'agit du quintette avec alto, il est vrai composé aux Etats-Unis juste après le 12ème quatuor dit "américain", le plus célèbres des 14 quatuors. Donc, certes un air de famille mais une nouveauté néanmoins dans le blog…

- Ah mince, je me suis emballée un peu vite… Désolée, mais le style bohémien et ses thèmes amérindiens… Par contre le quatuor Panocha, alors là pas de lézard… c'est une nouveauté…

- Absolument Sonia, un ensemble tchèque de grande qualité, expert de cette musique de leur compatriote Dvořák…


Dvořák vers 1893
 

Qui n'a pas entendu ne serait-ce que le début vigoureux et cuivré du final de la symphonie du "Nouveau-monde", la 9ème et dernière écrite par le compositeur tchèque le plus célèbre, Antonin Dvořák ? Les anciens, comme moi se souviennent de ce thème martial utilisé comme générique par l'ORTF pour les émissions médicales d'Igor Barrère et Étienne Lalou… Cette symphonie parmi les plus jouées du répertoire fut le sujet d'une des premières chroniques pour le Deblocnot en mai 2011 (Clic). L'occasion d'écrire une brève biographie du compositeur bohémien dont le génie émergera tardivement à l'inverse d'un Mozart. Sa carrière ne prendra un élan réel qu'avec la création en 1880 du Stabat Mater, une œuvre religieuse poignante, composée en exorcisme du deuil suite à la mort en une seule année de ses trois premiers enfants. Un Stabat Mater qu'il mit cinq ans à écrire (Clic).

Autre ouvrage majeur de son catalogue : le quatuor N°12 lui aussi sous-titré "Nouveau-monde". Curieux ces surnoms pour un homme attaché à sa terre natale comme personne : la bohème. Il n'hésite cependant pas à s'en éloigner pour des tournées, en Angleterre, à Moscou et Saint-Pétersbourg. Mais son ami Brahms ne le persuadera jamais de partir avec ses six enfants survivants pour Vienne "la sacrée". Il faut dire que la proposition n'était pas innocente, Brahms souhaitait constituer un pare-feu anti Bruckner, le symphoniste proche de Wagner qu'il détestait avant une reconnaissance tardive…

Dvořák demeure plus que fidèle à sa patrie, certes… mais certaines propositions ne se refusent pas. Jeannette Thurber, riche mécène et philanthrope fonde le conservatoire de New-York* en 1885 à l'image de celui de Paris réputé pour son enseignement diversifié. Les débuts sont chaotiques, mais Jeannette croit en l'émergence d'une musique nationale américaine, musique intégrant à la fois la culture européenne des conquérants du Nouveau-Monde et les traditions folks issues de l'immigration. 


Jeannette Thurber (1850-1946)
 

Pour doper son projet Jeannette désire faire appel à un musicien de talent européen pour diriger le conservatoire. Elle cible en priorité Antonin Dvořák, populaire aux USAqui refuse plusieurs fois. En 1892, il accepte enfin sous l'influence de madame qui n'est pas insensible au salaire élevé proposé (pas toujours versé) et de son côté Antonin désire découvrir par une approche ethnologique la musique américaine, lui qui a beaucoup d'expérience dans ce domaine. 

Le séjour durera trois ans ; Dvořák arrive pour prendre ses fonctions le 27 septembre. Ses missions : trois heures quotidiennes pendant six jours par semaine, enseignement et direction de concerts. Par contre, il dispose de quatre mois de congés l'été qu'il mettra à profit pour étudier les musiques ethniques dans des états ruraux. À son arrivée il compose sur commande la symphonie du "Nouveau-monde". Créée au printemps, elle rencontre un triomphe et permet à Dvořák une reconnaissance immédiate outre-Atlantique ! Quant à la symphonie, on connaît son destin… (L'article Wikipédia qui lui est dédié est publié en 30 langues différentes, y compris en croate et en langue basque 😊 un record.)

Dès 1893, Dvořák se rend pour sa période de vacances estivales dans la petite ville de Spillville, dans l'Iowa, état du Middle-west très rural. Pourquoi un lieu si isolé de l'Amérique en plein essor industriel ? Spillville a été fondé en 1860 pendant la ruée vers l'ouest par un allemand, Joseph Spielmann qui a été rejoint par une importante communauté de bohémiens (tchèques) dont un ami du compositeur : Josef Jan Kovařík. Même de nos jours le village compte moins de mille âmes, Dvořák retrouve-t-il sa chère bohème en miniature ? Est-ce là qu'il a rencontré d'anciens indiens Iowas qui n'ont pas été chassés de leurs terres ancestrales et entendu des chants tribaux qui émailleront certaines de ses œuvres ? Mystère !

Dvořák, humaniste, démocrate et luttant contre toute forme de xénophobie ou de racisme, s'empresse de rencontrer les "victimes" de l'invasion des USA, les opprimés : ceux que l'on appelle encore les "nègres", et les indiens… Il ne transpose pas directement les airs collectés mais il en nourrit ses mélodies… On entend facilement dans la 9ème symphonie des mélopées de Negro-spirituals (Début du 2ème mouvement, chant du cor anglais imaginé d'après un air traditionnel écrit et chanté par Harry Burleigh, premier compositeur afro-américain rescapé de l'esclavagisme.)

(*) Jeannette Thurber acceptera sans réserve les étudiants afro-américains ou d'autres origines et même des handicapés 😊.


Indiens Iowas vers 1900
 

Si on écoute l'un derrière l'autre le 12ème quatuor et le 3ème Quintette, il est possible de croire écouter une musique de chambre de huit mouvements, de 1H30 pendant laquelle un altiste a rejoint le quatuor à mi-parcours ! Le quatuor "Américain" a été composé entre les 8 et 22 juin et le quintette, après une petite pause de quatre jours, entre le 26 juin et le 1er août. Logique de ressentir un air de famille entre les deux partitions, et pourtant le lien est relatif. Ce travail assidu et les environs bucoliques permettaient à Dvořák dépressif de renouer en pensée avec sa trop éloignée bohème et d'honorer le pays qui l'accueillait si chaleureusement grâce à l'écriture du quintette et du quatuor. Il faut préciser que le maître rêvait de retourner quatre mois en Europe pour ses congés pour lutter contre le mal du pays, mais Josef Jan Kovařík étant à la fois son élève et assistant le persuada de s'isoler des tumultes New-Yorkais auprès de compatriotes qui avaient fui les bouleversements sociaux de la Tchécoslovaquie en cette fin du XIXème siècle.

Concluons en précisant que de nombreux amérindiens venaient à Spillville pour pratiquer leurs fêtes et danses rituelles, Dvořák ne devait en rater aucune. Et le quintette écrit en juillet donc après un mois de séjour a bénéficié le plus de cette influence d'ethnologie musicale. La création du quintette aura lieu le 1er de l'an 1894, puis sera donné en première européenne le 10 octobre 1894. Il est publié dans la foulée à Berlin (Partition).

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Nouveau venu dans le blog, le Quatuor Panocha s'est formé au sein du Conservatoire de Prague en 1966. Cette formation tchèque est peut-être moins connue que le Quatuor de Prague qui avait beaucoup enregistré pour le label DG ou encore les Quatuor Pražák ou Smetana (dissous en 1989). Depuis 1971, les instrumentistes, tous nés dans les années 50, sont les mêmes : Jiří Panocha (1er violon), Pavel Zejfart (2e violon), Miroslav Sehnoutka (alto) et Jaroslav Kulhan (violoncelle). Le cœur de leur répertoire reste fondamentalement celui de leur culture : Antonín Dvořák, Bohuslav Martinů, Leoš Janáček. Le Quatuor Panocha a enregistré les intégrales des opus pour quatuor de leurs compatriotes historiques exclusivement pour le label national Supraphon.


Josef Klusoň
Quatuor Panocha

Et comme le monde est petit, Josef Klusoň qui n'est autre que l'altiste du Quatuor Pražák a rejoint ses quatre collègues pour graver ce quintette en 1996.

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De structure traditionnelle Le quintette opus 97 enchaîne quatre mouvements. Une petite exception, le vaillant scherzo est placé en seconde position…

1 - Allegro non tanto (3/4 - mi bémol majeur) : Qu'inspirent les grands espaces de l'Iowa à Dvořák, l'immensité des plaines verdoyantes et des champs de maïs couvrant un quart de la surface de la France avec un sommet à 509 m, un horizon infini, des paysages comparables à sa chère bohème à grande échelle, la bonhomie d'une population rurale, une tradition chrétienne et amérindienne ? La mélodie introductive jouée à l'alto II suggère de telles perceptions mêlées à la nostalgie de la terre natale… Son motif est noté : sol/la/do/la/sol/mi/sol/la/la… et une tenue legato du la pendant qu'un à un, alto I et violon II puis violon I et enfin violoncelle égayent l'espace sonore dans un allègre crescendo. Pourquoi énoncer ces notes ? Les amateurs du blues héritier des spirituals puis l'une des sources du rock en devenir s'apercevront que seules les notes d'une gamme pentatonique propre à la culture afro s'enchaînent dans ce motif. Dvořák a-t-il décidé de décliner un air du folklore local américain pour ouvrir son allegro ? Peut-être, mais peut-être pas, car les chants traditionnels bohémiens recourent eux aussi à cette gamme, soit : Do – Ré – Mi – Sol – La 😊. Chouette sujet de débat, mais surtout recherche évidente d'une osmose entre des cultures pour lesquelles Dvořák se passionne en cet été 1893

[0:29] Ce thème initial conducteur est repris in extenso mais le violoncelle remplace l'alto II. On lit parfois que Dvořák composait de manière académique. Cette modification d'instrumentation dans cette reprise contredit cette affirmation. Le tchèque composait en animant ses partitions de fantaisies accessibles à un large public. [0:52] le violon I élance un second motif plus éloquent, moins méditatif, un thème amérindien, sans ambiguïté pour celui-ci. [1:12] Le discours gagne en rythme et en frénésie avant de retrouver un style franchement festif. Tout le mouvement va ainsi osciller entre chant et danse. Dans sa musique Dvořák n'adopte pas une métaphysique à la Bruckner. Non il nous charme en enflammant une fête villageoise. [7:10] Un brutal ralentissement nous entraîne vers une douce coda notée lento et enrichie de timbres subtilement colorés grâce aux jeux sur double corde des cinq comparses… 


(Spilville) Iowa vers 1900

2 - Scherzo, Allegro vivace (2/2 - si majeur) :  Comme l'allegro, un motif trépidant à l'alto II ouvre les hostilités. [1:07] Rythmé mais moins sèchement, le second thème prolonge la jovialité initiale. Dvořák cède au style ostinato avec euphorie. [1:52] Le trio oppose une mélopée au violon I alternant avec le violon II dans l'aigu à des pizzicati de l'alto II et du violoncelle. Ce mouvement dans le mouvement propose plusieurs transitions mélodiques sous forme de duos divers alternant bucolisme et passage élégiaque [2:54] par exemple. La tendre poésie de la coda du trio contraste nettement avec la reprise saccadée du scherzo [3:56]. Le morceau se termine de manière fantasque et gaillarde avec un violoncelle mis en avant.

 

3 - Larghetto (3/8 - la bémol mineur) : Le mouvement lent est une pièce majeure de Dvořák de part l'émotion et l'originalité mélodique qui s'en dégagent. Il débute par deux thèmes : le premier se développe tel des vagues délicates d'arpèges et sans solo instrumental. [0:26] le second sonne plus pathétique, on imaginera la respiration d'un marcheur contemplant les maïs (une idée). Suivent cinq variations et une coda.  [1:52] Variation 1 : un chant primesautier des violons s'oppose aux pizzicati du violoncelle puis du violon II. Une ample phrase mélodique conclut la variation. [3:06] Variation 2 : la ligne mélodique se veut frémissante. [4:12] Sinueuse, grave, la variation 3 fait écho par sa mélopée aux thèmes introductifs. Sa seconde partie retrouve un esprit plus serein [5:26]  Variation 4 : Les trémolos dominent la ligne mélodique jusqu'à l'entrée d'un chant triste du violoncelle [6:47] Variation 5 : sautillante, notée pesante, voilà assurément le moment le plus drôle voir humoristique du larghetto. [7:46] La coda rejoue les mélodies introductives. Bigrement divertissant et émouvant !



Spillville (1893) - Dvořák à droite,
Joseph Spielmann au centre et la famille...

4 - Finale, Allegro giusto (2/2 - mi bémol majeur) : Quelques fâcheux parmi les critiques jugent frivole et peu imaginatif ce final, comme en retrait par rapport à l'écriture d'une qualité rare du Larghetto. D'un avis opposé (je ne suis pas le seul), après un morceau lent aussi imposant et varié, un peu de facétie ne nuit pas 😊 !

Le tempo est la clé de la réussite en beauté de ce quintette. À noter que dans le contexte, la notation allegro giusto se traduit par allègre et joyeux. Donc à la manière du quatuor Panocha et de l'altiste Josef Klusoň démontrent qu'un un tempo vif-argent s'impose. Le premier thème est vigoureux et scandé, il retrouve la tonalité bon enfant de mi b majeur de l'allegro initial. De forme rondo, Dvořák limite la durée de ce final à 6-7 minutes, lui qui composa un quatuor de 1H15 un tantinet soporifique en ses jeunes années. Le virevoltant motif de deux mesures est répété quatre fois avant une réponse assez similaire (en termes de durée de notes) sous forme d'un second motif tout aussi facétieux… [0:30] Ce groupe thématique soi-disant simpliste est repris quasi in extenso. Tourne-t-on en rond ? Non car cette folle farandole se mémorise dès la première écoute. N'ai-je pas écrit que Dvořák l'humaniste composait pour TOUS les publics, y compris les classes modestes, pas uniquement pour les intellos qui se piquent de musicologie et chipotent sur l'intérêt d'un bécarre 😊…

[1:10] Du second bloc thématique émerge une douce folie opposant trémolos et pizzicati. Forme rondo, donc alternance de mélodies facétieuses et dansantes que je ne détaille pas. Le séjour dans l'Iowa, près de ses amis tchèques avait redonné du pep à l'ami Dvořák.

Écoute au casque ou avec des enceintes additionnelles plus que conseillée.

Le son des PC, sauf exception, est vraiment une injure à la musique…


INFO : Pour les vidéos ci-dessous, sous réserve d'une écoute directement sur la page web de la chronique… la lecture a lieu en continu sans publicité 😃 Cool. 

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La discographie est plutôt riche, c'est le cas des œuvres de la dernière période créatrice de Dvořák. Celle du Quatuor Panocha et de l'altiste Josef Klusoň est complétée par son quintette de jeunesse opus 1 très peu joué et c'est dommage (1861 mais publié en 1943). C'est un plus pour cette gravure de haute volée aux tempos pétillants, une œuvrette en la mineur banale sur la forme, mais très fraîche voire amusante… (Deezer).

Pas de surprise, d'excellentes versions concurrentes nous viennent de l'ex Tchécoslovaquie. J'en suggère deux :

La Quatuor Talich et Tasso Adamopoulos enchanteront les mélomanes cherchant une interprétation plus rêveuse par leurs timbres soyeux et l'équilibre parfait entre les pupitres, un gage de clarté (Calliope1993 – 5/6).

À l'opposé des Talich le Quatuor Haas et Pavel Nikl à l'alto adoptent des tempos ardents et un rubato qui pourra surprendre. Une lecture pleine de vie pour les jours gris… en complément, autre chef d'œuvre ; le quintette op. 81 "Dumka" avec Boris Giltburg au piano (Supraphon2017 - 5/6).



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