mercredi 28 novembre 2018

THE MAIN de Trevanian (1976) par Luc B.



Trevanian
Je vous ai parlé d’un roman d’espionnage et d’action très original, SHIBUMI, écrit par le mystérieux écrivain américain Trevanian. Ca ne pouvait pas rester un coup d’essai, donc place aujourd’hui à THE MAIN, du même auteur, mais à priori rédigé avant SHIBUMI (ses livres ne sont traduits en France que récemment). Pourquoi mystérieux, Trevanian ? Parce que ce professeur puis directeur d’université utilise différents pseudonymes selon les styles de roman qu’il aborde (polar, drame, western, horreur) et qu’une fois fortune faite dans l’édition, s’exile au Pays Basque français, où il se passionne pour l’escalade et la spéléologie… La détestation de la culture et de l’impérialisme américain n’a d’égal que la précision de son style littéraire.
Si vous m’avez fait l’amitié de lire SHIBUMI comme je le recommandais  - clic vers Shibumi - et je ne vous cache pas que le contraire me vexerait un peu, et si vous avez apprécié, et je ne vous cacherai pas non plus que le contraire… alors découvrez THE MAIN, l’autre nom du boulevard Saint Laurent à Montréal, repère des toxicos, maquereaux, escrocs en tous genres. Un territoire qu’arpente depuis 30 ans le lieutenant Claude Lapointe, de la police. Une légende urbaine, ce Lapointe, et un cas.
Le "Main" à Montréal
Engoncé dans son imper et ses vieilles habitudes, comme un Columbo. Veuf depuis l’âge de 22 ans, vivant seul dans un appart minable dont il est propriétaire, comme les autres de son immeuble. Et qui veille sur ses ouailles : les paumés, les putes, les gamins perdus, les clodos, les ivrognes, et tous les clandestins qui passent au Canada pour éviter la conscription et ne pas finir au Vietnam. Il a ses propres lois. Sa hiérarchie s’arrache les cheveux. Excellentes toutes ces scènes avec le capitaine Resnais, qui cherche à le mettre à la retraite. Généralement, Lapointe finit ses entretiens avec un doigt d’honneur… La loi ? Quelle loi, pour qui ? Comme il dit à un jeune flic, Guttmann, qu’on lui colle dans les pattes, « y’a des gens qu’on châtie, qu’on humilie, d’autres qu’on menace ». Tout le monde le connait, le respecte ou le déteste. Il lui suffit de lever le doigt pour qu’un truand s’allonge au sol et lui lèche les bottes. On n’emmerde pas Lapointe sur son territoire. On fait avec ses règles à lui, ou on fout le camp.
Il a quand même des amis, trois vieux avec qui il joue aux cartes le jeudi soir : le Père Martin, un curé, et deux vieux juifs, David et Mosche. Ca joue et ça discute philosophie. Dès le deuxième chapitre, on suit une soirée. On se dit : ouh la, une digression qui va prendre du temps, sautons quelques pages ! Mais non, c’est le style Trevanian. Surprendre, casser le rythme. Dans ce chapitre il est question de notion de crime et de pêcher, on en discute, surtout avec un flic à sa table. Mais Lapointe n’est pas disert.  
Un crime, il va y en avoir un. Un type retrouvé poignardé, à genoux, les bras en croix. Un italien, d’après la marque de ses vêtements. Claude Lapointe reprend l’enquête à son compte, avec le jeune Guttmann comme observateur. Il sort de l’université, il est lettré, être flic pour lui c’est faire respecter la loi. Pour Lapointe, c’est faire respecter l’ordre. Nuance. Lapointe serait-il fasciste ? Il ne s’était jamais posé la question…
Une enquête c’est ouvrir une porte, voir ce qu’il y a derrière, espérant trouver une nouvelle porte, qui donnera accès à une autre, etc… Jusqu’au jour où aucune porte ne s’ouvre et l’enquête est close. On recherche un clodo qui a vraisemblablement fait les poches du cadavre. Si on le trouve lui, on trouvera le portefeuille. Donc l’identité de la victime. Donc une adresse, des voisins, un métier… Plein de petites portes. L’enquête est minutieuse, à chaque rencontre des personnages croqués en quelques lignes, le quotidien, les petites misères. Comme cette ex-pute qui prostitue sa gamine trisomique, faut bien vivre, et comme la p’tite ne se plaint pas, pourquoi se gêner ? Ou cette directrice d’école de langues, Mademoiselle Montjean, trop belle et désirable pour être parfaitement honnête.
Chez lui, Lapointe n’a que quelques bouquins. Les œuvres complètes d’Emile Zola, qu’il relit inlassablement, mouvement perpétuel. Ca donne le ton, on est plus proche de Zola ou Simenon que de Chandler ou James Ellroy. Chez lui, Lapointe va aussi ramener une fille : Marie Louise. Jeune tapineuse laide et boiteuse, amochée, qu’il abrite pour une nuit, puis deux. Une vraie belle relation s’instaure, et la fille sera décrite au fur et à mesure comme finalement moins moche. Ou alors on s’habitue. Y’a de très belles scènes avec elle, comme cette soirée enivrée par l’Ouzo, et leur cohabitation forcée. Et puis on a aussi le légiste, le docteur Bouvier, un autre personnage celui-là ! Au courant de tout ce qui se passe, avant même que ça n’arrive !
Si on attend de connaitre le coupable et l’issue de l’enquête (surprenante), THE MAIN est avant tout un roman d’atmosphère, polar nocturne, description d’un quartier-poubelle de Montréal où s’entasse et cohabite les rebuts de l’humanité. J’aime beaucoup de style de cet auteur, qui se démarque, prend son temps sans ennuyer, simple, érudit, ironique, et fin dialoguiste. Et puis un écrivain américain dont le héros détecte chez un personnage, un accent français qui vient de Touraine, ça ne court pas les rues ! 





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