samedi 18 juin 2016

Marcel TYBERG – Symphonie N°3 (1943) – JoAnn FALLETTA – par Claude TOON



- Marcel Tyberg ? Ce prénom sonne comme celui d'un compositeur bien de chez nous M'sieur Claude… Je me trompe ?
- Complètement ma petite Sonia. Ce compositeur était autrichien comme Bruckner ou Mozart mais a disparu des écrans musicaux à cause d'un destin tragique…
- Je le vois sur une photo début de XXème siècle, et puis oui : 1943 pour la date de composition, c'est déjà l'époque moderne…
- Curieusement le très oublié Tyberg est un romantique égaré dans la Vienne de l'époque du sérialisme de Schoenberg. Pourtant une jolie musique, sans prise de tête…
- Mais, c'est une élégante dame blonde qui dirige l'orchestre ! JoAnn, un jolie prénom, l'orchestre de Buffalo, ça me donne envie de manger un steak… hi hi…
- À 9 heures du mat', je prendrais plutôt un petit café qu'une entrecôte ma belle…

Marcel Tyberg (1893-1944)
Trêve de blagues à deux balles avec Sonia. Destin tragique est vraiment le mot quand on recherche les éléments biographiques de Marcel Tyberg, informations quasi inexistantes en français.
Né à Vienne en 1893 dans une famille catholique, le jeune Marcel est le fils d'un violoniste de la capitale autrichienne et d'une mère pianiste de la même génération que Arthur Schnabel (les deux pianistes avaient le même professeur). La famille est liée d'amitié avec Jan Kubelik, compositeur tchèque dont le fils Rafael Kubelik deviendra l'un des chefs d'orchestre les plus célèbres du XXème siècle (Clic) et jouera un rôle dans la transmission du patrimoine musical laissé par Marcel Tyberg. Bien que Marcel Tyberg soit plus âgé que le futur maestro de près de vingt ans, une forte amitié va lier les deux hommes.
Il est possible qu'enfant, Marcel Tyberg ait suivi à la fois un enseignement auprès de ses deux parents virtuoses et sans doute dans des conservatoires de Vienne. Les infos sont rares. En 1927 son père décède et la famille part s'installer en Croatie à Abbazia, ville baignée par le nord de l'Adriatique. En cette époque l'Italie fasciste a déjà la main mise sur la région. Pourtant dans cette Europe où les bruits de bottes se font entendre, Marcel Tyberg joue de l'orgue, dirige, enseigne et compose des pièces dans un style romantique qui peut paraître daté historiquement parlant, mais de belle facture comme on va le voir. Et de citer Schoenberg, papa du sérialisme répétant inlassablement à ses élèves "il y a encore de belles musiques à composer en do majeur". Tyberg sera plus un poète qu'un novateur.
Dans cette période créatrice vont naître 3 symphonies (la seconde sera créée à Prague avec la Philharmonie tchèque par Rafael Kubelik), des pièces pour piano, un sextuor et un trio (qui complète ce disque), et aussi des lieder et deux messes. Par ailleurs, Tyberg, comme d'autres, s'est essayé à apporter deux mouvements conclusifs à la symphonie "inachevée" de Schubert. En réalité il participait à un concours destiné à proposer le scherzo et le final jamais écrits par le grand Franz.
En 1943, le nazisme a étendu ses tentacules empoisonnés à toute l'Europe. La mère de Tyberg doit remplir les formulaires concernant les lois raciales et en toute bonne foi déclare qu'un arrière grand parent était juif. Inquiet le compositeur confie ses partitions à son ami Milan Mihich. Il est arrêté l'année suivante par la Gestapo et déporté vers l'enfer d'Auschwitz. On a parlé de suicide, mais il semble que Tyberg ait disparu fin 1944 comme des millions d'autres en cet endroit maudit, soit un mois avant l'arrivée de l'armée rouge.
En 1948, Milan Mihich confie les partitions à son fils Enrico qui, médecin mais élève un temps de Tyberg, les laisse dormir jusque dans les années 80 où il s’intéresse de nouveau au précieux héritage. Au milieu des années 90, il retrouve son vieil ami et chef d'orchestre Rafael Kubelik qui trouve l'initiative passionnante, mais hélas disparaît en 1996. En 2005, Enrico Mihich, patron du centre de recherche sur le cancer de Buffalo, remet les partitions à JoAnn Falletta qui vient de prendre ses fonctions définitives de directrice de l'orchestre de la ville. Emballée, l'artiste grave la 3ème symphonie en 2008 et 3 jeunes musiciens enregistrent la trio. Le premier CD consacré à Marcel Tyberg voit enfin le jour. En 2011, la maestro a gravé un second CD avec  la 2ème symphonie complétée par une sonate pour piano.
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J'aime toujours présenter les femmes chefs d'orchestre. Ce métier a sans doute été l'un des derniers à être investi par la gente féminine. Dans le blog, nous avons déjà parlé de Simone Young, maestro australienne qui exerce à Hambourg et bien entendu de notre compatriote Laurence Equilbey (Clic) & (Clic).
Originaire de New-York, JoAnn Falletta ne fait pas la une des revues spécialisées françaises, on s'en doute. La dame affiche une toute petite soixantaine et dirige depuis 1998 l'Orchestre de Buffalo. Oui, bon OK, l'orchestre de Buffalo ne rivalise peut-être pas avec les phalanges de Boston, Chicago, Cleveland et patati et patata, mais j'avoue avoir été surpris par son homogénéité et sa couleur joyeusement enflammée…
JoAnn Falletta après un parcours sans faute dont un passage à la Julliard School a commencé  sa carrière en jouant de la guitare et de la mandoline au Metropolitan Opera et dans la Philharmonie de New-York. Petit à petit, elle occupe le podium et commence à diriger et à engranger les plus hautes récompenses dans divers concours : prix Toscanini, Stokowski et Bruno Walter !!! Un CV à faire pâlir pas mal de ces messieurs fiers de leur baguette… (Rockin', tais-toi !!)
Après un passage à la tête de l'orchestre "provincial" de Virginie, elle est la première femme à diriger (depuis près de 20 ans) un orchestre yankee de renom. Buffalo : l'amérique profonde ? Pas vraiment car parmi les prédécesseurs de JoAnn on cite entre autres quatre grands de la direction : William Steinberg (1945–1952), Josef Krips (1954–1963), Lukas Foss (1963–1971), Michael Tilson Thomas (1971–1979). Des contrats assez longs qui permettent un maintien à haut niveau de l'orchestre…
JoAnn Falletta a donc précédé de peu à un poste prestigieux sa compatriote Marin Alsop, autre grande figure de la direction d'orchestre outre Atlantique et patronne de l'orchestre de Baltimore depuis dix ans.
Si JoAnn Falletta défend avec fougue la riche musique américaine moderne (Gershwin, Corigliano, John Knowles Paine), elle ne dédaigne pas d'enregistrer des œuvres du répertoire classique sortant des sentiers battus : Glière, Erno Dohnány, Respighi et même le français Florent Schmitt boudé par l'Hexagone, un comble ! Une très belle discographie dont je ne donne qu'un aperçu…
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Jan Kubelik (1880-1940)
XXXXX
Impossible évidement de trouver la partition en ligne de cette symphonie et par conséquent son orchestration. À l'écoute, la rutilance de l'orchestration fait mentir ceux qui voudraient classer Tyberg parmi les postromantiques ringards. Aux instruments incontournables : cordes, hautbois, flûtes, clarinettes, bassons, trompettes, cors et trombones, le compositeur viennois lorgne vers Richard Strauss et Mahler et ajoute généreusement tuba ténor, d'autres bois comme cor anglais, contrebasson, et une percussion clinquante : xylophone, triangle, cymbales, caisses diverses… Et dans cette 3ème symphonie, l'extension de l'effectif dans sa diversité est sensible par rapport à la 2ème symphonie de 1927, plus sombre, à la manière d'un Bruckner avec des couleurs quand même un peu lourdes et râpeuses…
La symphonie d'environ 36 minutes possède classiquement quatre mouvements, mais le premier représentant à lui seul une petite moitié de l'œuvre, Tyberg a cru bon de place son scherzo en seconde position.

1 – Andante maestoso – Solenne e sostenuto : L'introduction est surprenante : des pizzicati ppp au cordes graves à peine audibles même sur un matériel audiophile. Je suis pour la fidélité aux indications des partitions, mais un petit coup de potentiomètre n'aurait pas nui… Bref. Un premier thème solennel énoncé au tuba ténor solo émerge de ces premières mesures mystérieuses. Tuba ténor solo d'entrée ? Ça ne vous rappelle rien ? Si, le même solo funèbre au début de la 7ème symphonie de Mahler, sa symphonie la plus biscornue… Un motif qui sonne comme un lointain appel. Cordes et cuivres vont le développer de manière sombre et martial, majestueusement comme précise l'indication de tempo. [1:47] Changement complet de climat sonore avec une plus joyeuse transition à la flûte et aux harpes lançant une pittoresque chevauchée très aérienne. Une lyrique mélodie qui s'oppose au dramatisme introductif. (On pense au Haydn des symphonies 103 et 104.) J'ai encore lu que Bruckner, Mahler et Strauss s'insinuent dans ces pages. Plagiat ? Non, Tyberg fait siennes avec reconnaissance certaines innovations de ces grands maîtres, mais son langage reste personnel, joyeux, olympien et surtout très viennois. On pourrait penser que dans ces années noires où la bête à croix gammée va tout laminer, Marcel Tyberg devrait, comme artiste et intellectuel, se faire militant et combattant. Et bien non, sa musique respire la vie à chaque mesure. Une musique désuète dans sa forme ? Aucunement ! La forme sonate et ses règles encore présentes laissent une large place à un style rhapsodique très libre que JoAnn Falletta égaye avec une direction étincelante. L'air circule entre tous les pupitres qui se renvoient la balle de manière ludique. J'aurais la tentation de parler de concerto pour orchestre en écoutant les facéties de cette instrumentation. Le discours n'est pas exempt de quelques facilités, mais le résultat est captivant. Orchestre aux cuivres brillants et prise de son de bon aloi pour une gravure Naxos.

Rafael Kubelik à la fin des années 30
2 – Scherzo – Allegro non troppo : [14:20] Dès les premières mesures, Tyberg joue la carte de l'ironie, introduisant après quelques mesures guillerettes un thème de danse villageoise. Un solo grotesque des bassons (contrebasson ?) et des trémolos de flûte témoignent de nouveau d'une volonté d'écrire une musique fantasque et bucolique. Comme ses confrères viennois (on pense à l'ironie mordante d'un Mahler), Tyberg s'amuse. Mais là où le grand Gustav laissait planer en permanence et avec sarcasme l'ombre noire de la grande faucheuse, Marcel Tyberg nous entraîne dans une farandole drolatique où, même un instrument balourd comme le tuba basse lance sa petite "vanne" ! De nouveau une orchestration féérique, une mélodie enjouée avec intervention du xylophone, du triangle, ou plus brutalement de la grosse caisse employée avec bonhomie.
Étrangeté : le trio plus léger et valsant n'accuse pas une rupture de ton habituelle avec le scherzo et sa reprise. Marcel Tyberg souhaite que la fête continue… Six minutes d'une joyeuse folie. JoAnn Falletta dirige cette pantomime musicale avec une élégance féline…

3 – Adagio : [20:35] Après ces agapes, le ton de l'adagio se veut plus nocturne. De longues phrases aux cordes évoquent des paysages embrumés. On discerne une pointe de nostalgie lors de l'intervention des bassons et des arpèges de harpes. Pas de métaphysique morbide cependant. Le développement offre au violoncelle un solo bucolique. On pourrait parler de musique esthétisante, expression péjorative qui irrite par une dérangeante synonymie avec hollywoodienne. Un autre tendre solo, au violon cette fois, des phrases langoureuses aux cordes qui se lovent : l'univers sonore de Tyberg montre une parfaite maîtrise de l'orchestration et surtout de la poésie. La conclusion laisse entendre le son lointain d'un cor. Forêt ? Vous avez dit lumières mordorées d'une forêt ?  

4 – Rondo Vivace : [30:32] Ah l'éternelle difficulté de conclure une symphonie, la quadrature du cercle de tous les compositeurs, Schubert en tête ! Marcel Tyberg a la bonne idée de faire court avec quelques motifs échevelés mais qui ne nous marquent pas vraiment. Le style champêtre et cocasse prolonge évidement le climat des mouvements initiaux, mais de vous à moi, ce n'est pas vraiment de la dentelle.

Un ouvrage avec des imperfections et quelques banalités mélodiques et baisses de tension, mais la vitalité qui s'en dégage et l'orchestration colorée justifiaient totalement la publication de ce disque. Merci à JoAnn Falletta et à l'orchestre de Buffalo d'avoir relevé le défi de l'originalité. Le trio qui complète l'album s'écoute avec plaisir, on y retrouve les intentions poétiques de l'adagio de la symphonie.
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7 commentaires:

  1. Un mélange de Mahler, de Fauré, de Franck et de Bruckner (Surtout le 5e symphonie je trouves !). Agréable à l'oreille, regrettable que son destin ait été aussi tragique.

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    1. La première symphonie est plus lourde, on la trouve aussi sur Youtube, j'hésite quant à un achat...
      Je pensais faire un article sur Hausegger, mais assez d'accord, à force ça me fatigue les tympans ;o) On verra...

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    2. Etrange, il ne semble pas que la première symphonie ait été enregistrée.

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    3. Oui en effet...
      Peut-être qu'un chef tentera l'expérience chez un label un peu aventureux comme Naxos, Ondine ou CPO, etc.
      Le disque de JoAnn Falletta date déjà de 2010, à l'évidence une gravure isolée...

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  3. Sympathique, mais tout cela ne fait pas preuve d'une grande originalité. UN autre compositeur à la destinée tout aussi tragique me semble nettement plus intéressant, Hugo Distler. Son concerto pour clavecin (le second) est magnifique.

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    1. Je partage ce point de vue, mais j'essaye de proposer de sortir des sentiers battus...
      Ma chère et tendre adore le scherzo et a commencé à imaginer une chorégraphie moderne, à suivre...
      Je ne connais absolument pas Hugo Distler, je pars aux infos...
      Merci pour cette suggestion.

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